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jeudi 26 mai 2022

HELLBOY AND THE B.P.R.D. : NIGHT OF THE CYCLOPS, de Mike Mignola et Olivier Vatine


Et on en arrive au n° de Hellboy and the B.P.R.D. sorti cette semaine. Night of the Cyclops est un mini-événement puisque Mike Mignola, qui a écrit seul le scénarion de ce one-shot, en a confié les dessins au français Olivier Vatine. Artiste trop rare, celui-ci doit être (corrigez-moi si je me trompe) le premier de nos compatriotes à s'illustrer sur le détective du paranormal. Et le résultat est à la hauteur des espérances.



Thessalie, Grèce. 1962. Après avoir arrêté un minotaure, Hellboy laisse l'agent Dryades l'embarquer pour aller visiter les environs. Il fait une chute dans une crevasse en suivant une chèvre et rencontre alors Aelita.
 

Celle-ci le prend pour Egipan, associé au dieu Pan, et le mène à sa mère, Sybil, qui lui explique comment, parce que Eros, envoyé par Aphrodite, jalouse de Aelita, a provoqué la malédiction sur leur peuple.


Victime des ravages d'un cyclope, tous comptent sur Hellboy pour les en débarrasser. Mais le monstre, gigantesque, n'est pas facile à vaincre. Et, même une fois terrassé, les ennuis continuent avec l'apparition d'Aphrodite et Eros.


Toujours furieuse, la déesse exige que Eros renonce à son amour pour Aelita. Il s'exécute en tirant une flêche en or sur Hellboy...

Celui-ci, je l'avais noté sur mes tablettes depuis son annonce : pensez, Olivier Vatine dessine un one-shot de Hellboy and the B.P.R.D.  ! Immanquable ! Et avec Mike Mignola seul au scénario ! C'était certain que ça allait être beau et bon. Et c'est bien le cas.

L'action de cette histoire se situe au début des années 60 en Grèce. Le décor est déjà atypique car, après les histoires de maisons hantées que j'ai critiquées récemment, on est là à Thessalie, en plein soleil, loin de tout. Hellboy vient d'appréhender un minotaure - la routine, quoi - le confie à l'agent Dryades du BPRD. Lui reste sur place pour visiter les environs car on devine qu'il ressent quelque chose de spécial sans savoir le nommer. Il ne se doute pas à quel point, effectivement, ce qui l'attend est renversant.

Mignola, cette fois, abandonne toute ironie et nous embarque dans une aventure dépaysante et poétique, avec de nombreuses allusions mythologiques. Mais ici pas de Grands Anciens à la H.P. Lovecraft, pas d'horreur, plutôt une échappée belle, avec quelques péripéties spectaculaires, de la romance aussi.

En voulant attraper une chêvre dont il est persuadé qu'elle lui a parlé, Hellboy fait une chute impressionnante mais à laquelle il survit sans problèmes (le démon a la peau dure et la carapace forgée). Il découvre que la chèvre est devenue une faune séduisante, qui se balade dans le plus simple appareil et qui s'appelle Aelita. Le paysage a également complètement changé pour faire place à un coin de nature paradisiaque. Sauf que cet éden est menacé...

La colère jalouse d'Aphrodite, la romance entre Eros et Aelita, un cyclope : tout s'enchaîne alors à vive allure. Mignola appuie sur l'accélérateur sans pourtant bâcler : son récit est fascinant, dramatique aussi, mais malgré tout empreint d'une sorte de béatitude grâce à la somptuosité des planches d'Olivier Vatine. Ce dernier fait des merveilles : il n'a pas besoin de grand-chose pour planter un cadre (une magnifique double page) et orne les cases de la largeur de la bande d'une frise pour renvoyer à l'imagerie des illustrations antiques. 

Il faut aussi ajouter que, chose rarissime, Dave Stewart a cédé sa place de coloriste au français qui s'acquitte de la charge avec une maestria folle.

On suspend souvent sa lecture pour le simple plaisir de contempler les vignettes, d'apprécier la composition générale des planches. Vatine n'utilise pas beaucoup de cases, il a une narration très aérée, et aucun cadre n'est chargé en informations graphiques. Le trait est fluide, élégant. C'est un enchantement.

Lorsque paraît le cyclope, Mignola emballe l'histoire dans une suite de scènes spectaculaires où le sens du découpage de Vatine rend tout encore plus dynamique. Le combat, déséquilibré, entre le monstre et Hellboy s'achève avec une châtiment qui renvoie à la manière dont Ulysse s'était débarrassé de Polyphème dans L'Odyssée.

Mais le meilleur reste à venir avec le retour d'Aphrodite que Vatine représente dans toute sa grandeur et sa majesté terribles. Lorsqu'elle va écraser Hellboy et Aelita sous son pied, l'artiste fait sentir tout le poids de la géante en montrant progressivement que le couple s'enfonce dans le sable tandis que Eros tente de la raisonner. Il consent à un cruel sacrifice pour qu'elle épargne les malheureux qu'elle a autrefois maudit.

L'épisode se conclut de manière troublante. Presque une pirouette. Tout est allé très vite mais le lecteur comme Hellboy se demande si c'était un rêve. Mignola ne répond pas à cette interrogation, intelligemment il laisse à chacun le soin de se faire un avis. Mais avec Vatine, il nous a conviés à une des plus belles aventures de Hellboy (le BPRD a été singulièrement absent, comme souvent en fait dans ces nouvelles).

mercredi 25 mai 2022

HELLBOY AND THE B.P.R.D. : THE SECRET OF CHESBRO HOUSE, de Mike Mignola, Christopher Golden et Shawn McManus


Hellboy and the B.P.R.D. : The Secret of Chesbro House est une histoire complète en deux parties. Mike Mignola l'a co-écrite avec Christopher Golden et en a confié les dessins à Shawn McManus. Une nouvelle fois, il est question d'une maison hantée et de secrets de famille bien flippants : on est donc en terrain connu. Mais c'est efficacement mené et superbement mis en images.


New Paltz, Etat de de New York. 1983. Hellboy rejoint dans la maison de feu Peter Chesbro Mme Helen Zemprelli, une spirite, et Carter Stroud, l'héritier, avec sa fiancée, Serena Wilkins.


Ils sont rejoints par Nigel, le gardien, qui revient sur la mort de Sarah, tuée par son père, Peter, dont le fantôme hante l'endroit. Il aurait caché le corps de sa fille et son trésor dans une pièce secrète.
 

Nigel parti, Helen commence une séance pour contacter l'esprit de Sarah afin qu'elle connaisse enfin le repos éternel. Mais c'est le fantôle de Peter, son père, qui apparaît. Hellboy intervient.


Le spectre de Sarah apparaît ensuite et semble possédée par une force inconnue... (Fin de la première partie.)


On enchaîne avec la suite et fin de cette histoire à réveiller les morts sans attendre.


