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dimanche 13 novembre 2022

AMSTERDAM, de David O. Russell


Sept ans après Joy, David O. Russell revient enfin avec un nouveau long métrage : Amsterdam. Un film foisonnant, débridé, et pourtant inspiré de faits réels. Mais qui aura été un bide cuisant, malgré son scénario palpitant, drôle, épique, et son casting d'enfer. Une injustice.


1918. Pour prouver à ses riches beaux-parents sa valeur, Burt Berendsen part en France combattre durant la première guerre mondiale. Il est affecté au commandement d'un régiment de soldats noirs américains par le général Meekins et devient l'ami de Harold Woodsman, un des meneurs de ces troufions. Rapidement blessés, les deux hommes sont soignés par Valerie Voze, une infirmière excentrique qui collecte les éclats d'obus dans le corps de ses patients pour en faire des sculptures.


A la fin du conflit, les trois amis partent pour Amsterdam pour se remettre des atrocités qu'ils ont traversées. Harold et Valerie tombent amoureux, mais Burt veut rentrer en Amérique pour retrouver sa femme. Il est loin d'être accueilli en héros car il veut soigner les gueules cassées, ce qui déplaît à ses beaux-parents qui le fichent à la porte. Le sachant dans le besoin, Harold veut le rejoindre et ouvrir son cabinet d'avocat, mais Valerie se volatilise avant son départ.


15 ans plus tard, Harold et Burt n'ont plus jamais revu Valerie. Mais ils sont contactés par Elizabeth, la fille du général Meekins, qui veut qu'on pratique une autopsie sur son père revenu d'Europe et mort de façon suspecte durant le trajet. Burt examine le corps avec Irma St. Clair, une collègue, et découvre que Meekins a été empoisonné. Harold et Burt font part de ces conclusions à Elizabeth juste avant qu'un homme la pousse sous les roues d'une voiture et n'accuse les deux amis de l'avoir tuée. Ils prennent la fuite.


Traqués par la police, Harold et Burt cherchent à se disculper en trouvant qui les a recommandés à Elizabeth. Ils rappellent que, juste avant sa mort, Elizabeth a mentionné Tom Voze, un riche industriel du textile qui avait voulu rencontré son père en Allemagne. Ils réussissent à le voir, malgré la réticence de sa femme Libby, et découvrent que Valerie est sa soeur, résidant avec eux et soignée pour des troubles nerveux. Voze recommande à Burt et Harold de parler au général Dillenbeck, ami proche de Meekins, qui représente les vétérans.


Pendant que Burt tente de joindre Dillenbeck, Harold retourne voir Valerie. Ils repèrent l'homme qui a tué Elizabeth sortant de chez Tom et le suivent en ville jusqu'à une clinique privée qui pratique des stérilisations forcées sur des hommes et des femmes et appartient à une mystérieuse organisation, le Comité des Cinq. Ils s'enfuient pour rejoindre Burt à qui ils font part de leur découverte. Valerie insiste pour aller au Waldorf-Astoria parler à deux vieilles connaissances du temps passé à Amsterdam : Paul Canterbury et Henry Norcross, qui soupçonnent justement un coup d'Etat contre Franklin Delano Roosevelt par ce Comité des Cinq.


Quand enfin Dillenbeck accepte de recevoir chez lui Harold, Burt et Valerie, il leur explique qu'un homme vient régulièrement lui proposer une grosse somme d'argent pour convaincre les vétérans de participer à un opération militaire contre le gouvernement américain. Si les commanditaires de cette conspiration tiennent à rester anonymes, il ne fait pas de doute qu'il s'agit du Comité des Cinq. Pour les forcer à sortir de l'ombre, Dillenbeck accepte de prononcer le discours préécrit par l'émissaire au galas des anciens combattants que Burt organise. Norcross et Canterbury surperviseront la soirée pour procéder aux arrestations des comploteurs.


Le soir du gala, Voze et sa femme présentent Dillenbeck au Comité des Cinq dont ils font partie et qui veulent s'inspirer de la prise du pouvoir par Hitler en Allemagne et Mussolini en Italie pour  déloger Roosevelt. Le général feint d'abonder dans leur sens tandis que Valerie filme toute la scène. Mais une fois que Dillenbeck monte sur scène, il dénonce les conspirateurs, donnant le signal à Canterbury, Norcross et leurs agents pour les arrêter.
 

