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lundi 23 octobre 2023

COUP DE CHANCE : le dernier film de Woody Allen ?

 

Woody Allen signe avec Coup de Chance son 50ème long métrage. A cette occasion il revient filmer à Paris mais cette fois avec un casting entièrement français et en langue française. Ce ne sont que quelques changements mineurs en vérité pour cet opus qui, s'il revient sur des thèmes chers au cinéaste, s'éloigne de ses habitudes.

Ce qui suit contient des SPOILERS !


Fanny Fournier, jeune commissaire priseur, croise par hasard Alain Aubert, qu'elle avait connu au lycée. Il est devenu romancier et séjourne à Paris pour y achever son nouveau manuscrit. Ils conviennent de se revoir pour déjeuner à l'occasion. Fanny retrouve le soir son mari, Jean, un conseiller financier, avec lequel elle se rend à une réception où certains commèrent sur le décès de l'ex-associé de Jean, retrouvé mort mais qu'une enquête policière n'a pas réussi à désigner l'assassin.


Comme promis, Fanny revoit Alain qui lui avoue avoir été follement amoureux d'elle quand ils étaient lycéens sans avoir eu le courage de le lui dire alors. Depuis, comme elle, il a connu un premier mariage malheureux mais il ne s'est pas engagé dans une nouvelle relation depuis son divorce. Tout cela trouble Fanny qui se confie à sa meilleure amie, Chloé. Et Jean remarque aussi le trouble inexplicable qui s'est emparé de son épouse.


Finalement Fanny tombe dans les bras d'Alain et ils deviennent amants. Il lui faire lire son manuscrit qu'il rédige à la main et dont il n'a qu'un seul et unique exemplaire : l'histoire traite du hasard et des miracles qu'il faut savoir saisir, à l'image de leur liaison. Le week-end, à la campagne dans leur résidence secondaire, Fanny raconte discrètement à Camille, sa mère, son aventure extra-conjugale.
 

Jean décide de se tourner vers un détective privé, Henri Delany, pour faire suivre Fanny et savoir si elle a un amant comme il le soupçonne. Lorsqu'il en a le coeur net, il contacte deux hommes de main pour se débarrasser d'Alain et faire disparaître son corps. Fanny tente de contacter Alain pour lui annoncer son intention de quitter Jean mais bien entendu il ne répond pas à ses appels.


Lorsqu'elle revoit sa mère, Fanny ne sait plus quoi penser de la disparition soudaine de Alain mais Camille suggère qu'il n'a pas assumé leur liaison et s'est enfui. Avant qu'elle n'apprenne, lors du renouvellement des voeux de mariage de sa fille et de son gendre, l'histoire autour de l'ex-associé de Jean. Camille acquiert la conviction que ce dernier a pu régler son compte à Alain et en fouillant dans ses affaires trouve la carte du détective. Elle le rencontre mais Delany prévient ensuite Jean.
 

Jean planifie avec un complice le meurtre de sa belle-mère lors d'une partie de chasse à la campagne. Pendant ce temps, Fanny retourne chez Alain et découvre dans une cachette son manuscrit : elle comprend qui lui est arrivé malheur car il ne serait jamais parti sans. Un chasseur abat accidentellement Jean avant qu'il ne tue Camille au même moment.

Coup de Chance sera-t-il le dernier film de Woody Allen ? A 87 ans, le cinéaste l'a laissé entendre et on pourrait le comprendre : son âge avancé, les tracas qu'il a endurés suite aux accusations mensongères de son ex-compagne Mia Farrow et de leur fils Ronan (sur des faits d'abus sexuels sur leurs enfants adoptés), le fait qu'il soit désormais indésirable à Hollywood, le procès qu'il a intenté à Amazon pour avoir rompu le contrat qui les liait dans le financement de ses projets... Tout ça a de quoi vous faire douter.

Les comédiens de Coup de Chance ont eux-mêmes trouvé Allen déprimé au début du tournage. La pandémie de Covid l'a obligé à freiner son rythme habituel de travail à cause des confinements successifs, lui qui tournait un film tous les ans. Mais à la fin des prises de vue, il paraissait avoir retrouvé toute sa motivation, comme régénéré.

C'est que Woody s'est lancé un vrai défi : certes, ce n'est pas la première fois qu'il tourne à Paris (avant cela il y avait posé ses caméras pour Tout le monde dit I love you en 1996 puis Minuit à Paris en 2011), et il adore la France qui lui a toujours réservé un bon accueil (du moins jusqu'à Rifkin's Festival, son dernier opus, sorti en catimini (faute de distributeur assez courageux pour assumer son soutien). En revanche, c'est la première fois qu'il dirige un casting entièrement français et qui disent ses dialogues en français.

Il a même pour le coup accepté que ses comédiens révisent un peu leur texte pour corriger des expressions qui auraient manqué de naturel. Toutefois, ce changement de méthode a abouti à quelque chose de parfois déconcertant. L'exemple le plus frappant est l'absence total de bons mots, ces répliques pleines d'esprit dont Allen a le secret. De ce strict point de vue, Coup de Chance est sans doute son film le moins ouvertement drôle depuis longtemps, comme s'il s'était retenu ou simplement comme s'il avait préféré s'appuyer sur le récit et rien que lui.

L'intrigue évoque Match Point, référence assumée par Allen : on suit deux amants et un mari jaloux dans une histoire où le hasard joue un rôle important. Tout est parfaitement résumé par une phrase qu'aime répéter Jean : "la chance, ça se provoque." On appréciera l'ironie quand on verra quel sort attend ce mari qui considère, même s'il le nie, comme un trophée et qui s'emploie ensuite à éliminer l'amant de celle-ci puis sa belle-mère, trop curieuse.

Le film respecte la structure en trois actes avec 1/ le début de l'adultère ; 2/ l'assassinat de l'amant ; et 3/ l'enquête de la belle-mère. Chacune des deux premières parties est racontée de manière très sobre, économe, sans aucune ironie, tandis que le dernier tiers voit une investigation plus burlesque et au dénouement aussi abrupt qu'ironique. C'est la différence majeure avec Match Point qui assumait une part étonnante de tragédie, jusqu'au-boutiste, avec laquelle ne peut rivaliser Coup de Chance, moins charnel, moins radical.

Woody Allen semble un peu réservé sur jusqu'où il peut aller ici, comme si l'âge ou peut-être la barrière de la langue (ou le poids de sa réputation salie) le retenaient. La romance entre Alain et Fanny est finalement montrée de façon très sage, très loin des étreintes entre Scarlett Johansson et Jonathan Rhys-Meyer. En revanche, quand il s'engage dans la dernière ligne droite, Allen se lâche un peu plus grâce au personnage de la belle-mère, Camille, dont les méthodes maladroites et peu discrètes d'enquêtrice font sourire volontairement et apportent un contraste avec la toute fin du film.

S'il l'avait fait il y a quelques années, on pourrait croire à une oeuvre de transition, mais à présent cela apparaît comme un geste plus hésitant de la part de celui qui avait sur surprendre son monde avec Match Point ou Vicky Christina Barcelona dans un registre plus sensuel et noir ou comique. Néanmoins, cette étrangeté dans le ton n'est pas déplaisante et qu'elle soit volontaire ou pas donne au film une couleur à part. Si Woody ne prend pas sa retraite, il sera intéressant de voir comment il aborde son prochain opus (et où il le tournera, avec qui, etc.). Sans que cela n'ôte en rien à la beauté du résultat, grâce à la splendide photo du maesto Vittorio Storaro (au moins les techniciens n'ont pas tourné le dos à Allen).

