mercredi 23 mai 2018

LOGAN LUCKY, de Steven Soderbergh


Cinq après avoir annoncé qu'il arrêtait le cinéma, Steven Soderbergh est revenu sur sa parole sur un coup de coeur pour le scénario d'une inconnue, Rebecca Blunt : Logan Lucky. Même s'il n'était pas resté inactif entre temps (produisant et réalisant des séries pour la télé - The Knick, The Girlfriend Experience...), on ne peut que se réjouir de ce retour car le bougre est en pleine forme.

 Jimmy Logan et sa fille Sadie (Channing Tatum et Farrah McKenzie)

Ancien espoir du football américain en Virginie Occidentale qu'une blessure a stoppé net, Jimmy Logan vit de petits boulots, séparé de sa femme Bobbi Joe Chapman, avec laquelle il a eu une petite fille, Sadie, qui participe à des concours de beauté. Engagé sur un chantier minier en Caroline du Nord à proximité du circuit du Charlotte Motor Speedway, il est licencié à cause de sa blessure au genou qu'il n'a pas déclarée aux assurances.

Clyde et Jimmy Logan (Adam Driver et Channing Tatum)

Son frère cadet, Clyde, n'est guère mieux loti : ancien soldat en Irak où il a perdu l'avant-bras gauche, il est désormais serveur dans un bar minable et se laisse convaincre par Jimmy de commettre un audacieux braquage en vidant la chambre forte du circuit où l'argent des divers commerces atterrit au moyen de tubes pneumatiques.

Joe Bang et es frères Logan (Daniel Craig, Channing Tatum et Adam Driver)

Pour réussir ce coup, ils ont besoin d'un expert et convainquent Joe Bang, pourtant détenu à la prison de Monroe de les aider. En échange, celui-ci veut que ses deux frères, Sam et Fish, participent au casse, tandis que les Logan comptent sur leur soeur Mellie, coiffeuse.

Clyde et Jimmy Logan

Jimmy a mis au point un plan très précis qui commence par l'incarcération à Monroe de Clyde après qu'il ait défoncé la vitrine d'un magasin avec sa voiture. Une fois au pénitencier, il peut en faire évader Joe qui s'est fait admettre à l'infirmerie tandis que les autres détenus provoquent une émeute à la cantine. Clyde et Joe sortent de la prison en se glissant dans des caissons fixés sous un fourgon puis ils retrouvent au circuit Jimmy, Fish, Sam, et Mellie - qui a laissé Sadie se préparer à un concours de chant.

Clyde, Jimmy et Joe

Sous le circuit, Joe prépare avec Clyde et Jimmy un léger explosif et le glisse dans un tube pneumatique et leur permet d'y fixer un aspirateur pour dérober l'argent de la chambre forte. Mais la fumée de l'explosion attire l'attention de la sécurité qui cherche à en localiser la provenance et la cause. Cela laisse suffisamment de temps au gang, rejoint par Sam, Fish et Mellie pour remplir des sacs poubelles avec le magot puis s'échapper avec d'être trouvés par les gardiens.

Jimmy, Sadie et Mellie Logan (Channing Tatum, Farrah McKenzie et Riley Keough)

Clyde et Joe retournent à la prison de Monroe dans un camion des pompiers qui s'y rend pour éteindre un incendie déclarée dans la cantine. Leur absence n'a pas été remarquée. Jimmy et Mellie partent assister au concours de chant de Sadie qui change de titre pour interpréter la rengaine préférée de son père. 

L'agent du FBI Grayson (Hilary Swank)

Quelques semaines après, Joe sort de prison et apprend par Clyde que Jimmy a déménagé pour se rapprocher de son ex-femme et de leur fille, sans savoir où ils se trouvent. De retour chez lui, Bang trouve sur son perron une pelle et a l'idée de creuser au pied de l'arbre dans son parc, là où il avait planqué son précédent magot que lui avait subtilisé sa femme : il déterre sa part du butin du casse du circuit, soulagé.

Le gang Logan

Tandis que l'agent Grayson et son adjoint enquêtent sur l'affaire et apprend que les assurances ont dédommagé l'organisation du circuit, Joe boit finalement un verre avec Mellie dans le bar de Clyde qui sert son frère avant de remplir celui de l'agent Grayson, dessaisie du dossier mais résolue à coincer le gang.

A première vue, Logan Lucky ressemble à s'y méprendre à une version prolo de Ocean's 11 (et ses suites), remplaçants le gang de voleurs-gravures de mode de Danny Ocean par des rednecks. Mais cela n'est que la surface d'une comédie policière plus astucieuse.

