Affichage des articles dont le libellé est Paul Chadwick. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Paul Chadwick. Afficher tous les articles

mercredi 30 mars 2011

Critiques 217 : Y THE LAST MAN 3 & 4, de Brian K. Vaughan, Pia Guerra, Paul Chadwick et Goran Parlov

3 : ONE SMALL STEP (#11-17, 2004)

- One Small Step (#11–15) : A Oldenbrooks, dans le Kansas, Yorick, l'agent 355 et le Dr Mann viennent en aide à une jeune femme russe, Natalya Zamyatin, qui a pour mission de récupérer l'équipage de la station spatiale Soyouz, composé de deux hommes (l'un américain, l'autre russe) et une femme (également russe). Une avarie technique les oblige en effet à revenir sur Terre. Le quatuor rencontrent dans une base, spécialement conçue pour se protéger d'attaques biologiques, deux soeurs jumelles, Heather et Heidi, généticiennes comme le Dr Mann. Cependant, Alter Ts'elon, qui est informée par la propre mère de Yorick, est toujours sur la piste de ce dernier, grâce à un traceur implanté dans le singe Ampersand. L'agent 355 et Natalya s'éloignent pour réceptionner les astronautes et permettent ainsi à Alter d'attaquer avec sa camarade Sadie la base où elles enlèvent Yorick. La capsule des astronautes apparaît dans le ciel et Alter tente alors de la détruire avec un tir de bazooka, mais Sadie et Yorick l'en empêchent. Hélas ! Le module effectue un atterrisage qui achève de l'endommager et provoque son explosion : seul un membre de l'équipage en sort indemne - et il s'agit de la femme du trio ! Cette dernière se nomme Ciba Weber et avoue ensuite au Dr Mann qu'elle est enceinte d'un de ses anciens co-équipiers (mais elle ignore lequel, et il est trop tôt pour savoir si elle attend un garçon ou une fille). Natalya décide de rester avec Heather, Heidi et Ciba tandis que Yorick, 355 et le Dr Mann reprennent leur route et que Sadie repart après avoir mis Alter aux arrêts - refusant par là-même de continuer la mission qu'elle menait avec l'aide de la mère de Yorick.

- Comedy and Tragedy (#16–17) : Une troupe d'actrices itinérantes stationnent à Northlake, dans le Nebraska, où elles acceptent de donner une représentation pour les femmes y habitant. C'est alors qu'elles trouvent Ampersand et découvrent qu'il s'agit d'un mâle. Cela inspire à l'une des comédiennes une pièce intitulée The Last Man, dont le personnage principal est inspiré par le roman du même nom de Mary Shelley (la créatrice de Frankenstein). Le soir de la Première, la pièce est interrompue par une des habitantes (qui s'offusque du traitement d'un tel sujet) et par Yorick, le Dr Mann et l'agent 355, tous trois masqués, racontant qu'Ampersand est un singe hermaphrodite. Avant de se retirer, Yorick demande à l'auteure de la pièce comment elle finit et apprend que le héros se suicide.
*
Ce troisième tome est encore une fois brillant : Brian K. Vaughan articule les épisodes 11 à 15 autour du retour sur Terre des trois astronautes de la station spatiale Soyouz, évènement qui va attirer les trois héros (Yorick, 355 et le Dr Mann), deux généticiennes, une russe chargée de récupérer ses compatriotes, et le commando dirigé par Alter. Avant le climax, lors duquel le sort d'Alter va basculer, on découvre que celle-ci reçoit ses informations au sujet des déplacements de Yorick de la propre mère de celui-ci : le personnage de cette dernière devient soudainement plus trouble et on apprend qu'elle ne fait aucune confiance à l'agent 355, appartenant au Cercle de Culper, assimilée à une société secrète d'assassins.
Le Culper_Ring n'est pas une fantaisie imaginée par Vaughan mais s'inspire d'une véritable organisation, fondée par George Washington. Le scénariste en fait quelque chose de plus ancien encore, au rôle plus influent et sombre que ce réseau d'espions (qui devait son nom aux frères Culper). Le pseudonyme même de l'Agent_355 se réfère à une femme ayant fait partie de cette société, dont on sait aussi peu de choses que son double fictif.
Les motivations d'Alter sont tout aussi discutables que celles de la mère de Yorick, qu'elle avait choisie de trahir, une fois le jeune homme capturé : cette militaire israëlienne donne une dimension politique au sort du dernier homme sur Terre en voulant s'en servir à des fins stratégiques et idéologiques (résumées en une réplique glaçante : "parfois nous devons faire dees choses terribles pour la paix"). Doublée par sa camarade Sadie, Alter Tse'elon ne semble toutefois pas condamnée à sortir de l'histoire et il y a fort à parier qu'on la reverra.
Tout cela est raconté avec beaucoup de rythme et la longue séquence du crash est un vrai morceau de bravoure, découpé avec un brio redoutable.
Les deux épisodes concluant ce volume sont plus anecdotiques, même s'il ne faut pas les zapper car ils introduisent un nouveau personnage menaçant pour les héros, la mystérieuse ninja Toyota, dont l'identité du commanditaire est une énigme vouée à être prochainement résolue.
*
Les dessins de Pia Guerra gagnent en assurance et contribuent à l'efficacité du récit : c'est sans fioritures mais direct, clair, expressif, toujours cadré avec justesse et précision, en privilégiant les cases horizontales, très dynamiques. Il faut saluer l'encreur José Marzan Jr qui assure à la série une unité visuelle très louable puisque les deux épisodes à la fin de ce tome sont illustrés par Paul Chadwick, sans que cela n'introduise de rupture avec les planches de Pia Guerra.
*
C'est un peu la fin d'un premier cycle mais la route des trois héros est encore longue, et Vaughan et Guerra semblent avoir encore des munitions pour pimenter leur odyssée.
4 : SAFEWORD (#18-23)