La distribution a dû elle aussi certainement ne pas tenir compte des avis négatifs car, depuis Polanski, il règne en France la même désagréable atmosphère vis-à-vis des cinéastes ayant eu affaire à la justice (même s'ils ont été innocentés au final). Mais ils se sont tous prêtés au jeu avec enthousiasme, ne considérant que le plaisir à être filmé par un grand auteur. Lou de Laâge est absolument divine dans le rôle de cette jeune femme dépassée par ses sentiments. Niels Schneider hérite du rôle ingrat de celui qui lui fait tourner la tête avant de perdre la sienne. Melvil Poupaud est sensationnel en mari vaniteux et homicide. Ma seule réserve concerne Valérie Lemercier : non pas qu'elle dépareille, elle est même plutôt bonne dans sa partie, mais visiblement elle a abusé de la chirurgie plastique (pour un résultat affreux).

Je n'espère donc pas que Woody Allen en reste là mais je comprendrai qu'il le fasse. Je sais que je suis certainement trop indulgent avec son film, objectivement pas son meilleur, mais j'ai trop d'affection et d'estime pour lui pour rejoindre la meute qui veut l'enterrer, quel que soit le verdict de la justice à son égard.

samedi 3 décembre 2022

RIFKIN'S FESTIVAL, de Woody Allen

 

Rifkin's Festival est le 49ème film de Woody Allen et le moins qu'on puisse dire, c'est qu'il aura eu du mal à être distribué. Pourtant, loin d'être une oeuvre testamentaire comme certains critiques l'ont écrit, ce long métrage témoigne de la vitalité du cinéaste américain, désormais persona non grata dans son propre pays. Toujours en verve, il fait feu de tout bois avec cette histoire douce-amère.



Morty Rifkin accompagne sa femme, Sue, plus jeune que lui, au festival du cinéma de San Sebastian en Espagne. Elle y est en qualité d'attachée de presse pour Philippe, un cinéaste français, dont Morty dénigre les films faussement engagés. Ne jurant que par le cinéma d'auteur européen, Morty est plutôt élitiste mais surtout très jaloux du succès des autres, lui qui n'a jamais réussi à achever le grand roman dont il a si souvent parlé.


Morty se méfie surtout de la grande proximité entre Sue et Philippe qui flirtent ouvertement devant lui. La situation lui inspire des rêves où sa vie conjugale imite de grands classiques du 7ème Art comme Citizen Kane, A Bout de souffle, Jules et Jim, Persona, Les Fraises sauvages, L'Ange exterminateur ou Huit et demi.


Ses journées deviennent aussi agitées que ses nuits et Morty doit consulter un médecin car il imagine être atteint de divers maux. C'est ainsi qu'il fait la connaissance de la séduisante Dr. Joanna Rojas, qui lui confie avoir fait ses études à New York à la même époque où Morty enseignait le cinéma à l'université. Elle est à présent en couple avec un peintre infidèle.


Morty est attiré par la jeune femme et se met en tête de la faire quitter ce compagnon volage. Il la revoit en prétextant souffrir de nouveaux troubles. Il lui demande de lui faire visiter la région et recueille ses confidences comme elle reçoit les siennes. Tous deux conviennent ne pas être heureux, tourmentés par leurs conjoints. Mais  si Joanna tient quand même à accorder une nouvelle chance à son couple, Morty tombe de haut quand Sue lui annonce qu'elle le quitte pour Philippe.
 

Après avoir une nouvelle fois appelé Joanna et avoir compris qu'elle ne repartirait pas à New York, Morty flâne sur la plage où il s'imagine jouer aux échecs avec la Mort comme dans Le Septième Sceau d'Ingmar Bergman. Cela le motive à changer de vie en reprenant l'enseignement, en étant moins snob dans ses goûts cinématographiques.

Woody Allen a 87 ans et à son âge, il pourrait se retirer et profiter des années qu'il lui reste, en exil en Europe. Mais malgré les épreuves qui l'accablent depuis un moment, le cinéaste new yorkais ne baisse pas les bras et fait preuve d'une résilience étonnante.

Condamné par le milieu du cinéma alors qu'il a toujours été blanchi par la justice d'accusations pédophiles par son ex-femme Mia Farrow, Woody Allen ne peut désormais plus tourner aux Etats-Unis où aucun producteur ne veut associer son nom au sien et où très peu d'acteurs ont le courage de le soutenir. Situation affligeante mais révélatrice à la fois des excès du mouvement #MeToo et de la justice médiatique, le cinéaste est désormais considéré comme un criminel au même titre que Harvey Weinstein.

Depuis 2019 et Un Jour de pluie à New York, Allen a donc considérablement ralenti sa production, autrefois métronomique d'un film par an. La difficulté à trouver des financements, une lassitude probable et légitime, l'ont forcé à l'exil. Ayant réalisé de grands films de ce côté-ci de l'Atlantique, Allen s'est acclimaté et a rebondi, tant bien que mal. Il aura quand même fallu deux ans pour que Rifkin's Festival sorte en France, d'abord retardé par la pandémie de Covid 19 puis repoussé (sauf en Belgique où il était dans les salles dès Août 2021).

Inutile de se voiler la face : Woody est désormais tricard partout. Rifin's Festival a fait un bide en France, où pourtant historiquement il a toujours été bien accueilli. La critique a été tiède et certains y ont même vu un opus testamentaire. Manque de bol : le mort bouge encore puisqu'il tourne actuellement son 50ème long métrage (en français avec des acteurs français).

Ce qui frappe dès lors, c'est l'épatante vitalité qu'on trouve dans ce film où, loin d'être aigri, amer, déprimé, Woody Allen fait feu de tout bois, comme s'il n'avait, littéralement, plus rien à perdre. Cette histoire d'un professeur de cinéma retiré marié à une femme plus jeune qui finit par le quitter pour un réalisateur encore plus jeune contient des dialogues merveilleux, avec ce sens de la formule inégalé, et une caractérisation irrésistible.

La partition n'est pas particulièrement originale, mais elle est maîtrisée, plus que la majorité des comédies qu'on peut voir. Allen a ce génie de nous faire suivre des personnages passant leur temps à refaire le monde en se regardant le nombril sans jamais être ennuyeux, mais en étant très spirituel. 

Formellement surtout, Rifkin's Festival est étincelant, divinement inventif : à plusieurs reprises, le héros cauchemarde sur les infidélités de son épouse et revisite les grands classiques, se mettant en scène dans des pastiches hilarants de Jules et Jim ou Persona, convoquant Godard ou Buñuel, rigolant de Bergman ou de Welles. Pour quelqu'un comme Allen qui porte aux nues tous ces noms illustres du 7ème Art, le geste ne manque pas de saveur, mais surtout il confère à son propre film une légèreté contredisant toutes les hypothèses sur son manque d'inspiration et ses projets de retraite. C'est surtout un effort de mise en scène qui vient souligner que Allen n'est pas qu'un bon narrateur et un dialoguiste virtuose mais aussi un vrai formaliste.