En vérité, tout ici appuie la thèse que beaucoup appliquent au cinéma de Soderbergh, cinéaste des illusions et des faux-semblants. Tout d'abord, le scénario qui a convaincu le réalisateur de revenir derrière une caméra pour le grand écran est l'oeuvre d'une inconnue, Rebecca Blunt : elle lui aurait envoyé un premier traitement pour avoir son avis et il serait tombé sous le charme au point de lui offrir de le produire et de mettre en scène.

Mais depuis cette jolie fable a interrogé quelques journalistes qui ont émis la possibilité que Rebecca Blunt n'existe pas et serait en vérité le pseudonyme de la femme de Soderbergh, Jules Asner, voire celui de Soderbergh lui-même - une théorie pas si farfelue car, déjà, par le passé, pour contourner des règles syndicales, il a pris divers pseudos pour cumuler les postes (de cadreur, monteur, etc). 

Ensuite, le titre est ironique car en fait, quand on nous présente les frères Logan, ils n'ont rien de "lucky" : l'un est boiteux depuis une vieille blessure subie quand, plus jeune, il était un espoir du football américain ; et l'autre a perdu son avant-bras gauche en servant en Irak. Mais autant Clyde est convaincu que la famille est maudite depuis des générations, autant son aîné Jimmy ne se résigne pas à cette superstition et le démontre en élaborant un plan sophistiqué et (quasi)imparable pour commettre un vol spectaculairement audacieux.

Lorsque les Logan font appel à Joe Bang (incarné par un étonnant Daniel Craig aux cheveux ras et peroxydés), celui-ci les prend de haut, sachant la déveine qui les précède, avant de se raviser en pensant au pactole qui les attend et sa sortie prochaine de prison. Il impose comme condition que ses deux frangins y participent et on découvre alors deux gredins encore pires que les Logan, de parfaits abrutis mais compétents dans des domaines précis.

Au milieu de ces hommes qui cherchent à se refaire, en n'ayant plus rien à perdre, en osant l'impensable justement parce que personne (y compris le spectateur) ne croit en eux, il y a Mellie, la soeur benjamine des Logan, dont le sang-froid, l'aplomb et le sex-appeal (comme il s'agit de Riley Keough dans le rôle, aucun problème de vraisemblance) va en fait assurer la cohésion du gang (rassurant Jimmy et Clyde et attirant Joe).

Pourtant, si le braquage est ingénieux et réussi, ce n'est pas vraiment ce qui passionne Soderbergh. Il prend du temps pour caractériser ses personnages, exposer la situation, croquer leur milieu, et il le fait avec bienveillance. On sent la tendresse qu'il a pour ces déclassés, ces oubliés de l'Amérique qui ont pourtant élu Trump à la tête de leur pays (en leur disant ce qu'il voulait entendre). Surtout, il nous les décrit comme des talents oubliés : derrière le colosse claudicant qu'est Jimmy (et que Channing Tatum interprète avec la conviction idéale) ou le manchot résigné qu'est Clyde (campé par Adam Driver dont la silhouette dégingandée est parfaite pour le personnage), il y a des hommes intelligents, inventifs, réactifs, malins, qui certes commettent un vol mais sans esprit de revanche sociale.

Peut-être l'attention que leur accorde le cinéaste s'appuie-t-elle aussi sur les difficultés qu'il a connues durant la composition du casting : Joe Bang a d'abord été proposé à Matt Damon (un habitué de Soderbergh) puis Michael Shannon (qui a dû renoncer à cause d'autres engagements), et Bobbi Joe devait être jouée par Katherine Heigl avant que Katie Holmes (un retour discret mais remarqué) n'hérite du rôle. Cela aurait donné un autre film.

Mais celui qu'on obtient finalement a ce petit plus, ce je-ne-sais-quoi d'attachant, qui le distingue, le rende irrésistible. Finalement Soderbergh a eu de la chance, et nous aussi, cinq ans après les excellents Effets secondaires et Ma Vie avec Liberace, en le retrouvant (à nouveau plus actif que jamais puisqu'il a enchaîné avec deux longs métrages depuis, dont l'un tourné avec un simple téléphone !).  

mardi 22 mai 2018

DAREDEVIL #602, de Charles Soule et Mike Henderson


Charles Soule a ce talent ou ce goût du risque de donner l'impression de progresser dans sa nouvelle histoire comme s'il improvisait chaque nouvel épisode. Ce sentiment est sans doute infondé mais pour le lecteur, il est impossible de savoir où il veut nous emmener. C'est ce qui s'appelle coller à son héros, Daredevil, aveugle pour tous ceux qui l'entourent mais doté du pouvoir de finalement mieux voir que quiconque. Malin, c'est sûr. Mais suffisant ?


