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dimanche 1 octobre 2023

SUR ORDRE DE DIEU, on commet des atrocités inhumaines


Mis en ligne en 2022, Sur Ordre de Dieu est une série limitée en sept épisodes produite par la chaîne FX. Inspirée de faits réels et du livre Under the Banner of Heaven de John Krakaeur, cette enquête au coeur de la religion mormone est aussi passionnante que terrifiante, portée par un casting exceptionnel.


1984. East Rockwell, Utah. Les inspecteurs Jeb Pyre et Bill Taba enquêtent sur le meurtre de Brenda Wroght Lafferty et son bébé Erica, retrouvés égorgés chez elle. Le mari de Brenda, Allen Lafferty, les vêtements maculés de sang, est arrêté et lors de son interrogatoire désigne ses deux frères aînés, Ron et Dan, comme les auteurs de cette atrocité. Les Lafferty, comme Pyre, sont des mormons réputés dans leur communauté. Lorsqu'Ammon et Doreen, les parents, sont partis en mission durant deux ans, ils ont confié la famille aux bons soins de Dan, au grand dam de Ron. Peu après, Robin Lafferty est arrêté à son tour.


Pyre et Taba interrogent Robin et Allen séparément pour comparer leurs dires. Robin explique que Ron, patron d'une entreprise de BTP, qui subvenait largement aux besoins de la famille, connaissait des difficultés financières depuis que Dan, qui se sentait persécuté par l'Etat et les impôts, décida de ne plus payer les taxes dont il devait s'acquitter. Allen ajoute que sa famille n'appréciait pas Brenda qu'elle jugeait trop indépendante. Taba apprend par Robin que les  Lafferty vivraient dans une ferme isolée et décide d'y aller.


Accueilli par des tirs de fusil, Taba appelle des renforts et Pyre avec plusieurs hommes prend d'assaut la ferme où est appréhendé Samuel Lafferty. Celui-ci est un extrémiste complètement illuminé qui évoque le fait que les pécheurs doivent expier par le sang et mentionne une liste de plusieurs mormons éminents à éliminer. La police se déploie pour s'assurer que les cibles sont encore en vie. Allen raconte à Pyre que Ammon s'était brouillé avec Dan quand il a ambitionné de se présenter au poste de shériff alors qu'il désapprouvait déjà le fait qu'il ne paie plus ses impôts. Allen accepta alors la demande de Brenda de s'éloigner de ses frères à la condition qu'elle renonce à son métier de journaliste pour fonder une famille. Lorsque Robin apprend le meurtre de Brenda, il craque et jure n'y être pour rien.
  

Pyre, Taba et l'officier Morris découvrent la maison de l'évêque Low, qui figure sur la liste, mise à sac. Sur place, Pyre met la main sur une lettre qu'avait adressée Brenda à Low pour lui signaler le comportement déviant des Lafferty. A la même époque, Ron se vit refuser un prêt bancaire à cause des positions de Dan qui, de son côté, se rapprocha d'extrémistes mormons approuvant la polygamie. Dan convainquit Ron de fonder leur propre église avec leurs frères Samuel et Robin et leurs épouses. Morris retrouve l'évêque Low sain et sauf, parti pour une partie de pêche.


Sam parle à Pyre et Taba de l'Ecole des Prophètes fondée par Dan et Ron sur les conseils du Prophète Onias, un fondamentaliste rencontré au Canada accusant l'église mormone de s'être trop accommodée des lois du gouvernement. Low témoigne que c'est en apprenant cette initiative qu'il a excommunié Dan puis Ron qui, lui, de son côté, aurait refusé des soins médicaux à son père, tombé gravement malade. Parmi les membres les plus zélés de l'Ecole des Prophètes se trouvait Bernard Brady que Pyre et Taba questionnent et qui leur confirme l'isolement progressif des Lafferty, s'adonnant à une pratique de plus en plus radical de leur religion, et ajoute que Doreen, leur mère, les soutenait.


Pyre et Taba rendent visite à Doreen qui évoquent deux hommes, Chip et Ricky, enrôlés par Dan er Ron, dans leur projet d'expiation par le sang de plusieurs pécheurs listés, malgré la désapprobation du prophète Onias. Celui-ci, pourtant, avait désigné Ron comme l'Elu choisi par Dieu le Père lui-même pour faire le ménage dans son église. A cette époque, Brenda convainquit Dianna, la femme de Ron, brutalisée par ce dernier, de fuir avec l'aide de l'évêque Low. Brenda avait auparavant consulté les cadres de sa congrégation qui, en retour, l'avait chargée de ramener les Lafferty dans le droit chemin - ce qui, pour Allen, rétrospectivement, revenait à lui planter une cible sur le front.
  

