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samedi 1 juillet 2023

BLACK MIRROR (saison 6)


Après quatre ans d'attente, Black Mirror revient sur Netflix pour une sixième saison. Je me suis d'ailleurs rendu compte que je n'avais jamais parlé de cette série sur ce blog et sans doute vais-je m'employer à corriger cette erreur dans les prochaines semaines (vu que les sorties comics seront moins nombreuses). En tout, fidèle à son credo, Charlie Brooker nous étonne encore.


1/ JOAN EST HORRIBLE (Joan is awful) - DRH dans une entreprise de la Tech, Joan découvre que sa vie fait l'objet d'une série sur la plateforme de streaming Streamberry et c'est Salma Hayek qui tient son rôle. D'après son avocate, elle ne peut s'y opposer car elle a cédé son droit à l'image en s'abonnant à ce service. Virée, plaquée par son petit ami, furieuse, elle se met à commettre des actes scandaleux en espérant que cela provoquera la fin de la série - en vain. Lorsque Salma Hayek vient lui demander des comptes, l'actrice se rend compte qu'elle est également piégée et les deux femmes s'allient pour détruire l'ordinateur quantique qui génère le show...


Cette sixième saison démarre sur les chapeaux de roues avec un épisode qui s'en prend directement à Netflix, le diffuseur de la série. On peut deviner à travers cette fiction les difficultés qui ont compromis la production puisque la société qui produisait Black Mirror a été racheté et que Netflix a failli perdre de montrer de nouveaux épisodes. Charlie Brooker rue dans les brancards en dressant le portrait de ces puissants networks qui contrôlent les créateurs et flattent les bas instincts de leurs abonnés avec des show racoleurs, taillés sur mesure.

Mais Joan is awful est aussi, surtout, une passionnante mise en abyme puisque le personnage principal découvre donc que sa vie, ordinaire, est devenue le sujet d'une série peu flatteuse. Incarnée par la géniale Annie Murphy, on la voit dépassée par cette intrusion dans sa vie privée et professionnelle jusqu'à être virée de son boulot et plaquée par son copain. Elle découvre ensuite qu'en s'abonnant à Streamberry (la version de Netflix pour la série), elle a cédé son droit à l'image, une clause dans les conditions générales du contrat qu'elle n'a évidemment pas pris la peine de lire (qui le fait ?).

Pour tenter d'annuler le show, elle va jusqu'à déféquer dans une église en plein mariage (Brooker est familier de ce genre de scène choquante) et Salma Hayek qui interprète Joan dans la série est outrée mais également piégée. Et c'est véritablement là que l'épisode décolle et nous emporte dans une méta-fiction vertigineuse car Annie Murphy se rend compte qu'elle joue Joan et que la vraie Joan existe et qu'elle est donc déclinée à l'infini. Une illustration flippante du multivers.

Les actrices sont formidables et dirigées magistralement. On ne voit rien venir mais on est captivé de bout en bout. C'est tout bonnement génial.


2/ LOCH HENRY - Davis et Pia, deux étudiants en cinéma, rendent visite à la mère du premier à Loch Henry. L'endroit est superbe mais déserté par les touristes depuis un atroce fait divers : Iain Adair avait kidnappé, torturé et tué des visiteurs dans sa cave. Le père de Davis, policier, était mort peu après l'avoir arrêté. Pia convainc son petit ami de monter un documentaire sur cette affaire, sans se douter qu'ils vont découvrir que sa mère, Janet, y a été impliquée...


Loch Henry est à peine moins bon. Dans ce deuxième épisode, on suit donc un jeune couple de documentaristes qui entreprennent de reconstituer un fait divers abominable. Mais avec Charlie Brooker, les intrigues sont comme des oignons qu'on épluche pour arriver au coeur, encore plus glaçant. Ici, on a d'abord une première couche, classique, de drame rural, avec une histoire criminelle tragique, qui a touché directement la famille de Davis, puisque son père, policier, en a été la victime indirecte. Puis le téléspectateur comprend vite que c'est trop simple et que quelque chose de plus horrible attend de remonter à surface.
 


