samedi 30 septembre 2023

ULTIMATE INVASION #4, de Jonathan Hickman et Bryan Hitch

 

Et ici s'achève Ultimate Invasion. Jonathan Hickman et Bryan Hitch concluent leur réécriture de l'univers Ultimate avec un long (56 pages !) chapitre très spectaculaire et prodigieusement ingénieux. Car en fin de compte ce projet a été vendu sous un titre trompeur mais avec un objectif excitant, une grande ambition. Une oeuvre de bâtisseur.



Howard Stark et Fatalis ont mis au point une batterie Immortus comme le leur avait demandé le Créateur. Mais les deux ingénieurs qui ne veulent pas choisir entre deux monstres pour diriger le monde tendent un piège à Kang et son adversaire désigné. Il en demeurera un héritage lourd à porter pour un fils et quelques souverains qui se partagent notre Terre...


Alors, oui, on s'en doutait un peu mais c'est désormais acquis : Ultimate Invasion n'a pas restauré l'univers Ultimate détruit à l'issue de Secret Wars en 2015 par Jonathan Hickman. Le scénariste l'avait annoncé entre les lignes dès le départ : pour que lui et Bryan Hitch s'attellent à cette refonte, il fallait plus que ça.


Et pour ceux qui sont familiers du travail de Hickman ces dernières années, notamment avec la refondation des X-Men, le geste ne surprend guère en vérité. S'il est un des rares auteurs vedettes à être revenu écrire pour Marvel (sans abandonner ses créations propres), ce n'était pas pour se soumettre aux diktats de la continuité et aux aléas des events, crossovers et autres lubies éditoriales.


En vérité, Hickman est obsédé par les bâtisseurs. Dans son run sur Avengers, il avait ainsi nommé une race extraterrestre. Lui-même se voit comme un bâtisseur qui n'écrit pas pour ajouter une pierre à un édifice existant mais bien pour ériger quelque chose de nouveau. Si avec Fantastic Four et Avengers, il avait joué le jeu de la continuité, à partir de Secret Wars il a tombé le masque : il fallait faire table rase pour construire.
 

Mais évidemment son grand oeuvre restera l'âge de Krakoa pour les mutants, un effort pour désembourber les titres X de la médiocrité et de la confusion dans lesquels ils se trouvaient, quitte à déplaire à une frange des fans hardcore. Après ça, plus de retour en arrière possible : si Hickman devait produire à nouveau pour Marvel, il le ferait comme ça, selon ses propres termes, sans concessions, quitte à créer sa propre aire de jeu, à l'écart du reste.

On verra ce qui sortira du cerveau de cet auteur le mois prochain avec G.O.D.S., un projet qu'il avait pitché à Marvel en même temps que House of X/Powers of X et qui revisite dieux et science selon l'éditeur. Mais ensuite il reviendra, en Novembre, avec Ultimate Universe, un one-shot, qui servira certainement de rampe de lancement à quelque chose de plus vaste encore et dont on sait seulement qu'il débutera avec un nouveau Ultimate Spider-Man (dessiné par Marco Checchetto) en 2024.

Donc, non, Ultimate Invasion ne restaure pas l'univers Ultimate détruit en 2015. Il s'agit d'un nouveau monde, un nouveau territoire, imaginé sur mesure par et pour Hickman (et certainement de futurs auteurs qui viendront s'y greffer). Cela en décevra certains, mais pour ma part, je préfère cela car il n'y a plus de comparaison à faire avec ce qu'avaient initié Bendis et Millar. Evidemment Marvel aurait pu baptiser cette initiative autrement qu'en reprenant le mot Ultimate, mais on sait que l'éditeur préfère désormais exploiter à nouveau des titres évocateurs pour les plus vieux de ses fans.

Dans ce quatrième et dernier épisode, on assiste donc au climax de cette mini-série. Cela peut sembler curieux de parler de climax car effectivement jusqu'à présent c'est comme s'il ne s'était pas passé grand-chose. En tout cas si on conçoit cette histoire en termes purement super héroïques. Il n'y a pas eu de grandes bastons, de grand vilain, d'intrigues avec des rebondissements. Pour cela, c'est encore le premier épisode qui s'y prêtait le mieux, avec l'évasion du Créateur et la promesse de Mr. Fantastic (et avec lui des Illuminati) de l'arrêter.

Mais finalement on n'a pas revu les Illuminati ni aucun autre héros de la Terre 616. Cela ne signifie pas que ça restera ainsi, peut-être que Hickman garde cela pour plus tard (on sait qu'il aime prendre son temps pour ressortir une idée plantée au début d'un run). Mais non. Le récit s'est concentré sur le Créateur (Ultimate Reed Richards) investissant la Terre 6160, en réécrivant l'Histoire pour effacer le surgissement de plusieurs super héros ou en écarter/retarder la venue dans ce monde.

Le plan du Créateur a abouti avec la re-création de sa Cité en Latvérie où il a présenté Howard Stark aux puissants de ce monde, un groupe d'individus dotés de super pouvoirs qui à tour de rôle jouait le rôle du méchant pour que les autres fassent croire à leurs peuples qu'ils avaient un ennemi commun, assurant ainsi un simulacre de paix mondial. Toutefois, dans le plan du Créateur se trouvait une faille : le futur et la présence dans ce futur d'un adversaire et de son armée ambitionnant de le terrasser et contrarier ses projets. Cet adversaire, c'était Kang.

Hickman va, dans cet ultime épisode, réécrire de manière lisible, compréhensible et ingénieuse les origines de Kang, de son alter ego plus jeune (Iron Lad). Alors que le MCU a échoué à introduire le conquérant immortel de manière efficace et accessible, et que la continuité classique de la Terre 616 en a fait un méchant affreusement complexe à saisir, Hickman lui réussit le tour de force de bâtir son univers Ultimate sur cette figure en la détournant de façon étonnamment simple et puissante.

Attention ! On entre dans la zone des SPOILERS !

Surtout il souligne qu'entre le Créateur et Kang, la Terre 6960 n'a que le choix entre la peste et le choléra. Il transforme donc Howard Stark/Iron Man en un héros qui se sacrifie pour annuler ces deux monstres et offrir à son fils et Fatalis la possibilité de réécrire l'Histoire à leur tour mais de manière correcte, juste. Tout en n'oubliant pas ces familles de puissants qui restent en poste et contribueront certainement dans le futur de cet univers, de cette Terre, à nuire à Tony Stark et Fatalis car, avec la mort de Howard, c'est l'union de l'Amérique, ce territoire entier, qui est sans chef, sans guide. Une vacance qui ne saurait le rester.  

Bryan Hitch a pu donner le sentiment qu'il n'était pas/plus complètement à sa place dans ce néo-Ultimate univers, parce qu'on attend de lui qu'il livre des planches grandioses de bataille, avec une figuration démente. Or, jusqu'à présent, Hickman lui a surtout servi des scènes de dialogues, avec des décors certes somptueux et des personnages charismatiques, mais bon.