Taba retrouve le prophète Onias qui justifie son éloignement vis-à-vis des Lafferty quand il a compris que Ron était corrompu par son rôle d'Elu. En vérité il songeait à se venger de Brenda qui avait éloigné Dianna, qu'il voulait retrouver morte ou vive. La police arrête Chip et Rick à la frontière dl'Etat et les deux hommes avouent avoir lâché Ron et Dan après que ceux-ci aient assassinés Brenda et son bébé. D'après eux, ils devaient ensuite aller dans le Nevada pour jouer au casino et y gagner assez d'argent pour financer la suite de leur expédition punitive contre Dianna. A Miami, la police, averti par Pyre, met à l'abri Dianna et ses enfants puis avec Taba il se rend à Reno pour y appréhender Ron et Dan. Pyre peut enfin rentrer chez lui auprès de sa femme, de leurs enfants et de sa mère, Taba s'assurant de boucler le dossier.

Sur Ordre de Dieu est adapté de ce qu'on appelle une true crime story. Ce type d'écrit a été popularisé par Truman Capote avec son ouvrage De Sang-Froid dans lequel le romancier s'était intéressé à un fait divers criminel dont il tira en 1965 un "roman de non-fiction", ensuite porté à l'écran par Richard Brooks en 1967. Capote ne se remit jamais de cette expérience, hanté par ce qu'il avait rapporté.

Depuis ce genre de littérature a fait foison et John Krakaeur s'y est adonné en signant Under the Banner of Heaven sur l'affaire des frères Lafferty qui s'est déroulée au milieu des années 1980. Dustin Lance Black a adapté ce livre pour en tirer cette mini-série mise en ligne sur Disney + l'an dernier, pour un résultat impressionnant.

La critique, à l'époque, a comparé Sur Ordre de Dieu à True Detective. Pourtant qu'il me soit permis de dire que je trouve Sur Ordre... supérieur. Car le fond est beaucoup plus terrifiant et dense, complexe et mémorable. Autant vous prévenir : mieux vaut avoir le coeur bien accroché avant de se plonger dans cette série très noire.

Il s'agit en fait d'un examen minutieux et traumatisant du fanatisme religieux. On comprend que la communauté mormone n'ait pas été ravi qu'une telle série voit le jour après le livre qui lui servie d'inspiration. Car, même si le récit ponctue l'enquête menée par les détectives Pyre et Taba de flashbacks sur les origines de l'église mormone et montre que ses pionniers ont subi une persécution sanglante et acharnée, il est impossible de minimiser les dérives de cette congrégation encore aujourd'hui et sa responsabilité aussi bien dans la dérive meurtrière des frères Lafferty et la mort de Brenda Wright.

La série démarre alors que Brenda est découverte égorgée dans sa cuisine. Son nouveau-né a subi le même sort. La réalisation nous épargne des images trop sanglantes, mais on en voit assez pour mesurer l'abomination totale qui a été commise. Surtout ce qui rend l'investigation qui suit encore plus troublante est qu'elle est menée, pour moitié, par un officier de police qui est lui-même mormon. Si East Rockwell, où se situe l'action, est une bourgade imaginaire, elle abrite une population majoritairement acquise à cette religion et les cadres de l'église qui s'y est établie ne voit pas d'un bon oeil la mauvaise publicité que va faire ce fait divers à leur culte.

Un sentiment de révolte envahit le téléspectateur quand il comprend que les mormons se soucient plus de ce problème d'image que de l'assassinat barbare d'une jeune femme et de son bébé par des membres de cette communauté. Et cela trouve un écho dans l'Histoire même des mormons : son fondateur, Joseph Smith, était au départ un religieux plutôt modéré mais qui s'est ensuite radicalisé pour que le culte dont il prétendait être le missionnaire désigné par Dieu lui-même accepte des pratiques insensées, comme la polygamie, les violences faites aux femmes, le mariage forcée pour des mineures, l'expiation par le sang de pécheurs, le recours à la lutte armée contre ceux qui les persécutaient, etc.