Ce coup de filet oblige cependant Valerie et Harold à quitter le pays. Mais Burt choisit de rester pour refaire sa vie avec Irma St. Clair. Dillenbeck déposera devant une commission du congrès mais les membres du Comité des Cinq disparaîtront dans la nature avant leur procès.

David O. Russell est un drôle de bonhomme : en 1999, il tourne Les Rois du Désert, film de guerre inspiré de faits réels, avec George Clooney. Mais la star fera la promotition du film à reculons, avouant des relations de travail très conflictuels avec le réalisateur. Depuis, une sale réputation colle aux basques de Russell et il lui faudra attendre le triomphe de Happiness Therapy en 2012 (qui vaudra l'Oscar de la meilleure actrice à Jennifer Lawrence) pour être réhabilité à Hollywood.

A partir de là, les acteurs se battent pour tourner sous sa direction, même en sachant qu'il est exigeant avec eux. Christian Bale et Jennifer Lawrence louent les qualités de cet auteur complet qui écrit des rôles bigger than life à ses stars. Pourtant, Russell ne renouera plus avec les cîmes au box office de Happiness Therapy, malgré les mérites de American Bluff et Joy.

Il aura donc fallu attendre sept ans pour qu'il revienne derrière la caméra pour un nouvel opus encore plus ambitieux et échevelé. Amsterdam s'inspire de faits réels encore une fois (comme Les Rois du Désert, American Bluff, Joy), le complot dît du Comité du Dollar Solide (Business Plot) fomenté en 1933 par des nationalistes américains pour évincer Franklin Delano Roosevelt et instaurer une dictature inspirée de celles de Hitler et Mussolini.

Cette histoire méconnue fournit à Russell la matière pour une vraie fresque de 2h 15 menée sur un train d'enfer. En regardant le film, on a souvent l'impression que le cinéaste cherche à noyer le poisson en multpliant les péripéties périphériques et en alignant un acteur connu pour chaque rôle, y compris le plus petit.

Avec quelques-uns, comme Wes Anderson, Quentin Tarantino, David O. Russell est un des rares cinéastes actuels à attirer autant de grands noms pour parfois de simples caméos. Cela se retourne parfois un peu contre ses films car le spectateur attend forcément un figurant prestigieux en soutien des rôles principaux et finit par moins voir les personnages que les vedettes qui les incarnent. Mais il serait ingrat de reprocher à Russell sa distribution étincelante, d'autant qu'il dirige chacun avec le même souci, jamais pour laisser à quiconque le plaisir égoïste et égotiste de faire son numéro.

Et puis, donc, derrière ces apparats, il y a un récit qui file vite et qui est finalement facile à assimiler. Burt, Harold et Valerie sont trois amis à la vie, à la mort, qui se sont rencontrés dans les conditions les plus abominables. Comme dans un film d'Hitchcock, ils sont précipités dans une intrigue d'espionnage où ils font figures de coupables idéaux mais le spectateur sait qu'ils sont innocents. On n'a donc aucun mal à sympathiser avec eux et à espérer qu'ils s'en sortent, même si les élements jouent contre eux, qu'il s'agit de David contre Goliath.

L'intrigue s'égare parfois mais retombe toujours sur ses pieds. Il y a une folie quasi-fellinienne dans ce film, qui se permet tout, avec des mouvements de caméra virtuoses, des dialogues virevoltants, des embardées narratives complètement délirantes. Qui prend son temps puis accélère subitement. Qui conjugue hédonisme et improvisation européens (toute la séquence, magique, à Amsterdam) et grand spectacle hollywoodien (le final au gala, véritable tour de force, parfaitement minuté). Visuellement, ke film est horriblement beau, avec son défilé de gueules cassées dont Russell prend le parti, osé, d'en rire plus que de chercher à tirer des larmes, de personnages lunaires embarqués dans une aventure qui les dépasse mais qui se dépassent pour en sortir. C'est euphorisant, tout sauf sobre.

