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mardi 5 septembre 2023

THUNDERBOLTS OMNIBUS VOL. 1, de Kurt Busiek et Mark Bagley


Longtemps réclamé, l'Omnibus Thunderbolts de Kurt Busiek et Mark Bagley est enfin disponible en vf chez Panini Comics depuis le mois dernier. C'est un bon gros bébé de près de 1200 pages, qui contient l'intégralité des épisodes (33) écrits par Busiek et quasiment tous dessinés par Bagley, plus quelques numéros de séries dont les héros ont croisé la route des T-Bolts. Plutôt qu'une longue critique exhaustive, je vous propose de passer en revue les temps forts de ce pavé pour un titre qui vingt-six après a conservé intacte son originalité et son énergie.


Comme le raconte Kurt Busiek dans la préface, l'idée de Thunderbolts est venue lors d'une retraite Marvel, une sorte de séminaire organisé par l'éditeur avec les auteurs phares et les editors (les directeurs de collection), juste après l'event Onslaught. Cette saga culte s'achevait par la disparition de plusieurs héros emblématiques (Avengers, Fantastic Four), ce qui inspira cette question à Busiek : "qu'allait-il arriver aux gens sans la protection de leurs champions ?", et, en discutant avec Tom Brevoort, le scénariste imagina un twist renversant pour une nouvelle série, avec des personnages inédits.

Restait à convaincre l'editor-in-chief Bob Harras. Evidemment, je suis obligé à partir de là de spoiler, donc si vous ne connaissez pas le secret des Thunderbolts, lisez cet omnibus et revenez lire cet article.



Ces super-héros sont en réalité les Maîtres du Mal : Citizen V (qui usurpe le nom d'un héros de la seconde guerre mondiale) est le Baron Zemo, Météorite et Opale, Songbird et Screaming Mimi, Atlas est Goliath, Mach 1 est le Scarabée, Techno est le Fixer ! Et le plan de leur leader est simple : gagner la confiance du peuple et des autorités pour devenir les maîtres du monde en l'absence des vrais héros.
  

Un septième membre s'ajoute à la liste dès l'épisode 4 avec Jolt, une jeune femme qui a été victime des expériences du savant fou Arnim Zola, pratiquées sur des sans-abri après la bataille contre Onslaught.. Mais Jolt ignore tout du passé de ses partenaires et de leur projet. Cela fournit au personnage une innocence véritable et le suspense consiste à savoir combien de temps il lui faudra pour découvrir la supercherie.
 

La série a la chance d'être dessinée par Mark Bagley : à cette époque, il a déjà une belle carrière et il est réputé pour sa rapidité. Mais c'est sur Thunderbolts qu'il va vraiment franchir un cap et gagner en notoriété. Son style très énergique convient à merveille aux histoires bourrées d'action de Busiek : rien ne semble lui faire peur, ni animer un team-book (pourtant exigeant), ni composer des batailles épiques auxquelles viennent participer des guest-stars comme Spider-Man (que Bagley aura souvent l'occasion de dessiner ensuite), les Heroes for Hire, Hulk, Daredevil, les New Warriors (qu'il avait contribué à lancer auparavant).


Un premier tournant dans la série survient lorsque les T-Bolts croisent la Veuve Noire qui s'étonne de la complémentarité qu'ils démontrent en action alors qu'ils sont en activité depuis peu. On sent qu'elle soupçonne quelque chose mais n'a aucune preuve. Surtout, cela lui évoque dans l'épisode 9 l'époque du "kooky quartet" : il s'agit de la formation des Avengers qui succéda à la toute première, après le départ des fondateurs (Thor, Ant-Man et la Guêpe, Iron Man, Hulk), quand Captain America décida d'offrir une seconde chance à d'anciens vilains comme Scarlet Witch, Quicksilver et Hawkeye (qui fut le complice de Black Widow quand elle était espionne).  Si d'aventure, comme le pense la Veuve, les T-Bolts avaient quelque chose à se reprocher, elle leur accorde comme Captain America jadis une chance de se réhabiliter.


Zemo/Citizen V sent le danger d'autant que plusieurs membres de l'équipe commencent à se faire à leur nouvelle situation et à apprécier de jouer les héros. C'est particulièrement frappant avec Songbird, qui a perdu ses partenaires dans le passé, et Mach 1, qui a été souvent humilié face aux héros : ces deux-là tombent d'ailleurs amoureux. Pour Atlas, qui s'est épris de Dallas Riordan, qui joue le rôle d'agent de liaison entre l'équipe et la mairie de New Yok, c'est un vrai dilemme car il sait qu'il la perdra si elle apprend la vérité. Techno est le plus fidèle à Zemo tandis que Météorite se tient prête à remplacer Zemo s'il est démasqué.


Au bout d'un an de publication, et des batailles contre des ennemis aussi variés et redoutables que les Démolisseurs, le Penseur Fou, l'Enclave (qui refera parler d'elle ensuite), les Nouveaux Maîtres du Mal, l'installation des T-Bolts au Four Freedom Plaza (le QG des Fantastic Four), les retrouvailles avec Arnim Zola (qui coûteront la vie à Techno - mais qui survivra sous une autre forme), Zemo a enfin accès aux informations confidentielles détenues jadis par les Avengers. Il décide donc de révéler au monde qui sont les Thunderbolts et leur plan... Mais les FF et les Avengers resurgissent au même moment. Après quelques péripéties, Opale, Mach 1, Songbird, Atlas et Jolt se livrent mais disparaissent subitement !
 

Busiek et Bagley ont téléporté leurs anti-héros sur la planète Kosmos, d'où Zemo avait arraché Atlas. Cet arc n'est franchement pas très inspiré et semble surtout servir de prétexte pour organiser la cavale des T-Bolts qui reviennent ensuite sur Terre et tentent de faire profil bas. Pourtant, la majorité, sous l'impulsion de Jolt, toujours aussi exaltée, ne veut plus sombrer de nouveau dans la criminalité. Seul moyen de prouver leur bonne foi : agir en véritables héros, sans arrière-pensée. Opale suit la bande, mais toujours en espérant tirer les marrons du feu. Durant cette période, l'équipe affronte Charcoal qu'ils auront l'occasion de recroiser.
 