A tous ceux, donc, qui attendaient de voir Hitch se déchaîner, cet épisode comblera vos attentes. On a les décors dingos avec une abondance de détails ahurissante. On a des personnages immenses. Et donc on a des batailles titanesques. Des doubles pages insensées, avec une figuration innombrable. Des explosions d'énergie ébouriffantes. 

C'est du comic-bool bigger than life, du grand divertissement, du Bryan Hitch à fond les ballons. Mais avec de la substance. On a là un dessinateur qui lâche les chevaux sur une histoire superbement ouvragée et donc son travail acquiert une qualité supérieure, son sens du spectacle s'enrichit d'un fond peu commun. Hitch participe donc vraiment au bâti de ce monde, de cet univers : il ne fait pas que l'illustrer.

Tout cela met la barre très haut pour la suite. Mais Hickman a toute lattitude pour développer cela à sa guise. Il n'a pas à craindre d'interférence avec la Terre 616 (sinon en organisant lui-même une intervention des Illuminati, avec un event par exemple qu'il écrirait, mais ça ne sera certainement pas pour tout de suite).

Sachant aussi qu'en Octobre il va y avoir la New York Comic Con, on va sûrement avoir droit à des news concernant ce nouvel univers Ultimate (en dehors du déjà annoncé Ultimate Spider-Man avec Checchetto). Ce sera l'occasion de savoir à quel point Hickman entend diriger les opérations dans le parc qu'il vient d'ouvrir. Vous, je ne sais pas, mais, moi, j'en ai l'eau à la bouche.

THE IMMORTAL THOR #2, de Al Ewing et Martin Coccolo


Al Ewing et Martin Coccolo ont débuté leur run en beauté le mois dernier et The Immortal Thor ne déçoit pas sur ce deuxième épisode. La direction prise est épique et ambitieuse, conforme à la note d'intention du scénariste qui ne voit pas le dieu du tonnerre comme un super héros comme les autres.


Face à Toranos, le Thor d'Utgard, Thor est dépassé en puissance. Il doit au moins pour un temps l'éloigner pour réfléchir à la suite et donc faire preuve de malice. Ayant puisé dans l'OdinForce, il se retire sur la lune pour reprendre des forces mais Loki surgit et lui impose un nouveau test...


Cela faisait bien longtemps que je n'avais pas pris autant de plaisir à lire Thor. Bien entendu, chacun appréciera la version de Al Ewing différemment , mais il faut reconnaître que le scénariste ne donne pas l'impression d'avoir accepté d'écrire le titre juste pour l'ajouter à son tableau de chasse (qui commence à être bien garni).
 

Je ne veux pas dire qu'avant lui Donny Cates a traité le personnage par-dessus la jambe, mais je n'avais tout simplement pas accroché à son run, et comme il n'est pas allé jusqu'au bout (bien malgré lui, puisqu'il a été victime d'un grave accident qui l'a tenu/ le tient toujours éloigné des comics), il y a un sentiment d'inachevé, presque de superficiel.


Avec Al Ewing, le propos est clair : il s'agir de revenir à la source, c'est-à-dire à Jack Kirby. Je n'écarte pas facilement Stan Lee de l'équation car je ne pense pas, comme beaucoup aujourd'hui, que le scénariste n'a fait que s'accaparer les mérites de ses collaborateurs. Néanmoins, Thor était le personnage favori de Kirby, sa passion pour la mythologie l'a alimenté, ce n'est pas une créature de Lee qui préférait les héros urbains et/ou issus de la science (même si elle était utilisée de manière fantaisiste).

Cette influence Kirby passe d'abord par l'esthétique et il est assez rigolo de lire dans la postface de cet épisode les commentaires d'Alex Ross, le cover-artist de la série, qui a été aussi sollicité comme character's designer. Je dis "rigolo" parce que quand Ross prétend avoir contribué au design de Thor, c'est grotesque : le costume est rigoureusement identique à l'original de Kirby, Ross n'a fait qu'imaginer ce qu'il appelle le "Thor incandescent" (c'est-à-dire quand Thor invoque l'OdinForce) et l'effet n'est rien d'autre qu'une reprise du pop-art appliqué au costume dans ce moment-là. En revanche, pour Toranos et l'Utgard-Loki, là, Ross a signé un vrai boulot (même si ce n'est pas son plus inventif).

Martin Coccolo évoque, lui, irrésistiblement Olivier Coipel dans sa manière de représenter Thor. Même si le français a finalement dessiné peu d'épisodes (une dizaine durant le run de J.M. Straczynski et cinq et demi avec Matt Fraction, plus l'event Siege et la mini Unworthy Thor - où il a été amplement suppléé par Pascal Alixe et Kim Jacinto), il a tout de même durablement marqué le personnage en lui donnant une allure, une carrure différente de ce que ses prédécesseurs avaient fait.

Coccolo conserve de Coipel le côté massif de Thor et une musculature moins sculpturale que les super héros traditionnels, qui ont souvent l'air de sortir d'une salle de sport. Alors qu'on pourrait penser que le retour du costume original (avec le casque ailé, le design simplifié) serait incongru, Coccolo prouve qu'au contraire c'est l'habit le plus élégant, le plus majestueux, le plus intemporel qui soit.

Par ailleurs, le script de cet épisode, qui se concentre surtout sur de l'action très spectaculaire, permet à Coccolo de montrer ce qu'il a dans le ventre. L'affrontement entre Thor et Toranos est vraiment grandiose, avec des éclairs monstrueux, l'ouverture de la porte du néant, l'arrivée sur la zone grise de la Lune, la transformation finale de Loki. Les doubles planches sont bluffantes, le lecteur en a pour son argent. J'aime aussi beaucoup la manière dont Coccolo dessine Loki, plus androgyne que jamais, plus jeune aussi, ce qui lui donne un côté innocent dont on se méfie naturellement.

Côté scénario donc, Ewing nous gratifie d'une baston en tout point colossale. La puissance affichée par Toranos montre bien au lecteur le niveau de dangerosité qu'il représente et si Thor, Asgard relèvent déjà d'un plan supérieur à l'humanité, alors une créature comme Toranos (et ses semblables) ont quelque chose de prodigieusement inquiétant pour la suite.

Le scénariste insiste beaucoup, dans son narratif en off ou dans les dialogues, sur la notion de test et c'est malin car opposer Thor à des adversaires puissants ne suffit pas/plus. Il faut que le lecteur ait conscience que pour un dieu, la difficulté se joue à un autre niveau et donc que c'est son statut divin qui est en jeu. Par exemple, les efforts consentis par Thor pour ne serait-ce qu'éloigner provisoirement Toranos aboutissent à une conséquence concrète : en puisant dans l'OdinForce, Thor sait qu'il s'expose au grand sommeil nécessaire pour se ressourcer. Il est donc épuisé et va défaillir. Or, c'est à ce moment précis que Loki l'éprouve en lui demandant sa confiance, y compris en tant qu'ennemi.