Et c'est peut-être ce qui explique que Amsterdam se soit ramassé. Car il faut accepter cette exubérance, ce flot d'informations, cette histoire tentaculaire et improbable (même si elle est vraie), ce casting de malade. Si on ne tolère pas cet côté ovni, alors Amsterdam peut vite être fatigant, lassant. Mais pour ma part, c'est un régal, une sorte d'anomalie joyeuse, bordélique, au milieu de productions formatées. Avec un vrai souffle.

Il en faut pour mener un tel nombre de stars : Rami Malek, Anya Taylor-Joy, Matthias Schoenearts, Alessandro Nivola, Mike Myers, Michael Shannon, Zoe Saldana, et ça, ce ne sont que les seconds rôles ! Russell offre même un petit rôle à la chanteuse Taylor Swift, qui est épatante.

Mais le trio majeur de Amsterdam est formé par trois acteurs au top. Moi qui ne suis pas un fan de Christian Bale, il n'y a que chez Russell que je le trouve bon. Le cinéaste arrive comme nul autre à le rendre drôle et à exploiter son jeu basé sur la performance physique (ici, il joue un médecin borgne et toxico) pour que cela ne cannibalise pas le film. John David Washington est excellent aussi, beaucoup plus sobre, et c'est justement par ce contraste que son duo avec Bale fonctionne si bien. Enfin Margot Robbie (brune ici) est elle aussi meilleure qu'ailleurs : son personnage est foldingue, ce qui fait craindre à une redîte de sa Harley Quinn, sauf qu'elle n'est pas en roue libre et surtout soutenue par deux partenaires de haut niveau (on peut d'ailleurs imaginer que si Jennifer Lawrence avait été dispo, Russell l'aurait choisi une nouvelle fois et cela aurait sans doute abouti à une autre interprétation, mais c'est une autre histoire). Ces trois-là sont en tout cas extrêment attachants, marrants, mémorables.

Russell rebondira-t-il après cet échec commecial ? Tant qu'il aura le soutien d'acteurs bankables, sans doute. La question est plutôt de savoir quand il trouvera un projet qui le motivera suffisamment et comblera les stars prêtes à s'investir pour lui. Il serait très dommage que ce réalisateur en reste là.

lundi 31 octobre 2022

MALCOLM & MARIE, de Sam Levinson


Disponible sur Netflix depuis Février 2021, Malcolm & Marie est le troisième long métrage de Sam Levinson, plus connu pour être showrunner de la série Euphoria. Il retrouve d'ailleurs à cette occasion Zendaya, dont il a fait une vedette dans la production HBO et lui associe John David Washington, révélé par Tenet (de Christopher Nolan) pour un drame en temps réel et en huis-clos. Le résultat est intense, un poil nombriliste, mais somptueux visuellement.


Malcolm Elliot, Cinéaste, rentre de la première de son long métrage acclamé où l'a accompagné Marie Jones, sa fiancée. Encore sur son nuage, il remarque cependant rapidement que Marie boude et lui demande pourquoi. Elle lui explique qu'il a remercié tout le monde sauf elle en présentant son film.


Voyant que cela la trouble plus que prévu, Malcolm l'écoute développer ses récriminations. Marie estime que le film s'inspirant largement de sa vie d'ancienne toxicomane, elle méritait d'être créditée. Malcolm voit les choses différemment en affirmant que son héroïne, Imani, est la synthèse de plusieurs filles avec lesquelles il est sorti auparavant. Marie insiste en affirmant qu'il n'aurait pas été capable d'écrire son scénarion sans l'avoir connue, elle, et son parcours chaotique. Malcolm trouve qu'elle sur-réagit et pense qu'en vérité elle est jalouse de Cynthia, l'actrice qui interprète Imani, alors qu'elle a renoncé à devenir comédienne par paresse.


Le ton monte. Marie considère comme un médiocre profiteur, incapable d'imaginer une histoire sans puiser dans la vie des autres. Vexé, il devient agressif et énumère ses relations passées pour prouver que la matière de son scénario provient de plusieurs sources, en soulignant qu'il a davantage sauvé Marie qu'elle ne l'a inspiré. Après avoir pris un bain, Marie sort fumer à l'extérieur de la maison. Quand elle revient, elle trouve Malcolm déchaîné car la première critique du film vient de paraître sur le Net et met en avant sa complaisance à montrer la souffrance d'une femme et le racisme systémique. Or il a tout fait pour ne pas signer une oeuvre politique et veut s'imposer comme un cinéaste dont la couleur de peau ne compterait pas.