Zemo et Techno ont trouvé refuge en Amérique du Sud où ils conspirent à la fois pour redevenir les maîtres du monde mais aussi pour châtier les T-Bolts. Ceux-ci sont également agressés par les Nouveaux Maîtres du Mal, désormais dirigés par l'énigmatique Crimson Cowl : Busiek va faire réfléchir ses lecteurs sur l'identité de cette dernière pendant un bon moment et il aboutira encore une fois à un twist savoureux. Mal engagés dans un affrontement contre leurs ennemis jurés, les T-Bolts reçoivent l'aide de Dreadknight qu'ils accueillent dans leur repaire de fortune. Et là, nouveau coup de théâtre ! Il s'agit de Hawkeye ! L'archer, autrefois repêché par Captain America au sein du "kooky quartet", offre aux fugitifs de les diriger, leur servant de caution morale. Opale enrage. Et Songbird se désespère car Hawkeye réclame un sacrifice : que Mach 1 se livre à la police pour un meurtre qu'il a commis quand il était le Scarabée.
 

Evidemment, l'initiative de Hawkeye ne va pas passer inaperçu. Si, jusque-là, les rencontres entre les Thunderbolts et d'autres héros Marvel dans les séries de ces derniers n'ont pas abouti à des histoires mémorables (comme Incredible Hulk 449, Spider-Man Team-Up 7, Heroes for Hire 7), le crossover avec les Avengers est une réussite. Il faut dire que c'est également Busiek qui, alors, écrit Avengers, dessinée par le regretté George Pérez et j'ai beau ne pas être un grand fan de ce run, ce numéro a une sacrée gueule. Spectaculaire, haletant, il résume toute une époque, tout un esprit, avant la mode de la narration décompressée, une sorte de fin de l'âge de bronze des comics Marvel.


On approche ensuite de la fin de l'omnibus. Et cela se sent : Busiek va recycler des idées et peine visiblement à se renouveler. Malgré le leadership de Hawkeye et quelques scènes mémorables (le baiser échangé entre l'archer et Météorite), la série avance avec moins de grâce. Heureusement que Bagley ne s'essouffle pas : songez qu'à part l'épisode 7 (dessiné par Jeff Johnson) le 9 (avec un long flashback sur le "kooky quartet" par Ron Frenz) et l'Annual 1 (où il a été rejoint par Bob McLeod, Tom Grummett, Ron Randall, Gene Colan, Darick Robertson, Chris Marrinan et George Pérez pour illustrer les origines des membres du groupe), il n'a jamais fait défaut ! Une régularité impressionnante, qui a même épuisé le premier encreur du titre (l'excellent Vince Russell, remplacé ensuite par Scott Hanna). Seuls faits vraiment notables : l'intégration de Charcoal dans l'équipe, le renfort de U.S.Agent et du Jury contre les Nouveaux Maîtres du Mal (avec la révélation de l'identité de Crimson Cowl, mais je ne spoilerai pas), et le recutement de Mach 1 par une agence gouvernementale.


Busiek, en quête d'un second souffle, joue une certaine surenchère en opposant ses héros à un adversaire surpuissant : Graviton. C'est méchant aux motivations mégalomaniaques classiques, avec un look très 90's, qui donnera effectivement du fil à retordre à l'équipe et Bagley est déchaîné pour mettre en images un combat paroxystique. Mais le problème, c'est que la série n'avance plus : on voit les ficelles, les coups de théâtre, on compte les ennemis, mais c'est devenu routinier. Comme un aveu de cette impuissance à se renouveler, à surprendre, on assiste à l'apparition d'un nouveau Citizen V qui revendique être la vraie descendante du héros de la seconde guerre et donc en veut à Zemo et aux T-Bolts. Mais Busiek ne développe pas ce personnage.
 

Après une dernière empoignade avec l'Empire Secret, et la découverte de l'Ogre, que les T-Bolts prennent d'abord pour Techno, dans leur repaire high-tech, le run de Busiek s'achève sans éclat, mais avec un cliffhanger qu'il reviendra à son successeur, Fabian Nicieza, d'exploiter. Ne vous m^éprenez pas : même moins inspirée, la série reste un page-turner incomparable, d'un dynamisme imparable, mais son scénariste a perdu sa verve, peut-être son envie (ce qui n'est pas indigne au bout de trente épisodes).

Panini ayant visiblement décidé de freiner ses sorties d'omnibus, il faudra certainement être très patient avant de profiter de la suite. Mais souhaitons quand même que l'éditeur n'oublie pas de proposer le vol. 2 de Thunderbolts. Mëme à 90 Euros, on en a pour son argent et la qualité est au rendez-vous, y compris avec des bonus appréciables. Niveau confort de lecture, évidemment, un pavé de plus de 1000 pages, ce n'est pas idéal, mais bon, l'idée était de compiler tous les épisodes de Busiek en un seul tome. C'est donc un très bon investissement. Et des heures de lecture jubilatoires.

lundi 11 octobre 2021

DE NOUVELLES NOUVELLES TOUTES FRAÎCHES

Bonjour à tous ! J'espère que tout le monde va bien. La semaine dernière, l'industrie des comics était avanre en annonces, mais elle s'est bien rattrapée ces derniers jours, avec son lot de nouveautés, de retours, de clashes. Allez, voici, sans attendre, ce qui a retenu mon attention.

DC COMICS :


Vous n'avez jamais vu ce personnage ci-dessus et c'est normal puisqu'il n'apparaîtra que pour la première fois dans la nouvelle série Justice League Incarnate le mois prochain. Il s'agit d'une création des scénaristes Joshua Williamson et Dennis Culver et du dessinateur Brandon Peterson dans cette Ligue de Justice qui se charge de faire règner l'ordre dans l'Omnivers (c'est-à-dire tout ce englobe les Multivers... Vous avez déjà la migraine ? Moi aussi !).
Et comme apparemment ils leur manquaient un membre pour se faire respecter, voici... (Roulements de tambour)... Doctor Multiverse ! Si, si ! Ce n'est pas une blague. Quels sont ses pouvoirs ? Va-t-elle pouvoir prescrire des calmants à Darkseid ? Un régime à Galactus ? On ne sait pas, mais faut avouer que dans le genre concept foireux, c'est très fort et très amusant.