Ce dernier passage ouvre la voie sur le prochain épisode et achève d'accrocher (ou de perdre) le lecteur. Pour ma part, je suis totalement pris par cette histoire qui, aussi bien visuellement que narrativement, me ravit.

vendredi 29 septembre 2023

INVINCIBLE IRON MAN #10, de Gerry Duggan et Juan Frigeri (Suite de X-Men #26)


Invincible Iron Man #10 dévoile la suite de ce qu'on lisait à la fin de X-Men #26. Comme Gerry Duggan écrit les deux séries, c'est donc une liaison organique même si on peut apprécier le premier sans lire le second et vice-versa. En revanche, au niveau visuel, le travail de Juan Frigeri laisse franchement à désirer...


Feilong surprend Tony Stark en train de demander sa main à son assistante Hazel Kendall, dont il ignore qu'il s'agit d'Emma Frost qui était sur le point de le tuer. Les noces se déroulent sans l'intimité à Las Vegas toujours en présence du cadre d'Orchis. Mais Tony et Emma en profitent pour sonder l'esprit de leur ennemi commun...


C'est donc le premier (et sûrement le dernier) épisode de Invincible Iron Man que j'acquiers et si je l'ai fait, c'était sur la promesse de Marvel que ce dixième épisode était la suite de X-Men #26. En vérité, c'est un peu plus délicat que ça.


Car la liaison entre les deux séries et les deux épisodes ne concernent que la toute fin de X-Men 26 et les deux derniers tiers de Invincible Iron Man 10. Contrairement à ce que les couvertures prétendaient, si on assiste bien au mariage de Tony Stark avec Emma Frost, vous ne verrez aucun X-Men dans l'assistance (puisqu'ils doivent se cacher d'Orchis actuellement) ni Avengers d'ailleurs.
 

Quant aux noces proprement dites, elles ne sont ni consommées et l'union entre la mutante et le playboy futuriste est plus une comédie qu'autre chose pour duper un ennemi commun et accéder à des informations vitales dans la guerre que mènent Iron Man et les X-Men contre Feilong et Orchis.

Résumons un peu ce qui s'est passé dans les pages de Invincible Iron Man depuis que Gerry Duggan l'écrit. Feilong, membre de Orchis, complote et fait accuser Rhodey de meurtre, il est incarcéré en attendant son procès dans une prison très dure. Puis Feilong rachète Stark Industries pour s'emparer de la technologie de Tony afin de concevoir de nouvelles Sentinelles pour le compte d'Orchis. 

Ruiné, son meilleur ami en détention, Tony s'allie avec la résistance mutante pour recréer le Club des Damnés où il occupe la place du Roi Noir aux côtés d'Emma Frost, la Reine Blanche, et Wilson Fisk, le Roi Blanc. Fisk protège Rhodey de ceux qui pourraient vouloir du mal en prison en échange de l'aide de Stark pour aider à retrouver Typhoid Mary (sa femme, disparue lors du Hellfire Gala, et qui se trouve en fait dans le royaume de Vanaheim avec Magik, Dani Moonstar, Dust et Marrow- cf. la mini Realm of X) et abattre Orchis.

Feilong fréquente ce nouveau Club des Damnés et quand elle l'y voit, Emma, sous le déguisement de Hazel Kendall, est prête à le tuer. Tony l'en empêche in extremis et Feilong les surprend dans une position compromettante : Stark à genoux devant elle comme s'il allait la demander en mariage...

L'épisode démarre par plusieurs pages consacrées au sort du pauvre Rhodey et l'intervention de Fisk pour assurer ses arrières (il a recruté le Laser Vivant et l'Homme-Sable pour le protéger de tueurs payés par Feilong). C'est un peu long, mais je suppose que pour le lecteur de Invincible Iron Man, ces pages permettent de savoir où en est le personnage de Rhodey.

Puis Gerry Duggan montre à nouveau la scène qui concluait X-Men 26 quand Feilong surprend Tony et Hazel/Emma. Quel que soit l'angle sous lequel on la décrit, ça ressemble toujours, volontairement, à une scène de vaudeville, mais elle a pour but de duper Feilong et ça fonctionne. On part donc ensuite pour Las Vegas officialiser cette union à laquelle personne n'est convié mais où Feilong se présente. Et encore une fois, c'est la comédie du mensonge que le scénariste met en scène puisque, à cette occasion, Sark et Frost vont piéger leur ennemi commun.

Si tout cela est tout de même un peu laborieux, l'épisode n'est pas dénué d'intérêt. On y apprend (attention ! SPOILERS !) que Feilong avait des parents mutants mais que, ayant grandi sans développer de pouvoirs, il a cultivé non pas vraiment de la haine pour les mutants mais plutôt une forme de jalousie et a ensuite, récemment, tout fait pour être doté de capacités extraordinaires. Entrepreneur, il considère Stark comme un rival mais surtout il est obsédé par Howard Stark qui avait découvert, il y a longtemps, l'existence du Mysterium, ce fameux métal récupéré par l'équipe du S.W.O.R.D. (dans la série éponyme de Al Ewing) et dont les mutants font le commerce.

Pour Tony, c'est la clé à son problème : s'il parvient à concevoir une nouvelle armure à base de Mysterium, il sera à nouveau invincible. Pour Emma, c'est une nouvelle mission de guide car le Mysterium est difficile à récupérer mais en aidant Iron Man, elle aidera aussi tous les mutants. On appréciera la manière, efficace, avec laquelle Duggan lie tous ces éléments et justifie l'alliance entre Iron Man et les mutants, de manière pragmatique. A ma connaissance, c'est la première fois que Iron Man est aussi impliqué auprès des mutants (et cela compense largement ses désastreuses erreurs de calcul de l'époque Avengers vs. X-Men).

Surtout Duggan une fois encore s'impose comme un auteur qui, à la tête de trois séries simultanées (X-Men, Invincible Iron Man, Uncanny Avengers), peut vraiment diriger Fall of X à sa guise et non pas en devant suivre les idées d'un editor-in-chief comme Jordan White ou d'un architecte comme Jonathan Hickman, ou même d'un confrère comme Kieron Gillen (qui s'occupe d'une toute autre partie des mutants dans Immortal X-Men).

En revanche, il fut bien dire que visuellement ça suit moins. Juan Frigeri est le dessinateur régulier de Invincible Iron Man et on peut s'étonner qu'un artiste aussi médiocre soit en charge d'une série aussi exposée.

Entre les plans composés de façon très fade, des personnages peu expressifs, la mise en scène d'actions très pauvre, un encrage épouvantable, on a droit à la totale. C'est simplement mauvais. Tony Stark n'a aucun charme, Emma Frost ne ressemble à rien, et leur look en civil est nul (la robe d'Emma/Hazel lors du mariage est vraiment affreuse). Mais bon Iron Man n'a pas été particulièrement gâté ces dernières années (en dehors de Valerio Schiti et David Marquez avec respectivement Slott et Bendis, sans compter Alex Maleev-Stefnao Caselli lors de la période Infamous Iron Man-Ironheart toujours durant l'ère Bendis). Là, on replonge au fond, comme quand Salvador Larroca faisait équipe avec Matt Fraction.

