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mercredi 4 mai 2011

Critique 226 : TOM STRONG - DELUXE EDITION, BOOK 2 (#13-24), d'Alan Moore, Chris Sprouse et Jerry Ordway

Ce deuxième volume hardcover de Tom Strong rassemble les épisodes 13 à 24 de la série co-créée par Alan Moore (au scénario) et Chris Sprouse (au dessin). Leah Moore (la fille du Maître) et Peter Hogan (qui a développé l'histoire de Terra Obscura, spin-off de Tom Strong) ont également participé à l'écriture de quelques épisodes. Jerry Ordway, Kyle Baker, Russ Heath, Peter Poplaski, Hilary Barta, Howard Chaykin et Shawn McManus ont parfois supplée Sprouse comme illustrateurs.
Ces 12 chapitres ont été publiés par DC Comics, via le label Wildstorm et la collection "America's Best Comics", de 2001 à 2004.
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- Tom Strong #13 - The Tower at Time's End! (Mai 2001) Ecrit par Alan Moore et dessiné par Chris Sprouse, Kyle Baker, Russ Heath et Pete Poplaski.
Le mystérieux Time-Keeper (Gardien du Temps) à la fin du temps divisent en trois le rubis de l'Eternité et l'envoie en trois lieux et trois époques différentes pour qu'il ne tombe pas entre les mains de diverses versions du criminel Paul Saveen, ayant investi son repaire. Tom Strong, adulte et adolescent, et Warren Strong, le double du héros à l'aspect de lapin, mais aussi la fille du héros, Tesla, unissent leurs efforts pour cette mission.

Ce prologue est sympathique et sans prétention : Alan Moore s'amuse avec son héros et ses incarnations, y compris celle farfelue de Warren le lapin. L'intrigue est caractéristique du scénariste qui joue sur les lignes temporelles tout en développant une intrigue parfaitement claire et compréhensible. Les situations donnent également à Moore l'occasion de signer des dialogues piquants (comme pour d'autres épisodes de ce volume), soulignant sa volonté de distraire le lecteur et de tordre le cou à sa légende d'auteur sérieux (voire sinistre).

Les dessinateurs changent à chaque partie, signalant esthétiquement les périodes et l'univers de chaque version de Tom Strong, Chris Sprouse se chargeant évidemment d'animer l'incarnation classique du héros. Les autres invités fournissent une copie plus inégale, mais l'exercice l'impose.

C'est léger, mais adéquat pour entamer cette nouvelle et consistante collection.
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- Tom Strong #14 - Space Family Strong / The Land Of Heart's Desire! / Baubles Of The Brain Bazaar! (Août ) Ecrit par Alan Moore et dessiné par Chris Sprouse et Hilary Barta.
*Space Family Strong - Située en 1954, cette courte aventure narre les vacances désastreuses de la famille Strong sur une planète particulièrement hostile. Le ton est à la franche parodie, en total décalage avec la série.
*The Land of Heart's Desire - En 1955, Tom et Dahlua Strong visitent une nouvelle planète apparemment idyllique mais dont l'environnement est en vérité un terrible piège, offrant aux visiteurs la possibilité de vivre leurs fantasmes pour mieux les capturer.*Baubles Of The Brain Bazaar! - Sur le chemin du retour sur Terre, la famille Strong est happée dans une faille temporelle qui la propulse 40 millions d'années dans le futur. Dahlua est enlevée par une marchande d'esclaves dont Tom la libère avec le concours de Johnny Future, dont le partenaire a été également kidnappé.

Cette suite de trois petits épisodes forment un lot assez disparate mais qui prouvent le polymorphisme de la série. Dans le premier récit, Alan Moore et Hilary Barta sont déchaînés et caricaturent Tom Strong en parfait crétin : le résultat est détonant mais hilarant, avec un graphisme grotesque et des gags s'enchaînant à toute allure.
Plus troublant est le deuxième segment où Tom et son épouse, dans un décor paradisiaque mais trompeur, font face à leurs secrets et fantasmes : la brièveté de l'épisode accentue son intensité, l'écriture de Moore est diaboliquement efficace. Et le dessin de Chris Sprouse est d'une beauté à la mesure du cadre dans lequel se débattent les héros.
Le troisième chapitre est un peu décevant, il s'agit en fait d'un prélude aux Terrific Tales, autre spin-off de la série (collecté dans un album indépendant). Cette team-up entre Tom Strong et Johnny Future n'a pas grand intérêt même si elle se lit sans ennui. En fait, les dessins de Sprouse constitue la véritable attraction : comme d'habitude, les planches sont magnifiques, avec un soin remarquable apporté aux décors et designs de personnages qui ne font pourtant que passer.
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- Tom Strong #15 - Ring Of Fire! (Janvier 2002) Ecrit par Alan Moore et dessiné par Chris Sprouse.
Tesla Strong est enlevée par un "démon de feu" qui lui déclare littéralement sa flamme. Il s'agit en fait d'une vieille connaissance puisqu'on a déjà rencontré ces créatures vivant sous terre dans le 8ème épisode de la série (Sparks). Tom Strong récupère sa fille, avec l'aide de Dahlua et Salomon, et accueille chez lui, par la même occasion, son gendre.

Avant de proposer un arc complet, Alan Moore revient à la fois sur un personnage aperçu au début de la série et introduit un nouveau membre dans la famille Strong : Tom teste une nouvelle expérience inédite, sa fille trouve l'amour et notre héros doit composer avec cette situation, ce qui ne va pas sans mal.
La série grandit, mais c'est un principe chez Moore qui ne s'est jamais contenté d'un statu quo avec ses héros : ils n'évoluent pas seulement en vivant des aventures extraordinaires (et celle-ci est encore spectaculaire) mais au contact d'autres personnages, en nouant des relations qui altèrent leurs existences. Moore décrit cela avec une tendresse étonnante mais surtout avec amusement, ironisant sur la contrarièté que subit Tom Strong en voyant sa fille s'éprendre d'un prétendant peu commun. En comparaison, Dahlua appréhende tout cela avec beaucoup plus de philosophie.

Graphiquement, Chris Sprouse est décidèment en grande forme : la double page qui ouvre l'épisode, le design des armures de diamant, le royaume souterrain, c'est un enchantement. Le découpage est d'une telle fluidité qu'on tourne les pages sans s'en rendre compte. De la très belle ouvrage.
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- Tom Strong #16 - Some Call Him The Space Cowboy. (Février 2002) Ecrit par Alan Moore et dessiné par Chris Sprouse.
*Pt 1 : Alors que Tom Strong s'habitue bon gré mal gré à la présence du fiancé (qui a quitté son trône et son peuple par amour) de sa fille, un étrange cowboy tombant du ciel atterrit à Millenium City pour prévenir le protecteur de la ville d'une menace aussi imminente que conséquente : une invasion extra-terrestre !
- Tom Strong #17 - Ant Fugue! (Juillet 2002) Ecrit par Alan Moore et dessiné par Chris Sprouse.
*Pt 2 : Tom Strong et le Weird Rider (le cowboy de l'espace) préparent la riposte à l'invasion de fourmis extra-terrestres en rameutant divers alliés, parmi lesquels Svetlana X, l'équivalent féminin et russe de Tom, ou le Modular Man.
- Tom Strong #18 - The Last Roundup. (Octobre 2002) Ecrit par Alan Moore et dessiné par Chris Sprouse.
*Pt 3 : Tom Strong et ses amis contrecarrent l'invasion extra-terrestre dans l'espace, tout en devant sauver les Strongmen, les jeunes fans du héros de Millenium City, qui ont cru bon de se mêler aux combats... Et ont été pris en otages par les fourmis géantes qui veulent coloniser la Terre.

La brièveté de cette saga ne doit pas masquer sa densité, son sens du spectacle, son suspense et son efficacité : Alan Moore convoque un grand cliché de la littérature de science-fiction et d'aventures avec le thème de l'invasion extra-terrestre. Il mixe des éléments empruntés au western (avec le personnage du Weird Rider), au space opera (avec la résistance des amis de Tom Strong), au récit de guerre (le sauvetage des Strongmen par Tom et Svetlana) et même de la screwball comedy (avec l'impayable personnage de Svetlana X, dont les maladresses rhétoriques - concernant principalement des allusions sexuelles - sont drôlatiques). Le résultat pourrait être bancal, il est virtuose, le récit culmine dans des scènes de bataille spatiales après avoir exposé une situation bien compromise.

Chris Sprouse livre des planches éblouissantes où son génie de designer et sa science du découpage sont une véritable leçon de storytelling : dans ces conditions, le retard pris à cette époque par la série s'explique facilement tant chaque image est incroyablement soignée (sans compter que le dessinateur a alterné les illustrations de Tom Strong avec celles d'autres séries).

