Wes Anderson revient. Déjà. Quelques mois à peine après Asteroid City (qui m'avait déçu), le cinéaste texan livre pas moins de quatre nouveaux opus sur Netflix. La plateforme de streaming a acquis les droits des oeuvres écrites par Roald Dahl et permis à Anderson d'en adapter quatre sous la forme de petits films dont la durée varie entre 40 et 17 minutes, avec à chaque fois les mêmes acteurs dans des rôles différents (et parfois multiples). L'expérience a-t-elle aussi bien réussi pour le réalisateur que jadis pour son excellent Fantastic Mr. Fox ?
- LA MERVEILLEUSE HISTOIRE DE HENRY SUGAR (The Wonderful Story of Henry Sugar) - Henry Sugar était un célibataire avare mais obsédé par le projet de faire fortune grâce au jeu. Lorsqu'il découvre dans une bibliothèque un ouvrage écrit par le Dr. Chatterjee au sujet de Imdad Khan, un homme prétendant voir sans sans yeux après avoir avoir été initié par un maître yogi, il s'entraîne pour en être capable à son tour.
Fortune faite au blackjack, il reste insatisfait et jette son argent depuis le balcon de sa chambre d'hôtel, provoquant une émeute. Grondé par un policier qui lui conseille de donner sa fortune à de bonnes oeuvres, il s'emploie alors à gagner plus pour fonder à travers le monde hôpitaux et orphelinats. Son conseiller, John Winston, confiera l'histoire de Henry Sugar à Roald Dahl en précisant que ce n'était pas le vrai nom de ce bienfaiteur.
Ce qui surprend tout d'abord, c'est le procédé adopté par Wes Anderson pour adapter cette nouvelle (et les suivantes) : il s'appuie sur casting réduit, chaque acteur joue plusieurs rôles, mais surtout au lieu de simplement jouer les situations tous s'adressent au téléspectateur face caméra en disant le texte de Dahl, y compris les indications entre les dialogues. Pourtant loin de ressembler à une récitation laborieuse, cela donne un rythme fou à la narration car tous débitent le texte avec un débit de mitraillette.
Ensuite, deuxième astuce : Anderson véritable obsédé d'une esthétique millimétrée, avec ses plans symétriques, ses travellings latéraux et tout un tas d'autres gimmicks filmiques, se joue de la théâtralité de son procédé. Les décors s'escamotent devant nous, des assistants apparaissent à l'image pour changer les vêtements des acteurs, leur glisser des accessoires. Même les éclairages s'adaptent en direct pour renforcer une atmosphère, isoler une partie du plan, etc. L'inventivité de Anderson, qui avait fini par s'enfermer dans ces derniers longs métrages de manière de plus en plus rigide et étriquée, redevient ludique et invite le téléspectateur à être complice de cette mise en scène dépouillée.
Le récit en lui-même est donc scrupuleusement fidèle à l'esprit et la lettre de Dahl. On évolue dans une fiction qui se veut témoignage tout en conservant une excentricité permanente. L'histoire de Henry Sugar se modèle sur une mise en abyme puisque, avant lui il y a eu Imdad Khan qui a appris à lire sans ses yeux auprès d'un maître yogi pour se produire dans un cirque. Sugar s'entraîne seul ensuite pour reproduire ce prodige mais à des fins plus troubles. Lorsqu'il gagne enfin une forte somme, il n'en est pas satisfait et comprend qu'il doit user de son don pour autre chose que faire fortune. Il élabore alors avec John Winston un plan qui lui permet de concilier son amour du jeu, son don exceptionnel et de bonnes actions. Enfin, Timber Woods fera à Roald Dahl le récit de la vie extraordinaire de Sugar tout en lui précisant qu'il ne s'appelait pas comme ça en vérité. Au fond, tout ça n'est que jeu, masque, peut-être fable.
C'est en tout cas bien plus vivant, drôle, original que ce que Wes Anderson a proposé sur ses deux derniers films (The French Dispatch et Asteroid City). Et cela passe par la distribution. Au lieu d'afficher un casting délirant avec une vedette pour chaque rôle, même dérisoire, il s'appuie ici sur une petite troupe de virtuoses. A Benedict Cumberbatch il donne le rôle-titre et le comédien britannique est sensationnel, d'une classe folle et d'un flegme absolu, faisant de Sugar un individu complexe et insaisissable. Dev Patel incarne à la fois le Dr. Chatterjee qui recueille les confidences de Imdad Khan et John Winston, le conseiller de Sugar, et l'acteur indien est également fabuleux dans cette double partition qu'il exécute. Quant à Ben Kingsley, on ne peut imaginer quelqu'un d'autre pour camper Imdad Khan, ce prodige qui n'aura pas survécu à sa confession au Dr. Chatterjee. Ralph Fiennes joue le policier réprimandant Sugar pour avoir provoqué une émeute et... Roald Dahl, montré dans sa cabane de jardin où il écrivit réellement ses romans et nouvelles.
En 40', Wes Anderson convainc ses fans que, non, il n'est pas fini, qu'il a encore du ressort, et surtout qu'entre lui et Dahl il y a une alchimie créative unique, comme s'il le comprenait mieux que quiconque. Et ce n'est qu'un début !
- VENIN (Poison) - L'inde au temps de l'empire britannique. Timber Woods arrive chez son ami Harry Pope qu'il découvre dans son lit, immobile et en sueur. Ce dernier lui explique à voix basse que, alors qu'il lisait, il a senti un serpent se glisser sous ses draps puis s'étendre sur son ventre pour n'en plus bouger, probablement assoupi. Woods appelle le Dr. Ganderbai qui accourt aussitôt et décide de chloroformer le reptile puis administrer un antidote à Pope. Délicatement ensuite, avec Woods, Ganderbai retire le drap pour s'apercevoir qu'il n'y a aucun serpent. Pope se vexe et insulte Ganderbai qu'il accuse de le traiter de menteur. Woods raccompagne le docteur en s'excusant pour les mots déplacés de Pope.
Une nouvelle fois, c'est une réussite. En seulement 17 minutes, Wes Anderson plonge le téléspectateur dans un suspense à couper au couteau. Le cinéaste répète les artifices employés dans .... Henry Sugar, avec décors escamotables, plans symétriques, travellings latéraux, texte débité à toute vitesse souvent face caméra. L'intrigue minimale se prête formidablement à ce jeu très théâtral où l'essentiel repose sur le rythme et le jeu des comédiens.
On accuse aujourd'hui Dahl d'être un auteur raciste et d'ailleurs des traducteurs revoient ses textes en tâchant, dans certains pays, de gommer tout propos potentiellement offensant. Une hérésie qui repose sur une mentalité wokiste où tout consiste à évaluer une oeuvre, des paroles, avec la sensibilité actuelle (où de toute façon tout est prétexte à tout conflictualiser). C'est d'autant plus absurde que Dahl n'a rien à voir avec des auteurs autrement plus sulfureux, hier (comme Céline) comme aujourd'hui (comme Houellebecq), et dont les prétendus dérapages ne font en vérité que montrer les écarts d'autrefois.
L'offense ici concerne la toute fin de l'histoire quand Harry Pope insulte le Dr. Gandertbai en ciblant son ethnie. Cela voudrait-il donc dire que Pope exprime la pensée de Dahl ? Dans ce cas, à chaque fois qu'un auteur écrit les dialogues d'un salaud, il se défoule et libère le fond de sa propre pensée. Grotesque ! Et indigne (surtout quand les héritiers de l'auteur permettent des corrections du texte original). On peut remercier Anderson de ne rien avoir censuré.
Cela contribue à l'ambiguïté de ce récit : Pope a-t-il menti ? S'est-il trompé ? Le serpent qu'il a senti a-t-il filé entre temps ? On ne le saura jamais et c'est bien plus fort ainsi. Son comportement à la fin devient encore plus odieux avec ce doute semé dans l'esprit du lecteur et téléspectateur. Et la réaction, désabusée, du médecin est également beaucoup plus poignante ainsi.