Moins drôle, DC a confirmé que la sortie de Batman/Catwoman Special #1 était reporté sine die. Tom King, le scénariste de ce one-shot initialement prévu comme un entracte à sa mini-série Batman/Catwoman, a pourtant tenu à rassurer les fans que ce numéro sortirait, mais qu'il restait encore du travail pour cela. 
En effet, il s'agissait du dernier travail effectué par le regretté John Paul Leon, et si on ignorait s'il l'avait terminé, il semble maintenant que non et que plusieurs de ses amis artistes aient convenu d'achever l'épisode en sa mémoire (une autre initiative concerne la fabrication d'une Artist's Edition de Winter Men, financée participativement, et dont on devrait attendre aprler au prochain DC Fandome).

*
MARVEL COMICS :


Comme DC l'an dernier, Marvel a choisi de ne plus dépendre  du seul Diamond Comics pour distribuer ses publications dans les comics chops et s'en est donc remis à Penguin Random House. Mais les libraires ne sont pas contents et l'ont fait savoir en diffusant des photos des paquets qu'ils avaient reçus (voir ci-dessus). Effectivement, c'est pas ça : non seulement les cartons arrivent dans un état lamentable mais évidemment et surtout les comics à l'interiéur sont abîmés et invendables. Penguin Random House s'est fendu d'un communiqué pour s'excuser et assurer que la situation va rapidement s'améliorer, mais bon, ça fait désordre. Et Diamond doit bien rigoler pendant ce temps...


Ceux qui ne rigolent pas, ce sont les auteurs de la série The Champions, le scénariste Danny Lor et le dessinateur Luciano Vecchio, qui ont appris que le titre était annulé au #10. Lancée en 2016 par Mark Waid et Humberto Ramos, The Champions a une histoire tortueuse : à l'origine, Marvel avait commercialisé ce titre dans les années 70 (avec notamment des numéros signés par Chris Claremont et John Byrne), l'équipe rassemblait des héros sans situation fixe chez les Avengers, les X-Men, les Defenders et d'autres. Puis, n'utilisant plus le nom, Marvel en perdit les droits ce qui donna lieu à un quiproquo invraisemblable.
En 2007, à l'issue de la saga Civil War, Marvel veut relancer une série The Champions (par Matt Fraction et Barry Kitson). Ils doivent la rebaptiser The Order (ce sera un flop). Finalement, l'éditeur récupère les droits et cette fois-ci, l'équipe est formée par des jeunes héros ayant repris l'alias de super-héros connus (Miles Morales/Spider-Man, Kamala Kahn/Ms Marvel, Viv Vision, Sam Alexander/Nova, Riri Williams/Ironheart, et pendant un temps Amadeus Chi/Hulk et le Cyclope de la première génération des X-Men).
Quelque chose me dit que Marvel arrête surtout The Champions pour préparer la relance d'un autre groupe de jeunes héros, les Young Avengers (car du côté des séries Marvel Disney + et des films Marvel, plusieurs de leurs membres sont en développement). Wait and see.


Comme je l'avais senti, la franchise X post-Hickman va redistribuer les cartes. Et le premier signe de cettte évolution passe par Marauders dont le premier Annual paraîtra en Janvier 2022. A cette occasion, Gerry Duggan passera le flambeau à Steve Orlando comme scénariste et le numéro sera dessiné par Crees Lee (on ne sait pas encore si cet artiste restera en poste ensuite pour le mensuel).
Orlando est un type sympathique, qui a travaillé pour DC et Marvel, mais sans aucun gros succès à son actif. Cependant il assure avoir toujours rêver d'écrire une série X-Men et le voilà exaucé. Il a modifié le casting sensiblement puisque Daken, Aurora (qui sont désormais en couple) mais aussi Psylocke (exfiltrée de Hellions), Tempo et Somnus (un nouveau mutant qui agit sur les rêves, introduit dans une anthologie Marvel Voices) accompagneront Kitty Pryde en mission (quid d'Emma Frost ? Je pense que celle-ci va prendre du galon au sein du conseil de Krakoa à la fin d'Inferno, tout comme Bishop qui remplace désormais Cyclope en qualité de capitaine de Krakoa. Par contre que deviennent Iceberg et Pyro ?).
Marvel a prévenu que d'autres annonces allaient être faites prochainement concernant l'avenir de la franchise X, donc changements prévisibles en vue.


On le savait déjà mais début 2022, un nouvel event mutant débutera sous la direction de Benjamin Percy : X Deaths / X Lives of Wolverine (lire X = 10), dessinés par Joshua Cassara et Federico Vicentini


Marvel a présenté les couvertures des deux premiers numéros de chacune de ses deux séries qui seront interconnectées comme House of X et Powers of X et qui exploreront le passé, le présent et le futur de Wolverine dans son histoire la "plus ambitieuse", dixit Percy (tu m'en diras tant...).


Percy n'a toujours pas précisé le nombre d'épisodes total, mais je parie sur dix (cinq de chaque titre, car ça correspond à dix vies/morts de Wolverine). Bon, après, on a le droit de ne pas être plus excité que ça parce que la question se pose de savoir quels secrets on va encore inventer à Logan.


Surtout, la comparaison avec HoX-PoX me semble très culottée, pour ne pas dire insensée. A titre personnel, Percy m'a énormément déçu sur X-Force et je n'ai lu aucun de ses épisodes de Wolverine, donc je m'abstiendrai sûrement de lire ça.


Rappelez-vous : 1984-1985, les premières Secret Wars/Guerres Secrètes, écrites par Jim Shooter et dessinées par Mike Zeck et Bob Layton. C'était l'époque, incroyable, impensable aujourd'hui, où Marvel lançait des events sans tie-in, sans impacter les séries des héros impliqués, sans répondre aux questions avant la fin de l'event ! Ainsi, la surprise fut total et le mystère complet quand Spider-Man resurgit avec un costume noir qu'il avait en fait ramené de la planète où se déroulèrent les fameuses Guerres Secrètes organisées par le Beyonder.


