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lundi 11 avril 2022

EN CORPS, de Cédric Klapisch


Cela faisait un moment que je n'avais pas écrit de critique sur un film - en dehors du genre super-héroïque. Mais j'ai eu un tel plaisir, une telle émotion en voyant En Corps, le nouveau long métrage réalisé par Cédric Klapisch que je voualais les partager avec vous, en espérant vous donner envie d'aller le voir.


Elise est une première danseuse dans le corps de ballet de l'Opéra de Paris. Un soit, avant d'entrer en scène, elle aperçoit dans la coulisse son amant, également son partenaire pour cette représentation, embrasser une autre danseuse. L'événement la trouble tant qu'elle se reçoit mal lors d'une figure et se blesse sérieusement. La femme médecin qui l'examine est réservée sur son avenir dans la troupe.


Entre les mains de son kinésathérapeute, Yann, Elise tente de faire face mais apprend que la danseuse avec qui son amant l'a trompée était la compagne du praticien. Tous deux conviennent de la nécessité de tirer une leçon de cette trahison en faisant une pause pour réflechir à l'avenir. Elise renoue avec Sabrina, une ancienne amie du conservatoire, qui lui propose de les accompagner, elle et Loïc, son compagnon, en Bretagne, où ils font la cuisine pour une femme qui accueille en résidence des artistes.


Elise fait la connaissance de cette femme, Josiane, qui, elle aussi, a subi une grave blessure dans sa jeunesse mais soutient tous ceux qui partagent leur don. Bientôt une compagnie de danse contemporaine dirigée par le chorégraphe Hofesh Shechter s'établit dans la maison et cela motive Elise à se rétablir au plus vite. Mais la peur d'aggraver sa blessure la freine dans un premier temps.


Pourtant lorsque Shechter l'invite à participer aux répétitions, Elise ne résiste pas longtemps et oublie ses craintes, renouant avec le plaisir de pratiquer la danse et de s'essayer à un nouveau registre. Elle se rapproche de Medhi, un membre de la troupe. Moralement et physiquement, elle récupère de manière spectaculaire. Même si Yann, qui vient la retrouver en espérant lui révéler ses sentiments pour elle, doit oublier ses plans...

Shechter et ses danseurs repartent pour Paris où ils se produisent prochainement et le chorégraphe invite Elise dans la troupe si elle se sent prête. Peu après, c'est au tour de Loïc et Sabrina de s'en aller. Josiane fait promettre à Elise de danser à nouveau et de le faire avec joie pour permettre aux autres de profiter de la beauté de son art.

 


A Paris, Elise revoit son père et l'invite aux ultimes répétitions avec la troupe de Shechter qu'elle a intégrée. D'abord étonné par la voie choisie par sa fille, ce dernier lui avouera sa fierté et son amour le soir de la première du spectacle. Elise, aux côtés de Medhi et ses nouveaux partenaires, entame sa deuxième vie, telle qu'elle l'avairt promise à sa défunte mère puis à Josiane...

Le plus curieux, c'est que je ne suis même pas très friand de danse, qu'elle soit classique, moderne ou de salon. Quand j'allais aux boums (hé oui, j'ai l'âge d'avoir été aux boums...), j'étais trop maladroit et timide pour oser même inviter une fille à partager un slow avec moi, et je n'ai même jamais mis les pieds ni dans une boîte ni à l'opéra !

Mais... Mais Cédric Klapisch. Oh, je sais bien que pour certains cinéphiles, ce cinéaste n'est pas digne de considération : trop gentil, des films trop sages, que sais-je encore. Mais j'aime son cinéma qui sonde ma génération en fait, depuis trente ans tout juste. J'ai grandi avec ses longs métrages et ils ne m'ont jamais assez déçu pour que je lui tourne le dos. Oui, c'est un cinéma gentil, bienveillant, mais pourquoi serait-ce un défaut, une tare ?

Parce que je ne comprends pas ce procès et que, à vrai dire, je m'en moque, j'avais coché la date de la sortie de En Corps en espérant pouvoir aller le voir. Ce fut chose faite ce dimanche d'élection présidentielle.

En Corps est un film sur la résilience, une notion à la mode mais qui trouve du sens en ces temps troubles. Théorisée par Boris Cyrulnik, la résilience est la capacité à surmonter un choc traumatique. Qui n'en a pas vécu ? Celui que subit Elise, l'héroïne de cette histoire, la force à se remettre en question brutalement. Un soir de représentation, elle découvre que son partenaire sur scène et dans la vie la trompe. Peu après, elle se blesse en faisant une mauvaise réception. La femme médecin qui la recevra pour examiner ses radios après qu'on l'a platrée à l'hôpital ne sera pas rassurante en évoquant une liaison l'empêchant peut-être de danser à nouveau.

Ce diagnostic est nuancé par Yann, son kiné, mais il est aussi chamboulé qu'elle car sa fiancée est précisément la danseuse avec laquelle l'ex d'Elise l'a trompée. En partageant cette épreuve, tous deux conviennent qu'il faut savoir en tirer parti, en s'autorisant une pause pour réfléchir sur leur avenir, leurs envies. Peu après, Elise revoit une ancienne amie du conservatoire de danse qui lui offre un boulot en Bretagne dans une résidence d'artistes.

Là-bas, Elise fait plusieurs rencontres qui vont être déterminantes, comme autant d'étapes dans sa reconstruction. Cédric Klapisch et son co-scénariste, Santiago Amigorena, se servent de personnages secondaires pour mettre en mouvement cette remontée à la surface pour leur héroïne. Un procédé simple, convenu, certes, mais efficace, et qui fonctionne car on s'attache de plus en plus à Elise mais aussi aux gens qui l'entourent. Un flashback nous la montre enfant puis adolescente suivant sa mère à des cours de danse, puis, de manière plus allusive, nous renseigne sur le décès de cette maman et la vie avec un père et deux soeurs plus âgées. Des petits cailloux qui nous guident sur l'existence de cette jeune femme fragilisée mais déterminée, ouverte à la vie mais dans l'incertitude comme jamais.

L'arrivée à la résidence tenue par Josiane, qui traîne sa claudication comme un mystérieux vestige mais apporte aussi son soutien inconditionnel aux artistes, transmetteurs du Beau et donc d'espoir, d'une troupe de danse contemporaine donne un coup d'accélérateur à l'intrigue. Elise s'éprend de Medhi, membre de la compagnie, est encouragée à participer aux répétitions par le chorégraphe. Le film ne brûle pas les étapes pour autant, soulignant l'appréhension face à la blessure, puis la différence entre danses classique et contemporaine (l'une aérienne et fondée sur un exercice strict, l'autre plus terrienne et fondée sur le lâcher-prise).