Le casting ne compte pas (plus) de vedettes, jeunes ou confirmées, comme à la grande époque, mais des comédiens aguerris et ravis d'être filmés par le cinéaste. Il peut se reposer sur Wallace Shawn qui réussit à composer ce fameux Morty, double évident, sans imiter Allen. Gina Gershon rappelle quelle actrice impeccable elle est. Louis Garrel est aussi tête à claques que son personnage de petit génie de festival. Et Elena Anaya est radieuse en doctoresse touchée par le vieux Rifkin mais incapable de s'émanciper d'un amant toxique. Et Christoph Waltz fait une apparition désopilante à la fin (j'ai presque envie de dire que, juste pour ça, ça vaut le détour).

Pas de gras, en 1h. 25, c'est bouclé. Maintenant, espérons qu'on aura pas à attendre aussi longtemps avant d'apprécier le 50ème film de Woody Allen, et qu'entre temps, critiques et public sauront revenir à la raison en admettant qu'il est innocent et toujours aussi en forme.

lundi 23 mars 2020

UN JOUR DE PLUIE A NEW YORK, de Woody Allen


Après bien des rebondissement (sur lesquels je vais essayer de ne pas m'appesantir), le quarante-neuvième film de Woody Allen est enfin sorti l'an dernier. Et il y a quelque chose de proprement miraculeux dans cet long métrage car Un Jour de pluie à New York surprend par sa fraîcheur. C'est une charmante comédie sentimentale par un cinéaste de plus de quatre-vingts ans dont le talent et la verve sont intacts. Il aurait été dommage d'en être privé.

Ashleigh et Gatsby (Elle Fanning et Thimothee Chalamet)

Jeune couple d'étudiants, Ashleigh et Gatsby se rendent à New York pour un week-end romantique préparé par le jeune homme. Elle travaille pour le journal du campus et a réussi à décrocher une interview avec le cinéaste Richard Pollard. Lui est issu d'une famille bourgeoise et s'adonne au jeu au détriment de ses études.

Shannon et Gatsby (Selena Gomez et Thimothee Chalamet)

Lors de son entretien avec Pollard, celui-ci invite Ashleigh à voir en exclusivité son dernier film lors d'une séance privée. Cela oblige la jeune femme à annuler son déjeuner avec Gatsby. Contrarié, il erre dans Manhattan jusqu'à ce qu'il tombe sur Shannon, la soeur d'un ancien flirt, qui tourne dans un court métrage. Gatsby est réquisitionné par le réalisateur pour remplacer l'acteur qui devait donner la réplique à la jeune femme.

Ted Davidoff, Ashleigh et Richard Pollard (Jude Law, Elle Fanning, Liev Schrieber)

Pendant ce temps, Pollard, insatisfait de son film, abandonne Ashleigh à son scénariste, Ted Davidoff, et disparaît. Ils partent à sa recherche en voiture lorsque Ted surprend sa femme quittant un hôtel avec son amant. Gatsby se rend chez son frère aîné chez lui et apprend qu'il songe à annuler son mariage. Il se retire, ne voulant pas être mêlé à cette histoire, et retrouve par hasard Shannon qu'il accompagne au Metropolitan Museum of Art. Là, il tombe sur son oncle et sa tante qui lui rappelle que sa mère donne une soirée.
Ashleigh et Francisco Vega (Elle Fanning et Diego Luna)

Après avoir assisté à la dispute entre Davidoff et son épouse, Ashleigh échoue avec le scénariste dans les studios d'un tournage. Ils se séparent pour traquer Pollard mais elle rencontre alors le séduisant acteur Francisco Vega. Ils partent ensemble pour son penthouse sous les flashes des journalistes qui la présentent ensuite comme sa dernière conquête. Gatsby assiste à la scène devant la télévision du bar de l'hôtel où il attend Ashleigh et croit qu'elle vient de le laisser tomber.

Ashleigh et Gatsby (Elle Fanning et Thimothee Chalamet)

Gatsby remarque alors Terry, une sublime call-girl qu'il paie pour l'accompagner à la soirée connée par sa mère. Vega emmène Ashleigh chez lui et la fait boire. Mais quand ils sont sur le point de passer au lit, la fiancée du comédien surgit et Ashleigh est obligée de filer à l'anglaise, seulement vêtue de ses sous-vêtements et d'un imperméable sous une pluie battante. Chez sa mère, Gatsby a une discussion avec celle-ci, qui a reconnu la profession de Terry, ayant elle-même été prostituée avant de se marier.

Shannon et Gatsby (Selena Gomez et Thimothee Chalamet)

Ashleigh retrouve finalement Gatsby à l'hôtel après qu'ils aient traversé cette folle journée. Ils s'endorment, épuisés. Le lendemain, ils se baladent en calèche dans Central Perk. Gatsby comprend que lui et Ashleigh ne sont pas faits pour rester ensemble. Il lui laisse de l'argent pour qu'elle rentre et court retrouver Shannon.

Comme je le disais plus haut, je vais tenter de ne pas être trop long concernant les coulisses mouvementées de la sortie de ce film, même s'il le semble nécessaire d'y revenir. Pourquoi ? Parce que A Rainy Day in New York est devenu, à son corps défendant, le symbole de l'époque.

Depuis presque trente ans, Woody Allen subit les accusations d'une de ses filles, Dylan, au sujet d'attouchements sexuels. L'affaire est délicate mais ce que beaucoup omettent de préciser, c'est que le cinéaste en a répondu devant la justice et a été blanchi. Pourtant, ça ne suffit pas à l'innocenter et Mia Farrow, son fils Ronan (qui a révélé les méfaits du producteur Harvey Weinstein) et Dylan continuent régulièrement de l'accabler, même si d'autres de ses enfants adoptifs (comme Moses, présent lors des supposées agressions) défendent leur père.

Le mouvement #Meetoo a relayé abondamment les déclarations de Mia, Ronan et Dylan Farrow, au mépris des décisions de la justice, et contribué à faire de Woody Allen un pervers sexuel. L'ultime conséquence de tout cela a abouti à la rupture du contrat qui liait le cinéaste à Amazon, qui produisait ses derniers films (Allen a depuis porté plainte contre l'entreprise et trouvé de nouveaux financiers). Mais, détenant les droits d'exploitation d'Un Jour de pluie à New York, Amazon a refusé de le sortir en salles aux Etats-Unis et a bloqué sa commercialisation dans d'autres pays.

Allait-on un jour voir ce long métrage en France ? Ce fut chose faîte l'an dernier, dans un climat délétère car on a ici et là, dans notre pays, estimé que ce n'était pas souhaitable d'aider un "pédophile" (même si, encore une fois, Allen a été blanchi).

S'il me paraît important de rappeler cela, ce n'est pas seulement parce qu'il faut séparer l'homme de l'artiste, mais parce que cela permet d'apprécier les conditions dans lesquels une oeuvre peut être vue. Et aussi parce que, à la justice des tribunaux, s'est substituée une justice des réseaux sociaux et des associations dangereuse, qui s'empresse, sans formalités, de lyncher des artistes sur la foi d'accusations ayant valeur de condamnations. On en a eu la confirmation lors de la récente cérémonie des César où Roman Polanski a fait l'objet d'une campagne haineuse, flirtant ignoblement avec l'antisémitisme.

