samedi 24 février 2018

BREAKING NEWS : CHRIS SAMNEE



L'hémorragie continue chez Marvel... Quelque jours après l'annonce d'une nouvelle (énième) relance intitulée "Fresh Start" ! Après avoir enregistré fin 2017 le départ surprise mais retentissant de Brian Michael Bendis chez le concurrent DC Comics, c'est au tour d'une autre vedette de "la Maison des Idées" de faire ses valises : Chris Samnee a annoncé sur son compte Twitter qu'il quittait l'éditeur après le 700ème épisode de Captain America, qu'il animait depuis quatre mois avec son scénariste favori, Mark Waid ! 

Samnee n'a certes pas le statut de Bendis mais cela faisait quand même dix ans qu'il oeuvrait chez Marvel, en s'autorisant quelques échappées ponctuelles chez d'autres - la mini-série The Rocketeer : Cargo of Doom chez IDW, une participation à Adventures of Superman chez DC, par exemple. Il a construit sa carrière patiemment et rigoureusement jusqu'à devenir un des artistes en vue de Marvel depuis la série inachevée Thor the mighty avenger (écrite par Roger Langridge) jusqu'à son arrivée au #12 du Daredevil de Mark Waid. Il restera sur le titre jusqu'au #36, puis contribuera à 16 épisodes du volume suivant avec le même partenaire.

Waid l'a souvent répété : Samnee était son collaborateur favori depuis le regretté Mike Wieringo. Ils s'entendaient si bien qu'ils étaient crédités non pas comme "artist" et "writer" mais "storytellers", car Waid laissait Samnee intervenir dans la conception des intrigues et la rédaction des scripts. Cette méthode va même aboutir à un quasi-renversement des rôles puisque c'est Samnee qui convaincra, après leur run sur Daredevil, Waid de l'aider à réaliser une saga en 12 numéros de Black Widow (alors que le scénariste n'était pas spécialement inspiré par le personnage).

Récemment, donc, ils avaient repris ensemble les rênes de Captain America, toujours à l'initiative de Samnee (Waid avait déjà écrit deux fois la série par le passé) avec en ligne de mire le 700ème épisode. Personne ne pouvait se douter que ce serait le dernier mis en images par l'artiste (même si les sollicitations pour Mai 2018 indiquaient que le #701 était illustré par Leonardo Romero).

Contrairement à Bendis, il semble que Marvel n'ait rien fait pour retenir Samnee dont le contrat arrivait à son terme. C'est tout simplement étonnant... Quoique des rumeurs persistantes annoncent que Ta-Nehisi Coates (actuellement aux manettes de la série Black Panther) serait le prochain scénariste de Captain America, avec donc, comme c'est l'usage, un nouvel artiste - on sait maintenant que Marvel compte relancer la série le 4 Juillet prochain (jour de la fête de l'Indépendance américaine, tout un symbole pour le héros).

Et maintenant ?
   


Le plus probable, sinon le plus évident, est que Chris Samnee rejoigne à son tour DC Comics. Il a déjà travaillé pour l'éditeur, brièvement, et il n'a jamais caché, dans les nombreux dessins qu'il poste sur les réseaux sociaux, son affection pour plusieurs personnages de la maison. Ce serait en tout cas une nouvelle belle prise pour la "distinguée concurrence" de Marvel après Bendis.

Parmi les héros DC qu'apprécie Samnee, il y a Batman. Le voir servir les scripts de Tom King serait un régal. Mais il est aussi un fan de Superman, alors pourquoi pas retrouver Bendis sur Action Comics (les deux hommes ont fait équipe sur Ultimate Spider-Man) ? A moins que...


A moins que Samnee n'obtienne de DC d'écrire ET dessiner une série : comme je l'ai dit, il était co-auteur avec Waid sur Daredevil, Black Widow et Captain America. Il est clair qu'il a des idées et la motivation pour signer ses propres scripts. Et DC, contrairement à Marvel, laisse à certains artistes le droit de signer leurs scénarios tout en assurant la partie graphique. 

Geoff Johns a, récemment, déclaré qu'il faudrait une série consacrée à Shazam dans un avenir proche, notamment car un film à sa gloire est actuellement en tournage. Chris Samnee serait un candidat idéal pour animer ce personnage, en cumulant les postes d'auteur et d'artiste.


Mais ce ne sont là que des spéculations personnelles. Tout ce que Chris Samnee s'est contenté d'annoncer, c'est que son projet prochain serait "excitant". Peut-être n'ira-t-il pas chez DC et tentera-t-il l'aventure du creator-owned (chez Image ?)... La seule certitude, c'est que Marvel se sépare d'un dessinateur remarquable et que ce dernier, où qu'il atterrisse, quoi qu'il fasse, je le suivrais avec appétit.