Matt Murdock prend ses fonctions de nouveau maire en l'absence de Wilson Fisk, toujours hospitalisé après l'attaque de la Main, et sa première décision est de décréter l'état d'urgence pour protéger les habitants de New York contre les ninjas. Il demande à son staff de contacter le gouverneur de l'Etat pour l'informer de la situation et confirmer son choix.
  

Matt appelle ensuite Foggy Nelson en renfort et le nomme comme adjoint afin de lui servir d'alibi car il veut partir patrouiller en ville en tant que Daredevil. Son ami le lui déconseille, lui rappelant ses obligations de Maire et que ses amis héros (Luke Cage, Jessica Jones, Moon Knight, Mysty Knight, Echo, Spider-Man, Iron Fist) affrontent la Main.
  

Blindspot surgit, avec fracas, dans le bureau du Maire et explique qu'il a contribué au raid de la Main sur la ville car, en affrontant Muse (le tueur Inhumain), la Bête lui a procuré à distance une force supplémentaire. Mais, en refusant de tuer son adversaire (qui a préféré se donner la mort), il a provoqué sa colère. Daredevil et son apprenti sortent pour porter secours à deux policiers en difficulté non loin de la Mairie.


Ensemble, ils affrontent plusieurs ninjas entourant le véhicule de police et apprennent par les flics qu'ils ont sauvés que la Main a investi un immeuble voisin avec leurs collègues en otages. Bravant les tirs à l'arc des snipers, Daredevil et Blindspot réussissent à pénétrer dans le bâtiment et éliminent d'autres adversaires.


Mais une chose intrigue Daredevil lorsqu'il sonde l'immeuble avec ses super-sens : pas un bruit ne lui parvient, tout semble vide. Avec Blindspot, il progresse prudemment jusqu'à atteindre une salle au centre de laquelle on a creusé une grande fosse dans laquelle ont disparu les ninjas et leurs prisonniers...

L'improvisation apparente qu'on ressent à la lecture du récit n'est pas désagréable dans la mesure où elle permet de manière intense de s'identifier au héros : nous ressentons parfaitement l'ampleur de la menace qui plane et qui le dépasse nettement. Daredevil comme Matt Murdock ne peut que réagir à la situation, il n'en est pas maître et il lui faut faire face avec rapidité.

L'épisode est presque coupé en deux parties : dans la première, nous sommes avec Murdock qui doit intervenir en qualité de Maire de New York et prendre des décisions drastiques, rapides, efficaces. En première ligne, plus qu'il ne l'a jamais été, il doit protéger sa ville, ses concitoyens d'une menace qu'il connaît et dont il devine qu'elle l'a prise pour cible. Ce mouvement politique est très bien écrit par Charles Soule, même si on peut reprocher, en revanche, au dessinateur Mike Henderson de représenter le personnage un peu trop souriant par rapport à ce qui se joue : cette contradiction entre ce qui se passe, se décide et la manière dont c'est dessiné est gênante car elle peut faire croire que Murdock prend ça à la légère, fait preuve d'arrogance, ce qui n'est pas le cas. C'est un homme soucieux, inquiet, fébrile.

Puis, presque insensiblement, en convoquant Foggy Nelson, Soule montre le glissement qui s'opère car Murdock a surtout besoin de son ami pour qu'on ne le dérange pas alors qu'il veut partir patrouiller en ville sous le masque de Daredevil. Cela souligne que Murdock n'est pas un politicien, il reste un justicier qui croit davantage à l'action directe, qui a besoin d'être sur le terrain et pas dans un bureau à distribuer des consignes. Foggy a beau lui rappeler que New York a besoin de son Maire, que d'autres héros combattent la Main, c'est peine perdue - et l'irruption de Blindspot vient en fait mettre fin au débat.

La deuxième partie du récit démarre alors et l'action reprend ses droits. Henderson s'y montre plus à l'aise et réussit une belle suite de scènes, avec une sensation de vitesse, de détermination très bien traduite. Le scénario opère un focus malin à défaut d'être original en dirigeant les personnages vers un immeuble investi par les ninjas et des flics prisonniers... Sauf qu'une fois dans la place, plus personne !

