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jeudi 17 novembre 2022

PRODIGY : THE ICARUS SOCIETY #5, de Mark Millar et Matteo Buffagni

 

C'est la fin pour Prodigy : The Icarus Society avec cet épisode double (40 pages). Mais ce n'est pas la fin de Prodigy puisqu'on apprend à la fin de ce n°5 qu'il y aura un troisième volume ! Mark Millar a de la suite dans les idées, mais il donne quand même une sacrée conclusion à sa mini-série. Le tout est merveilleusement mis en images par Matteo Buffagni qui n'a pas fini de faire parler de lui dans le "Millarworld"...



Les mercenaires de Felix Koffka attaquent Shangri-La pour piller sa technologie. Surpris au lit avec Ana, Edison Crane a juste le temps d'éviter des balles meurtrières pour elle et lui.


Koffka laisse à Prisha d'exécuter Crane en faisant exploser la bombe miniature qu'elle lui a fait absorber à son insu. Mais Edison a piégé la belle qui meurt à sa place.


Crane profite de la confusion qui s'ensuit pour se cacher. Koffka menace alors d'exécuter des habitants de Shangri-La. Mais Edison détruit la machine qui inhibe les citoyens.


C'est un vrai canrage qui s'ensuit. Crane tue lui-même Koffka. Ana est affligée mais Edison l'aide à réparer sa machine inhibitrice avant de se retirer pour entamer une quête plus personnelle...

Mark Millar, c'est habituel, aime conclure ses histoires avec démesure, parfois en sombrant dans le mauvais goût. Il l'évite ici et, mieux même, il offre à Prodigy : The Icarus Society un final tonitruant et introspectif à la fois, car Edison Crane reviendra pour une troisième aventure plus personnelle.

Le scénariste écossais a développé une intrigue qui était nettement mieux construite et plus fournie que le premier volume de Prodigy (un de ses pires travaux). Et, quand Edison Crane quitte Shangri-La et que Lucy, l'assistante de Fleix Koffka, lui demande pourquoi il part et surtout pourquoi il ne s'est pas échappé avant, la réponse fuse comme si Millar lui-même la prononçait : il ne pouvait pas manquer ça !

Ma petite théorie, c'est que Prodigy est quelque part ce que Millar a écrit de plus fantasmé par rapport à lui-même : avec ce personnage qui sait tout, qui est un athlète et un savant, mais aussi quelqu'un qui cherche à prouver au monde qu'il est le meilleur, j'ai toujours eu le sentiment que c'était ce qu'ambitionnait certainement le jeune Millar au début de sa carrière et qu'il a en quelque sorte accompli.

Même s'il a vendu son label Millarworld à Netflix pour écrire à l'abri du besoin et voir ses créations adaptés sur la plateforme de streaming (ce qui a valeur de consécration pour cet auteur qui pense comics comme matière première pour l'écran, petit comme grand), Millar a plus réussi que n'importe qui dans le milieu des comics. Il a gagné une indépendance royale, a conquis un géant des médias, a séduit les plus grans artistes, tout en restant un scénariste de comics qui adore ce support et s'amuse toujours avec.

Mais pour qui, pourquoi ? Est-ce que Millar comme Edison Crane a voulu conquérir le monde pour prouver à quelqu'un ? Crane, c'est confirmé dans cet épisode, est un fils qui a voulu épater son père et partira à sa recherche dans son prochain périple. Cela lui confère une sorte de fragilité, de vulnérabilité bienvenues alors qu'il apparaît toujours infaillible. Dans ce numéro on découvre ainsi que la bombe miniature que Felix Koffka et Prisha Patel croyaient lui avoir fait ingéré ne l'a jamais menacé. Mais on retient surtout qu'il a failli tomber amoureux deux fois : d'abord, par le passé, d'une femme comme lui, mais trop semblable pour que cela marche selon lui, et ensuite de Ana de Tourzel, cette femme pirate devenue la maîtresse de Shangri-La, qui pensait qu'il serait son roi.