FUTURE QUEST PRESENTS #7 :BIRDMAN, de Phil Hester et Steve Rude


Décidément c'est le mois des fins puisque ce septième épisode de Future Quest presents est aussi le dernier chapitre de l'aventure de Birdman par Phil Hester et Steve Rude. Ce fut court, mais ce fut bon, et même davantage comme le prouve cette conclusion.


Mentok et ses disciples, après avoir tenté de pousser Jen Holder à tuer Birdman, sont interrompus par l'arrivée des agents de l'Inter-Nation. Ils se réfugient sur le toit de l'hôpital où le malfaisant leader aspire l'énergie vitale de ses sujets et des patients mourants afin d'ouvrir un portail dimensionnel pour le Dieu Décharné.


Falcon-7 supplie Birdman d'intervenir bien qu'il soit très perturbé par la révélation que le petit Jacob Holder ne soit pas son fils, après qu'il l'ait sauvé, et que l'Inter-Nation l'a manipulé en profitant de son amnésie partielle. Malgré tout, il s'envole pour affronter Mentok.


Répliquant grâce à la force que lui insuffle le Dieu Décharné, Mentok tourmente Birdman qui résiste grâce à un bouclier d'énergie solaire. Via l'esprit de Jacob, Jen Holder motive le héros pour qu'il riposte avant que l'essence du Dieu Ra ne soit dominé par celle de son adversaire.


Birdman réussit à briser le lien qui unit Mentok à ses sujets. Mais le méchant préfère être aspiré dans les ténèbres du Dieu Décharné que d'être sauvé en étant purifié par son adversaire.


Les agents de l'Inter-Nation prennent en charge les disciples dépossédés de Mentok, parmi lesquels Jen Holder tandis que Falcon-7 promet à Birdman de déclassifier son dossier afin qu'il recouvre la mémoire. Mais le héros fait le choix d'aller de l'avant en se consacrant à ses activités de justicier.

L'épisode débute par un tour de passe-passe narratif dans lequel Phil Hester se prend un peu les pieds : en effet, il s'avère que Mentok et sa clique dans la chambre de Jacob Holder ne sont qu'une illusion voué à désespérer Birdman en lui faisant croire que Jen Holder est prête à le tuer. Pourtant, à la fin du précédent épisode, on voyait le héros se jeter sur les disciples de son ennemi : s'ils n'étaient que des visions, il leur serait passé à travers...

Si on excuse cet embrouillamini, qui, en soi, n'a rien de dommageable pour la suite, alors on embarque dans la fin de cette histoire avec le même plaisir qu'auparavant. Hester conduit son récit avec beaucoup de rythme tout en ayant procédé à un resserrage de son intrigue pour aboutir à son climax.

L'affrontement final entre Birdman et Mentok tient toutes ses promesses, il est spectaculaire, intense, tout en proposant une réflexion (basique mais efficace) sur la foi. En effet, Birdman est en plein doute avant la bataille car il vient de découvrir, en cascade, que Jacob n'est pas son fils, qu'il n'a donc pas eu de liaison avec Jen Holder, mais aussi que l'Inter-Nation s'est servi de lui en profitant de son amnésie partielle, compromettant du même coup ses sentiments pour Falcon-7. Pas l'idéal au moment d'en découdre avec Mentok.

Mais un questionnement identique se pose chez ce dernier qui doit, en puisant dans les forces de ses fidèles et des patients mourants de l'hôpital, invoquer le Dieu Décharné en ouvrant un portail dimensionnel. On remarque que cette action réclame un effort important chez le méchant et lui inspire même de l'appréhension quand la divinité du mal qu'il sert se manifeste, menaçante au point de le faire vaciller. Mentok paraît alors dépassé par ce qu'il sollicite.

Ces troubles sont magnifiquement traduits en images par Steve Rude dont les planches sont une fois encore - ou comme toujours, devrait-on dire - somptueuses. La virtuosité de cet immense dessinateur (pourtant colosse aux pieds d'argile car il a avoué, dans un documentaire récent, souffrir de bipolarité et avoir connu de sévères déboires financiers en se lançant dans l'auto-édition) produit des compositions puissantes et sophistiquées : il faut voir comment donne une pleine page par "The Dude", ça envoie du bois !

Mais quand il découpe une scène en un "gaufrier" de neuf cases ou qu'il se passe de cadres pour exprimer le déferlement d'énergie déployée par les deux adversaires, on est également bluffé par ce mélange d'élégance et d'énergie. Les couleurs de John Kalisz parachèvent cette oeuvre avec une palette vive, tonique, qui convient idéalement à l'ambiance rétro du récit mais aussi au dessin classique, dans le sens le plus noble, de Rude. Quel bonheur !