Vous ne serez pas déçu, même s'il manque la dimension méta qui faisait de Joan is awful un petit chef d'oeuvre. La curiosité est un vilain défaut, mais quand on est curieux pour avoir la gloire, c'est encore pire. Au fond, c'est ce qui anime les personnages ici : partis dans ce coin reculé du Loch Henry pour filmer un documentaire sur un collectionneur d'oeufs (!), les voilà sur la trace d'un tueur en série spécialement cruel qui a kidnappé, torturé et tué des touristes. Quand le jeune couple comprend que le criminel n'agissait pas seul, tout s'accélère tragiquement et réveille ce qui ressemble à une vraie malédiction (un motif qui réapparaîtra dans les autres épisodes de la saison).

Incarnés par des acteurs inconnus mais impeccables (Mya'la Herrold en tête), ce deuxième épisode vous fait sursauter d'effroi à plusieurs reprises. Et si, à la fin, les curieux reviennent à Loch Henry, pas sûr qu'on ait envie d'aller y faire un tour.


3/ MON COEUR POUR LA VIE (Beyond the sea) - 1969. Deux astronautes, Cliff et Richard, ont embarqué pour une mission spatiale de six ans. Pour rester proches de leurs familles, des répliques robotiques abritent leur esprit, mais quand celle de David est détruite et que sa femme et leur enfant sont tués par des junkies, Cliff se laisse convaincre par son épouse Lana de laisser son ami emprunter sa réplique afin qu'il se remette de ce drame. Petit à petit, David tombe amoureux de Lana qui le repousse et il va commettre l'irréparable...


L'épisode le plus long (1h 23) de la saison est aussi son sommet. Toutefois, quelle mouche a piqué Netflix France de traduire le titre ainsi ? En effet Beyond the sea est la traduction anglaise de la chanson La Mer de Charles Trenet, qui joue un rôle important dans cette histoire et qui n'avait donc pas à être remplacé par ce mièvre Mon coeur pour la vie. Débutant à bord d'une station spatiale, l'épisode nous induit en erreur à dessein : on croit avoir embarqué dans un récit futuriste alors qu'en fait l'action se situe en 1969, au temps de la conquête spatiale mais aussi de la fin des 60's, la fin de l'innocence symbolisée par le massacre commis par les adeptes de Charles Manson (qui tuèrent entre autres Sharon Tate, la femme de Roman Polanski).


Pour permettre aux astronautes de rester avec leurs familles, une technologie avancée a conçu des répliques androïdes, hôtes de leur esprit quand ils dorment dans la station spatiale. Ainsi, David peut passer du temps avec sa femme et leur enfant dans leur belle villa urbaine et Cliff, son partenaire, avec son épouse, dans leur bâtisse dans un coin reculé à la campagne. Jusqu'à ce que des junkies fanatiques, jugeant ce privilège contre-nature, n'assassinent la famille de David et détruisent sa réplique...

On sait très vite que le marché que passe Cliff et sa femme Lana avec David pour tenter de le réconforter après cette tragédie ne va pas bien finir. Mais le scénario ménage habilement ses effets en nous faisant croire d'abord à un geste merveilleusement généreux et à une sorte de convalescence lente et douloureuse. La situation est étrange, et devient malsaine quand David en abuse pour charmer Lana. Celle-ci, qui n'est pas heureuse de vivre dans un endroit aussi isolé et qui se sent négligée par Cliff, se laisse presque troubler par David, charmeur, attentionné, entreprenant, artiste sensible. Mais également manipulateur et visiblement toujours pas remis de ce qu'il a traversé, désirant revivre par procuration ce qu'on lui a arraché.

La fin est épouvantable, pas au sens où elle est mauvaise, mais parce qu'elle est déchirante. Je ne vais pas la spoiler mais elle est facile à imaginer. Le scénario ne cherche pas tant à nous surprendre qu'à nous prouver l'inéluctabilité du dénouement. Jusqu'au bout, on espère que ça va bien finir, ou du moins se conclure raisonnablement, sans toutefois se faire d'illusions (parce que Black Mirror n'est pas une série sentimentale et que c'est plus logique que ça se termine ainsi).