L'affrontement avec Koffka a de l'allure et Millar réussit à donner à son héros un adversaire digne de ce nom, digne de la réputation dont il se vante. La manière dont le scénariste résoud le conflit est spectaculairement sanglante et violente mais a le mérite de tomber sous le sens, quand on comprend pourquoi et comment. On peut y lire un propos, rapide mais percutant, sur des loups transformés en agneaux pour fonder une société paisible qui, lorsqu'elle est menacée, libère ses démons. Et l'épilogue est ambiguë quand on voit que Crane et Ana reconditionne les citoyens de Shangri-La en moutons. Moutons comme ce que Koffka voulait faire de l'humanité en pillant la technologie de la cité mythique.

Tout aussi ambivalent est le sort réservé à Koffka par Ana. Tout cela enrichit la palette de ce récit d'aventures grandiloquent et prouve que Millar sait ne pas se contenter d'intrigues simplistes quand il le veut bien. Du coup, cette fois, on n'attend pas de la suite de Prodigy : The Icarus Society qu'elle soit meilleure que la précédente mais au moins aussi bien car, après un premier volume navrant, le redressement est épatant.

Cette progression est aussi le résultat de la collaboration de Millar avec Matteo Buffagni. Les deux hommes on profité chacun de l'autre : Millar en ayant exploité un talent graphique mésestimé par Marvel, Buffagni en gagnant une exposition inespéré et un script auquel il a apporté ce que Rafael Albuquerque n'avait pas su lui donner.

Et ce qu'il lui a donné, c'est une élégance. Car les planches de Buffagni témoignent d'une volonté d'être belles, agréables à lire. C'est tout bête, mais l'art de dessiner, s'il réclame de l'efficacité narrative dans les comics, oublie souvent le beau, comme si c'était secondaire, comme si c'était une charge encombrante.

Buffagni conjugue le beau et l'efficace. C'est plaisant à lire parce que c'est fin mais aussi parce que c'est bien raconté. Grâce à un usage intelligent de l'infographie, l'artiste italien produit des planches bien fournies mais jamais désincarnées, avec des compositions audacieuses. Parfois on pourrait presque dire que Buffagni se fait d'abord plaisir en magnifiant personnages et décors, puis on se rend compte que ce plaisir n'entame pas le brio du découpage, la valeur des plans, la plus value apporté au texte.

Millar a raison d'afficher son admiration pour les italiens : ce sont des artistes talentueux, très pros, ce qui ne veut pas dire qu'ils sont tous bons, mais que, quand ils le sont, les autres peuvent s'accrocher. Alors on comprend mieux pourquoi le scénariste prévient dans sa newsletter qu'il a deux futurs projets avec Buffagni (peut-être le vol. 3 de Prodigy et une autre histoire originale). En tout cas, l'italien ne fait pas tâche à côté de stars que fidélise ou attire l'écossais.

Rideau donc pour Prodigy : The Icarus Society. A ranger dans le haut du panier du Millarworld.

samedi 15 octobre 2022

PRODIGY : THE ICARUS SOCIETY #4, de Mark Millar et Matteo Buffagni


C'est déjà l'avant-dernier épisode de Prodigy : The Icarus Society, et le simple fait de s'en rappeler permet d'apprécier la qualité de cette production signée Mark Millar et Matteo Buffagni. Bien meilleur que son premier volume, celui-ci a bénéficié d'un script plus efficace et surtout mieux équilibré, avec dessins magnifiques de bout en bout.


Edison Crane avec la secrètaire Ruby sur son dos, Prisha Patel et Felix Koffka grimpent la montagne qui doit aboutir à la cité mythique de Shangri-La, telle qu'indiquée par Gothold Gotz.


Ce dernier servit aux côtés de la pirate Ana de Tourzel qui accueille les visiteurs. Le décor est futuriste et les habitants doués de capacités étonnantes. Ruby est prise en charge pour être soignée.


Ana de Tourzel sert de guide et explique comment les découvertes atlantes ont permis ces progrès, mais surtout ont défini la philosophie de cet endroit. Ana attendait Crane pour en faire son roi consort.


Cependant, à la nuit tombée, tandis qu'une fête a lieu, Koffka et Prisha se cachent sous la cité pour communiquer sa position à leur armée afin de la conquérir...