Encore une fois, Benedict Cumberbatch est prodigieux, dans ce segment où il ne bouge pas (sauf à la toute fin) tandis que Dev Patel, au contraire, ne cesse de s'agiter. La bonhomie de Ben Kingsley infuse une intensité terrible à l'affaire car ses efforts précautionneux seront-ils récompensés ?
Venin est un exemple parfait de la perfection narrative selon Roald Dahl et de l'habileté de Wes Anderson pour la mettre en images.
- LE GYGNE (The Swan) - Enfant, Peter Watson, un garçon timide et passionné par l'ornothologie, est la victime de deux jeunes harceleurs qui l'humilient en lui infligeant de terribles épreuves sous la menace d'un fusil offert à l'un d'eux, Ernie, soutenu par son complice Raymond. Ils le ligotent et l'allongent sur une voie ferrée jusqu'au passage d'un train. Puis ils entraînent leur victime jusqu'à un lac où ils abattent un cygne majestueux puis envoie Peter ramener sa dépouille. Découpant les ailes de l'oiseau et les attachant dans le dos de Peter, ils le forcent ensuite à grimper au sommet d'un arbre puis de s'y jeter pour prouver qu'il peut voler. Peter s'écrase dans le jardin de sa mère, indemne.
Roald Dahl s'est inspiré d'un fait divers pour cette histoire dramatique et cruelle sur le harcèlement, un sujet plus que jamais d'actualité. Wes Anderson utilise à nouveau la mise en abyme pour la transposer à l'écran avec Peter Watson adulte qui raconte son calvaire face caméra tandis que sa version enfant rejoue les scènes dans un décor labyrinthique sans qu'on voie jamais ni Ernie ni Raymond, ses deux harceleurs.
Le gamin réagit avec un flegme étonnant à toutes les brimades, dissimulant sa peur ou son indignation, subissant en silence tandis que, adulte, il détaille l'ignominie des deux garçons qui le brutalisaient, qui tuent le cygne et le mutilent. Les faits sont abominables et dérangeants mais Dahl n'était pas qu'un auteur d'histoires excentriques pour les enfants : c'était aussi un raconteur volontiers lugubre, qui savait ne pas se cacher derrière l'humour pour rapporter des actions révoltantes.
L'artificialité de la mise en scène, loin de minimiser la cruauté du récit, la souligne et on se demande jusqu'où vont aller ses deux petites frappes dans leur délire malsain. Rupert Friend officie avec une sobriété implacable dans le rôle de Peter adulte aux côtés du parfait Asa Jennings qui joue le même rôle enfant, parfaite créature andersonienne comme on en a croisé dans le merveilleux Moonrise Kingdom.
Nouveau chef d'oeuvre donc.
- LE PRENEUR DE RATS (The Ratcatcher) - Envoyé par l'Agence de Santé Publique, un dératiseur vient débarrasser Claude, un garagiste-propriétaire d'une station service, de rongeurs cachés dans une meule de foin. Il dépose de la nourriture empoisonnée pour attirer tous le rats environnants afin de les exterminer d'un seul coup. Mais quelques jours après, quand il revient pour vérifier que son plan a fonctionné, il découvre qu'il a échoué et en déduit que quelqu'un a nourri les rongeurs pour qu'ils n'aient pas touché à son piège. Pour se racheter, le dératiseur parie avec Claude qu'il peut tuer un rat sans le toucher. La mise est d'un schilling et le preneur de rats gagne en fixant puis en mordant le rat. Dégoûté, Claude le paie et lui demande de partir.
C'est avec ce segment que s'achève la collection. Le Preneur de Rats est un récit très étrange dont le personnage principal est un individu quasiment fantastique : son look est fidèlement reproduit, avec son pantalon attaché par des ficelles à la taille et aux mollets, sa veste aux poches remplies de choses intrigantes, et surtout sa tête. Ce dératiseur ressemble lui-même à un rongeur avec ses dents, sa chevelure grise et sale, son nez crochu, son regard luisant.
On est immédiatement aussi mal à l'aise en sa présence et pourtant fasciné dans le même temps. L'homme est intelligent mais dérangeant. L'histoire prend un tournant inattendu et particulièrement perturbant dans sa seconde moitié quand Claude accepte, à contrecoeur, le défi que lui lance le dératiseur. Le dénouement est dégoûtant à souhait, surprenant, imprévisible et confirme que le personnage n'est décidément pas ordinaire.
Wes Anderson filme pratiquement tout en plans fixes ici, avec des angles de vue qui contribuent à souligner l'ambiance bizarre qui règne dans ce segment. Le cinéaste utilise des effets d'animation en stop motion quand il montre le rongeur que le dératiseur sort d'une de ses poches pour le tuer sans le toucher. L'animal se déplace sur une pompe à essence, se dresse sur ses pattes arrières, dans un ballet mi-comique, mi-inquiétant. Le "duel" est représenté à la fois comme celui d'un western avec des gros plans éclairés de manière très appuyée et comme une parodie de film d'épouvante quand la caméra, légèrement oblique, se fixe sur le faciès grotesque du dératiseur avec sa denture inhumaine.
Rupert Friend revient dans le rôle de Claude tandis que Ralph Fiennes est complètement ahurissant dans le rôle titre, affublé d'une perruque et de prothèses dentaires complètement folles. Il n'y a que chez Wes Anderson que ce comédien s'amuse à composer ainsi et il est irrésistiblement flippant.
Bizarre, mais imparable. La conclusion magistrale de ce quartette où on retrouve le Wes Anderson qu'on aime, bouillonnant d'idées, esthète unique, raconteur singulier, dont l'univers se marie idéalement avec celui du génial Roal Dahl. Souhaitons que les prochaines adaptations prévues par Netflix soient aussi abouties et confiées à des auteurs aussi inspirés.
Le onzième long métrage de Wes Anderson est à l'image des précédents : c'est un véritable ovni qui ne ressemble qu'à son auteur. Un auteur à qui on a reproché depuis son chef d'oeuvre (The Grand Budapest Hotel, 2014) de tourner quelque peu en rond, enfermé dans un cadre stylistique de plus en plus rigide et désincarné. C'est encore le cas ici, comme s'il s'agissait de tester les vrais fans des autres spectateurs.
Années 1950. Un animateur apparaît dans l'écran d'une télé pour évoquer l'adaptation pour le petit écran de la dernière pièce de théâtre Conrad Eartp, Asteroid City. L'action se situe dans une bourgade au milieu du désert du Nevada connue pour le cratère formé par la chute d'une météorite il y a plusieurs millions d'années et sa remise de prix décernés à de jeunes génies de la science sous l'autorité de l'armée.
Le photographe de guerre Augie Steenbeck s'y arrête, avec son fils Woodrow et ses trois petites filles, après que sa voiture soit tombée en panne. Mais le garagiste du coin ignore comment la réparer. Ils prennent une chambre dans un motel et au diner, Augie et Woodrow remarque l'actrice Midge Campbell et sa fille en train de se restaurer.
Un autocar dépose une classe d'élèves venus assister à la remise de prix avec leur instituttrice, June Douglas, puis un groupe de country-folk mené par le chanteur Montana, et trois autres participants au concours de science avec leurs parents. Tout ce beau monde se retrouve dans le cratère pour écouter le discours du général Grif Gibson et assister à la démonstration des participants du concours (dont Woordrow Steenbeck et Dinah Campbell) qui impressionnent le Dr. Hickenlooper.
Mais c'est alors qu'un événement extraordinaire va perturber la soirée : un viasseau extraterrestre surgit en vol stationnaire au-dessus du cratère et son occupant en descend pour dérober la météorite avant de filer. Augie a le temps d'immortaliser la scène sur pellicule. Le général Gibson décide alors de placer toute la bourgade en quarantaine et de faire subir une batterie de tests médicaux et psychiatriques à tous les témoins. Cependant, les participants du concours, avec la complicité du Dr. Hickenlooper, joignent des amis et révèlent l'affaire dont les médias s'emparent, attirant une foule de curieux sur place. Gibson annule la quarantaine mais l'extraterrestre revient pour rendre la météorite. La quarantaine est rétablie aussitôt mais provoque une révolte.