Cet épisode donne à apprécier de grandes prestations d'acteurs. Aaron Paul est comme toujours renversant, d'une intensité folle. Kate Mara est sensationnelle en épouse délaissée mais résistante. Et surtout on retrouve Josh Hartnett, ce comédien qui, il y a une vingtaine d'années, était le grand espoir de Hollywood et qui a préféré fuir les blockbusters, les rôles bankables pour une carrière indé, exigeante. Il est trouble, troublant, à souhait, imposant une présence inquiétante tout du long. Espérons qu'on le reverra vite.


4/ MAZEY DAY - Mazey day est la jeune vedette d'une franchise cinématographique à succès. Un soir, après une  journée de tournage stressante, elle renverse accidentellement quelqu'un sur la route en état d'ivresse. Elle est renvoyée du film à cause de son comportement... Bo, une ancienne paparazzi qui avait raccroché après avoir provoqué le suicide d'un acteur, accepte d'aider un collègue à trouver où se cache Mazey Day...


Comme je l'écris plus haut au sujet de Loch Henry, cette saison de Black Mirror flirte souvent avec l'idée de la malédiction. A quel point, à quel moment la tournure malheureuse des événements nous fait-elle penser qu'on est poursuivi par le mauvais oeil ? A quand ressent-on le poids du destin, le virage fantastique qu'emprunte notre existence ?  C'est ce qu'explore directement Mazey Day. Là encore, le scénario s'engage dans une fausse piste en suivant d'abord Bo, une paparazzi qui, si elle est très présent à l'image, n'est pas vraiment l'héroïne de ce récit. En fait, toute l'ironie du sujet, c'est de montrer une femme qui vole l'image des autres avant que cela se retourne contre elle, de façon très sauvage, violente.
 


C'est aussi et surtout le portrait donc de Mazey Day, une jeune actrice vedette d'une franchise ciné, comme Jennifer Lawrence (Hunger Games), Kristen Stewart (Twilight), Shailene Woodley (Divergente), mais à qui le sort va jouer un méchant tour, un soir de pluie et de conduite en état d'ivresse, dans un pays peu familier, après une journée de tournage stressante. Je ne vous dis pas ce qui va lui arriver, d'ailleurs on le comprend vraiment plus tard, mais c'est terrifiant.

Charlie Brooker avec Black Mirror est fasciné par l'exploitation des images et comment cela définit les personnages, jusqu'à parfois les condamner. On pourrait se dire que choisir une paparazzi est une facilité car on n'a aucune sympathie pour ce genre d'individus, mais c'est plus subtil qu'une charge contre ces rapaces. Bo a coincé un acteur qui cachait son homosexualité mais qui a préféré se suicider que d'affronter le scandale. Elle abandonne donc son job pour devenir simple serveuse jusqu'à ce qu'un ancien collègue lui fasse une offre qu'elle ne peut pas refuser : retrouver Mazey Day.

Le reste est efficace, mais il faut bien le reconnaître, c'est l'épisode le moins bon du lot. Il n'est pas mauvais, mais il lui manque cette épaisseur qu'ont les autres, cette dimension ironique, grinçante, ce recul. Ce qui est arrivé à Mazey Day est stupéfiant, impressionnant, mais trop littéralement montré et c'est là que le bat blesse. Black Mirror n'est jamais meilleur que quand le scénario opère un crescendo suggestif, qu'on ne voit pas tout, qu'il reste de la place à l'imagination. Or, ici, on en voit trop et si, techniquement, c'est très bien fichu, ça n'a rien de spécifiquement Black Mirror.

Par ailleurs, l'interprétation est aussi décevante. Zazie Beetz peine à donner de l'émotion à son personnage, donc on ne croit pas vraiment à ses remords (au contraire on a surtout l'impression qu'elle n'attendait qu'une occasion de replonger). Et Clara Dugaard apparaît trop peu à l'écran pour pouvoir faire exister son personnage (un comble puisque c'est celui-ci qui donne son titre à l'épisode).


5/ DEMON 79 - Nida, une jeune femme indienne, vend des chaussures et subit le racisme quotidien de ses collègues et de son voisinage dans l'Angleterre des années 70 à la veille d'élections où les conservateurs sont donnés favoris. Elle met la main sur un talisman grâce auquel elle invoque un démon, Gaap, qui lui demande trois sacrifices humains avant le 1er Mai pour éviter l'Apocalypse. Elle accepte à contrecoeur cette mission jusqu'à ce qu'elle cible Michael Smart, un politicien local ambitieux et sans scrupules dont Gaap lui a montré la funeste ascension...