Que la parole des victimes, avérées ou présumées, se soit libérée et soit prise en compte, c'est très bien. Qu'elle soit la seule à compter, ce n'est tout simplement pas possible. Polanski comme Allen ont aussi leur mot à dire, leurs avocats ont le droit de plaider, et les juges la responsabilité de trancher. On ne règle pas des sujets pareils en quelques tweets ou dans des tribunes de presse. En outre, les cas de Polanski et Allen sont très différents.

Dans ces conditions, visionner sereinement un film devient compliqué et on est vite taxé de complicité dès lors qu'on choisit d'aller en salles, comme si on soutenait automatiquement des violeurs présumés au lieu de vouloir simplement profiter d'une oeuvre cinématographique. Si on ne doit écouter, lire ou regarder que des disques, livres ou films faits par des artistes irréprochables, il va falloir sérieusement purger les médiathèques et se priver de quelques chefs d'oeuvre - cela étant dit pour ceux qui n'acceptent pas l'idée de séparer l'homme de l'artiste (et qui, certainement, ont dans leurs bibliothèque/discothèque/vidéothèque des oeuvres tendancieuses).

Revenons à Woody Allen et surtout à son dernier opus. Ce qui est remarquable, c'est que dans un contexte hostile pareil, le cinéaste soit encore capable de concentrer ses efforts pour mener un tournage. Et aboutir à un résultat pareil.

Car Un Jour de pluie à New York ne souffre pas de la situation. C'est un long métrage étonnamment frais et lumineux, aimable et dénué de cynisme, un des films les plus charmants de Allen. Il s'agit d'une comédie pleine d'esprit, sur un principe proche de vaudeville, qui va et vient entre ses deux jeunes héros confrontés aux tourments de l'amour (le leur en premier) durant une journée.

L'issue de l'intrigue ne fait guère de mystère : Ashleigh et Gatsby n'ont rien à faire ensemble. Ils sont jeunes, beaux, insouciants, mais opposés. Lui est un fils de bonne famille, flambeur et charmeur. Elle est une abeille en pleine effervescence, plus préoccupée par sa passion cinéphile que ses affaires de coeur, même si l'expérience va entretenir sa confusion entre le réel et ses fantasmes de midinette. Quand Gatsby croise Shannon, elle se montre à la fois mordante avec lui et l'embrasse langoureusement l'instant d'après - mais "pour de faux" car il s'agit d'un baiser de cinéma. Lorsque Ashleigh est en présence de Richard Pollard, elle est une fan en face de son idole toute émoustillée, comme ensuite avec l'acteur Francisco Vega auquel elle succombe sans même penser à mal.

Le chassé-croisé de ces deux amants bute contre la réalité quand, à la faveur d'un quiproquo boulevardier, Gatsby croit que Ashleigh le trompe. Il s'enfonce dans la déprime, les mensonges, et sa mère le démasque en lui révélant un secret étonnant : dès lors, le jeune homme comprend qu'il ne peut plus tricher, ni avec les autres, ni surtout avec lui-même. Sa décision concernant sa relation avec Ashleigh peut paraître mufle, mais elle est en vérité juste pour lui et elle : il ne la rendra pas heureuse, et elle ne l'était déjà certainement pas auparavant. Il a besoin d'une compagne capable non pas de supporter son numéro mais de le ramener sur terre, ce que la pétillante Ashleigh est incapable. Cette dernière gagne aussi car elle n'aurait pas profité d'un zébulon pareil ni était en mesure de le raisonner.

Comme souvent chez Allen, le récit profite de ses seconds rôles et celui-ci en regorge. Le film est ponctué par les rencontres hasardeuses que font Ashleigh et Gatsby. Pollard et Davidoff sont des figures purement "Alleniennes" de créateurs en proie à l'insatisfaction, au doute, à la suspicion, déconsidérant leur travail en même temps qu'ils sont tourmentés par leur vie privée. Mais le cinéaste choisit d'en rire en forçant le trait et Liev Schrieber comme Jude Law s'en donnent à coeur joie (Law est particulièrement drôle en scénariste jaloux). Shannon jouée par une Selena Gomez à la fois tentatrice et distante est formidable (même si la petite histoire retiendra que, comme Rebecca Hall et Thimothee Chalamet, elle n'a pas fait preuve de solidarité avec son réalisateur, refusant d'assurer la promotion du film et reversant son cachet à des associations contre les abus sexuels - participant ainsi à la curée).

Toujours particulièrement à l'aise avec de jeunes comédiens depuis qu'il a pris sa retraite comme acteur, Allen dirige avec brio Elle Fanning. Une fois encore, la jeune vedette, au parcours irréprochable, illumine son rôle et le film avec son sourire irrésistible et la justesse de son interprétation, légère, acidulée, tourbillonnante. Elle est ici dans son élément et prouve l'étendue époustouflante de sa palette. Face à elle, Thimothee Chalamet déçoit un peu, car, comme d'autres avant lui, il a pris le parti de caler son jeu sur celui de Allen, tout en fébrilité. Ce n'est jamais payant car la comparaison ne profite jamais à l'imitateur. Par ailleurs, Chalamet ne sort pas vraiment de sa zone de confort, après Call me by your name ou Lady Bird (où il jouait peu ou prou la même partition mi blasé, mi caliméro).

Superbement photographié (par Vittorio Storaro) et sur des airs de jazz entraînants, cet opus est un régal. Woody Allen n'est pas mort, au contraire il est d'une jeunesse fascinante et d'une classe confondante.

   

mardi 27 février 2018

WONDER WHEEL, de Woody Allen


Le distributeur des films de Woody Allen en France nous a privés de son dernier opus, Wonder Wheel, l'an dernier, si bien qu'il a fallu attendre le 31 Janvier dernier pour cet opus soit dans nos salles, et plus tard pour un provincial comme moi (et encore à des séances aux horaires difficiles). Le long métrage, plombé par l'interview de la fille du cinéaste (qui l'accuse de l'avoir violée), a fait son pire score depuis longtemps et les critiques hexagonaux ont tenté de déminer le terrain en séparant l'oeuvre de l'homme tout en relevant de troublants parallèles entre la fiction et la réalité. Impossible de considérer l'oeuvre d'un regard détaché dans ces conditions. Il faut donc analyser Wonder Wheel quasiment comme un témoignage. 

 Ginny Rannell (Kate Winslet)

Coney Island, fin des années 1950. Ginny est une serveuse qui rêvait d'être actrice et qui, après avoir quitté son premier fiancé, un batteur de jazz, a refait sa vie avec Humpty Rannell, propriétaire d'un manège. Ils vivent avec Ritchie, le fils de Ginny, pyromane précoce.

Ginny et Mickey Rubin (Kate Winslet et Justin Timberlake)

Lorsque, après une journée au restaurant de crustacés où elle travaille, Ginny se promène sur la plage désertée par les baigneurs car un orage approche, elle fait la connaissance d'un maître-nageur, Mickey Rubin, séduisant et jeune, qui la séduit. Ils deviennent vite amants et elle retrouve la joie de vivre.