Ces trois épisodes ont été un régal et Hester comme Rude y ont manifestement pris beaucoup de plaisir. On rêve de voir les deux hommes se réunir très vite pour un nouveau projet. La BD, quand elle est aussi bien servie, c'est du caviar !    

vendredi 23 février 2018

ASTONISHING X-MEN #8, de Charles Soule et Paulo Siqueira


Charles Soule poursuit le deuxième arc narratif de ses Astonishing X-Men avec toujours la même ambition feuilletonesque (l'histoire déroule son fil depuis le #1). Il est cette fois-ci accompagné par le dessinateur Paulo Siqueira, sans doute l'artiste le moins connu depuis le début de son run, mais pas le moins doué. Et encore une fois, c'est une lecture très gratifiante.


Proteus, lâché dans Londres, se gave de l'énergie des civils qui ont le malheur de croiser sa route. Alors qu'Archangel pose sur le toit d'un immeuble Old Man Logan et Gambit, X réfléchit à un plan pour stopper leur ennemi qui a franchi le plan astral en même temps que lui.


Au sol, Bishop reste en première ligne et tente de stopper Proteus en lui tirant dessus mais X lui explique que cela ne fait que le renforcer. Effectivement plus puissant et imposant, le mutant se dirige vers Hyde Park.


Tandis que Old Man Logan est prêt, en entraînant Archangel dans son raid, à tuer Proteus pour qui le métal des griffes de l'un et des ailes de l'autre constituent son seul point faible, X le convainc de tenter une autre riposte. Pour cela, il a besoin de Psylocke.
  

Les deux X-Men investissent les pensées de Proteus et Kevin McTaggert leur propose une trêve, estimant avoir été suffisamment malmené par le passé quand il fut isolé par sa mère (Moira Mctaggert) puis tué une première fois par Colossus et que son esprit fut récupéré par le Roi d'Ombre.


Mais cela ne convainc pas X, résolu à le supprimer. Proteus contre-attaque aussitôt et radicalement en faisant fusionner les esprits et les corps de X et Betsy Braddock dans la réalité !

Lorsqu'on examine les huit épisodes produits par Charles Soule et ses dessinateurs, force est de constater que le scénariste ne s'est pas facilité la tâche en désignant pour ses deux arcs narratifs un ennemi mental. Représenter le pouvoir dans sa forme la plus abstraite, en faire ressentir la menace et la puissance en maintenant le suspense et visuellement de façon efficace, sont un challenge en soi, et c'est sans doute ce pourquoi, pendant longtemps, le traitement de Charles Xavier comme protagoniste actif a été un problème pour les auteurs.

Le Pr. X était la plupart du temps ce chef d'équipe en chaise roulante (pas très mobile donc pas très spectaculaire dans un genre qui exige du mouvement) au caractère rigide, avec des comportements limites envers ses ouailles (attirance trouble pour Jean Grey, autoritarisme envers les fortes têtes de ses équipes, concurrence pour le leadership avec Cyclops, et je passe sur les mutants sacrifiés "pour la bonne cause", les manipulations psychiques, les doubles maléfiques, etc.). Un bonhomme en définitive peu sympathique, cassant, emmerdant (disons-le franchement) à traîner.

Si vous ajoutez à ça des ennemis qui évoluent dans sa sphère, donc des télépathes dont les capacités n'ont rien de graphiquement accrocheurs (lire dans les esprits, effacer des souvenirs, jouer au marionnettiste...), c'est pas très sexy.

Pourtant, donc, dans ces contraintes cumulées, Soule semble avoir trouvé une inspiration qui ne dément pas depuis huit mois. Après le duel contre le Roi d'Ombre, voici que les Astonishing X-Men combattent avec Proteus, et pour ça, doivent visiter ses pensées. Bien sûr, il y a de la casse, bien physique, au passage, dans les rues de Londres jusqu'à la fusion X-Betsy Braddock à la fin de cet épisode (vision qui laisse le lecteur aussi médusé que les héros). Mais l'essentiel reste quand même des jeux d'esprits, des "mind games" (comme les chantait John Lennon).

Mieux encore, le scénariste rend complexe la résolution du problème : les arguments de Kevin McTaggert pour que les X-Men cessent de l'embêter se valent tout à fait, le lecteur n'a aucun mal à compatir pour ce mutant certes puissant et menaçant mais dont l'existence n'est pas une vie (dixit Louis Jouvet).