Consumée par l'effort requis pour invoquer les morts, Helen a le temps de montrer le passé à Hellboy qui découvre que Peter Chesbro a effectivement tué sa fille en en faisant la mère porteuse d'un démon.


Helen meurt. Carter se carapate en direction du sous-sol, guidé par le crâne de son aïeul comme l'indique Serena à Hellboy, qui part à sa poursuite.


Attiré par le trésor qui se cacherait dans la chambre où Sarah fut sacrifié, Carter suivi par Hellboy découvrent un oeuf qui éclot et dont sort une bestiole monstrueuse et enragée.


Carter s'enfuit mais la maison prend feu et il périt écrasé par un lustre. Hellboy se débarrasse du monstre et quitte la demeure pour retrouver Serena qui a suivi son conseil d'en sortir.

Hier, je vous ai parlé du one-shot The Seven Wives Club, dans lequel Mike Mignola et Adam Hughes s'amusaient déjà avec le cliché de la maison hantée. On retrouve ce motif au coeur de The Secret onf the Chesbro House, un diptyque co-écrit par Mignola et Christopher Golden.

Cela vient confirmer ce que je disais la veille quand j'indiquai que Hellboy and the B.P.R.D. répétait volontiers une formule éprouvée. C'est ce qui rend l'entreprise à la fois un brin facile et en même toujours divertissante, comme autant de variations sur le même thème.

En vérité, comme pour The Seven Wives Club, Mignola s'amuse avec son univers et son héros. Il se le permet car il s'agit ici encore d'un Hellboy en formation et non du héros qui agira sans sa série solo dans des aventures beaucoup plus épiques et dramatiques. 

Hellboy est en effet encore jeune, même s'il est difficile de lui donner un âge précis. Il a déjà son petit caractère, mais ce n'est pas une créature achevée, un détective du paranormal aguerri et quelque peu blasé. A cet égard, la première scène qu'il partage avec la spirite Helen Zemprelli est éloquente puisqu'elle est une femme représentée dans sa maturité et qui cerne déjà le Hellboy à venir, suggérant même la violence qui couve en lui et qui ne demande qu'à s'exprimer. On voit à quel point ces réflexions mettent mal à l'aise le démon.

Tout comme il n'est pas tranquille dans cette grande maison décorée de portraits de Peter Chesbro et sa fille Sarah qu'il aurait tuée, la condamnant à ne jamais connaître le repos. Hellboy distribue les rôles en disant qu'il est "les muscles" et Helen Zemprelli "la médium", autrement dit lui s'occupe de cogner et elle de penser. Niveau psychologiue, c'est élémentaire, mais plus fouillé que dans The Seven Wives Club.

L'histoire se complète avec un casting de seconds rôles aussi fouillés : il y a Carter, l'héritier de la maison dont il jouira seulement s'il réussit à apaiser le fantôme de Sarah et qui recevra un joli pactole avec lequel il a promis à sa fiancée, Serena, un beau voyage exotique. Et puis il y a Nigel, le gardien de la maison, un petit bonhomme aux yeux vairons, à la trogne inquiétante, dont les récits sur les soirées dépravées des enfants de Peter Chesbro contribuent à établir une ambiance défintivement flippante. Tout est en place pour que la nuit soit bien agitée...

Et on n'est pas déçu, entre une séance de spiritisme, un monstre dans le sous-sol,, la révélation sur la triste fin de Sarah Chesbro, et la chute de la maison. La mission est un échec pour Hellboy compte tenu des pertes enregistrées, mais le lecteur a eu son compte d'émotions fortes tout ne souriant franchement devant cette succession de péripéties grand-guignolesques. Mignola et Golden ont enfilé les clichés comme des perles avec l'envie manifeste de se moquer d'eux-mêmes et de la série : c'est en cela que ces petites histoires sont si savoureuses, alors que dans les titres Hellboy et B.P.R.D., le ton est beaucoup plus grave.

Shawn McManus est un artiste méconnu mais que j'apprécie beaucoup et que j'aimerai lire plus souvent. Jusqu'à présent, j'ai surtout pu en profiter dans Fables, où il a signé des chapitres annexes. Il a un style très expressif, que le coloriste Dave Stewart met magnifiquement en valeur, comme d'havitude sans empiéter sur son trait et son encrage mais en le réhaussant de nuances parfaites (voir la scène de la séance de spiritisme notamment).

Ce qui est intéressant avec ces artistes invités à s'exercer sur Hellboy, de Alex Maleev à Adam Hughes en pensant par Paolo Rivera ou Stephen Green et Matt Smith, c'est que chacun peut animer le démon à sa manière. Il y a certes un cahier des charges et Mignola n'hésite pas à suggérer (fortement) certains éléments (en particulier au niveau des décors et du design des monstres), mais sinon, chacun est libre d'investir Hellboy comme il le souhaite.

Mc Manus tire Hellboy vers une sorte de cartoon très soigné. Son goût pour les trognes est évident et le détective du paranormal est une créature fabuleuse à cet égard pour le représenter en soulignant ses mimiques. Ainsi, il est amusant de le voir sursauter quand Mme Zemprelli le surprend alors qu'il rôde dans la maison au tout début, un peu comme si le loup avait peur de la biche. Plus tard, quand les fantômes apparaîtront, Hellboy se montrera encore plus nerveux, frappant dans le vide comme s'il espérait en finir sans se rendre compte que cela ne règlera rien. Par contre, une fois face au monstre du sous-sol, il aura matière à se passer les nerfs sans se retenir.

Mais avec les autrs personnages, McManus a aussi un beau terrain de jeu et il a visiblement pris plaisir à donner à chacun un visage et des attitudes que son dessin ne flatte pas. Carter est une sorte de bellâtre surtout attiré par l'argent et n'hésitant pas, dans la confusion, à planter sa fiancée, tandis que celle-ci se montre à la fois dubitative et impressionnable. Helen Zemprelli se distingue par sa classe complètement décalée (on la croirait sortie d'un film noir des années 50 dans cette intrigue datée de 1983), porte cigarette, fourrure, bibi sur la tête, tailleur super chic. Et ne parlons pas de l'affreux Nigel, avec son regard torve, son sourire glaçant, et sa petite taille qui fait penser davantage à celle d'un gnome qu'à celle d'un humain.

McManus, enfin, dessine des décors incroyablement détaillés : le mobilier de la maison, chaque mur, les escaliers en colimaçon, la chambre secrète, tout témoigne d'une recherche bluffante pour faire de cet endroit l'archétype parfait de la maison hantée, autrefois bourgeoise, aujourd'hui abandonnée mais entretenue. On a presque de la peine de la voir partir en fumée, comme on pourrait regretter d'entamer un beau gâteau.