L'animateur télé reprend la parole et explique les circonstances dans lesquelles Conrad Earp a rencontré Jonas Hall pour lui confier le rôle d'Augie Steenback avant qu'ils ne deviennent amants. La mise en scène est assurée par Schubert Green et avec l'auteur ils complètent la distribution grâce aux élèves d'un cours d'art dramatique, parmi lesquels se trouve Mercedes Ford qui jouera Midge Campbell. Le soir de la "première" filmée pour la télé, Jonas Hall, profite d'une scène sans lui pour interroger Schubert Green sur le sens de la pièce et se voit répondre que même s'il n'y comprend rien, il doit juste raconter l'histoire.
Six mois plus tard, Conrad Earp trouvera la mort dans un accident de la route. Augie Steenbeck est le dernier à quitter Asteroid City avec ses enfants et son beau-père venu l'aider. Midge lui a laissé son adresse.
Si le cinéma de Wes Anderson vous semble de plus en plus hérmetique, ce n'est pas Asteroid City qui va vous réconcilier avec lui. Comme je l'écris plus haut, depuis The Grand Budapest Hotel il y a presque dix ans, qui paraissait être la culmination de son oeuvre en termes esthétiques et narratifs, le cinéaste texan a perdu quelques-uns de ses fans en route à force d'opus de plus en plus stylisés.
Il paraît en effet loin le temps où Wes Anderson laissait ses films respirer, être investis d'une part de spontanéité, comme lorsqu'il réalisait Rushmore ou La Famille Tenenbaum, La Vie Aquatique ou Moonrise Kingdom. Sa maniaquerie formelle et thérmatique avait trouvé un nouvel écrin, splendide, avec des fims d'animation comme Fantastic Mr. Fox, puis L'île aux chiens, mais on sentait bien qu'il se diversifiait moins qu'il ne laissait submerger par ses lubies.
Son précédent film, The French Dispatch, m'avait déçu. Découpé en sketches, cette chronique d'un journal américain installé en France ne brillait que par intermittences, alternant le très bon et l'anecdotique. Surtout on voyait très clairement que Wes Anderson devenu un metteur en scène courtisé par toutes les vedettes de Hollywood, prêtes à ne faire qu'une figuration pour le compter dans leur filmographie, se laissait griser par son statut, employant effectivement des visages connus pour des apparitions.
On retrouve cela dans Asteroid City où des pointures comme Steve Carrell ou Tom Hanks n'ont quasiment rien à jouer de consistant, où Liev Schrieber, Bryan Cranston, Hope Davis, Bob Balaban, Willem Dafoe ne sont visiblement là que pour leur ami cinéaste, et que les rares nouvelles têtes semblent figés dans des partitions amidonnées où le cadre prime sur le jeu, le style sur le naturel.
Par ailleurs, s'il fallait dire simplement de quoi parle le film, on serait bien embêté. Il y a des motifs récurrents à l'oeuvre de Anderson, comme le deuil, la solitude des petits génies, le cadre insolite qui réunit une foule de personnages. Mais le procédé tourne complètement à vide. Aucune émotion ne vous étreint, tout est comme plaqué sous des couches de laque, et si le tableau est superbement peint (avec une photo très solaire de Robert Yeoman, dans le décor installé à Chinchon en Espagne), il est dénué de charme.
Jadis maître de cette imagerie "maison de poupée", Wes Anderson en paraît aujourd'hui prisonnier, incapable de se réinventer, de sortir de ce cocon. Les mêmes plans symétriques, les mêmes travelling latéraux, les mêmes champ-contrechamp ne servent plus un propos absurdement charmant et poignant, mais illustrent un spectacle de marionnettes désincarnées où les gimmicks ont pris le dessus sur le reste.
IL faut attendre les apparitions de l'extraterrestre, muettes, suspendues dans le temps, en stop-motion, où les scènes avec Maya Hawke pour que tout ne soit plus aussi guindé. Maya Hawke est ravissante en maîtresse d'école mais surtout c'est la seule dans tout le casting qui ne paraît pas totalement animée comme un robot, sans doute parce que c'est sa première expérience chez Anderson mais aussi parce que sa jeunesse lui a permis de conserver sa spontanéité dans le jeu.
Tous les autres se sont pris ou laissés prendre au piège, des habitués comme Jason Schwartzman à Edward Norton (même s'il s'en tire bien dans un rôle secondaire) à l'inévitable Tilda Swinton en passant par Adrien Brody et, Jeffrey Wright. Scarlett Johansson est absolument horripilante tout du long dans ce qui ressemble au numéro d'une star voulant imiter les acteurs "andersoniens", impassibles, débitant leurs répliques d'une voix monocorde, déguisés comme à la parade. C'est ahurissant de voir tous ces interprètes se plier aussi bêtement aux instructions d'un metteur en scène qui les filme avec aussi peu d'affect.
Où est passé l'homme qui racontait La Famille Tenebaum, la fugue de Moonrise Kingdom, la rivalité amoureuse de Rushmore, l'histoire d'un père et de son fils dans La Vie aquatique, la folie d'un palace dans The Grand Budapest Hotel ou le périple de trois frangions endeuillés dans A Bord du Darjeeling Limited ?
Peut-être le retrouvera-t-on en Octobre prochain sur Netflix pour qui il a réalisé un court métrage, The Wonderful Story of Henry Sugar, d'après Roald Dahl (qui lui avait déjà inspiré Fantastic Mr. Fox) ? Croisons les doigts.
The French Dispatch est le dixième long métrage réalisé par Wes Anderson et sans doute celui qui a le plus divisé. Le cinéaste a poussé le curseur de ses obsessions narratives et formelles à leur paroxysme, si bien qu'on se demande s'il s'agit là d'un aboutissement ou d'une impasse. Film à sketches par définition inégal, le résultat séduit et irrite à parts égales.
1975. Arthur Howitzer Jr., fondateur du journal The French Dispatch, meurt subitement d'une crise cardiaque à Ennui-sur-Blasé, petite commune de France. La parution du titre s'arrête avec lui comme il l'avait stipulé dans son testament, après un dernier numéro contenant la réédition de quatre articles et de sa nécrologie.
1er Article : Le Reporter à bicyclette. Herbsaint Sezarac fait un tour dans la ville de Ennui-sur-Blasé et compare le passé et le présent pour montrer l'évolution de l'endroit où est installé le French Dispatch.
2ème Article : Le Chef-d'oeuvre en béton. J.K. Berenson raconte lors d'une conférence le destin de Moses Rosenthalet, incarcéré dans la prison-asile de Ennui-sur-Blasé après un double homicide. En détention, il tombe amoureux de la gardienne simone qui devient sa muse et son amante pour ses tableaux. Un ancien co-détenu, Julien Cadazio, remarque son talent et en fait un artiste côté qu'il veut exposer. Trois ans après, il découvre une fresque directement peinte sur les murs de la prison-asile, inamovible. Les autres prisonniers déclenchent une émeute au cours de laquelle Rosenthaler sauve plusieurs personnes, ce qui lui vaudra une liberté conditionnelle. Simone démissionne de son poste. Cadazio réussira ensuite à déplacer la fresque dans un musée du Kansas dédié à l'oeuvre de Rosenthaler.
3ème Article : Corrections sur un manifeste. Lucinda Krementz couvre "la révolution de l'échiquier", une révolte estudiantine à Ennui-sur-Blasé. Elle a une liaison avec le jeune meneur de cette fronde, Zeffirelli, qui déclenche la jalousie de Juliette, autre jeune pasionaria du mouvement, quand elle découvre que la journaliste a corrigé le manifeste des étudiants en y ajoutant une annexe. Lucinda s'efface quelque jours avant la mort de Zeffirelli lorsqu'il a voulu réparer l'antenne de la radio pirate depuis laquelle il diffusait ses messages.