Seul bémol (persistant) : l'inutilité de Bishop, dont la seule intervention ici (la vraie première depuis le début de la série en fait) est d'une idiotie sans nom, dont il ne tire aucun enseignement. Cela donne l'impression que sa présence a été imposée au casting... Ou alors Soule lui prépare un rôle décisif tardif.

Paulo Siqueira est un artiste que je connais peu mais je me souviens de ses travaux sur Black Canary, Superman, Spider-Man. Ce n'est pas une star mais un artisan solide, avec un niveau technique accompli : ses personnages sont bien conçus, avec expressivité, et réalistes anatomiquement (même si ses femmes sont plutôt voluptueuses, mais sans les excès d'un Frank Cho par exemple). Idem pour les décors qu'il sait soigner tout en composant des plans dégagés quand la lisibilité de l'action l'impose.

Le résultat est clair, direct, agréable, même si l'encrage est un peu trop précieux, rempli de fioritures dont son trait n'a pas besoin (typique de ces dessinateurs qui gagneraient à passer sous le pinceau d'un vétéran pour profiter d'effets de texture et d'épaisseur plus appuyés). En gros, c'est un peu impersonnel, mais ça sert parfaitement le récit, sans chercher à l'encombrer. Solide, quoi.

Quoi qu'il en soit, la série conserve son attractivité intacte et je garde intacte l'envie de la poursuivre. D'autant que le prochain numéro accueillera un dessinateur que j'apprécie en la personne de Matteo Buffagni, et que nos héros vont subir un regain de colère de Porteus...       

jeudi 22 février 2018

DEFENDERS #10 (FINALE), de Brian Michael Bendis et David Marquez

 

Nous y sommes : c'est le dernier épisode de Defenders, tel qu'écrit par Brian Michael Bendis et dessiné par David Marquez. Et le tandem a osé une sortie de scène imprévisible, donc j'ai décidé aussi de rédiger une entrée inattendue...



 "Ce qui s'est passé après la victoire des Defenders contre Diamondback..."

Commençons, donc, par saluer la prestation de David Marquez : comme je l'avais dit en parlant du premier épisode de la série, c'est un artiste que j'ai appris à apprécier. Je trouvais son style un peu lisse, mais avec du potentiel. Sa régularité impressionnante (capable d'enchaîner mensuellement les épisodes en trouvant parfois le temps d'aller dessiner quelques pages pour dépanner ailleurs) et le test que constitue la réalisation d'une saga globale (en l'occurrence Civil War II), exercice qui "crame" souvent même les plus expérimentés (à cause du volume de personnages à animer, des contraintes éditoriales, des passages obligés - comme les scènes de baston avec une figuration importante), ont prouvé qu'il en avait sous le crayon et qu'il faudrait compter avec lui.

J'ai espéré pourtant qu'il boucle ses valises quand Bendis ne parte chez DC Comics afin de les voir prolonger leur collaboration mais il semble bien que Marquez restera chez Marvel (pour y devenir le dessinateur de la prochaine série Wolverine ?). Même s'il perd le scénariste qui l'aura révélé (grâce à Ultimate Spider-Man), je guetterai son prochain job avec appétit car son trait sûr, qui a gagné en maturité, en assurance, est un des plus séduisants de la "Maison des Idées".

Dans ce numéro, il combine un découpage respirant l'espièglerie (avec notamment un usage du "gaufrier" et en franchissant le "quatrième mur") et son art de la composition est une merveille, cadrant toujours parfaitement chaque scène, servant superbement le script. Un régal. Tout au long de ces dix épisodes, il aura été irréprochable, parfois impressionnant, d'une constance exemplaire. David Marquez : retenez ce nom.

Parlons de Brian Michael Bendis. Pour cela, permettez-moi un flash-back personnel : pendant une dizaine d'années, j'ai cessé complètement de lire des comics super-héroïques, rassasié par une adolescence où j'en avais beaucoup consommé et voulant replonger dans la production franco-belge, tout en étant fort occupé à réaliser mes propres BD. Lorsque j'ai replongé, sans tirer de plan sur la comète, l'une des premières revues que je me suis procuré était le premier épisode de la saga House of M écrit par Bendis.

Pourquoi est-on piqué par un scénariste ? Comment devine-t-on qu'on va faire un bout de chemin avec lui ? C'est difficile à formuler, on l'apprend en devenant un de ses fidèles sans en devenir un dévot. Ce qui est certain, c'est que lorsque j'ai découvert Bendis (et d'autres en même temps que lui), je n'étais plus le lecteur que je fus à 15 ans. Je cherchais bien d'abord à retrouver mes sensations de jeune fan de comics sans me douter qu'en vieillissant, en m'étant ouvert à d'autres formes de narration, je ne pourrais plus lire des histoires de super-héros de la même manière. J'étais, sans le savoir encore, en quête d'autre chose.