Marie relève que la critique dit aussi que le film est un chef d'oeuvre et se moque gentiment du fait que Malcolm préfère ne retenir que les points qui le dérangent plutôt que les compliments. Il se calme et rit de son emportement. Ils commencent à s'étreindre mais Marie relance le débat et demande à Malcolm pourquoi il ne l'a pas choisie pour jouer Imani à laquelle elle affirme qu'elle aurait donné plus d'authenticité. Après s'être mutuellement accusés d'égocentrisme, Marie saisit un couteau avec lequel elle menace de se trancher la gorge, avouant qu'elle se drogue à nouveau et qu'elle couche avec les amis de Malcolm pour payer sa came. En fait, elle joue la comédie pour prouver son talent et Malcolm reconnaît, hébété, qu'il a eu peut-être tort.


Malcolm retrouve Marie dans leur chambre où, une dernière fois, elle revient sur ses remerciements et le fait qu'il l'a oubliée. Il aurait pu/dû le faire, sachant qu'ils se soutiennent l'un l'autre et que c'est bien elle qui a inspiré son film. Malcolm, bouleversé, ne peut que s'excuser et lui dire qu'il l'aime. Ils se mettent au lit, sans un mot.


Au matin, Malcolm se réveille. Marie n'est plus à ses côtés. Il se lève et la cherche dans la maison. Il en sort et la rejoint dehors, sans savoir si leur couple aura résisté à cette nuit agitée.

La semaine dernière, j'écrivais une critique du film Tromperie de Arnaud Desplechin en soulignant sa théâtralité qui, paradoxalement, en faisait un long métrage très vivant, très fort, porté par ses acteurs (son actrice principale surtout). Sans l'avoir prémédité, c'est à peu près le même constat qui s'impose avec Malcolm & Marie.

Fils du cinéaste Barry Levinson (Rain Man), Sam Levinson s'est fait remarquer pour son brûlot Assassination Nation, son deuxième long métrage un peu trop artificiel pour être honnête, puis en qualité de showrunner pour la série Euphoria (dont je n'ai toujours pas eu le temps de voir la saison 2). Cette production HBO a révélé une quantité incroyable de jeunes actrices, qui, pour certaines, semblent promises à de belles carrières, comme Sydney Sweeney (future nouvelle Barbarella au cinéma).

Mais la vraie révélation d'Euphoria reste Zendaya Coleman, dont le rôle de Jules lui a valu deux Emmy Awards, une prouesse car elle reste la plus jeune récipiendaire du trophée. Egérie de grandes marques, récupérée par le MCU (elle joue MJ, la fiancée de Spider-Man), traquée par les tabloids pour son couple (qu'elle forme avec Tom Holland, alias Spidey), la jeune actrice en impose par son charisme, son élégance et sa jeunesse.

Il était donc naturel que Levinson lui écrive un film pour montrer sa puissance de jeu et effectivement, Malcolm & Marie est un écrin pour Zendaya, qui livre une prestation exceptionnelle. Dans la peau de cette jeune femme en couple avec un metteur en scène, elle est quasiment de tous les plans, et même quand elle n'apparaît pas à l'image, elle hante chaque plan avec une intensité phénoménale.

Le scénario est une sorte d'exercice de style : l'action se déroule en temps réel, dans le huis-clos d'une superbe villa, après la première d'un film dont le réalisateur a oublié de remercier sa compagne lors de sa présentation. Celle-ci le prend très mal car elle a inspiré le sujet du long métrage : ancienne toxico, Imani, l'héroïne, lui ressemble come un double, mais elle n'a eu ni le rôle ni la reconnaissance.

Très vite, le ton monte. Et Levinson se garde bien d'épargner ce couple. Chacun a ses défauts et avance des arguments spécieux, que l'autre prend un plaisir vache à démolir pour faire valoir ses propres arguments. Marie traite Malcolm de médiocre, de vampire. Malcolm s'emploie à briser Marie en lui énumérant toutes les femmes avec lesquelles il a eues une relation et à qui il reconnaît avoir pris des traits de personnalité transférés à Imani. Plus tard, le dialogue se prolonge sur le thème de l'égocentrisme, de la (dé)possession, de la jalousie, de l'ingratitude.