La dernière page manque d'être un cliffhanger ou un twist car, pour le coup, Soule utilise un élément vu dans la saison 2 de la série télé Daredevil puis la saison 1 de Defenders sur Netflix, avec un gouffre géant creusé, on ne sait comment, par la Main pour fuir (et sans doute évoluer dans les souterrains de New York). Il paraît cette fois plus que probable que le scénariste ait reproduit ce qu'on a vu à la télé, reste à savoir s'il l'exploitera de la même manière, mais cela m'a un peu désappointé (on accuse si souvent les comics d'être contaminé/influencé par le cinéma/la télé que lorsque cela se produit de manière si évidente, c'est effectivement dérangeant).

Néanmoins, cela ne saurait suffire pour lâcher brusquement l'arc narratif en cours qui a un potentiel captivant, vraiment imprévisible - même s'il gagnerait à être dessiné différemment. 

lundi 21 mai 2018

RED SPARROW, de Francis Lawrence


Poursuivons notre thème "women power" avec la critique du film, sorti en Avril dernier, Red Sparrow, adapté du best-seller éponyme de Jason Matthews par Justin Hayte et mis en scène par Francis Lawrence. L'occasion pour le cinéaste de s'aventurer dans un registre plus noir, avec son égérie, la toujours sublime Jennifer Lawrence.

 Dimitri Ustinov et Dominika Egorova (Kristof Konrad et Jennifer Lawrence)

Danseuse étoile au Bolchoï, Dominika Egorova voit sa carrière brisée nette un soir de représentation où elle se blesse sur scène. Pour subvenir aux besoins de sa mère malade, elle accepte, à contrecoeur, l'offre de son oncle Ivan, agent du SVR (les services secrets russes) : il s'agit de séduire Dimitri Ustinov, un politicien véreux. Alors qu'il tente de la violer, ce dernier est assassiné par Simionov, un sbire d'Ivan qui prédit un grand avenir à sa nièce comme espionne après une formation.

Nate Nash (Joel Edgerton)

Nate Nash est un agent de la C.I.A. à Moscou mais il est contraint de fuir la Russie après avoir failli être arrêté par la police dans le parc Gorki avec son informateur, un certain Marble. Réaffecté, il tente de convaincre sa hiérarchie de le renvoyer sur le terrain car Marble ne parlera qu'à lui. Finalement, il est renvoyé mais à Budapest.

Dominika et la Matrone (Jennifer Lawrence et Charlotte Rampling)

Dominika intègre une école d'Etat où on lui enseigne l'art d'être un "moineau rouge" en apprenant à séduire les hommes pour leur soutirer des informations importantes. Elle excelle bien que sa formatrice, la Matrone, la juge trop orgueilleuse. Mais ses tests sont concluants et Ivan l'envoie à Budapest séduire l'agent Nash pour découvrir qui est Marble, la taupe du SVR qui l'informe.

Dominika et Marta (Jennifer Lawrence et Thekla Reuten)

A Budapest, Dominika partage un appartement avec un autre "moineau", Marta, et aborde rapidement Nash - qui devine vite qu'elle est une espionne. Lorsqu'il la questionne à ce sujet, elle ne le nie pas et cherche à négocier son passage à l'Ouest puis celui de sa mère en échange de quoi elle jouera les agents doubles pour le bénéfice de la CIA. Dominika découvre dans les affaires de Marta, en son absence, ce sur quoi elle travaille : une transaction avec Stephanie Boucher, la chef de cabinet d'un sénateur américain. Elle gagne du temps auprès d'Ivan pour doubler Marta - qui, elle, ne bénéficie pas de la même clémence (et de la même protection) et est assassinée sauvagement par Simionov (un avertissement adressé à Dominika).

Stephanie Boucher et Dominika (Mary-Louise Parker et Jennifer Lawrence)

Nash suit Dominika à Londres où elle doit rencontrer, à la place de Marta, Stephanie Boucher et la payer pour ses infos. Mais la chef de cabinet quitte l'hôtel où elles ont fait affaire et repère les agents de la CIA : paniquée, elle est écrasée par une fourgonnette. La mission compromise, Dominika est exfiltrée par le SVR et ramenée en Russie où elle subit un interrogatoire musclé pour savoir si elle n'a pas trahi Boucher. 

Dominika et Nate

Ivan est prêt à croire à la loyauté de sa nièce, qui a résisté à la torture, et la renvoie à Budapest. Dominika reprend rapidement contact avec Nash qui prépare son évasion en Amérique. Ils couchent ensemble mais au matin, l'agent de la CIA est torturé par Simionov pour qu'il lui livre ses secrets. Dominika feint d'aider le tueur avant de se retourner contre lui et de l'éliminer. Sur le conseil de Nash, elle appelle l'Ambassade américaine.