Mais pourquoi Bendis plus que les autres ? Avec le recul, je me rends compte que ce qui définit le mieux ce scénariste pour moi, et qui le distingue, c'est son art du pied-de-nez. C'est comme si, lui aussi, cherchait à dire les choses différemment. Il est clair que les codes traditionnels ne passionnent guère Bendis, ce folklore de bagarres, de doubles identités, de costumes bariolés, ce ton mélodramatique, cet aspect soap opera. Aussi s'ingénie-t-il à les détourner, à les ignorer même parfois, à les malmener. C'est cela qui hérisse ses détracteurs, des lecteurs attachés aux règles - la continuité, le character's profile, les règlements de comptes via des bastons.

Ceux qui n'aiment pas Bendis lui reprochent toujours les mêmes choses : ses dialogues volontiers abondants, semblant copier ceux du cinéma, avec des digressions, une forme d'oralité adaptée, ses story-arcs immuables (alors qu'à l'examen objectif, on se rend compte qu'il n'est pas un maniaque des récits en six épisodes parfaits pour composer un TPB), son souci relatif de la psychologie historique des personnages et de la continuité, une plus grande aisance avec des héros solitaires urbains qu'avec des équipes...

Pour m'être souvent pris le bec avec des anti-Bendis, je sais le sujet épineux, inépuisable, les avis tranchés, inchangeables. Pourtant, j'admets qu'on n'apprécie pas son style (chacun a ses préférences). Je comprends moins qu'on lui reproche sa productivité (alors que d'autres fournissent autant), qu'on lui prête carrément autant de pouvoir qu'un editor (dont il n'aurait pas le titre... Alors qu'on peut en dire autant de chaque scénariste qui au sommet de sa popularité imprime la direction à suivre à ses collègues). Il y a, là-dedans, beaucoup de fantasmes, bien pratique quand on veut tailler un costume.

Mais revenons à l'affection, l'intérêt et même l'admiration que je lui porte et oublions les polémiques. Revenons à Defenders et ce dernier épisode. QUEL KIF !

Je n'en ferai pas le résumé cette fois, vous l'apprécierez mieux en lisant cet ultime chapitre. Même ceux qui honnissent Bendis reconnaîtront qu'il y ose une chose folle, en particulier avec le dénouement (les deux dernières pages). Cela s'appelle un pied-de-nez, et c'est une sorte de synthèse de Bendis, jubilatoire pour un fan, bluffante même, et qui fera lever les yeux de consternation ou de sidération aux autres.

Comme je l'ai dit plus haut, tout ce qui compose normalement un comic-book super-héroïque ne m'a jamais semblé passionner Bendis. S'il sacrifie à des codes, c'est dans le cadre précis d'un travail où il ne peut faire autrement, au risque de trop frustrer le lecteur. Mais c'est un compromis, une concession. Lorsqu'il a la liberté qu'il a eue sur Defenders, projet désiré depuis la fin de son run sur New Avengers (il voulait carrément enchaîner avec à l'époque, et Mike Deodato devait dessiner), et qu'entre temps il a officialisé son départ de Marvel pour DC, bénéficiant de la part de ses employeurs de la permission de conclure ses séries en cours à sa guise, alors pourquoi se gêner, se retenir ? Autant y aller à fond !

Bendis a toujours aimé montrer les super-héros dans leur quotidien, quand ils tombaient masques et costumes ou qu'ils les gardaient pour partager une discussion (ces fameux dialogues...), un repas (parfois un repas en causant), comme pour prouver que ces gens-là ne faisaient pas que défendre la veuve et l'orphelin ou sauver le monde (ou s'y préparer) ou souligner le décalage à mettre en scène des surhumains habillés comme à un bal costumé dans des situations banales. Dans cet épisode, cela occupe la majeure partie des pages : tout New York (par le biais de figures connus des lecteurs de Marvel, familiers dans la production de Bendis - Miles Morales, Ben Urich, Spider-Woman, J. Jonah Jameson, Hellcat, Misty Knight) s'interroge sur ce qui s'est produit après la victoire des Defenders contre Diamondback. Et la réponse est aussi simple qu'imprévisible - elle prend d'ailleurs au dépourvu les intéressés eux-mêmes - tout en s'inscrivant dans une normalité épatante.