Si ce n'est déjà fait, ces épisodes ne peuvent que combler l'amateur de la série : ils comptent parmi les plus accomplis aussi bien scénaristiquement que visuellement.
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- Tom Strong #19 - Electric Ladyland! / Bad To The Bone / The Hero-Hoard Of Horatio Hogg! (Février 2003) Ecrit par Alan Moore et Leah Moore, et dessiné par Chris Sprouse, Howard Chaykin, Shawn McManus.
*Electric Ladyland! - Après une soirée en amoureux à l'opéra, Tom va devoir sauver Dhalua, kidnappée par une organisation secrète exclusivement composée de femmes... A qui il va rendre un précieux service.*Bad To The Bone - Où l'on apprend la fin pathétique de Paul Saveen, l'ennemi de toujours de Tom Strong, alors qu'il recherchait le Temple de la Vie Eternelle.
*The Hero-Hoard Of Horatio Hogg! - Tom et Tesla sont faits prisonniers par un collectionneur fou de comics qui les a piègés dans un de ses illustrés. Heureusement, entre héros, on sait s'aider, même si certains s'accommodent de leur vie entre les pages de la revue.

De ces trois segments, le meilleur reste le dernier, dont la légèreté apparente dissimule un petit discours sarcastique sur, à la fois, le comportement de certains fans de comics, la censure qui pèse sur les revues, et la méta-textualité chère à l'oeuvre d'Alan Moore, qui s'amuse de lui-même. Comme d'habitude, Chris Sprouse illustre cela avec élégance, inventant des personnages mémorables en quelques cases.
Le récit de la mort de Paul Saveen est signé par Leah Moore, la fille d'Alan, qui est elle-même une scénariste (collaborant avec Jon Reppion). Il est notable qu'elle reprend des astuces narratives chères à son papa, avec des flash-backs dont le dénouement éclaire d'un jour surprenant le sort du personnage, ou les fameux travelling-avant/arrière pour signifier les transitions entre passé et présent. Le dessin de Shawn McManus n'a, lui, rien de bien enthousiasmant...

... Mais ce n'est rien comparé à la "contribution" d'Howard Chaykin dont les planches mochissimes agressent le regard dans le premier mini-épisode. Episode au demeurant peu inspiré de la part de Moore. Le seul faux pas de l'album (de la série ?).
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- Tom Strong #20 - How Tom Stone Got Started: Chapter One. (Avril 2003) Ecrit par Alan Moore et dessiné par Jerry Ordway.
Une mystérieuse femme investit le repaire de Tom Strong à qui elle raconte venir d'une réalité parallèle et prétend être sa propre mère, Susan. Dans son monde, elle a quitté son véritable amour, Foster Parallax, avant de perdre, en route pour Attabar Teru son mari Sinclair et de devenir l'amante du capitaine de leur bâteau, Tomas. Ensemble, ils ont un fils métisse, Tom....- Tom Strong #21 - How Tom Stone Got Started: Chapter Two - Strongmen In Silvertime. (Août 2003) Ecrit par Alan Moore et dessiné par Jerry Ordway.
Poursuivant son récit, Susan Strong raconte comment son fils Tom est devenu le partenaire de Paul Saveen avec qui il forma un tandem de justiciers à Millenium City. Tom épousa Greta Gabriel et Paul se maria avec Dahlua. Puis, après avoir vaincu leurs adversaires, ils réussirent à en faire des héros avec lesquels ils composèrent une équipe...- Tom Strong #22 - How Tom Stone Got Started: Chapter Three - Crisis In Infinite Hearts. (Octobre 2003) Ecrit par Alan Moore et dessiné par Jerry Ordway.
La fin de cette histoire est dramatique : Tom trompe Greta et Paul en ayant une liaison avec Dahlua. Lorsqu'ils sont surpris, une guerre oppose les amis du couple adultère à ceux des époux trompés. Et pour résoudre cette tragédie, il faudra employer des moyens terribles...

Avant de prendre longuement congé de la série (à la fois pour s'occuper d'autres projets comme Promethea ou La Ligue des Gentlemen Extraordinaires, mais aussi parce que ses relations avec DC Comics vont se détériorer jusqu'au clash et aboutir à la fin de la ligne America's Best Comics), Alan Moore imagine cette version alternative de son héros. Le résultat est d'une remarquable densité : en trois épisodes, le scénariste ne se contente pas de réécrire les origines de son héros et d'en développer les conséquences, mais il construit une tragédie dont les étapes ont vraiment cet aspect inéluctable propre au genre. L'alliance entre cet autre Tom Strong et cet autre Paul Saveen pour bâtir le "meilleur des mondes", la réforme de leurs ennemis, mais surtout la logique des sentiments aboutissent à un final apocalyptique. le "remède" à cette solution sera aussi radicale que les dégâts engendrés par ses protagonistes. C'est du grand Moore qui, à partir d'un postulat a priori gadget (et si Tom Strong avait été black), revisite brillamment sa propre création en en explorant des possibilités insoupçonnées. Le scénariste se permet même un savoureux clin d'oeil à la saga Crisis on Infinite Earths, de Marv Wolfman, George Pérez et Jerry Ordway (retitrée Crisis on Infinite Hearts) qui refonda l'univers DC dans les années 80.

La boucle est bouclée car les dessins de ces trois épisodes sont réalisés par Jerry Ordway justement : son style rétro et solide, qui a influencé Sprouse, est encore très efficace. Son Tom Strong inspiré par Erroll Flynn et Billy Dee Williams est excellent.

Une parenthèse conséquente, étonnante et magistrale.
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- Tom Strong #23 - Moonday. (Novembre 2003) Ecrit par Peter Hogan et dessiné par Chris Sprouse.
Svetlana X demande l'aide de Tom Strong car elle a perdu le contact avec son amant, Dimi, parti en mission sur la Lune. Sur le satellite de la Terre, Tom, mais aussi Val, le fiancé de Tesla, rencontrent des sélénites et retrouvent le cosmonaute. Mais pour le héros, cette découverte suppose une vérité troublante...

Alan Moore confie les rênes de la série à son partenaire Paul Hogan, avec qui il a écrit Terra Obscura, spin-off de Tom Strong. La transition est parfaite, Hogan s'appropriant le titre sans difficulté en en respectant les éléments-clés et commençant par un épisode "self- contained".
C'est l'occasion de réunir Tom Strong et Svetlana X, son homologue féminine russe au verbe haut, tout en embarquant dans l'aventure le couple formé par Tesla et Val. L'intrigue est assez minimale mais possède une ambiance envoûtante, avec la présence des sélénites. Hogan suggère un rapport troublant entre Tom Strong et la reine du peuple de la Lune de manière subtile, et rend hommage malicieusement à la conquête spatiale.

Chris Sprouse est également de retour et signe des planches magnifiques, exploitant merveilleusement le décor, en découpant l'action d'une manière différente (plus de cases horizontales simulant l'effet "plan-séquence", cadres plus grands et donc lecture plus rapide).
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- Tom Strong #24 - Snow Queen. (Janvier 2004) Ecrit par Peter Hogan et dessiné par Chris Sprouse.
Tom découvre que son premier amour, Greta Gabriel, qu'il croyait tuée par le malfaisant Dr. Permafrost, a survécu en ayant été considérablement transformée. Il travaille à la guérir tandis qu'elle lui fausse compagnie pour se rendre à un mystérieux rendez-vous.

Peter Hogan ramène sur le devant de la scène un autre personnage évoqué dans les premiers épisodes de Moore et place Tom Strong dans une situation encore plus dérangeante qu'après son voyage sur la Lune. Les efforts du héros pour rendre à Greta son aspect originel sont-ils dictés par ses sentiments envers cette femme qu'il a aimé avant Dahlua ? Ou agit-il encore comme le bon samaritain, mari et père de famille, au secours d'une amie revenant d'entre les morts ? L'énigme demeure intact puisque le volume s'achève avec cet épisode et un cliffhanger terriblement frustrant.