Et puis on apprit que ce costume était vivant, qu'il s'agissait d'un symbiote. Tout cela fut officialisé dans Web of Spider-Man #18. Puis plus tard le symbiote fut baptisé Venom et le reste appartient à l'Histoire. Oui, mais qui a vraiment créé Venom ? Todd McFarlane a toujours clamé que c'était lui. Ce qui a provoqué l'ire du scénariste David Michelinie qui, reconnaissant que McFarlane avait concçu le personnage graphiquement, affirmait que les pouvoirs de Venom, sa personnalité étaient de son fait. L'editor Jim Salicrup (à droite sur la photo ci-dessus, Michelinie étant à gauche et McFarlane au centre) bottait en touche en rappelant que les vrais créateurs étaient Shooter et Zeck et pis voilà !


Et puis Erik Larsen, à qui on n'avait rien demandé mais qui a toujours un avis sur tout (enfin, il a surtout un avis, comme dirait Coluche), s'est invité dans le débat. Parce que, après le départ de McFarlane, c'est lui qui a dessiné les épisodes de Spider-Man avec Venom. Et donc il pense que son pote Todd, c'est le vrai créateur de Venom. Michelinie a rappelé ses classiques à Larsen sur Twitter et le ton est vite monté, jusqu'à ce que Larsen menace de bloquer Michelinie sur son compte (vous pensez bien que ça lui aurait fait une belle jambe à Michelinie !).
Et tout cette poussée de fièvre pourquoi ? Parce que Venom : Let Be Carnage, d'Andy Serkis, la suite de Venom, vient de sortir au cinéma et cartonne (alors que tout le monde s'accorde pour dire que c'est une daube infecte et absolue, comme le premier). Marvel, qui ne possède pas les droits d'exploitation de Venom au cinéma, se serait quand même sûrement bien passé de cette pub puisque le relaunch de Venom en comics aura lieu le mois prochain (par Al Ewing, Ram V et Bryan Hitch). Sale bête, va !

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MILLARWORLD :


Mark Millar a annoncé son intention en 2022 non pas de se présenter à la présidentielle en France mais de donner une suite à sa mini-série Nemesis, co-créée avec Steve McNiven en 2016. On ignore d'ailleurs si McNiven va rempiler mais ce qui est étonnant (quoique, avec Millar...), c'est que Nemesis est généralement qualifié comme étant un de ses pires travaux (je l'avais lu mais ça ne m'a pas laissé un grand souvenir).
Qui publiera Nemesis 2 ? Image probablement comme tous les titres du Millarworld depuis le rachat du label par Netflix. Et peut-être que le géant du streaming en profitera alors pour relancer l'adaptation en film (ou en série) de cette histoire qui suit un criminel aussi ravageur que le Joker mais avec un costume blanc inspiré de celui de Batman et avec une fortune égale à celle de Bruce Wayne, car les tentatives précédentes ont toutes échoué.

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IMAGE COMICS :


Incontestablement, la New York Comic Con aura été surtout animée par les annonces tonitruantes de Image Comics, et son big boss, Jim Valentino, a prévenu : ce n'était qu'un début, en 2022, il y aurait encore du lourd en vue. Bigre ! Mais commençons par la première salve, donnée par Kurt Busiek.
 

Ce scénariste génial a connu ces dernières années des moments difficiles (problèmes de santé à répétition, perte de son ami John Paul Leon, difficultés éditoriales avec les Big Two). Mais le bonhomme semble avoir repris du poil de la bête depuis qu'il a signé un deal avec Image qui accueillera tous ses creator-owned. On aura donc droit dans les prochains mois à des rééditions de Shockrockets et Superstar : As Seen on TV (dessinés par Stuart Immonen) par exemple. Mais aussi du premier volume de Arrowsmith (So Smart in their Fine Uniforms), dont il prépare depuis 2019 la suite, toujours avec Carlos Pacheco au dessin (mais sans Jesus Merino à l'encrage...) : Behind Enemy Lines, dès Janvier prochain.


C'est pas tout car, en plus de rééditions des précédents volumes de Astro City (son chef d'oeuvre de l'époque Vertigo/DC), Busiek va enfin donner une suite aux aventures des super-héros et des citoyens de sa mégalopole imaginaire. Toujours avec Brent Anderson au dessin et Alex Ross pour les designs et les couvertures. Busiek compte bien introduire un nombre important de personnages inédits pour faire bonne mesure.


Vous en voulez encore ? Hé bien, The Autumlands, sa série dessinée par Benjamin Dewey, va aussi revenir avec du matériel inédit (et des rééditions des tomes déjà réalisés). Je ne connais pas cette série, mais ce sera l'occasion de corriger cette lacune car ça a l'air superbe.


Toutefois Busiek n'est pas là que pour refaire du neuf avec du vieux puisque, avec Fabian Nicieza et le dessinateur Stephen Mooney, il lancera Free Agents, qui suivra une équipe de super-héros qui reprennent du service alors qu'ils pensaient avoir fait leur temps. On peut en tout cas compter sur Image pour promouvoir tout ça avec un peu plus d'énergie que ne le faisait DC (qui, trop soucieux de liquider Vertigo, ne faisait plus aucun effort publicitaire pour Astro City, même si, par ailleurs, l'éditeur a laissé tout le temps nécessaire à Busiek et Leon pour achever Batman : Creature of the Night, mais parce que c'était du Batman...).


Enfin, le meilleur restait à venir. Et pourtant, personne ne s'y attendait ! En effet, Brian K. Vaughan et Fiona Staples ont confirmé le retour de leur série Saga, en stand-by depuis Juillet 2018, pour Janvier prochain, avec le n°55. Le scénariste en a profité pour répéter que c'était reparti pour 54 épisodes, encore plus choquants, bizarres, spectaculaires, émouvants, drôles que les 54 premiers ! Il est temps de se replonger dans vos TPBs, vos Deluxe Editions ou même le Compendim (qui compile les n°1 à 54) pour réviser...