4ème Article : La salle à manger secrète du commissaire. Roebuck Wright est invité à la table du commissaire de police de Ennui-sur-Blasé, dont le cuistot, Nescaffier, est un chef d'exception et un agent des forces de l'ordre. Mais le repas est interrompu quand on annonce que Gigi, le fils du commissaire, a été enlevé. Des interrogatoires sont menés dans le milieu local et les ravisseurs sont localisés. Gigi transmet un message en morse pour que Nescaffier serve un dîner aux malfrats et le chef les empoisonne. Le chef des ravisseurs prend la fuite avec l'enfant avant que celui-ci ne lui échappe.
Epilogue. Wright rédige la nécrologie de Howitzer avec toute la rédaction du French Dispatch.
Wes Anderson a toujours été célèbré (ou détesté) pour son style très graphique, d'une maniaquerie incroyable. Cela a valu à son esthétique de cinéma d'être qualifiée (ou taxée) de "maison de poupée" car rien ne dépasse jamais du cadre, les acteurs y sont des marionnettes dirigés par un cinéaste démiurge dans des intrigues millimètrées.
On peut dire que cette marque de fabrique a connu son apogée quand Anderson s'est mis à tourner des films d'aniamtion en stop-motion picture, d'abord Fantastic Mr. Fox (2008) puis L'ïle aux chiens (2018), car cela traduisait parfaitement son besoin de tout contrôler, de tout façonner.
Mais, en 2021, quand il sort The French Dispatch, même ses fans ont ressenti un malaise devant ce dixième long métrage qui paraissait ressembler, pour les uns, à un aboutissement, pour les autres, à une impasse créative. Wes Anderson était-il allé trop loin ?
Pour ne rien arranger, le cinéaste a choisi le format du film à sketches, qui, par définition, produit une oeuvre inégale. Même s'il en écrit seul le script, il s'est appuyé sur ses fidèles, Roman Coopola et Jason Schwartzman, plus Hugo Guiness, pour trouver les histoires qui composent l'ensemble. Le fil rouge : des reportages vécus par les journalistes les plus éminents du French Dispatch, un magazine fondé et dirigé par un excentrique américain et basé en France, dans une petite commune (fictive) au nom évocateur (Ennui-sur-Blasé).
The French Dispatch fait penser à un avatar du New Yorker, une revue dandy, classe, avec des articles insolites, loufoques, et des plumes affûtées. Le film démarre avec le décès de Howitzer qui a stipulé dans son testament que la revue ne lui survivrait pas et que le dernier numéro contiendrait la réédition de quatre papiers plus sa nécrologie.
Le premier segment est hélas ! le plus faible, et de loin, à tel point qu'on se demande bien pourquoi Anderson l'a conservé dans son montage final, sinon pour le plaisir d'avoir mise en scène son ami Owen Wilson dans le rôle d'un cycliste qui analyse l'évolution architecturale et sociale de la ville. C'est creux, pas drôle, franchement dispensable. Même Owen Wilson, justement, y est transparent. passons.
Le Chef-d'oeuvre en béton, qui suit, est d'un autre niveau et figure parmi les plus belles réussites du cinéaste, à tel point que, là, il aurait pu en faire tout un film. L'histoire débridée de ce peintre criminel, amoureux fou d'une gardienne de prison, et filoutant un ancien co-détenu qui en fait pourtant une star, est du pur Anderson. Majoritairement tournée en noir et blanc, cette fable déjantée possède cet humour absurde, non-sensique, qu'on adore chez le texan.
La précision incroyable de la mise en scène, le jeu exceptionnel des acteurs (avec Benicio del Toro, Léa Seydoux, Adrien Brody et Tilda Swinton : tous les quatre géniaux), l'écriture au cordeau, tout est parfait. Pour peu qu'on goûte à ce cinéma-là, car sinon, évidemment, c'est une purge à laquelle on reprochera son maniérisme, ce cîté exercice de style précieux, et la parodie derrière les hommages et les clins d'oeil (au cinéma néo-réaliste italien en particulier). Mais, moi, je me suis régalé et j'aurai vraiment aimé que ce soit plus long.
Par contre, j'aurai aussi voulu que Corrections pour un manifeste soit moins long. L'idée de pasticher Mai 68 était alléchante, mais ne débouche que sur un pétard mouillé, suffisant et superficiel. Rien ne fonctionne dans ce troisième article : le récit ne va nulle part, s'enlise même entre romance navrante et commentaire politique sans mordant, avec des comédiens qu'on a rarement vus aussi mauvais.
Je passe sur le fait que Guillaume Gallienne, Cécile de France ou Christoph Waltz ne sont là que pour faire de la figuration dans une toile d'un cinéaste avec lequel ils rêvaient de tourner mais qui ne leur donne rien à jouer. Par contre, quelle tristesse que les numéros livrés par Frances McDormand, Timothée Chalamet et Lyna Khoudri, dans un triangle amoureux ennuyeux à mourir (Chalamet est particulièrement pénible, mais ça devient une habitude).
Le dernier segment est sans doute le chef d'oeuvre du lot : La Salle à manger secrète du commissaire mélange article culinaire et course-poursuite policière échevelée, dans la plus grande tradition des mix improbables dont Anderson a le secret. Et ça marche formidablement ! Là encore, il y avait largement la matière pour un long métrage, mais en soi le format sketch donne lieu à une loufoquerie irrésistible, avec encore une fois un casting irréel, mais impeccablement distribué.
Malgré un Jeffrey Wright extraordinaire, et Matthieu Amalric (rare français à avoir tourné deux fois avec Anderson, comme Léa Seydoux, et qui se fond à merveille dans son univers) ainsi que Edward Norton (autre figure familière, épatant en margoulin), c'est bien Steve Park, en cuisinier, qui vole la vedette à tout le monde. Nescaffier restera longtemps dans la mémoire des personnages les plus savoureux de la galaxie Anderson.
Visuellement, le cinéaste se déchaîne, avec un noir et blanc somptueux, mais surtout un passage en dessin animé magnifique et drôlissime.
L'épilogue cependant est peut-être le meilleur résumé des forces et faiblesses du film. Anderson échoue complètement à produire une émotion, relative au décès de Howitzer (qui plus campé par Bill Murray, son acteur fêtiche, présent dans neuf de ses oeuvres et pas des moindres). C'est à cet instant précis qu'on touche du doigt l'impasse dans laquelle semble se trouver Wes Anderson, trop formaliste pour toucher, trop maniériste pour émouvoir. Tous ces acteurs prestigieux, qui acceptent parfois une simple apparition pour lui, sont incapables de convertir une scène toute simple en un moment poignant, prisonnier d'un cadre trop étroit, trop contraignant, privilégiant la forme au fond.
Il serait toutefois injuste de jeter le bébé avec l'eau du bain, d'abord parce que The French Dispatch n'est pas complètement raté (il l'est à moitié, disons). Mais aussi parce que Anderson, même restant figé dans ses manies, peut encore étonner, séduire, et nous reconquérir. On le saura avec ses deux prochains opus, tournés à la suite, Asteroid City puis The Wonderful Story of Henry Sugar, signe qu'il n'est pas en panne d'inspiration.
Sorti au Printemps dernier, le neuvième film de Wes Anderson, L'Île aux chiens, marque son retour au cinéma d'animation après la réussite que fut Fantastic Mr. Fox. Fidèle à ses obsessions, le cinéaste texan fait encore plus fort avec cette fable dystopique virtuose, d'une fluidité narrative et d'une excellence visuelle impressionnante.
Le maire Kobayashi et le major Domo
Vingt ans dans le futur. Un virus grippale touchant les chiens accable la ville japonaise de Megasaki. Le maire Koabayashi, dernier représentant d'une dynastie ennemie des canidés depuis toujours, décide avec son adjoint, le major Domo, de les bannir sur une île où sont expédiés les détritus. Pourtant le professeur Watanabe jure qu'il aura mis au point un remède avant six mois. Le premier chien à être exilé est Spots, le compagnon à quatre pattes du pupille du maire.