Hellboy and the BPRD : The Secret of Chesbro House est un délice dans le genre de l'épouvante parodique. A savourer pour tous les fans d'Hellboy, mais pas qu'eux. 

mardi 24 mai 2022

HELLBOY AND THE B.P.R.D. : THE SEVEN WIVES CLUB, de Mike Mignola et Adam Hughes

 

Comme ce sera une semaine très maigre en nouveautés à critiquer, je vais revenir sur des lectures que je n'ai pas commentées quand elles sont parues. Et quelque chose que j'aime bien lire pour, disons, me changer les idées, ce sont les one-shots ou mini-séries Hellboy and the B.P.R.D.. C'est rapide, souvent divertissant, on n'a pas besoin d'être très cultivé sur cet univers. Et The Seven Wives Club par Mike Mignola et Adam Hughes est un régal.



Savannah, Georgie. 1992. Hellboy vient au secours de Jane Howell, une amie passionnée par les maisons hantées, et qui vient d'être arrêtée pour avoir tué accidentellement son fiancé.


L'agent du BPRD Pauline Raskin présente à Hellboy Joey Ford dont la mère fut infirmière durant la première guerre mindiale et qui pratiqua plusieurs autopsies sur le corps de Walter Wakeman.


C'est dans la maison de ce dernier que Jane a tué son fiancé et où la mère de Ford avec six autres infirmières commirent des atrocités avant d'être victimes d'étranges accidents.


Hellboy est assailli par leurs fantômes lorsque Pauline découvre sur le corps de Wakeman des coeurs en tissu par lesquels elles ont uni leurs âmes à la sienne....

Hellboy, c'est toujours un peu la même chose :des histoires de monstres, de Grands Anciens inspirés par la littérature de H.P. Lovecraft, de maisons hantées, de fins du monde, de sorciers, etc. Si lire ces histoires intégrées à des séries au long cours, comme celles de Hellboy (en solo) ou du B.P.R.D. (le Bureau de recherche et de défense sur le paranormal, au sein duquel opérent les amis de Hellboy comme Liz Sherman et Abe Sapien) peut être fastidieux, en revanche il existe des productions plus modestes et sympathiques patronnées par Mike Mignola.

Aujourd'hui, alors qu'il prépare(rerait) son retour à sa table de dessin, Mignola est plus actif comme scénariste, ou en tout cas comme chef d'orchestre de son univers aux côtés d'autres auteurs (John Arcudi, Chris Roberson, Chrsitopher Golden...). Mais de temps à autre, le maestro s'offre une escapade en compagnie d'un prestigieux collègue artiste pour un one-shot sur les années de formation de Hellboy au sein du BPRD (avant qu'il y soit rejoint par Sapien et Sherman et compagnie).

C'est ainsi qu'il a écrit The Seven Wives Club pour Adam Hughes, avec lequel il avait déjà collaboré sur Hellboy : Krampusnacht (par ailleurs assez décevant). C'est donc un mini-événement parce que, comme Mignola, Hughes ne dessine plus guère de pages intérieures, ayant acquis gloire et fortune comme cover-artist. Ajoutez-y le coloriste Dave Stewart et vous avez l'équipe complète et prestigieuse de ce numéro.

Comme je l'écrivais en préambule, Hellboy fonctionne sur des recettes éprouvées par son créateur et donc il ne faut pas chercher une quelconque originalité, plutôt le confort qu'assure une histoire complète de vingt pages. 

Ici, on a donc droit à une affaire de maison hantée qui a causé le meurtre accidentel d'un jeune homme par sa fiancée, qui se trouve être une amie de Hellboy. L'action se situe en 1992 dans l'Etat de Georgie dans le Sud-Est de l'Amérique. Flanqué de l'agent Pauline Raskin du BPRD, Hellboy promet de sortir la malheureuse de prison. Pour cela il va devoir suivre Joey Ford dans la demeure précitée où il s'en est passé de belles.

Mignola convoque des motifs familiers avec une sombre histoire qui évoque Barbe-Bleue, dans une ambiance de série Z, avec des infirmières déjantées qui pratiquent des autopsies peu orthodoxes sur un cadavre et unissent leurs âmes à celle de leur cobaye, avant de toutes succomber à d'étranges accidents comme autant de punitions pour leurs péchés. On ne peut réprimer un sourire en lisant ces scènes, voir même un rire franc tellement c'est croquignolet. Mignola s'autoparodie (ou alors se prend vraiment trop au sérieux en croyant nous faire peur) et c'est effectivement très efficace.

La contribution d'Adam Hughes est ici plus concluante que sur Krampusnacht. L'artiste produit des planches somptueuses, dans un style plus expressionniste qu'à l'accoutumée. En effet, il n'a pas ici le loisir de s'adonner à la représentation de jolies filles girondes comme il sait si bien le faire (même si c'est loin d'être son unique talent, mais enfin après toutes ces couvertures de Wonder Woman ou Catwoman, difficile d'occulter cette spécialité).

Son trait réaliste donne une dimension moins effrayante à Hellboy dont, par ailleurs, la caractérisation est plus bonhomme, moins bougonne. La beauté de Pauline Raskin ne parasite pas son tempérament téméraire et résolu. Et Joey Ford s'avère un vrai trouillard dès qu'il entend la voix de sa défunte maman lui conseiller de ne pas rester dans le sous-sol de la maison Wakeman. L'apparition des spectres est d'une élégance funeste imparable tandis que celle du cadavre de Wakeman fait son petit effet (le seul véritable horrifique du récit).

Les couleurs de Dave Stewart sont merveilleuses. Bien que Hughes ait employé un encrage très marqué avec des effets de clair-obscur prononcés, la palette employée créé des contrastes intéressants et habille le dessin sans jamais chercher à le concurrencer. C'est de la très belle ouvrage.

San surprise donc, Mignola et Hughes donnent le meilleur d'eux-même dans cet exercice où affleure une bonne dose d'auto-dérision. Mais avec quelle classe !

mardi 2 janvier 2018

HELLBOY : KRAMPUSNACHT, de Mike Mignola et Adam Hughes


Un dernier conte de Noël pour la route, ça vous dit ? Deux arguments pour vous tenter : Mike Mignola et Adam Hughes. Et Hellboy  ! Que vaut cette rencontre au sommet pour ce one-shot ? Voilà en tout cas ce que j'en ai pensé.


Autriche, 1977. En route pour la maison de Wilhem Schulze, Hellboy est surpris par l'apparition d'une dame en blanc qui lui demande de sauver son fils avant de se volatiliser, tel un spectre. Peu après, l'agent spécial du B.P.R.D. frappe à la porte de son hôte, un vieil homme à l'air sympathique, qui l'invite à entrer pour souper en sa compagnie.


Mais Hellboy n'est pas là pour festoyer : le vieillard a semé, quelques jours auparavant, dans l'église du village voisin et il avoue l'avoir exprès pour attirer son visiteur. Wilhem Schuze prétend en effet être Gruss Vom Krampus, l'équivalent du Père Fouettard, qui punit de mort les enfants qui n'ont pas été sages.


