vendredi 14 décembre 2018

JUSTICE LEAGUE DARK #6, de James Tynion IV et Daniel Sampere


Enfin ! Enfin, un vrai bon numéro, tendu, magique, complet : espérons que James Tynion IV maintiennet maintenant le cap car Justice League Dark décolle vraiment. J'étais sur le point de lâcher l'affaire si cet épisode me décevait, et à l'image de la prestation de Daniel Sampere, la qualité est au rendez-vous, au moment où on ne l'attendait plus.


Royaume de Myrra. Bobo est incarcéré pour avoir voulu ramener à la vie Jim Rook/Nightmaster et réveillé ainsi les morts de cette dimension magique qui assiègent à présent sa capitale fortifiée.


La situation est aussi critique à Salem, Massassuchetts. Le Phantom Stranger défie le Dr. Fate possédé par Nabu pour qu'il renonce à purger la magie de notre monde. Mais ce dernier retire son casque et y aspire son adversaire devant John Constantine et Swamp Thing sidérés.


Alors que Zatanna tente de conjurer le sort lancé par Bobo en consultant les grimoires de Myrra, Wonder Woman délivre le chimpanzé qui est convaincu de pouvoir renverser les choses. Blue Devil et l'amazone vont gagner du temps en affrontant les morts à l'extérieur de la citadelle.


Désemparé par la disparition du Phantom Stranger, John Constantine somme Swamp Thing de retrouver Zatanna pendant qu'il affronte Nabu/Dr. Fate. Le magicien ne fait qu'une bouchée du sorcier qui a cependant pris soin que Zatanna reçoive bien son message.
  

Myrra est sauvé. Blue Devil met en garde Wonder Woman contre Bobo qu'il sait faillible et lui demande de retrouver au plus vite le fils de Jim Rook. De retour au Bar Oblivion, Zatanna reçoit le message de Constantine en même temps que Swamp Thing apparaît...

J'ai pointé précédemment à quel point la série manquait, au propre comme au figuré, de magie : James Tynion IV s'avérait bien trop laborieux pour écrire sur le sujet et l'action manquait de surnaturel, d'occulte, quand elle ne faisait pas de malheureux choix de casting (Man-Bat reste inutile et agaçant, et j'espère que Dr. Fate ne va pas rester le méchant de service).

Autant dire que ce détour par Myrra était crucial pour que je continue à suivre ce titre, malgré ses qualités graphiques (surtout quand Alvaro Martinez est à son poste). Et donc, miracle en quelque sorte, ce mois-ci, alors que tout semblait condamné, le scénariste (et son dessinateur intérimaire) livre(ent) le meilleur épisode de la série !

On partait de loin, et donc il n'était pas si dur qu'ils se dépassent, mais quand même le sursaut est notable. Justice League Dark est-il sauvé ? On le vérifiera le mois prochain (et les suivants), mais un palier a été indéniablement franchi.

Tynion IV, donc, continue d'alterner les scènes parallèles : à Myrra, Bobo est résigné à payer pour une faute condamnant le royaume du défunt Nightmaster, et à Salem, John Constantine et Swamp Thing assistent impuissants à une nouvelle victoire de Dr. Fate possédé par Nabu. Ce dernier point va servir de lampe de lancement pour la suite, dans le n°7 de Janvier, avec peut-être une bataille décisive contre l'Otherkind, cette menace encore nébuleuse en provenance d'une dimension maléfique, chaotique.

La résolution du problème de Myrra est un peu plus expéditive mais ne manque pas de souffle. Qui plus est, Tynion IV la conclut sur une note ambiguë quand Blue Devil glisse à Wonder Woman que Nightmaster a un fils, plus fiable que Bobo - suggérant que celui-ci est peut-être l'élement qui causerait la fin du multivers annoncé par le spectre du père de Zatanna à sa fille.

Daniel Sampere ne m'avait guère convaincu dans l'épisode précédent. Sans doute ai-je été trop sévère, déçu que Martinez prenne un congé. Toutefois est-il que les planches bénéficient d'un net mieux : l'enchainement des plans (le flux de lecture) est très fluide et va crescendo quand, à Myrra et à Salem, tout dégénère.