Et c'est sur cette bonne note que j'en termine. Dîtes-moi ce que vous pensez de telle ou telle info en commentaires si vous le voulez. Prenez soin de vous et de ceux que vous aimez. Je vous ds à bientôt pour de nouvelles entrées !

lundi 2 décembre 2019

BATMAN : CREATURE OF THE NIGHT - BOOK FOUR : DARK KNIGHT, de Kurt Busiek et John Paul Leon


Deux ans après la sortie de son premier numéro et un an et demi après celle du troisième, la mini-série Batman : Creature of the Night s'achève dans la douleur. Il ne s'agit pourtant pas d'une production bâclée par ses auteurs mais bien d'un oeuvre malade à tous les égards (j'y reviendrai), qui a couru après son illustre devancier (Superman : Secret Identity) sans jamais le rattraper. Mais avec une volonté qui force l'admiration, Kurt Busiek et surtout John Paul Leon n'ont rien lâché, ni leur projet ni leurs lecteurs.
  

En se transformant en Batman devant Robin Helgeland et Alfred Jepson, Bruce Wainwright a non seulement révélé son secret aux deux personnes les plus proches de lui mais cédé à ses démons. L'événement a provoqué une crise cardiaque à Alfred, heureusement non fatale.


Alfred implore Robin de veiller sur Bruce mais la jeune femme est désemparée. Bruce assume désormais sa part d'ombre et déchaîne sa colère et sa frustration contre les malfrats de Boston la nuit. Jusqu'à déraper lors d'une bagarre qu'il provoque dans un bar...


Arrêté, Bruce est libéré sous caution par Robin et accepte de consulter un psy. Il raconte son histoire, ses traumatismes d'enfance (l'assassinat de ses parents, la mort in utero de son frère jumeau) et se voit prescrire un traitement contre la dépression. Son état semble s'améliorer.


Mais Bruce interrompt vite son traitement, toujours obsédé par sa théorie selon laquelle le commanditaire du meurtre de ses parents est encore dans les parages, menaçant ses proches. Robin découvre l'état de Bruce mais l'informe que Alfred vient de succomber à un nouvel infarctus.


Ce choc achève la déchéance de Bruce. Il s'enfonce dans la paranoïa et s'imagine que l'ancien inspecteur Gordon Hoover est impliqué dans les morts de ses parents et de Jepson. Il échoue dans le zoo où il allait enfant, en proie à de violentes hallucinations. Robin tente de l'apaiser... Et cela semble fonctionner - même si, deux ans après cette nuit cauchemardesque, Bruce continue d'entendre la voix de la créature. Celle de son défunt frère.

Difficile de rédiger une simple critique de ce dernier volet de Batman : Creature of the night, pour plusieurs raisons.

Commençons par celles qui relèvent uniquement de critères artistiques : la mini-série écrite par Kurt Busiek était initialement un pari audacieux et fou, celui d'appliquer à Batman le traitement donné à Superman dans Secret Identity voilà quinze ans, une réflexion iconique sur le héros de fiction dans un récit inscrit dans la réalité.

Mais était-ce une si bonne idée ? Busiek avait réussi avec Superman une merveille de poésie et d'intelligence, merveilleusement illustrée par Stuart Immonen, une histoire lumineuse et profonde à la fois, qui démontrait surtout la faculté du scénariste à parler de l'homme d'acier et à mélanger rêve et réalité.

Avec Batman, bien entendu, cela agissait sur d'autres ressorts et d'ailleurs dans les bonus de cet ultime épisode, Busiek revient sur la genèse de son projet, dévoilant le premier pitch de Creature of the night. Le lecteur pourra à loisir pointer les différences entre le premier jet et le résultat final, parfois plus subtil, parfois plus maladroit. Mais ce qui frappe surtout, hélas !, c'est que le synopsis n'a jamais paru aussi clair qu'il pouvait l'être dans le cas de Secret Identity (qui reposait sur un postulat simple : que se passerait-il si un ado ordinaire découvrait qu'il était Superman, ou qu'il avait ses pouvoirs, donc sa capacité à changer le monde ?).

In fine, le parcours de Bruce Wainwright n'a pas la même efficacité que celle du Clark Kent de Secret Identity et Creature of the night ressemble davantage à un long essai laborieux sur la dépression, les fantasmes, la paranoïa et la gémellité, sans qu'aucun de ses thèmes ne trouve un aboutissement satisfaisant. Il suffit de lire la scène où la créature revient au zoo où allait le jeune Bruce enfant : tout y est lourdement signifiant - les chauve-souris, les hallucinations inspirées des comics de Batman, l'ultime transformation, le face-à-face avec la créature (qui tend un flacon d'anti-dépresseurs à Bruce)...

Beaucoup de pièges que Busiek a voulu éviter se referment sur lui, impitoyablement. Ainsi, à l'origine, il était question d'introduire un variation du Joker dans l'histoire, ce que l'auteur a écarté ensuite, mais que penser alors du fait qu'il a quand même gardé Robin, Gordon, Alfred, qui parasitent tout autant le sujet de références sans les assumer (car leurs rôles et leurs noms de famille sont différents).

En vérité, on ne comprend jamais où veut en venir Busiek, désireux de livrer un message mais sans grâce, sans finesse. Tout est trop souligné ou trop allusif - mais plutôt trop souligné en fait. Et ce qui aurait pu être une grande histoire sur la maladie, l'enfance est devenue une BD malade.

Et cela nous conduit aux coulisses de la réalisation de cet épisode, mais plus généralement de toute la mini-série. Quand Busiek l'a débutée, il sortait d'une sale période, minée par la maladie (ce qui avait contrarié la production d'Astro City entre autres). On devine alors combien cette nouvelle entreprise lui a tenu à coeur et à quel point le sujet parlait de Busiek lui-même, survivant d'une affliction qui faillit l'emporter.

La parution de Creature of the night a été très vite perturbée par des retards, sans que l'éditeur (comme d'habitude) ne communique sur leurs raisons. Busiek était-il encore souffrant ? Ou la longueur inhabituelle des épisodes (50 pages) expliquait-elle ces délais ?