Humpty Rannell et Ginny (Jim Belushi et Kate Winslet)

Mais la situation bascule lorsque Carolina, la fille de Humpty, resurgit après cinq ans d'absence, passés au bras d'un gangster qu'elle vient de quitter et de dénoncer au F.B.I.. Depuis, un contrat a été lancé sur elle et elle demande à son père de l'aide. Il refuse d'abord avant de se raviser à condition qu'elle se range en reprenant des études et en décrochant un job - elle sera embauchée au resto où travaille Ginny, qui la déteste aussitôt car sa présence trouble encore davantage Richie et accapare l'affection de Humpty.

Les hommes de main et Humpty (Steve Schirripa, Tony Sirico et Jim Belushi)

Peu après, deux hommes de main de la pègre débarquent et interrogent Humpty mais celui-ci explique qu'il a renié sa fille et n'a plus de nouvelles d'elle par conséquent, même si, raconte-t-il, elle rêvait de séjourner en Californie.

Mickey, Ginny et Carolina Rannell (Justin Timberlake, Kate Winslet et Juno Temple)

Les doutes de Ginny sur la sincérité des sentiments de Mickey s'aggravent quand il les croise, elle et Carolina, par hasard, et qu'elle remarque leur attirance réciproque immédiate. La fille et sa belle-mère ont des rapports de plus en plus tendus après ça, d'autant que la première n'aide pas la seconde dans les tâches ménagères et s'avère une piètre serveuse au resto. L'attitude de Humpty n'arrange rien puisqu'il finance les cours du soir de Carolina en rechignant à payer les séances chez une psychanalyste pour Richie.
    
Ginny et son fils Richie (Kate Winslet et Jack Gore)

Accablée par tout cela, la fête du quarantième anniversaire de Ginny est un calvaire pour elle avec en guise de coup de grâce l'aveu par Carolina qu'elle et Mickey se fréquentent et seraient sur le point de s'engager dans une liaison sérieuse. Amère, Ginny tente de la décourager de le revoir en le dénigrant, mais lorsqu'elle le revoit, pour le reconquérir, elle lui offre une montre (payée avec de l'argent volé à Humpty) : ce cadeau exorbitant embarrasse Mickey qui provoque le courroux de sa maîtresse et leur séparation.

Carolina et Mickey

Le Vendredi suivant, il invite Carolina dans une pizzeria pour lui déclarer sa flamme mais aussi lui avouer sa romance, désormais close, avec Ginny. Troublée, la jeune femme préfère à la fin de la soirée rentrer chez elle à pied pour réfléchir, sans remarquer qu'une voiture (celle des deux hommes de main de la pègre) la suit. Carolina disparaîtra, sans doute enlevée et tuée, laissant Humpty incrédule et dévasté...

Ginny et Mickey

Mickey, furieux, retrouve Ginny chez elle, en l'absence de son mari, pour l'accuser d'avoir dénoncé Carolina à la pègre. Dans une tentative pathétique de se dédouaner alors qu'elle est ivre et indifférente au sort de sa belle-fille, elle ne peut que mesurer l'échec définitif de son existence. Richie, sur la plage, après une courte période d'abstinence, refait brûler un tas de bois...

Depuis sa rupture retentissante avec Mia Farrow, qui fut son épouse, sa muse et son actrice pendant de longues années, et l'officialisation de son couple avec une de ses filles adoptives, Woody Allen a défrayé la chronique et créé un schisme familial. Sa progéniture, biologique ou non, a pris parti pour ou contre lui, et son ex-femme a mené une intense campagne de dénigrement contre lui, alimentée par le dépit (sa carrière a sombré totalement depuis), la rancune (elle n'a jamais pardonné) et le dégoût (vis-à-vis de l'âge de Soon-yi, la nouvelle compagne du cinéaste). Elle a gagné à sa cause une de ses filles naturelles, Dylan, qui a, une première fois, prétendu avoir été violée à l'âge de sept ans - une enquête fut ouverte et classée sans suite, faute d'éléments probants - puis un de ses fils, Ronan (de son vrai prénom Satchel, il s'est débaptisé symboliquement pour couper les ponts avec Allen, avant que Farrow ne laisse entendre qu'il était le fils de Frank Sinatra, son ex-mari).

Ronan Farrow est devenu depuis l'an dernier un journaliste-vedette puisqu'il a révélé l'affaire Harvey Weinstein à la suite d'une longue et minutieuse enquête, dont tout le monde a salué l'application. Le scandale continue d'ébranler le tout-Hollywood, relayé par les réseaux sociaux à coups de hashtags comme #balancetonporc et #meetoo, où la délation règne et le tribunal populaire a pris la place de la justice. On assiste ni plus ni moins qu'à une nouvelle "chasse aux sorcières" digne du maccarthysme dans les années 1950 (tiens, comme l'époque où se déroule l'histoire de Wonder Wheel) où tout est versé dans le même sac, du dragueur lourdaud au véritable prédateur sexuel, des confessions d'acteurs/trices en mal de reconnaissance aux témoignages poignants d'authentiques victimes. On ne compte plus le nombre de têtes coupées dans cette affaire, sans autre forme de procès qu'une dénonciation que personne ne vérifie plus. La bataille prend même des airs nauséabonds de bataille des sexes où les hommes sincèrement émus par la situation et solidaires des femmes sont repoussés dans les cordes, désignés au mieux comme des oppresseurs en puissance, au pire comme des complices trop longtemps silencieux.

Un docte journaliste du "Washington Post" a ainsi trouvé le temps de consulter les archives que Woody Allen a confiées à la bibliothèque de l'Université de Princeton depuis 57 ans et a conclu, à la lecture de ces notes et de scénarii inachevés, que le cinéaste était maladivement obsédé par les adolescentes... Ce qui ne saute pas aux yeux quand on examine son oeuvre cinématographique. Mais achève d'assombrir son image après une nouvelle séries d'interview de Dylan Farrow sur l'agression présumée de son père (dont elle se souvient à présent parfaitement...).

Tout cela dure donc depuis un quart de siècle, et, dans la grande thérapie collective américaine que s'inflige Hollywood actuellement, on peut déjà compter les faux-jetons qui, autrefois ou récemment, étaient pourtant honorés de tourner avec Allen mais qui, maintenant, se bouchent le nez en l'évoquant et jurent qu'on ne les y reprendra plus, versant leur cachet à des associations d'aide aux victimes de sexisme : on saluera le "courage" de Marion Cotillard, Rebecca Hall, Thimothée Chalamet, Jessica Chastain, par exemple, qui sont en vérité moins dérangés d'oublier la présomption d'innocence du cinéaste que perturbés par la reconnaissance d'avoir été choisis par lui, sans être indisposés à l'époque.

Comme l'a justement écrit Pierre Murat dans "Télérama", soutien raisonné du réalisateur (au même titre que Frédéric Bonnaud, président de la Cinémathèque - qui a courageusement tenu tête à des viragos lors de récentes rétrospectives consacrées à Polanski ou Jean-Claude Brisseau), être critique n'est pas être "flic ni juge. Nous nous contentons de faire un travail critique, avec la conscience pleine et entière que si le talent n'excuse rien, il ne condamne personne. La morale, oui. Le moralisme, non".