Comme je le disais en préambule, lorsqu'on regrette la fin imminente d'une série, c'est qu'on a pris plaisir à la suivre. Autant le premier volume de Prodigy par Mark Millar et Rafael Albuquerque m'avait déçu avec son intrigue dénouée trop vite et son héros trop prétentieux, autant The Icarus Society aura permis au scénariste de réviser sa copie pour faire beaucoup mieux.

On n'a donc pas vu le temps passer depuis quatre mois et j'espère que Millar saura conclure en beauté car il n'est pas exclu qu'il se plante. Toutefois, je suis confiant car on a eu affaire à une histoire solide, bien construite, bien développée.

Prodigy : The Icarus Society est un véritable hommage aux récits d'aventures menés par un héros qui tient plus de l'explorateur curieux que d'un justicier affrontant un méchant classique. Edison Crane y a gagné en profondeur et en proximité. Il reste un génie et un athlète hors normes, mais il roule moins des mécaniques.

En effet, pour apporter plus d'humanité à son héros, Millar l'a mis très vite dans une situation exposant ses faiblesses : séduit par Prisha Patel, il a dû aider le Pr. Tong à s'évader de prison sous peine de mourir à cause d'une bombe miniature qu'il a avalée sans le savoir. Confronté à un rival de Tong, il a changé de maître quand Felix Koffka a éliminé ce dernier. En somme, depuis le début, Crane a toujours trouvé sur sa route plus malin, sinon plus intelligent, que lui.

Le seul reproche qu'on pourrait quand même adresser à Millar, c'est qu'on a finalement peu vu cette Societé Icare, mais peut-être en a-t-il gardé sous le pied en prévision d'un troisième volume car il a déjà révélé qu'il avait un nouveau projet avec le dessinateur Matteo Buffagni. En tout cas, j'aimerai bien lire une troisième histoire avec Crane face à d'autres membres de cette organisation secrète de millairdaires érudits et diaboliques.

L'autre atout de ce deuxième volume, c'est justement Buffagni, ce dessinateur italien qui a remplacé Rafael Albuqerque. Peut-être ai-je tort, mais je ne crois pas que Millar avait prévu de collaborer avec ce relatif inconnu avant que Albuquerque déclare forfait. Toutefois l'auteur écossais a toujours eu le nez creux pour recruter ses artistes, même s'il s'est surtout appuyé sur des vedettes confirmés, empruntées à DC et Marvel.

Pour Buffagni en tout cas, c'est tout bénéf' car il a dû ronger son frein chez Marvel qui ne lui confiait que des boulots en deçà de sa valeur. Là, il a eu l'occasion de s'exprimer et de faire valoir son talent. Cet épisode en est une nouvelle preuve où il a de quoi faire.

L'ascension des personnages dans la montagne est une ouverture spectaculaire, avec pont suspendu, tigre blanc, énorme vaisseau volant dans le ciel, jusqu'à l'entrée dans Shangri-La. Buffagni nous gratifie d'une somptueuse double page pour la représenter et l'architecture, les habits des locaux, l'ambiance générale, tout est impressionnant, d'une beauté subjugante.

Même Felix Koffka en reste bouche bée. Mais le vilain a un plan qui ne s'arrête pas à la découverte du site mythique : il veut reprendre la cité à Ana de Tourzel, cette femme pirate qui la gouverne et entend partager son trône avec Edison Crane - lequel, rappelons-le, a toujours une bombe miniature dans son corps...

Tout est en place pour un final épique comme les aime tant Millar. Et ce, d'autant plus que, comme pour King of Spies, le dernier numéro de Prodigy : The Icarus Society sera un épisode double de plus de quarante pages, donc suffisant pour exposer l'assaut sur Shangri-La promis en fin d'épisode ici. Rendez-vous dans un mois pour ce spectacle qu'on souhaite mémorable !

vendredi 9 septembre 2022

PRODIGY : THE ICARUS SOCIETY #3, de Mark Millar et Matteo Buffagni


Dernière nouveauté de la semaine avec le troisième chapitre de Prodigy : The Icarus Society. Et Mark Millar est décidément en verve puisque, une semaine après son excellent The Magic Order 3 #2, le voilà qui nous livre un autre formidable épisode. Edison Crane semble plongé dans une affaire qui le dépasse. Et Matteo Buffagni se charge de la mettre en image avec une classe sensationnelle.