A sa mort, Smith fut remplacé par Brigham Young, encore plus zélé que lui et qui connut une fin aussi funeste. Ensuite les mormons usèrent de ruse pour que ce qui leur était reproché et interdit par la Loi soit caché. Les Lafferty ont embrassé ces évolutions quand ils ont dû affronter des difficultés financières, à commencer par Dan et Robin, deux chiropracteurs considérant que le gouvernement leur faisait les poches avec les taxes et les impôts. Dan ambitionna alors, pour se rebeller contre cela, de devenir shériff en se présentant au élections, ce qui provoqua l'ire du patriarche des Lafferty et opposa Ron, un entrepreneur, à sa banque qui refusait de lui accorder un crédit à cause des prises de position de son cadet.

La caractérisation des personnages est particulièrement soignée. Les Lafferty sont tous campés avec complexité, depuis le plus illuminé (Samuel) au plus prudent (Robin) en passant par le benjamin victime de la folie de ses aînés (respectivement Allen, Ron et Dan). Les femmes n'ont que peu de voix au chapitre puisqu'elles sont littéralement asservis par ces dévots complètement fous, même si Dianna, la femme de Ron, finira par s'éloigner. Brenda devient la figure sacrificielle et tragique de l'histoire puisqu'elle est à la fois la cible de Ron et Dan mais aussi celle sur laquelle se sont défaussés les cadres de l'église en lui demandant de remettre les Lafferty dans le droit chemin. 

Même les deux policiers en charge de l'enquête font l'objet d'une attention spéciale. Pyre est donc lui-même un mormon qui doit capturer deux fondamentalistes criminels, ce qui le met en porte-à-faux vis-à-vis de sa hiérarchie (aussi bien au sein de la police - le commissaire est aussi un mormon - que de l'église - qui est davantage dérangée par le scandale provoqué par un meurtre commis par des membres du culte que par le sort des victimes). Surtout, à mesure que els investigations progressent, et au fil de ses échanges avec Allen, Pyre est ébranlé dans sa foi, découvrant les aspects les plus sombres de l'Histoire de sa communauté. Son couple en souffre car sa femme est, elle, une fervente pratiquante, et en plus il doit composer avec sa mère qui souffre démence (ce qui, pour un mormon, est un test - le fils qui médicamente ou place dans un établissement spécialisé un parent est jugé indigne).

Taba est aussi un personnage captivant car il est indien, un Païute. Pour les mormons, c'est un sauvage, même s'ils entretiennent la légende selon laquelle les Païutes auraient été les alliés de Brigham Young quand celui-ci a établi son église en Californie (en réalité, Young voulait leur aide pour affronter ceux qui voulaient une fois de plus les chasser de cette région). Athée, Taba soutient Pyre tout en tâchant de lui faire comprendre qu'il doit mener l'enquête en mettant sa foi de côté pour s'en tenir aux faits.

Si on est emporté par cette histoire, c'est aussi grâce à un casting exceptionnel, non pas parce que les acteurs sont tous des vedettes mais pour la qualité de leur interprétation. Andrew Garfield et Gil Birmingham sont parfaits en flics tourmentés. Daisy Edgar-Jones est encore une fois bouleversante dans le rôle de Brenda. Sam Worthington (Avatar) et Wyatt Russell (Falcon et le Soldat de l'Hiver) sont terrifiants en frangins hallucinés. Billy Howle est poignant en mari de la victime.

Ron Lafferty fut condamné à mort mais s'éteignit avant son exécution. Dan fut condamné à la prison à perpétuité. Aucun des deux n'exprima de remords, persuadés d'être réellement les Elus de Dieu accomplissant une mission transmise dans des Révélations.

Bref, si vous vous sentez d'attaque pour plonger dans une intrigue aussi noire, n'hésitez pas : Sur Ordre de Dieu va vous combler. C'est en tout cas une mini-série qui va vous retourner et que vous n'oublierez pas de sitôt.

samedi 10 février 2018

MANHUNT - UNABOMBER (Discovery Channel, Netflix)


Produite et d'abord diffusée d'abord sur Discovery Channel, la série en huit épisodes Manhunt - Unabomber, malgré d'excellentes critiques (et une publicité alimentée par une polémique avec d'anciens membres du F.B.I.), a pâti de la comparaison quelques mois plus tard avec le chef d'oeuvre produit par David Fincher, Mindhunter, parce que les deux shows exploraient des territoires similaires. Pourtant, la création d'Andrew Sodroski ne manque pas d'atouts, misant sur un classicisme proche du docu-fiction et réussissant à captiver avec une histoire vraie dont on connait l'issue .