Le final de la saison 6 est aussi un autre long format (plus d'une heure) et une franche réussite. Dans le registre loufoque et lugubre à la fois, c'est même un régal. On jurerait volontiers qu'après un programme bien noir, les auteurs ont voulu se détendre avec cette histoire complètement délirante, à l'humour salé, et au visuel détonant. 


Moins on en dit, mieux c'est pour savourer cet épisode. Mais l'aventure de Nida, cette vendeuse de chaussures indienne dans la Grande-Bretagne de 1979 qui allait être conquise par Margaret Thatcher et le tournant de la rigueur, avec des conséquences sociales dramatiques, est désopilante. Sa rencontre avec le démon Gaap, dont elle devient le bras armé pour éviter l'Apocalypse, est le prétexte à des scènes de meurtres particulièrement sanglantes et brutales commises par une débutante maladroite mais qui s'enhardit jusqu'à cibler un politicard au destin funeste comme elle en a la vision.

Portés par deux comédiens extraordinaires, Anjana Vasan et Paapa Essiedu, on ne peut s'empêcher de s'esclaffer devant ces horreurs jusqu'au dénouement effectivement spectaculaire. Si, en plus, vous êtes fan de Boney M (à chacun ses plaisirs coupables), vouss allez adorer mais surtout à chaque fois que vous entendre Rapustin, vous vous souviendrez de Démon 79.

En bref, hormis un faux pas (pour Mazey Day), cette saison 6 de Black Mirror confirme que Charlie Brooker et son équipe n'ont rien perdu de leur génie visionnaire. Espérons qu'on n'ait pas à attendre encore quatre longues années avant de contempler les nouveaux reflets dans ce passionnant miroir noir.

dimanche 14 août 2022

POUPEE RUSSE (Saison 2) (Netflix) (Critique avec spoilers !)


Trois ans après ses tonitruantes premières aventures, Poupéé Russe (Russian Doll en vo) revient pour une deuxième (et sans doute dernière) ssaison. Le show créé par Natasha Lyonne (également premier rôle), Amy Poehler et Leslye Headland est encore plus fou, plus troublant, et retombe toujours aussi miraculeusement sur ses pattes.


Quelques jours avant son quarantième anniversaire, Nadia Vulvokov découvre que le métro de la ligne 6 de New York lui permet de remonter le temps jusqu'en 1982. Son esprit occupe alors le corps de sa mère, enceinte d'elle. Elle est séduite par un malfrat, Chezare Carrera, avec lequel elle cambriole le domicile de sa propre grand-mère, Vera, la délestant d'un sac rempli de pièces d'or. De retour dans le présent, Nadia interroge sa tante Ruth sur Carrera et apprend qu'il était effectivement devenu l'amant de Nora après ce vol. Nadia met ensuite en garde son ami Alan contre le métro de la ligne 6 puis repart en 1982 récupérer les pièces d'or. Mais Carrera, intrigué par le comportement de Nora, s'enfuit avec le butin.
 

Toujours en 1982, Nora (toujours possédée par l'esprit de Nadia) reçoit la visite de sa mère, Vera, qui l'accuse de l'avoir dépouillée. Nadia revient de nos jours et consulte Internet pour remonter la trace de Carrera. Elle le retrouve, âgé, mais il lui explique avoir en 1982 vendu les pièces d'or et remis l'argent à Nora.. Nadia repart en 1982 et avec l'aide de la jeune Vera rachète les pièces d'or chez le joaillier. Puss elle laisse un message sur le répondeur de Vera, la suppliant de se ranger. Mais, alors qu'elle repart à notre époque en métro, elle est distraite en apercevant Alan dans une autre rame et perd de vue son sac rempli des pièces d'or.