King, Rex, Chief, Boss, et Duke
Six mois plus tard. Atari Kobayashi, le neveu du maire, recueilli par ce dernier à la mort de ses parents, s'écrase à bord de son petit avion sur l'île aux chiens pour récupérer Spots. Cinq quadrupèdes - King, Rex, Boss, Duke et Chief (le seul à ne pas vouloir fraterniser avec les hommes) - le sauvent et décident de l'aider. Atari croit d'abord que son compagnon est mort en découvrant un squelette dans sa cage mais les chiens apprennent ensuite par Nutmeg, une chienne de concours, qu'il serait toujours en vie, prisonnier de clébards cannibales à l'autre bout de l'île.
Jupiter et Oracle
Chief est convaincu par Nutmeg d'escorter le garçon et la bande se rend chez Jupiter et Oracle pour localiser Spots. Pendant ce temps, Watanabe réussit à trouver l'antidote à la grippe mais Kobayashi et Domo le font empoisonner par un cuisinier. Tracy Walker, une étudiante étrangère, convaincue que le maire a conspiré contre le professeur, convainc son assistante, Yoko Ono, de lui remettre l'échantillon du remède.
Atari et les chiens à la recherche de Spots
Le périple d'Atari et les chiens est mouvementé mais permet d'apprendre le passé de l'île, ravagée par des catastrophes naturelles et l'oeuvre des hommes. Séparés du reste de la troupe, le garçon et Chief en profitent pour devenir amis, et le chien errant droit à un toilettage. Une fois décrassé, il ressemble à s'y méprendre à Spots et avoue avoir une fois vécu avec une famille - mais il en a été chassé après avoir mordu, par peur, un des enfants qui voulait le caresser.
Chief et Atari
La bande se reforme et atteint la base des chiens cannibales - qui s'avèrent inoffensifs mais vivent à l'écart car ils ont servi de cobayes pour les laboratoires de Kobayashi. Spots retrouve Atari et lui présente sa compagne, Peppermint, qui est sur le point de donner naissance à une portée. C'est alors que les militaires débarquent sur l'île pour récupérer le garçon et exterminer les canidés.
C'est la guerre !
Spots mène l'assaut avec tous les chiens et les soldats battent en retraite provisoirement. La chouette noire vient alors les avertir que Kobayashi, sur le point d'être réélu frauduleusement à la mairie de Megasaki, va ordonner l'euthanasie de toute la population canine de l'île. Atari et ses acolytes construisent des radeaux pour gagner la ville et empêcher l'exécution de ce plan.
Tracy Walker mène la révolte pro-chiens
Heureusement, Tracy Walker leur prépare, sans le savoir, le terrain en chahutant la cérémonie d'investiture de Kobayashi, révélant aux citoyens l'existence de l'antidote de la grippe. Le maire se désiste mais son adjoint, le major Domo, lance malgré tout l'ordre d'exterminer les chiens sur leur île. Un hackeur, complice de Tracy intercepte le message et évite le massacre tandis que Atari et les chiens réapparaissent en ville.
Wes Anderson et tous les personnages de l'histoire
Selon une ancienne loi, le garçon hérite du poste de maire : il décrète aussitôt le retour des chiens en ville. Puis il s'installe avec Tracy tout comme Chief avec Nutmeg, tandis que Spots veille sur ses chiots avec Peppermint.
Auréolé du triomphe du Grand Budapest Hotel, Wes Anderson a donc choisi de rebondir en faisant un habile pas de côté, c'est-à-dire en revenant au film d'animation en volume (autrement dit en stop-motion) comme pour son adaptation de Fantastic Mr. Fox (d'après Roald Dahl).
Cet exercice est pourtant moins un échappatoire tranquille (considérant la somme de travail que cela représente) qu'une forme autorisant au cinéaste de combler son souci maniaque de raconter une histoire. On dit souvent d'Anderson qu'il a une esthétique de "maison de poupées", qu'il est un artiste "insulaire", pour désigner, avec plus ou moins de bienveillance, son goût pour les récits bien maîtrisés. En animant des figurines, il atteindrait le sommet de cette inclination.
De là à prétendre que le cinéma d'Anderson sent le renfermé, qu'il est à la limite de l'autisme, ou qu'i tourne en rond, il n'y a qu'un pas. On peut effectivement penser qu'il ne se remet guère en question avec ce théâtre filmé, ses héros à la fois géniaux et dépressifs, sa mélancolie comique (ou son humour mélancolique). Ou bien estimer qu'il creuse un sillon pour aboutir à une oeuvre d'une grande cohérence thématique et visuelle.
Pour moi, fan de la première heure, fasciné par cet art de la miniature, Anderson est sûrement un des auteurs les plus passionnants actuellement. Et chacun de ses films confirme une volonté impressionnante de surpasser son précédent effort.
Fantastic Mr. Fox semblait indépassable. Mais L'Île aux chiens est une démonstration bluffante par son abondance et sa minutie. Le film est à la fois très drôle, émouvant et pertinent, encadré dans une intrigue à plusieurs niveaux - le récit d'aventures, l'évocation des migrants, de la corruption politique, des "fake news" (cette dimension politique est une nouveauté chez Anderson, même si, déjà, dans Fantastic Mr. Fox, la charge affleurait déjà).
Le contexte favorise cette diversité : dans ce japon futuriste et archaïque à la fois, on est à la croisée des chemins, entre S.F. et western. C'est surtout le terrain idéal pour parler de fraternité. On dit que le chien est le meilleur ami de l'homme, mais la réciproque est-elle vraie ? En tout cas, Anderson adresse au public un démenti sincère et mouvementé à la rumeur qui voudrait qu'il n'aime pas les canidés (on se rappelera du sort qu'il leur fait subir dans La Famille Tenenbaum ou Moonrise Kingdom...).
Ici, une bande de clébards pleins de puces et à la toux sèche prouvent leur valeur et leur absence de rancoeur en aidant un garçon à retrouver son compagnon, bravant mille dangers (déchets toxiques, meute cannibale, militaires enragés, etc.). Tout en révélant un vaste complot politique. Leur périple est prolongé sur le continent par une intrépide étudiante étrangère, adepte des thèses conspirationnistes mais surtout doté d'un recul sur les événements et leurs acteurs que la population conditionnée de Megasaki n'a pas/plus.
La mise en scène est purement "Andersonienne" avec ce foisonnement de détails qui rend chaque plan bien plein (le film supportera, une fois encore, plusieurs visions pour en épuiser les trésors insoupçonnés la première fois), cette symétrie comme véritable signature dans la composition, la rareté des prises de vue autre qu'à hauteur d'homme - ou de chien ici (très peu de plongées, sauf pour souligner des situations précises ; et aucune contre-plongées). Les travellings latéraux simulent un sens de lecture, de gauche à droite de l'écran, comme on lit une ligne du bout du doigt - simple mais d'une fluidité imparable.
Ce formalisme extrême ne dissimule pas la fragilité des personnages, tous, comme d'habitude, marginaux, orphelins, mais animés par une détermination inébranlable et un sens de la débrouille admirable. Le film fait s'exprimer les cabots en anglais (avec un casting vocal hallucinant : Bryan Cranston, Bill Murray, Jeff Goldblum, Edward Norton, Bob Balaban, F. Murray Abraham, Tilda Swinton, Liev Schrieber, Greta Gerwig et Scarlet Johansson) et en japonais traduit par intermittence (seulement quand la compréhension des scènes l'exige), et se marie à la musicalité de la partition une fois de plus magnifique composée par Alexandre Desplat.
Le casting vocal du film
On peut donc dire, sans faire de mauvais jeu de mots, que c'est un film qui a du chien. Vivement l'an prochain pour découvrir le prochain opus du texan (The French Dispatch, actuellement en tournage en France, au sujet de plusieurs correspondants de presse après-guerre).