Des subplots viennent ponctuer la renaissance d'Elise avec le couple chamailleur de Loïc et Sabrina, le retour dans l'image de Yann (qui s'est épris d'Elise mais trop tard - et qui retrouvera l'amour auprès d'une autre fille avec le même prénom). Le cadre de la Bretagne, avec le vent qui vous emporte et vous fait tomber, ses falaises qui donnent le vertige, servent de décor au film d'un cinéaste qui est pourtant attaché à Paris, qu'il filme toujours sans cliché : c'est une parenthèse opportune qui signifie que c'est loin  de ses bases qu'on peut prendre du recul. Tout comme elle s'éloigne de la capitale et s'essaye à une autre forme de danse, Elise comprend qu'une autre vie est possible.

Reste le "dossier" du père. Personnage un peu sacrifié, il trouve une consistance émouvante dans la dernière partie grâce à des échanges et des moments bien sentis. Ce papa qui a élevé seul ses filles et rêvait de métiers tranquilles pour elles, sans qu'elles doivent dépendre de leur physique, a un rapport particulier forcément avec la danse, qui lui rappelle sa femme et ses appréhensions devenues réalité avec la blessure de sa benjamine. Pour cette raison, il n'a jamais dit à sa progéniture la fierté qu'elle lui inspirait ni l'amour qu'il lui portait, par pudeur, par peur. Mais quand il assiste à la première du spectacle de la troupe et que celui-ci le bouleverse quand Elise, seule sur scène, interprète une femme brisée comme une poupée mais qui renaît, il ne retient pas ses larmes et ne tait plus ses sentiments. Une scène poignante et belle, là encore tout simplement.

Klapisch photographie de manière sublime toutes les scènes de danse, qu'il a appris à cadrer après un documentaire consacré à la danseuse étoile Aurélie Dupont (L'espace d'un instant, 2010). Amoureux de cet art et de l'effort physique allié à la grace (comme il l'a aussi prouvé en filmant le perchiste Renaud Lavillenie (les docs L'élévation et Jusqu'au bout du haut, 2014 et 2016), le réalisateur signe une sorte d'anti-Black Swan (Daren Aronofsky, 2011) en montrant que la danse n'est pas qu'une affaire de torture mentale et physique, mais aussi une source de plaisir, de joie, d'accomplissement.

Cela, il le peut aussi grâce à Marion Barbeau, danseuse à l'Opéra de Paris, à qui il donne le premier rôle et qui s'impose avec l'évidence des actrices-nés. Bien entendu, aucune comédienne n'aurait pu se produire comme elle dans cette discipline, avec tant de naturel. Mais elle joue réellement avec la même facilité, une présence folle et pourtant discrète. C'est elle le coeur vibrant du film, qui nous gagne à cette histoire et nous fait aimer aussi bien le ballet que le contemporain, même sans être un fan. J'ai été totalement subjugué, je l'avoue, par cette jeune femme gracile, au visage d'ange, et qui entraîne tout le film à des hauteurs insoupçonnées.

Elle est bien entourée, sans être éclipsée, et pourtant avec des partenaires aguerris comme Pio Marmaï, François Civil ou Denis Podalydès, ce n'était pas gagné. Il faut aussi mentionner Souheila Yacoub, solaire et irrésistible Sabrina, et Muriel Robin, dont je me méfiais un peu mais qui est parfaite dans ce rôle d'hôte et de coach. Hofesh Shechter joue son propre rôle de chorégraphe et co-signe la bande originale avec Thomas Bangalter (ex-moitié de Daft Punk) - la musique est évidemment essentielle, très présente, et puissante.

Après avoir suivi la jeunesse insouciante, Klapisch a depuis quelque temps infléchi son regard pour accompagner les doutes de ses héros en devenir. De ce point de vue, après Deux Moi, En Corps prouve qu'il n'a rien perdu de son acuité. C'est un film galvanisant et d'une beauté inouïe.

dimanche 10 mars 2019

EN LIBERTE !, de Pierre Salvadori


J'ai rarement l'occasion de m'extasier pour un film français, a fortiori une comédie car le niveau est globalement affligeant chez nous. Mais Pierre Salvadori est bien le seul à surnager et à construire une oeuvre de qualité, en refusant le formatage. En Liberté !, porté aux nues par la critique, pourrait être bien être son chef d'oeuvre, tant il synthétise toute ce qu'il a déjà fait et s'impose en exemple d'exigence pour nous faire rire intelligemment.

 Jean Santi (Vincent Elbaz)

Yvonne raconte chaque soir à son fils les exploits de son père, Jean Santi, un super flic mort en service deux ans auparavant. Elle-même officier de police, elle travaille derrière un bureau depuis le drame, rongeant son frein. Jusqu'à ce qu'en interrogeant un homme après une descente, elle apprenne que Jean était corrompu et, pire, a fait condamner un innocent pour le braquage d'une bijouterie.

 Antoine et Yvonne (Pio Marmaï et Adèle Haenel)

Le malheureux, Antoine, sort justement de huit ans de détention et, suivi par Yvonne, montre de sérieux troubles comportementaux. Retrouvant sa compagne, Agnès, il commet quelques vols et surtout brutalise quiconque ose l'accuser ou les importuner. A la dérive, incapable de se contrôler, il erre une nuit sur la route et saute d'une corniche dans la mer. 

Yvonne et Antoine

Yvonne le repêche et Antoine y voit un signe. Apaisé par cette femme dont il ne sait pas le secret, il veut la revoir et elle accepte un dîner. Mais de retour chez elle, elle se donne à son collègue, Louis, à qui elle a demandé de garder son fils. Le lendemain, pourtant, Yvonne n'a pas la tête à entendre son amant lui déclarer sa flamme car Antoine est emmené au poste pour le vol d'une voiture. En la croisant dans les couloirs du commissariat où des prostituées attendent d'être questionnées, il la prend pour l'une d'elle. Second signe : tous deux sont des victimes du système.

Yvonne

Devinant ce qui agite Yvonne, Louis décide de la tenir éloignée d'Antoine en l'entraînant dans une filature improvisée dans une fête foraine. Pendant ce temps, Antoine, comme convenu la veille au soir, attend la jeune femme au restaurant et s'impatiente. Yvonne apprend par la radio de la police qu'un client a tabassé le personnel de l'établissement en proie aux flammes.

 Antoine et Yvonne

Faussant compagnie à Louis, elle se rend sur place où elle retrouve Antoine, caché et blessé. Elle le conduit dans un club sado-maso fermé par la police pour lui prodiguer des soins. Troublée, elle ne résiste pas au baiser que lui donne Antoine qui, avant tout cela, a rompu avec Agnès pour l'épargner.

Antoine et Agnès (Pio Marmaï et Audrey Tautou)

Lorsqu'elle se réveille, Yvonne est menottée à la tête d'un lit pendant qu'Antoine enfile une combinaison et un masque de latex, prêt à aller braquer, pour de bon cette fois, la bijouterie où il travaillait huit ans avant et où Jean l'avait piègé. Yvonne réussit à se libérer et interrompt le casse. Mais elle renonce à arrêter Antoine et le laisse filer avec son butin après lui avoir avoué sa profession. Elle est appréhendée peu après.

Louis et Yvonne (Damien Bonnard et Adèle Haenel)

Antoine revient auprès d'Agnès. Yvonne sort de prison et rentre chez Louis qui a gardé son fils pendant la durée de son incarcération. Le petit garçon rêve toujours de son père comme d'un héros, mais en ayant compris ses errements moraux.