Pourtant, il reste bien un obstacle à franchir avant de tirer sa révérence : the Hood, son auto-proclamation comme nouveau Caïd (et même comme "Kingpin of all the kingpins"). Mais la solution choisie par Bendis est tellement culottée, malicieuse, qu'on arrive à la dernière page avec un mélange de stupéfaction et d'amusement. C'est le summun du pied-de-nez, le contournement absolu, la porte ouverte au hors-champ le plus audacieux qui soit. Mais aussi un acte de foi, un don fait au lecteur, quelque chose comme : "vous attendiez un affrontement dantesque, LA grande foire d'empoigne ? Hé bien, elle est toute à vous, à chacun d'entre vous de l'imaginer : elle sera aussi épique que vous la désiriez !" Un présent pareil de la part d'un scénariste est impayable, drôle et généreux, comme si Bendis nous glissait que le 11ème numéro de Defenders, c'est nous tous, tous à notre façon, tous comme nous le voulons, qui pouvons l'écrire, le fantasmer.

Quand j'ai fermé mon mensuel, j'étais hébété, ne sachant pas si c'était un coup fumant ou un trait de génie. Puis j'ai surtout retenu la jubilation procurée par ce choix narratif, cette sortie de scène, cette fin qui en est une sans l'être vraiment, qui pourra être écrite par le repreneur du titre (car Marvel relancera tôt ou tard la série). Ou pas.

Il est important d'accrocher le lecteur quand on démarre une série. Mais soigner son départ sans avoir peur d'oser est un acte encore plus délicat à effectuer. Bendis et Marquez quittent Defenders d'une manière la plus formidable que j'ai lue. Ils nous remercient, avec leurs collaborateurs, pour les avoir supportés dans ce projet. Je leur retourne ce remerciement pour nous saluer sur cette note euphorisante.   

mercredi 21 février 2018

THE NIGHT OF (HBO)


J'avais prévu de consacrer l'entrée du jour à un programme plus léger, après les critiques de quelques comics dramatiques, mais reporter indéfiniment cet article sur la série limitée de HBO, The Night Of, aurait été injuste. Elle mérite bien mieux, même si elle n'est pas légère et vous laisse K.O.. Je sais que je donne l'impression d'être très louangeur avec certains shows télés, mais s'il y a une part de chance là-dedans, il faut aussi admettre que les chaînes proposent des productions d'une qualité extraordinaire et nous procurent des émotions puissantes. C'est, donc, encore le cas ici.

 John Stone et Nasir Kahn (John Turturro et Riz Ahmed)

Octobre 2014. Brillant étudiant dans le Queens, Nasir Kahn emprunte, sans lui demander sa permission, un soir, le taxi de son père pour se rendre à une fête. A un feu rouge, une belle jeune femme, Andre Cornish, monte à bord et le convainc de la véhiculer puis d'annuler sa sortie pour passer la soirée ensemble. Après avoir consommé de l'alcool et de la drogue et fait l'amour chez elle, Nasir se réveille et découvre le corps de la jeune femme morte, tailladée de plusieurs coups de couteau. Paniqué, il prend la fuite mais se fait arrêter peu après par deux agents en patrouille pour une légère infraction au code de la route. Le Central envoie les deux flics à l'adresse d'Andrea où un voisin a signalé un cambriolage. Nasir est conduit au poste par une autre voiture de police. Fouillé, on trouve sur lui l'arme présumée du crime. Il est interrogé par l'inspecteur en charge de l'affaire, Dennis Box, puis placé en cellule où un avocat de passage, John Stone, le remarque et lui offre de le représenter.

L'inspecteur Dennis Box (Bill Camp)

Stone conseille d'abord à Nasir de ne plus parler à personne, l'avocat se fiche d'ailleurs de savoir s'il est innocent. Box retourne sur la scène de crime et appelle Don Taylor, le beau-père d'Andrea, pour qu'il vienne identifier le corps à la morgue. Revenant auprès de Nasir, l'inspecteur lui rend son inhalateur (pour l'asthme dont il souffre) et tente de le pousser aux aveux - en vain. Nasir est inculpé pour meurtre devant un juge et envoyé à la prison de Rykers Island en attendant son procès.

Nasir et Freddy (Riz Ahmed et Michael K. Williams)

Stone rencontre les parents de Nasir et négocie avec eux un forfait pour le défendre mais ils sont trop pauvres pour s'acquitter des frais de justice. Grâce au JT, une avocate célèbre, Alison Crowe, s'intéresse à l'affaire et propose aux Kahn de représenter leur fils gratuitement. Son plan consiste en vérité à convaincre Nasir de plaider coupable afin qu'il écope d'une réduction de peine et qu'elle profite de la publicité acquise pour cette "victoire". Stone apprend par Nasir qu'il n'est plus son défendeur et, à l'intérieur de la prison, menacé par d'autres détenus, il accepte la protection que lui offre Freddy, un ancien champion de boxe, condamné pour le meurtre de sa femme.