A la lumière de tout cela - le scandale, ses répercussions, la position critique - faut-il même parler de Wonder Wheel, le peut-on, sereinement, en distinguant l'homme de l'artiste ?

Je réponds affirmativement. Et ce, même si je pense qu'il ne s'agit pas du meilleur opus de son auteur, passant, il est vrai, après une merveille comme Café Society (et d'autres pépites comme L'Homme irrationnel, Magic in moonlight et Blue Jasmine).    

Mais, comme s'il avait pressenti le vent du boulet, le cinéaste signe une histoire étrangement évocatrice, où comme rarement, il semble parler de sa situation, non pas pour s'en excuser, l'expliquer ou y répondre, mais la soumettre à notre avis. "Voici ma version des faits" pourrait-on presque lire entre les lignes. Et il l'écrit sans ménager personne, ni lui le premier, ni quiconque l'ayant vécu et/ou commenté. Rien que pour ça, on est bluffé.

L'argument même du récit fait mouche : Ginny, la serveuse, est une ancienne actrice ratée qui accuse à un moment son mari d'entretenir des rapports douteux (trop affectueux) avec sa fille. Elle le fait sans preuves, mue par son dépit, l'échec de son existence (de femme, de mère et d'artiste), mais avec une virulence qui trahit son instabilité mentale. Au premier degré, remplacez Ginny par Mia Farrow et vous obtenez un règlement de comptes salé.

Mais creusez un peu plus et vous verrez que personne n'est épargné dans cette histoire - et pas seulement à cause de la vengeance mesquine de Ginny. Les hommes - Mickey, Humpty - y sont dépeints comme des êtres rustres ou mufles, passant d'une femme à une autre. Les femmes n'ont pas droit au traitement délicat des comédies, même les plus cruelles de Allen, en s'agitant comme des créatures impressionnables ou possessives, ne tirant aucune leçon du passé.

Il existe, comme souvent chez l'auteur, des clés plus ou moins discrètes pour interpréter sa fiction. La plus visible est la fameuse grande roue qui donne son titre au film, inspirée par la Dino Wonder Wheel de Coney Island qui était l'attraction vedette de l'endroit à la fin des années 50 : le scénario joue sur le thème de la boucle via les mouvements physiques et sentimentaux des protagonistes (Ginny a quitté un homme qu'elle aimait et qui l'aimait pour devenir la femme d'un homme qui la dégoûte et qui ne lui témoigne aucune affection ; Carolina fuit un mafieux pour le dénoncer au FBI sans penser que sa tête est dès lors mise à prix ; les hommes de main de la pègre vont et reviennent ; Mickey va de Ginny à Carolina en ne pensant qu'au drame qu'elles lui inspirent ; Humpty a renié sa fille puis lui pardonne tout avant de la perdre, impuissant...). Personne n'est plus heureux au début qu'à la fin, réalisant à peine qu'ils sont la cause de leur propre perte.

L'autre entrée, plus subtile, serait Richie, le jeune fils de Ginny, obsédé par les incendies. On ignore ce qui motive sa pyromanie tout en le devinant (il n'a pas connu son père, n'est pas aimé par Humpty, assiste au naufrage affectif et à l'alcoolisme de sa mère : il est littéralement spectateur d'un théâtre de la vie qui prend feu). Le feu symbolise l'élément susceptible de purifier une existence en train de se consumer, le fait de brûler les ponts, de faire table rase du passé (et du présent). C'est aussi le feu de la passion (entre Ginny et Mickey, Mickey et Carolina, Carolina et Humpty), la lumière sur les sentiments qui traversent et agitent les protagonistes, le feu du soleil illuminant la plage et ses environs (avec ce jaune éclatant que la photo, splendide et artificielle au possible, de Vittorio Storaro) au début du jour comme à sa fin. Les flammes emportent tout et laissent espérer un futur meilleur bâti sur les cendres.

Les acteurs jouent cette partition sarcastique, impitoyable, de cette manière, comme au-dessus d'une poudrière prête à exploser : Jim Belushi rugit comme un fauve qui se retient difficilement, Justin Timberlake aspire à devenir un grand dramaturge en réalisant que les femmes qu'ils côtoient vivent des épreuves plus puissantes que n'importe quelle pièce de théâtre, Juno Temple est une fausse ingénue incendiaire semant le trouble sans s'en rendre compte, et Kate Winslet sombre avec application (comme elle ne le faisait pas dans Titanic, semble glisser, moqueur, Allen) dans un mélodrame pathétique. Les quatre interprètes sont excellents, ne cherchant jamais à se rendre sympathiques ni à faire des numéros (même si Winslet, qui avait dû renoncer à jouer dans Match Point, a droit à un vrai morceau de bravoure à la fin, filmé en un épatant plan-séquence, où elle donne la pleine mesure de son immense talent, fardé outrageusement, misérable et grandiose).

Après ça, quoi d'autre ? Depuis, Woody Allen a enchaîné avec un 48ème fim (dont on connaît déjà, surprise, le titre, A Rainy day in New York, avec Elle Fanning et Jude Law entre autres), toujours produit par Amazon Studios. Mais la rumeur court qu'il ne sortira pas en salles, pour être proposé uniquement en streaming (une manière pour la production de le liquider et de se débarrasser du cinéaste ?). Souhaitons quand même que la carrière du cinéaste ne se termine pas aussi tristement, emportée comme Carolina. Souhaitons tout simplement que, non comme dans les années 50, tant de grands artistes, malgré leurs moeurs ou opinions, soient enterrés vivants, avant que la justice, la vraie, n'ait statué sur leur cas.  

vendredi 22 septembre 2017

VOUS ALLEZ RENCONTRER UN BEL ET SOMBRE INCONNU, de Woody Allen


Cette année, exceptionnellement, on ne verra pas de nouveau film de Woody Allen en France (le distributeur de son 47 long métrage, Wonder Wheel, ayant choisi de le sortir en Janvier 2018). Alors saisissons l'occasion pour revoir quelques-uns de ses anciens opus. Comme ce Vous allez rencontrer un bel et sombre inconnu, datant de 2010, et dont j'avais gardé un souvenir mitigé (même si son pire film de la décennie en cours reste To Rome with love, 2012). Vérifions si le temps a bonifié cette oeuvre... Ou a confirmé cette déception.

 Crystal et Helena (Pauline Collins et Gemma Jones)

Lorsque son mari Alfie lui annonce qu'il souhaite divorcer à soixante ans passés, Helena s'en remet aux conseils d'une voyante, la bien-nommée Crystal, pour savoir de quoi son avenir sera fait - et les nouvelles sont bonnes puisqu'elle apprend qu'elle finira par rencontrer "un bel et sombre inconnu".

Alfie et sa fille Sally (Anthony  Hopkins et Naomi Watts)

Alfie, lui, s'emploie à rattraper le temps perdu en se (re)mettant au sport et à chercher une nouvelle compagne, si possible plus jeune que lui. La situation émeut sa fille Sally dont le couple avec Roy, un écrivain en panne d'inspiration, traverse une énième crise.