- Safeword (#18-20) : Yorick, l'agent 355 et le Dr Mann progressent jusqu'à Allenspark, dans le Colorado. Les deux femmes confient leur compagnon à l'agent 711, une ancienne du Culper Ring, pendant qu'elles emmènent Ampersand, malade, en ville pour le soigner. Seul avec l'agent 711, Yorick subit divers supplices qui ont pour but de le confronter à son sentiment de culpabilité : il se rappelle ainsi avoir été abusé sexuellement par un jeune garçon dans son enfance, la première fois qu'il a fait l'amour avec Beth, la découverte des rues de Brooklyn jonchées de cadavres (dont celui d'une femme agent de police qui s'était suicidée) après l'épidémie...
Lorsque l'agent 355 et le Dr Mann sont de retour avec Ampersand rétabli, Yorick est prêt à poursuivre le périple. Mais peu après leur départ, de mystérieuses tueuses en burqa abattent l'agent 711 à laquelle elles réclamaient l'Amulette d'Hélène.

- Widow's Pass (#21–23) : L'étape suivante conduit le trio à Queensbrook, en Arizona - huit mois se sont écoulés depuis les évènements relatés dans l'album One Small Step. Un groupe de 8 femmes surarmées bloquent le passage vers l'Etat voisin, empêchant nos héros de gagner la Californie. Yorick, l'agent 355 et le Dr Mann rencontrent également P.J., qui tient le garage de feu son père. Ensemble, ils forceront le blocus, au prix de douloureux sacrifices - et de quelques révèlations. A Oldenbrook, dans le Kansas, Ciba Weber, la cosmonaute, donne naissance à un garçon. C'est alors que Hero, la soeur aînée de Yorick, arrive sur place...
*
Ce 4ème tome compte deux histoires d'égale valeur, en nombre d'épisodes. Néanmoins, le premier récit est le plus étonnant et va provoquer un profond bouleversement chez Yorick. Brian K. Vaughan laisse planer le doute sur la complicité entre les agents 355 et 711 au sujet du traitement de choc que réserve cette dernière au jeune homme, sur lequel 355 a pris de nombreuses notes dans un journal. Il s'agit de le délivrer d'un fort sentiment de culpabilité, semblable à celui des survivants de l'Holocauste : Yorick ne supporte plus d'être l'unique rescapé de l'épidémie et la pression qui pèse sur ses épaules de devoir, à terme, être celui qui permettra à l'humanité de se perpétuer. L'agent 711 lui inflige des humiliations dont le spectacle reste étonnant, voire dérangeant, dans un comic-book américain, quand bien même les séries Vertigo de DC Comics ont la spécificité d'être plus transgressives que le tout-venant. Mais bon, ce n'est pas tous les jours qu'on voit le héros contraint à une séance de bondage, forcé d'avaler du viagra, quasiment violé et noyé par une dominatrice-manipulatrice !
Le second récit fait la part belle à l'action : l'agent 355 doit délivrer le Dr Mann des griffes d'une bande de furies, à la fois brisée par la perte de leurs pères, maris et fils, et influencées par des thèses conspirationnistes délirantes. Là encore, Vaughan n'épargne pas ses héroïnes, torturées, et échappant de peu au peloton d'exécution. Parallèlement, Yorick fait aussi ce qu'on pourrait appeler "l'apprentissage du sang" en tuant une de ses miliciennes, autant par vengeance que par esprit de conservation. Mais c'est aussi l'occasion de révèlations cruciales car Alison Mann avoue à l'agent 355 que ses expériences de clonage avaient échoué à engendrer un homme - recherches d'abord menées par son père. Cette confession jette le trouble sur la suite de l'aventure en posant la question de ce qui se passera une fois que le trio aura rejoint le laboratoire du Dr Mann à San Francisco... Le suspense reste donc entier et Vaughan l'entretient avec un vrai brio.
*
Chaque histoire est illustrée par un artiste différent : Pia Guerra se charge de la première et son trait a effectivement gagné en maturité, en précision, en finesse depuis le début de la série. Le changement de coloriste (Pamela Rambo a cédé sa place au studio Zylonol) permet à la dessinatrice de réaliser des planches à l'ambiance saisissante, dans ce huis-clos étouffant, traversé de scènes oniriques, fantasmatiques ou passées.
Puis Goran Parlov signe les pages des épisodes 21 à 23, avec un trait plus rond, et des cadrages plus aérés, plus énergiques, adéquats pour une histoire plus centrée sur l'action. Là encore, l'encrage de José Marzan Jr permet à la série de conserver une vraie cohérence esthétique.
*
Quasiment à mi-parcours, la série demeure passionnante et on a hâte de découvrir la suite.

mercredi 23 mars 2011

Critiques 216 : Y THE LAST MAN 1 & 2, de Brian K. Vaughan et Pia Guerra

Y: The Last Man est une série en 60 épisodes, rassemblés dans dix albums, écrite par Brian K. Vaughan et dessinée par Pia Guerra (suppléee parfois par Paul Chadwick, Goran Parlov, ou Goran Sudzuka), et publiée par DC Comics sous le label Vertigo à partir de 2002. L'argument de la série est à la fois simple et riche : tous les mâles de la planète (animaux comme humains) meurent subitement, à l'exception de Yorick Brown et son chimpanzée Ampersand (Esperluette en vf). Se pose alors véritablement deux questions : quel est le destin du dernier homme sur Terre ? Et quel avenir pour la race humaine, privée de la moitié de sa population ?
1 : UNMANNED (#1-5, 2002)