La peur qu'inspire la puissance absolue du Dr. Fate/Nabu est palpable, très bien traduite par l'artise. Il en tire des images grand format spectaculaires à souhait  avec des compositions inspirées, tordant les contours des cases autour de manifestations d'énergie mystique.

Le siège de Myrra tandis que, dans le château de la capitale du royaume, Zatanna puis Bobo s'affairent à reconduire les morts dans leur demeure est également bien représenté, de manière classique mais efficace (des cases horizontales occupant les 2/3 de la bande montrant Wonder Woman et Blue Devil aux prises avec les zombies, et la dernière image occupant le dernier tiers de la bande avec le visage de Bobo en pleine cogitation).

Tout est désormais en place pour un nouvel acte explosif. James Tynion IV a à la fois accompli le plus dur (redresser la barre) tout en devant confirmer (avec le retour attendu de Alvaro Martinez). Prometteur.
  
La variant cover de Clayton Crain.

SUPERMAN #6, de Brian Michael Bendis et Ivan Reis


Une fois encore, la couverture de ce numéro 6 de Superman spoile le dénouement de l'épisode, même si l'image est trompeuse. C'est là tout le problème de la promotion d'une série avec des mois à l'avance où l'artiste doit composer avec des éléments du scénario les plus attrayants. Mais ceci mis à part, Brian Michael Bendis et Ivan Reis nous en mettent plein la vue, en s'amusant avec le format du média.


La Zone Fantôme est le théâtre d'un combat de titans : Superman et le général Zod ont uni leurs forces contre Rogol Zaar. La puissance des coups échangés n'a d'égale que leur rapidité - car Superman l'a compris : il faut en finir rapidement.


Pourtant, dans le feu de l'action, l'homme d'acier s'interroge sur la raison de la venue de Zod : est-il là pour prouver qu'il est le champion de Krypton comme il l'a toujours prétendu ? Ou pour faire taire Zaar ? Superman frappe alors ce dernier en révélant qu'il a tué les habitants de Kandor.


C'est alors qu'il se lance à l'assaut que Superman est extirpé de la Zone Fantôme par Atom et Adam Strange qui ont utilisé le projecteur en inversant son fonctionnement. L'homme d'acier veut pourtant retourner aider Zod. 


Le destin de Krypton est en jeu mais ses amis l'en dissuadent car la Terre a besoin de lui. Il cède tandis que Zod est vaincu par Zaar et jure de ne pas en rester là bien qu'i soit prisonnier de la Zone Fantôme.


Après avoir aidé quelques civils en difficulté depuis le retour de la Terre dans notre galaxie, Superman vole paisiblement dans le ciel de Metropolis. Il sent une présence familière derrière lui et se tourne : son fils, Jon, apparaît... Et c'est désormais un adolescent !

A bien des égards ce sixième épisode de la série marque un tournant - peut-être aussi la fin de l'Unity Saga, son premier arc narratif, bien que Rogol Zaar soit promis à un retour et que Zod est laissé dans un triste état.

Mais ce qui distingue immédiatement le numéro, c'est sa forme. Il y a quelques années, quand il dessinait Batwoman, J.H. Williams III avait, lassé des pages de pub dans les fascicules de la série, découpé un épisode de Greg Rucka uniquement en doubles pages - toute la réclame était donc reléguée à la fin.

Peut-être a-t-il inspiré Brian Michael Bendis et Ivan Reis (même s'il est peu probable que ces deux-là aient été exaspérés par la pub). En tout cas, les trois quarts de l'épisode alignent les doubles pages spectaculaires, sans bulles de dialogues mais la voix-off de Superman en accompagnement.

Ce choix narratif et graphique n'a qu'un but, simple : celui de traduire au mieux la démesure de la bataille entre Zod, Superman et Rogol Zaar. Et le résultat est effectivement impressionnant. Reis réalise des images d'une intensité extraordinaire où le choc des coups portés et reçus, la puissance des adversaires, la grandiloquence de ces surhommes sont parfaitement retranscrits. Au diable donc les décors (on est dans l'espace vicié de la Zone Fantôme), place au fracas, au sang, à la fureur. Il faut pas moins de deux encreurs (Joe Prado et Oclair Albert) pour passer derrière les crayonnés très poussés (visibles sur sa page FB) de Reis.