Roy et Dia (Josh Brolin et Freida Pinto)

C'est que Roy a remarqué une ravissante guitariste qui vient d'emménager dans un appartement en face du leur et la drague sans complexe, quand Sally n'est pas là. Ce badinage devient plus sérieux très vite, même si notre homme s'inquiète de n'avoir toujours pas de retour positif de son éditeur à propos de son dernier manuscrit. 

Greg et Sally (Antonio Banderas et Naomi Watts)

Sally, elle aussi, a la tête qui tourne car, assistante d'un célèbre galeriste, le séduisant Greg, elle se demande s'il n'est pas attiré par elle après l'avoir invitée à l'opéra parce que son épouse s'est désistée. Par ailleurs, il loue son coup d'oeil quand il s'agit de lui présenter des artistes prometteurs.

Iris et Sally (Anna Friel et Naomi Watts)

Et c'est justement là que le bât blesse car Greg, loin d'être épris de Sally, prend pour maîtresse une de ses amies peintres, Iris, comme le lui avoue cette dernière. Dévastée, Sally accepte l'offre d'une collègue d'ouvrir sa propre galerie mais doit, pour cela, trouver l'argent pour une mise de fonds. 

Charmaine (Lucy Punch)

Et ce n'est pas Alfie, son père, qui pourra l'aider : désormais en couple avec une ancienne actrice de séries Z et escort-girl, Charmaine, il s'est sérieusement endetté à force de la gâter alors qu'elle le trompe avec leur prof de gym. Lorsqu'elle annonce qu'elle est enceinte, elle jure qu'Alfie est le père mais celui-ci exige qu'à la naissance de l'enfant un test de paternité soit réalisé.

Sally et sa mère Helena (Naomi Watts et Gemma Jones)

Sally, qui s'est séparée de Roy, excédé par ses frustrations littéraires, s'en remet à sa mère mais Helena refuse de lui prêter l'argent dont elle a besoin car Crystal le lui a déconseillé. Bien que sa fille la mette en garde contre l'influence grandissante de la voyante, il est trop tard pour la faire changer d'avis. Et pour cause...

Helena et Jonathan (Gemma Jones et Roger Ashton-Griffiths)

La prédiction initiale de Crystal s'est vérifiée : Helena a rencontré son "bel et sombre inconnu" en la personne de Jonathan, un libraire veuf aussi versé qu'elle dans l'occultisme et que l'esprit de feu son épouse a autorisé à refaire sa vie en couple !

Si You will meet a tall dark stranger me semble toujours un peu moins bon que les autres récents films de Woody Allen (comparé à des merveilles comme Minuit à Paris, Blue Jasmine, Magic in the moonlight, L'Homme irrationnel et Café Society), cette nouvelle vision a tempéré ma première mauvaise impression.

Ici, le cinéaste new-yorkais, qui tournait à nouveau à Londres (après Match Point et Scoop) signe son film le plus vachard : tel un marionnettiste cruel, il agite ses personnages comme des pantins. Chacun approche, effleure le bonheur qui se dérobe in fine comme du sable entre leurs doigts : Sally tombe amoureuse de Greg qui trouve le bonheur dans les bras d'une peintre qu'elle lui a présenté, Roy s'entiche de Dia qui rompt ses fiançailles puis il angoisse à l'idée que l'ami écrivain dont il a volé le manuscrit se réveille du coma, Alfie s'entiche d'une jeune femme frivole qui tombe enceinte sans savoir s'il est le père de son futur bébé...

Citant Shakespeare - "la vie n'est qu'un jeu plein de bruit et de fureur sans aucun sens" - , Allen a rarement été aussi mordant et impitoyable : le mépris que lui inspire ce groupe de petits bourgeois névrosés, victimes de leur vanité, a rarement été aussi manifeste et il ne leur épargne aucune déconvenue, aucune humiliation. A la fin, personne ne sort indemne en philosophant de manière fataliste sur les mauvais tours du destin, comme dans Whatever works.

Ce sadisme peut surprendre de la part d'un auteur qui, sans être toujours bienveillant, a toujours su conserver une ironie plutôt bienveillante, en tout cas amusante, alors que, là, il renvoie chacun à ses égoïsmes après avoir fait dire à Roy que "les illusions agissent parfois mieux que les remèdes" (une saillie adressée à sa belle-mère). Effectivement, pendant un temps, Sally, Roy, Alfie pensent vraiment que se bercer d'illusions pansent leur mal de vivre, leurs frustrations, puis progressivement la réalité leur revient en pleine figure et les laissent K.O. : Sally mesure sa naïveté d'avoir cru que son patron pouvait l'aimer, Roy s'inquiète que son imposture littéraire soit révélée et Alfie ne peut que constater le désastre de son changement de vie quand il n'a plus un sou en poche. Terriblement cruel, cette fable présente une addition salée pour ses protagonistes.

Porté une fois de plus par une distribution éblouissante (Anthony Hopkins, Naomi Watts, Josh Brolin dominent la troupe dans laquelle Antonio Banderas et Freida Pinto se contentent de seconds rôles et où Lucy Punch compose un personnage de bimbo irrésistible), c'est finalement la crédule mais fervente croyante Helena (à laquelle Gemma Jones donne une fébrilité à la fois pathétique et touchante) qui trouvera son bonheur : peut-être est-elle abusée par une voyante mais elle sera sincèrement aimée à nouveau par un "bel et sombre inconnu", même s'il n'a rien d'un hidalgo ténébreux et tout d'un charmant toqué.

On quitte cette histoire à la fois en compatissant pour ses héros et en même temps en ayant anticipé leur chute spectaculaire : le malaise qui subsiste, et qui explique qu'on puisse être décontenancé par le film, implacable, préfigure le chef d'oeuvre de la dégringolade conjugale et sociale que signera trois ans plus tard Woody Allen avec Blue Jasmine. Une preuve de plus que sa filmographie est ouvragée comme celle d'un artisan qui en perfectionne les motifs.

dimanche 22 mai 2016

Critique 896 : CAFE SOCIETY, de Woody Allen


CAFE SOCIETY est le 46ème film écrit et réalisé par Woody Allen, sorti en salles le 11 Mai 2016.
La photographie est signée Vittorio Storaro.
Dans les rôles principaux, on trouve : Jesse Eisenberg (Bobby Dorfman), Kristen Stewart (Veronica "Vonnie" Sybel), Steve Carell (Phil Stern), Blake Lively (Veronica Hayes), Corey Stoll (Ben Dorfman).
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 Bobby Dorfman
(Jesse Eisenberg)

Années 30. Bobby Dorfman est un jeune homme qui décide de quitter New York et sa famille pour tenter sa chance à Los Angeles dans les studios de Hollywood. Là-bas est en effet déjà établi son oncle, Phil Stern, un des plus fameux agents artistiques de la capitale du cinéma, auprès de qui il obtenir un emploi.
 Vonnie et Bobby
(Kristen Stewart et Jesse Eisenberg)

Mais l'oncle Phil ne sait pas quoi faire de son neveu et il ne lui confie, dans un premier temps, que des tâches subalternes, comme livrer du courrier. Pour qu'il découvre la cité des anges, Bobby Dorfman est guidé par une des secrétaires de l'agence, la séduisante Vonnie, dont il tombe immédiatement amoureux, mais qui lui explique être déjà engagée avec un journaliste prénommé Doug. 
 Phil Stern
(Steve Carell)