Aujourd'hui, en France, la comédie est devenue le genre le plus exploitée. Les chaînes de télé qui financent majoritairement le cinéma en réclame car ce sont des productions faciles à diffuser en prime time, des programmes susceptibles de rassembler la famille devant le petit écran et donc de convaincre les annonceurs d'acheter des espaces publicitaires qui assureront de grosses rentrées d'argent et permettront des investissements dans de nouvelles comédies.

Cette boucle n'encourage pas l'audace et pour quelques films originaux, la majorité est formé de productions plus affligeantes que drôles. D'ailleurs de plus en plus de réalisateurs et de comédiens sont issus de la télé (ou du one-man show, dont les humoristes sont souvent des invités d'émissions ou des chroniqueurs, soulignant la consanguinité du milieu).

Quoi de plus normal en effet que de confier à des gens dont le métier est de faire rire des budgets pour faire des films rigolos ? Sauf que le rire ainsi engendré est de plus en plus stéréotypé, inoffensif, nourri de longs métrages antérieurs (par la troupe du Splendid, Louis de Funès, etc) ou des références étrangères mal digérées (le stand-up américain, les comédies des 80's). Tout ça ressemble à une sorte de baronnie où des vedettes deviennent inamovibles, interchangeables, écrivant et jouant en voulant faire rire à tout prix, sans ambition esthétique ou narrative.

Le constat vous paraît sévère ? Examinez les champions du box office français : Les Tuche, Dany Boon, la bande à Fifi, Christian Clavier... Si vous trouvez ça drôle, tant mieux pour vous. Mais en dehors de quelques heureux "accidents" comme les OSS 117 de Michel Hazanavicius ou des comédies tendres de Klapisch, c'est pourtant terriblement convenu. Et, je trouve, très peu marrant.

Dans ce contexte, Pierre Salvadori fait figure d'exception et de résistant. Que ses films existent relèvent presque du miracle, mais avec un gros succès à son actif (Hors de prix, son seul opus avec des vedettes, Audrey Tautou et Gad Elmaleh alors au sommet de leur gloire), il a su faire fructifier son capital, montant ses projets dans une économie de moyens raisonnable qui lui permet d'imposer des castings sans "professionnels" de la vanne et avec des histoires sigulières pour le genre.

En Liberté ! a quelque chose de programmatique, rien que dans son titre qui résume bien l'esprit de sa conception. Le cinéaste y apparaît en effet plus affranchi que jamais des règles en vigueur. Mais c'est aussi un quasi best of qu'il propose, une sorte de manuel de la comédie selon Salvadori, avec ses influences assumées (et qui vont plus loin que les années 80, 70 ou 60) et leur interprétation.

Salvadori est un émule de Lubitsch et Wilder avec lesquels il partage un goût pour le récit et le travestissement. Et son dernier film en est rempli. En Liberté ! ne cesse de faire raconter des histoires à ses personnages, ces mêmes histoires qui les obligent à avancer masqués, déguisés, abusant de la confiance d'autrui pour la bonne cause, quitte à être happés dans d'autres histoires impossibles. Les héros font preuve d'une imagination débordante, d'une verve incroyable, pour réparer le réel par le mensonge.

L'auteur use avec génie du si difficile comique de répétition avec poésie comme quand Agnès fait rejouer littéralement son retour plusieurs fois à Antoine parce qu'il a été libéré plus tôt que prévu et qu'il la surprend en train de faire le ménage. La même mise en scène se répéte quand c'est Yvonne qui sortira de prison et reviendra vers Louis, à la nuance près que c'est elle cette fois qui veut rejouer son arrivée pour obtenir des retrouvailles parfaites... Et que c'est son fils qui l'accueillera. Plus généralement, toute l'histoire est ponctuée par le récit que fait Yvonne des exploits de Jean à leur fils : au début, le conte est parfait, exagéré dans l'héroïsme, parodique même, puis lorsqu'elle a appris la vérité sur son mari, elle corrige sa fable en dévaluant à chaque fois les exploits de Santi. Jusqu'à ne plus pouvoir se prêter à l'exercice et le justifier en expliquant que pour raconter bien, il faut que cela vienne du coeur.

Comme si cela ne suffisait pas, Salvadori épice son sujet d'intermèdes burlesques et noirs avec un homme se présentant régulièrement au bureau de Louis pour lui avouer ses crimes ignobles... Sans être entendu car Louis est distrait par Yvonne. Ou encore quand Agnès, inquiète de l'absence d'Antoine, vient demander à Yvonne de le chercher mais ignorant qu'elle sait parfaitement où il est puisqu'elle le suit depuis sa sortie de prison - sans pouvoir l'avouer !

Le rythme du film détone par rapport aux comédies standards. On n'est pas sur un tempo très élevé et l'histoire se permet des digressions tout comme la mise en scène n'est pas hachée par le montage ou la recherche obsessionnelle de gags visuels. Salvadori préfère miser sur l'intelligence du spectateur pour déduire ce qui est vraiment drôle de ce qui procède de l'avancée du récit. Et s'autorise en revanche des compositions qui prolongent le sens des scènes (comme quand Antoine embrasse Yvonne dans le club SM et que la caméra recule pour montrer les barreaux à la fenêtre de la pièce, semblables à ceux d'une cellule de prison). Cela l'empêche nullement des moments de pure loufoquerie, hilarants, comme le braquage final où les masques empêchent Antoine et Yvonne de parler intelligiblement.

Pour jouer une partition aussi ciselée, Salvadori ne fait donc pas appel à des "comiques" parce qu'il estime que cela corromprait le sujet et influencerait le spectateur sur l'ambition réelle du film. Il croit en ses interprètes et il a raison de privilégier la justesse à l'efficacité car la surprise du casting renforce ses parti-pris.

Adèle Haenel n'est pas évidente dans ce rôle et cet univers, mais parce qu'elle est inattendue, le rire qu'elle provoque par la bienveillance gaffeuse de son personnage est décuplée par rapport à une actrice que le public aurait l'habitude de voir dans cet emploi. Pio Marmaï bénéficie d'un personnage plus immédiatement "payant" car ses actions sont le moteur comique du film et il est vraiment déchaîné, mais il est d'autant plus drôle qu'il compose surtout un Antoine complètement déphasé, à la limite de la folie et de la dépression, qui doit aller au bout de ses lubies pour être vraiment de nouveau libre.

Dans des seconds rôles, Damien Bonnard, parfait en flic transi d'amour, et Audrey Tautou (pour la troisième fois devant la caméra de Salvadori), en compagne dépassée, sont épatants. Et les interventions de Vincent Elbaz en imposteur ripou sont magistrales.