A BORD DU DARJEELING LIMITED (en v.o. : Darjeeling Limited) est un film réalisé par Wes Anderson, sorti en salles en 2007.
Le scénario est écrit par Wes Anderson, Roman Coppola et Jason Schwartzman. La photographie est signée Robert Yeoman. La musique est composée d'extraits des bandes originales des films de Satyajit Ray et James Ivory, et de plusieurs chansons.
Dans les rôles principaux, on trouve : Adrien Brody (Peter Whitman), Jason Schwartzman (Jack Whitman), Owen Wilson (Francis Whitman), Anjelica Huston (Patricia Whitman), Amara Karan (Rita), Waris Ahluwalia (le chef steward du "Darjeeling Limited"), Barbet Schroeder (le mécanicien), Bill Murray (le businessman), Natalie Portman (l'ex-fiancée de Jack).
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HÔTEL CHEVALIER est un court métrage écrit et réalisé par Wes Anderson, qui est le prologue de A Bord du Darjeeling Limited. La photographie est signée Robert Yeoman.
Dans les rôles principaux, on trouve : Jason Schwartzman (Jack Whitman) et Natalie Portman (son ex-fiancée).
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Jack Whitman et son ex-fiancée
(Jason Schwartzman et Natalie Portman)
Jack Whitman s'est installé dans la suite d'un palace parisien depuis la mort de son père. Il reçoit un appel téléphonique de son ex-fiancée qui a appris où il se trouvait et veut le voir. Lorsqu'elle arrive, ils s'étreignent, plus pour se réconcilier que pour vraiment renouer.
La réalisation de ce court métrage est curieuse : Wes Anderson en a l'idée en 2005 et il l'écrit rapidement pour un de ses acteurs fétiches, Jason Schwartzman. L'objectif est de tourner vite, à la manière d'un film de fin d'études. Il recrute une équipe réduite, dont son chef opérateur habituel, Robert Yeoman, deux caméras, un preneur de son, et passe un accord avec le bagagiste Louis Vuitton pour disposer d'accessoires qu'il re-designe avec leur équipe.
Ayant remarqué Natalie Portman dans le film de Mike Nichols, Closer (entre adultes consentants), la même année, il la rencontre grâce au producteur Scott Rudin et la convainc de rejoindre l'aventure. Elle rejoindra Paris avec les cheveux courts, tels qu'elle les porte depuis le tournage de V pour vendetta de James McTeigue (2006).
L'affaire est bouclée en deux jours, mais Anderson ne sait pas ensuite comment exploiter ce court métrage. Le personnage de Jack lui a donné envie de l'intégrer au scénario qu'il développe pour son nouveau film, co-écrit avec Roman Coppola, A bord du Darjeeling Limited, mais il ne souhaite pas pourtant l'intégrer au projet car il sait que ces treize minutes forment un bloc trop différent par rapport à l'intrigue.
Finalement, le résultat est projeté en ouverture du film lors du festival de Venise puis mis en ligne le lendemain sur Internet. Il bénéficie immédiatement d'un nombre considérables de vues et de commentaires élogieux. Anderson choisit alors de garder cette formule de présentation : Hôtel Chevalier est diffusé juste avant A bord du Darjeeling Limited en salles et figure parmi les bonus du DVD.
Un débat agite les fans du court métrage et ceux du long : les uns adorent le premier mais trouvent le second décevant en comparaison, et vice-versa. Une autre polémique surgit lorsque Natalie Portman se plaint au sujet des critiques qui insistent surtout sur le fait qu'elle apparaît nue, même si on loue aussi sa prestation subtile et comique. Elle figure, très fugacement, dans A bord du Darjeeling limited, où son personnage est régulièrement évoqué.
Quoi qu'il en soit, c'est une authentique merveille, à la fois romantique et mystérieuse, qui peut s'apprécier de façon autonome, mais aussi complète singulièrement le long métrage. Pour ma part, la question ne se pose pas de les comparer : j'aime autant l'un que l'autre, avec leurs qualités propres. La réalisation de Wes Anderson y est toujours aussi raffinée, précise, avec une crudité inédite (la nudité de Portman effectivement, mais aussi l'étreinte qui a précédé entre elle et Schwartzman). La fin est absurde (Jack montre la vue qu'il a de Paris depuis le balcon de sa suite : en fait, elle est bouchée par la façade de l'hôtel voisin) et dégage un mélange de mélancolie et de sérénité étonnant.
Après ça, changement complet d'ambiance et de décor : direction l'Inde !
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Un businessman grimpe dans un taxi et il est conduit à toute allure jusqu'à la gare. Il se précipite pour rattraper son train avant d'être dépassé par un jeune homme qu'il réussit à y monter alors que le véhicule a déjà démarré. L'homme d'affaires reste, désoeuvré, sur le quai.
Le businessman
(Bill Murray)
A bord du "Darjeeling Limited", le jeune homme embarqué in extremis, Peter Whitman, retrouve ses deux frères, Jack, surnommé "le loup solitaire", qui a quitté Paris où il s'est réconcilié avec son ex-fiancée, et Francis, qui a planifié tout ce périple alors qu'il a survécu par miracle à un terrible accident à moto.
Jack, Francis et Peter Whitman
(Jason Schwartzman, Owen Wilson et Adrien Brody)
Francis a caché à Jack et Peter la finalité du voyage mais réglé toutes ses étapes avec son assistant, Brendan, qui occupe une cabine dans un autre compartiment. Les trois frères traversent l'Inde et sont bouleversés par ses couleurs, ses odeurs, sa population, mais la tension est palpable entre eux.
Francis reproche à Peter de s'être approprié des objets de leur défunt père (ses lunettes de vue qu'il porte malgré les migraines qu'elles lui infligent, son rasoir), Peter est excédé par la maniaquerie de Francis (ils en viendront aux mains, malgré les blessures de ce dernier), et Jack essaie de compenser l'interdiction de fumer que leur a signifié le chef steward du train en séduisant et couchant avec la belle Rita, hôtesse du compartiment (et compagne dudit steward).
Rita
(Amara Karan)
Les disputes et l'indiscipline des trois frères leur valent d'abord d'être consignés dans leur cabine puis expulsés du train. Résolus malgré tout à continuer à pied pour gagner le monastère himalayien où s'est retirée leur mère, Patricia, comme le leur révèle finalement Francis, ils se rappellent alors les circonstances désastreuses dans lesquelles leur père a été enterré - obsèques auxquelles leur mère avait refusées de se rendre justement : ils veulent s'en expliquer avec elle.
Peter, Francis et Jack
Francis avoue aussi que l'accident dont il porte les séquelles était en fait une tentative de suicide, Peter explique que sa femme, Alice, est enceinte de sept mois et demi, et Jack raconte qu'il revu à Paris son ex.
(Au centre) Patricia Whitman
(Anjelica Huston)
Après un détour par un village où ils ont ramené un garçon qui s'est noyé sous leurs yeux et dont le père a voulu qu'ils soient présent pour ses funérailles, Francis, Peter et Jack atteignent enfin la retraite de leur mère. Elle entend leurs reproches sans chercher leur pardon, mais obtenant qu'ils se réconcilient tous les quatre.
Le lendemain, elle est repartie. Les trois frères peuvent rentrer à leur tour, ressoudés, apaisés.
Si on considère donc le tournage du court métrage Hôtel Chevalier comme une parenthèse, ou un échauffement, en 2005, il s'est donc écoulé quatre ans entre le précédent film de Wes Anderson, La Vie aquatique, et la sortie de A Bord du Darjeeling Limited. Une longue interruption conséquente à l'échec commercial de son quatrième opus et sans doute à la remise en question qu'il a suscité.