Le 17 Juillet 2002, une mystérieuse épidémie supprime toutes les créatures de sexe masculin sur Terre, à l'exception de Yorick Brown et de son singe capucin Ampersand.
Deux mois après, Yorick arrive à Washington où il retrouve sa mère, élue du Congrés. La nouvelle Présidente des Etats-Unis, ex-secrétaire d'état à l'agriculture, ordonne à l'agent 355 d'escorter Yorick jusqu'à Boston où doit être la généticienne Allison Mann, seule capable de comprendre ce qui s'est passé et d'y remédier. Trois jours après, Alter Tse'elon, nouvelle général en chef de l'armée d'Israël, apprend l'existence de Yorick et se lance à sa recherche. Elle détruit le laboratoire du Dr Mann, l'obligeant avec l'agent 355 et Yorick à partir pour San Francisco où la généticienne a conservé des données sur ses travaux. Yorick, lui, préférerait aller en Australie où se trouve sa fiancée Beth, qu'il avait demandé en mariage au moment où l'épidémie s'est déclenchée, mais reporte ce projet...
*
Ce volume réunit les 5 premiers chapitres de la série et d'entrée de jeu, on est bluffé par l'intelligence et l'efficacité avec lesquelles Brian K. Vaughan et Pia Guerra mènent leurs affaires. La diversité des situations, la gravité des enjeux (la fin de la race humaine, le clonage, l'extrémisme idéologique...), la caractérisation aiguisée des personnages, le rythme soutenu, la richesse du potentiel de l'intrigue sont tout bonnement exceptionnels : Vaughan ne sombre jamais dans la facilité ni les clichés, mais au contraire surprend par la variété des rebondissements et la qualité psychologique de ce thriller fantastique atypique.
En choisissant comme héros un jeune prestidigitateur, il donne une légèreté à un récit par ailleurs palpitant et grave, où les extrémismes politiques et philosophiques sont exposés sans complaisance mais sans ménagement non plus. Le petit singe qui accompagne Yorick fait penser au Marsupilami de Franquin dans Spirou car il permet des échappées dans l'histoire sans que cela soit gratuit.
Vaughan manie les symboles avec subtilité, que ce soit pour stigmatiser les attitudes des femmes ou résumer le rôle des hommes disparus, comme dans la scène de l'obélisque où Yorick énumère avec une participante à un sit-in les noms de groupes de pop masculins morts - un moment saisissant où tout est dit sur la culture populaire "dominée" par les hommes durant le XXème siècle dans la musique. Ladîte "domination" masculine est au centre de ce premier acte où l'on voit les femmes pointer l'oppression des mâles comme dans ce dialogue avec les Amazones qui prétendent que la catastrophe les a libérées de violeurs, de dictateurs, et de tueurs en série, plus que de leurs pères, de leurs frères ou de leurs amants.
*
Le dessin de Pia Guerra est simple et direct, comme son découpage, qui derrière son classicisme souligne quand il le faut l'ingéniosité du propos : à cet égard, la toute dernière planche qui montre en plongée un croisement de trois rues en forme de "Y" est une petite merveille évoquant ce qu'on voyait dans les Watchmen d'Alan Moore et Dave Gibbons. La qualité principale de Guerra, c'est qu'elle s'attache d'abord à produire un dessin lisible, expressif, souligné par l'encrage de José Marzan Jr (qui encrera tous les épisodes de la série). On se dit aussi que le simple fait qu'une femme ait illustré Y The Last Man a évité au titre de représenter son casting essentiellement féminin en collant aux clichés des comics américains, peuplés souvent de bimbos écervelés et aux formes plus suggestives que réalistes (même si des hommes comme Terry Moore ont su donner à leurs héroïnes une allure moins convenue).
*
Un prologue qui augure d'une production ambitieuse et passionnante.
2 : CYCLES (#6-10, 2003)