 James "Fitz" Fitzgerald (Sam Worthington)

1993 : James "Fitz" Fitzgerald est diplômé comme profileur et recruté par le FBI pour intégrer l'unité "Unabomb", organisée pour arrêter un terroriste en activité depuis une quinzaine d'années, qui envoie des colis piégés à des universités et des aéroports (Unabomb = UNiversity + A=Airport). Pour le directeur Don Ackerman et son adjoint Stan Cole, le suspect est sûrement un mécanicien frustré sexuellement si on se base une analyse psychologique et des preuves matérielles. 1997 : retiré dans une maison en forêt, "Fitz" est de nouveau sollicité par le FBI pour convaincre Ted Kaczynski alias "Unabomber" de plaider coupable à son procès.

"Fitz" et Tabby (Sam Worthington et Keisha Castle-Hughes)

"Unabomber" menace de faire exploser un avion de ligne et "Fitz doit déterminer si la menace est sérieuse. Mais ses méthodes déplaisent à sa hiérarchie : elles s'appuient sur l'étude linguistique des messages adressées par le terroriste et contredisent le profil déjà établi. Pour le jeune agent, "Unabomber" est au contraire un individu très cultivé, plus âgé, et isolé socialement, nullement en proie à des pulsions sexuelles. 1997 : pour la première fois depuis qu'il a permis son arrestation deux ans auparavant, "Fitz" est confronté à Ted Kaczynski en prison et qui a expressément exigé de ne parler qu'à lui avant son procès. L'agent comprend que le terroriste veut démonter la façon dont il a été confondu.

Natalie Rogers et "Fitz" (Lynn Collins et Sam Worthington)

1995 : Pour étayer ses recherches, "Fitz" requiert l'aide d'une enseignante indépendante en linguistique, Natalie Rogers. Ensemble, ils progressent rapidement pour définir la personnalité de "Unabomber" à partir d'un manifeste qu'il a fait parvenir au FBI pour qu'il soit publié dans un grand quotidien de la Côte Ouest. Ce texte intitulé "La société industrielle et son avenir" dénonce les dérives technologiques qui ont fait de l'individu une créature dépendante des outils modernes, sans lesquels elle connaîtrait la paix et serait structurellement plus solide. 1997 : Ted clame qu'il peut faire invalider toutes les preuves qui l'accablent à partir de la méthodologie employée par "Fitz" et compte se servir de son procès pour humilier l'agent et en faire une tribune publique pour développer ses idées.

Don Ackerman (Chris Noth)

les investigations étant infructueuses avec les procédés classiques de l'institution (notamment l'établissement d'un profil par regroupement de données informatiques), "Fitz" pousse Ackerman à convaincre l'Attorney General (la Ministre de la Justice) Janet Reno de faire publier le manifeste d'"Unabomber" qui a promis, en échange, de cesser ses attentats. Le FBI tend un piège d'envergure en se concentrant sur l'unique kiosque à San Francisco à vendre le "Post" dans lequel le texte sera  imprimé, persuadé que le terroriste viendra y acheter un exemplaire. Mais l'opération se solde par un échec : "Fitz" est remercié et renvoyé à l'ATF, son ancien service.

Davic et Ted Kaczynski (Mark Duplass et Paul Bettany)

Les recherches linguistiques menées par "Fitz" et Natalie Rogers à partir du manifeste continuent malgré tout et permettent au profileur de dresser un portrait imparable du terroriste. En disposant grâce à Tabby, sa partenaire au FBI, de copies de la liste des suspects, "Fitz" désigne Ted Kaczynski comme étant "Unabomber". Sa théorie se vérifie quand la belle-soeur de ce dernier reconnaît le style de Ted dans le manifeste publié par le "Post" et convainc David Kaczynski de dénoncer son frère après que l'agent lui en ait dressé un portrait psychologique saisissant.  

Ted Kaczynski (Paul Bettany)

Depuis la cabane dans les bois qu'il construisit avec son frère et où il vit en ermite, Ted écrit à David pour lui détailler comment, depuis son adolescence, une succession d'expériences traumatisantes l'ont détruit moralement et motivé à commettre des attentats : élève surdoué, il a sauté plusieurs classes, est entré à l'université précocement et y a été remarqué par Henry Murray, psychologue établissant avec les services secrets une technique de lavage de cerveau sur des étudiants ciblés pour leurs capacités intellectuelles mais aussi sur leurs failles émotionnelles. Devenu un de ses cobayes pour démontrer sa supériorité face à ces procédés, Ted a quand même été brisé et est devenu animé par un puissant désir de revanche sur le système. Désormais, pourtant, il a le sentiment d'être arrivé, avec la publication de son manifeste, à la fin d'un cycle, convaincu que son texte et ses idées vont profondément altérer la société.