Le texte de Bendis fait la part belle aux doutes de Superman dans le feu de l'action, quand Zod, déchaîné, s'en prend seul, la plupart du temps, à Zaar. Quelles sont les motivations réelles du général kryptonien, par ailleurs son rival ? Comment a-t-il atterri dans la Zone ? Est-il capable d'écraser l'ennemi ? Superman insiste en tout cas d'entrée sur ce qui lui semble être la clé du combat : la vitesse. Plus vite on en finira avec Rogol Zaar, plus ce sera simple. Mais simple, évidemment, ça ne l'est pas...

Le retour de Superman sur Terre est habilement et rapidement imaginé. Peut-être un peu trop ? Trop providentiellement ? Mais pas illogiquement en tout cas. Et nous voilà déjà à la dernière page et sa (presque) surprise : Jon Kent est de retour, après Lois Lane. Et le garçon est désormais un adolescent ! Cela était mentionné dans les pages d'Action Comics, par sa mère, et il appartiendra à Bendis d'expliquer cette croissance express, d'en gérer aussi les conséquences (Damian Wayne ne va pas être ravi...). Bien entendu, les détracteurs du scénariste hurlent déjà pour avoir transformer ce personnage (les mêmes qui ont récemment félicité Dan Slott d'avoir vieilli Franklin et Valeria Richards dans Fantastic Four)...

Bendis remue le cocotier en tout cas, entre épique et intime. C'est, à mon sens, ce qui évite aux comics de se pétrifier. 
La variant cover d'Adam Hughes.

jeudi 13 décembre 2018

MR & MRS X #6, de Kelly Thompson et David Lopez


Mr & Mrs X est une série que j'aurai aimé aimer davantage : avec un meilleur dessinateur que le trop fade Oscar Bazaldua (qui oublie trop les décors), Kelly Thompson est moins bien servie qu'avec Pere Perez sur la mini Rogue & Gambit. Mais ce mois-ci, je fais une exception car c'est un épisode self-contained, et illustré par David Lopez. De quoi upgrader l'affaire !


Après s'être mariés au débotté et être partis en lune de miel (mouvementée) dans l'espace, Rogue et Gambit organisent une fête chez eux, à Manhattan. Bobby Drake (Iceman) est le premier arrivé et mis aussitôt à contribution pour aider le service.


Jean-Luc Lebeau, le père de Gambit, vient ensuite mais prévient discrètement son fils qu'il va être attaqué. La Guilde des Voleurs, s'estimant trahie par le mutant, provoque le couple qui déplace la bataille sur le toit de l'immeuble où Rogue peut règler le contentieux sans retenir ses coups.
  

L'ambiance se détend une fois tous les invités présents, parmi lesquels Bishop, Laura Kinney (X-23), Hank McCoy (le Fauve), Kurt Wagner (Nightcrawler), Jean Grey, Chamber, Jubilé, Warren Worthington III (Angel), Lorna Dane (Polaris), Ororo Munroe (Storm).


Les hôtes se retirent un moment, chacun de leur côté. Gambit retrouve Bella Donna, son ex, dans la chambre où elle le met en garde contre la Guilde des Assassins qu'elle dirige et qui en a après lui. Rogue a une conversation avec Magneto dehors et, bien qu'il ait à nouveau pris le maquis, il lui promet d'être toujours là pour elle.


Les convives se retirent. Le couple peut souffler. Jusquà ce qu'ils repèrent un cadeau sans carte. Gambit l'ouvre et découvre avec Rogue que c'est tout sauf un présent bienveillant...

Evidemment, ce dénouement invite le lecteur à se procurer le prochain numéro et la dernière page, pleine d'humour et de malice, avec son propre commentaire, est irrésisitible.

Dommage vraiment que Mr & Mrs X ne profite pas d'un artiste à la hauteur. Car quand on voit l'apport de David Lopez sur cet épisode, on comprend ce que le script de Kelly Thompson gagne dans les mains d'un dessinateur expérimenté, capable de servir toutes les nuances de son écriture (c'était déjà le cas avec Leonardo Romero sur Hawkeye, et Stefano Caselli sur West Coast Caselli).