En fait, En Liberté !, grand film comique sur l'art de (se) raconter des histoires, est grisant parce qu'il renvoie le spectateur à ce qu'il est vraiment : un amateur de sensations fortes à l'appétit insatiable, mais ici formidablement gâté.

dimanche 23 juillet 2017

CE QUI NOUS LIE, de Cédric Klapisch

J'ai (enfin !) pu voir le nouveau film de Cédric Klapisch

Jean revient en Bourgogne après que Juliette, sa soeur cadette, l'a prévenu que leur père est sur le point de mourir. Avec leur benjamin, Jérémie, ils doivent décider de ce qu'ils vont faire du domaine viticole dont ils vont hériter. Pour Jean, le choix est d'autant plus épineux que son retour provoque des sentiments exacerbés chez son frère et sa soeur, qu'il a quittés cinq ans auparavant, pour refaire sa vie en Australie où sa compagne, Alicia, et leur fils, Ben, cinq ans, l'attendent...
Jérémie, Jean et Juliette (François Civil, Pio Marmaï et Ana Girardot)

J'ai toujours apprécié le cinéma de Klapisch, un des rares cinéastes français qui sait conjuguer des ambitions d'auteur avec le souci de produire une oeuvre populaire. Quand on examine sa filmographie, il y a vraiment de quoi faire, aucun mauvais film (aucun film honteux). Il a su développer une saga générationnelle avec Romain Duris et leur trilogie (L'auberge espagnole, Poupées russes et Casse-tête chinois), et varier les plaisirs entre chaque épisode avec des histoires humanistes, à la fois légères et graves.
Jean, Juliette et Jérémie 

Il prouve encore une fois son savoir-faire de conteur avec ce récit dont le tournage s'est étalé sur une année, au fil des quatre saisons, pour mieux saisir l'évolution des paysages de la Bourgogne et de ses vignes. Cet investissement étonnant a été partagé par ses comédiens dont on reconnaît facilement qu'ils ont appris la geste de leurs rôles et dont la complicité irradie.

Le scénario use parfois de facilités narratives (la scène avec la lettre du père), mais Klapisch a le bon goût de ne pas en abuser et surtout il rattrape cette maladresse par la justesse et la bienveillance de son regard : il ne s'agit pas simplement de dresser la chronique d'une famille où les parents ne sont plus là, mais aussi d'évoquer les difficultés d'une succession, d'explorer les affres de la paternité, de l'affirmation de soi.

Visuellement, le film est vraiment splendide, et tous ceux qui ont participé à des vendanges, qui même ont eu des parents ou grands-parents ayant cultivé la vigne (comme ça a été mon cas), savoureront cet aspect-là.

Pio Marmaï, Ana Girardot (love) et François Civil sont formidables - et pour eux aussi, il faut souhaiter que le film rencontre le succès car leur talent mérite d'être reconnu.

Enfin, restez bien jusqu'à la fin du générique : pas pour une scène cachée, mais pour écoutez la chanson écrite et interprétée par la voix sublime de Camélia Jordana - une mélodie qui vous raccompagne avec douceur et émotion.
*
Suite à la publication de cette critique sur Buzzcomics, un échange avec d'autres forumeurs est né, qu'il me semble instructif de retranscrire ici. Ne vous étonnez pas des drôles de noms des intervenants puisque, sur les forums en général, tout le monde aime se rebaptiser avec des pseudos bizarres (moi-même, je sévis sous un nom de code, Wildcard). Pour la lisibilité de l'échange, je mets en italique les propos tenus par mes interlocuteurs.

Arrowsmith :
- Je suis partagé sur ce film.

D'un côté la joie de retrouver l'ambiance à la Klapisch avec sa bonne humeur, son humanisme et son humour pas lourdingue (les deux scènes où les frères interprètent les paroles d'autres personnages sont tordantes). On en ressort avec le sourire et en se disant que l'on a eu ce que l'on était venu chercher.

De l'autre déception car le scénario ne va pas assez loin et ne fait qu'effleurer le sujet de la succession dans une situation où (et malheureusement je peux en témoigner) non, tout ne peut pas aller si bien (une engueulade et c'est terminé). Trop long également, l'équilibre entre la comédie et les scènes dans la nature (les vignes) n'étant pas forcément très bien équilibrées. La gestion d'un domaine viticole aurait mérité également un plus de développement même si le choix du réalisateur de se focaliser sur le gout et les arômes du vin est assez juste.

Un film bancal qui hésite à enfoncer le clou là où cela risque de faire mal (peur de perdre sa façon de faire ? ce qui fait son cinéma ?). Les premiers films de Klapisch était plus pertinent et grinçant avec un regard finalement plus juste (Riens du tout, Le Péril jeune et Chacun cherche son chat). J'aurais aimé voir le Klapisch des années 90 réaliser Ce qui nous lie.

Je te rejoins sur les acteurs (toujours très bon chez Klapisch). Je voulais voir également ce qu'allait donner Pio Marmaï chez Klapisch (comme une évidence que ces deux là se rencontrent, tant Pio Marmaï me fait penser à Romain Duris dans sa trajectoire)

Moi :

- Je crois que, moins qu'une "peur de perdre sa façon de faire", de "ce qui fait son cinéma", Ce qui nous lie est un film-test pour Klapisch. De ce que j'ai lu sur sa conception, d'après les propos même du cinéaste, il a voulu sortir de sa zone de confort en abordant des thèmes plus adultes (puisque son cinéma est quand même très associé à la jeunesse, à cause/grâce à la trilogie avec Duris et depuis Le péril jeune), d'où la paternité, le deuil, l'héritage (familial mais aussi affectif) - expériences que Klapisch a vécues ces dernières années.

Le résultat n'est pas parfait : on sent effectivement des inégalités dans le rythme, parfois une frustration dans certains passages (notamment quand ça se tend entre les deux frères et la soeur sur la propriété). Mais je crois que ces déséquilibres étaient inévitables parce que c'est un peu nouveau pour Klapisch. Au moins peut-on le créditer de ne pas se reposer sur ce qu'il sait bien faire.

Par ailleurs, c'est vrai qu'il était plus grinçant à ses débuts, y compris dans la comédie, mais ça correspondait à une certaine insolence juvénile, traduite par ses héros et ses sujets - par exemple, est-ce un hasard s'il n'a jamais refait de polar (avec une critique sur les médias) après l'échec de Ni pour, ni contre (bien au contraire) ? Ou si, à part Riens du tout et Ma part du gâteau, il a abandonné le cinéma social ? Je crois tout simplement qu'il ne s'y sent pas (plus ?) à l'aise. Sa démarche fait penser à celle de Sautet : il se débarrasse de plus en plus des éléments d'époque (qui datent les films) pour se focaliser sur les personnages, leurs relations, leurs tourments.

Reste à voir comment il va creuser ça maintenant : en épurant encore plus, vers une sorte de comédie intimiste ? Ou en situant ses histoires dans un milieu, un décor particulier, propices à l'expression de certains rapports humains ?

En tout cas, avec Pio Marmaï, le cinéaste a peut-être trouver le remplaçant de Duris. Marmaï a quelque chose de "Dewaerien" dans son jeu, une sorte de tonicité un peu lunaire, qui créé de l'inattendu. Duris et Klapisch sont devenus aussi indissociables que Léaud-Truffaut, on les attend trop ensemble dans un certain registre : s'ils s'éloignent un moment l'un de l'autre, quand ils se retrouveront, ça redeviendra frais.