Pour convaincre Hellboy, il lui tend le crâne d'un jeune garçon qui permet à l'agent spécial de découvrir la véritable apparence du vieillard, un monstre hideux, à la tête de chèvre, ornée de grandes cornes. Il réclame qu'on le tue pour regagner l'Enfer dont il dit être un des princes et s'échapper de ce monde froid qu'est la Terre. 


Hellboy commence par lui tirer dessus mais la créature veut être battue à mort par le poing de pierre de son adversaire et lui oppose une résistance virulente. Le Krampus plaque Hellboy au sol et commence à l'étrangler jusqu'à lui faire presque perdre connaissance.


Hellboy, pendant quelques secondes, se voit alors entouré des enfants victimes de son ennemi, dont l'un lui tend un couteau pour l'achever. Avec cette arme, il poignarde le Krampus qui est alors aspiré dans l'au-delà.
  

De retour au quartier général du B.P.R.D., 72 heures plus tard, le jour de Noël, Hellboy apprend l'origine de celui qu'il a terrassé par son mentor, Broom, tandis que Liz Sherman commente son aventure en la qualifiant de "joliment bizarre".

Alors que Mike Mignola a, dans les comics, tué son emblématique héros (mais pas supprimé les aventures des autres membres du BPRD), Hellboy reste exploité dans des mini-séries (écrites le plus souvent par John Arcudi) situées dans le passé (et illustrées par des pointures comme Alex Maleev, Paolo Rivera). Ainsi, chaque apparition du démon rouge reste un événement.

La situation d'Adam Hughes est un peu comparable : il n'est heureusement pas décédé, mais en se cantonnant quasi-exclusivement à son activité de cover-artist il transforme sa participation comme dessinateur de pages intérieures en un moment rare pour ses fans. Il a ces dernières années participé à des projets comme Before Watchmen (les quatre épisodes consacrés au Dr. Manhattan, écrits par J. Michael Straczinski) ou écrit et dessiné deux épisodes consacrés à Betty & Veronica, un spin-off de la série Archie (chez Archie Comics).

La réunion de ces deux monstres sacrés que sont Mignola et Hughes a provoqué une attente énorme, fut-elle concentrée pour la réalisation d'un simple one-shot d'une vingtaine de pages publié pour Noël. Malheureusement, les fans comme les amateurs risquent d'être déçus par le produit de leurs efforts.

Le Krampus est dans la mythologie de Noël en Amérique l'équivalent de notre Père Fouettard (celui qui, comme le chanta Jacques Dutronc dans La Fille du Père Noël, "Toute la nuit avait fouetté/ A tour de bras les gens méchants") et si la représentation qu'en donne, graphiquement, Hughes est impressionnante de réalisme, il ne sort guère du lot des nombreuses abominations qu'a pu affronter Hellboy durant sa carrière.

Mignola se s'embarrasse guère d'installer une ambiance particulièrement angoissante pour son petit conte, condamnant ainsi l'entreprise dans sa volonté d'effrayer ou de surprendre, malgré une introduction à la poésie mortifère avec l'apparition d'une dame en blanc - seule moment où Hughes peut exercer son talent pour dessiner une de ses fascinantes jeunes femmes dont il a le secret et le goût.

Le combat qui suit et qui occupe un bon tiers de l'épisode manque par trop d'énergie, de férocité, de suspense pour susciter davantage d'excitation. Hughes montre là à la fois ses limites de narrateur avec un découpage trop sage et sans doute aussi son manque de pratique dans la réalisation de pages intérieures, avec des cadres parfois maladroits, manquant d'envergure, avec des angles de vue trop peu dynamiques. 

C'est vraiment regrettable car le trait, l'encrage et la colorisation de l'artiste sont splendides, d'un réalisme saisissant, d'une beauté formelle indéniable. Mais cet esthétisme semble aussi avoir engourdi le récit et sa manière de le narrer, déjà que Mignola n'en livre pas un traitement qui se distingue par sa densité. L'épilogue en forme de cours d'Histoire sur les origines du Krampus n'apporte rien au projet qui aurait très bien pu se clore une fois l'empoignade entre Hellboy et le monstre terminée.

Tout donne le sentiment que ces deux fortes personnalités ne se sont jamais vraiment rencontrés, que leurs tempéraments respectifs n'ont pas su se compléter, s'émuler, transcender l'exercice. Le fantastique de Mignola est ici trop minimaliste et paresseux, et l'humour de Hughes est absent. La faute à qui ? Aux deux sans doute : Mignola pour n'avoir pas su imaginer quelque chose de plus original, Hughes pour avoir méjugé de sa compatibilité avec cet univers, ce personnage.

Malgré tout, même si c'est (trop) peu, le lecteur trouvera un peu de consolation dans les bonus du fascicule avec trois superbes cartes de voeux - où, là, Hughes se lâche complètement et livre des images magnifiques :




Et puis, pour les amateurs de visite en coulisses, quelques ultimes pages permettent d'apprécier le travail graphique préparatoire de ce one-shot - les crayonnés de Hughes sont une rareté, sachons les apprécier.



dimanche 23 mars 2014

Critique 427 : NEXUS OMNIBUS, VOLUME 3, de Mike Baron, Steve Rude, Paul Smith, Mike Mignola, Rick Veitch, José-Luis Garcia-Lopez, Gérald Forton, et Jackson Guice


NEXUS OMNIBUS, VOLUME 3 rassemble les épisodes 26 à 39 de la série co-créée et écrite par Mike Baron (exception faite de quelques back-up avec le personnage de Judah Maccabee, écrites par Roger Salick) et co-créée et dessinée par Steve Rude (#26-27, #33-36, #39).
Mike Mignola (#28), Rick Veitch (#29), José-Luis Garcia-Lopez (#30), Gérald Forton (#31), Jackson "Butch" Guice (#32) et Paul Smith (#37-38) illustrent les autres chapitres.
La série a été originellement publiée par First Comics en 1986-87, et réédité en 2013 par Dark Horse Comics.
*
 

Horatio Hellpop alias continue d'inspecter les vestiges archéologiques d'Ylum dont le Merk (la créature qui lui donne ses pouvoirs) lui cache la signification. Mais il doit rapidement délaisser ses recherches pour renouer avec son activité de bourreau galactique : il fait face à Clayborn, qui lui donne du fil à retordre.
De retour à sa base, il doit gérer l'arrivée de son oncle Lathe, un prêtre fanatique de l'Ordre d'Elvon qui s'oppose au progrès technologique et va voler des armes pour détruire la station Gravity Well - projet interrompu in extremis par Nexus.
Comme pour le récompenser, le Merk confie à Horatio une précieuse relique, un appareil lui permettant de se déplacer dans le temps et l'espace et lui permettant, pour l'occasion, de visiter la bibliothèque d'Alexandrie, sauvée et intégrée à la plus grande bibliothèque de l'univers. 
Cependant, les 2 filles d'Ursula XX Imada (Sheena et Scarlett), dont le père est Nexus, doivent suivre les enseignements d'un professeur particulier pour maîtriser les pouvoirs qu'elles ont hérité de leur géniteur et c'est Judah Maccabee qui obtient le poste. 
Durant la même période, des tensions diplomatiques opposent la Terre, Mars, Procyon et Ylum à cause des ressources énergétiques et des moyens d'y pourvoir et donc des accords commerciaux dans ce but. 
Kreed et Sinclair (les 2 extraterrestres Quatros, gardes du corps de Horatio) requièrent la présence de Nexus lors de l'assemblée annuelle des assassins sur la planète Acacia. Une fois sur place, ils vont se trouver au coeur d'une vengeance ourdie par une victime des deux anciens tueurs.
 