Ce bémol graphique mis à part (même si c'est difficile de le négliger), et sans que ce soit vraiment indispensable pour les fans de X-Men, cet épisode permet surtout à Gerry Duggan de tisser sa toile, de développer ses intrigues, de relier Iron Man et X-Men. On appréciera donc la cohérence de l'ensemble à défaut de la nécessité de tout lire.

jeudi 28 septembre 2023

MS. MARVEL : THE NEW MUTANT #2, de Iman Vellani, Sabir Pirzada, Adam Gorham et Carlos Gomez

 

Le premier épisode de Ms. Marvel : The New Mutant avait été une charmante surprise. Il restait à confirmer et ce deuxième numéro le fait avec efficacité. Si la couverture trompe le chaland (vous ne croiserez ni Wolverine ni Cyclope ici), l'intrigue concoctée par Iman Vellani et Sabir Pirzada est accrocheuse tandis que les dessins d'Adam Gorham et Carlos Gomez témoignent que le produit est bien emballé.



Toujours hantée par des cauchemars curieux, Kamala Kahn est également témoin de mouvements anti-mutants parmi les étudiants. Tandis qu'elle communique avec Synch, elle est repérée par une membre d'Orchis, mais Iron Man vient à sa rescousse...


On peut penser tout le mal qu'on veut de cette mini-série (spécialement si on ne la lit pas), mais il faut reconnaître que ce n'est pas du tout un caprice accordé à l'actrice Iman Vellani qui a incarné Ms. Marvel dans la série Disney + (et bientôt dans The Marvels).


Il y a en effet là un effort sincère et louable de ne pas raconter une histoire ordinaire, gadget, simplement pour attirer le regard des clients sur un énième comic-book. Et cette étrangeté présente dans le précédent épisode se retrouve dans le deuxième, avec en prime la présence de quelques guests de choc.
 

Pas facile d'exister dans le maelström de Fall of X et avec la décision de Marvel de faire de Ms. Marvel une mutante comme dans la série Disney +, on pouvait légitimement craindre que cette mini-série soit dispensable. En vérité, si elle ne révolutionne rien quant au déroulement des événements actuels impactant la franchise X, elle a le mérite d'exister et de s'imbriquer dans l'ensemble avec habileté.

Comme Adam Strange chez DC, Kamala Kahn est devenue l'héroïne de deux mondes et le vrai sujet de cette mini, ce pourrait bien être de résoudre in fine qui est Ms. Marvel. Un dialogue entre elle et Emma Frost dans le dernier tiers de l'épisode résume parfaitement ce statut ambivalent.

Kamala, qui ne sait plus vraiment à quelle tribu elle appartient, se définit elle-même comme "inhu-mutant", contraction d'Inhumaine et mutante. A terme, on espère que cette histoire permettra de dire ce qu'est vraiment Ms. Marvel, dont la mort a été épouvantablement mal écrite et dont la résurrection sur Krakoa n'a pas résolu grand-chose.

Mais justement, c'est dans cet entre-deux que se situe l'intérêt de Ms. Marvel : The New Mutant. Comme Adam Strange, qui se sent autant de la Terre que de Rann, Kamala n'a donc pas renoncé à ses racines inhumaines mais veut embrasser désormais la culture mutante. On le voit très clairement dans sa volonté d'incarner un symbole d'union, de tolérance, croyant qu'elle peut à elle seule apaiser les tensions nées du massacre sur Krakoa. Même si Emma Frost veut la raisonner en lui expliquant qu'elle ne veut pas avoir à se recueillir sur sa tombe comme tant d'autres de ses "enfants" (et on reconnaîtra la référence à Generation X, série qui changea profondément l'image du personnage).

Tout ici est affaire de passage : Kamala communique avec Synch ce qui va l'amener à retrouver Iron Man (qu'elle avait côtoyé au sein de All-New, All-Different Avengers de Mark Waid) - là encore, deux mondes : celui des X-Men, et celui des Avengers. 

C'est encore ce cas de figure qui est illustré avec le monde des rêves et celui du monde éveillé quand Kamala confie à Bruno pourquoi elle dort mal et que, en coulisses, le Dr. Nitika Gaïha d'Orchis, sous la pression de la Sentinelle Omega Karima Shapandar (est-ce que la série aura l'occasion de confronter cette dernière à Kamala pour qu'elles se rendent compte qu'elles sont toutes deux indiennes ?), trouve un moyen de localiser Ms. Marvel sur le campus.  

Pas mal de niveaux de lecture donc pour cette "petite" série. Adam Gorham se charge toujours d'illustrer les scènes oniriques mais il est dommage qu'il rende une copie aussi faible quand on connait le talent du bonhomme. Est-ce que le script ne lui fournissait pas assez d'indications ou ne s'est-il pas trop investi dans un projet où il n'avait pas beaucoup de pages à dessiner ? En tout cas, ce n'est pas le Gorham de The Blue Flame.

Carlos Gomez, en revanche, s'en tire bien mieux : celui qu'on peut considérer désormais comme le spécialiste des séries avec des héroïnes, jeunes de surcroit, anime Kamala avec beaucoup de vigueur. Lorsqu'il doit mettre en scène des invités comme Iron Man (dans sa nouvelle armure - un décalage éditoriale flagrant puisqu'il la porte déjà dans Avengers alors que dans X-Men il dit encore travailler dessus) ou Emma Frost, il fait en sorte que ces apparitions marquent le lecteur grâce à un découpage avec des poses héroïques bien dimensionnées.

Ce n'est donc pas le production la plus essentielle de Fall of X, mais Ms. Marvel : The New Mutant a des choses à dire, intéressantes, et bien mises en images. De quoi, donc, ne pas la snober.

mardi 26 septembre 2023

L'insondable mélancolie d'AFTERSUN


Hier, c'était le tour de Daisy Edgar-Jones, aujourd'hui celui de Paul Mescal, son partenaire dans le formidable Normal People. Actuellement, le jeune acteur est en plein boum et il s'est fait récemment remarquer dans ce petit film indépendant de Charlotte Wells, Aftersun, dans lequel la cinéaste semble visiblement parler d'un sujet qui lui est cher : son père. En résulte une oeuvre mélancolique et bouleversante.


Sophie, 11 ans, part en vacances d'été avec son père, Calum, 30 ans, en Turquie. Il vient de se séparer de sa femme, la mère de sa fille, mais en bons termes. Sophie filme tout avec le caméscope de son père mais celui-ci est un homme taciturne. Elle se lie d'amitié avec un groupe d'adolescents plus âgés qu'elle et dont le principal sujet de conversation est leurs relations sexuelles. Elle fait aussi la connaissance de Michael, un garçon de son âge, à un jeu d'arcade. 
 

Pour se détendre, Calum pratique le taï chi et lit des ouvrages sur le bien-être. Sophie se rend compte que son père ne va pas bien mais il lui cache ses problèmes personnels et financiers. Ainsi, alors qu'ils partent faire de la plongée, elle égare un masque coûteux mais il ne le lui reproche pas. En échangeant avec l'instructeur, qui va bientôt être père, Calum tente de le rassurer tout en admettant que c'est une lourde responsabilité à laquelle lui-même croyait ne pas pouvoir faire face.
 