Reçu par Felix Koffka, Edison Crane découvre que Lucius Tong est pris à son propre jeu : Prisha Patel est en vérité la complice de Koffka et elle abat froidement Tong.


Crane tente alors de s'évader du repaire de Koffka mais celui-ci gère la situation avec un flegme sidérant et stoppe le fugitif promptement.


Crane reprend connaissance à bord du jet de Koffka en présence de Prisha et après avoir eu une vision de la submersion de l'Atlantide. Il sait parfaitement pourquoi on l'a gardé en vie.


Le jet de Koffka se crashe subitement mais le milliardaire et sa complice surivent. Crane aussi, qui sauve au passage une des hôtesses de l'appareil, avant de découvrir la suite du voyage...

Ce nouveau volume de Prodigy est tellement meilleur en seulement trois épisodes que le premier qu'on a presque du mal à croire que c'est le même Mark Millar qui les a écrits. A ce stade, la première mini-série s'embourbait déjà dans une intrigue qui fonçait dans une impasse avec beaucoup d'arrogance, quand cette fois les rebondissements captivent et mettent vraiment Edison Crane en difficulté.

Oh bien sûr, il y a un loup, un de ces twists dont raffole le scénariste et qui va sûrement survenir à la fin du prochain numéro (qui sera déjà l'avant-dernier de ce second volume), mais pour l'heure on se régale et je pense que Millar évitera cette fois un dénouement foireux.

Pourquoi ai-je confiance ? Tout simplement parce que cette fois l'histoire est mieux articulée. Millar a précipité Edison Crane dans les griffes d'ennemis coriaces, des génies fortunés comme lui mais évidemment plus pervers, retors et maléfiques. On croyait que Lucius Tong serait le vrai grand méchant, il n'en est rien puisqu'il est liquidé sans cérémonie au début de cet épisode.

La caractérisation de Felix Koffka est sommaire, Millar ne force pas son talent pour imaginer des vilains originaux, ça n'a d'ailleurs jamais été son point fort. Il préfère souligner l'excentricité morbide du personnage, collectionneur de reliques de personnalités mortes tragiquement comme le tête de Jayne Mansfield ou la voiture à bord de laquelle JFK a été assassinée. Il lui ajoute une autre bizarrerie, gratuite, en le faisant dessiner les yeux bandés - et quand Koffka daigne expliquer pourquoi il s'inflige cette cécité, il avoue que c'est juste pour le show. Du pur Millar !

Mais revenons au récit : il est question depuis le début d'artefacts en relation avec l'Atlantide. Mais ce n'est qu'une déviation narrative. Les fameuses tablettes équatoriennes acquises par Tong n'indiquent pas une fois traduites la position de cette civilsation mythique, elles permettent de localiser Shangri-La dans l'Himalaya, autre endroit fantasmatique que veut atteindre Koffka ave l'espoir d'y acquérir l'immortalité comme l'aurait gagnée une femme pirate.

Le rôle d'Edison Crane dans tout ça : traduire les tablettes, guider cette expédition. On peut se douter, comme je l'écrivais plus haut, que le docteur ne va pas rester passif dans cette quête, d'ailleurs on le voit réagir avec force quand Koffka estime qu'il lui appartient désormais - une chosification que n'apprécie pas le héros. Mais surtout on peut se poser la question, au-delà de la bonté d'âme, de pourquoi a-t-il risqué sa vie pour sauver une hôtesse du jet de Koffka après son crash en mer ? Je me demande si la demoiselle ne serait pas Candice, l'assistante de Crane déguisée...

Prodigy : The Icarus Society n'est pas seulement meilleure narrativement que Prodigy, elle est aussi tout simplement plus classe. Et cela, elle le doit à Matteo Buffagni. Dans sa dernière newsletter, à l'occasion de la sortie de cet épisode, Millar loue son partenaire en notant qu'il travaille actuellement avec deux italiens (Buffagni et Gigi Cavenago). Il est ébloui par leur talent et prédit que les Big Two vont aller recruter massivement en Italie (et c'est déjà le cas quand on considère les carrières de Valerio Schitk, Stefano Caselli, etc.).