Après cela, Nexus doit exécuter un autre tyran en exercice mais quand il arrive sur sa planète, les opprimés lui demandent de mener leur révolution ou, au moins, de les accueillir comme réfugiés sur Ylum.
Horatio Hellpop décide de rendre visite à ses filles, bien qu'Ursula Imada le lui est interdit. Durant son absence, il confie à Kreed et Sinclair le soin d'éliminer une liste de criminels de guerre mais les deux Quatros, pris d'un accès de folie, commettent un terrible massacre sur Mars. Nexus obtient de ramener les coupables sur Ylum en promettant qu'il sévira. 
Horatio retourne ensuite dans l'empire Sov pour y visiter les églises, en espérant trouver un lien avec les vestiges d'Ylum, mais son projet est contrarié quand il doit secourir une femme prêtre persécutée. Il ne se doute pas que les trois filles du Général Loomis, qu'il a tué (voir Nexus Omnibus volume 1), Michana, Lonnie et Stacy, s'emploient à acquérir des pouvoirs semblables aux siens pour le faire payer.

Avec ce troisième volume des rééditions des épisodes de Nexus, la série subit, malgré son flot de péripéties, une baisse notable de régime. Le scénariste Mike Baron a, dans les 25 premiers épisodes (et les 4 premiers du premier volume), établi un nombre considérable de pistes qui, alignées, formaient un feuilleton palpitant et si haletant qu'on ne souciait guère de leur aboutissement. Ici, il semble vouloir à la fois poursuivre les aventures pour procurer au lecteur sa dose de rebondissements, de décors exotiques, de personnages hauts en couleurs, tout en veillant à faire le point sur ce qui s'est passé précédemment et nous assurer que rien n'est oublié.
La première conséquence de cette narration hybride est que le rôle de Nexus n'est plus qu'occasionnellement utilisé : certes, il remplit encore quelques missions de bourreau et rencontre même, au tout début, avec Clayborn, un adversaire redoutable, mais on se rend compte au terme de ce tome qu'il a passé plus de temps à réagir aux situations qu'à exécuter des "contrats". Horatio Hellpop est désormais moins harassé par ses rêves et ses obligations de Nexus que préoccupé par sa paternité, ses investigations d'historien ou son désir de renouer avec Sundra Peale. C'est comme s'il était devenu un héros à temps partiel, traversant des intrigues où l'essentiel se joue sans lui, n'intervenant plus seulement parce que le Merk l'y oblige mais parce qu'il est témoin des évènements ou sollicité par une nouvelle venue sur Ylum. 
 
Tout cela laisse un sentiment étrange et frustrant. Mike Baron est comme pris à son propre piège : son imagination féconde lui a permis d'installer toute une galerie de situations de personnages, d'endroits, et il lui faut maintenant gérer tout ça, ce qui fait que le temps consacré à s'occuper de ces intrigues pléthoriques et de cet abondant casting dans d'innombrables localités l'empêche d'animer Nexus normalement (au risque d'ajouter encore plus de futurs problèmes à résoudre). 
Le fan de la première heure qui était curieux de ce anti-héros au métier peu commun et à la morale équivoque et qui était resté en étant emporté par les aventures à la fois percutantes et subtiles ne pourra qu'être déçu par l'évolution à l'oeuvre dans ce volume.
Les résolutions ne sont pas toutes au rendez-vous, et quand elles le sont, parfois de manière expéditive (comment expliquer que Nexus ne punisse pas Kreed et Sinclair, auteurs d'un véritable carnage sur Mars, comme tous les assassins de masse qu'il exécute d'ordinaire ?).
D'autres pistes narratives s'étirent au-delà du raisonnable, comme c'est la cas avec les filles d'Horatio et Ursula (l'idée était intéressante mais le scénariste semble être embarrassé à présent, ne pas savoir quoi en faire). Vers la fin, la réapparition des filles Loomis et leur projet de vengeance ranime un peu l'intérêt, mais Baron n'est visiblement pas pressé (elles en sont encore à se demander comment elles vont pouvoir agir contre un être aussi puissant que Nexus).
Il reste cependant de très belles séquences, progressant à la marge de la série, mais peut-être amenées à la nourrir ultérieurement : la capsule qui permet à Horatio (avec Dave ou Sundra) de voyager dans le temps et l'espace, l'histoire de la femme prêtre, permettent à Nexus d'être écrit comme un explorateur ou un justicier plus que comme un bourreau maudit, le personnage y gagne en sensibilité.

La série possède également un lot de seconds rôles sympathiques qui rendent la série plus légère tout en lui conservant une ambivalence séduisante. Ylum n'est pas qu'un refuge pour d'anciennes victimes de régimes oppresseurs, c'est aussi une résidence grouillante de monde, où des voyous tentent d'imposer leur loi par la force, où les autorités sont souvent dépassées (avec des fonctionnaires trop négligeants) : en bref, il n'y a pas assez de place pour tous, et finalement la notion d'abri y est toute relative. En filigrane, Mike Baron suggère que, même avec les meilleures intentions, on ne peut accueillir toute la misère du monde, et que si, hier on était persécuté, on peut devenir persécuteur dans un endroit administré avec laisser-aller.
Ce qui est toutefois dommage, c'est que Baron, toujours limité par le dénouement d'histoires précédentes et d'espace disponible pour le faire, ne peut qu'écrire succinctement des seconds rôles comme Dave, Sundra, Tyrone, des personnages pourtant intéressants, pris dans des intrigues originales, aux relations prometteuses, mais condamnés à de la figuration.

C'est un comble mais Nexus est en vérité victime, comme série, de sa (trop grande) richesse en termes de personnages, de situations et de récits. Il faut s'accrocher, être patient, car néanmoins le voyage vaut le détour, mais cette quinzaine d'épisodes est une transition quasi-obligée : c'est un peu long, il y a des épisodes dispensables, mais le suite devrait être plus digeste.