Chris Sprouse illustre ça magiquement : la méticulosité de ses compositions, la clarté de son trait, la fluidité de son découpage, tout est admirable. C'est d'une beauté et d'une efficacité formidables.
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L'album est enrichi d'un très beau sketchbook, avec des work-in-progress, des couvertures et des croquis inédits.
Un troisième "Deluxe" (qui rassemblerait les 12 derniers épisodes de la série) n'est pas à l'ordre du jour : en effet, depuis l'an dernier, DC Comics est en pleine restructuration et le label Wildstorm, qui hébergeait Tom Strong, n'existe plus, sans compter qu'Alan Moore est définitivement fâché avec l'éditeur. Pour lire la suite, il faudra donc que je me procure les tpb, en particulier le 6ème (le Book 5 contient des histoires écrites par d'autres scénaristes comme Ed Brubaker ou Brian K. Vaughan).
Moore a, quant à lui, annoncé qu'il se retirerait du monde des comics une fois terminé La Ligue des Gentlemen Extraordinaires (il reste encore deux tomes avant cette triste échéance). Chris Sprouse, lui, n'a pas renoncé à Tom Strong, un nouveau recueil intitulé Tom Strong and The Robots of Doom sortira en Octobre prochain, écrit par Peter Hogan.
En attendant, ce deuxième Deluxe est un investissement hautement recommandable : amateurs de comics US ou de bédés en général, Tom Strong est un pur régal.

mercredi 7 juillet 2010

Critique 153 : TOM STRONG - DELUXE EDITION, BOOK 1 (# 1-12), d'Alan Moore et Chris Sprouse

Tom Strong est une création originale du scénariste Alan Moore et du dessinateur Chris Sprouse, éditée sous le pavillon ABC (America's Best Comics) au sein du label Wildstorm de DC Comics. Depuis 1999, la série compte 36 épisodes (plus quelques numéros supplémentaires écrits par d'autres auteurs, et une suite rédigée par Peter Hogan, qui sort cette année). Ce volume 1 hardcover rassemble les 12 premiers chapitres, dont les deux derniers forment le prologue au spin-off de Tom Strong, la maxi-série en 12 volets Terra Obscura (idée de Moore, traitement de Peter Hogan, illustrations de Yanick Paquette).
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Tom Strong, le héros du titre, est l'archétype du "héros de la science" : il a grandi dans une chambre spéciale conçue par son père et a reçu une éducation vouée à faire de lui un surhomme. Ses parents étaient des excentriques, échoués sur l'île fictive d'Attabar Teru au large des "Indes de l'Ouest" (référence à celles que voulait découvrir Christophe Colomb). Recueilli, après la mort de ses parents, par les indigènes, Tom Strong a profité de leurs connaissances et de leur mode d'alimentation pour optimiser sa condition physique et son savoir. C'est un homme moderne, qui finira par épouser Dahlua et de ce métissage naîtra leur fille Tesla, la synthèse entre le monde tribal de sa mère et les racines occidentales de son père. A ce trio vient se greffer le robot Pneuman et le singe intelligent King Solomon, ce qui fait de la "Strong family" un ensemble hétéroclite mais dont chaque membre possède une identité forte et une complémentarité avec les autres, au service de la science et de la justice.

la série explore plusieurs lignes temporelles et différents univers, ce qui en fait un mix d'aventures, de comédie, d'action et de fantaisie, le tout écrit avec à la fois de la distanciation et une affection sans fards pour les genres abordés. Des références explicites sont formulées, évoquant le récit de guerre, le western, le fantastique, le burlesque...
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Les trois premiers volets sont réalisés par la paire Alan Moore (scénario)-Chris Sprouse (dessins) :
- 1 : How Tom Strong Got Started. Timmy Turbo reçoit son inscription des "Strongmen of America", avec une revue racontant les origines de Tom Strong. Pendant qu'il la lit, le héros met en échec une bande de malfaiteurs attaquant le métro aérien de Millenium City.
- 2 : Return of the Modular Man. Le Modular Man, un savant mégalomane que Tom a déjà vaincu en 1987, est de retour à Millennium City après que deux "nerds" lui aient permis accidentellement de prendre le contrôle d'Internet.
- 3 : Aztech Nights. Lorsqu'un mystérieux bâtiment aztèque se matérialise dans le parc de Millenium City, Tom découvre qu'il abrite des brutes fanatiques provenant d'une terre parallèle aux ordres d'un programme informatique inspiré de la divinité Quetzalcoatl.

Suit un récit en 4 actes (#4-5-6-7) :
- 4 : Swatiska Girls! (avec la participation aux dessins de Art Adams) - Ingrid Weiss et ses disciples nazies attaquent le domicile de Tom, le Stronghold. Le héros riposte en les poursuivant jusqu'à une forteresse volante où elles lui ont tendu un terrible piège... Entretemps, nous découvrons la première rencontre entre Ingrid et Tom à Berlin en 1945.- 5 : Memories of Pangaea + Escape from Eden! (avec la participation aux dessins de Jerry Ordway) - Envoyé dans le passé, aux origines du monde, Tom doit affronter l'unique habitant de cette époque où la terre n'avait qu'un seul continent : la Pangée... Entretemps, nous assistons au premier voyage que fit Tom en compagnie de Dhalua à cette période, dans les années 50.- 6 : Dead Man's Hand + The Big Heat? (Avec la participation aux dessins de Dave Gibbons) - Piégé par son ennemi de toujours, Paul Saveen, Tom doit encore faire face à une ultime manigance d'Ingrid... Entretemps, nous voyons la première confrontation entre Strong et Saveen dans les années 20.- 7 : Sons and Heirs + Showdown in the Shimmering City. (Avec la participation aux dessins de Gary Frank) - Face au tandem Saveen-Weiss et à son fils caché Albrecht, Tom parviendra-t-il à les vaincre ? Pas sans Dalhua... Entretemps, nous découvrons comment en 2050 Tom s'oppose à son fils.

Retour à des épisodes en un acte auxquels s'intègrent des mini-récits :
- 8 : Riders of the Lost Mesa + The Old Skool! + Sparks.
*Riders of the Lost Mesa (dessins de Alan Weiss) - Tom et Solomon enquêtent sur la mystérieuse disparition d'un ville en Arizona en 1849 et qui réapparait 150 ans après.
*The Old Skool ! - Timmy Turbo et d'autres jeunes membres des "Strongmen of America" sont piègés dans une dimension parallèle où sont appliquées des méthodes pédagogiques infernales. Tom vient à leur rescousse.*Sparks - Tesla Strong enquête sur l'éruption soudaine d'un volcan à San Mageo et fait à cette occasion une étrange rencontre.
- 9 : Terror Temple of Tayasal + Volcano Dreams + Flip Attitude!
*Terror Temple of Tayasal (dessins de Paul Chadwick) - En route pour rendre visite à sa femme et son beau-père à Attabar Teru, Tom Strong effectue une halte pour enquêter dans les ruines d'un temple Maya à Tayasal où l'attend une curieuse découverte.*Volcano Dreams - Tom Strong arrive donc en retard à Attabar Teru. Dhalua évoque un rite initiatique qu'elle expérimenta dans sa jeunesse, bravant l'autorité paternelle.
*Flip Attitude ! - Tesla Strong affronte Kid Tilt, fille du criminel scientifique King Tilt arrêté par Tom Strong et qui croupit en prison : le combat est littéralement renversant !
- 10 : Tom Strong and his Phantom Autogyro + Funnyland! + Too Many Teslas?
*Tom Strong and his Phantom Autogyro (dessins de Gary Gianni) - En 1925, Tom réalise un voyage au pays des morts grâce à la dernière invention de feu son ami Foster Parallax : l'occasion de découvrir comment ses parents se sont rencontrés, une révélation dérangeante.*Funnyland ! - Après sa visite dans la dimension aztèque (épisode 3 : Aztech Nights), Tom construit une planche de surf permettant d'explorer de nouveaux mondes comme celui où habitent des versions animalières des terriens et donc son propre double, le lapin Warren Strong.*Too Many Teslas ? - Outrepassant les mises en garde de son père, Tesla teste les machines du laboratoire de Tom et déclenche l'apparition de plusieurs doubles d'elle-même en provenance de dimensions parallèles ayant eu la même idée qu'elle.