C'est là que Levinson atteint ses limites. Car s'il a le courage de s'autoportraiturer en cinéaste bourgeois (comme lui, Malcolm est issu d'un milieu aisé et parle d'une misère sociale qu'il n'a pas connue), si son double à l'écran est volontiers odieux, arrogant, blessant, c'est aussi quelqu'un qui, in fine, écrase une larme de contrition devant la femme qu'il aime, à qui il doit son récent succès, qui a le courage de le remettre à sa place, de le consoler malgré ses travers. Au fond, Levinson via Malcolm semble dire au spectateur qu'il n'est donc pas si méchant, qu'il est un artiste qui souffre, en premier lieu des critiques qui ne le comprennent pas, qui veulent le réduire à une étiquette, un cliché alors que lui n'aspire qu'à faire des films sans que ses origines ne s'interposent entre le public et son oeuvre.

Malgré tous ses efforts, Levinson excuse Malcolm mais donne le point du match à Marie, car il ne se résoud pas à défaire Zendaya/Marie. On a alors la désagréable impression que tout se dénoue sur un nul, alors que Marie a réussi, de manière bouleversante, à l'emporter, non pas parce qu'elle est jalouse, capricieuse, vexée, mais bien parce qu'elle aime un homme et lui pardonne de s'être servi d'elle. Lui n'a qu'un "je suis désolé, je t'aime" à lui répondre en fin de compte : il s'en tire bien. Trop bien ?

Face à la tornade Zendaya, aussi explosive dans la colère que subtile et poignante dans la conclusion, John David Washington rame parfois pour ne pas se faire balayer par sa partenaire. Il choisit d'interpréter Malcolm avec sobriété la plupart du temps, après un début plus cabotin (souligné par une mise en scène trop démonstrative, à coup de plans-séquences). Le fils de Denzel Washington est un comédien intéressant, et plutôt humble, prenant conscience que lui comme son personnage vont être battus à plate couture, même si Levinson le dirige en le désirant plus conquérant, plus agressif. Ce qui produit un décalage bizarre.

On retiendra en outre que visuellement le film est sompteux. Tournée en noir et blanc, il est photographié par Marceli Rév qui met en valeur les carnations des deux acteurs, Washington plus ténébreux que Zendaya, plus musclé aussi (c'est une vraie liane, féline, forte sous cette allure fragile), évoluant dans cette villa qui ressemble à un décor aussi irréel que celle d'un film (même s'il ne s'agit pas d'un décor créé pour le film).

Malcolm & Marie est une expérience assez électrique, parfois trop maniériste et narcissique, mais transcendée par ses deux interprètes et sa photo éblouissante.

mardi 2 novembre 2021

BLACKkKLANSMAN, de Spike Lee


Grand Prix du Festival de Cannes en 2018, Blackkklansman a marqué le retour au premier plan de son réalisateur, Spike Lee, après des années d'échecs critique et publics (son précédent hit fut The Inside Man, en 2008). Ce n'est que justice car le cinéaste en s'inspirant d'une étonnante histoire vraie livre un de ses "joints" les plus aboutis, une comédie très grinçante sur le racisme qui rencontra un écho troublant avec la gouvernance Trump.


1972. Colorado Springs. Ron Stallworth est le premier noir à intégrer la police mais on le cantonne aux archives où il doit subir le racisme de certains collègues. Il ose demander à ses supérieurs un nouveau poste et on lui confie alors une mission d'infiltration dans un meeting donné par un activiste des droits civiques, Kwame Ture (alias Stockely Carmichael) de passage en ville. Sur place, Ron aborde Patrice Dumas, la responsable des étudiants venus assister au discours. Plus tard, le même soir, elle est, avec Ture, arrêtée par l'officier Landers qui les menace ouvertement s'ils prolongent leur séjour ici.


Jugé compétent par sa hiérarchie, Ron est affecté aux Renseignements mais il s'y ennuie. Il téléphone alors à la branche locale du Ku Klux Klan en se faisant passer au téléphone pour un blanc raciste désireux de grossir leurs rangs. Son interlocuteur, Walter Breachway, lui donne rendez-vous. Ron demande alors à son collègue Flip Zimmerman de jouer son rôle et c'est ainsi que ce dernier rencontre Breachway et son adjoint, Felix Kendrickson, qui se méfie de lui. Les hommes évoquent un projet terroriste futur.