Pourtant, le temps n'a pas tant changé ni l'artiste ni son cinéma : son film porte indéniablement sa marque, renoue avec la patine de ses devanciers. On y renoue avec des motifs familiers sur les plans thématique, narratif et esthétique : une histoire de famille, initiatique et en quasi-huis clos. Ici, donc trois frères qui ont perdu leur père et veulent retrouver leur mère, engagés dans un voyage dans un pays étranger brouillant tous leurs repères, se déroulant en grande partie dans le cadre d'un train.
Pourtant, ce long métrage sera fraîchement accueilli par la critique : on lui reprochera d'être moins réussi que le court métrage qui en est le prologue (mais d'autres préféreront le long métrage), de ne pas montrer de manière réaliste l'Inde (ce qui est assez ridicule puisque le cinéma de Anderson n'a vraiment jamais été réaliste), de se complaire dans des tics formels (ce fameux look "maison de poupées-boîte à bijoux" et cet humour pince-sans-rire). En vérité, c'était une forme de procès absurde pointant ce qui constitue le style même de l'auteur, donc ce qui confirme pourquoi on l'apprécie ou pas (un peu comme ceux qui prétendent en s'en plaignant que Woody Allen fait toujours le même film - ce qui est non seulement faux mais n'est pas un argument menant bien loin).
Moi, j'adore ce goût affirmé et assumé pour une élégance un peu désuète, ces compositions maniaques (avec ces plans symétriques), l'exotisme décalé. Wes Anderson a du génie pour transformer les contraintes (qu'il s'impose lui-même quand le budget, somme toute modeste, de ses productions ne les lui dicte pas) en atouts : en somme, il n'est jamais plus à l'aise et inspiré que dans des cadres minutieusement définis, c'est l'identité même de son oeuvre.
Au-delà de l'analyse, j'ai une affection spéciale pour ce Darjeeling Limited parce que je me souviens qu'en sortant de la salle où je l'ai vue, j'avais été séduit par sa musicalité, son rythme. La bande-son du film est remarquable ici et on notera que Anderson ne collabore plus avec Mark Mothersbaugh (Alexandre Desplat composera les partitions de ses futurs films) : il a emprunté des morceaux aux longs métrages de Satyajit Ray et de James Ivory, et y ajouté des chansons pop comme il les aime et si bien les sélectionner. C'est ainsi que je repérai trois titres des Kinks, un de mes groupes favoris, tous issus d'un de leurs meilleurs albums (Lola vs Powerman and the Money-go-round) : This time tomorrow, Strangers et Powerman.
(Vous connaissez peut-être ce bon mot des amateurs de pop-music : "Vous êtes plutôt Stones ou Beatles ? - Je préfère les Kinks." Hé bien, quand vous entendez ces trois chansons-là, effectivement, le groupe de Ray Davies devient la véritable alternative aux bandes de Jagger-Richards et Lennon-McCartney.)
La petite musique du film, c'est aussi celle qui renvoie à la dernière fois que Jack (Jason Schwartzman, parfait en néo-Droopy farouche) a vu son ex (il se repasse en boucle une chanson sur son i-phone) ; ce sont les fausses notes des dialogues hypocritement courtois entre Francis (Owen Wilson, impressionnant dans un rôle aux ressemblances troublantes avec sa vraie vie d'alors - quittée par Rachel McAdams, il avait voulu mettre fin à ses jours - et qui ment sur l'origine de ses spectaculaires blessures camouflées par des bandages) et Peter (Adrien Brody, évident nouveau venu dans la galaxie Anderson, qui s'inflige des migraines affreuses en portant les lunettes de son père comme s'il espérait partager sa vision du monde) ; c'est le roulis du train ; la passion fulgurante et clandestine entre Jack et Rita ; le sifflement du serpent que s'achète Peter... Les nouvelles portées écrites par Wes Anderson transcrivent des mélodies douloureuses, maladroites, laborieuses, en espérant aboutir à une harmonie.
La charge symbolique a sans doute dérouté, déplu à certains car le cinéaste la manie plus directement : les épreuves qu'ont subi les trois frères et les douleurs qu'ils trimballent se lisent clairement sur eux, figurées par des bandages (cachant et soutenant une tête fracassée), des binocles (dissimulant des larmes), des bagages encombrantes (remplis de leur passé).
Pourtant, c'est quand ils sont jetés du train, livrés à eux-mêmes, forcés d'improviser, confrontés à de nouvelles difficultés, que Peter, Francis et Jack dépassent enfin ce qui les accablent, les opposent. Chacun essaie alors de sauver l'autre - et les autres, même s'ils ne réussiront pas toujours (le passage poignant de la mort de l'enfant). Au bout de l'aventure, ils renonceront, difficilement, mais raisonnablement, aux mots pour se réconcilier entre eux et avec leur mère.
A la manière d'un dérisoire mais salvateur rituel où Jack enterre sous plusieurs petites pierres tout ce qui les affligeait, le film s'achève sur un nouveau départ : courant encore une fois après un train, mais prêts à sacrifier leurs valises pour y monter, comme on abandonne les rancoeurs, les regrets derrière soi, comme on se débarrasse de pansements pour oser enfin exposer ses plaies, comme on est disposé à aimer à nouveau la fille qu'on a quitté, les héros s'engagent au son des Champs-Elysées chanté par Joe Dassin dans le nouvel acte de leur existence.
Peut-être pas parfait, mais quelle grâce quand même dans ce film : Wes Anderson était lui aussi reparti pour un tour, pleins de merveilles.
LA VIE AQUATIQUE (en v.o. : The Life Aquatic with Steve Zissou) est un film réalisé par Wes Anderson, sorti en salles en 2005.
Le scénario est écrit par Wes Anderson et Noah Baumbach. La photographie est signée Robert Yeoman. Les séquences d'animation ont été conçues par Henry Selick. La musique est composée par Mark Mothersbaugh, avec les chansons originales de David Bowie ou adaptées par Seu George.
Dans les rôles principaux, on trouve : Bill Murray (Steve Zissou), Owen Wilson (Ned Plimpton / Kingsley Zissou), Cate Blanchett (Jane Winslett-Richardson), Anjelica Huston (Eleanor Zissou), Jeff Goldblum (Alistair Hennessey), Willem Dafoe (Klaus Daimler), Michael Gambon (Oseary Drakoulias), Seymour Cassel (Esteban Du Plantier), Noah Taylor (Vladimir Wolodarsky), Bud Cort (Bill Ubell), Seu George (Pelé Dos Santos), Robyn Cohen (Anne-Marie Sakowitz).
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Steve Zissou
(Bill Murray)
A l'occasion de la présentation de son nouveau film documentaire au festival de Loquasto, l'océanographe Steve Zissou révèle que son meilleur ami, Esteban Du Plantier, a été dévoré lors de leur dernière plongée par un requin-jaguar. Il est désormais résolu à en prouver l'existence mais surtout à le tuer pour venger son mentor - projet qui lui vaut les moqueries de l'assistance et la désapprobation de sa femme, Eleanor, financière des expéditions.
Steve et Eleanor Zissou
(Bill Murray et Anjelica Huston)
Qu'importe : Zissou entraîne l'équipage de son navire, le "Belafonte", dans cette aventure à laquelle se joignent Ned Plimpton, un pilote de ligne, qui se présente à l'océanographe en prétendant être son fils, et un groupe de sept étudiants de l'Université de l'Alaska du Nord.
Steve Zissou et Ned Plimpton
(Bill Murray et Owen Wilson)
Ned, qui vient d'hériter d'une forte somme, gagne sa place à bord en acceptant de payer la traversée. Le reste de l'argent est apporté par des partenaires de l'associé de Zissou, Oseary Drakoulias, contre la présence à bord d'un homme de confiance, Bill Ubell, et d'une journaliste enceinte, Jane Winslett-Richardson, qui écrira un article sur le voyage.
Ned Plimpton et Klaus Daimler
(Owen Wilson et Willem Dafoe)
Mais rapidement, l'ambiance est tendue : la reporter n'est pas là pour flatter son hôte ; Ned la séduit alors que son père la courtise ; Klaus Daimler, le second de Zissou, est jaloux de Ned ; et le rival de l'océanographe, dont la carrière décline à la suite des échecs commerciaux de ses derniers films, Alistair Hennessey, a entrepris de reconquérir Eleanor.