Calum et Sophie visitent la boutique d'un marchand de tapis et il en acquiert un malgré son prix exorbitant. Le soir venu, Sophie s'est inscrite à un karaoké mais son père refuse de la suivre sur scène. Ils se séparent ensuite et la jeune fille erre dans la nuit. Elle retrouve les adolescents et boit avec eu puis croise Michael avec lequel elle échange un baiser. Calum, lui, se rend sur la plage et plonge dans l'eau. Lorsque Sophie rentre à leur hôtel, elle trouve son père endormi nu sur leur lit et elle se couche sur le balcon pour ne pas le réveiller.


Le lendemain, leur fâcherie est oubliée et ils se rendent dans des thermes. Sophie convainc en secret les autres touristes présents de chanter pour l'anniversaire de Calum qui sourit puis affiche une mine impassible. Le soir venu, il fond en larmes dans la salle de bain après avoir écrit quelques mots tendres à sa fille sur une carte postale qu'il glisse ensuite dans son sac. Puis ils rejoignent une fête autour de la piscine de l'hôtel et ils dansent ensemble, malgré les réticences de Sophie.


Sophie prend l'avion qui la ramène à Londres chez sa mère... Des années plus tard, elle partage la vie d'une femme avec qui elle a un enfant. Une fois seule, elle visionne le film de ses vacances en Turquie, cherchant à comprendre quel homme était son père.

Même si Charlotte Wells, qui a écrit et réalisé Aftersun, son premier long métrage, n'a pas avoué s'il s'agissait d'une histoire autobiographique, tout ici sent le vécu. Mais à vrai dire qu'importe : l'essentiel est ailleurs. C'est un film où il faut se laisser porter.

Le résumé ci-dessus ne donne que des indications sur les moments saillants du récit, comme une succession de scènes, un collage. C'est la limite de l'exercice pour une oeuvre qui gagne à être apprécié de manière sensible et non pas intellectuelle car la cinéaste laisse une grande part d'interprétation au spectateur.

Tout est vu par le regard d'une enfant de 11 ans : elle part en vacances avec son père et ses parents viennent de se séparer. Cette rupture s'est bien passée apparemment, comme en témoignent les échanges téléphoniques fréquents entre Calum et la mère de Sophie : il lui dit encore "mon amour" et entretient une sorte de malentendu chez leur fille qui ne comprend pas comment on peut ne plus vouloir vivre ensemble et se dire qu'on s'aime encore.

Charlotte Wells répète ce procédé plusieurs fois : la gamine est témoin de choses troublantes qu'elle a du mal à saisir mais que son père ne lui explique pas, comme s'il voulait qu'elle l'appréhende seule, à sa façon. D'où un certain désarroi de la part de Sophie et en même temps une forme de détachement avec lequel elle apprend à composer. Car c'est tout sauf une fillette passive : elle a du caractère, une malice.

Celle-ci s'illustre dans une forme de désobéissance légère face à ce père taciturne. Par exemple, dès le début de leur séjour, elle prend l'habitude de filmer avec son caméscope et quand il lui dit d'arrêter, elle pose l'appareil sans l'éteindre, captant encore le son à défaut d'enregistrer l'image. Plus tard, une scène plus tendue montre qu'elle s'inscrit à un concours de karaoké où elle doit faire équipe avec son père. Celui-ci, d'humeur maussade, refuse en l'apprenant de la suivre sur scène et la laisse chanteur seule (un élément perturbe encore plus le spectateur quand il reconnaît la chanson, Losing my religion de R.E.M., qui n'est pas exactement un titre qu'on imagine fredonné par une fillette de 11 ans). La soirée se termine avec d'un côté Sophie qui déambule seule dans la nuit et Calum qui va à la plage.

C'est sans doute la séquence la plus forte, la plus dérangeante du film : d'un côté, cette gamine qui erre sans personne, boit avec des ados, embrasse pour la première fois un garçon et rentre à son hôtel en devant attendre que le réceptionniste accepte de lui ouvrir la chambre (dont elle n'a pas la clé). De l'autre, ce père qui n'a pas voulu jouer avec sa fille, l'a laissée seule, plonge dans la mer de nuit. Là, le plan s'attarde jusqu'au malaise puisqu'on ne le voit pas ressortir de l'eau et on croit alors qu'il s'est noyé - peut-être même qu'il s'est suicidé. Enfin quand Sophie pénètre dans la chambre, son père dort, nu, sur le lit. Elle le recouvre et va se reposer sur le balcon.

Wells ne cherche pas le malaise pour le plaisir de déranger, mais elle interroge la figure de ce père qui lutte visiblement avec beaucoup de difficultés. Il a des soucis financiers et fait des plans professionnels qui ne paraissent pas très solides, pourtant il dépense une grosse somme pour acheter un tapis dont les motifs l'apaisent. Il souffre d'anxiété et pratique le taï chi, or en le voyant faire Sophie ricane car elle ne comprend pas à quoi ça rime. Lors d'un déplacement, elle accepte pourtant qu'il l'y initie, mais elle ne prend pas ça au sérieux, tout au plus cela revient à danser pour elle. Et comme on le verra plus tard elle n'aime pas danser car elle se sent gauche et cela l'embarrasse de voir son père danser en public.

Au milieu de ces instants improbables, une grande tendresse s'exprime entre Calum et Sophie. C'est un père secret mais qui aime sincèrement sa progéniture, qui fait tout pour qu'elle profite de ses vacances. Elle aussi aime son père qui lui passe (presque) tout, dont elle devine le mal-être sans l'embêter à le questionner, mais qu'elle cherchera longtemps après à découvrir la raison. Spoiler : le film ne donne aucune réponse. Encore et toujours, Charlotte Wells laisse à chacun la liberté d'apprécier.

Qui dit premier film, qui plus est une production indépendante, dit peu de moyens. Cela se sent sans être gênant. La cinéaste colle à ses personnages et capte la lumière chaude de la Turquie sans sombrer dans la carte postale. Il y a une chaleur dans cet océan de mélancolie. Aftersun ne cache pas sa tristesse mais nous foudroie par sa beauté solaire.

Le casting est composé d'inconnus, certainement pour une bonne part des non-professionnels, ce qui confère une touche quasi-documentaire au film; Mais de toute façon, le duo que forment Paul Mescal et la petite Frankie Corio accapare nos regards. Leur complicité est sensationnelle. Elle n'est jamais éclipsée par la présence magnétique de son partenaire. Paul Mescal est effectivement remarquable de finesse dans ce rôle et justifie qu'il soit devenu la nouvelle coqueluche des cinéastes.

Afersun est un premier effort bluffant. On devrait encore entendre parler de Charlotte Wells dans le futur. Quant à son acteur, il semble bien parti pour faire une glorieuse carrière.

lundi 25 septembre 2023

LA OU CHANTENT LES ECREVISSES et où irradie la grâce de Daisy Edgar-Jones

 

Si vous avez vu la série Normal People (dont j'avais parlé sur ce blog), alors vous vous souvenez de ses deux magnifiques acteurs. Aujourd'hui, je vais vous parler de Daisy Edgar-Jones (qui donnait la réplique à Paul Mescal, dont je vous parlerai bientôt) puisqu'elle tient le premier rôle dans Là où chantent les Ecrevisses, un film d'Olivia Newman d'après le best-seller de Delia Owens, sorti l'an dernier. Et dans lequel elle est une fois de plus bouleversante.