La scénariste a une plume trempée dans la comédie et c'est ce qui la distingue de la plupart de ses confrères. Elle ne se prend pas au sérieux, s'amuse avec le genre super-héroïque, mais en revanche elle le fait avec beaucoup de sérieux et de talent.

Kelly Thompson a aussi pour elle une affection réelle et sincère pour ses personnages : à l'évidence, comme elle l'avait prouvé dans Rogue & Gambit, les deux mutants l'inspirent comme un couple de screwball-comedy, toujours au bord de la crise de nerfs (chacun a le trac que la soirée se passe mal, ce qui signifierait qu'ils ne sont pas de bons hôtes) mais aussi complices, solidaires quand, inévitablement, ça dérape.

L'intrusion de la Guilde des Voleurs avec le père de Gambit fournit son quota d'action vraiment mouvementée à l'épisode et déjà, sur ce point, la contribution de Lopez est remarquable. Il sait doser ses effets, se passer de décors au moment opportun mais pas trop longtemps, son découpage est dynamique, avec des angles de vue qui soulignent le déroulement de la bataille et la rendent intense malgré sa briéveté.

S'appuyant sur des dialogues enlevés, Thompson peut aussi compter sur l'artiste pour concentrer le coeur de la fête en une double page magnifique (voir ci-dessus), présentant l'intérieur de l'appartement en plongée et une flopée d'invités (une bonne douzaine) dans une composition harmonieuse.

Les apartés avec Bella Donna et, plus encore, avec Magneto (proprement renversante), puis le moment délicat avec le Fauve, sont également une pièce de plus au crédit de la complémentarité entre Lopez et Thompson.

Pour le dessinateur espagnol, qu'on n'avait plus lu chez Marvel depuis le lancement de la série (désormais annulée) All-New Wolverine et qui a entre temps produit un creator-owned sur la plateforme PanelSyndicate (BlackHand IronHead), c'est un retour gagnant. Pour la scénariste, c'est une fin d'année pétillante avant les grandes manoeuvres dès Janvier prochain et la relance de Captain Marvel, son plus gros défi.

THE MAGIC ORDER #5, de Mark Millar et Olivier Coipel


Autant prévenir d'entrée : si vous lisez le résumé de l'épisode qui suit et sa critique, ils révèlent des informations capitales. Donc je recommande de consulter cet article si vous avez lu ce cinquième chapitre de The Magic Order - ou que cela ne nous dérange pas d'en connaître le contenu avant. Mark Millar et Olivier Coipel ne ménagent personne pour leur pénultième acte.


Chicago. Gabriel Moonstone emmène sa femme, Louise, à l'Art Institute, où se situe le Q.G. de l'Ordre Magique, afin qu'elle y soit à l'abri de Mme Albany. L'oncle Edgar lui tiendra compagnie le temps qu'il aille règler son compte à l'ennemie avec Regan et Cordelia.


Le trio se téléportent dans la voiture d'Angus, le gardien du royaume de Mme Albany, afin qu'il en donne la localisation et le moyen d'y entrer. Pour obtenir ces informations, ils n'hésitent pas à recourir à des supplices sophistiqués.


Los Angeles. Regan, Cordelia et Gabriel sont devant le Charles Laughton Theater où, pour entrer, ils doivent avouer leur pire souvenir : le premier livre une anecdote dérisoire, la deuxième se rappelle du départ de sa mère, le troisième évoque l'enterrement de sa fille.


A l'intérieur, Mme Albany attend ses visiteurs tranquillement. Regan la défie. Elle demande à Gabriel de le faire taire et il obéit en le tuant ! Cordelia est médusée et comprend que son frère est l'assassin d'Albany.


Gabriel a trahi les siens, tué son père, parce qu'Albany lui a promis de ressusciter sa fille. Pendant ce temps, Lord Cornwall sous l'apparence de Louise tue l'oncle Edgar afin de voler l'Orichalcum. Cordelia est seule, destinée à être sacrifiée pour permettre à sa défunte nièce de revenir parmi les vivants.

Je vais vous ouvrir les portes de ma petite cuisine où je prépare mes critiques. Après avoir lu un épisode/album, j'en rédige un résumé puis je poste son analyse comme ça vient, inspiré (ou pas) par ce que j'en ai retenu.

