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vendredi 3 juin 2016

Critique 909 : CARÊME - INTEGRALE, de Christophe Bec et Paolo Mottura


CARÊME : INTEGRALE rassemble en un seul volume (au format "pocket", de 19 x 26 cm) les trois tomes de la série, écrits par Christophe Bec et dessinés par Paolo Mottura, publiés par Les Humanoïdes Associés. 
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CARÊME : NUIT BLANCHE est le premier tome de la trilogie, publié en 2004 par Les Humanoïdes Associés.
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Vendeur itinérant d'aspirateur anti-acariens, alors qu'il souffre lui-même de nombreuses allergies, Martinien Fidèle s'arrête pour la nuit dans une auberge de montagne. Il y rencontre Aimé Carême, un obèse avec qui il se découvre vite une passion commune pour les récits d'épouvante.
Le lendemain matin, les deux hommes repartent ensemble et passent par Roohmire où Martinien cherche, en vain, à faire réparer un des phares de sa camionnette (brisé après avoir percuté un daim la veille). Puis ils s'engagent dans le tunnel des Montagnes Noires dont Aimé a entendu dire qu'il était maudit. La légende se vérifie avec un terrible carambolage dont les deux amis réchappent miraculeusement.
Un représentant de la compagnie qui exploite le tunnel les dédommage en leur offrant le voyage jusqu'à Lanmeurbourg à bord de l'express - un des rêves d'Aimé...
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CARÊME : CAUCHEMARS est le deuxième tome de la trilogie, publié en 2005 par Les Humanoïdes Associés.
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Martinien et Aimé arrivent à Lanmeurbourg, la capitale de l'Empire, où le premier obtient de l'assurance de la compagnie du tunnel des Montagnes Noires une énorme compensation financière pour la perte de sa camionnette et de ses articles.
Grâce à cet argent, Martinien offre à Aimé un mémorable gueuleton dans un grand restaurant. Mais au cours du dîner, Carême avoue à Fidèle qu'il ne lui reste plus que quelques mois à vivre. Ensemble, les deux amis décident donc de suivre une cure dans de luxueux thermes.
Ils y font la connaissance l'illustrateur Aristide Boulon, que Martinien décide de publier avant de rencontrer Isabelle Kölinsly, fille d'une célèbre adepte du spiritisme, qu'il demande en mariage.
Le premier livre édité par Martinien est un best-seller tandis que Aimé s'installe de son côté pour se consacrer à sa passion, la peinture...
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CARÊME : LEVIATHAN est le dernier tome de la trilogie, publié en 2006 par Les Humanoïdes Associés.
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Martinien devient un libraire et éditeur à succès mais aussi le témoin des tensions sociales entre l'Empire et les anarchistes. Lors d'une remise de prix, Aristide Boulon exprime publiquement son soutien aux opposants au régime, ce qui vaut une enquête des autorités à Fidèle.
Une bonne nouvelle arrive ensuite quand un américain propose de traduire le best-seller publié par Martinien, qui part pour la Nouvelle-York en compagnie de Aimé à bord d'un paquebot de croisière où le capitaine leur raconte des histoires fantastiques de marins - dont une pêche tragique contre le léviathan.
Sur le nouveau continent, les deux amis assistent, horrifiés, à un spectaculaire attentat commis par les anarchistes. Une répression terrible et une grave crise économique s'ensuivent, provoquant le déclin des affaires de Martinien. Son mariage n'y résiste pas.
Mais Aimé lui présente alors un jeune artiste, Frank Romutta, à qui ils confient les illustrations des récits du capitaine. Le succès du livre renfloue les caisses de Martinien, mais il ne pourra pas profiter de sa bonne fortune avec Aimé bien longtemps...

La bande dessinée repose, j'ai souvent insisté là-dessus dans mes critiques, sur un équilibre délicat entre un bon script et de bons dessins. Je ne souscris pas à la pensée de certains lecteurs qui favorisent le scénario aux images, pas plus que ceux qui se contentent de belles images sur un scénario faible. Il faut que ces deux éléments soient d'égale valeur : le texte doit inspirer le dessin, le dessin doit sublimer le texte.

C'est à ce problème qu'on fait face en lisant la trilogie imaginée par Christophe Bec, déjà compositeur d'une bibliographie fournie : il y propose une histoire prometteuse mais qui déçoit sur la longueur et que les dessins épatants de Paolo Mottura ne sauraient sauver.

Qu'est-ce qui ne fonctionne pas là-dedans ? Cela revient à s'interroger sur ce qui fait une bonne histoire. Il ne s'agit pas ici, pour moi, de donner une définition d'un récit digne de ce nom car chacun peut apprécier le contenu avec sa sensibilité propre. Par contre, on peut juger honnêtement, sinon objectivement, de la solidité de la construction d'un scénario : il faut pour cela des personnages bien caractérisés, une intrigue bien développée aux péripéties qui s'enchaînent avec fluidité, un dénouement qui sait combler le lecteur. Ces points-là procèdent d'une rigueur élémentaire, même si ce n'est jamais simple à produire.

Or, Bec manque cruellement de cette rigueur. On sent chez lui l'envie d'explorer un univers, des relations, des thèmes, de filer la métaphore, d'exprimer des points de vue. Mais le souci, c'est qu'il le fait trop maladroitement pour que l'ensemble résiste à la critique.

Carême est-il une histoire d'amitié ? Une variation sur les horreurs fictives et réelles ? Le poids du passé ? Les vertus de l'art ? Bien malin qui pourra le dire. C'est peut-être tout cela à la fois, mais alors le programme est si copieux qu'il nécessitait plus de rigueur encore une fois. Il eût mieux fallu ne choisir qu'un seul de ces motifs et l'explorer plutôt que de sombrer dans ce mélange dont tous les ingrédients se marient mal, n'amènent nulle part (ou pas assez clairement), et saturés de références et d'opinions mal digérées.

Par exemple, le cadre de cette trilogie est une dystopie, et ses protagonistes et décors évoquent fortement ceux des Cités obscures de Schuiten et Peeters, empruntent au courant "steampunk" rétro-futuriste. Mais ces influences desservent le récit pour n'en retenir que la puissance visuelle et pas la métaphore avec notre propre société. Le scénario se traîne pendant deux tomes en semant des indices qui ne sont jamais exploités de manière compréhensible (les visions traumatiques de Aimé) ou alors avec une lourdeur qui est de mauvais goût, assimilant maladroitement des anarchistes contre un système impérialiste et des terroristes fanatiques religieux lorsque dans le troisième acte on assiste à un attentat directement inspiré par celui du 11-Septembre.

Par ailleurs, glissées au milieu de scènes décompressées au possible (quatre pages à montrer Martinien et Aimé se promener en touristes à Lanmeurbourg) ou expédiées (la romance et le mariage, puis plus tard le divorce de Martinien et Isabella), Bec défend la culture des "illustrés" (c'est louable, mais dire du bien des bandes dessinées dans une BD relève d'une lapalissade), méprisée par l'intelligentsia (discours victimaire passablement agaçant)... Puis ensuite conspue les jeunes artistes qui méconnaissent leurs glorieux aînés et sont coupables d'être trop vite célébrés ! Le passéisme de ce discours et le mépris recuit de Bec sont en vérité fâcheux, flirtant avec l'intégrisme et la suffisance.

Enfin, l'amitié entre Martinien et Aimé qui sert de ciment à cette trilogie est mal racontée : lorsqu'on sait que Carême est condamné, la narration en voix-off tue toute émotion. Jamais ensuite on ne voit son état physique (ni même moral - le personnage étant résigné) se détériorer, ce qui n'est pas banal pour un mourant ! La scène finale où Martinien retrouve le chien de son ami donne même l'impression que c'est plus important pour lui d'avoir ce cabot que de dire "adieu" au disparu...

C'est un gâchis énorme parce que la lecture des planches de Paolo Mottura réserve, elle, des moments sidérants : voilà un artiste phénoménal, dont le trait rond et surtout la générosité esthétique méritait mieux que cette histoire mal fichue. 