Mais effectivement, Buffagni sort des épisodes affolants et Millar dit aussi qu'il prépare déjà un nouveau projet pour lui. Le dessinateur fait un usage très intelligent et raffiné de l'infographie mais son trait n'est jamais aseptisé par la technique numérique. C'est d'abord un excellent storyteller.

Buffagni sait planter un décor et l'exploiter, puis oser des ruptures de tons avec des cadrages verticaux par exemple très dynamiques (toute la séquence dans le repaire de Koffka avec la tentative d'évasion de Crane). Lorsqu'il doit composer des images pour le crash du jet, il a recours, plus classiquement à des cases occupant la largeur de la bande, mais avec des angles de vue et des valeurs de plans qui donnent un rythme très efficace à l'ensemble.

Curieusement, Laura Martin ne colorise pas cet épisode (a-t-elle quitté le navire ? Ou n'est-ce que ponctuel). Remplacé apr l'excellent David Curiel, on ne perd pas au change et l'esthétisme de l'épisode n'est pas bouleversé, avec toujours une dominante de couleurs chaudes, qui participe elles aussi à cette ambiance élégante.

Je me régale, et si je me répéte, tant pis : Prodigy : The Icarus Society mérite qu'on en dise du bien, c'est un très bon divertissement.

vendredi 12 août 2022

PRODIGY : THE ICARUS SOCIETY #2, de Mark Millar et Matteo Buffagni


Alors que Mark Millar vient de chiper deux grosses vedettes aux "Big Two" (Jorge Jimenez et Pepe Larraz, rien que ça !) pour des projets en 2023, Prodigy : The Icarus Society continue sa publication et force est de constater que ce deuxième volume des aventures d'Edison Crane est bien meilleur que le premier. Matteo Buffagni n'est pas étranger à cette réussite et son scénariste a raison de le souligner.


Pour forcer Edison Crane à libérer le Pr. Tong, Prisha Patel a fait avaler au génial millairdaire une bombe miniature à son insu. Les gardiens gazés, les alarmes désactivées, Tong est délivré.
 

Crane est esuite emmené à la base de Tong, une véritable forteresse sur l'eau. Il y collectionne des reliques en relation avec les plus grands tyrans et quelques autres babioles précieuses.


Parmi celles-ci, neuf des dix-huit tablettes en or qui indiqueraient, au complet, la localisation et les secrets de l'Atlantide. Les pièces manquant à Tong sont en possession de son rival.


Celui-ci se nomme Felix Koffka et il est également membre de la Société Icare. Edison Crane va devoir lui voler les tablettes qu'il détient...

Tiens, je vais commencer cette critique par une anecdote récente. Un soir que je "scrollais" sur Facebook, je m'arrête sur un article à propos de Mark Millar écrit par un rédacteur de ComicsBlog. Il était question d'une des dernières idées du scénariste (vendre à 1,99 $ chaque n° de son prochain comic-book, Night Club). Le rédacteur (qu'il me pardonne s'il me lit, j'ai oublié son nom) n'était visiblement pas un grand fan de Millar (il a le droit) et raillait cette initiative en expliquant que Millar pouvait se la permettre puisqu'en vérité c'était Netflix qui le payait et que c'était une dépense dérisoire pour la plateforme.

Quelques jours auparavant, mais je ne me souviens pas s'il s'agissait du même auteur, le même site ironisait sur le fait que Millar se vantait d'avoir chipé à Marvel Pepe Larraz et à DC Jorge Jimenez pour deux de ses projets en 2023, arguant qu'en vérité les deux artistes profitaient surtout du fait que les Big Two leur laissaient la liberté de dessiner ailleurs mais en restaient les employeurs. Bref, dans un cas (un comic vendu 1,99 $) comme dans l'autre (des artistes faussement arrachés aux Big Two), Millar faisait le malin en mentant.