Ted Kaczynski et Stan Cole (à sa gauche) (Paul Bettany et Jeremy Bobb)

"Fitz" revient à FBI et expose rapidement mais de façon imparable le profil qu'il a dressé et qui désigne Ted comme étant "Unabomber", s'appuyant non seulement sur une analyse poussée du manifeste, de la liste des suspects mais aussi sur la correspondance des frères Kaczynski sur plus de trente ans. Le terroriste est localisé et le FBI prépare son arrestation. Mais "Fitz" doit encore convaincre un juge de signer un mandat de perquisition en le convainquant de la culpabilité de Ted. Ackerman et Cole doivent, eux, empêcher les médias, intrigués par les mouvements d'agents dans la région, de faire capoter l'opération.   

"Fitz" et Kaczynski 

1997 : au début de son procès, Ted découvre que ses avocats, contre son avis, vont plaider la folie pour réduire sa peine, lui éviter la peine de mort. "Fitz", dont le couple n'a pas résisté à son implication totale dans l'enquête deux ans auparavant et qui a également dû sacrifier sa partenaire Tabby (en la devant la dénoncer pour lui avoir réclamé la liste des suspects alors qu'il avait été renvoyé du FBI) et Natalie (dont il avait repoussé les avances), est seul pour persuader une dernière fois Ted de plaider coupable : il le convainc de la duplicité de ses défenseurs et de sa réelle admiration pour son intransigeance intellectuelle. Kaczynski change de tactique et est logiquement condamné à perpétuité. "Fitz" retrouve Natalie qui est venue partager sa victoire.

Comme je prévenais en ouverture, comparer frontalement Mindhunter et Manhunt - Unabomber dessert stylistiquement le second tout en soulignant la vanité de ce duel. La production de David Fincher était une exploration de la psyché des tueurs en série quand le FBI en était encore à se demander si le profilage était un moyen efficace de les définir ainsi et de les arrêter. Toute la première saison s'appuyait sur des échanges en deux agents qui mettaient au point une technique et découvraient qu'il n'existait pas qu'un genre de criminel.

Le show créé par Andrew Sodroski pour Discovery Channel (qui a fini par être rediffusé sur Netflix au moment où était proposé Mindhunter) joue davantage la carte du thriller, mais sans sacrifier totalement à ses codes. En vérité, il peut se considérer comme le complément de Mindhunter puisque les faits relatés ici sont tous vrais (ou en tous cas à 90%, puisque des événements et des personnages ont été condensés) et que le terme de l'aventure est connu ("Unabomber" a été arrêté et condamné). Le vrai lien entre les deux programmes est leurs héros : James Fitzgerald est, comme Holden Ford et Bill Tench, un précurseur. Ce statut lui vaut la méfiance, la défiance même, de ses collègues et sa hiérarchie pour qui ses méthodes sont au mieux farfelues, au pire une perte de temps et d'argent.

Mais, plus fortement encore que dans Mindhunter, ce que Manhunt - Unabomber souligne, c'est la notion de sacrifice et le motif du transfert. Quand Fitzgerald est recruté par le FBI pour intégrer l'unité "Unabomb", il a déjà la trentaine et végète dans une brigade appréhendant des grafffeurs, parce qu'il a eu le malheur de refuser de faire sauter des contraventions à un ami de son supérieur. Ce qui lui a permis d'être remarqué, ce sont ses excellentes notes au concours. Mais on lui fait ensuite vite comprendre que, si doué soit-il, il n'est qu'un rouage dans une machine complexe où seuls valent les preuves matérielles et où l'analyse par des moyens informatiques est devenue la nouvelle tendance.

"Fitz", lui, invente, sans même s'en rendre compte, une nouvelle méthode de profilage en ne se basant pas sur les clichés psychanalytiques appliqués à la criminologie (la frustration sexuelle, le manque d'éducation, la soif de revanche sociale motivant les terroristes) : il s'appuie sur le langage, la façon d'articuler la pensée, de formuler les idées, il cherche littéralement le diable dans les détails. Une investigation laborieuse, exaspérante, qui repose sur des suppositions, des recoupements, des accumulations, des indices ténus. Tout ce qui horripile une administration pressée par le temps, exigeant des résultats, soumise à la pression politique et médiatique.