J'ai été bref sur Civil, mais il est excellent (la scène où il "s'explique" avec son beau-père, sans oser lui dire "va chier", comme le suggérait Alicia, est irrésistible). Et Ana Girardot : magnifique vraiment, toute fine, fragile, mais en fait très forte (j'ai adoré, à la fin, qu'elle revendique son "élégance" en alignant les gros mots). Dans ces moments-là, Klapisch est très fort parce que ça semble improvisé, très naturel, et en même temps très écrit, très dosé, très placé.

Arrowsmith :

- A juger donc au prochain Klapish pour voir si Ce qui nous lie est un film de transition vers de nouveaux horizons où bien le début (et je mettais Casse tête chinois avec) le début d'une longue liste de films décevants.

Puis, un troisième larron s'est mêlé à la discussion et jugez de la suite, en ayant bien à l'esprit que ce sire n'avait pas vu le film (ce qui ne l'empêchait pas d'avoir un avis - selon le bon mot de Coluche : "il avait un avis sur tout. Enfin... Il avait surtout un avis.").

Zen Arcade :

- Comme d'habitude, un vague truc tiédasse.
Ni bon, ni mauvais. Juste quelconque.
Du Klapisch, quoi.

Plus on est de fous... Un 4ème a quelque chose à déclaré (sans avoir vu le film lui non plus !).

Gilles C. :

- Je crois que Riens du tout est le seul vraiment bon Klapisch.
La preuve, son titre était en avance de plus de 25 ans!

Et puis un 5ème invité frappe à la porte (toujours sans avoir vu le film !).

Hannah :

- Non, c' est Chacun cherche son chat.

Arrowsmith :

- Je l'ai cité. De ses 3 premiers films c'est le Péril Jeune qui a ma préférence (et ne pas oublier qu'il a été réalisé au départ pour une exploitation à la télévision).
Chacun cherche son chat est également spontanée dans son approche et tournage. C'est sa force (j'aime beaucoup également, je le mets en 2).

M'étant entre-temps absenté, je lis ces commentaires avec perplexité : beaucoup de monde ont un mot à dire (et un mot peu flatteur) sur un film qu'ils n'ont pas vu (à part Arrowsmith). Je rebondis plus spécialement sur le propos de Zen Arcade et sa manière définitive de qualifier le cinéma de Klapisch - il m'arrive aussi d'être péremptoire à l'occasion, mais je me soigne, et donc quand je remarque ça chez un autre, je m'échauffe vite. Les commentateurs aux avis définitifs m'ont toujours fâché.

Moi :

- Ce genre d'avis expéditif ["Comme d'habitude, un vague truc tièdasse"me fait penser à ces gars qui ne jurent que par les sensations fortes, comme s'ils buvaient un verre de gnôle le matin au petit-déjeuner et des plats super-épicés à chaque repas.
Bon, remarque, je veux bien qu'on ne cherche au cinoche que de l'extrême, des productions limites, qui vous retournent comme si on était dans le tambour d'une machine à laver au moment de l'essorage. Mais, alors il n'y aurait pas de "films du milieu", des films tout simplement bien faits, agréables, faciles à regarder sans être bassement produits. On est dans un espace estimable du cinéma français tiraillé entre sa tradition "auteuriste" et son formatage pour le prime-time télé à base de comédies bas du plafond (faciles à identifier avec leurs titres en un seul mot...). 
Klapisch n'est peut-être pas un "grand" cinéaste et sa filmo n'est peut-être pas digne d'être cité dans des des guides de longs métrages incontournables, mais il n'y a rien de honteux ni de malhonnête dans ce qu'il fait. Il raconte ses histoires avec habileté, des histoires aimables et pas bêtes, bien écrites, réalisées, jouées - tout ça mérite le respect, à défaut de l'adhésion.

Mais, évidemment, ça ne plait pas à Zen Arcade que je lui réponde un peu sèchement et il entend bien avoir le dernier mot : c'est un garçon intelligent, mais objectivement élitiste (qu'il s'agisse de BD, ciné, musique), et ce qu'il écrit ensuite le prouve.

Zen Arcade :

- Ben ouais, désolé, je suis du genre à découvrir le jazz par le free, la musique classique par du contemporain atonal, les comics par atchmen...
J'aime pas les trucs tiédasses, c'est comme ça.
Ouais, c'est certainement estimable mais je trouve ce type de cinéma sans intérêt.
Ces films "tout simplement bien faits, agréables, faciles à regarder sans être bassement produits" me donnent juste l'impression de perdre mon temps.
Mais tant mieux pour ceux qui comme toi y trouvent leur compte.
Entre la tradition "auteuriste" et le formatage pour le prime-time télé, ce qui manque à mon sens dans le cinéma français, c'est pas les films tiédasses à la Klapisch, c'est bien plutôt une vraie tradition du film de genre.

Lassé, comprenant que le dialogue est dans une impasse, j'essaie quand même d'en tirer une synthèse tout en défendant une dernière fois les efforts de Klapisch (et quelques autres à travers lui). Mais aussi résolu à clore le débat, qui risque de dégénérer (et Dieu sait si ça va vite sur les forums dans ce genre de situation). Personne n'a tort ou raison, mais un peu de mesure et surtout l'honnêteté de parler d'un film en l'ayant vu me semble en tout cas la moindre des choses.

Moi :

- Mais ça, je crois que c'est cyclique.
Le film noir, le polar, par exemple, en France, a connu des sommets avec Melville, puis des cinéastes (parfois injustement qualifiés de "yes men", de "faiseurs") comme Deray, Verneuil, en ont signé d'autres (avec Belmondo, Delon, Ventura, Gabin sur ses vieux jours, Michel Constantin). Des séries B qui sont souvent rediffusées, mais qui gagnent en charme avec les ans parfois (je me rappelle avoir revu "Mélodie en sous-sol" par exemple, d'abord sans conviction, puis de plus en plus épaté par la photo, la tension, jusqu'à la scène finale superbe).
Quand Olivier Marchal a réalisé "36 (Quai des Orfèvres)", même si le résultat n'est pas sans défaut, il a revivifié le genre avec son expérience de flic. Le problème, c'est que le succès du film a entraîné tous les producteurs (dont les chaînes de télé) à reproduire sa formule (avec des flics de plus en plus déglingués, des histoires de plus en plus glauques), et cela a généré des séries similaires (d'ailleurs sous la houlette de Marchal, très opportuniste et complaisant, comme "Braquo").
Faut juste attendre qu'un réal' puisse proposer un nouveau polar qui diffère de ce qu'a provoqué Marchal.

La comédie, c'est pareil. Au milieu de tout un tas de nanars, photocopiés jusque dans la manie de leur donner un titre en un, deux ou trois mots (de "Camping" à "Barbecue" en passant par "Alibi.com" et j'en passe), tu tombes quand même sur des productions inspirées, rares certes, mais avec un souci évident d'écrire quelque chose de qualité ("Populaire", "L'Arnacoeur").