Pourquoi je vous parle de ça ? Tout d'abord pour rappeler qu'il existe un Millar-bashing (même si les rédacteurs de ComicsBlog, que j'ai titillés à ce sujet, nient vigoureusement) fondé sur le principe que Millar ment, se vante d'exploits qu'il ne réalise pas, et se permet de communiquer dessus en profitant de la manne financière que lui fournit son contrat avec Netflix. Ensuite, que, selon ComicsBlog, toujours, ce marketing serait fait sans humour (d'ailleurs ils m'ont affirmé que marketing et humour sont incompatibles !).

Je ne suis pas là pour règler mes comptes avec ComicsBlog dont j'apprécie par ailleurs le travail pour traduire des infos (car ils ne révèlent rien eux-mêmes, puisant allègrement dans les posts de Bleeding Cool). Mais disons que je les trouve un peu rigolo à juger si durement Millar, sa communication, comme s'ils découvraient le bonhomme en prenant tout tellement au sérieux.

Quel rapport avec Prodigy : The Icarus Society ? Les bonnes comédies ne sont pas celles qui sont joués par des acteurs qui cherchent à vous tirer des rires, mais au contraire par ceux qui jouent les situations drôles le plus sérieusement du monde. Et c'est ce que nous enseignent à la fois Mark Millar et Prodigy : The Icarus Society.

Comme d'habitude avec Millar, tout est too much : le héros génial et richisssime, aux prises avec un méchant complètement grotesque et face à un problème redoutablement "hénaurme" - en l'occurrence une société secrète de maîtres du monde tous géniaux et richissimes. Mais Millar raconte ça avec sérieux et laisse au lecteur le soin d'apprécier le décalage entre la gravité avec laquelle Edison Crane apprécie ce qui lui arrive et le côté absurde du récit.

En somme, donc, c'est une bonne métaphore. C'est un jeu et nous en sommes conscients. Si nous ne l'apprécions pas, et nous le savons avant même d'avoir ouvert le fascicule puisque Millar fait cela depuis des années maintenant, libre à chacun de passer son tour. Mais impossible de prétendre ne pas avoir été prévenu ni de croire que tout ça est écrit en se prenant au sérieux. Pas plus dans son écriture fictionnel que promotionnel, Millar ne prend les lecteurs pour des imbéciles : il les invite juste à venir s'amuser avec lui, à faire comme si, à croire qu'effectivement le Milalrworld peut se permettre de voler Pepe Larraz et Jorge Jimenez, à vendre des comics à un prix imbattable, tout comme Edison Crane peut se sortir d'un imbroglio impossible, où, tout-à-trac, sont convoqués l'Atlantide, une société secrète, un méchant fou et sa belle complice.

Pour qu'une bonne comédié fonctionne, en plus d'acteurs qui refusent de cèder au cabotinage, il faut une mise en scène rigoureuse. Et c'est là qu'intervient Matteo Buffagni. Lui aussi prend très au sérieux le travail qu'il a reçu. Plus que Rafael Albuqerque qui l'a précédé sur ce titre (et dont il reste le co-créateur, car si on peut railer Millar sur bien des points, il est difficile de lui reprocher sa relation avec les artistes avec qui il partage à 50-50 tous ses bénéfices, des conditions inégalables dans le milieu des comics US).

Loin de moi l'idée de dire du mal du travail de Albuquerque, si ce n'est qu'il me paraît dessiner parfois trop vite, s'investissant très inégalement d'un projet à l'autre, sans plus trop se fixer (exception faite de sa collaboration avec Scott Snyder). Tout le contraire de Matteo Buffagni qui, bien qu'excellent, n'a jamais reçu l'attention qu'il méritait de la part de scénaristes ou d'éditors avant... Millar.

Car si Millar n'a sans doute par écrit Prodigy : The Icarus Society pour Buffagni (comptant sans doute sur Albuquerque pour un nouveau tour de manège), Buffagni, lui, dessine cette mini-série comme le comic-book qui pourrait prouver à tous ceux qui l'ont négligé qu'ils avaient tort. Il s'est approprié le héros, son univers, s'est adapté à cette écriture too much, pour les tirer à lui, vers plus d'élégance, de sobriété, de rigueur.