Et enfin, un récit en deux actes qui sert d'introduction au spin-off de Tom Strong, Terra Obscura, entièrement dessiné par Sprouse :
- 11 : Strange Reunion. - Tom reçoit la stupéfiante visite d'une vieille connaissance, le Docteur Tom Strange, héros de Terra Obscura, une terre alternative située à l'autre bout de la Voie Lactée, qu'il découvrit en 1969 et qui est désormais en grand danger...
- 12 : Terror on Terra Obscura ! - Tom Strong et Tom Strange retournent sur Terra Obscura pour y affronter une terrible menace et y libérer d'autres héros pris au piège depuis ces trente dernières années.
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Tom Strong est à contre-courant : c'est une entreprise à la fois référentielle, qui s'inspire de bandes dessinées antérieures, dans les genres de la science-fiction et plus généralement du récit d'aventures, et pourtant d'une grande modernité, car écrite avec beaucoup de liberté (mixant humour, drame, parodie, réflexion) et abordant les thèmes les plus variés (le rapport de l'homme à la science, l'héroïsme, l'amour multi-racial, le tribalisme face à la civilisation). Comme souvent chez Moore, c'est un "produit" d'une richesse étonnante mais qui est surtout soucieux d'être accessible à tous, un comic-book à la fois dense, profond, qui réfléchit sur sa forme, joue avec les codes, mais qui demeure divertissant. C'est, enfin, une leçon de storytelling servi par un graphisme exceptionnel, fidèle à la rigueur du script d'un conteur prodigieux, qui rend un hommage vibrant à l'un des maîtres du 9ème Art : Winsor McCay (Little Nemo in Slumberland).
Alan Moore, avec des oeuvres-phares comme Watchmen ou From Hell, est entré dans la légende en livrant des histoires aux constructions et aux enjeux ambitieux. Cela en a fait un auteur auquel on associe encore aujourd'hui, malgré la variété de sa production, le style "grim'n'gritty", ces récits sombres et complexes, peuplés de personnages névrosés au coeur d'intrigues à tiroirs. Peut-être est-ce d'abord pour contredire sa propre légende que Moore a créé Tom Strong qui semble être sa création sa plus lumineuse, la plus sympathique, la plus abordable. Mais les bandes dessinées d'Alan Moore n'ont pas seulement figé leur auteur dans cette tendance, elles ont aussi conditionné tout ou partie des comics en les transformant parfois en caricatures de ses premiers chefs-d'oeuvre (V pour Vendetta, Watchmen) : de fait, avec Frank Miller (dont l'étoile a cependant bien plus pâli que celle de son homologue britannique), Moore a définitivement altéré notre vision des comics et avec celle des lecteurs, celle d'une génération entière d'auteurs qui ont imité son écriture ou du moins ses effets narratifs (déconstruction, ambiances, caractérisation...).
Et Dieu sait que les héros peuvent être gratuitement compliqués et sinistres aujourd'hui : leurs attitudes et leurs motivations sont de plus en plus sombres, à la mesure des aventures qu'ils traversent et les malmènent comme jamais. Aussi la première question à se poser avant d' "essayer" Tom Strong serait : êtes-vous prêts pour suivre un héros sans ce genre de bagages ? Si oui, si vous voulez vraiment lire un comic-book à la fois léger et palpitant, alors vous trouverez votre bonheur ici !
Au sein de la gamme ABC qu'il a créée, Alan Moore a imaginé Tom Strong comme un véritable antidote au tout-venant en revenant aux fondamentaux, mais sans oublier la singularité de ses meilleurs travaux. Les aventures du protecteur de Millenium City et de son étonnante galerie d'ennemis trouve en effet sa source dans les récits fondateurs de séries du "golden age" comme Doc Savage, Flash Gordon, Tarzan, Allan Quatermain (par ailleurs un des protagonistes de La Ligue des Gentlemen Extraordinaires) : c'est donc un surhomme aux aptitudes physiques supérieures mais également un savant, soit la définition du "science hero", cet archétype cher à Alan Moore - un être dont les qualités phénomènales sont le produit d'expériences scientifiques et qui les met au service du Bien.
Tom Strong représente la figure classique du brave et du sage : il est taillé comme une armoire à glace, séduisant, mais ses tempes blanchies, son statut d'époux, de père de famille, d'explorateur et de justicier, ajoutent de l'épaisseur à ce qui ne serait autrement qu'une énième version de l'aventurier sans peur et sans reproches, à la noblesse surréaliste. Alan Moore s'emploie à révèler les failles de ce héros en le confrontant à des dangers vraiment menaçants, à des situations troublantes, et en faisant graviter autour de lui un entourage parfois bienveillant mais qui l'humanise (sa femme, sa fille), parfois malveillant et qui le fragilise en étant diablement retors (sa némésis Paul Saveen, Ingrid Weiss et leur fils Albrecht).
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Cet ouvrage de très belle facture (couverture dure, format plus grand que les recueils traditionnels, bonus appréciables sur les coulisses graphiques de la série) s'ouvre avec une "Histoire" en deux pages de Tom Strong et sa relation avec Millenium City, comme si, malgré l'excentricité du propos, Moore voulait inscrire son héros et le lieu principal de l'action dans une réalité propre, un passé, des étapes biographiques (il a utilisé le même procédé pour Top Ten).
Cette préface procure une entrée formidable pour cette collection des 12 premiers chapitres de la série. Tout commence en 1899 lorsque les parents de Tom Strong échouent sur l'île d'Attabaar Teru où ils vont mener leur projet scientifique, à l'écart de l'influence de la société civilisée. Tom naît sur l'île et grandit dans une chambre spéciale, conçue pour améliorer sa force et son endurance, bâtie dans le cratère d'un volcan éteint. Ses parents meurent quelques années plus tard lors d'un tremblement de terre et il vit ensuite en compagnie des indigènes.
Cent ans plus tard, Tom Strong est devenu une légende vivante, établie à Millenium City où il mène des recherches scientifiques dans plusieurs domaines tout en garantissant la sécurité de la ville contre les criminels les plus variés. Il a épousé Dhalua, son amour de jeunesse à Attabar Teru, dont la beauté n'a d'égale que son intelligence, avec laquelle il a eu une fille, Tesla, et ils sont entourés par le robot Pneuman et le gorille intelligent, King Solomon. Tom Strong a fort à faire à Millenium City, quand il ne s'accorde pas avec sa famille quelques congés à Attabar Teru : il affronte des psychopathes comme Paul Saveen, des créatures comme l'Homme Modulaire, ou la dominatrice nazie Ingrid Weiss. Comme si cela ne suffisait pas, il découvre également des univers parallèles où existent des versions alternatives de lui-même, des siens et de ses adversaires.
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Chacune de ces douze aventures est l'occasion pour Moore et Sprouse (plus quelques guest-stars comme Art Adams, Dave Gibbons, Paul Chadwick, Gary Frank, et d'autres, illustrant des flash-backs et flash-forwards) de relever de nouveaux challenges, d'explorer de nouveaux territoires, de manier différentes tonalités - offrant à chaque fois un angle unique à la narration comme au dessin. C'est ainsi que les deux auteurs peuvent tout se permettre, jusqu'à revisiter l'univers des Looney Tunes avec la version Bugs Bunny de Tom Strong : un Funnyland détonant et drôlissime !
A l'opposé, on suit également le héros jusque dans le pays des morts lorsqu'il expérimente son véhicule, le Necro-Gyro, et assiste à la rencontre de ses parents : là encore, le soin apporté aux couleurs, au lettrage, au style visuel, témoigne de l'intelligence avec laquelle le fond est sublimé par la forme.
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Cette édition "deluxe" est donc un pur régal à lire. On y trouve, à la fin, un sketchbook de 10 pages révèlant les étapes des dessins de Chris Sprouse, de l'esquisse jusqu'à l'encrage et la mise en couleurs : des coulisses comme on aimerait en lire dans tous les recueils. N'hésitez pas à vous procurer ce beau livre qui vaut son prix - et qu'on peut d'ailleurs acquérir pour une vingtaine d'Euros. C'est une pièce de collection, mais surtout l'occasion de découvrir un comic-book enchanteur et addictif !

mercredi 27 mai 2009

Critique 50 : LA LIGUE DES GENTLEMEN EXTRAORDINAIRES, Vol. 2, d'Alan Moore et Kevin O'Neill

(Ci-dessus : Mina Harker, vue par Adam Hughes.)