Après un premier tome déjà prometteur, l'italien lâche les chevaux et nous gratifie de pleines et doubles pages impressionnantes, ponctuant des séquences plus sobres mais magnifiquement bien mises en scène, et surtout dotées d'une colorisation renversante. Ses compositions sont majestueuses, ses perspectives profondes, ses angles de vue radicaux. Ses personnages sont campés avec des physionomies très contrastées, à l'image du duo Martinien-Aimé. On peut juste déplorer de ne pas voir comment il traite les femmes, négligées dans ce récit, réduites à des silhouettes.

Attention donc : feuilleter cette Intégrale, c'est avoir sous les yeux un livre graphiquement bluffant, très séduisant, attirant. Mais, hélas ! sans une histoire à la hauteur. Dommage.     

jeudi 10 mars 2016

Critique 836 : CHALAND - FREDDY LOMBARD, INTEGRALE TOME 2, d'Yves Chaland, avec Yann Lepennetier


CHALAND, FREDDY LOMBARD 2 est le deuxième tome de l'Intégrale de l'oeuvre d'Yves Chaland et rassemble les deux derniers albums de la série Freddy Lombard en un seul volume, publié en 1996 par Les Humanoïdes Associés.
Le premier récit s'intitule Vacances à Budapest, écrit par Yann Le Pennetier et Yves Chaland et dessiné par Yves Chaland en 1988, et compte 46 pages.
Le second récit s'intitule F.52, écrit par Yann Le Pennetier et Yves Chaland et dessiné par Yves Chaland en 1989, et compte 46 pages.
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LES AVENTURES DE FREDDY LOMBARD : VACANCES A BUDAPEST est le quatrième tome de la série, écrit par Yann Le Pennetier et Yves Chaland et dessiné par Yves Chaland, publié en 1988 par les Humanoïdes Associés.
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Eté 1956, en Italie. Dina Martino gagne sa vie en enseignant le latin à Laszlo Karczi, un adolescent hongrois, pendant que Freddy Lombard, son ex-mari, et leur ami, Jean "Sweep" Dupuis campent près de l'hôtel au bord du lac.
Laszlo veut regagner la Hongrie toujours sous la domination de la Russie trois ans après la mort de Joseph Staline comme il l'a confié à Dina, mais pour cela il doit fausser compagnie à sa tante.
Freddy et Sweep décident de conduire le garçon dans son pays sans Dina. L'oncle de l'adolescent est un dignitaire complice des russes, mais sa situation est compromise quand le peuple de Budapest s'insurge le 23 Octobre.
La révolte est cependant vite matée par l'armée soviétique et Laszlo, capturé, risque d'être déporté en Sibérie si Freddy, Sweep et Dina ne le sauvent pas...
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FREDDY LOMBARD, SWEEP ET DINA DANS F.52 est le cinquième et dernier tome de la série, écrit par Yann Le Pennetier et Yves Chaland et dessiné par Yves Chaland, publié en 1989 par les Humanoïdes Associés.
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1957. Freddy, Sweep et Dina sont engagés comme "extras" à bord du F.52, un avion révolutionnaire à propulsion atomique capable de rallier Paris à Melbourne en 24 heures.
Les passagers embarquent, ravis pour certains des bons prix accordés aux familles modestes, curieux de découvrir le pays des kangourous, toujours impatients pour les plus riches d'entre eux. Parmi eux se cache un espion russe chaussé pour capter des poussières de l'alliage secret du F.52.
Durant le vol, la petite Isadora Léger échappe à la vigilance de sa mère et tombe entre les griffes d'un couple de passagers en première classe qui veulent alors l'enlever et se débarrasser de leur propre fille mongolienne.
Sweep aide la mère éplorée de la fillette à la retrouver avec le concours de Freddy, qui tient le bar en première classe, et Dina, que le chef du personnel tente de séduire, tandis que l'équipage est occupé à démasquer l'espion...

Cette deuxième Intégrale de l'oeuvre de Yves Chaland clôt donc la série consacrée à son héros Freddy Lombard. Ce bel album ne compte que deux histoires, mais qui sont plus longues (46 pages chacune), et de superbes bonus sur les coulisses de la création des cinq tomes.

Dans cette section finale intitulée Images et Repentirs, on peut lire des déclarations témoignant des ambitions de Chaland : ses propos paraissent à la fois péremptoires, arrogants, et définitifs, mais expriment aussi la volonté de cet auteur de livrer des histoires où le lecteur serait mis à contribution, presque testé. En initiant des récits à la pagination plus conséquente, il était évident qu'il entendait mettre en application ses théories.

Dans Vacances à Budapest, Chaland dénonce ce qu'il considère comme une lâcheté des bandes dessinées contemporaines des événements qu'il aborde : en 1956, le journal de "Spirou" ou de "Tintin" ne firent pas allusion au drame hongrois. Le jugement de l'artiste est sévère car Franquin, par exemple, épinglait avec beaucoup d'audace les dérives politiques en Amérique du Sud dans Spirou et Fantasio : Le Dictateur et le champignon. Par ailleurs le traitement qu'il fait de l'insurrection de Budapest contre les tanks russes n'a rien d'un cours d'histoire magistral réparant une injustice littéraire : c'est un récit d'aventures au ton fantaisiste dont le dénouement est assez angélique.

Néanmoins, on ne peut que reconnaître l'efficacité narrative du projet, rehaussé par les dialogues piquants de Yann et des personnages bien définis, moralement assez ambigus pour que le trio de héros conserve la sympathie du lecteur. Dans cette configuration, Chaland expliquait que "Freddy Lombard serait un bélier, il fonce d'abord et réfléchit ensuite. Dina, c'est la tête qui parle peu et pense, et Sweep, c'est l'élément plus fort, il a une carrure, il n'est pas trop bête et arrive à faire la liaison entre les deux autres."

Mais la vraie réussite de ce volume et de toute la série reste l'ultime tome, F.52. Chaland a déclaré à son sujet : "Je me suis inspiré des "Science & Vie" de la fin des années quarante. On y voyait des avions à l'image de mon F.52. On pensait que les avions du futur seraient géants, stratosphériques et atomiques."

Ce superbe appareil est un personnage à part entière d'une histoire très originale, référentielle et efficace. Si l'artiste est toujours à l'origine du synopsis, la contribution à l'écriture de Yann est essentielle : on devine qu'il a charpenté l'intrigue, en a souligné les temps forts, défini la caractérisation des personnages avec une galerie de seconds rôles déterminants, ajouté des dialogues bien sentis.

Les influences qui traversent ces pages sont multiples mais reconnaissables : des clins d'oeil sont adressés à Blake & Mortimer : Le secret de l'Espadon d'Edgar P. Jacobs, Une Femme disparaît d'Alfred Hitchcock et même... Les frères Igor et Grichka Bogdanov (qui étaient des stars de la télé et de la vulgarisation scientifique dans les années 80) ! Le résultat est jubilatoire, troublant, atypique.

Et graphiquement, Chaland est au sommet de son art : il met en images ce huis clos en plein ciel en en conservant toute l'intensité dramatique, découpe en virtuose les parenthèses humoristiques, ose des planches (dont une pleine page psychédélique magistrale) tirant l'entreprise vers le fantastique, soutenu par la colorisation de Baumenay-Joannet.

Yves Chaland était un créateur unique et son oeuvre a conservé sa modernité tout en s'inscrivant dans un hommage à l'âge d'or de la bande dessinée franco-belge. (Re)lire Freddy Lombard permet de mesurer la singularité de cette oeuvre fulgurante dont les principes parfois cassants pour le lecteur ne doivent pas masquer les qualités narratives et esthétiques.    

vendredi 3 juillet 2015

Critique 658 : LA THEORIE DES GENS SEULS, de Dupuy et Berberian


LA THEORIE DES GENS SEULS est un recueil de 9 histoires écrites et dessinées par Philippe Dupuy et Charles Berberian, publié en 2000 par Les Humanoïdes Associés.
(Extrait de La Théorie des gens seuls, chapitre du même nom.
Textes et dessins de Dupuy et Berberian.)

Les histoires de cet album, bien qu'étant hors collection de la série Monsieur Jean, se déroulent chronologiquement entre les tome 3 et 4 (lorsque Félix s'installe chez Jean).
Le statut de ce livre est donc mixte : il peut se lire sans avoir suivi la série Monsieur Jean tout en en constituant un complément.

- 1/ ça commence mal (10 pages) : Jean fait un cauchemar récurrent où trois tueurs veulent le supprimer avant qu'ils n'obtiennent d'eux un sursis pour aller voir une dernière fois son film préféré, Baisers volés de François Truffaut.