Vladimir Korchnoï (Jeremy Irons)

Hospitalisée avec Nash, Dominika retrouve Vladimir Korchnoï, le supérieur d'Ivan, qui lui avoue être Marble et lui explique les choix qui s'offrent à elle : soit elle part en Amérique, soit elle rentre en Russie et le remplace comme taupe (il s'est assurée que sa famille ne craindra rien).

Dominika et son oncle Ivan (Jennifer Lawrence et Matthias Schoenearts)

Dominika se rend à l'Ambassade russe où elle livre Marble en échange de son retour au pays. Mais lorsque le SVR remet la taupe à la CIA, Nash découvre que Dominika a dénoncé non pas Korchnoï mais son oncle Ivan (dont elle se venge pour le traitement qu'il lui a infligée).

Dominika

Promue au sein du SVR, Dominika retrouve sa mère avec laquelle elle partage désormais un meilleur logement et pour laquelle elle a obtenue des soins. Mais elle continue de collaborer en secret avec la CIA.

Il y a deux niveaux de lecture dans ce film dont les 2h 20 passent sans problème (il aurait facilement pu durer moins, gagnant ainsi en tension, en densité, mais on ne s'ennuie vraiment pas) et c'est ce qui le distingue d'une simple grosse production au service de son actrice vedette.

Dans un premier temps, au premier degré, il s'agit d'une histoire d'espionnage classique et rondement menée, qui ne s'embarrasse guère de quelques clichés ou invraisemblances. On a un peu du mal à croire à Jennifer Lawrence quand elle doit passer pour une ballerine car sa silhouette pulpeuse ne correspond pas à celles élancées des danseuses étoiles d'une institution aussi stricte que le Bolchoï, et d'ailleurs, même si elle s'acquitte de quelques entrechats, sa performance sur ce plan passe après celle, habitée, de Natalie Portman (dans Black Swan, de Darren Arronovsky, 2010... Dont Lawrence est devenue la muse et compagne depuis le tournage de Mother ! dont je vous ai parlé récemment).

On s'amusera aussi de croiser Charlotte Rampling en maîtresse d'école de "moineaux", qu'elle joue sans aucune distance, dans une blouse grise et avec autorité : une figure qu'on croirait issue d'un vieux spy movie de la guerre froide alors que l'action se déroule de nos jours.

Il n'empêche, l'intrigue est bien ficelée et le résultat est efficace. La narration est fluide, passant dans un premier acte de Dominika à l'agent Nash, dont les couvertures sont vite découvertes par chacun, mais déjouant ensuite les attentes du spectateur à qui on a promis du sexe et de la violence alors que les deux espions ne couchent pas ensemble et ne traversent aucune situation périlleuse. Cela se corse davantage dans le troisième acte avec deux scènes de torture mémorables.

L'essentiel est ailleurs, dans l'identité d'une taupe qui trahit les services secrets russes au profit des américains. Mais Francis Lawrence traite ça par-dessus la jambe et le spectateur s'en fiche autant que lui, au point que quand on découvre le fameux traître, non seulement le rebondissement ne surprend pas mais l'acteur qui l'incarne est très convenu. Du coup, c'est plus l'identité de l'héroïne qui est explorée véritablement et on ne sait jamais quoi penser de Dominika jusqu'à l'ultime image : elle est d'abord manipulée par son oncle, puis se résigne pour sa mère malade à devenir une sorte de prostituée implacable, puis sa loyauté est mise en question à plusieurs étapes (elle trahit sa co-locataire, son oncle, Nash). C'est une figure insondable et fascinante dont on ignore si elle a été pervertie par sa formation de "moineau" ou si elle a développé dans sa fonction d'espionne la dureté héritée de son apprentissage de danseuse, où déjà tous les coups étaient permis pour réussir. D'une manière, Red Sparrow peut se lire comme une réappropriation de son corps et de son esprit par l'héroïne mais aussi comme une reconversion dans un job pour lequel elle présentait d'étonnantes prédispositions (comme l'estime son oncle).

Et puis, il y a une autre manière d'envisager tout le projet, la transposition du roman de Jason Matthews en long métrage à part entière. Francis Lawrence et Jennifer Lawrence (aucun lien de parenté) ont déjà une fructueuse collaboration ensemble puisqu'il a dirigé l'actrice dans la saga Hunger Games qui l'a consacrée star (tout comme David O. Russell lui a fait gagner un Oscar et l'a établie comme une comédienne solide).