Nadia, désespérée, questionne sa grand-mère, Vera, et sa tante, Ruth, pour découvrir la provenance des pièces d'or. Il s'agissait de la fortune familiale, spoliée par les nazis durant la guerre à bord d'un train parti de Budapest. Mais à la fin du conflit, ni ke train ni ses trésors ne furent retrouvés. Nadia demande à sa meilleure amie Maxine de l'accompagner pour un voyage en Hongrie sur les traces de ce train fantôme.


Pendant ce temps, de son côté, Alan n'a pas résisté à l'envie d'emprunter le métro de la ligne 6. Il a atterri à Berlin-Est en 1962 dans le corps de sa grand-mère qui y faisait ses études universitaires. Elle fréquentait un certain Lenny et ses amis qui voulaient passer à l'Ouest en se fiant au plan hasardeux d'un tunnel entre les deux zones de Berlin. Nadia, elle, arrive à Budapest avec Maxine, qui souffre du jet-lag et part se reposer à l'hôtel. Alan découvre que Lenny et ses amis ne l'ont pas attendu pour passer à l'Ouest, malgré ses mises en garde sur le danger d'une telle expédition.


Pendant que Maxine se repose, Nadia emprunte le métro de Budapest et remonte le temps jusqu'en 1944. Elle occupe à cette époque le corps de Vera, sa grand-mère, et s'introduit dans un entrepôt de Budapest où les nazis stockent les biens volés aux juifs. Elle récupère quelques pièces d'argenterie puis les cache dans les égoûts. Elle remet ensuite le plan de la cachette au Père Laszlo avec l'assurance que, une fois la guerre finie, il le lui enverra par courrier. Comme prévu, un an plus tard, Vera récupère ses biens dans les égoûts et va les vendre contre les pièces d'or - celles-là même que lui voleront Nora et Carrera en 1962. Réalisant que rien n'empêchera cela, Nadia enrage en passant de compartiment en compartiment dans le métro jusqu'en 1962. Elle sort sur le quai où l'attendent Ruth et Vera et perd les eaux.
 

Nora accouche de sa fille mais Nadia, qui occupe son esprit, lui fait kidnapper le bébé (elle-même donc), craignant que Vera ne lui en retire la garde. De retour à notre époque avec le nourrisson, Nadia reçoit un appel de Maxine la prévenant que Ruth est hospitalisée. Sur place, Nadia se rend compte que la présence de son double tout juste né provoque une importante distortion temporelle et s'enfuit. Alan la retrouve à la fête d'anniversaire de ses 36 ans chez Maxine.


Alan tente de convaincre Nadia de ramener le bébé en 1962 car le temps va s'effondrer sur lui-même. Elle refuse d'abord, ne voulant pas que le nouveau-né vive dans les mêmes conditions déplorables qu'elle, puis, comprenant qu'elle peut sauver Ruth, elle se résigne. Ne voyant pas le métro de la ligne 6 arriver, Alan et Nadia s'enfoncent dans les tunnels avant que deux rames ne les percutent de chaque côté. Séparés par le choc, ils tombent dans le Vide temporel : Alan retrouve sa grand-mère qui lui dit de faire son deuil d'elle tandis que Nadia retrouve Nora à qui elle remet l'enfant. Alan et Nadia se retrouvent à la fête donnée par Maxine pour le quarantième anniversaire de Nadia.

Disponible depuis Avril dernier sur Netflix, j'avais complètement zappé cette seconde saison de Poupée Russe, quand bien même j'avais adoré la première il y a trois ans. Après avoir regardé Sandman, j'avais besoin d'une série capable de me changer les idées tout en n'étant de qualité similaire, donc j'ai rattrapé mon retard ces derniers jours.

Cette saison compte sept épisodes (contre huit pour la précédente), mais on n'y perd pas au change. Surtout les créatrices du show - Natasha Lyonne, Amy Poehler et Leslye Headland - ont su motiver leurs scénaristes pour imaginer une histoire cnore plus folle et pourtant aussi habile sur une trame de leur invention.

Dans sa première saison, l'influence de Un Jour sans Fin était très présente, même si, in fine, la série parvenait à s'en distinguer, explorant comment deux individus pris au piège d'une boucle temporelle s'en libéraient en comprenant que leurs destins étaient liés. Cette fois, on peut dire que Poupée Russe s'émancipe complètement en osant repartir dans des voyages temporels mais aussi en sondant des motifs plus troubles, plus troublants.