L'onirisme a toujours été présent dans la série de Dupuy et Berberian, il n'est donc guère étonnant qu'ils ouvrent ce volume par une histoire de rêve - ou plutôt de cauchemar. A priori donc, rien que de très banal, si ce n'est l'insistance avec laquelle les auteurs auront toujours fait de leur héros un individu assailli par des songes dont lui comme le lecteur ne saisissent pas le sens. 
Clément en propose une explication très drôle, qui évoque les comédies de Woody Allen, sous le signe de la psychanalyse loufoque. Ce segment est de toute manière sous le signe de la cinéphilie puisque François Truffaut y est cité : la référence est logique tant Monsieur Jean fait penser à un avatar de Antoine Doinel, le double fictif du réalisateur et protagoniste de Baisers volés.

Visuellement, comme tout le reste de l'album, Dupuy et Berberian dessinent en noir et blanc, ce qui souligne encore plus l'épure de leur style. L'encrage au pinceau sec donne une texture particulière à leur trait, plus spontané.

- 2/ Félix dans le bus (5 pages) : Félix est témoin de la dispute d'un couple dans le bus qu'il emprunte et a la mauvaise idée de s'en mêler. Lorsque deux nouveaux passagers montent dans le car et s'embrassent, c'en est trop pour lui : on prend toujours des coups mais on ne reçoit jamais de baisers en observant des amoureux.

Félix sera en vérité le vrai héros de cet ouvrage : Dupuy et Berberian ont toujours soigné ce second rôle dans la série Monsieur Jean, au point qu'il lui a souvent volé la vedette. Il est vrai que le personnage est mémorable, avec ses projets professionnels improbables, sa situation personnelle atypique (il a la charge de Eugène, un garçonnet qui est son beau-fils) et il tape l'incruste chez son meilleur ami.
Celui qui a tout d'une tête à claques est pourtant irrésistiblement drôle et attachant, avec ses réflexions philosophiques décalées et sa malchance chronique. L'histoire qui lui arrive ici en est une admirable synthèse et la preuve du brio narratif des auteurs.   

- 3/ La Théorie des gens seuls (7 pages) : Lors d'une garden party chez Clément, Félix gratifie deux jolies filles (dont l'une semble séduite par lui) et Jean d'une nouvelle théorie sur les célibataires qui seraient prioritairement attirés par des hommes ou femmes déjà en couple, plus attirant que les gens seuls.

Un nouvel exemple de l'adresse avec laquelle Dupuy et Berberian convoque la comédie et un zeste de mélancolie grâce au personnage de Félix, dont le défaut principal est sans doute de penser tout haut. Non pas que ce qu'il exprime soit si farfelu mais plutôt inopportun, ce qui en fait la première victime de ses tirades.

Graphiquement, les auteurs savent tirer le maximum de leur découpage pour qu'une séquence reposant uniquement sur le dialogue, avec des personnages statiques, ne soit jamais ennuyeux à lire.

- 4/ Tous des bêtes (10 pages) : Désobéissant à une recommandation de Jean, Félix se distingue lors d'un dîner en présence de Cathy et d'une de ses amies : il estime en effet que les hommes cherchent constamment à marquer leur territoire et que les jeunes couples se bercent d'illusions sur le bonheur.

Bien que Félix suscite souvent le rire, c'est aussi un authentique maniaco-dépressif, chez qui les moments d'euphorie alternent avec des périodes plus sombres : il pose alors sur ses semblables un regard pessimiste - lucide diront certains.
Il faut à Jean composer avec ce caractère, ce qui n'est pas évident et lui porte volontiers sur les nerfs, mais cela témoigne aussi de l'indéfectible amitié entre les deux hommes puisque tout est pardonné à Félix, malgré la gêne qu'il provoque.

Cela confirme une fois encore que Monsieur Jean échappe ainsi au pur registre de la comédie pour s'échapper régulièrement dans des zones plus tourmentées.  

- 5/ Un Anniversaire à la campagne (23 pages) : Véronique invite ses amis, dont Jean, Clément et Félix, à son anniversaire, pour une fête qui se tient chez ses parents à la campagne. La soirée se déroule mal : la météo est exécrable, l'ambiance ne prend pas, l'hôte est tendue, ce qui exacerbe les jalousies et l'ennui. Le service pathétique du gâteau achève de ruiner la partie.

Avec ce chapitre, c'est comme si Dupuy et Berberian prenaient vraiment leur envol, après les premiers épisodes d'un format plus court. Les deux auteurs s'amusent visiblement à dépeindre cette soirée catastrophique et trouvent le ton juste pour représenter l'atmosphère délétère qui y règne, avec un décor, des personnages, une situation au diapason.

Ce mélange de sinistrose et d'humour est réjouissant, d'autant que la narration se double des mésaventures de deux autres invités qui ont été contraints de se déplacer en train et qui vont également vivre des heures pénibles.

Le dessin en noir et blanc, toujours encré au pinceau, au trait simple, convient parfaitement au récit de ce calvaire qui n'a pas besoin d'un graphisme plus poussé pour être bien exprimé. 

- 6/ Le Voisin du dessus (6 pages) : Jean et Cathy se demandent bien ce que fiche leur voisin du dessus, dont la vie sexuelle est très bruyante. L'affaire devient même bizarre quand un grille-pain, dont l'usage est bien mystérieux, s'ajoute à la situation.

Totalement délirant, ce petit épisode est d'une efficacité imparable : le lecteur est aussi intrigué que Jean et Cathy, et le cadre de l'action, qui touche à l'intimité des personnages (fait notable dans une bande dessinée au dessin non réaliste), devient source de gags.

Dupuy et Berberian ont par ailleurs l'intelligence de dessiner ça de façon très distanciée, classique, avec l'usage de "gaufriers" de six cases, et sans apporter de réponse à l'énigme, ce qui laisse au lecteur la liberté d'imaginer tout et n'importe quoi.

- 7/ L'Ecole buissonnière (26 pages) : A nouveau en plein épisode dépressif, Félix interrompt une interview que Jean donnait pour une chaîne de télé. Clément est appelé à la rescousse pour une virée en ville où son infortuné ami comprend que le temps passe et avec lui les espiègleries de l'enfance.

Sans doute le chapitre le plus réussi de la collection : tout y est, des gags (avec Jean qui doit quand même à Félix d'échapper à une interview dont le thème le désarçonnait complètement - "les auteurs et leurs blocages"), de l'émotion (la prise de conscience pour Félix que les jeux d'enfants partagés avec ses amis sont révolus), le tout raconté l'air de rien mais avec une fluidité remarquable.

Le réflexion de Dupuy et Berberian, exprimé par Félix, rejoint parfaitement les célèbres vers de Renaud dans Mistral Gagnant : "Il faut aimer la vie / Et l'aimer même si / Le temps est assassin / Et emporte avec lui / Les rires des enfants".

C'est toute la magie du personnage de Félix : nous faire sourire et nous attendrir - et tout le talent des auteurs que d'écrire et dessiner ça avec une telle justesse. 

- 8/ Félix dans l'ascenseur (10 pages) : Félix est coincé dans l'ascenseur de l'immeuble où habite Jean. Lorsqu'une voisine se manifeste pour lui porter secours en appelant le dépanneur, il croit trouver l'amour fou et providentiel. Mais une fois libéré, il ne pourra pas remercier celle qu'il prenait pour la femme de sa vie, qui s'est éclipsée juste avant sa sortie.

Cet épisode semble renvoyer, par sa position dans l'album et sa construction, au 2ème récit (Félix dans le bus) : la situation est cruelle pour Félix qui, même quand il pense lire un signe favorable du destin au coeur d'une énième galère, en est frustré.

Le traitement visuel est aussi efficace que la narration : Dupuy et Berberian semblent spécialement inspirés par le défi que représente la mise en scène d'une telle histoire, mais ils s'en sortent mieux que leur personnage principal.

- 9/ Jean s'aére (21 pages) : Jean est toujours harcelé en rêve par les trois tueurs, et pour ajouter à son tracas, il piétine dans la rédaction de son nouveau roman. Sur le conseil de son éditeur, il part se mettre au vert avec Cathy chez les parents de celle-ci. Mais sur place, entre leurs hôtes, des amis de passages et des travaux en cours, ce n'est pas mieux : un roquet en fera les frais...