Yorick, l'agent 355 et le Dr Mann embarquent dans un train en échange d'une moto. Mais durant le trajet, ils sont agressés par des racketteuses et sautent de leur véhicule en marche. Séparé de ses deux chaperons, Yorick revient à lui chez Sonia, dans le village de Marrisville dans l'Ohio. La jeune femme et son pensionnaire sont attirés l'un par l'autre et Sonia confie que toutes les femmes de la localité sont en vérité des anciennes détenues qui ont quitté leur pénitencier à la faveur de l'épidémie - Sonia elle-même est une ex-dealeuse. Le Dr Mann retrouve Yorick et fait transporter l'agent 355, blessée, à Marrisville. Mais peu après, les Filles des Amazones, un vaste groupe de femmes considérant la disparition des hommes comme une bénédiction divine et déterminé à éliminer Yorick, mené par Victoria et Hero, la soeur de Yorick, débarquent et exigent qu'on leur livre le jeune homme. Sonia refuse et tue Victoria avant d'être abattue par Hero. L'agent 355, rétablie, Yorick et le Dr Mann quittent l'endroit après avoir convaincu les femmes du village d'incarcérer les Filles des Amazones.
Cependant, Alter Tse'elon est toujours sur la piste de Yorick, guidée par une mystérieuse informatrice, tandis qu'à 220 miles au-dessus de la Terre, dans la station spatiale Soyouz, trois astronautes (deux hommes et une femme) sont obligés de quitter leur position à cause d'une avarie technique...
*
Ce deuxième tome ne déçoit pas et propose de nouveaux chapitres passionnants. Brian K. Vaughan recentre son récit sur le trio Yorick-355-Dr Mann en les entraînant dans l'Amérique profonde au gré de rebondissements palpitants : le "road-comic" se transforme rapidement en un séjour dans la bourgade de Marrisville, aux mains de femmes criminelles qui, après l'épidémie, ont décidé de diriger l'endroit comme une communauté autonome. Contre toute attente, ce nid de guêpes a tout d'un havre de paix et Yorick y fera la connaissance de Sonia avec laquelle il est sur le point de tromper sa fiancée Beth. Le sort que connaîtra la jeune femme en voulant protéger celui dont elle s'est éprise est cruel et poignant, surtout qu'elle trouve la mort par la faute de la propre soeur de Yorick, la mal nommée Hero.
Le personnage de Hero offre à Vaughan l'occasion d'évoquer le fanatisme en faisant référence à la tragédie de Wacko, où le chef d'une secte causa la perte de ses adeptes à la suite de l'assaut du F.B.I. - dont, on l'apprend, a fait partie à l'époque (en 1993, donc) l'agent 355. La subtilité avec laquelle Vaughan aborde ces thèmes et développe ses personnages, leur relation, est exemplaire : il donne vie à ces créatures en les dôtant d'un background que vient enrichir les expériences qu'ils traversent durant cette épopée.
*
Pia Guerra accomplit elle aussi un sans-faute : son dessin est épuré, mais il est surtout juste, au service du script, des émotions, tout comme le découpage qui, bien que classique, rend la lecture rapide et limpide. Il est étonnant de constater à quel point on tourne vite les pages, avec quelle fluidité les évènements se déroulent. Sa complémentarité avec Vaughan est un pur régal et un modèle de storytelling.