En Vonnie est la maîtresse de Phil qui lui a promise de divorcer pour l'épouser. Quand il lui annonce n'en avoir pas le courage, la jeune femme trouve du réconfort auprès de Bobby et finit par céder à ses avances. Le garçon, qui ne s'épanouit pas à Los Angeles, veut alors regagner New York avec elle et s'y marier.
Mais, avant cela, Bobby reçoit les confidences de son oncle, ne pouvant pas oublier sa maîtresse depuis leur rupture et désormais résolu à divorcer. Le jeune homme découvre alors accidentellement que l'amante de Phil n'était autre que Vonnie.
Lorsqu'il va demander à celle-ci avec qui elle compte s'engager maintenant, elle choisit de rester à Los Angeles et donc avec Phil.
 (A gauche :) Ben Dorfman
(Corey Stoll)

Bobby est de retour à New York et seconde son frère aîné Ben, un voyou, à la direction d'un club, le "Café Society", fréquenté par toute la haute société de la ville. Le jeune homme s'investit dans les affaires pour oublier sa déception amoureuse jusqu'à ce qu'il soit présenté à la très belle Veronica Hayes. Ils se plaisent et bientôt deviennent parents.
Cependant, Ben est rattrapé par ses méfaits et arrêté par la police. 
Bobby Dorfman et Veronica Hayes
(Jesse Eisenberg et Blake Lively)

De passage à New York, Phil est accompagné par Vonnie, désormais son épouse. Il paie un avocat réputé pour défendre Ben, sans que cela suffise à lui éviter la peine capitale.
Alors qu'il est comblé comme mari, père et hommes d'affaires, Bobby est tout de même bouleversé en revoyant Vonnie. Ils se rapprochent à nouveau, tout en sachant que leur tour est passé. Lors du nouvel an, chacun de leur côté, Bobby comme Vonnie n'ont pas le coeur à la fête et pensent avec mélancolie à leur bonheur enfui. 

Seulement six mois après l'excellent L'Homme irrationnel, le nouveau film de Woody Allen est déjà à l'affiche, grâce à sa présentation (hors compétition) en ouverture du festival de Cannes. Et comme Magic in the moonlight en 2014, c'est une nouvelle comédie dans les années 30, mais où la mélancolie a pris le pas sur la fantaisie.

Cette fois donc, aux grincheux qui radotent en affirmant que "Woody Allen, c'était mieux avant", on répondra que "cette fois, c’est comme avant !" : l'époque, le héros juif  new-yorkais, la belle californienne, le souvenir d'un passé idéalisé, le vaudeville, tout est là. Les fans (comme moi) seront comblés par le résultat, d'une élégance douce-amère impeccable, accompagné par la voix-off du cinéaste lui-même.

Mais Woody Allen ne se repose toujours pas sur ses lauriers, et à 80 ans, réussit une nouvelle merveille : ce n'est pas une oeuvre crépusculaire d'un réalisateur à bout de souffle, mais un film d'une étonnante tenue, à la sensualité lumineuse.

Bobby  Dorfman et Vonnie, les deux personnages principaux de cette histoire, apparaissent comme les aïeux de Alvy Singer et Annie Hall dans le film de 1977, un des classiques du maître : leur couple est animé par la même maladresse, ce qui lui donne son caractère attachant, et la même fatalité, qui voue leur relation à un cruel échec. Pour donner corps à son héros, Woody Allen a rappelé Jesse Eisenberg, qu'il avait déjà dirigé dans son plus mauvais opus de la dernière décennie (To  Rome with love, 2012), mais qui s'impose comme son double le plus parfait : le jeune comédien reproduit la façon de parler si particulière de son metteur en scène, sa gaucherie, son air lunaire, sans en faire trop. Face à lui, Kristen Stewart est la nouvelle muse de l'auteur qu'il a su, comme Scarlett Johansson, Evan Rachel Wood ou Emma Stone (d'autres jeunes recrues récentes), formidablement mettre en valeur : elle est effectivement radieuse et d'une rare justesse dans un rôle qui est finalement très ingrat.

Les seconds rôles sont tous soignés, du frère aîné gangster (Corey Stoll), au couple de mondains rencontré à L.A et retrouvé à New York (Parker Posey et Paul Schneider), en passant par les intellectuels de gauche (Stephen Kunken et Sari Lennick). Mais Allen les emploie uniquement à des fins comiques, comme des respirations dans un récit qui est plus émouvant et sentimental que drôle.

En revanche, l'oncle Phil est formidablement campé par Steve Carell (qui a hérité du rôle prévu initialement pour Bruce Willis - selon les versions, ce dernier aurait préféré se consacrer à un autre projet, mais il semble qu'il ne se soit tout simplement pas entendu avec Allen), et la splendide Blake Lively incarne Veronica, avec qui Bobby refait sa vie (dur métier de passer des bras de Kristen Stewart à ceux de Blake Lively...).

Avec une ironie savoureuse, le cinéaste balade son héros entre deux belles jeunes femmes qui partagent donc le même prénom, mais sans insister lourdement sur le quiproquo que cela suggère (puisque le diminutif de Veronica est Vonnie). Par contre, il glisse, de manière plus grave, le nom de Hitler au détour d'une conversation, comme pour indiquer que l'âge d'or du "Café Society", son faste, coïncide avec le début de la tragédie en Europe. De l'art de mixer le dérisoire et le drame.

Visuellement, le film est une splendeur, et je pèse mes mots. On le note rarement, mais Woody Allen a souvent copieusement emballé ses productions, malgré des budgets serrés, en veillant à s'adjoindre de grands chefs opérateurs. Darius Khondji indisponible (il avait réglé l'image de ses deux derniers opus), c'est l'immense Vittorio Storaro qui a régi les lumières de Café Society. La Californie est idéalisé dans des tons chauds, ensoleillés, et New York est plus fantasmée (comme l'avoue le réalisateur) que jamais, cité glamour mais aussi encore articulée autour de quartiers pavillonaires comme ceux dans lesquels grandit Allen entre deux et six ans, à l'époque de cette histoire.

Certes, le cinéaste orchestre tout cela avec parfois une étonnante désinvolture, le drame amoureux qui se joue entre Bobby et Vonnie faisant écho aux tensions sociales de la famille Dorfman, bien moins fortement exploitées en comparaison. On peut interpréter cela comme le fait que société du titre est celle choisie d'une certaine catégorie d'individus, tout comme le scénario privilégie le quatuor Bobby-Vonnie-Phil-Veronica à tous les autres personnages, ces satellites plus convenus.

Rarement Woody Allen aura signé une comédie aussi triste mais aussi poignante sur le regret amoureux, la fin d'une époque, les renoncements, et l'imminence d'une catastrophe plus vaste. Mais c'est aussi déchirant que superbe : sourire puisque c'est grave, n'est-ce pas ça, la suprême élégance ? Bien qu'il ne s'en estime pas digne, le réalisateur se hisse au niveau de ses maîtres avec son 46ème film, sur lequel plane la référence de Lubitsch et qui est spirituellement résumé en une réplique : "la vie est une comédie écrite par un auteur sadique."