Cela suffit à Ron pour convaincre ses supérieurs de poursuivre l'enquête suivant le même stratagème. Pour obtenir une carte de membre du Klan, Ron contacte David Duke, le président de l'organisation, qui apprécie son zèle. Mais Zimmerman, lui, est toujours considéré avec perplexité par Kendrickson qui le soupçonne d'être un juif. Breachway calme le jeu. Ron revoit Patrice en essayant de la convaincre que tous les policiers ne sont pas racistes, mais elle n'en démord pas et espère que les noirs finiront pas se rebeller contre ceux qui les persécutent, quitte à prendre les armes. Le travail de Ron attire l'attention du FBI dont un agent le rencontre pour le prévenir que deux militaires appartiennent à la branche locale du KKK et pourraient fournir des armes et des explosifs.


David Duke se déplace à Colorado Springs pour l'intronisation de Stallworth/Zimmerman. Mais le leader ayant reçu des menaces de mort, la police lui octroie une protection et c'est Ron qui est désigné pour cela. Il en profite pour couvrir aussi Zimmerman qu'un des amis de Kendrickson identifie comme le policier qui l'a arrêté quelque temps auparavant. Lorsque, au cours du dîner qui suit, Ron remarque que Kendrickson et deux de ses acolytes s'absentent à la suite de Connie, la femme de Felix, il le suit, craignant qu'ils n'en profitent pour commettre leur attentat.


Ron réussit à arrêter Connie missionnée pour déposer une bombe devant le domicile de Patrice. L'explosion ne la touche pas mais tue Kendrickson et ses deux acolytes. De retour au poste, Zimmerman et Ron apprennent par leurs supérieurs que, suite à des coupes budgétaires, leur enquête est annulée et l'affaire classée. Ils savourent quand même leur succès quand Ron téléphone à Duke pour lui révèler qu'il l'a mystifié depuis le début.


Plus tard, Ron et Zimmerman tendent un piège pour faire arrêter Landers qui avait menacé Patrice. Celle-ci, toutefois, avoue à Ron qu'elle ne peut pas vivre avec un flic lorsque, depuis la fenêtre de son appartement, ils aperçoivent une croix en feu.... En 2017, à Charlottesville, une voiture-bélier fonce dans un cortège de manifestants anti-racistes et tue une assistante juridique, Heather Heyer, 32 ans. Le Président Donald Trump ne condamnera pas l'auteur de l'agression ni les contre-manifestants brandissant des drapeaux sudistes.

La carrière de Spike Lee est celle d'un cinéaste militant. Il s'est engagé publiquement dans ses oeuvres contre le racisme systémique subi par la communauté noire américaine, parfois avec virtuosité (Do The Right Thing), parfois avec maladresse (en s'insurgeant contre Michael Mann, un blanc, qui a filmé le biopic Ali, avec Will Smith). Mais on peut lui reconnaître une constance dans le discours, cash, sans concessions.

Malgré tout, au fil des longs métrages, son aura a terni. Des échecs cuisants au box office l'ont empêché de mener à bien des projets qui lui étaient cher. Il a aussi sûrement dû payer pour des déclarations à l'emporte-pièce, se mettant à dos des confrères qui n'avaient contre lui, s'enfermant dans une réthorique trop radicale. Et certains de ses interprètes fétiches (comme Denzel Washington) sont aussi allé voir ailleurs, ne pouvant attendre qu'il ait bouclé ses budgets.

Quand Blackkklsman est sorti, cela faisait dix ans que Spike Lee n'avait pas connu de vrais hits, depuis le polar The Inside Man, une série B jubilatoire, un heist movie jubilatoire mais impersonnel au possible. Son salut, le cinéaste l'a dû au réalisateur Jordan Peele et à la maison de production indépendante Blumhouse Productions, spécialisée dans les films d'horreur, tous deux admirateurs de longue date.

Avec les scénaristes Charlie Wachtel, David Rabinowitz et Kevin Willwott, Spike Lee a retrouvé l'inspiration dans l'autobiographie de Ron Stallworth, J'ai infiltré le Ku Klux Klan. Un récit ahurissant sur un flic noir qui s'est fait passer pour un type raciste incarné par un collègue juif qui rencontra David Duke, le "Great Wizard" de l'Organisation en 1972. Mais Blackkklansman n'est pas un biopic ni un film-dossier et c'est ce qui fait sa qualité.