*
Le cliffhanger de l'épisode 10 promet beaucoup et la qualité des deux premiers tomes laisse augurer du meilleur pour la suite.

mercredi 7 juillet 2010

Critique 153 : TOM STRONG - DELUXE EDITION, BOOK 1 (# 1-12), d'Alan Moore et Chris Sprouse

Tom Strong est une création originale du scénariste Alan Moore et du dessinateur Chris Sprouse, éditée sous le pavillon ABC (America's Best Comics) au sein du label Wildstorm de DC Comics. Depuis 1999, la série compte 36 épisodes (plus quelques numéros supplémentaires écrits par d'autres auteurs, et une suite rédigée par Peter Hogan, qui sort cette année). Ce volume 1 hardcover rassemble les 12 premiers chapitres, dont les deux derniers forment le prologue au spin-off de Tom Strong, la maxi-série en 12 volets Terra Obscura (idée de Moore, traitement de Peter Hogan, illustrations de Yanick Paquette).
*
Tom Strong, le héros du titre, est l'archétype du "héros de la science" : il a grandi dans une chambre spéciale conçue par son père et a reçu une éducation vouée à faire de lui un surhomme. Ses parents étaient des excentriques, échoués sur l'île fictive d'Attabar Teru au large des "Indes de l'Ouest" (référence à celles que voulait découvrir Christophe Colomb). Recueilli, après la mort de ses parents, par les indigènes, Tom Strong a profité de leurs connaissances et de leur mode d'alimentation pour optimiser sa condition physique et son savoir. C'est un homme moderne, qui finira par épouser Dahlua et de ce métissage naîtra leur fille Tesla, la synthèse entre le monde tribal de sa mère et les racines occidentales de son père. A ce trio vient se greffer le robot Pneuman et le singe intelligent King Solomon, ce qui fait de la "Strong family" un ensemble hétéroclite mais dont chaque membre possède une identité forte et une complémentarité avec les autres, au service de la science et de la justice.

la série explore plusieurs lignes temporelles et différents univers, ce qui en fait un mix d'aventures, de comédie, d'action et de fantaisie, le tout écrit avec à la fois de la distanciation et une affection sans fards pour les genres abordés. Des références explicites sont formulées, évoquant le récit de guerre, le western, le fantastique, le burlesque...
*
Les trois premiers volets sont réalisés par la paire Alan Moore (scénario)-Chris Sprouse (dessins) :
- 1 : How Tom Strong Got Started. Timmy Turbo reçoit son inscription des "Strongmen of America", avec une revue racontant les origines de Tom Strong. Pendant qu'il la lit, le héros met en échec une bande de malfaiteurs attaquant le métro aérien de Millenium City.
- 2 : Return of the Modular Man. Le Modular Man, un savant mégalomane que Tom a déjà vaincu en 1987, est de retour à Millennium City après que deux "nerds" lui aient permis accidentellement de prendre le contrôle d'Internet.
- 3 : Aztech Nights. Lorsqu'un mystérieux bâtiment aztèque se matérialise dans le parc de Millenium City, Tom découvre qu'il abrite des brutes fanatiques provenant d'une terre parallèle aux ordres d'un programme informatique inspiré de la divinité Quetzalcoatl.