Les parents de Nasir, Salim et Safan (Peyman Moaadi et Poorna Jagannathan)

Stone assiste, à distance, aux funérailles d'Andrea et remarque, après l'inhumation du cercueil, une dispute entre Don Taylor, le beau-père, et un jeune homme - il s'agit de Don, le conseiller financier des Cornish. Par ailleurs, il est établi que la victime était une toxicomane ayant hérité de la fortune de sa mère, morte l'an passé d'un cancer. En s'entretenant avec Chandra Kapoor, l'assistante de Crowe, Nasir décide de ne pas plaider coupable car il est certain de ne pas l'être. Lorsqu'il le répète devant la procureur Helen Weiss et le juge, il est lâché par Crowe - mais Chandra décide de reprendre le dossier.  

John Stone

Pendant que la défense et le ministère public aiguisent leurs arguments, Nasir doit s'endurcir en prison : il se rase la tête, se fait tatouer, brutalise des détenus qui l'avaient menacé ou blessé. Il sert aussi de "mule" à Freddy pour l'approvisionner en drogue, fournie par la mère d'un autre jeune nouveau prisonnier. Box, lui, sur ordre du procureur Weiss, reconstitue la nuit du crime : Nasir a consommé des amphétamines, croisé un certain Trevor Williams avec qui il a failli se battre et qui était accompagné d'un dénommé Duane Read, malfrat récidiviste qui a agressé plusieurs personnes au couteau. Les parents de Nasir doivent trouver de nouveaux jobs, peu rémunérateurs, pour subsister, alors que la communauté pakistanaise les rejette.

La procureur Helen Weiss (Jeannie Berlin)

Stone et Chandra fouillent aussi le passé, éloigné et récent, de Nasir et découvrent qu'il a dû changer d'école pour des violences commises par lui à la suite des attentats du 11-Septembre et de harcèlements contre lui. Il a aussi vendu des médicaments à d'autres élèves. La nuit du crime, une caméra de vidéo-surveillance révèle que le chauffeur d'un corbillard, à une station-service, où s'était arrêté avec Andrea dans le taxi a réprimandé verbalement la jeune femme. Et enfin une conversation "off" avec Don, le conseiller financier des Cornish, révèle que la fortune d'Andrea reviendra désormais à son beau-père qu'elle détestait - il a accumulé les liaisons avec des femmes plus âgées et riches auparavant.  

Chandra Kapoor, Nasir Kahn et John Stone (Amara Kahn, Riz Ahmed et John Turturro)

Le procès débute. Un expert médical pour la défense, le Dr. Katz, démonte le rapport du légiste de la police, accablant Nasir, et Chandra révèle que Box a commis une faute procédurale en rendant à Nasir son inhalateur laissé sur la scène de crime et par conséquent jamais mis sous scellés. Les antécédents de Duane Reade, arrêté à nouveau pour agression, et ceux du beau-père plus les menaces proférées par le conducteur du corbillard constituent autant de nouvelles pistes négligées/ignorées par la police et l'accusation mais introduisant un doute raisonnable en faveur de Nasir. Pourtant, Helen Weiss renverse la situation en contre-interrogeant le jeune homme, appelé à donner sa version des faits par Chandra, quand il avoue piteusement ne pas se souvenir de ce qu'il a fait entre son étreinte avec Andrea et le moment où il s'est réveillé à côté de son cadavre. 

Nasir Kahn

Box, tourmenté par les zones d'ombre de l'affaire, reprend le dossier de A à Z et y détecte des failles, notamment sur des appels téléphoniques reçus par Andrea et envoyés par son amant qui n'est autre que son conseiller financier. Grâce à des vidéos-surveillance, ce dernier est visible la nuit du meurtre en train de la suivre jusqu'à ce qu'elle monte dans le taxi de Nasir. Mais Weiss, à qui Box présente ces nouveaux éléments, préfère les ignorer car elle a son coupable. Surprise en train d'embrasser Nasir, Chandra est suspendue par le juge (et, ensuite, renvoyée par Crowe) : Stone doit prononcer la plaidoirie malgré son anxiété (qui réveille son eczéma) après le réquisitoire terrible de la procureur. Le jury, après des heures de délibération, est incapable de trancher, Weiss préfère cesser les poursuites plutôt que tenter un nouveau procès.
Nasir est libre mais hanté par cette nuit. Weiss charge Box d'arrêter Don, le conseiller financier. Chandra débarrasse son bureau. Stone adopte le chat d'Andrea (malgré son allergie) et reprend sa tournée des commissariats en quête de nouveaux clients.