En effet, Lee en a tiré une comédie grinçante, très noire, et glaçante, en insistant sur le stratagème de Stallworth pour pièger une bande de rednecks rêvant de révolution suprémaciste mais refusant de s'afficher en robe et cagoule blanche du KKK pour dédiaboliser leur organisation. Que l'on soit américain ou français, cela évoque forcément quelque chose - chez nous, le FN/RN de la famille Le Pen, l'extrême-droite qui veut se faire passer pour un mouvement politique démocratique et républicain mais peine à se débarrasser de son vrai visage, en continuant à frayer avec des groupuscules identitaires et des leaders européens xénophobes. Aux Etats-Unis, le constat est encore plus accablant puisque, quand le film est sorti, Donald Trump était Président et, suite à de nombreux débordements provoqués par des nationalistes, se refusait à les condamner, préférant affirmer qu'il y avait de braves gens même du côté des pires raclures racistes.

Mais le film évite de tomber dans le piège de l'indignation facile ou de la leçon de morale. En osant être parfois drôle, grâce à la combine jubilatoire de Stallworth, il souligne le grotesque de la situation et le pathétique de ces suprémacistes, dont les bombes finiront par leur péter au nez. Le KKK, ce sont des clowns en robes et cagoules blanches qui brûlent des croix, participent à des cérémonies rituelles et affirment que l'holocauste n'a pas eu lieu en expliquant qu'il s'agit d'un énorme coup monté des juifs pour culpabiliser la terre entière. Mais quand Zimmerman, pour répliquer à Kendrickson, antimsémite et négationniste absolu, lui explique qu'au contraire l'holocauste est un coup de génie car elle a industriellement débarrassé la Terre de millions de "youpins", il lui rabat le caquet.

Il faut accepter ce second degré ravageur pour entrer dans le film. Mais Lee prend aussi le temps de construire une scène admirable et terrifiante en montrant en parallèle une réunion du Klan et une d'étudiants noirs en présence d'un vieil homme (campé par la légende Harry Belafonte) qui leur raconte comment le lynchage abominable de son jeune ami a inspiré le film Naissance d'une Nation de D.W. Griffith, qui sera même projeté à la Maison-Blanche et encensé par le Président américain de l'époque, Woodrow Wilson. Là, on ne rit plus du tout, on a la gorge serrée. Et lorsque le film s'achève sur les images d'archives des émeutes de Charlottesville en 2017, avec la mort de Heather Heyer, écrasée apr une voiture-belier, lors d'une manifestation anti-raciste, que Trump refusera de condamner, le constat est accablant.

Mis en scène avec énergie et sobriété, le film ne cède jamais à l'esprit de revanche. Lee s'appuie sur les personnages de Stallworth et de Patrice Dumas, une étudiante engagée, pour équilibrer son propos qui ne fait pas l'erreur de mettre tous les flics dans le même panier mais appelle les noirs et les blancs à refuser toute violence raciste, à engager un débat et des actions de fond sur les forces de sécurité et contre la ségrégation. Le chemin est encore long mais Lee ne semble pas s'y résigner, il veut croire en de meilleurs lendemains. Et qui sait, avec le retour des Démocrates au pouvoir, et après d'autres drames comme celui de George Floyd (étouffé par un flic lors d'un contrôle de police), peut-être qu'une prise de conscience va vraiment avoir lieu...

Le casting est impeccable. Le duo formé par John David Washington, bien plus dynamique que dans Tenet (où visiblement l'intrigue et la direction d'acteurs l'ont trop bridé), et Adam Driver, placide et épatant comme toujours, est pour beaucoup dans la réussite du projet. Blackkklansman est aussi un formidable buddy movie grâce à eux. Laura Harrier est magnifique, à tous points de vue. Et Topher Grace compose un David Duke aussi méprisable qu'idiot avec talent. Mention aussi à Jasper Pääkkönen, effrayant dans le rôle de Kendrickson.

Restez bien jusqu'à la fin du génrique pour partir avec un superbe blues interprété par Prince. C'est la cerise sur le gâteau de cet excellent Spike Lee Joint.