Suit un récit en 4 actes (#4-5-6-7) :
- 4 : Swatiska Girls! (avec la participation aux dessins de Art Adams) - Ingrid Weiss et ses disciples nazies attaquent le domicile de Tom, le Stronghold. Le héros riposte en les poursuivant jusqu'à une forteresse volante où elles lui ont tendu un terrible piège... Entretemps, nous découvrons la première rencontre entre Ingrid et Tom à Berlin en 1945.- 5 : Memories of Pangaea + Escape from Eden! (avec la participation aux dessins de Jerry Ordway) - Envoyé dans le passé, aux origines du monde, Tom doit affronter l'unique habitant de cette époque où la terre n'avait qu'un seul continent : la Pangée... Entretemps, nous assistons au premier voyage que fit Tom en compagnie de Dhalua à cette période, dans les années 50.- 6 : Dead Man's Hand + The Big Heat? (Avec la participation aux dessins de Dave Gibbons) - Piégé par son ennemi de toujours, Paul Saveen, Tom doit encore faire face à une ultime manigance d'Ingrid... Entretemps, nous voyons la première confrontation entre Strong et Saveen dans les années 20.- 7 : Sons and Heirs + Showdown in the Shimmering City. (Avec la participation aux dessins de Gary Frank) - Face au tandem Saveen-Weiss et à son fils caché Albrecht, Tom parviendra-t-il à les vaincre ? Pas sans Dalhua... Entretemps, nous découvrons comment en 2050 Tom s'oppose à son fils.

Retour à des épisodes en un acte auxquels s'intègrent des mini-récits :
- 8 : Riders of the Lost Mesa + The Old Skool! + Sparks.
*Riders of the Lost Mesa (dessins de Alan Weiss) - Tom et Solomon enquêtent sur la mystérieuse disparition d'un ville en Arizona en 1849 et qui réapparait 150 ans après.
*The Old Skool ! - Timmy Turbo et d'autres jeunes membres des "Strongmen of America" sont piègés dans une dimension parallèle où sont appliquées des méthodes pédagogiques infernales. Tom vient à leur rescousse.*Sparks - Tesla Strong enquête sur l'éruption soudaine d'un volcan à San Mageo et fait à cette occasion une étrange rencontre.
- 9 : Terror Temple of Tayasal + Volcano Dreams + Flip Attitude!
*Terror Temple of Tayasal (dessins de Paul Chadwick) - En route pour rendre visite à sa femme et son beau-père à Attabar Teru, Tom Strong effectue une halte pour enquêter dans les ruines d'un temple Maya à Tayasal où l'attend une curieuse découverte.*Volcano Dreams - Tom Strong arrive donc en retard à Attabar Teru. Dhalua évoque un rite initiatique qu'elle expérimenta dans sa jeunesse, bravant l'autorité paternelle.
*Flip Attitude ! - Tesla Strong affronte Kid Tilt, fille du criminel scientifique King Tilt arrêté par Tom Strong et qui croupit en prison : le combat est littéralement renversant !
- 10 : Tom Strong and his Phantom Autogyro + Funnyland! + Too Many Teslas?
*Tom Strong and his Phantom Autogyro (dessins de Gary Gianni) - En 1925, Tom réalise un voyage au pays des morts grâce à la dernière invention de feu son ami Foster Parallax : l'occasion de découvrir comment ses parents se sont rencontrés, une révélation dérangeante.*Funnyland ! - Après sa visite dans la dimension aztèque (épisode 3 : Aztech Nights), Tom construit une planche de surf permettant d'explorer de nouveaux mondes comme celui où habitent des versions animalières des terriens et donc son propre double, le lapin Warren Strong.*Too Many Teslas ? - Outrepassant les mises en garde de son père, Tesla teste les machines du laboratoire de Tom et déclenche l'apparition de plusieurs doubles d'elle-même en provenance de dimensions parallèles ayant eu la même idée qu'elle.