La meilleure des aides, au-delà du résumé ou d'éventuelles notes, provient surtout de la bonne construction dudit épisode. Il y a un vrai plaisir à lire et critiquer un scénario bien bâti parce qu'on en distingue bien la charpente, les temps forts, les moments plus calmes, son climax.

Pour cela, il n'y a pas besoin de réinventer la roue : un bon auteur est d'abord un auteur qui sait bien raconter, mener son lecteur où il le souhaite, le surprendre au moment voulu avec l'intensité espérée. C'est pour cela que je suis bon client de Mark Millar : une fois qu'on se concentre sur ses scripts et qu'on oublie le bâteleur, on constate que, s'il ne transcende pas souvent le genre qu'il explore, il en connaît bien les ressorts. Suffisamment pour balader le fan et aider le critique.

Par ailleurs, Millar a des Lettres comme on dit : depuis plusieurs années maintenant, son "Millarworld" revisite des classiques des comics ou de la littérature, les mixe parfois. C'est à mon sens moins de la paresse qu'une déclaration d'amour sincère à ces univers.

The Magic Order, comme il l'a expliqué en interview, est une déclinaison du Roi Lear de Shakespeare - d'ailleurs Regan et Cordelia doivent leur prénom à des personnages de cette pièce. Dans les trois premiers épisodes, le scénariste soulignait les tourments de Leonard Moonstone au moment de passer la main à des enfants impréparés.

Dans cet épisode, tout tourne autour d'un fameux twist avec la révélation de la traîtrise de Gabriel dont on découvre qu'il était celui qui se cachait derrière le masque du Vénitien, l'assassin de Mme Albany. Patricide, il s'est retourné contre les siens car on lui a promis la résurrection de sa fille. Cette motivation est suffisante autant que le rebondissement était imprévisible. C'est un de ces tours de passe-passe habile mais puissant que j'apprécie et que Millar maîtrise parfaitement.

Mais la manoeuvre n'est appréciable réellement que si elle est bien mise en scène et Olivier Coipel l'a bien compris. La série a pris du retard depuis le troisième épisode, comme si ce tournant avait impacté la productivité du français et l'avait poussé à doser davantage ses effets.

Pourtant, malgré ces délais, impossible de faire la fine bouche à chaque nouvel épisode. Bien entendu, les finitions, notamment au niveau des décors, sont moins impressionnantes qu'au début : Coipel a recours à des trucs, il dissimule, il joue avec les ombres. Mais c'est judicieusement produit car les frontières deviennent plus floues à mesure que le récit avance, les théâtres des affrontements sont moins figuratifs (on se balade entre les dimensions), et donc si l'environnement est moins détaillé, il correspond à ce flou.

En revanche, Coipel soigne toujours autant l'expressivit des personnages, et je ne parle pas seulement des visages mais des attitudes, du découpage avec des compositions toujours bien senties. Chaque image livre une info sous un angle différent, il y a une vraie exigence pour diversifier chaque plan par rapport au précédent et lui donner une puissanc graphique.

Millar convoque aussi Robinson Crusoé puis L'Île du docteur Moreau le temps d'une séquence spectaculaire que Coipel sert avec une force visuelle, un sens esthétique remarquables. La dernière page offre aussi une vue menaçante et épurée où Cordelia est visée par des baguettes magiques pointées sur elle comme les quartiers d'une pendule, à l'heure du jugement dernier.

L'escapist des Moonstone sortira-t-elle de ce traquenard ? En tout cas, Mark Millar annonce, dans le courrier des lecteurs de ce numéro qu'il commencera à écrire le Volume 2 de The Magic Order après Noël... 

mardi 11 décembre 2018

L'ÎLE AUX CHIENS, de Wes Anderson


Sorti au Printemps dernier, le neuvième film de Wes Anderson, L'Île aux chiens, marque son retour au cinéma d'animation après la réussite que fut Fantastic Mr. Fox. Fidèle à ses obsessions, le cinéaste texan fait encore plus fort avec cette fable dystopique virtuose, d'une fluidité narrative et d'une excellence visuelle impressionnante.