Voici le deuxième volume des aventures de La Ligue des Gentlemen Extraordinaires, d'Alan Moore et Kevin O'Neill. Cette suite est-elle à la hauteur ? Cette version explosive de La Guerre des Mondes, d'H.G. Wells, supporte, à mon sens, tout à fait la comparaison.
Mais, voyons d'abord de quoi cela parle plus précisèment. Comme pour le précédent story-arc, celui-là compte également 6 épisodes.
*
- Chapitre I : "Phases de Deimos". L'histoire démarre sur Mars, où John Carter et le Lieutenant Gullivar Jones ont formé une alliance incluant les Martiens Verts pour vaincre les extraterrestres qui ont assailli les natifs de la planète rouge. Ces envahisseurs (tout droit issus de La Guerre des Mondes, de H. G. Wells) ont espionné la Terre et vont l'attaquer.
- Chapitre II : "Peuples venus d'ailleurs". Lorsque ces aliens atterrisent sur la Terre, la Ligue des Gentlemen Extraordinaires est aussitôt envoyée sur place, là où l'o.v.n.i. a creusé un profond cratère. Un des premiers Martiens apparaît alors après qu'un observateur ait chuté dans cette fosse.
Un groupe d'hommes s'avance en signe de paix mais ils sont désintégrés par un rayon. Némo,
ayant pressenti l'attaque, pousse ses acolytes face contre terre, mais le Dr Jekyll se transforme alors en Mr. Hyde et menace de mort les agresseurs venus de l'espace.
Réalisant qu'ils ne pourront vaincre ces créatures seuls, les membres de la Ligue se retirent jusqu'à une auberge voisine (La "Bleak House
" - qui se trouvait vraiment non loin de la commune d'Horsell), où ils rencontrent une division militaire dirigée par le Major Blimp, envoyée là pour défendre la zone.
Tandis que Hyde s'entretient avec Mina Murray
, Griffin (sous sa forme invisible) s'éclipse pour proposer aux envahisseurs une alliance.
- Chapitre III : "Et l'aube se lève tel le tonnerre". Le lendemain matin, la Ligue réalise que l'unité de Blimp est réduite en cendres par les rayons d'energie des Martiens. Encore une fois, nos héros choisissent de battre en retraite avant d'être tués à leur tour.
Un véhicule, conduit par William Samson Sr
arrive pour conduire le groupe jusqu'à leur quartier général au Bristish Museum, où ils reçoivent de nouveaux ordres de Mycroft Holmes : Murray doit rester sur place pour s'informer sur Mars et elle apprend également où se situe la réserve d'armes. Hyde et Quatermain retournent au cratère. Griffin profite que Mina soit seule pour l'agresser violemment avant de lui voler les plans de l'armée et de rejoindre les Martiens.
Durant leur mission de reconnaissance, Nemo, Quatermain et Hyde s'approchent d'un tripode Martien, une énorme machine montée sur trois échasses métalliques dans laquelle se déplace l'envahisseur. Ceci fait, ils regagnent immédiatement Londres.
De retour au musée, Hyde trouve Mina gisant sur le sol, blessée, et en déduit ce qui s'est passé. Peu après, Mycroft Holmes
envoie pourtant Murray et Quatermain en mission tout en ne leur donnant que peu d'informations sur ce qu'ils doivent faire.- Chapitre IV : "Promenons-nous dans les bois...". Pendant ce temps, à bord du Nautilus, Nemo et Hyde patrouillent dans Londres. Pour le capitaine, la technologie Martienne est une source d'inspiration pour l'avenir même si, pour l'heure, il faut d'abord trouver le moyen de stopper la progression des envahisseurs.
Traversant la campagne anglaise, Murray et Quatermain rencontrent un homme nommé Teddy Prendrick. C'est un individu mentalement malade mais qui leur fournit des renseignements sur un mystérieux docteur qui vit, retiré, plus loin dans la forêt.
Les recherches de Murray et Quatermain n'aboutissent cependant pas et ils gagnent une auberge pour y passer la nuit. La jeune femme attire le vieil aventurier dans son lit où ils font l'amour. Quatermain découvre avec effroi des traces de morsures et des cicatrices dans le cou de son amante - souvenirs de sa liaison avec le Comte Dracula.
Griffin suggère à ses alliés Martiens de s'en prendre à l'eau des rivières pour parfaire leur domination sur les humains...

- Chapitre V : "Rouge sang sur griffes et dents". Le lendemain, Nemo et Hyde découvre que les Martiens ont transformé la Tamise en une substance visqueuse rouge sang, qui immobilise le Nautilus.
Cependant, ayant repris leur marche dans la forêt, Quatermain jure à Mina qu'il n'est pas dégoûté par ses cicatrices : sa seconde femme en portait de semblables et il trouvait que cela lui conférait une étrange distinction. Ils s'étreignent à nouveau lorsqu'ils sont surpris par une des créatures, mi-homme, mi-ours, du Dr Moreau auprès duquel ils sont conduits (le bestiaire monstrueux du savant convoque plusieurs personnages de la littérature enfantine, comme Tiger Tim, Jumbo l'Eléphant, M. Rat, M. Taupe...).
Hyde revient au British Museum où il trouve Griffin : il lui révèle qu'il peut le voir grâce à sa vision thermique (détail rapidement mentionné dans le Volume I). L'alter ego de Jekyll brutalise alors l'Homme Invisible et va même jusqu'à le violer pour venger Mina Murray. Puis il abandonne Griffin à son agonie.
Mina et Allan font la connaissance du Dr. Moreau qui leur remet une caisse contenant un mystérieux produit du nom d'H-142, commandé par le MI 5
.
Lors d'un dîner au musée avec Hyde, Nemo découvre que son compère a tué Griffin. Mais William Samson calme la colère du capitaine en lui rappelant que la force de Hyde leur sera utile contre les Martiens.


- Chapitre VI : "La valse brune des chevaliers de la Lune...". Le matin suivant, Murray et Quatermain sont de retour à Londres avec le H-142. L'agent Bond les attend avec des gardes équipés de masques à gaz. Ils se dirigent vers les quais où se trouvent déjà Nemo et Hyde.
Bond leur affirme que le H-142, mis au point par Moreau et embarqué sur un cargo, va anéantir l'ennemi. La Ligue, arrivée sur le London bridge, voit que les Martiens ont détruit les dernières lignes de défense de la ville et s'apprêtent à lancer l'assaut sur l'autre côté de la capitale.
Notant que rien ne semble pouvoir stopper la progression de l'envahisseur, Hyde fait ses adieux à Mina avant d'aller attaquer le tripodes Martien. La machine envoie son rayon d'énergie sur lui et le brûle gravement, mais il y survit et charge à nouveau et déséqulibre l'appareil qui tombe. Hyde extrait de l'engin un alien et commence à le dévorer. Mais un autre tripode achève le héros en le désintégrant pour de bon.
Bond révèle à Nemo Quatermain que le H-142 est une bactérie hybride, mélange d'anthrax et de streptocoque : cette solution radicale a effectivement raison des extraterrestres mais provoque l'ire du capitaine qui se retire à bord du Nautilus en prévenant les autorités britanniques qu'il ne collaborera plus à ce genre d'opération.
Un mois plus tard, Murray et Quatermain traversent Serpentine Park : Mina explique à son amant qu'elle se retire en Ecosse, bouleversée par toutes les aventures qu'elle vient de vivre et abandonnant là Allan, désespéré.
*
Ce deuxième volume ne déçoit pas, même est différent du précédent : l'intrigue y est plus linéaire et l'action prime. Cette option a pu désorienter les lecteurs, après l'histoire à tiroirs du premier story-arc. Alan Moore a clairement choisi une direction plus facile, plus spectaculaire, et cette simplicité étonne de la part d'un auteur passé maître dans l'art de nous balader dans des narrations complexes.
Tout ici est explicitement lié à une seule oeuvre majeure, La Guerre des Mondes, et l'écrivain H.G. Wells, également cité avec L'Île du Dr Moreau : comme dans les ouvrages du romancier, une angoisse intense nous étreint et ne nous lâche plus. Les héros sont face à une menace qui les dépasse, face à des créatures monstrueuses (venues d'ailleurs ou créées par l'homme), et le monde risque de basculer dans l'abîme.
Cette situation et cet entourage extrèmes révèlent la part d'ombre de chacun : Griffin trahit rapidement la Ligue, Quatermain et Murray se réfugient dans une relation sexuelle, Hyde a supplanté Jekyll et se livre aux pires abominations (brutalisant, violant, dévorant tout ce qui se dresse contre lui), Nemo se retire d'un monde qui n'a plus rien de civilisé et qu'il méprise définitivement...
Au terme de cette aventure apocalyptique, le bilan est lourd : Griffin et Hyde sont morts, Mina se sépare de Quatermain, Nemo prévient qu'on nee devra plus compter sur lui - la Ligue a vécu, du moins dans cette configuration car on a remarqué (en étant attentif) que d'autres équipes ont déjà été assemblées sous ce titre par le passé... Et qu'on devine que cette formation renaîtra avec d'autres éléments dans le futur.
Ainsi, après la légèreté du Volume I, Moore a inscrit le destin de ses nouveaux héros dans une logique qui lui est familière : comme les Watchmen, la notion d'équipe est relative. Si ces personnages ont agi ensemble, ils l'ont fait pour résoudre des problèmes que seuls ils n'auraient pu solutionner mais leur association n'a pas résisté aux tourments qui les rongeaient individuellement (la misanthropie de Nemo, la bestialité de Hyde, la felonie de Griffin, le traumatisme de Mina, la vieillesse de Quatermain). La morale de Moore est limpide : l'union fait la force mais ne suffit pas à justifier durablement l'existence d'un groupe. L'individualisme a toujours raison de la notion de collectif.
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Esthétiquement, on a pu reprocher à Kevin O'Neill un travail moins abouti que dans la série précédente. Ce n'est pas totalement faux : parfois, effectivement, le trait est plus relâché, les finitions moins précises, le découpage moins rigoureux.
Néanmoins, il serait injuste de dévaluer les planches de ce deuxième volume qui offrent encore des images mémorables, comme celles de ce prologue totalement déroutant, exotique et fascinant sur Mars, décrite comme un désert écarlate, balayé par des tempêtes, et où des soldats ressemblant à des guerriers africains parlementent.
Le style baroque d'O'Neill désorientera les amateurs de dessins classiques tels qu'on en voit dans des comics traditionnels. Mais il évoque aussi le graphisme des artistes de la fin du XIXème-début XXème siècle dans sa radicalité, son expressionnisme, sa puissance visuelle.
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Mais, malgré une relative baisse de régime, cet ouvrage est tout à fait recommandable et ne dépareille pas à côté d'autres classiques du scénariste, dont l'oeuvre, comme en témoigne ce nouvel exemple, reste une des plus riches et passionnantes de la bande dessinée.