1953, Caroline du Sud. Catherine "Kya" Clark vit seule avec son père, un homme alcoolique et violent, après le départ de sa mère et de ses frères et soeurs aînés. Ils habitent une maison dans les marais sans qu'elle soit scolarisée jusqu'à ce qu'il disparaisse à son tour. Pour survivre, elle pêche des moules à l'aube qu'elle revend à Mabel et "Jumpin'" Madison, deux épiciers du coin. Dans la ville voisine de Barkley Cove, on la surnomme la fille du marais et elle alimente diverses superstitions.


A l'adolescence, elle devient amie avec Tate Walker, le fils d'un pêcheur, qui lui apprend à lire, écrire et compter. Progressivement, ils nouent une relation amoureuse mais platonique car il ne veut pas qu'elle tombe enceinte et soit encore plus démunie. Finalement il doit partir pour poursuivre ses études à l'université mais promet de revenir la voir dès que possible. Mais à leur prochain rendez-vous, il n'apparaît pas.


1968. Kya rencontre Chase Andrews, fils de bonne famille et quaterback dans l'équipe locale de football, qui pique-nique souvent dans le marais avec ses amis. Il la séduit et devient son amant. Elle lui offre un pendentif auquel elle a accroché un coquillage rare. Un an plus tard, Tate revient mais Kya le repousse, lui reprochant de l'avoir délaissée. Il s'en excuse. Finalement, elle rompt avec Chase quand elle découvre qu'il s'est fiancé.


Dessinant depuis toujours la nature et sa faune, Kya, grâce à une liste d'adresses d'éditeurs que lui a laissée Tate, se décide à les envoyer pour pouvoir acheter la maison de son père et le terrain sur lequel elle est bâtie. Son frère aîné, devenu militaire, Jodie resurgit et lui raconte comment leur mère a fini sa vie en espérant réunir ses enfants, mais leur père avait dû intercepter les courriers de son avocat. Ils conviennent de se revoir à sa prochaine permission.


Chase tente de renouer avec Kya mais elle refuse d'être sa maîtresse. Il tente alors de la violer mais elle réussit à le repousser et s'enfuir, le menaçant de le tuer s'il revient. Un pêcheur entend leur dispute. Chase, pour se venger, met à sac la maison de Kya qui s'est cachée en le voyant arriver. Quelques jours plus tard, il est retrouvé mort dans le marais. Kya est arrêtée et accusée de meurtre avec préméditation.
 

Tom Milton, un avocat à la retraite qui connaît le passé douloureux de la jeune femme, lui propose de la représenter comme défenseur car elle risque la peine de mort. Les menaces qu'elle a proférées contre Chase jouent contre elle ainsi que la réputation de son père. Mais des témoins de moralité comme Tate, les époux Madison ou son frère Jodie et surtout son éditeur, avec qui elle a diné hors de la ville le soir de la mort de la victime, lui fournissent un alibi solide. La plaidoirie vibrante de Milton convainc le jury de l'acquitter.

 

Tate et Kya vivent ensemble jusqu'à la mort de celle qui deviendra une naturaliste renommée mais n'ayant jamais quitté son marais. En rangeant ses affaires pour en faire don à une université, Tate trouve dans le journal de sa femme le pendentif qu'elle avait offert à Chase et qui prouve qu'elle le lui a retiré après l'avoir tué.

Normal People, en plus d'avoir été une formidable mini-série, avait révélé au monde deux acteurs splendides en la personne de Paul Mescal et Daisy Edgar-Jones. Il était évident qu'ils allaient connaître tous deux une grande carrière, et pour ma part je misais sur une ascension rapide pour Daisy Edgar-Jones dont le charme et la subtilité du jeu m'avaient conquis.

Pourtant c'est bien Paul Mescal qui a été le plus sollicité depuis, au point d'être réclamé par Ridley Scott pour la suite de Gladiator. C'est amplement mérité car c'est un comédien au charisme rare avec un talent exceptionnel.

Quid alors de sa partenaire dans Normal People ? Hé bien, justement Where the Crawdads sing (en vo), sorti en 2022, adapté du roman best-seller de Delia Owens. Cette production initiée par l'actrice Reese Witherspoon permet de retrouver Daisy Edgar-Jones dans un rôle à sa mesure, un drame sudiste et romantique avec une belle facture classique.

L'histoire de Kya ressemblerait presque à un biopic tant les détails sont soignés. En faisant connaissance d'abord avec cette fillette élevée par un père porté sur la bouteille et enclin à de terribles accès de violence conjugale, on plonge dans une ambiance intense qui contraste avec la beauté du cadre naturelle des marais de Caroline du Sud. Le film fait la part belle à ce décor sauvage, indompté, intemporel, qui rappelle Mark Twain, une référence assumée par l'auteur du roman qui a inspiré le film.

Là où chantent les écrevisses est en effet d'abord un roman qui a eu un énorme succès et qui a bien sûr suscité les convoitises de plusieurs producteurs. Reese Witherspoon a réussi en acquérir les droits et est parvenu à en tirer un long métrage qui respecte le matériau d'origine sans le transformer en un mélo lacrymal. Elle a confié la réalisation à Olivia Newman dont c'est seulement le deuxième film après First Match mais qui fait preuve d'une épatante maturité.

Visuellement, c'est superbe, la photo est délicate et exploite à merveille cet espace naturel, préservé, hors du monde. Le choc est saisissant quand l'action se déplace dans la bourgade voisine de Barkley Cove où hommes et femmes s'affichent dans des tenues apprêtées des années 60 alors qu'on était jusque-là resté avec Kya, dans sa maison, sa forêt, démunie, isolée, farouche. 

La progression narrative est lente, c'est un récit qui prend son temps (le film dure 2 h. 05) mais sans ennui. L'enfance de l'héroïne est bien développée. Puis son adolescence la voit confrontée à un premier amour avec le bienveillant Tate mais leur relation reste platonique pour des raisons qui sont formulées de manière subtile et qui renvoie à la condition des femmes seules de l'époque (tomber enceinte pour une sauvageonne comme Kya serait un cauchemar, d'autant qu'elle est aussi traquée par les services sociaux). Puis quand elle aborde l'âge adulte, le ton se durcit avec le couple qu'elle forme auprès de Chase.

Ce qui ressemblait à un conte se mue alors doucement mais sûrement en un drame inévitable. Chase est un fils de riche qui croit que tout lui est dû. Pourtant, au début, on a envie de le croire quand il raconte qu'il doit paraître en société et n'est lui-même qu'avec Kya. Mais lorsqu'il se vante ensuite auprès de ses copains de ce qu'il obtient sexuellement de la jeune femme, son caractère odieux nous révolte.