The Night Of, c'est d'abord une leçon de narration compressée, même s'il s'agit d'une série, donc par définition d'un format plus élastique qu'un film. Mais c'est une mini-série, qui n'aura pas de saison 2 (vu son histoire auto-contenue, avec une fin bouclée), de seulement huit épisodes. Vous, qui l'avez vu ou qui la verrez, me rétorquerez que le premier chapitre dure quand même une heure et quart et le dernier presque une heure trente, et que les six autres font une heure. Mais quand même : le contenu de chaque volet est d'une telle densité qu'on n'a jamais l'impression que ce temps est perdu, que les auteurs tirent sur la ligne.

Ce sentiment de compression narrative tient aussi beaucoup à l'ambiance étouffante qui règne durant tout le récit : l'affaire traitée est d'emblée si accrocheuse et ses enjeux se resserrent si vite et bien et fort qu'on en suit le déroulement comme en apnée parfois, suspendu aux révélations qui tombent, à l'évolution de son héros, aux passes d'armes entre l'accusation et la défense, à l'attitude de la police et de l'administration carcérale. Car The Night Of donne à voir le système judiciaire américain comme un effrayant étau, une machine qui broie l'individu.

Les scénaristes, prestigieux, que sont le romancier Richard Price et Steve Zaillian (ce dernier ayant également assuré la réalisation) insistent soigneusement sur ces rouages qui s'enclenchent dès que le crime est découvert et le suspect arrêté. Les scènes au poste de police montrent des fonctionnaires se succédant en reproduisant des gestes identiques, presque comme des robots, on assiste à des interrogatoires menées avec une fausse bienveillance par un flic proche de la retraite mais plus soucieux de partir sur une victoire que de confondre le vrai coupable, à l'examen de preuves contradictoires par une procureur qui préfère les ignorer car elle a assez d'éléments à charge contre l'accusé (et qui n'a aucune envie de subir la honte de s'être trompée de cible, et donc de s'engager dans un nouveau procès). 

La description pointilleuse de l'enquête, de l'instruction, du procès, et à côté, en parallèle, du séjour en prison de Nasir, renvoie la série New York Police Judiciaire de Dick Wolf, si elle était quasiment amputée de sa partie investigatrice pour se focaliser sur le labeur du ministère public et de la défense, avec ces accords négociés, cette partie de poker menteur, ces pièces au dossier dissimulées à la partie adverse. Tout est décortiqué ici et, ce qui, chez Dick Wolf, est réglé en 45 minutes (et pas toujours par la victoire des procureurs), est développé sur huit épisodes.

Cela permet donc de définir la caractérisation des protagonistes, tous admirablement campés, par des acteurs sensationnels : Riz Ahmed, récompensé il y a quelques semaines aux Golden Globes pour son interprétation intense et poignante de ce garçon fracassé ; et John Turturro, exceptionnel en avocat mal fagoté, moqué par ses pairs, les flics, dévisagé par tout le monde (à cause de son eczéma : "Regarde, ils n'osent même pas m'approcher car il croit que j'ai la lèpre." lance-t-il), dominent les débats dans des rôles en or. Mais le reste de la distribution est également magnifique : Amara Kahn en avocate idéaliste, Jeannie Berlin en attorney general glaçante, Bill Camp en flic pugnace mais finalement juste, Michael K. Williams en caïd du pénitencier pathétique, et bien entendu Peyman Moaadi et Poorna Jaggannathan impeccablement dignes en parents dépassés, écrasés.

La mise en scène les saisit dans ce cauchemar semblable aux sables mouvants où plus on s'agite, plus on s'enfonce. Elle souligne aussi l'absurdité de ce cas où la culpabilité devient presque accessoire pour interroger les conséquences d'une telle affaire sur l'accusé dont le passage derrière les barreaux fait un junkie, à jamais hanté par cette épreuve et le souvenir d'une jeune femme aimée sans l'avoir connue.

C'est dans le creuset de cette absence que se dessine aussi la spécificité de cette fiction si réaliste car, initialement, le projet était celui de l'acteur James Gandolfini : il devait interpréter John Stone avant de mourir subitement. HBO avait alors annulé la série puis relancé en sa mémoire (le chaîne rendant ainsi hommage à celui qui incarna le chef de famille des Soprano, un de leurs grands succès), avec Robert de Niro puis, donc, finalement Turturro, remplaçant son camarade surbooké. 

On ne saura jamais ce que The Night Of aurait donné avec son comédien (crédité comme producteur associé) original, mais son suppléant est aussi fantastique que différent. Et la série est aussi fascinante que terrible. Pas plus qu'on ne peut oublier Gandolfini, on ne peut oublier cette nuit-là...