Et puis les autres genres possibles dépendent d'éléments très variables : les films d'aventures, de cape et d'épée, nécessitent de gros budgets, et les financiers sont frileux face aux concurrents-mastodontes comme une saga genre "Pirates des Caraïbes". La SF, le fantastique n'ont jamais eu d'âge d'or chez nous. Et la comédie musicale, malgré la révérence de Damien Chazelle à Demy, s'est justement limitée à ce cinéaste. 

Les francs-tireurs, comme Blier, à tort ou à raison, n'ont plus de place aujourd'hui : l'époque a dépassé leurs transgressions (parfois répétitives, faussement audacieuses). Et les cinéastes au service des stars pour des films de genre sont aussi discrets parce que des stars dont le nom garantit un succès automatique n'existent plus (heureusement ou pas).

Par impatience ou par réel goût (pour un format plus long, propre à développer leurs histoires), des cinéastes (par ailleurs en mal de succès en salles) se retournent aussi vers la télé pour honorer certains genres (voir l'excellent "Le Bureau des Légendes" d'Eric Rochant).

C'est aussi en tenant compte de ce contexte que je trouve sévère de taxer les films de Klapisch de "tiédasses" parce qu'il est un des rares (avec Rémi Bezançon) à oeuvrer dans ce qu'on appelle la "comédie dramatique" (la "dramedy", comme disent les ricains) sans sombrer dans le banal. Ses films sont toujours bien écrits, bien filmés, bien joués, il s'inscrit dans une tradition de cinéastes honnêtes, solides, aux formules personnelles (comme Truffaut, Tavernier, Leconte par ex).

Tout ça pour dire que, si je comprends la frustration de ne pas vivre des expériences assez fortes régulièrement en salles, et de déplorer le formatage de la production, il ne faut pas non plus tout déprécier et savourer ce qui est tout bêtement bien fait. Même si ce n'est pas parfait, ébouriffant, il y a de quoi discuter (notre échange avec Arrosmith en témoigne).

mercredi 24 août 2016

Critique 999 : NOS FUTURS, de Rémi Bezançon


NOS FUTURS est un film réalisé par Rémi Bezançon, sorti en salles en 2015.
Le scénario est écrit par Rémi Bezançon, Vanessa Portal et Jean-François Halin. La photographie est signée Antoine Monod. La musique est composée par Pierre Adenot.
Dans les rôles principaux, on trouve : Pierre Rochefort (Yann Kerbec), Pio Marmaï (Thomas Chevalier), Mélanie Bernier (Estelle Kerbec), Kyan Khojandi (Max), Camille Cottin (Géraldine), Laurence Arné (Emma), Roxane Mesquida (Virginie), Aurélien Wiik  (Vincent Montluc), Micha Lescot (Sammy), Zabou Breitman (la mère de Yann), Tom Novembre (le psy), Maxim Driesen (Yann à 12 ans), Ulysse Teytaud (Thomas à 12 ans).
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Courtier en assurances, Yann Kerbec a désormais le même âge que son père quand ce dernier est mort : une correspondance qui l'accable et explique en partie la crise que traverse le couple qu'il forme avec Estelle.
 Yann Kerbec et Thomas Chevalier
(Pierre Rochefort et Pio Marmaï)

La fête organisée pour son anniversaire par sa femme incite Yann à reprendre contact avec le meilleur ami de son enfance, Thomas Chevalier. Celui-ci vit seul dans un studio, tel un adolescent attardé, mais heureux de son sort.
 Thomas et Yann à 12 ans
(Ulysse Teytaud et Maxim Driesen)

Les retrouvailles tournent à l'aigre lorsque Thomas reproche à Yann d'avoir mal vieilli en oubliant ses rêves de jeunesse. Ils se séparent fâchés, mais le lendemain, Thomas se présente au bureau de Yann pour s'excuser et lui soumettre une "idée de ouf".
 Géraldine et Max
(Camille Cottin et Kyan Khojandi)

Le projet en question consiste à organiser une fête comme celles auxquelles ils participaient quand ils étaient encore lycéens, en invitant tous leurs amis d'alors. Ceci, espère Thomas, leur permettra à la fois de faire le point et d'avancer. D'abord réticent, Yann accepte et ils commencent à contacter et rencontrer leurs relations pour concrétiser l'affaire.
 Yann et Thomas

Mais leur enthousiasme est vite douché : en devenant adultes, leurs amis se sont rangés et considèrent leur initiative comme régressive. Dans le même temps, Estelle, qui n'est pas conviée puisqu'elle ne connaissait pas encore Yann au lycée, envisage de rompre, interprétant l'attitude de son mari comme une volonté de fuir la réalité au lieu de communiquer sur leurs problèmes conjugaux - d'ailleurs la psychothérapie qu'il suit est également un échec.
Yann et Estelle
(Pierre Rochefort et Mélanie Bernier)

De déconvenues en éclats de rire, de colères en résignations, Yann s'interroge malgré son amitié renouée avec Thomas. Il finira par admettre que leur projet est irréalisable à cause d'une tragédie survenue quelques années auparavant. Et en acceptant d'y faire face, il donne une nouvelle chance à son histoire avec Estelle...

J'ai découvert le cinéma de Rémi Bezançon en regardant à la télé son premier film, Ma vie en l'air, une délicieuse comédie avec Vincent Elbaz, Marion Cotillard (trop rare dans ce registre) et Gilles Lellouche : une jolie surprise. Puis j'ai ensuite acheté le DVD de son deuxième long métrage, Le premier jour du reste de ta vie, et, là, j'ai compris que j'avais affaire à un réalisateur sur lequel il fallait compter : cette histoire d'une famille, relatée sur douze ans, fort d'un casting impeccable (Jacques Gamblin, Zabou Breitman, Marc-Antoine Grondin, Pio Marmaï, Déborah François), était une pure merveille d'humour et d'émotion. Son troisième effort, Un heureux événement (avec Louise Bourgoin et Pio Marmaï) marquait un peu le pas, même si le sujet (un couple bouleversé par la naissance de leur premier enfant) était traité avec audace. Bezançon s'est ensuite lancé dans un film d'animation, Zarafa, inspiré d'une histoire vraie, mais que j'ai loupé.

De retour à un format classique, le cinéaste a déçu avec son opus en date (mauvaises critiques, peu d'entrées en salles) : c'est une injustice car, malgré son titre calembour (en référence à la devise des punks : "No future"), Nos futurs est une production très habile, au dénouement surprenant et poignant, avec encore un formidable casting.

De prime abord, l'argument n'est pas original : les retrouvailles de deux amis d'enfance que désormais tout sépare, l'un étant devenu un adulte mélancolique, l'autre étant resté un grand gamin insouciant, tout ça sur fond de crise conjugale, ça vous a un sérieux air de déjà-vu. Mais résistons à cette impression et allons plus loin.