dimanche 24 mai 2009

Critique 49 : LA LIGUE DES GENTLEMEN EXTRAORDINAIRES, Vol. 1, d'Alan Moore et Kevin O'Neill


La Ligue des Gentlemen Extraordinaires (The League of Extraordinary Gentlemen, en vo), est une nouvelle production écrite par Alan Moore et dessinée par Kevin O'Neill, publiée par le label America's Best Comics de DC Comics.
Ce premier volume contient une histoire complète en 6 épisodes, tout en annonçant dans sa conclusion l'argument de sa suite.
*
Ce récit se déroule en 1898 et tous ses protagonistes proviennent de classiques de la littérature de cette époque, partant du principe qu'ils appartiennent à un univers romanesque partagé par leurs auteurs.
Cependant, il est clair que l'action prend place dans un monde plus avancé technologiquement qu'à la fin de "notre" XIXème siècle. Mais ces anachronismes participent au charme singulier de cette oeuvre et il faut les accepter comme des conventions narratives au même titre que la structure feuilletonnesque et le genre (fantastique) qui la caractérisent.
*
- Chapitre I : "Rêves d'Empire". Mina Murray est recrutée par Campion Bond pour former une équipe. Mina part pour l'Egypte avec le Capitaine Némo afin de trouver, au Caire, l'aventurier Allan Quatermain, devenu un minable opiumane. Mina et Quatermain doivent se frayer un passage sur les docks alors qu'ils sont poursuivis par des Arabes qui veulent violer la jeune femme mais Nemo émerge avec son Nautilus et les embarque juste à temps.
Ils se dirigent ensuite vers Paris où les attend Auguste Dupin
pour les aider à capturer une créature mi-homme, mi-bête, qui n'est autre que le Dr Jekyll/Mr Hyde. Ce dernier se cache dans la capitale française après avoir fait croire à son suicide.
- Chapitre II : "Fantômes et miracles". Après avoir mis la main et raisonné Jekyll/Hyde, Nemo, Quatermain et Murray visitent une école pour filles à Edmonton, administrée par Miss Rosa Coote. La rumeur court que plusieurs élèves de l'établissement sont tombées enceintes après avoir été possédées par un esprit malin. Une seule nuit d'enquête suffit au trio de visiteurs pour démasquer le responsable : il s'agit d'Hawley Griffin, l'Homme Invisible, qui s'est caché ici après avoir simulé sa propre mort et qui a abusé sexuellement les jeunes filles de l'école - il est d'ailleurs pris en flagrant délit !

- Chapitre III : "Les Mystères de l'Orient". La Ligue maintenant au complet découvre son quartier général dans une annexe secrète du British Museum et leur mission : récupérer un échantillon de cavorite en possession de Fu Manchu (le méchant n'est pas explicitement nommé mais il n'y a aucun doute sur son identité - le nom n'a pu être utilisé par Moore en raison de problèmes juridiques et il rebaptisé "le Docteur" pour cette raison).
Sous la direction du Pr Selwyn Cavor
, la Grande Bretagne prépare en effet un voyage sur la Lune grâce à ce minerai qui annule la gravité, comme le révèle Bond à ses agents. Mais Fu Manchu, lui, compterait s'en servir pour attaquer l'Empire.
Nemo emmène à bord de son sous-marin l'équipe, direction : Limehouse
, le quartier du "Docteur". Murray et Griffin y apprennent par un informateur du nom de Quong Lee que Fu Manchu prépare une opération d'envergure depuis les sous-sols de cette partie de la ville "où dormirait un dragon". Griffin se montre sceptique mais Murray en déduit que Manchu est du côté de Rotherhithe Bridge.
Pendant ce temps, Quatermain et Jekyll mènent leurs investigations dans la fumerie de Shangaï Charlie, mais sur le point d'être arrêtés par les Chinois, ils battent discrètement en retraite.
De retour à bord du Nautilus, la Ligue fait le point et Murray convainc ses partenaires que Manchu est installé dans un tunnel du côté de Rotherhithe Bridge, un endroit parfait pour abriter une machine de guerre aérienne. Tandis que Nemo reste à bord de son vaisseau, les quatre autres partent inflitrer le repaire présumé du "Docteur" pour y récupérer la cavorite.

- Chapitre IV : "Dieux de l'Annihilation". Quatermain et Murray sont les premiers à se glisser dans l'antre du "Docteur", où ils découvrent éffectivement un gigantesque aéroplane, lourdement armé avec des mitraillettes et des canons, évoquant le "dragon" mentionné par Quong Lee. Mais alors qu'ils sont surpris par un garde, Griffin, sous sa forme invisible, tue ce dernier et sauve la vie de ses acolytes. Quatermain revêt l'uniforme du Chinois pour gagner l'intérieur du "Dragon" et y voler la cavorite.
Griffin rejoint Jekyll et l'insulte jusqu'à ce qu'il se transforme en Hyde et aille massacrer les sbires de Manchu pour faire diversion.
La cavorite en leur possession, Murray et Quatermain retrouvent Hyde et Griffin dans un tunnel où ils réalisent qu'ils sont piègés. Pour s'en tirer, Murray active la cavorite, ce qui propulse le groupe dans le ciel de Londres. La base de Manchu est inondée par les eaux de la Tamise, le "Dragon" est détruit, et la Ligue ré-embarque dans le Nautilus.
Bond félicite le groupe et se retire avec la cavorite pour la remettre à son supérieur, M,
Griffin décide de le suivre à son insu, sans prévenir les membres de la Ligue, et découvre ainsi que M est en vérité le Pr Moriarty, l'ennemi de Sherlock Holmes !

- Chapitre V : "Apparences et manipulations...". Moriarty révèle qu'il a fait construire sa propre forteresse volante, qu'il va pouvoir faire fonctionner à présent qu'il détient la cavorite.
Griffin retourne au Nautilus et informe le groupe de ses découvertes. Nemo pense que M/Moriarty a planifié le bombardement de l'East End de Londres pour y détruire ce qui reste de l'empire criminel de Manchu.
La Ligue embarque à bord du Victoria, une montgolfière cachée dans le navire de Nemo
et aborde le vaisseau de Moriarty.
- Chapitre VI : Le Jour du Firmament". Hyde et Nemo attaquent l'équipage de Moriarty, tandis que Murray et Quatermain retrouvent leur adversaire (Griffin est lâchement resté dans le ballon). Quatermain abat les gardes de Moriarty avant que celui-ci ne le désarme et ne s'apprête à l'exécuter. Mais Murray brise le tube contenant la cavorite et Moriarty s'envole dans la ciel étoilé de la nuit londonienne.
L'équipe quitte l'engin de Moriarty pour s'éloigner à bord de leur montgolfière et regagner le Nautilus, piloté cette fois-ci par le matelot de nemo, Ishmael.
Mycroft Holmes congratule la Ligue tout en comptant sur elle pour l'avenir. Mais déjà, dans les cieux, d'étranges vaisseaux martiens se dirigent sur la Terre...