Red Sparrow devient alors l'oeuvre de la maturité, expression galvaudée mais qui, ici, reprend tout son sens : en effet, aux Etats-Unis, le film a été classé "Restricted" (interdit aux moins de 17 ans non accompagnés - comme Logan, Deadpool...) à cause justement de sa représentation du sexe et de la violence. Du sexe, il y en a en vérité peu, comme je l'ai déjà dit : une seule scène nous montre Jennifer Lawrence frontalement nue, lorsqu'elle est à l'école d'Etat, testant l'excitation qu'elle provoque sur un camarade. Pour le reste, le personnage et l'actrice manoeuvrent habilement pour éviter le spectacle de l'érotisme facile, préférant susciter le désir par la gestuelle, l'expressivité, plutôt que par l'effeuillage.

La violence est rare mais plus spectaculaire, notamment quand il s'agit de montrer l'égorgement de Ustinov au début, puis les tortures infligées à Domenika à son retour de Londres puis à Nash à Budapest par Simionov. Mais rien de plus choquant que dans bien des films où l'hémoglobine coule à flots, sans même le filtre de l'humour.

Il n'empêche, le soufre dont on veut parfumer le long métrage lui confère une aura ingénieuse par rapport à Hunger Games et Red Sparrow devient donc comme le film par lequel Francis et Jennifer Lawrence s'affranchissent de la tétralogie dystopique qui les a fait roi et reine du box office. Le réalisateur et l'actrice s'adressent ici à un public adulte et averti, même si le marketing (et la censure) exagère(nt) le choc esthétique (on baigne dans de l'ocre, du gris, dans des ambiances troubles et tendues).

Jennifer lawrence n'a plus besoin de ça pour qu'on sache la puissance de son charisme, de son sex appeal, et la finesse de son jeu (ici, évidemment, beaucoup moins exalté que dans Mother !). Elle a naturellement cette allure de star, à la beauté qui subjugue, à la présence imposante - au point d'éclipser sans mal Joel Edgerton (trop pâlot pour convaincre en agent de la CIA capable de charmer une telle bombe) et Matthias Schoenearts (lui aussi bien fade en oncle pervers). Jennifer Lawrence a besoin désormais de partenaires masculins (ou féminines d'ailleurs - on lui prête un projet avec son amie Emma Stone et il faut souhaiter qu'il se produise car le face à face de ces deux brillantes jeunes femmes, aux styles si distincts, peut créer des étincelles) capables de soutenir la comparaison avec Bradley Cooper (son complice chez David O. Russell).  

Red Sparrow est donc tout à la fois une production fastueuse qui se donne un genre canaille, légèrement subversive, mais aussi se dote d'un discours méta-textuel sur le statut de son réalisateur et (surtout) de sa star en rompant définitivement avec ce qui a fait leur célébrité - tout en leur conservant un indéniable succès (au box office). Une mue réussie. 

dimanche 20 mai 2018

BATWOMAN #15, de Marguerite Bennett et Fernando Blanco


Ce Dimanche sera donc consacré aux héroïnes puisque j'enchaîne les critiques de Kick-Ass #4 et de Batwoman #15. La fin de l'arc approche, mais aussi, et c'est nettement plus dommageable, comme cela a été annoncé cette semaine, la conclusion de la série que DC Comics a décidé d'annuler au #18.


Les chauves-souris empoisonnées d'Alice fondent sur Gotham et Batwoman doit arrêter cette attaque qui menacent de faire de centaines (des milliers ?) de victimes civiles. Tahani a profité de la confusion pour disparaître.
  

Constatant son impuissance à présent, Batwoman reprend contact avec "Tuxedo One" alias Julia Pennyworth et lui demande de préparer un antidote à partir d'un échantillon de son sang (celui de Batwoman) exposé aux toxines de l'Epouvantail lors de leur affrontement dans le Sahara.


Cependant, Batwoman passe à l'action avec une idée simple mais ingénieuse : elle embarque dans une navette et émet des ultra-sons, inaudibles par l'oreille humaine, mais auxquels répondent les chauves-souris qui la prennent en chasse, s'éloignant de Gotham.


Batwoman attire les bestioles dans le vaisseau Séquoia appartenant à la Colonie (la milice de son père, Jacob). Elle actionne son siège éjectable et déclenche l'auto-destruction du vaisseau, entraînant également celle des chiroptères. 