Alistair Hennessey et Steve Zissou
(Jeff Goldblum et Bill Murray)
Les péripéties les plus insensés rythment l'expédition : Zissou pille une des bases de Hennessey, sillonne des mers non protégées, affrontent des pirates... Le requin-jaguar est enfin localisé et Ned encourage son père à le filmer plutôt qu'à le tuer. L'animal est effectivement un spécimen magnifique qui éblouira tout le monde mais qui, pour être immortalisé sur la pellicule, aura coûté de douloureux sacrifices à Steve Zissou.
Steve Zissou et Jane Winslett-Richardson
(Bill Murray et Cate Blanchett)
Le commandant Jacques-Yves Cousteau (à la mémoire duquel le film est dédié tout en précisant que "la Fondation Cousteau n'a aucunement été impliquée dans la réalisation de ce film") est comme un fantôme qui hante l'oeuvre de Wes Anderson : il était cité dans Rushmore, son deuxième opus, et sera à nouveau convoqué dans Moonrise Kingdom (2012). Fasciné par le personnage depuis l'adolescence, il était naturel et inévitable que le cinéaste lui consacre un hommage, décalé ça va de soi, et il a pu le faire, en disposant d'un confortable budget (50 M $), avec La Vie aquatique en 2004.
Steve Zissou est le héros inoubliable de ce récit d'aventures farfelu, co-écrit avec Noah Baumbach, et ce nom est aussi inspiré par le photographe Jacques-Henri Lartigue dont Zissou était le surnom. Le personnage doit aussi beaucoup à un autre explorateur, Thor Eyerdahl. Pour en arriver à ce résultat, il faudra pourtant quatre ans d'échanges entre le réalisateur et son co-scénariste, chacun inventant les scènes au fur et à mesure de son côté puis les confrontant, les sélectionnant, les structurant.
Mis en scène après La Famille Tenenbaum (2001), The Life aquatic with Steve Zissou en prolonge les motifs et les thèmes, ceux d'une grande famille (ici incarnée par l'équipage du "Belafonte", dont le nom lui doit tout au chanteur Harry Belafonte) dysfonctionnelle mais qui apprend à se connaître et se transcender dans les épreuves. En y ajoutant la rencontre d'un fils avec le père qu'il n'a connu que de réputation, la mort d'un mentor, le souvenir d'un illustre modèle (Lord Mandrake, dont la photo est un portrait de Jacques-Henri Lartigue justement), la grossesse d'une journaliste embarquée dans l'aventure vengeresse contre le légendaire requin-jaguar (avec donc pour finalité la naissance d'un enfant, lui aussi conçu dans la clandestinité - le père étant le rédacteur en chef déjà marié de la reporter - mais aussi la mort de l'animal mythique), tout ici souligne les obsessions fondatrices du cinéma de Anderson.
Cette notion de succession, d'héritage se prolonge dans le casting même puisque Bill Murray (encore une fois impérial) prend la place de Gene Hackman dans le rôle du chef de clan indigne, Owen Wilson (parfait comme d'habitude dans cet univers) joue un jeune homme désireux d'être reconnu par un père idéalisé, Anjelica Huston reprend sa place de mère détachée mais vraie clé de voûte de toute cette bande ("the spirit of team Zissou"). Cela aurait pu aller encore plus loin si Gwyneth Paltrow n'avait pas décliné le rôle tenu finalement par Cate Blanchett (un peu gauche dans ce délire).
L'incontrôlable et immature Zissou révèle ses failles tout au long de ce qu'il finit par accepter comme son dernier voyage : sa quête folle contre le requin-jaguar évoque celle du capitaine Achab dans Moby Dick de Herman Melville, sa volonté de tuer cet animal à la dynamite et son ignorance souvent remarquée de vrais noms des poissons ou sa manie de tout faire filmer (souvent en manipulant ostensiblement les faits) trahit un caractère plus attiré par la notoriété et l'appel du large que par une réelle volonté d'instruire les foules, et ses amours sont toutes de cuisants échecs.
Pourtant, malgré ce portrait pathétique, le film échappe à a morosité grâce à l'accumulation de trouvailles amusantes, parfois franchement hilarantes (pour qui aime, en tout cas, l'humour pince-sans-rire), et de détails fétichistes (comme la lycée Rushmore ou le manoir Tenenbaum, le navire Belafonte est une maison de poupées qui échappe au réalisme - il est d'ailleurs détaillé à deux reprises par des plans en coupe, d'abord lors d'une présentation par Zissou, ensuite lors d'un extraordinaire plan-séquence durant une dispute entre Steve et Ned depuis la cabine de Jane jusqu'au pont en passant par divers pièces intermédiaires).
L'autre décor marquant est l'île Pescecado, qui sert de base à la team Zissou, où, de façon troublante, les occupants s'y marchent plu sur les pieds que dans les traverses du bateau, où les tensions y sont plus vives : comment en serait-il autrement puisqu'en étant là, on n'est pas en mer, en action, en mouvement, tout entier consacré à l'expédition ? Se poser, se faire face, dialoguer contrevient à des explorateurs qui fuient en réalité davantage le quotidien et les responsabilités qu'ils ne négocient avec l'intimité, l'introspection, l'avenir. Une île est en fait trop petite pour un ego surdimensionné comme celui de Zissou, être sur la terre ferme (même à l'écart d'un continent), c'est devoir composer avec les devoirs (l'argent, le couple, la famille...), alors que partir en mer c'est y échapper, même ruiné et ridiculisé. L'arrogance de ce leader contredit son incompétence manifeste et celle de ses hommes et la décrépitude de son équipement, mais le contraste entre le panache dérisoire des personnages et les illusions dont ils se bercent fournissent justement les gags de l'histoire, gags qui gagnent en démesure au fur et à mesure que les avanies se multiplient.
Anderson s'est aussi amusé à pasticher génialement l'aspect suranné des documentaires de Cousteau (il sera intéressant de voir comment cela sera abordé dans L'Odyssée, le biopic plus classique, quoique promis comme sans concessions, sur le vrai commandant, par Jérôme Salle, avec Lambert Wilson, en salles cet automne). Pour ces séquences-là, le cinéaste a sollicité l'aide de Henry Selick, qui avait réalisé L'Etrange Noël de Mr Jack (1993, écrit et produit par Tim Burton), utilisant la technique stop-motion (de l'animation de maquettes et modelages miniatures image par image) : le résultat est superbe et contribue à insuffler une poésie touchante dans cette fantaisie délirante (à l'instar de ce passage mémorable où Zissou chasse, à lui seul, une horde de pirates de son navire, leur réglant définitivement leur compte plus tard sur une des îles Ping à coup de dynamite !).
Les seconds rôles sont savoureux et rendent la distribution éblouissante (Anderson, comme Woody Allen, a le privilège de séduire les plus grands acteurs désireux de s'offrir une escapade loin des productions plus formatées) : ainsi retiendra-t-on le numéro très marrant de Willem Dafoe en second jaloux ("Tu es dans l'équipe B, mais tu es le leader de l'équipe B. Ignores-tu que moi et Esteban t'avons toujours considéré comme notre petit frère ?" le réconforte Zissou), la prestation jubilatoire de Jeff Goldblum en rival "à moitié homosexuel" ("comme nous tous", dixit Zissou), ou la présence du chanteur brésilien Seu George qui a adapté plusieurs chansons de David Bowie en mode bossa-nova (étonnant mais très beau).
Certes, c'est assez inhabituel pour être noté, La Vie aquatique pâtit de quelques chutes de rythme (c'est aussi le film le plus long de Anderson : presque 120'), mais c'est une merveille d'extravagance et de non-sens, avec une émotion inattendue, contenue et poignante au final : cela suffit pour le distinguer et en faire un des opus les plus attachants de son auteur.