On n'a appris que très récemment (et par l'intéressé lui-même !) que John Paul Leon a été rattrapé par la maladie lui aussi puisqu'il souffre d'un cancer. Il a dû arrêter de dessiner pour être hospitalisé mais a ensuite repris son crayon durant son traitement, tenant absolument à terminer son ouvrage. Une persévérance exemplaire, incroyable. Et qui invite à la réflexion sur ce métier : car de soi-disant fans se plaignent de la lenteur des artistes en oubliant que la vie peut les empêcher. Ce que nous enseigne le "cas" de John Paul Leon, c'est que les artistes ne sont pas infaillibles, ils sont fragiles, soumis à des cadences folles, et travaillant dans un pays (les États-Unis) où la couverture santé les précarise encore plus (cela vaut aussi pour David Aja, qui a eu apparemment des soucis graves, expliquant la suspension de la publication de Seeds depuis plus d'un an).

Tout cela faisait sans doute trop pour un tel projet, et on souhaitera surtout à ses auteurs de meilleurs lendemains, car Busiek reste un scénariste passionnant et John Paul Léon un artiste d'exception.

mardi 24 avril 2018

BATMAN : CREATURE OF THE NIGHT - BOOK THREE : CRUSADER, de Kurt Busiek et John Paul Leon


Après une longue attente due à de nombreux reports de sortie (eux-mêmes consécutifs à des retards de production - dans l'écriture, les dessins, ou les deux ?), voici enfin que parait le troisième et pénultième épisode de Batman : Creature of the Night. L'enseignement immédiat qu'on retire de cette lecture est que, non, Kurt Busiek n'égalera pas avec cette relecture de Batman ce qu'il avait produit avec Superman (dans Superman : Secret Identity, dessiné par Stuart Immonen). Mais cela ne signifie pas que les qualités font défaut à ce projet, dont le charme est indéniablement envoûtant.


Bien qu'il ait rompu tout contact avec la Créature, Bruce Wainwright sait qu'elle continue à combattre le crime et qu'il peut à tout moment l'invoquer. Mais il a surtout admis que ses méthodes sont trop inefficaces sur le long terme pour éradiquer le Mal : pour un gang démantelé, un autre prend sa place, plus violent. 

Le jeune homme est toutefois hanté par les actions de la Créature et il a besoin de partager son secret avec quelqu'un. C'est la raison pour laquelle il finit par convoquer son oncle Alton et sa secrétaire Robin sur le toit de l'immeuble de sa société où il appelle la Créature. Mais elle n'apparaît pas.


Bruce retourne consulter le psy (qui met son trouble comme toujours sur le compte de la culpabilité du survivant depuis la mort de ses parents), puis songe à voir des marabouts, des médiums, des voyants. Il évoque la Créature avec Gordon, le policier, qui refuse de recevoir des confidences car cela l'obligerait à ouvrir une enquête qui vaudrait des problèmes à Bruce. C'est alors qu'en se recueillant sur la tombe de ses parents, il découvre une plaque funéraire à côté de la leur, dissimulée par des feuilles, au nom de Thomas Wainwright : son oncle Alton lui révèle que c'était le prénom du frère jumeau de Bruce, mort-né.
  

Cette révélation conduit Bruce à réorienter ses recherches : se faisant passer pour un écrivain cherchant de la documentation, il rencontre le professeur Katerine Nibisi, spécialiste en parapsychologie et sciences occultes auprès de laquelle il obtient des réponses décisives. Il est désormais convaincu que la Créature est Thomas.


Pour vérifier cela, il l'invoque et la Créature resurgit. Ils se réconcilient. Ces retrouvailles rendent son énergie à Bruce et aussi son envie de combattre le crime. Mais il est déterminé à frapper, cette fois, un grand coup et vise le sénateur Jack Crowder, soupçonné par Gordon, de corruption. Il amasse des preuves mais découvre alors que c'est en vérité son adversaire aux prochaines élections, le respectable Tim Healy, qui est soutenu par la pègre de Boston.


En déroulant la liste des intermédiaires de Healy jusqu'à la pègre, Bruce met à jour l'identité d'un policier qui sert de relais : Gordon. La créature et Bruce le font avouer et le jeune homme transmet les informations compromettantes qu'il a collectées aux médias. L'affaire sort et le scandale est retentissant, mais trop tardif car publiée la veille des élections. Healy accède au poste de sénateur.


Bruce ne peut supporter cela et sa colère se manifeste comme s'il était alors possédé d'abord mentalement puis physiquement par la Créature dans laquelle il se fond sous les yeux sidérés de son oncle Alton et Robin, avant de s'envoler pour rendre la justice.

Pourquoi ai-je dit en préambule que Kurt Busiek ne rééditerait pas son exploit de Superman : Secret Identity avec Batman : Creature of the Night ? Il ne s'agit pas d'une affaire de talents car le scénariste s'est montré aussi habile pour conduire son récit et nous captiver que John Paul Leon pour l'illustrer, avec une qualité égale à celle, jadis, de Immonen (chacun dans leurs styles).

Alors quoi ? Il va falloir comparer, mais si comparaison n'est pas toujours raison, cela permet de pointer l'endroit où le récit bascule et élève l'ensemble de l'intrigue vers un chef d'oeuvre ou une production moins accomplie.

Cet instant-charnière se situe précisément dans ce troisième épisode qui s'est tant fait attendre (depuis le mois de Décembre dernier quand même). On pourrait presque croire que la raison de ce retard vient justement du doute qui a pu s'emparer de Busiek au moment où il a fallu procéder à la révélation qui signerait son projet.

Depuis le début, Bruce Wainwright et le lecteur s'interrogent sur la nature de la Créature de la nuit et le lien qui les unit. On l'apprend à mi-chemin de ce chapitre quand Bruce déduit, de manière logique aux vues de ses investigations, que la Créature est l'incarnation de son frère jumeau mort-né, Tommy, dont il vient de découvrir la plaque à côtés de celles de ses parents au cimetière.

Et soudain, c'est comme si la solution proposée par Busiek révélait le piège de son dispositif narratif, condamné en quelque sorte à décevoir car levant le mystère par un effet finalement à la fois évident et facile. Ce jumeau sort de nulle part, trop providentiellement, il ne peut satisfaire la curiosité qui le précédait. Comme on dit : quelle est la différence entre un mystère et une énigme ? Une énigme a toujours une réponse. En en donnant une au mystère de son histoire, Busiek lui ôte sinon toute, en tout cas beaucoup (trop ?) de sa beauté, de sa puissance. Tout devient alors clair (un comble) : l'apparition de la Créature, sa présence protectrice, l'expression de sa violence traduisant la frustration de Bruce, etc.