Cet épisode le prouve : Buffagni donne une tenue au titre qui lui manquait. Tout y est plus raffiné, plus strict aussi. S'appuyant sur l'infographie, son trait n'a jamais la froideur trop apprêté du dessin numérique, mais la technologie le soutient. Les couleurs de Laura Martin l'enluminent avec un sens exceptionnel des nuances.

Buffagni a été formé à l'école exigeante des fumetti avant de débarquer en Amérique. Comme nombre de ses pairs italiens, son dessin a cette classe innée mais aussi ce classicisme indémodable qui ancre une histoire dans quelque chose d'intemporel, de beau, de soigné. C'est une efficacité toute en retenue, qui ne fait pas de chichi mais qui apporte une lecture incroyablement agréable, fluide, égale. Pas une planche ne dépareille, l'effort est constant. Et c'est ainsi que les histoires de Millar, avec leur exubérance, fonctionne le mieux, quand elles sont contrebalancées par un graphisme qui les entraînent ailleurs, sur un terrain plus ferme, plus cadré.

Millar ment. La belle affaire ! Au moins le fait-il avec enthousiasme, pour son média favori, et avec des partenaires de haute volée - qui doivent apprécier l'illusion pour adhérer à ses projets.

jeudi 14 juillet 2022

PRODIGY : THE ICARUS SOCIETY #1, de Mark Millar et Matteo Buffagni


Quatre ans après un premier volume peu convaincant, Mark Millar redonne sa chance à Prodigy avec cette nouvelle salve d'épisodes (cinq au total) sous-titrés The Icarus Society. Cette fois, il est accompagné au dessin par le talentueux et méconnu Matteo Buffagni (en lieu et place de Rafael Albuquerque).  Ce premier épisode est alléchant, en espérant que la suite confirme ces bonnes dispositions.


Une série de morts affreuses et inexpliquées obligent le Pentagone à faire appel à Edison Crane. Celui-ci identifie rapidement un coupable, le Dr. Lucius Tong qui se livre sans résistance.


Depuis toujours, Crane n'a jamais reculé devant les défis et en cherche même de nouveaux. Sa fortune lui sert à financer ses lubies et à aider des oeuvres de charité, quitte à se vendre lui-même.


C'est ainsi qu'il permet à Prisha Patil de gagner un dîner avec lui pour une bonne oeuvre. Elle finit la nuit dans le lit du milliardaire surdoué et découvre ses dernières inventions prodigieuses.


Mais Prisha est la complice de Lucius Tong qui, depuis sa prison, force Crane à le libérer dans les prochaines heures tout en lui révélant l'existence d'une société secrète d'individus comme eux...

Je l'avais écrit en 2018 et je l'assume donc : j'avais été très déçu par la première mini-série Prodigy. Pourtant Mark Millar y proposait un héros à sa (dé)mesure avec ce millairdaire surdoué et risque-tout, enquêteur, aventurier, playboy : le mâle non pas alpha mais oméga.

Sauf que Millar avait oublié d'imaginer une intrigue à la hauteur de son héros et on restait sur notre faim avec une invasion extraterrestre complètement grotesque et majoritairement hors-champ. Alors pourquoi y revenir ? Surtout sans Rafael Albquerque au dessin, qui plus est.

Un nom : Matteo Buffagni. Je sais que parfois j'ai de drôles d'inclinations, m'attachant à un auteur ou un artiste dont tout le monde se fiche mais à qui je trouve assez de talent pour m'indigner qu'on ne le remarque pas davantage. Mais Rafael Albuquerque semble du même avis que moi sur ce coup puisque, se sachant indisponible pour rempiler, c'est lui qui a soufflé le nom de son remplaçant à Mark Millar.

Toutefois, ce serait mentir que de prétendre avoir craqué uniquement pour le dessinateur de ces nouveaux épisodes. Millar est un peu le roi du hit or miss et je voulais savoir s'il serait capable de faire mieux, ce qui ne me paraissait pas impossible, avec Prodigy.