Pour boucler la boucle, les auteurs concluent leur ouvrage en remettant Jean au coeur du dispositif : l'enchaînement des péripéties se déroule sur un rythme soutenu et le gag final, dont le petit chien teigneux de l'amie de la famille de Cathy sera la victime, est à la fois terrible et hilarant, fabuleusement mis en scène.

Cette collection de récits est une pièce de choix à ajouter à la série Monsieur Jean, indispensable pour tous les fans. Les amateurs, eux, y trouveront matière à apprécier avec quel talent Dupuy et Berberian déploient leur art dans des histoires de 5 à une vingtaine de pages. Bref, voilà une BD qui a tout pour être un album de chevet, à (re)lire sans crainte d'être déçu ou de s'en lasser.

mercredi 1 juillet 2015

Critique 657 : MONSIEUR JEAN, TOMES 5 & 6 & 7 - COMME S'IL EN PLEUVAIT & INVENTAIRE AVANT TRAVAUX & UN CERTAIN EQUILIBRE, de Dupuy et Berberian


MONSIEUR JEAN : COMME S'IL EN PLEUVAIT est le 5ème tome de la série, écrit et dessiné par Philippe Dupuy et Charles Berberian, publié en 2001 par Les Humanoïdes Associés.
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Jean et Cathy sont désormais parents d'une petite fille prénommée Julie. Ils séjournent à New York où se trouve également Clément pour son travail.
A Paris, Félix habite désormais dans l'appartement de Jean mais doit faire face à une représentante de la DDASS, Liette Botinelli, qui l'interroge sur son statut vis-à-vis de Eugène. Naturellement, il pense pouvoir la distraire de sa mission en la draguant avant qu'ils ne tombent amoureux.
Eugène a grandi et passe une grande partie de son temps libre au jeu vidéo "Potok Attak", auquel il tentera d'initier Jean - lequel l'interprétera plutôt comme une métaphore de l'existence.
La grand-mère de Félix décède et, à l'occasion des obsèques, il apprend qu'elle laisse une grosse somme en héritage. Mais ce magot a été gagné malhonnêtement, en dénonçant des juifs durant la seconde guerre mondiale. Félix préfère y renoncer... Et se fera escroquer par son frère aîné.
Félix se lance, au même moment, dans un nouveau projet improbable : rejouer sur scène les sketchs de son idole Fernand Raynaud. Et Jean, en l'absence de Cathy, croise Marion, rencontrée précédemment lors du mariage d'amis communs.   
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MONSIEUR JEAN : INVENTAIRE AVANT TRAVAUX est le 6ème tome de la série, écrit et dessiné par Philippe Dupuy et Charles Berberian, publié en 2003 par Dupuis.

Jean s'est laissé convaincre par Cathy de déménager et cela le bouleverse profondément. S'il accepte de bon coeur de laisser définitivement Félix habiter, avec Liette, dans son ancien appartement, il est hanté par les fantômes de ses grands-parents, furieux de le voir abandonner les meubles qu'ils lui avaient légués, puis devient obsédé par le précédent locataire du nouveau domicile où il s'installe.
Félix semble avoir acquis une certaine sagesse : heureux en amour, toujours aussi philosophe, il travaille dans l'agence de Clément et a pu conserver la garde de Eugène. Le garçon s'interroge abondamment sur la mort, ce qui alerte le directeur de son école, mais en fait il se sent seul et persuade Félix de lui acheter un chien - fidèle compagnon dont les déjections inspirent une théorie (pas si idiote bien que loufoque) à son beau-père... 
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MONSIEUR JEAN : UN CERTAIN EQUILIBRE est le 7ème et dernier tome de la série, écrit et dessiné par Philippe Dupuy et Charles Berberian, publié en 2005 par Dupuis.
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En 40 saynètes, Jean, Cathy, Félix, Eugène, Agnès (une amie de Cathy) composent avec les aléas de l'existence.
Au programme : la jalousie (suscitée par Cathy à Jean) ; les angoisses de Jean avec son téléphone portable ; Les considérations sur les hommes de Cathy et Agnès ; les gens vus par Jean et Félix ; le mariage envisagé par Félix et Liette ; la brouille entre Jean et sa boulangère ; les devoirs d'école que tente d'esquiver Eugène ; la quête d'une bonne garderie par Jean et Cathy ; la notion de paternité théorisée par Félix et Jean ; les avantages du shampoing au ph neutre ; les mésaventures de Félix au guichet automatique de la banque ; une après-midi au square avec Jean et Julie ; Félix et Eugène aux prises avec l'ignorance, Dieu, la vie de patachon (quand Liette rompt avec Félix) ; les affres du célibat vécus par Agnès ; la promo du dernier livre de Jean ; la peur de vieillir de Cathy ; le chagrin d'amour et la dépression de Félix ; la mère de Cathy qui la rend folle et les effets indésirables du traitement de son psy ; la solution à la disparition des chaussettes lors des lessives par Félix ; la rencontre arrangée entre Agnès et Félix ; et un nouveau départ pour tout le monde...

Les trois derniers tomes de la série donnent l'occasion de constater les variations de tons dans les aventures de Monsieur Jean et son entourage. On comprend mieux pourquoi Dupuy et Berberian ont toujours mis du temps à accoucher de chaque album et à quel point chacun de ceux-ci reflétait leurs préoccupations d'hommes autant, sinon plus, que d'auteurs.

Comme s'il en pleuvait apparaît comme un épisode de transition : on y découvre en effet le héros désormais en couple mais aussi père de famille. Jean est atteint du syndrome post-partum, doutant plus que jamais de lui-même, de sa capacité à s'engager, à assumer ses responsabilités de compagnon et de papa. Le scénario développe ces émotions avec la subtilité à laquelle Dupuy et Berberian nous ont habitués, ils n'ont pas besoin de forcer le trait, de recourir à la caricature et d'ailleurs la série semble renoncer à sa veine comique pour préférer la chronique, émaillée de scènes suscitant le sourire. 

On pense bien entendu au cinéma de Woody Allen, à une manière de prendre les choses graves avec légèreté et les choses légères avec gravité. La conviction qui gagne le lecteur d'assister à une transposition à peine romancée de choses vécues par les auteurs est très troublante car la justesse de l'évocation des états d'âme des personnages est saisissante. 

A l'image de la double page au début du tome 5, l'univers de Monsieur Jean forme désormais une sorte de fresque à la fois foisonnante et intimiste, dont la richesse, la densité nous font mesurer à quel point la série a su grandir, évoluer, nous accompagner. La bande dessinée accède alors à un statut quasi-documentaire sur une époque, des mentalités, une certaine couche sociale, la peinture des sentiments.

La suite des événements, relatée dans le tome suivant, Inventaire avant travaux, ajoute à cette confusion entre l'art et le réel qu'il réinvente : c'est le plus grave, le plus sombre de tous les épisodes de la série.

Monsieur Jean erre dans cette histoire, encore une fois brodée de plusieurs séquences reliés subtilement entre elles pour aboutir à un récit complet (la forme initiale des sketchs a disparu), comme un homme de plus en plus déboussolé par l'existence. La cause de son malaise prend sa source dans un banal déménagement, mais plus que le déplacement matériel, physique, c'est bien le bouleversement personnel, mémoriel, qui impacte le personnage et affecte tout ce qui l'environne.

La dimension onirique a toujours été présente dans la série mais se manifeste d'une façon encore plus sensible ici puisque des spectres apparaissent pour exprimer leur mécontentement ou signifier des fautes terribles du passé. Ainsi, les grands-parents de Jean lui reprochent d'abandonner son mobilier, qui est aussi celui de sa famille, et par-là même de rejeter son héritage le plus concret, pour sa nouvelle vie, maintenant que son couple s'installe dans un nouveau logement.

Puis c'est l'ex-occupant de l'appartement choisi par Cathy qui obsède Jean en le renvoyant à un moment de son enfance quand il assista à une scène étrange et traumatisante (un voisin partant de l'immeuble où il vivait, dont tous les biens, sortis dans la rue, disparurent, emmenés par les éboueurs). Jean est confronté à la perte de son confort, donc de ses repères et a peur qu'en quittant son chez-lui, il perde une partie de son identité, de son histoire. Qui sait si en partant ailleurs on ne disparaît pas du monde ?