Dans Superman : Secret Identity, il s'agissait d'une relecture poétique, parallèle, subtilement décalée de Superman à travers l'existence d'un jeune homme que ses parents avaient facétieusement prénommé Clark comme l'alter ego du kryptonien. Lorsqu'il se découvrait les mêmes pouvoirs (mais aussi les mêmes responsabilités, les mêmes problèmes) que le super-héros des comics, le mystère perdurait sur leurs origines. Il ne s'agissait jamais tant de raconter l'histoire d'un surhomme mais bien d'un humain pourvu de capacités extraordinaires et identiques à celles d'un personnage fictif. On le voyait grandir, vieillir, vivre en couple, avoir des enfants, sans jamais savoir pourquoi lui, comment, etc. Un mystère sans réponse, infiniment intriguant et fascinant et touchant, qui permettait, miraculeusement, de s'identifier, ou du moins comprendre l'existence de ce Superman-là.

Ici, en levant le voile du mystère, en expliquant, Busiek gâche ce qui faisait une partie du plaisir du lecteur - cette frustration de ne pas savoir associée au plaisir d'assister au spectacle de ce tandem invraisemblable. Il prive le lecteur d'autres interprétations possibles (la Créature comme un fantasme de Bruce, une apparition magique, une manifestation de ses démons intérieurs). Même si cela ne signifie pas que le quatrième et dernier Livre ne sera qu'un dénouement classique, convenu, une vengeance contre un politicien corrompu, le champ des possibles se trouve réduit par l'explicitation. Une erreur tactique. "... Publiez la légende", comme il est dit dans L'Homme qui tua Liberty Valance : autrement dit, laissez au lecteur le choix de croire ce dont il a envie si cela sert la mythologie, non pas pour tromper, abuser, mentir, mais pour servir la (bonne) cause.

John Paul Leon n'a pas à partager cette décision discutable : sa prestation reste extraordinaire et soutient la comparaison avec celle d'Immonen, tout en évoluant dans un registre différent. Maître du clair-obscur, il délivre des planches d'une puissance inouïe, si bien qu'il est impossible d'en distinguer une (ou quelques-unes) plutôt que d'autres.

Voyez comment il représente une nuée de chauve-souris quand la Créature sur le point d'être arrêtée par la police s'échappe en se décomposant ainsi : la scène a une beauté plastique fabuleuse grâce à la technique fabuleuse de l'artiste mais aussi à son intelligence dans le cadrage, une image simple qui souligne l'effet désiré.

Leon joue aussi avec la verticalité et l'horizontalité de ses cases selon les besoins de l'action. Quand il met en scène Bruce, il privilégie les vignettes horizontales qui en formant des bandes comme autant de strates sur la page suggèrent l'écrasement subi par le jeune homme. En revanche, quand il veut indiquer une élévation, annoncer une révélation dynamiser la narration, il opte pour des plans verticaux qui renvoient au point de vue aérien, surélévé de la Créature, veillant depuis les hauteurs de la ville sur son protégé. C'est aussi une manière subtile d'interpréter visuellement la prière, l'invocation, la sensation d'être observé, ou de chercher dans les cimes une réponse : Bruce comprend qu'il a conservé son lien avec la Créature en levant les yeux au ciel, quand il l'appelle il monte au sommet d'un immeuble, quand il se réconcilie avec elle et a appris qu'elle était son frère jumeau c'est parti pour une séquence de voltige vertigineuse, enfin quand il confond le détective Gordon la créature le laisse tomber dans une benne à ordures depuis le toit d'un bâtiment.

Saisissant aussi est la façon dont John Paul Leon épure son trait pour intensifier une ambiance ou une explication : il consacre une pleine page où on voit Bruce se recueillir en se lamentant sur la tombe de ses parents, juste avant qu'il ne découvre celle de Thomas (un plan vertical) ; plus tard il écoute l'exposé sur la gémellité et les symboles du professeur Nibisi et seule le visage de l'enseignante apparaît en gros plan, dans un coin de la vignette (à notre gauche) tandis que l'autre partie de l'image (à notre droite) est occupée par des symboles appuyant l'argumentaire.

Enfin, Leon est connu pour travailler sur le noir et donc les effets de contraste naissent du peu de blanc qu'il laisse à un plan parfois. Une démonstration impressionnante en est donnée lorsqu'on assiste à la fin de l'épisode à la fusion des corps de Bruce et de la Créature - cette dernière enveloppant de ses ailes/sa cape son frère à genoux, avant de se redresser, plus bête qu'homme, animé par le désir de vengeance. En arrière-plan, par des traits épais qui ne permettent de distinguer que le minimum nécessaire, on distingue alors le malaise dont est victime l'oncle Alton soutenu par Robin, devant ce spectacle terrifiant. Au propre comme au figuré, les ténèbres ont absorbé le héros.

Plus somptueux que satisfaisant, il faudra maintenant attendre (en espérant plus de ponctualité) la suite et fin de cette mini-série pour juger de la qualité de son dénouement. Souhaitons que Busiek ait gardé un atout dans sa manche en plus de la maestria de Leon.     

jeudi 28 décembre 2017

BATMAN : CREATURE OF THE NIGHT - BOOK TWO : BOY WONDER, de Kurt Busiek et John Paul Leon


Après un premier chapitre impressionnant, la suite de la mini-série écrite par Kurt Busiek et dessinée par John Paul Leon, Batman : Creature of the Night, vient juste de paraître. Ce superbe projet va-t-il continuer à tenir toutes ses promesses ?
  

Etudiant à Harvard, Bruce Wainwright a conservé intacte sa passion pour les comics, en particulier ceux mettant en scène son héros favori, Batman. Il est désormais aussi en âge de profiter de la fortune de ses défunts parents et dirige, avec l'appui de son oncle "Alfred", la compagnie Wainwright Investments avec brio. Il décide ainsi d'investir dans des modems électroniques mis au point par un ingénieur noir, Martin, rejeté par toute la concurrence à cause de leur racisme.