Et enfin, un récit en deux actes qui sert d'introduction au spin-off de Tom Strong, Terra Obscura, entièrement dessiné par Sprouse :
- 11 : Strange Reunion. - Tom reçoit la stupéfiante visite d'une vieille connaissance, le Docteur Tom Strange, héros de Terra Obscura, une terre alternative située à l'autre bout de la Voie Lactée, qu'il découvrit en 1969 et qui est désormais en grand danger...
- 12 : Terror on Terra Obscura ! - Tom Strong et Tom Strange retournent sur Terra Obscura pour y affronter une terrible menace et y libérer d'autres héros pris au piège depuis ces trente dernières années.
*
Tom Strong est à contre-courant : c'est une entreprise à la fois référentielle, qui s'inspire de bandes dessinées antérieures, dans les genres de la science-fiction et plus généralement du récit d'aventures, et pourtant d'une grande modernité, car écrite avec beaucoup de liberté (mixant humour, drame, parodie, réflexion) et abordant les thèmes les plus variés (le rapport de l'homme à la science, l'héroïsme, l'amour multi-racial, le tribalisme face à la civilisation). Comme souvent chez Moore, c'est un "produit" d'une richesse étonnante mais qui est surtout soucieux d'être accessible à tous, un comic-book à la fois dense, profond, qui réfléchit sur sa forme, joue avec les codes, mais qui demeure divertissant. C'est, enfin, une leçon de storytelling servi par un graphisme exceptionnel, fidèle à la rigueur du script d'un conteur prodigieux, qui rend un hommage vibrant à l'un des maîtres du 9ème Art : Winsor McCay (Little Nemo in Slumberland).
Alan Moore, avec des oeuvres-phares comme Watchmen ou From Hell, est entré dans la légende en livrant des histoires aux constructions et aux enjeux ambitieux. Cela en a fait un auteur auquel on associe encore aujourd'hui, malgré la variété de sa production, le style "grim'n'gritty", ces récits sombres et complexes, peuplés de personnages névrosés au coeur d'intrigues à tiroirs. Peut-être est-ce d'abord pour contredire sa propre légende que Moore a créé Tom Strong qui semble être sa création sa plus lumineuse, la plus sympathique, la plus abordable. Mais les bandes dessinées d'Alan Moore n'ont pas seulement figé leur auteur dans cette tendance, elles ont aussi conditionné tout ou partie des comics en les transformant parfois en caricatures de ses premiers chefs-d'oeuvre (V pour Vendetta, Watchmen) : de fait, avec Frank Miller (dont l'étoile a cependant bien plus pâli que celle de son homologue britannique), Moore a définitivement altéré notre vision des comics et avec celle des lecteurs, celle d'une génération entière d'auteurs qui ont imité son écriture ou du moins ses effets narratifs (déconstruction, ambiances, caractérisation...).
Et Dieu sait que les héros peuvent être gratuitement compliqués et sinistres aujourd'hui : leurs attitudes et leurs motivations sont de plus en plus sombres, à la mesure des aventures qu'ils traversent et les malmènent comme jamais. Aussi la première question à se poser avant d' "essayer" Tom Strong serait : êtes-vous prêts pour suivre un héros sans ce genre de bagages ? Si oui, si vous voulez vraiment lire un comic-book à la fois léger et palpitant, alors vous trouverez votre bonheur ici !
Au sein de la gamme ABC qu'il a créée, Alan Moore a imaginé Tom Strong comme un véritable antidote au tout-venant en revenant aux fondamentaux, mais sans oublier la singularité de ses meilleurs travaux. Les aventures du protecteur de Millenium City et de son étonnante galerie d'ennemis trouve en effet sa source dans les récits fondateurs de séries du "golden age" comme Doc Savage, Flash Gordon, Tarzan, Allan Quatermain (par ailleurs un des protagonistes de La Ligue des Gentlemen Extraordinaires) : c'est donc un surhomme aux aptitudes physiques supérieures mais également un savant, soit la définition du "science hero", cet archétype cher à Alan Moore - un être dont les qualités phénomènales sont le produit d'expériences scientifiques et qui les met au service du Bien.