Le maire Kobayashi et le major Domo

Vingt ans dans le futur. Un virus grippale touchant les chiens accable la ville japonaise de Megasaki. Le maire Koabayashi, dernier représentant d'une dynastie ennemie des canidés depuis toujours, décide avec son adjoint, le major Domo, de les bannir sur une île où sont expédiés les détritus. Pourtant le professeur Watanabe jure qu'il aura mis au point un remède avant six mois. Le premier chien à être exilé est Spots, le compagnon à quatre pattes du pupille du maire.

King, Rex, Chief, Boss, et Duke

Six mois plus tard. Atari Kobayashi, le neveu du maire, recueilli par ce dernier à la mort de ses parents, s'écrase à bord de son petit avion sur l'île aux chiens pour récupérer Spots. Cinq quadrupèdes - King, Rex, Boss, Duke et Chief (le seul à ne pas vouloir fraterniser avec les hommes) - le sauvent et décident de l'aider. Atari croit d'abord que son compagnon est mort en découvrant un squelette dans sa cage mais les chiens apprennent ensuite par Nutmeg, une chienne de concours, qu'il serait toujours en vie, prisonnier de clébards cannibales à l'autre bout de l'île.

 Jupiter et Oracle

Chief est convaincu par Nutmeg d'escorter le garçon et la bande se rend chez Jupiter et Oracle pour localiser Spots. Pendant ce temps, Watanabe réussit à trouver l'antidote à la grippe mais Kobayashi et Domo le font empoisonner par un cuisinier. Tracy Walker, une étudiante étrangère, convaincue que le maire a conspiré contre le professeur, convainc son assistante, Yoko Ono, de lui remettre l'échantillon du remède.

Atari et les chiens à la recherche de Spots

Le périple d'Atari et les chiens est mouvementé mais permet d'apprendre le passé de l'île, ravagée par des catastrophes naturelles et l'oeuvre des hommes. Séparés du reste de la troupe, le garçon et Chief en profitent pour devenir amis, et le chien errant  droit à un toilettage. Une fois décrassé, il ressemble à s'y méprendre à Spots et avoue avoir une fois vécu avec une famille - mais il en a été chassé après avoir mordu, par peur, un des enfants qui voulait le caresser. 
  
Chief et Atari

La bande se reforme et atteint la base des chiens cannibales - qui s'avèrent inoffensifs mais vivent à l'écart car ils ont servi de cobayes pour les laboratoires de Kobayashi. Spots retrouve Atari et lui présente sa compagne, Peppermint, qui est sur le point de donner naissance à une portée. C'est alors que les militaires débarquent sur l'île pour récupérer le garçon et exterminer les canidés.

C'est la guerre !

Spots mène l'assaut avec tous les chiens et les soldats battent en retraite provisoirement. La chouette noire vient alors les avertir que Kobayashi, sur le point d'être réélu frauduleusement à la mairie de Megasaki, va ordonner l'euthanasie de toute la population canine de l'île. Atari et ses acolytes construisent des radeaux pour gagner la ville et empêcher l'exécution de ce plan.

Tracy Walker mène la révolte pro-chiens

Heureusement, Tracy Walker leur prépare, sans le savoir, le terrain en chahutant la cérémonie d'investiture de Kobayashi, révélant aux citoyens l'existence de l'antidote de la grippe. Le maire se désiste mais son adjoint, le major Domo, lance malgré tout l'ordre d'exterminer les chiens sur leur île. Un hackeur, complice de Tracy intercepte le message et évite le massacre tandis que Atari et les chiens réapparaissent en ville.
  
Wes Anderson et tous les personnages de l'histoire

Selon une ancienne loi, le garçon hérite du poste de maire : il décrète aussitôt le retour des chiens en ville. Puis il s'installe avec Tracy tout comme Chief avec Nutmeg, tandis que Spots veille sur ses chiots avec Peppermint.

Auréolé du triomphe du Grand Budapest Hotel, Wes Anderson a donc choisi de rebondir en faisant un habile pas de côté, c'est-à-dire en revenant au film d'animation en volume (autrement dit en stop-motion) comme pour son adaptation de Fantastic Mr. Fox (d'après Roald Dahl).