Et puis, parfois, au cours d'un chapitre, Mike Baron nous rappelle pourquoi Nexus est si épatant à lire, avec une concision diabolique : alors, un canevas se forme sous nos yeux, rassemblant plusieurs fils narratifs autour d'un thème précis.

Le 31ème épisode est à cet égard une grande réussite : Horatio règle son compte à dictateur (classique) mais le peuple qu'il croit avoir libéré sait que cela ne suffira pas et pour s'assurer que la situation va vraiment et durablement s'améliorer, réclame à Nexus de conduire une révolution. Il est alors coincé, pris au piège des évènements, dans l'obligation morale de s'impliquer dans un mouvement qui, sinon, risque de causer encore plus de dégâts et donc de rendre son action initiale nulle. Au lieu de broder autour d'affrontements spectaculaires, Baron choisit alors de montrer clairement les limites de la rébellion mais aussi celles de son héros : il ne suffit pas d'éliminer un tyran pour délivrer un peuple, il faut aussi l'accompagner. La politique du bourreau et du pourvoyeur d'asile que mène Horatio se heurte alors à une réalité qui le contraint à composer avec des lignes de force plus profondes que les cauchemars provoqués par le Merk. 
Par ailleurs, Baron parvient aussi à faire converger plusieurs composantes de sa saga : l'épisode 37 synthétise là encore la nécessité pour le héros de réfléchir à sa position sur une échelle plus vaste. Individu investi d'un pouvoir considérable, Nexus est au coeur des mouvements politiques internationaux et interplanétaires lorsqu'il s'agit de négocier l'énergie nécessaire aux besoins de toutes les civilisations. Il n'est plus alors seulement question d'un bourreau surpuissant intervenant ponctuellement mais d'une sorte d'arbitre galactique, un rôle plus trouble et inconfortable pour un personnage qui justement rechigne à jouer dans cette cour (déjà bien occupé par ses autres missions et une vie amoureuse et parentale compliquée). 

Dans ces cas-là, on comprend avec quelle minutie Baron a préparé son affaire, à quel point la construction dramatique de sa série est organique, et son ampleur considérable. Peu de bandes dessinées offre une telle ambition tout en se présentant comme un divertissement plaisant au premier degré.

Enfin, le scénariste sait aussi dépayser le lecteur en l'entraînant lors de 2 ou 3 épisodes d'affilée et complets dans une vadrouille insolite, presque comique mais aussi inventive, invitant toujours à la réflexion (comme la visite de la bibliothèque galactique dans l'épisode 34).
L'autre raison pour laquelle on peut être aussi plus tiède avec ce volume est que, bien qu'il soit sur la couverture fait seulement mention de Steve Rude comme artiste, il n'assure en fait que la moitié des épisodes. 7 épisodes, vous me direz que c'est déjà formidable, et effectivement, ça l'est : chaque page de Rude est toujours aussi exceptionnelle, le trait est d'une beauté à couper le souffle, les détails sont incroyables, les compositions de chaque image sont d'une invention remarquable, les personnages possèdent une classe folle, avec un encrage extraordinaire de John Nyberg. 7 épisodes qui suffisent à convaincre n'importe quel amateur de beau dessin à acquérir l'album.

La part de Steve Rude "the Dude" dans le plaisir à lire Nexus est essentielle, on ne peut le nier. Imaginer la série sans lui suffit à mesurer l'importance de sa contribution. Du coup, quand il n'est plus là, et même s'il est remplacé par des dessinateurs très valables, ce n'est plus la même chanson, même si John Nyberg reste présent pour encrer les fill-in.

Sur le papier, citer des intérimaires comme Mike Mignola (#28) est alléchant mais un peu trompeur car vous ne trouverez pas le dessinateur de Fahrd and the Grey Mouser ou Hellboy mais un débutant encore maladroit.
Rick Veitch (#29) a un style chargé mais beaucoup moins plaisant que celui de Rude.
Gérald Forton est lui aussi un artiste dont le dessin a pris un sérieux coup de vieux (#31).
Et Jackson "Butch" Guice était lui aussi très loin du niveau d'excellence qu'on lui connait aujourd'hui (#32).
Les deux seuls vraiment sortir leur épingle du jeu sont José-Luis Garcia Lopez, un habitué de DC Comics, aux finitions soignées, qui s'est même d'ailleurs amusé à glisser quelques personnages comme Grim Jack, Wonder Woman et Batman dans la figuration (Rude reprendra ce petit jeu à son tour en glissant par exemple le Space Ghost parmi les résidants d'Ylum, mais il faut bien examiner les cases pour les repérer).
Et puis il y a Paul Smith, que les fans de Uncanny X-Men (cru 1983, grande année) connaissent bien, et qui va devenir un invité régulier de la série ensuite : il signe les épisodes 37 et 38 (en se chargeant aussi de l'encrage), et son style simple, très élégant, soutient la comparaison avec celui de Rude sans le singer. C'est de toute façon un régal de lire ce dessinateur si rare.

Tous les épisodes (sauf les #29 et 36) sont complétés par des back-up de 6-8 pages consacrés à Clonezone (#26-27), toujours aussi navrant, puis à Judah Maccabee (#28-35, #37-39), un peu meilleures mais dispensables, écrites par Mike Baron puis Roger Salick et illustrés par des artistes moyens ou médiocres. es rééditions auraient gagnées à zapper ces suppléments, en les remplaçant à chaque fois, sur un volume entier par quelques épisodes supplémentaires de Nexus.

Je vais me répéter mais ce 3ème omnibus est un opus mineur depuis le début de la collection. Il ne faut pas ne pas le lire car il s'y passe des choses importantes pour la suite, et aussi parce que, malgré tout, les épisodes réalisés par Baron avec Rude ou Smith sont superbes (et puis aussi parce que ça ne coûte pas cher, en neuf, et encore moins en occasion).
C'est toute l'ironie de l'affaire : Nexus a, ici, les défauts de ses qualités - c'est une série tellement riche, atypique, feuilletonnesque qu'elle en pâtit quelquefois, et c'est si merveilleusement dessiné que lorsque son artiste prend un congé, les substituts souffrent de la comparaison.
Mais rien de tout ça n'est assez préjudiciable pour ne pas poursuivre la (re)découverte de cette saga culte. 

mercredi 24 octobre 2012

Critique 356 : Fritz Leiber's FAFHRD AND THE GRAY MOUSER, de Howard Chaykin, Mike Mignola et Al Williamson