Sans être trop indulgent, le film se déroule sur un bon rythme, des scènes amusantes (le "fossé spatio-temporel" dénoncé par Thomas et matérialisé par son attachement au Minitel) et un malaise diffus. On devine que quelque chose cloche dans tout ça sans savoir quoi - quel est le motif de la tristesse persistante de Yann ? Pourquoi n'est-il pas heureux avec Mélanie, si belle et attentionnée ? Et l'excentricité de Thomas ne paraît-elle surjouée, sa situation insensée ?    

Que Thomas revendique être resté fidèle à son adolescence ressemble plutôt à un enlisement de sa part. Que Yann estime avoir mûri normalement fait davantage penser à un jeune homme prématurément vieilli. Les creux de l'un paraissent remplis par les trop-plein de l'autre. Chacun souhaite en vérité être sauvé par l'autre. Les souvenirs, la nostalgie, l'envie de revivre des sensations oubliées les réunissent, au risque de provoquer un décalage douloureux : Yann écarte sa femme encore plus, Thomas s'indigne du conformisme dans lequel ont échoué tous leurs camardes de lycée. Ils courent, tous les deux, après une chimère mais choisissent de s'en amuser, comptant sur un joker : si Vincent Montluc, le "beau gosse" de l'époque, répond présent, toutes les filles viendront à leur fête... Sauf qu'il est devenu un vrai beauf ventripotent et dégarni, confessant même avoir eu une aventure avec la mère de Yann !

Nos futurs se révèle alors véritablement comme une déconstruction des légendes attachées à la jeunesse : on s'en rappelle toujours comme d'une période plus belle et prometteuse qu'elle n'est. Les amis perdus de vue ne redeviennent plus jamais les potes qu'ils étaient (à l'image de Sammy, le "4ème mousquetaire"), les filles qu'on désirait se sont mariées et ont des enfants sans être heureuses, les occasions manquées le demeurent définitivement. Avoir cru pouvoir remonter le temps, le reconstituer éphémèrement, le temps d'une fête, est une illusion, un voile qui, lorsqu'on l'écarte enfin, révèle un drame jamais affronté.  

Ainsi donc, le film n'est pas la comédie qu'on a crue, même s'il subsiste des moments drôles mais uniquement provoqués par des clichés (les flash-backs ressuscitant les costumes, les décors, la musique, les attitudes : tout cela est sèchement balayé avec les personnages de Max qui n'a plus rien de DJ Mad Max ou de Virginie, le fantasme de Thomas, avouant à mots couverts qu'elle aurait aimé qu'il ose l'aborder alors qu'il la pensait inaccessible). "No future", oui, au sens où "tout le temps perdu / ne se rattrape plus" (dixit la chanson de Barbara, Dis, quand reviendras-tu ?) : cette manière élégante, pudique, allusive de raconter cette perte, ce deuil, c'est la perle contenue dans l'histoire écrite par Bezançon avec Vanessa Portal et Jean-François Halin.

La construction même du scénario pointe l'artificialité du projet des deux héros : chaque rencontre avec leurs anciens camarades ressemble à un épisode et aboutit à un échec prévisible, plus le récit progresse, plus les personnages deviennent grotesques, soulignant l'absurdité de la quête et préparant un twist qui réussit pourtant à nous cueillir. 

Accompagné par une superbe bande-son composé par Pierre Adenot et ponctuée de chansons imparables (la production s'est même offerte une rareté de plus de 9 minutes David Bowie pour le générique de fin, Gygnet Committee, extraite de Space Oddity), le film bénéficie d'un casting en or, réunissant de jeunes comédiens : Roxane Mesquida (lumineuse), Kyan Khojandi (hilarant), Aurélien Wiik (inoubliable), entourent le trio Pierre Rochefort-Mélanie Bernier-Pio Marmaï, formidable. 

Comme moi, donnez donc une seconde vie à ce petit bijou de sensibilité - et réfléchissez ensuite qui, parmi vos amis, appartient à votre futur. 

lundi 27 juin 2016

Critique 932 : LA DELICATESSE, de David et Stéphane Foenkinos / RENOIR, de Gilles Bourdos


LA DELICATESSE est un film co-réalisé par David et Stéphane Foenkinos, sorti en salles en 2011.
Le scénario est écrit par David Foenkinos, d'après son roman éponyme. La photographie est signée Rémy Chevrin. La musique est composée par Emilie Simon.
Dans les rôles principaux, on trouve : Audrey Tautou (Nathalie), François Damiens (Markus), Bruno Todeschini (Charles), Pio Marmaï (François).
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 Nathalie et François
(Audrey Tautou et Pio Marmaï)

Nathalie et François filent le parfait amour. Jusqu'à ce jour où le jeune homme sort faire son jogging et est victime d'un accident mortel. Nathalie est dévastée et, malgré le soutien de ses parents, de sa grand-mère, et de sa meilleure amie, ne parvient à échapper au chagrin qu'en se replongeant dans son travail (elle est cadre dans une entreprise de mobilier de maison importé de Suède).
La grossesse puis la maternité de sa meilleure amie indiquent pourtant qu'elle reprend progressivement goût à la vie, sans songer à la refaire.
 Markus
(François Damiens)

Mais, un jour, alors que Markus, un des employés sous sa responsabilité, entre dans son bureau, Nathalie l'embrasse fougueusement. Puis, comme si de rien n'était, elle le laisse repartir, sans avoir pris ni le temps d'examiner le dossier sur lequel il était venu la consulter ni s'expliquer sur ce qui vient de se passer.
 Nathalie

Aussi troublé qu'elle, Markus, le lendemain, retourne dans le bureau de Nathalie et l'embrasse à son tour. Prétendant n'avoir aucun souvenir de leur premier baiser, elle refroidit ses ardeurs.
Pourtant, les jours suivants, l'un comme l'autre y repensent. Markus est amoureux mais a peur de souffrir en s'attachant à une femme qui ne partage pas ses sentiments. Nathalie a l'impression de trahir le souvenir de François en aimant un nouvel homme - elle repousse par ailleurs les avances de son patron, Charles, qui a toujours été épris d'elle (peut-être plus encore depuis qu'elle est veuve). 
Nathalie accepte néanmoins de revoir Markus. Il se montre très prévenant avec elle, même si la meilleure amie de la jeune femme se montre sidérée, tout comme Charles, qu'elle puisse être proche d'un homme si différent de François, sans charme apparent. Markus est même menacé d'être muté mais promu en Suède, ce qui provoque l'ire de Nathalie contre Charles - qui renonce à ce projet.
 Markus et Nathalie

Au fur et à mesure, Nathalie est conquise par les attentions si délicates de Markus qui, ému, croit en sa chance. Leur couple pourra-t-il se réaliser ?
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RENOIR est un film réalisé par Gilles Bourdos, sorti en salles en 2013.
Le scénario est écrit par Gilles Bourdos, Jérôme Tonnerre et Michel Spinosa. La photographie est signée Mark Lee Ping-Bin. La musique est composée par Alexandre Desplat.
Dans les rôles principaux, on trouve : Michel Bouquet (Auguste Renoir), Christa Théret (Andrée Heuschling), Vincent Rottiers (Jean Renoir), Thomas Doret (Claude "Coco" Renoir), Romane Bohringer (Gabrielle).
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 Auguste Renoir et Andrée Heuschling
(Michel Bouquet et Christa Théret)