Mais ce n'est pas tout : la séquence où Félix apprend successivement la mort de sa grand-mère, l'héritage mirobolant qu'elle laisse, et l'origine de cette fortune forme un ensemble particulièrement sombre dans une série dont la vocation initiale est de distraire. En évoquant tour à tour la mort, le legs, la collaboration durant l'occupation allemande, Dupuy et Berberian osent une parenthèse très audacieuse et brutale. 

Ce tome est aussi l'occasion de remettre en avant le personnage de Eugène : insensiblement, il a lui aussi grandi, au rythme de la série. Le voilà pré-adolescent, sujet à des interrogations existentielles qui n'ont rien à envier à celles des adultes. Mais la malice avec laquelle les auteurs choisissent de mener cette partie du récit redonne un peu d'air à cette histoire.

Enfin, dans Un certain équilibre, la série opère son ultime tour de piste et sa dernière révolution : cela se traduit par un retour à des récits au format court, majoritairement des "gags" d'une page, parfois deux. En tout, ces 40 saynètes forment un tout à la fois cohérent, souvent drôle, touchant, et aboutit à la conclusion du titre.

La fin de Monsieur Jean a longtemps prêté à confusion, ses auteurs entretenant le suspense sur la publication d'un huitième épisode. Mais après dix ans d'attente, il semble peu probable que ce héros emblématique des années 90-2000 repointe le bout de son nez, et Dupuy et Berberian sont désormais occupés par d'autres projets, aux contours très atypiques (carnets de voyages, expériences séparées...).

C'est dommage car ce tome 7, outre ses qualités propres, proposait un nouveau personnage dans la galerie de la série, dont le potentiel est immédiatement évident et qui paraissait destiné à vivre ses propres aventures. Il s'agit de l'inénarrable Agnès, présentée comme une amie de Cathy (même si on ne l'a jamais vue avant), jolie célibataire mais déprimée par sa situation, flanquée d'une mère hyper-active et dirigiste, se résolvant à suivre une analyse puis à prendre un traitement (aux effets indésirables hilarants) avant de se reprendre en main.

Peut-être Dupuy et Berberian n'y ont-ils pas suffisamment cru. Peut-être aussi s'étaient-ils simplement lassés de Monsieur Jean, désormais trop bien établi comme père de famille, avec sa compagne Cathy. Peut-être encore, enfin, ont-ils estimé qu'il était temps de clore les mésaventures de Félix, dévasté après que Liette rompe, mais qui se ressaisira grâce à l'impayable Eugène (désormais ado, mais toujours aussi malin quand il s'agit d'arriver à ses fins).

Visuellement, le duo nous laisse avec trois derniers albums impeccables, où leur liberté esthétique se traduit par des découpages inventifs (en utilisant habilement les "gaufriers", en les détournant - avec des pages à trois bandes dont la case centrale plus grande est encerclé par 8 plans plus petits - ou même en supprimant le contour des vignettes - et aussi de tout élément superflu dans la narration, comme certains décors, au profit du gag).

L'encrage connaît aussi une évolution notable avec le recours au pinceau (et des effets de pinceau sec), donnant plus d'épaisseur au trait et aussi plus de spontanéité au dessin fini. La colorisation d'Isabelle Busschaert puis Ruby (pour le dernier tome) privilégie désormais des teintes plus douces, plus chaudes, lumineuses - exception faite pour quelques scènes traitées avec des contrastes intenses correspondant aux troubles les plus profonds qui agitent les personnages (comme les cauchemars de Jean).

Le regret de voir la série se conclure au tome 7 provient aussi de la parfaite maîtrise de Dupuy et Berberian avec la construction de gags en une page, grâce à laquelle il donne un dynamisme nouveau à leur projet.

Mais en l'état, Monsieur Jean, avec ses sept chapitres, constitue une des meilleures séries produites durant ces 25 dernières années : bien que régulièrement inscrite dans le rayon des BD comiques, elle transcende son genre pour être une suite de récits plus ambitieuse, mélangeant sensibilité, émotion, (quasi) autofiction et surtout témoignage sur une période et ses mentalités. Le tout produit par deux auteurs dont la complicité fusionnelle reste un sujet de fascination en soi.        

vendredi 26 juin 2015

Critique 654 : MONSIEUR JEAN, TOMES 3 & 4 - LES FEMMES ET LES ENFANTS D'ABORD & VIVONS HEUREUX SANS EN AVOIR L'AIR, de Dupuy et Berberian


MONSIEUR JEAN : LES FEMMES ET LES ENFANTS D'ABORD est le troisième tome de la série, écrit et dessiné par Philippe Dupuy et Charles Berberian, publié en 1994 par Les Humanoïdes Associés.
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Comme dans les deux précédents tomes, ce nouvel album de la série continue d'exploiter des histoires de longueur variable (de 4 à 14 pages) et explore le quotidien du héros.

Il serait pourtant faux de croire que les deux auteurs se contentent de prolonger une formule qui leur a valu un beau succès critique et public : Dupuy et Berberian continuent à développer la forme comme le fond de leur série avec cinq nouveaux chapitres dont le thème central est la relation amoureuse.

Trois récits sont basés sur des personnages féminins qui, chacun à leur manière, vont bouleverser le petit confort de Monsieur Jean : 

- d'abord, on trouve Véronique, la femme de Jacques, enceinte et en pleine crise conjugale à cause de sa grossesse. Elle soupçonne son mari de lui être infidèle car elle n'est plus désirable et débarque en pleine nuit chez Jean pour qu'il l'héberge. CE qu'elle ignore, c'est que si Jacques est rentré si tard chez eux, c'est parce qu'il a passé la soirée avec Jean ! Cette pirouette narrative donne une saveur acide à ce chapitre où le héros est confronté aux contraintes qu'impose la vie de couple et quand, à son tour, il bat en retraite, il revient chez ses parents qui, voyant sa mine froissée par le manque de sommeil, le soupçonne d'avoir une nouvelle petite amie.

- Le cas de Manuvera donne matière à un segment très drôle même si, là encore, Jean va en voir de toutes les couleurs. Rencontrée dans une salle de gym où Jean a été traîné par Clément, cette belle brune est une amante volcanique, obsédée par la chanson d'Alain Chamfort au point de s'être rebaptisée. Elle a juste omis d'avertir notre héros que son ex-petit ami, un champion de musculation, est très encore très amoureux d'elle et très jaloux.

- Enfin, il y a Cathy, personnage important qui va devenir récurrent dans la série. C'est l'occasion d'un retour en arrière pour Jean qui se rappelle leur rupture lors d'une ses permissions durant son service militaire, sur l'air d'une fameuse chanson des Beatles (Norvegian Wood).

Cathy est également présente dans le dernier épisode de ce tome où Jean accompagne Véronique et Jacques, à peu près réconciliés et désormais parents de jumeaux, qui ont aussi invité la jeune femme en ignorant leur romance passée.

Entretemps, on a droit à une sorte d'intermède réjouissant : Jean apprend que la propriétaire de son appartement va doubler son loyer et il cherche donc un nouveau pied-à-terre. Il doit composer avec les présences de Félix, en pleine déprime après que Marlène l'ait mis à la porte en lui confiant son fils Eugène. Au même moment, un des voisins de Jean, M. Zajac, retraité, tente de se suicider : les autres locataires acceptent alors de le recevoir à dîner à tour de rôle pout tenter de lui remonter le moral. Cette obligation va pourtant sauver la mise du héros en lui permettant de conserver son logement.

Dupuy et Berberian emploient un procédé à plusieurs reprises dans cet album : Jean se rêve en roi, d'abord aveugle et sourd (lorsqu'il a une liaison avec Manureva) puis esseulé et sur le point de devoir s'exiler (quand il se prépare à déménager), d'un château assiégé par des femmes l'attaquant avec des catapultes dont les projectiles sont des nourrissons. Cette vision délirante est à la fois drôle et angoissante car elle traduit une fois encore l'inaptitude du héros à surmonter les événements auxquels il est confronté, qu'il s'agisse de la crise que traversent des proches, des assauts d'une femme, de l'occupation de son chez-soi par son ami, du souvenir de la rupture avec son premier amour.