La partie procédurale du film a le bon goût de ne pas traîner en longueur et joue plutôt sur des allers-retours dans le temps, notamment la nuit de la mort de Chase. On sait alors qu'il s'agit d'une injustice et on espère que Kya sera innocentée. Mais la toute fin du film réserve une surprise imprévisible au spectateur (qui, dans mon cas, suspectait plutôt Tate d'être le meurtrier).

Daisy Edgar-Jones est extraordinaire de finesse et de fragilité dans ce rôle. Il est impossible de ne pas compatir à son triste sort tout en étant conquis par sa détermination à ne pas vouloir justifier de son mode de vie devant une communauté qui l'a raillée, ignorée, méprisée, alors qu'elle risque la peine de mort. Il y a une dignité bouleversante dans le personnage que l'actrice traduit incomparablement bien. Le charme naturel qui est le sien fait le reste et éclipse facilement ses partenaires dans leurs rôles d'amoureux (même si Taylor John Smith/Tate et Harris Dickinson/Chase ne déméritent pas).

La jeune comédienne fait face à David Strathairn, sans jamais être effacée par l'expérience de ce vétéran. Mais Strathairn est lui-même un interprète remarquablement intelligent, qui n'est pas là pour faire un numéro - écueil pourtant facile quand on joue un avocat avec les scènes d'interrogatoire et de plaidoirie.

Là où chantent les écrevisses semblera peut-être trop classique à certains, mais la grâce de son actrice irradie. Rien que pour elle, on s'aventure dans ce drama d'époque élégant et sensible.

samedi 23 septembre 2023

BIG GAME #3, de Mark Millar et Pepe Larraz


Big Game acte III : Mark Millar continue son jeu de massacre tel un gamin qui casse les jouets qu'il a lui-même confectionnés. Je mentirai si je prétendais que ce n'est pas répétitif et qu'on commence à voir de grosses ficelles agiter ces marionnettes. Pepe Larraz met superbement en image ce récit qui, cependant, trouve à la fin de cet épisode un twist vraiment énorme.


La Fraternité continue à localiser et éliminer les super héros apparus depuis ces dernières années et les tueurs ne font pas dans la dentelle. Mais, dans l'ombre, l'Ordre Magique veille, sans toutefois agir puisque que ce n'est pas une menace magique. Quant à Hit Girl, elle pénètre le QG des méchants avec Eggsy...


J'espère vraiment pour vous que vous n'avez pas consulté les sollicitations d'Image Comics pour le mois de Novembre 2023, quand sortira le cinquième et dernier chapitre de Big Game. Sinon vous allez être salement spoilés sur le dénouement de cette histoire si on en croit la couverture de cet ultime volet.


Alors, bien sûr, ce peut être une fausse piste, une astuce pour tromper le lecteur, mais déjà dans ce troisième épisode, il me paraît évident que le sort des héros de Big Game va se jouer grâce à deux acteurs du MillarWorld - l'un étant l'Ordre Magique de Cordelia Moonstone, l'autre étant... Non, je ne vous le dévoilerai pas.


Avant d'en arriver là, Big Game #3 continue à montrer la fin de plusieurs personnages créés par Mark Millar et on sent la jubilation évidente de l'auteur à casser les jouets qu'il a lui-même fabriqués. Lui seul a la légitimité pour cette entreprise. Mais quid du lecteur et du plaisir de la lecture ?

Disons, pour parler franchement, que c'est un chouia lassant. Certes Millar fait preuve d'imagination pour éliminer ses héros. Parfois, il fait du Millar tel que l'entendent ses détracteurs, c'est-à-dire avec des scènes totalement grotesques par leur exagération (voir le sort réservé à Huck). Parfois, en revanche, il s'amuse sadiquement mais habilement avec les faiblesses de ses créatures (comme avec les jeunes vampires de Night Club). Et parfois encore, là où on s'y attend le moins, il est capable d'une vraie poésie, même si elle est cruelle (avec ce que subit Simon Pooni/Superior, littéralement effacé.

L'autre point positif de cet épisode, c'est qu'on n'y voit pas Nemesis et que la Fraternité, ses agents, son chef sont mis en avant. Millar se souvient qu'il a inventé cette organisation de super vilains redoutables qui, en vérité, n'a pas besoin de Nemesis pour accomplir sa sinistre besogne.

Se révèle alors un double mouvement : d'abord il existe bel et bien des héros plus puissants que la Fraternité et l'apparition fugace de Cordelia Moonstone et de quelques membres de The Magic Order rétablissent un certain équilibre dans le rapport de force. Pour l'instant, les magiciens restent passifs car ils n'interviennent qu'en cas de menace occulte, mais on devine qu'ils ne vont pas rester les bras croisés bien longtemps.

En même temps, avec l'Ordre Magique dans ce rôle d'observateurs soucieux, on comprend bien, sans avoir besoin de beaucoup cogiter, que Millar agite sous notre nez la solution aux agissements de Wesley Gibson et sa clique. C'est encore plus évident quand on comprend ce que suggère la toute dernière page qui montre Hit-Girl dans une époque et un décor renvoyant à une des rares séries à laquelle le scénariste n'a toujours pas donné de suite, mais qui inclut un personnage bien plus méchant que Wesley Gibson...

C'est là que j'apprécie le plus Millar, dans cette capacité qu'il a à convoquer une histoire dont on peinait à comprendre comment il allait la relier à Big Game. Le ressort est énorme mais jouissif, d'autant plus qu'il concerne une BD que j'ai adorée dans sa bibliographie. Bien entendu, cela signifie que, en vérité, Big Game, ne comptera pas cinq épisodes, mais que le dernier chapitre sera, comme c'est devenu la coutume, un double épisode, à la pagination conséquente et à la narration spectaculaire.

Cette construction bizarre à produire des mini-séries en cinq n° mais qui comptent autant de pages que si elles en avaient six n'est peut-être pas la plus évidente, mais qu'importe le flacon tant qu'on a l'ivresse. Et l'ivresse, on l'a en admirant les planches de Pepe Larraz.

L'artiste espagnol expliquait que Big Game était un plaisir, qui lui permettait de collaborer avec un scénariste renommé et un casting abondant, en même temps qu'un cauchemar, car cela réclamait une documentation précise et un effort conséquent pour mettre en scène tout cela de manière agréable.

Mais Larraz a atteint une maturité telle qu'il ne devrait pas douter de son talent. Chaque page, chaque image en met plein la vue et grise le lecteur le plus blasé. Sans lui, on aurait du mal à suivre avec autant d'intérêt Big Game car il sait valoriser toutes les excentricités de Millar.

Bref, même si, jusqu'à présent, on tournait quelque peu en rond, cet épisode, non exempt de reproches, donne de sérieux espoirs pour la suite et fin de cet event.

vendredi 22 septembre 2023

UNCANNY SPIDER-MAN #1, de Si Spurrier et Lee Garbett

 

Encore un n°1 d'une mini-série attaché à Fall of X : Uncanny Spider-Man est sans doute le plus inattendu des tie-in à ce nouveau statu quo. Bien qu'il soit écrit par un scénariste dont je n'apprécie guère le travail sur les mutants, Si Spurrier, j'ai cédé à la curiosité car je suis un grand fan de Diablo et du dessinateur Lee Garbett. Et le résultat est somme toute très plaisant. 