Julia a mis au point l'antidote tandis qu'Alice, désorientée par sa défaite et la désertion de Tahani erre sur le toit de Kane Industries. Elle va être arrêtée par Batman que Julia a préféré prévenir comme elle en informe Batwoman - laquelle va devoir rendre des comptes au dark knight...

J'ignore ce qui a motivé la décision de DC Comics d'annuler Batwoman en Août prochain - ventes trop faibles ? Repositionnement du personnage (également au coeur des intrigues du run de Detective Comics par James Tynion IV, qui en a fait l'adversaire directe de Batman) ? - mais c'est un choix dont l'injustice frappe les fans de la série comme c'est toujours le cas lorsque les auteurs accomplissent un remarquable boulot.

Existerait-il une sorte de malédiction Batwoman ? Depuis sa création, le personnage n'a jamais eu une publication facile : introduite dans la saga hebdomadaire 52 par Greg Rucka, elle a ensuite dû attendre de nombreux mois pour réapparaître dans les pages de Detective Comics afin de préparer le lancement de sa propre série, toujours par Rucka et dessinée par J.H. Williams III. Avec une telle équipe créative, tout semblait réuni pour en faire un événement.

Ce fut le cas, un temps, car Williams III, artiste aussi virtuose qu'incapable de tenir un rythme mensuel (moins en raison d'un manque de discipline que par son style est exigeant), dut trouver une remplaçante pour réaliser un arc sur deux. Amy Reeder s'acquitta de la tâche avec mérite, mais sans convaincre les lecteurs, et elle jeta l'éponge sans être retenu par l'équipe éditoriale. L'aventure devait se conclure par une polémique quand Rucka et Williams III voulurent officialiser l'homosexualité de Kate Kane en mettant en scène son mariage avec sa compagne que refusa de valider DC Comics à l'époque (par peur de choquer une partie du public).

Tout cela remonte à avant les "New 52" dont Batwoman sera une des grandes absentes (la chronologie de la Bat-family ayant été très chamboulée par le reboot). Avec "Rebirth" et son objectif de corriger les errements du précédent statu quo, l'héroïne figure dans deux titres : Detective Comics et sa propre série. A chaque fois, elle est au premier plan, servie par des auteurs inspirés. Tout pour gagner enfin la place qu'elle mérite (l'égale féminine de Batman). Il semble donc que non - et pour le coup, James Tynion IV a une part de responsabilité car dans Detective Comics il met en scène, patiemment, la dérive de Kate Kane du "côté obscur de la force" jusqu'à l'opposer directement à Batman (avant un sursaut final).

Marguerite Bennett, qui a rédigé les premiers épisodes du titre dédié à l'héroïne avec Tynion IV, a vite montré, après le départ de ce dernier, qu'elle comptait corriger le tir et développé un vrai feuilleton à partir de l'organisation "Many Arms of Death", qui a fait voyager Batwoman en l'exposant autant à divers ennemis qu'à elle-même. Le résultat est devenu passionnant et ce quinzième épisode en offre une nouvelle preuve tout en misant sur le grand spectacle et l'action. La scénariste a aussi ramené sur le devant de la scène Alice, la soeur de Kate Kane, son Joker à elle, en nuançant son rôle (bien mieux qu'à l'époque de Rucka).

Fernando Blanco a été la révélation de ce run après avoir eu la lourde charge de remplacer Steve Epting (et de faire oublier JH Williams III, que Epting singea dans l'épisode 0). Sa prestation est encore une fois impressionnante, transformant des exercices comme les splash-pages ou doubles pages en véritables expériences de découpage et de composition.

La dernière page de l'épisode promet beaucoup et on devine que l'explication des Bats ne va pas être une discussion mesurée. Si les lecteurs américains n'ont pas été sensibles à la qualité de cette série et pas assez nombreux à l'acheter, c'est aussi étonnant que désespérant : quoiqu'il en soit, le couperet est tombé et il faut donc savourer les prochains et ultimes numéros, ce seront le chant du cygne d'une des meilleures productions de DC Comics depuis "Rebirth"

KICK-ASS #4, de Mark Millar et John Romita Jr.


Si certains, comme je l'ai lu (et y ai répondu), croient encore que cette nouvelle version de Kick-Ass n'est qu'une reproduction paresseuse de la précédente, cet épisode achèvera de les corriger. Tout en comblant les fans du concept, car c'est bien de cela, en vérité, qu'il s'agit : Mark Millar et John Romita Jr. travaillent un concept - celui de la justice masquée dans un contexte où la violence et le crime semblent pourtant déjà avoir gagné. Alors, ce mois-ci, les auteurs dynamitent tout ça et livrent un chapitre explosif.