Mais Bruce continue de voir la créature de la nuit qui s'est manifesté à lui quand il avait neuf ans et qui les protège, lui et la ville contre divers gangs. Le jeune homme aimerait, lui aussi, oeuvrer pour la bonne cause, plus activement, pour changer le monde, à sa mesure. Il convainc, pour cela, son oncle de parrainer un orphelin, pour commencer : il a élu une jeune fille, dont les parents ont été assassinés par la pègre, Robin Helgeland.


Mais cela ne lui suffit bientôt plus. Lorsqu'il apprend que sa protégée risque de ne pas s'intégrer à son programme, Bruce décide de faire toute la lumière sur la mort des siens. Pour cela, il doit accéder au dossier de la police et soudoie l'officier Gordon Hoover, le policier monté en grade qui l'avait pris en charge quand ses propres parents trouvèrent la mort. Mais ses investigations aboutissent à une impasse, aucun élément nouveau ne permettant de rouvrir l'enquête. La créature, elle, se met en chasse, mais Bruce est frustré de ne pouvoir parler de leur relation à personne, convaincu qu'on le prendrait pour un fou.


Côté business, Wainwright Investments profitent de l'infortune d'un concurrent, Pennyworth, pour remporter un nouveau gros contrat dans le domaine des transports maritimes et les modems de Martin sont un succès. La créature remonte la piste des assassins des parents de Robin Helgeland, neutralisant ainsi un vaste réseau criminel que la police n'a plus qu'à placer derrière les barreaux. Cela met évidemment la puce à l'oreille de Gordon Hoover qui suspecte Bruce d'être mêlé à cette affaire sans savoir comment : pour l'apprendre, il sollicite un entretien avec lui dès que possible.


Bruce invoque la créature et lui demande des explications sur la manière dont il a mis hors d'état de nuire tous ces malfrats. En accédant à l'esprit de son allié, le jeune homme découvre qu'il a aussi travaillé à la réussite de son entreprise, notamment en sabotant les convois maritimes de Pennyworth.  

S'estimant trahi, malgré ces bonnes intentions, Bruce repousse la créature et se remémore le conseil avisé de son oncle comme quoi la vie se charge toujours de vous rappeler à l'ordre si on pense que tout vous est dû. Pour se racheter, espère-t-il alors, il doit veiller sur Robin Helgeland qui, comme lui, voudrait à présent aider les nécessiteux.

Le résumé que j'ai tiré de cet épisode ne rend pas vraiment justice à sa densité exceptionnelle, ayant volontairement passé sous silence quelques péripéties précisant l'évolution de la quête de justice de Bruce Wainwright.

On reconnaît en tout cas dans ce riche matériau la griffe de Kurt Busiek qui ne saurait se contenter de livrer une version alternative autour de Batman mais joue avec la mythologie du personnage et les variations qu'elle offre au scénario. L'autre point évident appartenant au scénariste est que l'action est quasi-exclusivement narrée du point de vue d'un protagoniste normal, une sorte de figure témoin à laquelle on peut facilement s'identifier, en l'occurrence Bruce Wainwright.

Il est effectivement aisé de comprendre les motivations qui agitent le jeune homme, son intranquillité comme son assurance, bien équilibrées par le contenu du propos. D'un côté, on le retrouve avec quelques années en plus mais encore jeune (autour de la vingtaine d'années), devenu un étudiant émérite à Harvard mais toujours fan de comics (et s'amusant volontiers lui-même de sa presque homonyme avec Bruce Wayne ou du choix qu'il fait en rachetant une entreprise en fonction du nom de son ancien patron ou encore quand il désigne Robin Helgeland pour devenir son parrain). De l'autre, il demeure hanté par son désir de faire le bien, en aidant comme il le peut cette étrange créature de la nuit, puis en s'engageant en faveur d'une orpheline au point de vouloir débusquer les assassins de ses parents.

Busiek maintient le lecteur en état d'alerte tout en laissant le récit respirer régulièrement en montrant Bruce profiter de sa jeunesse, ses plaisirs (il est, comme il le reconnaît, bien né, séduisant, et il collectionne les aventures sans lendemain avec des filles). Comme un pas de côté, le jeune homme prend aussi la mesure de son entourage, en particulier de son oncle, qui est devenu son bras-droit en affaires, mais dont il a surtout compris que s'il ne l'a pas élevé, c'est parce qu'il était homosexuel, situation délicate à l'époque. En creux le personnage d' "Alfred" voit son attitude ainsi justifiée sur bien des plans : ainsi sa réticence à approuver l'investissement financier dans le projet de Martin ne relève pas du racisme, ayant accablé l'ingénieur noir, mais d'une méfiance confinant au réflexe dans la sphère publique (ne surtout pas attirer l'attention). C'est très finement suggéré.

Visuellement, le travail de John Paul Leon est toujours aussi impressionnant : son trait à la fois charbonneux et détaillé fait des merveilles dans les scènes avec la créature dont le quasi-mutisme renforce l'aspect inquiétant, et dont la brutalité est encore plus souligné. L'artiste parvient à exprimer la majesté inquiétante, la présence et la connaissance presque omniscientes de ce Batman alternatif en le réduisant pourtant à une silhouette opaque dont les yeux rouges renvoient à l'inspiration première de Bob Kane et Bill Finger, le Dracula de Bram Stoker.

Mais l'expressivité du récit ne s'arrête pas à sa dimension fantastique et Leon livre aussi des planches saisissantes avec Bruce dans des cadres plus banals mais superbement traités. Le dessinateur se permet même, comme Immonen le fit avec Superman : Secret Identity, des imitations plus vraies que nature de pages de comics rétro, parfois pour une planche pleine (comme celle qui ouvre l'épisode) ou quelques cases lors d'une scène poignante (l'arrivée de Robin Helgeland au Cornerstone). Les décors les plus ordinaires - un bureau d'entreprise, une salle des archives, une chambre, un salon, le hall d'une réception, les toits et les rues de la ville - sont l'occasion d'admirer le souci de réalisme sans jamais sacrifier l'atmosphère envoûtante créée par John Paul Leon.

Le coup de théâtre final relance totalement l'histoire et promet une nouvelle fois énormément pour la suite de cette aventure qui, entamée en cette fin 2017, se poursuivra en 2018 comme un événement.