Kurt Wagner/Diablo a quitté Krakoa avant le massacre commis sur l'île par Orchis durant le Hellfire Gala. Il a posé ses valises à New York où il tente de faire le bien sous un costume prêté par Spider-Man, tout en échappant aux Sentinelles Stark. Mais pourquoi ne le remarque-t-elle pas ? 


D'abord, il faut que je vous parle de Kurt Wagner alias Diablo (Nightcrawler en vo). Tous les fans de longue date des X-Men ont leur mutant favori dans l'équipe recréé par Len Wein et Dave Cockrum en 1975. Moi, c'est Diablo, et ce, depuis toujours (même si, comme tout le monde, je trouvais aussi Wolverine tellement cool au début).


Pourquoi j'aime tant Diablo ? Parce que, sans doute, il se distinguait naturellement dans l'équipe : tous avaient l'air normal (quand ils n'utilisaient pas leurs pouvoirs du moins), mais Diablo, lui, c'était différent : avec sa peau bleue, ses oreilles pointues, sa queue dans le bas du dos, sa capacité à se téléporter dans une odeur de soufre accompagnée de l'onomatopée "Bamf !", il ne ressemblait à aucun autre.


Et puis Diablo, c'était vraiment la créature de Dave Cockrum, son double. Il l'avait créé d'abord pour une histoire qu'il racontait à ses enfants, en l'imaginant comme un vrai démon qui suivait une sorte de proto-Punisher appelé the Intruder. Puis il l'a designé et l'a proposé à DC pour intégrer les rangs de la Légion des Super-Héros, mais l'éditeur le jugeant trop effrayant l'écarta.

Du coup, quand Cockrum arriva sur Uncanny X-Men et designa les nouveaux mutants de l'équipe (Tornade, Colossus, Thunderbird/l'Epervier), il plaça Diablo sans difficulté même si Wein ne développa pas tellement ce drôle de personnage. Cockrum expliqua ensuite à Claremont qu'il l'imaginait comme une sorte de croisement entre un démon et Erroll Flynn, d'ailleurs c'était un fan de films de cape et d'épée comme sa créature.

Claremont, par la suite, donna à Diablo une caractérisation plus religieuse, ce qui déplut à Cockrum sans qu'il puisse y faire grand-chose - jusqu'à ce que Marvel lui accorde le droit d'écrire et dessiner une mini-série en 1985 où il put rendre à son héros sa personnalité... Même si ce ne fut qu'un intermède. Claremont, pourtant, aimait Diablo qu'il intégra à Excalibur et Alan Davis le conserva quand il en devint le scénariste et artiste.

Depuis le début de l'âge de Krakoa, pourtant, Diablo a été bien mal traité : si Jonathan Hickman, dans House of X 4 et 6 sut l'utiliser à la fois comme Cockrum puis en fit carrément un membre du conseil de Krakoa, la suite ne fut pas aussi heureuse : l'architecte de la franchise revient à un Kurt Wagner travaillé par la religion et désireux d'inventer un culte krakoan. Puis Si Spurrier s'en empara dans Way of X et Legion of X en soulignant encore plus cet aspect. Au passage, ce personnage dont le design est parfait a été relooké de nombreuses fois de manière désastreuse mais durant l'ère krakoane, ce fut encore pire puisqu'il ne portait plus de costume mais une sorte de manteau sans manche, informe.

Avec tout ça en tête, j'étais très curieux de ce Uncanny Spider-Man qui montrer Diablo déguisé en Spider-Man après avoir quitté Krakoa avant le Hellfire Gala 2023 pour se poser à New York. L'idée avait quelque chose de tellement saugrenue que je me suis que Spurrier en voulait vraiment à mon mutant favori...

Mais ce premier épisode (sur cinq) s'avère entraînant. Certes le pitch est déconcertant et le scénariste se joue du lecteur en mettant en scène Diablo dans un rôle de justicier mais que les Sentinelles échouent à localiser et identifier. C'est particulièrement cocasse quand on sait que Diablo est un des plus anciens et plus connus des membres des X-Men, que son pouvoir se manifeste de manière unique et que son aspect est reconnaissable entre mille. Je suis très curieux de voir comment Spurrier va justifier ça.

Spurrier fait référence de manière rapide aux derniers événements survenus dans Legion of X où Diablo s'est transformé en démon cornu et sauvage, mais cela ne nuit pas à la compréhension car le récit y fait uniquement référence pour expliquer que Diablo embrasse sa nouvelle carrière pour se racheter de cette mauvaise passe. Le côté religieux n'est pas trop appuyé, ce qui est un soulagement.

On a droit à quelques rebondissements habiles et accrocheurs comme ce qu'il est advenu de Mystique (la mère de Diablo, rappelons-le) et avec l'apparition du Vautour, désormais à la solde d'Orchis (pour qui il tente de faire de mutants capturés par l'organisation des chasseurs de mutants), ou encore d'une fameuse mercenaire, ennemie de Spider-Man, recrutée pour débusquer ce wallcrawler téléporteur à la queue fourchue.

Surtout, Marvel a eu la bonne idée de confier le dessin de cette mini à Lee Garbett, un artiste que j'apprécie beaucoup depuis Skyward (et malgré l'échec de son autre creator-owned prometteur, Shadecraft). En vérité, je ne pouvais espérer mieux actuellement pour illustrer une histoire avec Diablo.

Certains dessinent l'elfe bleu comme un démon aux dents pointues, trop inquiétant. Or, pour moi, la version de Cockrum reste la référence : Diablo est un personnage bondissant et sympathique, qui peut effrayer au premier abord (c'est l'effet qu'il faisait à Kitty Pryde quand elle apparut), mais qui est aussi doté d'un vrai charme (il a souvent été très proche de Tornade et a vécu une romance avec Rachel Summers - stupidement effacée depuis qu'on a fait d'elle une lesbienne en couple avec Betsy Braddock, et je dis ça sans homophobie, juste que ça n'a ni queue ni tête en tenant compte de l'histoire de Rachel et de Betsy).

Et c'est précisément ce que réussit à saisir Garbett : Diablo est beau, il est virevoltant, un peu torturé aussi, mais c'est le Diablo de Cockrum, de Davis aussi, qu'on retrouve. Le comble, c'est qu'en définitive, Garbett réussit à faire de Diablo plus Diablo que jamais et même plus Spider-Man que Spider-Man, avec de l'humour, de l'agilité, quelque chose qu'on a du mal à voir actuellement avec le tisseur. On se dit que Uncanny Spider-Man, c'est un mash-up détonant mais convaincant. Même si j'espère qu'à l'issue de Fall of X, on retrouvera Diablo tout court, dans son costume, avec la caractérisation de Cockrum, dans une série où il aura un beau rôle, avec un artiste doué et un scénariste qui ne le maltraite plus.

Bref, c'est totalement improbable, mais c'est réussi.

Variant cover de Lee Garbett.