En 1991, Epic Comics, le label "adulte" de Marvel Comics, publie, à l'initiative de Carl Potts, une mini-série en quatre épisodes adaptée de sept histoires écrites par Fritz Leiber : Fafhrd and the Gray Mouser, connue en France sous le titre de Cycle des Epées (éditée chez Delcourt). 
Au sommaire, on trouve donc : I'll Met in Lankhmar (#1), The Circle Curse et The Howling Tower (#2), The Price of Pain Ease et Bazaar of the Bizarre (#3), et enfin Lean Times in Lankhmar et When the Sea King's Away (#4).
Les scripts sont rédigés par Howard Chaykin (qui avait déjà utilisé ces personnages dans les années 70 pour DC Comics), et les dessins sont signés par Mike Mignola (avant qu'il ne crée son comic-book Hellboy, lui-même inspiré par les romans de Leiber), encrés par Al Williamson.
La série complète a été réédité en un seul album en 2007 par Dark Horse Comics.
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- Dans la première histoire, deux membres de la Guilde des Voleurs de la cité de Lankhmar ramènent à la Maison des Voleurs un gros magot quand ils sont détroussés en chemin par deux fines lames qui ne s'étaient pourtant pas concertés. L'un est Fafhrd, un colosse nordique, roux et barbu, l'autre est le Gary Mouser, un jeune homme volubile, brun et séduisant. Ils décident d'être partenaires. En se présentant leurs fiancées et en apprenant que celle du Gray Mouser a survécu à une attaque des voleurs lors de laquelle sa troupe de comédiens a été tuée, les deux bretteurs entreprennent une expédition punitive contre la Guilde. Mais l'opération aura des conséquences dramatiques...

- Dans le deuxième histoire, les deux camarades quittent Lankhmar et parcourent le monde en quête de nouvelles aventures. Ils font alors pour la première fois connaissance avec le sorcier Sheelba.

- Dans la troisième histoire, ils découvrent une tour étrange dans le désert où vit un occultiste dément, effrayé par des loups, et qui les attire dans un piège.

- Dans la quatrième histoire, Fafhrd et le Gray Mouser, avinés, volent un pavillon de marbre blanc. Mais ils requiert pour cela l'aide des sorciers Sheelba et Ningauble. L'expérience va raviver de douloureux souvenirs...

- Dans la cinquième histoire, le Gray Mouser explore une incroyable boutique maudite d'où devra le sauver Fafhrd.

- Dans la sixième histoire, le Gray Mouser et Fafhrd se disputent et se séparent. Fafhrd rallie la cause d'un prêcheur annonçant la venue du mythique Issek à Lankhmar, tandis que le Gray Mouser devient l'homme de main d'un chef de racketteurs.

- Dans le septième et dernière histoire, ayant pris la mer, Fafhrd entraîne le Gray Mouser dans les profondeurs où une vieille légende raconte que réside le Roi des Mers. Il compte profiter de son absence pour coucher avec ses favorites et piller son trésor. Mais ils y risqueront plus qu'ils n'y gagneront, comme le craignait depuis le début le Gray Mouser...
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De 1936 à 1983, Fritz Leiber écrira les aventures de Fafhrd et le Souricier Gris dans sept livres, contenant des histoires de volumes divers, allant de l'épopée à la nouvelle. Ces deux personnages sont des archétypes, empruntant aussi bien aux figures de la chevalerie que des récits de cape et d'épée ou du fantastique type heroic-fantasy, ce sont à la fois des maîtres d'armes, des gentilhommes, mais aussi des coureurs de jupons, des chasseurs de trésor, des boit-sans-soif, aux tempéraments exhubérants et complémentaires, physiquement dissemblables mais toujours unis malgré des brouilles passagères.
L'album s'ouvre par une préface de Chaykin et se ferme par une postface de Mignola, qui expliquent tous les deux que Fafhrd et le Souricier Gris ont été des lectures de jeunesse qui les ont toujours passionnées et qu'ils rêvaient d'adapter en bande dessinée.
Longtemps, pourtant, malgré le prestige de ces adaptateurs, ces épisodes sont restés introuvables et ils n'ont dû leur réédition qu'au succés de Mike Mignola, qui les dessina peu de temps avant de créer Hellboy, en 1993. Il travailla par ailleurs, à la même époque, sur le titre Ironwolf (Fires of the revolution), déjà écrit par Howard Chaykin.
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Cette oeuvre atypique marque un tournant dans la carrière de Mignola et l'évolution de son style : il exerce de plus en plus son talent pour les ambiances ténébreuses, à grands coups de masses noires, s'éloignant progressivement du dessin classique réaliste, notamment pour représenter les visages et les corps, et évoquant plus qu'il ne les détaille les décors.
D'une certaine manière, il n'a pas encore cédé aux facilités développées dans Hellboy, et à cet égard, on ne le répétera jamais assez, il ne faut pas juger un livre à sa couverture, qui a été réalisée ultérieurement et ne rend pas compte des pages intérieures ici.
Grâce à son encreur, l'extraordinaire Al Williamson (qui sublima pareillement John Romita Jr sur Daredevil), Mignola va vers une épure certaine tout en bénéficiant de finitions soignées, avec des hâchures bien réparties, des visages expressifs et élégants, des décors minitieux lorsque c'est nécessaire.
Dans le premier épisode, qui est le plus abouti, c'est là que le tandem Mignola-Williamson est le plus appliqué, donnant à la cité de Lankhmar, ses quartiers, ses ruelles, une atmosphère et une identité remarquablement puissante. Les vêtements des personnages comme des figurants sont également exemplaires dans leur esthétique élaborée. C'est à la fois exotique, inquiétant, riche. Quand il s'agit de figurer les incantations d'un sorcier, les deux artistes trouvent des réponses graphiques très évocatrices, et les cascades et combats sont aériens, dynamiques.
L'histoire est classique mais menée sur un rythme soutenu.
Par la suite, Mignola s'emploie à inventer visuellement avec la même énergie d'autres paysages du monde de Newhon, avec une fortune diverse : parfois il propose des trouvailles fulgurantes, parfois il répéte des motifs auxquels il se contente d'apporter juste quelques modifications. Les intrigues sont inégales, même si Chaykin sait s'appuyer sur un duo de héros très sympathique, qu'on suit avec plaisir.
A la cinquième histoire, Chaykin, Mignola et Williamson retrouvent leur souffle en nous entraînant dans un fascinant et angoissant bazar magique. Le récit est une critique acide du consumérisme mélangée avec bonheur aux ingrédients de sorcellerie et d'aventures déjà exploités auparavant. Les décors sont magnifiques, et Mignola imagine des astuces pour rendre compréhensibles les tours utilisés par Fafhrd devant sauver son ami (comme la cape d'invisibilité ou le masque de vérité). 
La colorisation de Sherlyn Van Valkenburgh est également superbe, avec une texture particulière, des nuances subtiles qui se démarque des techniques de l'époque (n'oublions pas que la mise en couleurs informatique n'existait pas).
Les deux derniers récits sont aussi efficaces, l'un raillant les croyances de prêcheurs et les conversions de parvenus, l'autre dans un registre fantastico-féerique aux rebondissements échevelés.
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On l'aura compris, tout n'est pas excellent, mais l'ensemble est dépaysant, divertissant, et surtout admirablement dessiné par un tandem historique. Les prouesses de Mignola et Williamson rattrapent les maladresses de Chaykin - et quelques malentendus (Mignola ayant souhaité travailler sur d'autres histoires que certaines choisies par Chaykin).
Il aurait été agrèable qu'une collection d'épisodes compilés comme ceux-là soit accompagnés de bonus, pour apprécier encore plus l'adaptation. On trouvera quand même deux textes de Fritz Leiber (pour comparer sa prose avec ce qu'en a tiré le scénariste) à la fin.
Mais, en l'état, c'est un bel et bon album, dont la lecture procure des moments savoureux. 