Cet exercice est pourtant moins un échappatoire tranquille (considérant la somme de travail que cela représente) qu'une forme autorisant au cinéaste de combler son souci maniaque de raconter une histoire. On dit souvent d'Anderson qu'il a une esthétique de "maison de poupées", qu'il est un artiste "insulaire", pour désigner, avec plus ou moins de bienveillance, son goût pour les récits bien maîtrisés. En animant des figurines, il atteindrait le sommet de cette inclination.

De là à prétendre que le cinéma d'Anderson sent le renfermé, qu'il est à la limite de l'autisme, ou qu'i tourne en rond, il n'y a qu'un pas. On peut effectivement penser qu'il ne se remet guère en question avec ce théâtre filmé, ses héros à la fois géniaux et dépressifs, sa mélancolie comique (ou son humour mélancolique). Ou bien estimer qu'il creuse un sillon pour aboutir à une oeuvre d'une grande cohérence thématique et visuelle.

Pour moi, fan de la première heure, fasciné par cet art de la miniature, Anderson est sûrement un des auteurs les plus passionnants actuellement. Et chacun de ses films confirme une volonté impressionnante de surpasser son précédent effort.

Fantastic Mr. Fox semblait indépassable. Mais L'Île aux chiens est une démonstration bluffante par son abondance et sa minutie. Le film est à la fois très drôle, émouvant et pertinent, encadré dans une intrigue à plusieurs niveaux - le récit d'aventures, l'évocation des migrants, de la corruption politique, des "fake news" (cette dimension politique est une nouveauté chez Anderson, même si, déjà, dans Fantastic Mr. Fox, la charge affleurait déjà).

Le contexte favorise cette diversité : dans ce japon futuriste et archaïque à la fois, on est à la croisée des chemins, entre S.F. et western. C'est surtout le terrain idéal pour parler de fraternité. On dit que le chien est le meilleur ami de l'homme, mais la réciproque est-elle vraie ? En tout cas, Anderson adresse au public un démenti sincère et mouvementé à la rumeur qui voudrait qu'il n'aime pas les canidés (on se rappelera du sort qu'il leur fait subir dans La Famille Tenenbaum ou Moonrise Kingdom...).

Ici, une bande de clébards pleins de puces et à la toux sèche prouvent leur valeur et leur absence de rancoeur en aidant un garçon à retrouver son compagnon, bravant mille dangers (déchets toxiques, meute cannibale, militaires enragés, etc.). Tout en révélant un vaste complot politique. Leur périple est prolongé sur le continent par une intrépide étudiante étrangère, adepte des thèses conspirationnistes mais surtout doté d'un recul sur les événements et leurs acteurs que la population conditionnée de Megasaki n'a pas/plus.

La mise en scène est purement "Andersonienne" avec ce foisonnement de détails qui rend chaque plan bien plein (le film supportera, une fois encore, plusieurs visions pour en épuiser les trésors insoupçonnés la première fois), cette symétrie comme véritable signature dans la composition, la rareté des prises de vue autre qu'à hauteur d'homme - ou de chien ici (très peu de plongées, sauf pour souligner des situations précises ; et aucune contre-plongées). Les travellings latéraux simulent un sens de lecture, de gauche à droite de l'écran, comme on lit une ligne du bout du doigt - simple mais d'une fluidité imparable.

Ce formalisme extrême ne dissimule pas la fragilité des personnages, tous, comme d'habitude, marginaux, orphelins, mais animés par une détermination inébranlable et un sens de la débrouille admirable. Le film fait s'exprimer les cabots en anglais (avec un casting vocal hallucinant : Bryan Cranston, Bill Murray, Jeff Goldblum, Edward Norton, Bob Balaban, F. Murray Abraham, Tilda Swinton, Liev Schrieber, Greta Gerwig et Scarlet Johansson) et en japonais traduit par intermittence (seulement quand la compréhension des scènes l'exige), et se marie à la musicalité de la partition une fois de plus magnifique composée par Alexandre Desplat.

Le casting vocal du film

On peut donc dire, sans faire de mauvais jeu de mots, que c'est un film qui a du chien. Vivement l'an prochain pour découvrir le prochain opus du texan (The French Dispatch, actuellement en tournage en France, au sujet de plusieurs correspondants de presse après-guerre).