*

C'est une fantastique récréation que s'est autorisé Alan Moore en créant cette Ligue des Gentlemen Extraordinaires, une échappée belle d'une érudition élégante car jamais elle n'oublie le lecteur en route : c'est la plus belle preuve d'intelligence que celle de nous instruire sans jamais nous prendre de haut, mieux de le faire en nous amusant.
Ainsi, les rappels abondants à des oeuvres littéraires, plus ou moins connues, du XIXème siècle ne pèsent jamais sur le déroulement palpitant et d'une virtuose fludité du récit : c'est peut-être là qu'on mesure l'exceptionnelle qualité narrative et rédactionnelle d'un auteur comme Moore, à cette manière sans égale de jouer avec des figures qu'il n'a pas inventées mais qu'il s'approprie si aisèment et qu'il nous présente comme si c'étaient de vieilles connaissances.
Les titres de chaque chapitre peuvent également servir de guides tout au long de la lecture tant ils sont programmatiques, tout en jouant sur les clichés de la littérature de cette époque. Le plus remarquable, le plus symbolique reste peut-être celui du cinquième volet - "Apparences et manipulations..." (et les points de suspension comptent autant que les mots en l'occurrence !) - : il semble résumer à lui seul la "griffe" de Moore où rien n'est jamais ce qu'il semble être et où on est ravi de s'être fait posséder.
Le plaisir que semble avoir pris le scénariste à composer ce récit, à en articuler les péripéties, à en manipuler les acteurs, est évident. On pourrait presqu'affirmer que la Ligue... serait un manifeste de la part de Moore, que beaucoup réduisent encore à celui qui désacralisa le genre super-héroïque avec les Watchmen, parangons des justiciers désenchantés évoluant dans un monde où ils ne sont plus que des pantins ridiculement costumés aux prises avec des problèmes qui les dépassent.
Ici, au contraire, préside une forme de jubilation à s'amuser avec les codes du feuilleton, les invraisemblances, les archétypes héroïques ou malfaisants. C'est une représentation permanente qui aboutit à un feu d'artifices dans le ciel de Londres, peuplée d'aventuriers décatis qui renaissent dans le feu de l'action, de monstres supposés morts, de scientifiques déjantés, de criminels sadiques à l'imagination tordue, de fausses ingénues... Il est difficile de résister à ce spectacle si bien mis en scène, où tous les ingrédients sont là pour nous faire passer un grand et bon moment.
La façon dont Moore croque ces personnages du patrimoine romanesque est souvent savoureuse et parfois politiquement incorrecte, il les malmène, mais avec amour et humour, comme pour les régénérer et pimenter l'ensemble. Le choix de faire d'une femme, Mina Murray, est significative de cet esprit irrévérencieux quand on voit à quelle époque (sous le régime victorien où tout était si corseté, au propre comme au figuré) ecla se déroule : d'ailleurs, dans la (dispensable) adaptation cinématographique qui sera tiré du comic-book (par Stephen Norrington, avec Sean Connery), cela sera vite corrigé... L'auteur avait pourtant composé un personnage farouchement indépendant, ne s'en laissant pas conter, d'un relief bien supérieur à beaucoup d'héroïnes.
Le traitement infligé à l'Homme Invisible est par contre plus corrosif : c'est un violeur, dissimulateur et couard. L'animalité de Hyde est saisissante, tout comme la misanthropie hautaine de Nemo. Et le noble Quatermain est lui aussi "corrigé" de façon croustillante.
Irrespectueux ? Plutôt décapant ! Et elles en avaient bien besoin, ces créatures d'autrefois...
*
Comme souvent, Moore a su aussi trouver le graphiste apte à donner un vrai "plus" à ce qu'il a conçu : en la personne de Kevin O'Neill, j'ai découvert un artiste aussi original qu'enthousiasmant.
Son style est radical : il ne cherche pas le réalisme, son trait ne flatte pas ses personnages, mais pourtant il s'en dégage une vérité, une vitalité, tout à fait magistrale. Bien que l'on sente l'empreinte très forte du scénariste dans le travail sur les cadres et le découpage, O'Neill parvient à s'y exprimer pleinement, en excellant dans les ambiances, la valorisation de chaque plan, la lisibilité des planches, et l'alternance rythmique entre des séquences dialoguées richement et d'autres où l'action éclate.
Sur ce dernier point, le dessinateur nous donne à voir des "splash-pages" de toute beauté, et ce dès le début, avec l'apparition d'un magnifique Nautilus dans le port du Caire, puis ensuite cette vue sur le quartier de Limehouse dans le ciel duquel se forme le visage inquiètant de Fu Manchu, jusqu'au survol de Londres par le vaisseau volant cauchemardesque de Moriarty. Autant de "morceaux de bravoure" qui vous éblouissent durablement.
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La fin ouverte suggère explicitement une suite - sans la dévoiler tout de suite, on peut déjà déclarer qu'elle sera digne de ce premier volume, qui fait office d'incontournables pour les fans de Moore, mais aussi pour tous les amateurs de bandes dessinées qui sortent du lot !

jeudi 23 avril 2009

Critique 35 : TOP TEN 1, d'Alan Moore, Gene Ha et Zander Cannon


Top 10 est une série limitée publiée par America's Best Comics, la collection créée et dirigée par Alan Moore au sein de Wildstorm (branche de DC Comics). Comme à son habitude, le célèbre scénariste a imaginé cette BD en étroite collaboration avec des artistes, en l'occurrence le tandem formé par Zander Cannon (qui réalise les crayonnés) et Gene Ha (qui signe les finitions et l'encrage).
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Cette brillante fantaisie, qui démontre la capacité de son auteur à briller dans tous les genres, détaille l'existence et le travail d'une brigade de police dans la ville (fictive) de Neopolis, une cité où tous les habitants, flics, criminels, civils, enfants et même animaux, possèdent des super-pouvoirs - et sont vêtus de costumes colorés comme les héros de comics.
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La série a connu des dérivés comme celui consacré en particulier au personnage de Smax, mais aussi un prologue, Top Ten : The Forty-Niners, dont l'action se déroule en 1949 (et dévoile les origines de cet univers), ainsi qu'une suite située cinq ans après son dénouement, Top Ten: Beyond the Farthest Precinct, de Paul de Filippo et Jerry Ordway.
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Les histoires de Top Ten relatent la vie quotidienne des officiers de police du 10ème commissariat (surnommé le Top 10) : on pense immédiatement à une transposition fantastique de la série télé Hill Street Blues (Capitaine Furillo en vf), créée par Steven Bochko, dont Moore revendiqua d'ailleurs l'influence.
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Récemment sortie de l'Académie de Police, la jeune Robyn "Toybox" Slinger est affectée au Commissariat 10, réputé comme le meilleur de Neopolis. Son partenaire, le géant bleu Jeff Smax lui réserve un accueil plutôt froid mais Robyn l'accompagne rapidement sur le lieu de leur première enquête commune : il s'agit d'une affaire d'homicide dans le ghetto des robots, Tin Town.
La victime, Stefan "Saddles" Graczik, laisse comme indice à la police l'adresse d'une fabrique de stupéfiants. Un télépathe est sollicité pour interroger le Pr Gromolko, mais le trafiquant se sucide alors avec le pistolet de l'agent Dust Devil.
Le lendemain, Shock-Headed Pete
et Dust Devil découvrent le cadavre d'une prostituée. Elle a vraisemblablement été tuée par "Libra", un criminel qui semblait avoir quitté la ville.
Pendant ce temps, ailleurs, Synaesthesia utilise le taxi de Blindshot pour trouver Marta "Boots" Wesson, compagne et associée de Saddles. Boots révèle que Gromolko devait faire une livraison spéciale pour un client unique. Dans la cachette du musée où Boots et Saddles attendaient, une boîte métallique est trouvée qui contient une drogue radioactive.
De retour au poste, Hyperdog et Peregrine
interrogent Annette "Neural 'Nette" Duvalle, une autre prostituée qui a survécu à sa rencontre avec Libra. Elle mène Hyperdog, Peregrine, Dust Devil, Shock-headed Pete et Jack Phanthom, où elle a été agressée. La brigade procède à l'arrestation de Libra, qui se révèle être le "héros de la science" M'rrgla Qualtz, un extra-terrestre métamorphe.
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Top Ten s'appuie donc sur un postulat simple mais d'une grande richesse : le monde entier est peuplé de super héros. A Neopolis, n'importe qui est doté de pouvoirs, vêtu d’un costume de carnaval, ce sont des élèments établis dès le départ. Cela suffit à en faire un objet atypique mais que tous les lecteurs pourront apprécier, qu'ils soient ou non amateurs du genre : c'est une convention narrative finalement semblable à celle des contes de fées ou des récits mythologiques où des personnages invraisemblables abondent.
Cette "licence poétique" permet à Alan Moore de réfléchir aux clichés propres des comics de super-héros pour en dégager ce qui les rend si attractifs : l’être humain sous le masque. Afin de cadrer son propos, l'auteur choisit un terrain d’expérimentation : un commissariat de police. Ce décor familier agit comme un filtre pour le lecteur : dans cet environnement, il a ses repères, mais ce qui s'y passe est subtilement décalé.
L’autre astuce, très habile, de Moore est de développer son récit comme dans un feuilleton télé en l'articulant autour de l'arrivée d’une nouvelle recrue, Toy Box, cette jeune femme dont le pouvoir consiste à commander aux jouets d'un coffre qu’elle porte en permanence sur elle. Comme elle, nous découvrons le commissariat, ses agents, son partenaire, les affaires sur lesquelles ils enquêtent, la ville, ses habitants. Comme elle, nous sommes saisis par l'excentricité de ce lieu, de ses acteurs, des drames (petits ou grands) qui s'y jouent. Le procédé est élémentaire mais très efficace pour s'identifier à l'héroïne et éprouver les mêmes émotions qu'elle.
Ainsi, très vite, ce ne sont ainsi plus les super-pouvoirs, les individus tous plus extravagants les uns que les autres, qui captent notre attention. On s'attache davantage aux personnalités que l'on croise tout au long des investigations des agents du Top Ten.
Ces enquêtes sont elles-mêmes décomposées comme une suite de péripéties, à la manière des séries télé là encore. Leur intérêt est inégal mais ainsi l'intrigue ménage ses effets. Alan Moore préfére développer les relations entre ses héros, même si la résolution des affaires n'est pas négligée - et réserve des surprises.
Plutôt que des "héros" traditionnels, je devrai plutôt parler de protagonistes qui occupent le devant de la scène à tour de rôle, chacun leur tour à un moment donné du récit : selon les besoins de l’enquête ou d’un conflit plus personnel au sein du commissariat, les officiers de la brigade ont l'occasion de mettre en avant leur talent particulier.
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Si elle peut paraître bien légère, une seule lecture de cette série ne permet pourtant pas d'en faire le tour complet et cela aussi grâce à la remarquable contribution de Gene Ha et Zander Cannon pour la partie graphique.
Les deux artistes ont réussi à faire exister cette ville, ses policiers et toute son extravagante population avec une force d'évocation, un sens du détail, une originalité esthétique proprement incroyable.
A la fin de ce recueil, on trouve d'ailleurs un sketchbook où figurent les études pour les designs des personnages principaux, et c'est l'occasion de mesurer avec quel pointillisme Gene Ha a conçu ces héros, avouant même avec humour qu'il leur a parfois dessinés des looks finalement trop difficiles à reproduire !
Il n'y a guère qu'une autre série comme Astro City, de Kurt Busiek, Brent Anderson et Alex Ross, pour proposer un univers d'une telle densité visuelle et d'une telle cohérence.
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Alors, si d'aventure, vous voulez explorer un autre pan de l'oeuvre foisonnante d'Alan Moore, offrez-vous une virée à Neopolis et vous ne le regretterez pas. C'est un voyage à la fois distrayant et intelligent, en dehors des sentiers battus. Une preuve supplémentaire, s'il en fallait une, du génie de cet auteur révolutionnaire et indispensable.