Tom Strong représente la figure classique du brave et du sage : il est taillé comme une armoire à glace, séduisant, mais ses tempes blanchies, son statut d'époux, de père de famille, d'explorateur et de justicier, ajoutent de l'épaisseur à ce qui ne serait autrement qu'une énième version de l'aventurier sans peur et sans reproches, à la noblesse surréaliste. Alan Moore s'emploie à révèler les failles de ce héros en le confrontant à des dangers vraiment menaçants, à des situations troublantes, et en faisant graviter autour de lui un entourage parfois bienveillant mais qui l'humanise (sa femme, sa fille), parfois malveillant et qui le fragilise en étant diablement retors (sa némésis Paul Saveen, Ingrid Weiss et leur fils Albrecht).
*
Cet ouvrage de très belle facture (couverture dure, format plus grand que les recueils traditionnels, bonus appréciables sur les coulisses graphiques de la série) s'ouvre avec une "Histoire" en deux pages de Tom Strong et sa relation avec Millenium City, comme si, malgré l'excentricité du propos, Moore voulait inscrire son héros et le lieu principal de l'action dans une réalité propre, un passé, des étapes biographiques (il a utilisé le même procédé pour Top Ten).
Cette préface procure une entrée formidable pour cette collection des 12 premiers chapitres de la série. Tout commence en 1899 lorsque les parents de Tom Strong échouent sur l'île d'Attabaar Teru où ils vont mener leur projet scientifique, à l'écart de l'influence de la société civilisée. Tom naît sur l'île et grandit dans une chambre spéciale, conçue pour améliorer sa force et son endurance, bâtie dans le cratère d'un volcan éteint. Ses parents meurent quelques années plus tard lors d'un tremblement de terre et il vit ensuite en compagnie des indigènes.
Cent ans plus tard, Tom Strong est devenu une légende vivante, établie à Millenium City où il mène des recherches scientifiques dans plusieurs domaines tout en garantissant la sécurité de la ville contre les criminels les plus variés. Il a épousé Dhalua, son amour de jeunesse à Attabar Teru, dont la beauté n'a d'égale que son intelligence, avec laquelle il a eu une fille, Tesla, et ils sont entourés par le robot Pneuman et le gorille intelligent, King Solomon. Tom Strong a fort à faire à Millenium City, quand il ne s'accorde pas avec sa famille quelques congés à Attabar Teru : il affronte des psychopathes comme Paul Saveen, des créatures comme l'Homme Modulaire, ou la dominatrice nazie Ingrid Weiss. Comme si cela ne suffisait pas, il découvre également des univers parallèles où existent des versions alternatives de lui-même, des siens et de ses adversaires.
*
Chacune de ces douze aventures est l'occasion pour Moore et Sprouse (plus quelques guest-stars comme Art Adams, Dave Gibbons, Paul Chadwick, Gary Frank, et d'autres, illustrant des flash-backs et flash-forwards) de relever de nouveaux challenges, d'explorer de nouveaux territoires, de manier différentes tonalités - offrant à chaque fois un angle unique à la narration comme au dessin. C'est ainsi que les deux auteurs peuvent tout se permettre, jusqu'à revisiter l'univers des Looney Tunes avec la version Bugs Bunny de Tom Strong : un Funnyland détonant et drôlissime !
A l'opposé, on suit également le héros jusque dans le pays des morts lorsqu'il expérimente son véhicule, le Necro-Gyro, et assiste à la rencontre de ses parents : là encore, le soin apporté aux couleurs, au lettrage, au style visuel, témoigne de l'intelligence avec laquelle le fond est sublimé par la forme.
*
Cette édition "deluxe" est donc un pur régal à lire. On y trouve, à la fin, un sketchbook de 10 pages révèlant les étapes des dessins de Chris Sprouse, de l'esquisse jusqu'à l'encrage et la mise en couleurs : des coulisses comme on aimerait en lire dans tous les recueils. N'hésitez pas à vous procurer ce beau livre qui vaut son prix - et qu'on peut d'ailleurs acquérir pour une vingtaine d'Euros. C'est une pièce de collection, mais surtout l'occasion de découvrir un comic-book enchanteur et addictif !