Le récit s'étale sur la la période 1993-1997, du recrutement de "Fitz" au procès de Ted Kaczynski, avec entre les deux l'année 1995, déterminante à tous points de vue, puisque c'est alors qu'est publié le manifeste d'"Unabomber", le document essentiel pour le comprendre, l'identifier, le localiser, et le confondre. De 93 à 95, Fitzgerald perd et gagne tout : son implication totale dans l'enquête, son isolement au sein du service, les humiliations subies par son supérieur Cole (Jeremy Bobb absolument infect), le manque de considération de son chef Ackerman (Chris Noth aussi fébrile que dédaigneux), ont raison de sa famille (sa femme finit par le quitter, il ne voit plus ses enfants), de ses partenaires (Tabby sera virée pour l'avoir aidé quand il aura été un temps écarté de l'affaire et il la dénoncera pour pouvoir être réintégré, Natalie Rogers qui croira à une attirance mutuelle découvrira qu'il s'est d'abord servi d'elle comme d'une ouvrière). Mais sa pugnacité surhumaine (et contestée aujourd'hui par ses collègues de l'époque) lui permettent de percer à jour "Unabomber", d'en dresser le portrait parfait, puis de corroborer sa thèse grâce à la correspondance transmise par David Kaczynski : autant d'éléments qui auront raison des doutes de sa hiérarchie et permettront l'arrestation de Ted Kaczynski.

Il y a donc une part de chance malgré tout dans le travail de fourmi de "Fitz" (sans la dénonciation de David Kaczynski, tout se serait effondré). Mais aussi une aliénation, presque une contamination du détective par le criminel : Ted Kaczynski était effectivement un esprit supérieur à celui de Fitzgerald - plus âgé, plus diplômé, plus extrême. Dans sa radicalité, "Unabomber" n'a commis qu'une erreur : en voulant être reconnu pour ses idées, dont il était convaincu qu'elles changeraient positivement la société, mais en recourant à la violence pour d'abord se venger d'institutions et d'instruments qui l'avaient martyrisé et qui résumaient son aversion pour la modernité corruptrice, il a voulu comme il l'écrivait "avoir l'argent du beurre et le beurre" (la série explique d'ailleurs qu'il s'agit là de l'expression exacte, contrairement à ce que tout le monde croit), être en dehors du monde pour ne pas être infecté par lui tout en aspirant à être célébré par cette société qu'il abhorrait. 

La série montre, de façon vertigineuse, comment le Mal incarné en croisant celui qui le terrassera l'influence étonnamment : "Fitz", littéralement vidé par ces années dévouées à capturer Kaczynski, qui a vu ses collègues être félicités à sa place (s'appropriant même le mérite d'avoir créé la linguistique judiciaire qu'il avait mis en forme), part vivre dans les bois, comme "Unabomber", jusqu'à ce que le FBI lui demande de revenir pour persuader Ted de plaider coupable. C'est un subtil mélange d'orgueil (parvenir à convaincre le terroriste) et de peur (la probabilité réelle qu'il s'en sorte si ses avocats plaident la folie) qui motive l'agent spécial à accepter cette mission, dont le processus ne diffère guère de sa précédente tâche : encore un fois, il faut éplucher des dossiers, des notes de bas de pages, trouver la faille, disputer une partie d'échecs, avoir un coup d'avance. S'il ne s'agit plus d'anticiper un attentat, il faut empêcher un criminel d'éviter la prison.

Dans ce jeu où vérité, conviction et justice s'entremêlent, le duo-duel, souvent à distance (car, contrairement à Mindhunter, les face-à-face entre Fitzgerald et Kaczynski sont rares - d'ailleurs, en réalité, l'agent n'a jamais rencontré le terroriste), entre Sam Worthington (d'une sobriété formidable, quasi-autiste, fuyant la performance - ce qui explique sans doute pourquoi, malgré un premier rôle dans le triomphal Avatar de James Cameron, l'acteur australien ne réussit pas à devenir une vedette hollywoodienne) et Paul Bettany (confondant, même s'il faut vraiment attendre les trois derniers épisodes pour que le comédien dispose d'assez de scènes pour démontrer la qualité impressionnante de son interprétation) atteint des sommets d'intensité. Serrer un coupable aussi retors fournit une matière fabuleuse et excitante au possible.

Sans diminuer Mindhunter, plongez dans ce Manhunt - Unabomber (en prévision de futures saisons relatant d'autres "chasses à l'homme" célèbres ?) : passionnant, vibrant, c'est une vraie réussite.