Et donc me revoilà à lire les aventures de Edison Crane. Tels qu'en eux-même, Millar et sa créature attaquent cette histoire pied au plancher : l'action est plantée de manière spectaculaire avec des individus qui explosent sans raison mais forcément atroce. La police est sur les dents. Le Pentagone, rien que ça, fait donc appel à Crane pour résoudre ce mystère et, bien entendu, en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, il trouve le coupable, un certain docteur Lucius Tong. Plus bizarre toutefois : ce dernier se rend sans faire d'histoire après une brève discussion avec Crane au cours de laquelle il lui a montré qu'il s'était greffé des mains de singe (!). Le type n'est vraiment pas net, mais au moins il ne fera plus sauter personne.

Passée cette intro dans le plus pur style Millar, le scénariste enchaîne avec des flashbacks décousus où il revient sur la carrière de self-made man de Crane, sur les défis absurdes qu'il s'impose (se faire tabassr par une bande avant de démolir ses membres par exemple). Pour ceux qui l'avaient oublié, Edison Crane, c'est ça, le too much incarné. On croirait lire le fantasme de Millar lui-même, ce qui donne un petit air méta à ce comic-book.

Comme ça manque de filles, Crane ne va pas tarder à en croiser une, du style femme fatale, avec une touche d'exotisme (elle est indienne), et bien sûr, il la séduit, et la met dans son lit. Elle se réveille, visiblement ébouriffée par ce qu'elle vient de vivre. A ce stade, mieux vaut bien entendu prendre tout ça avec de la distance car, sinon, on en ricanerait. C'est toujours (ou du moins souvent) le cas avec Millar qui ne sait pas où s'arrêter et ne s'adresse donc qu'à ceux qui le savent - et l'apprécient pour ça.

Malgré tout l'ironie que cela peut inspirer, je suis quand même admiratif de deux choses chez Millar : d'abord, de la liberté gagnée par ce turbulent écossais qui a su profiter de ses succès chez DC et Marvel pour devenir l'aurteur indépendant le plus bankable du milieu (en signant un juteux contrat avec Netflix), et ensuite, par son intarissable amour du média comics. Car, même si on le moque volontiers pour ses mini-séries prêtes à filmer (pour Netflix justement), Millar n'a jamais lâché la BD, c'est d'abord là que ça se passe et il y met tout son coeur à chaque fois. Parfois il gagne, parfois il perd, mais c'est toujours un scénariste de BD.

Et Prodigy, c'est de la BD, avec des outrances, des facilités, je vous l'accorde, mais accessible, facile à aimer (ou à détester) sans jamais s'excuser d'être de la BD. Pour ça, Millar me sera toujours sympathique. Oui, il en fait des caisses, mais au moins il se bouge pour ce qu'il fait.

Et, mine de rien, s'il collabore fréquemment avec des cadors, qu'il adore chiper pendant quelques mois aux Big Two (il va d'ailleurs bientôt annoncer deux stars avec qui il a des projets pour 2023), il met un coup de projo sur des artistes méconnus et talentueux. Cette fois, donc, Matteo Buffagni.

Buffagni, vous avez peut-être remarqué son beau coup de crayon, dans le registre réalisme classique, sur Astonishing X-Men, Daredevil, Wolverine (tous du temps où Charles Soule les écrivait), X-Men : Blue (période Cullen Bunn). Un trait élégant, avec un zeste de Mignola dans le traitement des ombres, mais qui ne s'est jamais imposé aux yeux des editors de Marvel (alors qu'au même moment RB Silva par exemple perçait). Avec Prodigy : The Icarus Society, c'est certain qu'il a l'occasion de briller et peut-être de se rappeler au bon souvenir de quelques responsables chez les Big Two.

En attendant, ses planches ici sont superbes, avec de belles compositions, un découpage simple mais efficace, des personnages admirablement campés. Le contraste est frappant avec l'énergie débordante de Albuquerque, mais on n'y perd vraiment pas au change (et je suis fan d'Albuquerque, donc je le dis sans méchanceté). Qui plus est, Buffagni peut compter sur une excellente coloriste avec Laura Martin, qui soigne particulèrement les ambiances.

Bref, j'ai replongé. Sans rien oublier de la déconvenue du premier volume. Mais avec beaucoup d'espor pour ce nouveau lot d'épisodes.