jeudi 11 octobre 2012

Critique 353 : HELLBOY, VOL. 1 - SEED OF DESTRUCTION, de John Byrne et Mike Mignola


Hellboy: Seed of Destruction est le premier récit complet, en quatre épisodes, de la série créée et dessinée par Mike Mignola, publiée en 1994 par Dark Horse Comics. Le scénario est écrit par John Byrne. Deux courts récits, réalisés par les mêmes auteurs, complètent le programme.
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En 1944, une unité militaire et trois civils (le professeur Malcolm Frost, l'expert du paranormal Trevor Bruttenholm et la médium Lady Cynthia Eden-Jones) sont en mission en Angleterre en compagnie du héros masqué, la Torche de la Liberté, pour y contrarier un des plans apocalyptiques d'Adolf Hitler. Plus au Nord de leur position, Gregori Rasputin et des nazis organisent une cérémonie pour invoquer des démons sur Terre. Apparemment ce rituel est un échec mais en vérité il aboutit à l'apparition à East Bromwich, où sont les alliés, d'une étrange créature provenant de l'enfer et qui sera baptisé Hellboy.
Un demi-siècle plus tard, Bruttenholm sent sa fin proche et demande à Hellboy, devenu adulte le plus grand détective du paranormal au sein du B.R.D.P. (Bureau de Recherche et de Défense sur le Paranormal), de mener une enquête sur une famille d'explorateurs maudite.
Avec ses partenaires Liz Sherman, une pyrokinésiste, et Abe Sapien, un amphibien, Hellboy se rend à la demeure des Cavendish, théâtre d'étranges évènements, et découvre que Rasputin est toujours vivant, s'apprêtant à déchaîner à nouveau des forces démoniaques sur la planète.
Mais surtout Hellboy apprend qu'il est sans doute l'être qui peut permettre à Rasputin d'accomplir ses funestes desseins...
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En 1991, pour le catalogue d'un festival de bandes dessinées, Mike Mignola imagine un monstre qu'il appelle, comme une plaisanterie, Hellboy. Mais cette illustration commence alors à l'obséder et il entreprend d'écrire un comic-book à parti de là. La conception de ce projet est laborieuse, Mignola pense d'abord à un "team-book", mais seul son Hellboy (dont l'aspect change progressivement) l'intéresse vraiment.

Avec l'aide de John Byrne, qui s'est lancé dans l'édition indépendante avec d'autres stars des comics, Mignola va mettre en forme ses idées et c'est ainsi que dans les pages du "San Diego Comic-Con #2" de 1993 puis dans le "Comics Buyer's Guide", apparaît Hellboy dans sa forme définitive.

En 1994, paraît le volume 1 de la série Hellboy avec l'histoire en quatre  parties Seed of Destruction. Les bases du Mignolaverse sont jetées rapidement avec le héros, détective du paranormal provenant lui-même de l'enfer ; le BRDP, l'agence gouvernementale secrète au sein de laquelle il travaille ; ses partenaires, Abe Sapien et Liz Sherman ; et Rasputin, convoqué comme celui qui a amené Hellboy dans notre dimension durant la 2nde Guerre Mondiale.

Cette exposition rapide des personnages et des évènements porte la marque de Byrne avec une narration très efficace, s'appropriant les références de Mignola sans difficultés tout en les mixant aux codes des pulp fictions et des comics super-héroïques. Il humanise cet univers en précipitant Hellboy dans une mission après la mort de son père adoptif - mort lié aux évènements sur lesquels il va enquêter.

L'aventure va apprendre au héros aussi bien qui est responsable de sa venue sur Terre que laisser des éléments irrésolus, qui nourriront ensuite les autres histoires. D'une certaine manière, cet aspect généalogique importe plus que la solution aux problèmes surnaturels, même si l'histoire n'est pas avare en spectacle et en mysticisme. C'est heureux quand on n'est pas spécialement passionné par le mythe de Cthulhu et autres lubies inspirées par la littérature de H.P. Lovecraft, l'idole manifeste de Mignola.

Car, c'est là la faiblesse de cette mini-série, quand Mignola impose davantage ses idées, l'intérêt faiblit nettement : cela se ressent nettement dans les dialogues abondant en formules tarabiscotées que vient à peine nuancer la voix-off ironique d'Hellboy. Les monologues de Rasputin, tout ce jargon pseudo-mythologique, ce prêchi-prêcha magique, est ennuyeux et appuyé, ralentit le rythme de la lecture, et en définitive n'apporte pas grand'chose de plus.

Il faut donc mieux lire ce récit complet (même si la fin est ouverte) avec l'envie de goûter à une fiction épique, parfois distanciée, qu'en espérant y trouver une oeuvre achevée, accomplie, et suffisamment intelligente pour préférer la sobriété suggestive. Hellboy (et ça, le réalisateur Guillermo Del Toro qui l'a adapté deux fois pour le cinéma l'a bien compris) est bien plus savoureux pour son humour décalé que pour sa galerie de monstres et son fantastique lourdaud.
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En revanche, Hellboy reste une expérience visuelle mémorable. Selon un mot d'Alan Moore, Mike Mignola serait le produit de la rencontre entre Jack Kirby et l'expressionnisme allemand. Et on est effectivement saisi par ce mix improbable entre l'énergie du "King" et ses jeux de lumière où dominent les à-plats noirs, qui font de chaque case une image capable d'être isolée et en même temps de chaque planche un enchaînement de vignettes percutantes, flirtant avec l'abstraction.

La capacité de Mignola à concevoir des personnages esthétiquement puissants est admirable et les designs d'Hellboy, d'Abe Sapien ou de Rasputin et ses démons-batraciens sont stupéfiants. Quel dommage que ce dessinateur incroyable n'exerce pratiquement plus son art aujourd'hui, ayant préféré développé son personnage en une fructueuse franchise, déléguant scénarios et dessins pour ne signer qu'occasionnellement quelques couvertures... 



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Les deux courts récits qui complètent le programme sont anecdotiques mais sympathiques : on devine déjà tout le potentiel du héros et de cet univers traversé par de multiples références narratives et visuelles.
Une galerie d'illustrations par des artistes fans d'Hellboy (Mike Allred, Art Adams, Simon Bisley...) et des dessins préparatoires de Mignola bouclent l'ouvrage.