Ce n'est qu'en retrouvant Cathy et en acceptant de lui pardonner le mal qu'elle lui a infligé dans sa jeunesse qu'il dépasse ces situations subies. Est-il capable de s'engager ? C'est toute la question et les auteurs abandonnent leurs lecteurs sans réponse à la fin de l'album. Il aura fallu s'armer de patience pour découvrir la suite puisque Dupuy et Berberian, visiblement aussi rongés par le doute que leur héros, mettront quatre ans avant de publier un quatrième tome. C'est là aussi le défi de raconter des histoires en prise directe avec un personnage qui a sensiblement le même âge qu'eux, semblant évoluer au même rythme que ses créateurs, avec le délai que créé l'assimilation des expériences de l'existence.

Graphiquement, il est intéressant de noter que si le trait ne connaît pas de modifications sensibles, le découpage se fait plus dense, avec des planches dont le nombre de vignettes ainsi que leur dimension varient. 

L'usage de "gaufriers" est plus apparent, mais l'emploi de cadres alternatifs est aussi manifeste (par exemple, page 20, deux bandes avec une rangée de quatre grandes cases verticales pour la première suivie d'une seconde rangée de quatre moins hautes pour permettre d'illustrer un va-et-vient entre rêve - où Jean, en monarque croupit au fond d'une oubliette - et réalité - où Manureva lui annonce qu'elle a renoué avec son culturiste).

Les personnages sont tracés à la pointe tubulaire, avec une égale épaisseur, mais les plans sont rehaussés d'à-plats noirs profonds et colorisés avec parfois de forts contrastes : l'album est d'ailleurs mis en couleurs par Dupuy et Berberian pour le premier chapitre, Véronique Grusseaux pour deux autres, et Claude Legris quitte la série avec les deux segments restants. On constate donc une volonté évidente des auteurs d'explorer de nouvelles ambiances.

Ce constat trouvera sa confirmation dans le tome suivant, avec en prime une vraie révolution narrative pour la série. 
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MONSIEUR JEAN : VIVONS HEUREUX SANS EN AVOIR L'AIR est le quatrième tome de la série, écrit et dessiné par Philippe Dupuy et Charles Berberian, publié en 1998 par Les Humanoïdes Associés.
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Pour la première fois, Dupuy et Berberian abandonnent la structure des short stories pour produire un récit complet d'une traite avec ce quatrième tome.

Jean est en couple avec Cathy depuis un an, mais Félix lui rend la vie impossible car il ne s'occupe pas du petit Eugène et s'égare dans des projets professionnels improbables. Cathy, excédée par les tergiversations de Jean, finit par rompre en acceptant un poste à New York.
A ce premier choc en succède un autre quand Félix est hospitalisé après une chute idiote (il a voulu grimper la façade de l'immeuble où vit Jean car tous deux avaient laissé les clés de l'appartement à l'intérieur). 
Jean doit donc emmener Eugène avec lui au mariage de deux amis à qui il offre le tableau d'un peintre des années 20 qui connut une romance tragique pour un de ses modèles. La noce se déroule dans une ambiance exécrable mais Jean y fait la connaissance de Marion, refusant toutefois de coucher avec elle.
De retour à Paris, Félix peut récupérer Eugène qu'il emmène à la campagne chez ses parents, permettant ainsi à Jean de partir à New York retrouver Cathy.

En lisant cette histoire, on comprend mieux pourquoi il a fallu tout ce temps à ses auteurs pour la réaliser : il s'agissait de rompre, comme leur héros, avec de tenaces habitudes, de s'aventurer hors de leur zone de confort. 

En soi, ce récit n'a rien de renversant pourtant : il s'articule une nouvelle fois autour des errements sentimentaux de Jean, pris en tenaille entre la paix d'une vie de célibataire qui lui autorise quelques aventures amoureuses occasionnelles et le risque de s'engager dans une relation de couple (avec Cathy).

Mais ce qui va soumettre véritablement le personnage à l'épreuve d'un choix de vie, c'est en définitive l'expérience de la paternité : il devient en effet responsable d'Eugène que néglige Félix en s'enlisant dans des projets professionnels sans avenir puis que ce même Félix lui confie quand il ne peut réellement plus s'en occuper à cause de son hospitalisation. Sans cesse pris pour le véritable géniteur du gamin, Jean finit par accepter ce rôle, pas toujours de bonne grâce, mais sans se défiler, avec bienveillance.

La relation qui se tisse entre Eugène et Jean est touchante, on s'en émeut facilement car le gosse est à la fois attachant et insupportable, très bien traité par l'écriture des auteurs, qui ont le talent de ne pas en faire une caricature d'enfant. Cette justesse s'étend au reste des péripéties que traverse le héros avec une capacité métaphorique très élégante (le conte du poisson merveilleux par le restaurateur chinois, le destin tragique du peintre Zdanovieff et de sa muse Mauve dans le Montparnasse des années 20).

La circularité du récit se traduit dans le traitement de l'image avec un découpage très élaboré dont les compositions sont plus réfléchies qu'auparavant (là encore la scène dans le restaurant où une même image est segmentée en six parties donne une épatante fluidité à une page en "gaufrier" de neuf plans).

la simplicité du trait est toujours là, avec une volonté minimaliste qui évoque bien entendu le style atome et la ligne claire, mais avec une épaisseur plus prononcée qui confère de la spontanéité au dessin, un souci manifeste de ne pas tomber dans un résultat trop esthétisant, trop joli, trop détaillé.

La colorisation a encore changé de mains et Isabelle Busschaert effectue un boulot remarquable avec une palette finalement assez réduite, où dominent les bruns, les jaunes, appliqués en à-plats, sans trop de nuances. Cela colle parfaitement avec le graphisme économe mais expressif de Dupuy et Berberian, qui usent davantage du pinceau directement pour l'encrage.

La série s'affirme comme une production à laquelle ses auteurs se consacrent avec exigence : facile à lire, elle diffuse pourtant un lot d'émotions très variées et subtilement transcrites, avec une mise en images dont la simplicité évoque surtout l'épure. 

jeudi 25 juin 2015

Critique 653 : MONSIEUR JEAN, TOMES 1 & 2 - L'AMOUR, LA CONCIERGE & LES NUITS LES PLUS BLANCHES, de Dupuy et Berberian


MONSIEUR JEAN : L'AMOUR, LA CONCIERGE est le premier tome de la série, écrit et dessiné par Philippe Dupuy et Charles Berberian, publié en 1991 par Les Humanoïdes Associés.
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Monsieur Jean est une série qui ne se résume pas : il ne s'agit pas en effet d'une histoire linéaire par album mais plutôt d'une succession de petites histoires, aux formats très variables (parfois une page, parfois une dizaine), comme des tranches de vie ou des sketchs. Cette élasticité est un des éléments qui lui donne son originalité et sa fraîcheur, encore savoureuse près d'un quart de siècle après son apparition.

Pourquoi ai-je eu envie de me replonger dans cette série, abandonnée par ses auteurs depuis dix ans tout juste, après 7 tomes, et que j'ai failli il y a quelque temps revendre en bloc ? Je ne l'ai pas saisi immédiatement jusqu'à ce que je sois en train de lire le dernier gag de la série Dad par Nob dans Spirou : soudain, comme une révélation, j'ai compris qu'une des raisons pour laquelle j'appréciai tant ce titre, c'est parce qu'il me semble être un des héritiers de l'oeuvre de Dupuy et Berberian et que le papa de Pandora, Ondine, Roxane, et Bérénice ressemble en vérité de manière troublante à Monsieur Jean avec quelques années et kilos en plus.

La réussite d'une bande dessinée, à fortiori quand elle est développée dans une série d'un bon niveau, se traduit par la rencontre entre ses auteurs et leur sujet. Il y a là comme la manifestation d'un phénomène magique où le talent d'un scénariste et d'un dessinateur s'expriment parfaitement parce qu'ils trouvent le bon cadre, le bon personnage, la bonne histoire. Mais plus une équipe artistique s'aventure dans le registre d'une quasi-autofiction, plus le défi à relever est difficile car il faut alors éviter de basculer dans un récit dont la banalité ne raconte rien qui dépasse l'anecdote ou vire au déballage. 