Evidemment, la comédie reste présente, et l'abattage énorme de Natasha Lyonne, qui campe Nadia, y est pour beaucoup. C'est une vraie tornade et elle le sait, elle joue en sachant très bien qu'elle est filmée, en comptant sur la complicité du spectateur, mais aussi en souhaitant visiblement le surprendre, non par sa manière de réagir aux événements mais par la nature des péripéties qu'elle traverse.

Lyonne en fait des caisses mais le personnage qu'elle compose est irrésisitible, avec une démarche unique, des mimiques savoureuses, ce côté à la fois buté et incrédule, irresponsable et justicier. En découvrant qu'une ligne de métro lui permet de remonter jusqu'à l'époque où sa mère était enceinte d'elle, elle se trouve embarquée dans une aventure épique digne d'une chasse au trésor, en l'occurrence une centaine pièces d'or qui constitueront son héritage. Ce magot passe de main en main, et son origine l'entraîne jusqu'au coeur de la Hongrie durant la seconde guerre mondiale.

Mais en vérité, on va l'apprendre en même temps que Nadia, ce butin n'est qu'un prétexte à un récit initiatique. Qu'importe si elle peut récupérer cette fortune en la récupérant, en la rachetant, en la cachant, l'important est que cela la conduise à découvrir l'histoire de sa famille et la sienne propre. Spoliée par les nazis, la grand-mère Vera ruse pour obtenir ces pièces d'or au nez et à la barbe des barbares et des filous. La mère de Nadia, Nora (incarnée par Chloë Sevigny), atteinte de shizophrénie, est le grain de sable qui, invariablement, fait tout dérailler; Et Nadia, désirant s'offrir bébé une nouvelle vie, va encore faire empirer les choses en créant une distortion temporelle.

On retrouve aussi Alan (excellemment joué par Charles Barnett), le garçon largué par sa fiancée et suicidaire que rencontrait Nadia dans la première saison et qu'elle fréquente toujours. On relève alors que Nadia est une personne toxique dans la mesure où, en voulant préserver son ami, elle le contamine en lui parlant de la ligne de métro "magique". Ce qui, évidemment, va l'inciter à l'emprunter à son tour et le précipiter dans un périple tout aussi déjanté. On déplorera juste que, dans cette saison 2, contrairement à la précédente, la série ne développe pas autant le fil narratif d'Alan alors qu'avec quelques épisodes de plus on aurait eu droit à une intrigue parallèle aussi fournie, dans le cadre de Berlin-Est en 1962.

Ce qui impressionne surtout, c'est la déconcertante facilité apparente avec laquelle la série retombe toujours sur ses pattes, justifie ses excentricités. Par exemple, lorsque Nadia occupe le corps de sa grand-mère Vera en 1944, cela coïncide évidemment avec son bref séjour à Budapest où Vera se trouvait à l'époque. Sa relation avec sa tante Ruth (tante par alliance) donne aussi cours à des échanges émouvants et pétillants, au cours desquels Lyonne et Annie Murphy (qui interprète Ruth jeune), comédienne géniale (comparée par Nadia à Melanie Griffith, ce qui est parfaitement vrai), affichent une complicité merveilleuse. Enfin, quand arrivent les deux derniers épisodes où règne un chaos incroyable à cause des initiatives irresponsables de Nadia, la série parvient à résoudre son intrigue avec une adresse remarquable sans que cela paraisse expédiée ni capillotractée (enfin, dans le contexte de la série).

Mine de rien, le propos est souvent complexe et poignant : les notions de maternité, d'héritage, de transmissions, de sacrifice, d'amour familial sont travaillées avec une subtilité et une verve rares, sur un rythme soutenu mais toujours clair. Un exercice d'écriture et de mise en scène virtuose.

Poupée Russe n'a pas la reconnaissance qu'elle mérite. Avec un titre pareil par les temps qui courent, pas certain que de nouveaux fans penseront à jeter un oeil à cette seconde saison (il semble que Netflix ne renouvelera pas le show pour une troisième fois). Pourtant, c'est une des productions originales de la plateforme parmi les plus originales et les plus abouties. Alors, donnez-lui sa chance !