Côte d'Azur, 1915. Le peintre Auguste Renoir, âgé de 74 ans, est au soir de sa vie et au sommet de sa carrière artistique. Alors que la première guerre mondiale déchire l'Europe, il vit à l'écart du tumulte dans son vaste domaine provençal avec ses servantes et son plus jeune fils, Claude dit "Coco", déscolarisé et farouche.
Andrée Heuschling, une jeune femme à la fois danseuse et actrice de cabaret, se présente chez l'artiste pour devenir son modèle, recommandée peu avant son décès par la femme du peintre. Le tempérament et la beauté de la candidate séduisent Renoir qui l'engage pour des séances de pose. Coco la jalouse, prétendant qu'elle finira, comme d'autres avant elles, dans le lit puis au service de son père.  
 Auguste et Jean Renoir
(Michel Bouquet et Vincent Rottiers)

Le quotidien de la maison est bouleversé par le retour du front de Jean, le fils cadet d'Auguste, après qu'il a été blessé à la jambe. Son père lui demande, une fois rétabli, de ne pas retourner au combat, mais pour Jean, il ne s'agit moins de vaincre l'ennemi allemand que de ne pas laisser tomber ses copains, restés dans les tranchées.
Les convictions du jeune homme sont toutefois mises à l'épreuve par sa rencontre avec Andrée : elle lui plaît et c'est réciproque, mais surtout elle l'invite à devenir quelqu'un, à se forger un destin, à s'accomplir - ce qu'il ne pourra accomplir s'il meurt au champ d'honneur.
Auguste Renoir et Andrée Heuschling

Andrée et Jean sont aussi les témoins des tourments physiques d'Auguste qui, à son âge avancé, et après des années de pratique, est victime de terribles douleurs rhumatismales. Pourtant les peintures qu'il continue à réaliser restent de toute beauté : l'exercice de son art semble le maintenir en vie et il tente de faire comprendre à Jean que la sensualité est la seule chose qui compte en ce monde.
Pourtant, Jean fera le choix de repartir à la guerre, comme aviateur. Andrée refusera un temps de revenir poser pour Auguste, affligé comme elle par le départ de son fils...

Rien ne semble lier une jolie comédie romantique et ce biopic décalée sur un des plus grands peintres français si ce n'est que le titre du premier film des frères Foenkinos définit mieux que tout le style de Renoir. Ce n'est pas le seul point commun qu'on peut établir entre les deux longs métrages.

Car Gilles Bourdos comme La délicatesse sont de superbes écrins pour leurs acteurs - leurs actrices surtout. François Truffaut affirmait que le cinéma était l'art de faire faire de belles choses aux belles femmes et ici et là, Audrey Tautou puis Christa Théret sont servis, filmées comme deux stars, étoiles brillant de tout leur éclat sur deux histoires où le deuil et la renaissance sont au centre de leurs films.

Adapté de son best-seller, La délicatesse est le premier opus du romancier David Foenkinos, épaulé par son frère Stéphane : l'argument est simple et le traitement cinématographique a l'heureuse idée de ne pas en rajouter. Cette romance improbable entre une jeune veuve et un homme dont la séduction tient moins à son physique qu'à la tendresse avec laquelle il l'aime et sa propre appréhension à l'idée de souffrir s'il n'est pas aimé en retour n'est pas exempte de maladresses - les seconds rôles y sont peu développés, parfois même sacrifiés, ce qui rend certaines scènes inabouties (trop peu d'importance accordée aux parents de Nathalie, le malaise perceptible mais inexploitée de sa meilleure amie quand elle découvre Markus, l'attitude pathétique de Charles).

Pourtant, parce qu'il a le bon goût de ne pas être trop long (à peine 100'), ni trop bavard (échappant à toute formulation psychologique balourde), avec une héroïne dépassée constamment par ce qui lui arrive et son improbable mais irrésistible et touchant soupirant, le film séduit sans effort. Tautou est remarquable certes, elle bénéficie d'une partition très subtile et nuancée, mais elle ne serait pas aussi excellente sans son extraordinaire partenaire, le génial François Damiens, qui s'empare d'un rôle ingrat avec une humilité rare. Les frères Foenkinos ont su, avec ces deux acteurs, créer un authentique couple, étonnamment crédible et émouvant, dont la complémentarité est scellée dans une superbe scène finale, un petit miracle de mise en scène, d'écriture et d'interprétation.

Renoir n'est pas un biopic classique, retraçant toute la vie de l'illustre peintre Auguste ni celle de son non moins fameux fils cadet et cinéaste Jean, avec les performances d'acteurs convenues à la clé dans ce genre d'exercice. Gilles Bourdos, avec ses deux co-scénaristes chevronnés (Jérôme Tonnerre et Michel Spinosa), a eu l'intelligence d'opter pour une approche différente : saisir les retrouvailles des deux hommes durant quelques jours de l'été 1915 en présence de celle qui fut la muse du père et du fils.

En décalant habilement le coeur de son récit pour faire d'Andrée Heuschling la figure centrale, le cinéaste permet aux deux plus célèbres Renoir d'être incarnés de manière très vivante. Comme dans le film des Foenkinos, il s'agit de représenter une transition : celle d'un père et d'un fils, mais aussi de deux époques, et ces mouvements sont accompagnés par cette présence féminine.

Le rythme est volontiers lent, contemplatif, mais l'image est somptueuse, grâce à la photographie de Mark Lee Ping-Bin qui saisit la lumière provençale tel que devait la voir Auguste Renoir. Pourtant le film ne se contente pas d'être joliment illustratif et s'articule autour de scènes ressemblant à des rituels : le convoi du peintre à son atelier transporté par ses bonnes, les séances de pose, ou les nuits terribles où l'artiste est en proie à de terribles crises de rhumatisme.

Le casting est exceptionnel : il y a bien entendu l'immense Michel Bouquet dont le jeu si maîtrisé n'a pas besoin de grands effets pour évoquer Auguste Renoir, pour qui "la chair est tout. Si on ne comprend pas cela, on n'a rien compris du tout". Face à lui, abandonnant l'emploi du jeune écorché vif auquel il est souvent cantonné (et dans lequel il se complaît sans doute trop), Vincent Rottiers, même s'il ne ressemble pas physiquement à Jean Renoir, impose une belle présence avec sobriété et intensité.

Mais celle qui illumine tout le film est Christa Théret : la gamine révélée par Lol a bien grandi et sa beauté, d'un érotisme solaire, associée à une interprétation vibrante est inoubliable. D'autres cinéastes sauront-ils, aussi bien que Bourdos, exploiter ce talent comme il le mérite ? Il faut le souhaiter.

Malgré leurs différences, La délicatesse et Renoir montrent bien à quel point le cinéma ressemble parfois à un curieux réseau aux liaisons inattendues, dont les femmes seraient les mystérieux et fascinants guides.