mardi 24 mars 2009

critique 3 : TERRA OBSCURA 1 &2 d'Alan Moore, Peter Hogan, Yanick Paquette et Karl Story





Les héros de ces deux recueils sont apparus dans le tome 3 de Tom Strong en VF. Le héros de la science créé par Alan Moore et Chris Sprouse, en hommage au Doc Savage, y expliquait à sa compagne, après qu'un certain Tom Strange ait débarqué sur terre, comment il avait autrefois découvert un monde semblable au nôtre, qu'il avait baptisé "Terra Obscura". Tom Strong accepte d'aider Strange à aller sauver les camarades de ce dernier, attaqué, trente ans auparavant, par un alien.
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Moore s'est inspiré, bien avant Alex Ross et Jim Krueger et leur Project : Superpowers, de super-héros créés à l'Âge d'Or pour peupler "Terra Obscura", et c'est pour prolonger leurs aventures qu'il a entrepris d'écrire ces 12 épisodes, rassemblés en deux volumes.
Cependant, Moore s'est moins impliqué dans ce projet que dans La ligue des gentlemen extraordinaires ou même Tom Strong (par qui tout a commencé ici) : il a élaboré les intrigues de ces deux arcs narratifs avec Peter Hogan, qui a ensuite rédigé les scripts et les dialogues. De même, Chris Sprouse a laissé sa place à Yanick Paquette (qui, depuis, s'est un peu perdu chez Marvel...) au dessin et Karl Story à l'encrage.

Dans le premier volume, traduit en français par Jérémy Manesse, il ne faut pas se plaindre d'une certaine lenteur dans le déroulement de l'histoire car les auteurs se sont d'abord occupés de nous présenter une riche galerie de personnages hauts en couleur, sans que le lecteur ait besoin de faire des recherches sur le Golden Age.
Néanmoins, la narration porte indéniablement la marque du grand Moore puisque deux intrigues apparemment distinctes finissent par se rejoindre et se résoudre dans un dénouement à la fois spectaculaire et très référencé (à la mythologie égyptienne en l'occurrence).
L'autre élément qui évoque Moore, c'est la réflexion sur la place occupée par les super-héros dans la société et le regard que portent les civils sur eux (ainsi, dès le début, alors qu'un combat oppose deux surhumains en pleine ville, une grand'mère redoute qu'ils ne soient radioactifs et donc cancérigènes... Alors que la mafia traditionnelle, elle, ne présente pas ce genre de danger !).
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Le récit expose parallèlement l'enquête de L'Aimant pour trouver l'assassin (et son mobile) de son partenaire, Captain Future, d'une part, et, d'autre part, l'action du S.M.A.S.H. (qui réunit les héros de la science de Terra Obscura - leur JLA à eux) face à une panne d'électricité générale et subite peut-être causée par un malfrat sorcier.
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C'est très divertissant, efficace et surprenant.
Graphiquement, le style de Paquette peut surprendre avec ses héroïnes pulpeuses, à la limite de la parodie, tout comme ses protagonistes masculins, outrageusement baraqués, avec leurs mâchoires carrées et leurs petits yeux. Mais il faut lui reconnaître un vrai talent, si on accepte cette manière de représenter les personnages. En outre, cela prouve que, contrairement à l'avis discutable de certains critiques, Moore ne s'entoure pas de dessinateurs de seconde zone (n'oublions pas qu'il a écrit pour Gibbons, O'Neill, Alan Davis, Bolland, Veitch, entre autres : pas vraiment des manchots !).
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Dans le second volume (puisqu'il ne semble pas qu'une nouvelle suite soit prévue), les personnages et le décor désormais campés, une histoire peut se développer plus amplement.

Cette fois, la ligne narrative concerne tous les protagonistes, aux prises avec des évènements dramatiques du passé qui se répetent sans explication rationnelle. Tom Strange accepte de s'envoler dans l'espace avec sa compagne, Pantha, pour aborder ce qui semble être le vaisseau de Captain Future (pourtant présumé mort), tandis que le S.M.A.SH. au grand complet tente d'éviter les pires catastrophes sur terre. Mais l'un d'eux, mentalement très pertubé, oeuvre dans l'ombre pour profiter de la situation...

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Ce nouvel arc compte encore 6 épisodes mais le rythme et les péripéties y sont bien plus trépidants et échevelés que dans le volume 1. Les héros sont confrontés à leurs propres démons, doivent faire face à leurs hantises, tout en essayant de sauver le monde et de comprendre ce qui se passe.
Ce qui était posé dans le tome précédent prend alors tout son sens : ces personnages, qui ont été maintenus en animation suspendue pendant 30 ans par un alien, qui se sont réveillés dans une société qui a progressé sans eux et qui se méfie d'eux, qui viennent de reformer une équipe, sont brutalement interrogés, par une situation dramatique, sur leur condition. Sont-ils capables de sauver le monde ? D'agir en équipe et efficacement ? Ou sont-ils tous déphasés, voire fous pour certains ?
Ce questionnement fournit une densité, un relief particuliers au scènes d'action spectaculaires qui ponctuent le récit, tandis que le voyage spatial de Strange et Pantha offre un contrepoint plus calme mais aussi anxiogène (que vont-ils découvrir ? Trouveront-ils la parade adéquate à la menace vers laquelle ils se dirigent ?). On trouve rarement un dosage aussi bien calculé entre réflexion et action dans un comic-book super-héroïque...

Visuellement, Paquette aussi semble plus à l'aise et ses effets de style s'en trouvent accentués - du coup, ceux qui n'aimaient déjà pas son dessin avant ne l'apprécieront pas du tout ici. Mais pour les autres, c'est un régal de le voir croquer ces trognes de malabars aux costumes improbables et surtout ces héroïnes à la féminité exarcerbée, dont certaines (comme Miss Masque et Pantha possèdent une élégance racée).
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Bref, si vous voulez vous balader dans un univers à la fois familier et décalé, Terra Obscura est fait pour vous. Les plus curieux en profiteront pour s'intéresser à d'autres projets similaires (comme celui de Ross et Krueger) avant, si le coeur leur en dit, de remonter dans le temps, aux origines des premiers super-héros.