Ce miracle s'est accompli quand Dupuy et Berberian ont entamé la réalisation de Monsieur Jean, bande dessinée où ils ont en permanence marché sur un fil, en équilibre, sans jamais tomber dans le quelconque ou le vulgaire, en gardant toujours la bonne distance - celle-là même qui leur a permis de toucher un lectorat fidèle et conséquent, appréciant de disposer d'une série sensible, à la fois légère et profonde, amusante et touchante.      

Le tandem que forme Philippe Dupuy et Charles Berberian procède lui aussi d'une forme de miracle, un cas tout à fait atypique dans le monde de la bande dessinée : lorsqu'on dit qu'ils écrivent et dessinent Monsieur Jean, il faut comprendre qu'ils le font littéralement ensemble, signant textes et dessins sans qu'on sache qui fait exactement quoi. Ils réalisent tout à quatre mains, abolissant la frontière traditionnelle entre le scénariste et le graphiste, postes normalement clairement définis dès le départ : leur oeuvre est donc véritablement fusionnelle. 

Mais ça n'a pas toujours été le cas : si un an seulement les sépare (Berberian est né en 1959, Dupuy en 1960), les deux partenaires ont fait leurs armes dans plusieurs fanzines, dont le fameux PLGPPUR (Plein La Gueule Pour Pas Un Rond) où ils se sont rencontrés. Philippe Dupuy cherchait un auteur, il l'a trouvé avec Charles Berberian, puis leur méthode est devenue ce qu'elle est sur Monsieur Jean quand Dupuy a encouragé Berberian à dessiner aussi. 
Cela date de 1983 et marque le début de cette collaboration qui les conduira aux pages de la revue Fluide Glacial où ils créent la série Le Journal d’Henriette, chronique acide sur une adolescente au physique ingrat. Mais la périodicité mensuelle ne leur convient pas longtemps et ils proposent ensuite Monsieur Jean aux Humanoïdes Associés, grâce auxquels ils vont atteindre une plus large audience, dès l'apparition du personnage en 1990 dans le revue Yéti
Consécration pour le duo : en 1999, le tome 4 de la série (Vivons heureux sans en avoir l’air) sera récompensé du Prix du meilleur album au festival d’Angoulême.

Avec ce premier album, intitulé Monsieur Jean, l’amour, la concierge, on aborde la série avec sept histoires de tailles diverses. Les auteurs refusent tout effet spectaculaire : on y découvre et suit un presque trentenaire, romancier (son premier livre, La table d'ébène, vient de paraître) et traducteur. C'est le prototype du bo-bo tel qu'on l'appellera plus tard, le bourgeois bohème, qui vit sans avoir apparemment de gros soucis financiers, dans un quartier simple mais confortable, célibataire à la recherche de l'amour mais qui peut se contenter de quelques romances éphémères, entourés d'amis appartenant au même milieu, avec des parents de condition plus modeste habitant dans une maison en banlieue.

Autour de Monsieur Jean gravitent une galerie de seconds rôles récurrents : d'abord son meilleur ami, Félix, qui lui confie la garde de son chat Théo (dont les caprices sont redoutés) et qui essaie de refaire sa vie avec Marlène, mère célibataire ; puis Clément, un riche oisif qui papillonne de fêtes en fêtes.
La concierge de l'immeuble où vit Jean est Madame Poulbot (Paulette de son prénom), avec laquelle il entretient des relations difficiles : la dame n'a guère d'estime pour ce locataire dont elle juge la vie dissolue et les fréquentations peu recommandables, jusqu'à ce qu'elle découvre qu'il est un jeune écrivain médiatisé.

Dupuy et Berberian revisitent la figure de l'anti-héros, non pas dans sa formulation antipathique mais plutôt comme un individu qui n'a rien de spécialement remarquable, en fait un personnage sur lequel il n'y a rien à raconter. Mais sur ce héros "en creux", les auteurs fondent les bases d'une série de tous les possibles : discret, timide, modeste, tout peut lui arriver. Les auteurs font de cet auteur leur double fantasmé mais un fantasme raisonnable, crédible, immédiatement familier.

Quand la série ose davantage, c'est le temps d'un épisode à Avignon où Jean est engagé par un producteur de cinéma véreux poursuivi par des tueurs, qui trompe sa femme avec la baby-sitter (la belle Solveig dont s'entiche le héros avant de découvrir sa liaison avec son hôte). Le chapitre se conclut sur une note malicieuse. 

Mais on sent bien que Dupuy et Berberian tâtonnent encore, cherchent leurs marques : la plupart du temps, leurs récits ne sortent pas de la chronique des vicissitudes d’un célibataire dans des situations dont la banalité suscite au mieux un sourire amusé (des courses cauchemardesques, la garde du chat de Félix, le rapport tendu avec la concierge). Monsieur Jean subit plus les événements qu'il ne les surmonte, et c'est pour cela qu'on s'identifie facilement à lui.

Le dessin correspond parfaitement à la simplicité humble de l'écriture avec un trait rond, épuré, mais qui ne se prive pas d'une expressivité élégante. Le découpage est habile, avec parfois l'usage de "gaufriers", mais toujours un bon dynamisme : le format court des histoires est soutenu par une narration graphique très fluide, aérée. 

Ce style évoque celui de Frank Margerin et son Lucien, dont Monsieur Jean pourrait être une sorte de cousin : la rondeur et l'absence de maniérisme esthétique se parent d'un raffinement certain, signifié par une colorisation délicate de Claude Legris, avec des à-plats souvent réduits à une seule gamme chromatique (les scènes nocturnes sont ainsi classiquement traitées avec une palette de bleus : une convention que n'importe qui interprète facilement). 

Si ce premier tome est un peu (trop) sage, il est aussi plein de promesses. Qui seront confirmées dès l'épisode suivant....

MONSIEUR JEAN : LES NUITS LES PLUS BLANCHES est le deuxième tome de la série, écrit et dessiné par Philippe Dupuy et Charles Berberian, publié en 1992 par Les Humanoïdes Associés.
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Les Nuits les plus blanches s'inscrit dans la droite ligne du précédent tome de la série : on renoue avec les éléments les plus séduisants posés par Dupuy et Berberian tout en appréciant quelques audaces inédites.

Comme pour résumer cette progression, l'album débute avec un mini-événement : Monsieur Jean fête ses trente ans. Mais cette anniversaire va entraîner le héros dans une période de doute.

Le décalage entre les tourments qui assaillent le personnage et l'existence confortable qu'il mène suscite la comédie. En vérité, c'est un sentiment d'insatisfaction qui anime Jean : il est toujours célibataire, on devine que cela commence à le miner même s'il collectionne les aventures (séduisant sans trop de problèmes, mais sans ressentir le grand frisson). Pour ce jeune homme pourtant déjà installé, le fait de ne pas être posé familialement reste un manque, une faille à combler. Avoir trente ans dans ces conditions résonne comme un échec.

Dupuy et Berberian matérialisent cette crise existentielle en ponctuant l'album par les soucis gastriques de Monsieur Jean après qu'il ait mangé une pizza et par des insomnies chroniques, que les conseils de son ami Clément n'apaisent pas durablement (solutions parfois burlesques comme quand il s'agit de compter les hippopotames, oui mais les hippopotames amoureux sinon ça ne marche pas !). La représentation des rêves permet aux auteurs de s'amuser (et de nous amuser) avec leur héros sur un champ de bataille loufoque.

On retrouve bien entendu d'autres figures déjà connues comme Félix, dont le personnage et la relation avec Jean acquièrent une dimension supplémentaire : il y a là matière à une réflexion subtile sur le temps qui passe, l'amitié, qui dépasse le cadre habituel du duo d'amis dans la bande dessinée.
Lorsque Jean accepte d'aider Félix à déménager, il doit composer avec un rendez-vous romantique dont l'issue est totalement bouleversée par un aveu terrible.

Clément agit différemment sur le héros et ses aventures : il est celui qui titille constamment Jean, moins d'ailleurs pour se moquer de lui que pour l'aiguiller lors de moments importants dans sa vie. Cela aboutit au chapitre le plus réussi du tome quand il est question d'un voyage au Portugal, où un traducteur passionné par Fernando Pessoa, une jolie libraire (au fiancé jaloux) et un livre et une lettre perdus forment des étapes émouvantes.

Un autre très bon épisode est celui où Monsieur Jean est accompagné une journée durant par Monsieur Négatif, incarnation de sa mauvaise humeur. La rencontre fugace avec une admiratrice chassera ce démon, représenté comme une hommage évident aux Idées Noires de Franquin.