Patience Lee est entre les mains de Violencia et sur le point d'être démasquée devant Hoops, le commanditaire du tueur, et Maurice, son beau-frère. Elle résiste en jetant ses dernières forces dans la bataille mais son adversaire, plus fort et vicieux, continue de la dominer.


Lorsqu'il lui offre d'épargner le policier passé à tabac contre sa vie, elle refuse, non par égoïsme, mais parce qu'elle ne pas pouvoir faire confiance au malfrat. En revanche, elle a repéré autour d'elle les moyens de s'enfuir : en chipant le briquet d'un de ses assaillants, elle met le feu à des ballons gonflés à l'hélium.


L'explosion qui s'ensuit déclenche un incendie et dans la confusion la plus totale, Patience et le policier blessé en profitent pour sortir du hangar où ils sont retenus en même temps que leurs geôliers. Elle vole une voiture et s'éloigne mais Violencia se jette sur le capot.


Violencia menace Patience avec un pistolet. Pour s'en débarrasser, elle fonce dans la vitrine d'une concession automobile. Elle laisse au policier le soin de l'appeler en appelant des renforts puis prend la poudre d'escampette.


Pour justifier ses blessures, elle raconte à ses parents avoir été victime d'un accident de la route, ayant détruit sa voiture. Sa soirée difficile fait réfléchir Patience aux risques qu'elle prend et les conséquences potentielles pour ses proches - d'autant que sa soeur Edwina appelle de l'hôpital où Maurice, gravement brûlé, a été admis. Hoops, lui, va contacter un certain Mr. Solo afin de se débarrasser définitivement de Kick-Ass, quitte à y mettre le prix fort.

C'est l'épisode de John Romita Jr. : il est indéniable que Mark Millar l'a écrit spécialement pour son acolyte dont il connaît la force pour animer les scènes d'action et les 3/4 du numéro en regorge. Le résultat est spectaculaire et rappelle à quel point le dessinateur, placé dans de bonnes conditions, est un artiste puissant, sans beaucoup d'équivalent actuel.

Chaque coup porté, chaque déflagration, chaque course-poursuite sont intensément communiqués graphiquement avec pourtant un découpage très simple. Peu de cases, pas d'angle de vue excentrique, mais une manière de diriger le regard du lecteur pour l'immerger complètement dans l'action, lui faire ressentir le point de vue de l'héroïne.

La scène d'ouverture où Violencia s'amuse sadiquement et brutalement à la fois avec Kick-Ass concentre l'art magistral de Romita Jr. dans cet exercice. Il enchaîne plusieurs cases qui occupent toute la largeur de la bande pour montrer le mouvement, les esquives du tueur puis les coups habilement portés pour faire mal à sa victime, prouver sa supériorité tactique et physique. Quand il revient à des vignettes au format plus réduit (deux par bandes), c'est pour pointer l'héroïne en position de faiblesse, en plongée, recroquevillée sur elle-même, à terre, en souffrance. Une sobriété imparable.

Puis il enchaîne avec une séquence remarquable : Kick-Ass trouve un moyen, simple et impressionnant, de s'échapper avec le flic tabassé par les malfrats, vole une voiture, et doit se débarrasser de Violencia qui s'y agrippe. Millar y ajoute une pointe d'humour, jubilatoire car le méchant morfle à son tour et parce que l'héroïne accomplit une manoeuvre habile. Toute la vitesse de ces pages est grisante.

Dans sa dernière partie, Millar fait retomber la tension accumulée. C'est l'heure de réfléchir à ce qui vient de se passer. Patience Lee trouve un moyen d'expliquer les blessures qu'elle porte mais surtout dresse le bilant de son action, maladroite, confuse, précaire, dangereuse. Malgré son expérience militaire, qui lui donne un avantage au combat, elle constate ses faiblesses tactiques et mesure les conséquences potentielles pour ses proches. Cette prise de conscience frappe la jeune femme comme le lecteur qui acte la fragilité de Patience, la chance de la débutante qu'elle a minimisée à tort après ses premiers succès faciles.

En concluant l'épisode sur l'état dramatique de Maurice et le plan de Hoops, les ennuis de Kick-Ass sont loin d'être clos. Si, comme c'est l'usage chez Millar (et comme dans les précédents tomes de la série), l'arc narratif compte six numéros, alors les deux prochains actes promettent un dénouement en forme d'apothéose.