Graphiquement, Dupuy et Berberian n'effectuent pas de progression spectaculaire : c'est une autre caractéristique notable de la série que d'avoir trouvé son style esthétique presque définitif tout de suite (même si, en matière d'encrage, on notera ensuite une évolution subtile).

La colorisation toujours aussi nuancée de Claude Legris contribue aussi à cette identité et cette unité visuelles.

De la belle ouvrage qui, sous son aspect modeste, présente en vérité un authentique travail d'orfèvres. Avec son air de ne pas y toucher, Monsieur Jean nous touche par la justesse de son écriture et l'élégance de son dessin.

mercredi 27 mai 2015

Critique 627 : PETRA CHERIE, de Attilio Micheluzzi


PETRA CHERIE est une série complète écrite et dessinée par Attilio Micheluzzi, publié sous forme d'un album de 62 pages comprenant 5 épisodes en 1985 par Les Humanoïdes Associés.
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(Extrait de Pétra Chérie :Douces brumes des Flandres.
Textes et dessins de Attilio Micheluzzi.)

5 épisodes de 12 pages chacun forment ce recueil :

- 1/ Douces brumes des Flandres. 1917 : un avion Sopwith Camel vole au secours des Bristols anglais abattus par les Albatros allemands sous les yeux des soldats dans les tranchées. Au commandes de ce coucou se trouve Pétra de Karlowitz, héritière de plantations de caoutchouc en Extrême Orient, qui vit en compagnie de son valet Nung et de son chien Shapiro dans sa propriété dans la Hollande neutre.

- 2/ Un voilier nommé Sirius. Les allemands mènent l'enquête pour identifier le pilote du Sopwith Camel qui ridiculise leurs avions. Franz Schröder, secrétaire du consulat impérial allemand à Rotterdam, suspecte Pétra qu'il déteste à cause de son tempérament de suffragette. Mais la jeune femme est occupée ailleurs : elle a entrepris de couler un voilier, le Sirius, qui transporte du caoutchouc aux allemands.

- 3/ L'irrésistible Baron. L'aviation allemande lance son meilleur agent sur le front de Flandre : Manfred Von Richtofen, dît le Chevalier Rouge. Pétra rencontre ce pilote dans sa caserne et le séduit lorsque l'endroit est bombardé. Puis elle réussit à voler un Fokker à l'ennemi avant d'être prise en chasse par Manfred. Après l'avoir semé, elle abandonne l'engin dans le secteur K en cadeau aux britanniques.  

- 4/ Requiem pour un zeppelin. Pétra rend visite à Lady Florence en Angleterre tandis qu'à Zeebrugge les forces aéronavales allemandes admirent leur nouveau modèle de zeppelin, le L. 48. Pétra découvre chez les Abercombrie que le jardinier Vanvitten (un ancien boer de la campagne de 1901) renseigne l'ennemi avec la complicité du fils de Lady Florence, Thomas, fou à lier et défiguré, qui s'est juré d'entraîner avec lui tout le monde en enfer.

- 5/ Soeur Consolation. Pétra est accueillie par le colonel Montaldier en qualité d'envoyée de la Croix Rouge hollandaise dans un hôpital du champ de bataille derrière les lignes de Verdun. Elle fait la connaissance de Soeur Consolation, réputée pour son dévouement total aux blessés, mais il lui semble l'avoir déjà rencontrée par le passé. En découvrant que la religieuse élève des pigeons voyageurs qui transmettent des informations aux allemands, elle va tout faire pour la neutraliser.

Attilio Micheluzzi est né en 1930 en Istrie, au sein de l'Empire Austro-Hongrois. Fils d'un officier de l'aviation italienne, il est naturellement fasciné dès son son enfance par ces appareils volants et vouera une admiration éternelle à ses héros comme le Baron Rouge à Mermoz (auquel il consacra un récit complet). 

Sa passion ne s'arrête pas là et il deviendra un érudit en Histoire, nourrissant sa nostalgie pour la Mittel-Europa, territoire au coeur de multiples convoitises de la part des grandes puissances européennes dès les années 1860, lorsque le pouvoir des Habsbourg devient décadent. 

C'est ce théâtre de la tragédie que fut la première guerre mondiale, qui va servir de cadre à cette oeuvre atypique qu'est Pétra Chérie. Micheluzzi préfère, à une reconstitution parfaite, une évocation romanesque et s'en sert pour mettre en scène aussi bien des affrontements aériens que des luttes sentimentales, dignes d'un feuilleton de l'époque. 

Mais cela ne signifie pas que l'auteur néglige les détails : il suffit pour s'en convaincre d'admirer avec quel souci il reproduit le triplan mythique de Manfred Von Richthofen comme l'uniforme d'un simple fusilier anglais. Pour Micheluzzi, l'objectif est moins le documentaire que le filtre autorisé par la fiction pour rendre compte de la dureté de la période, avec une exigence irréprochable sur la relation des coulisses géopolitiques - une constante dans son oeuvre.

L'originalité de l'entreprise réside aussi, surtout, dans le choix de Micheluzzi de construire sa série autour d'une héroïne, la fameuse Pétra de Karlowitz, figure glamour qui souligne le contraste avec l'atrocité du conflit et la fin du monde qu'il signe. Car c'est aussi le terme d'une aristocratie mythique qu'incarne Pétra : elle se bat comme une championne de l'aéronautique mais avec un esprit chevaleresque, une vraie noblesse, une suprême élégance, avec ses gants blancs et ses toilettes d'un chic absolu. Le réalisme du personnage importe moins que la "malice" (pour reprendre sa propre parole) avec laquelle elle intervient et grâce à elle, Micheluzzi nous embarque dans des chapitres rapides, haletants, durant l'année cruciale que fut 1917.

Au scénario comme au dessin, Micheluzzi aime prendre le lecteur à contrepied : son héroïne est flamboyante et le trait avec laquelle il la représente dans ses aventures la capte dans toute sa superbe, avec une finesse de trait admirable et des à-plats noirs profonds, alternant les hachures et les épures comme les maîtres américains des comics des années 50 que tant d'italiens admiraient (comme Hugo Pratt, il avait pris pour modèle Milton Caniff et Alex Toth). Le tout dans un noir et blanc somptueux.

C'est aussi un choix presque philosophique qui décida Micheluzzi à raconter ces histoires avec une femme au premier plan : il entendait ainsi échapper aux clichés machistes des fumetti, et fut bien inspiré de suivre le conseil du rédacteur en chef du Corriere dei ragazzi, Alfredo Barberis (alors qu'il avait d'abord songé à intituler sa série Le Vicaire, en imaginant un héros citant la Bible lors de ses exploits en avion). C'était là une riche idée pour se démarquer de Corto Maltese mais aussi du féminisme des 70's qu'il trouvait trop vindicatif.

Pétra devient une femme dont l'indépendance et la bravoure sont exemplaires, et les hommes qu'elles croisent n'ont pas le beau rôle. Sa beauté et son intelligence auront même raison du Baron Rouge ! Pourtant, Micheluzzi veille à ne pas en faire non plus une super-héroïne : elle est à la fois un fantasme, exotique (par ses origines, avec une mère française et un père polonais, une enfance en Chine), et une aventurière qui ne mesure pas toujours bien le danger (au grand dam de son valet Nung). 

L'artiste lui a donné le visage et la silhouette de l'actrice Louise Brooks, qui inspira aussi Pratt et Crepax, mais ce n'est pas une Mata-Hari et ses adversaires ne sont pas tous des vilains évidents, il n'est même pas rare qu'ils soient dotés d'un raffinement certain quand les gentils sont des naïfs ou des crapules. 

L'album publié en 1985 par Les Humanoïdes Associés ne donne cependant qu'un tout petit aperçu de cette oeuvre magnifique, avec ces cinq épisodes et sa soixantaine de pages. Heureusement, les Editions Mosquito ont réparé cela en éditant une Intégrale de 330 pages, à la mesure du talent rare que fut Attilio Micheluzzi : le livre est cher mais quel beau cadeau à se (faire) faire. (Ci-dessous : la couverture de l'Intégrale et d'un extrait ne figurant pas dans l'édition des Humanoïdes Associés.)