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mercredi 26 janvier 2022

BATMAN/CATWOMAN SPECIAL #1, de Tom King et John Paul Leon avec Bernard Chang, Shawn Crystal et Mitch Gerads


C'est un numéro vraiment spécial que ce Batman/Catwoman Special #1. A l'origine prévu pour être publié entre les épisodes 6 et 7 de la mini-série Batman/Catwoman de Tom King et Clay Mann, sa parution a été remise en cause et différée suite au décès de John Paul Leon, en Mai 2021. Finalement, ses meilleurs amis, Bernard Chang et Shawn Crystal, et Mitch Gerads ont complété l'épisode. En tout, 80 pages pour rendre hommage à cet immense artiste. 


Plutôt que de procéder comme j'en ai l'habitude (résumé et critique), en raison de la nature peu commune de cet ouvrage, je vais d'abord le présenter puis le commenter (même si l'analyse ici est secondaire). Donc, cela débute par Interlude, l'épisode proprement dit, long d'une quarantaine de pages : John Paul Leon en a dessiné et encré treize, Bernard Chang et Shawn Crystal se sont relayés pour encrer les pages 14 à 20, et Mitch Gerads a dessiné et encré les pages 21 à 38. Ci-dessus, une des pages dessinée et encrée par Leon.


Ci-dessus, une page crayonnée par Leon et encré par Chang.
 

Ci-dessus : une page crayonnée par Leon et encrée par Crystal.


Ci-dessus : une page dessinée et encrée par Mitch Gerads.

Interlude raconte la vie entière de Selina Kyle, depuis sa découverte, encore bébé, dans une poubelle par un clochard jusqu'à sa mort dans une ruelle, assassinée par un voleur. Entretemps, elle sera recueillie dans l'orphelinat financé par la famille Wayne, dont elle finira par fuguer, devenant voleuse à la tire, prostituée, vilaine costumée, amante et adveersaire de Batman, femme de Bruce Wayne, mère de leur fille Helena (qui deviendra justicière sous le pseudonyme de Batwoman), veuve, administratrice de l'orphelinat Wayne.

C'est récit complet qui ne nécessite pas d'avoir lu Batman/Catwoman avant. Tom King dresse un portrait exhaustif de Selina Kyle/Catwoman à travers des scènes courtes et frappantes. Le scénariste lie le destin de l'héroïne à celui de Bruce Wayne dès l'enfance puisque dans l'orphelinat où elle grandit se trouve un tableau de la famille Wayne. La fillette ambitionne d'être l'ami de Bruce sans jamais le rencontrer, recueille un chat errant, puis suite à des maltraitances (de la part d'autres orphelines et d'une des éducatrices) elle fugue. C'est alors qu'elle devient une voleuse à la tire, puis se prostitue (et continue de détrousser ses clients). Elle revêt le costume de Catwoman et s'acoquine avec le Joker. Sa route croise celle de Batman avec lequel elle entretient une relation complexe avant qu'ils ne deviennent amants puis époux et parents. La mort de Bruce les séparera mais Selina est une mère attentionnée pour leur fille, Helena, qui embrassera la carrière de justicière. L'existence de Selina trouve un terme sordide quand un voleur l'abat dans une ruelle.

King n'a jamais fait mystère de son attachement, voire de sa passion pour Catwoman, et il avait conçu tout son run sur Batman comme l'histoire du couple qu'il formait avec la féline fatale. Dans les six premiers épisodes de Batman/Catwoman que j'ai lus (avant de laisser tomber, trop déçu par le résultat et le fait que Clay Mann ait été incapable de continuer à produire la suite) tout comme dans Batman :Annual #2, King s'est consacré à détailler ce couple extraordinaire en montrant Batman fasciné par Catwoman. 

Influence majeure de King, Batman : Year One de Fran Miller et David Mazzucchelli est la collection d'épisodes autour de laquelle il ne cesse de tourner quand il s'agit de définir à quand a eu lieu la première rencontre entre Batman et Catwoman. Ici, on voit, d'une certaine manière, qu'elle est bien antérieure à la rue ou au bateau (selon les origines qu'on donne au dark knight et à sa belle). Et bien qu'il ait longtemps insisté sur le fait que Batman/Catwoman s'inscrivait dans la continuité, aujourd'hui King, sans doute pour arrondir les angles avec son éditeur et faciliter les choses avec les scénaristes qui lui ont succédé sur Batman (mais aussi sur Catwoman), consent à dire que c'est une histoire possiblement dans la continuité, à la manière de The Killing Joke d'Alan Moore et Brian Bolland, longtemps considéré comme hors continuité avant d'y être intégré. 

En vérité King garde le réflexe d'un auteur plus à son avantage dans les mini-séries, avec un début, un milieu et une fin - et la fin de Batman et Catwoman, il aimerait en être le seul auteur, par fierté mais aussi par amour pour ces deux personnages. Toutefois, on sait bien que cela ne fonctionne pas ainsi dans les comics mainstream, particulièrement quand cela touche à un héros aussi important stratégiquement que Batman pour DC Comics.

S'il y a des passages formidables, touchants, poignants même, drôles aussi, King lance des pistes passionnantes qui risquent fort de ne jamais être explorées (par exemple quand Helena demande à sa mère pourquoi Batman, le plus grand détective du monde, n'a jamais retrouvé les parents de son épouse et que Selina lui répond qu'elle n'a simplement jamais pensé à lui demander - pourtant, voilà une histoire qui serait intéressante à imaginer). Et puis, parfois, aussi, King ne sait pas s'arrêter, ou fait des choix déplorables, comme la mort sordide qu'il inflige à Selina, une vraie faute de goût.

Visuellement, les treize planches entièrement réalisées par John Paul Leon ne ressemblent pas du tout à celles d'un homme déjà très malade (et vraisemblablement condamné) : l'artiste y est au sommet de son art, tout entier à son art, avec ce trait épuré, sous influence Toth, avec un sens de la composition et du clair-obscur fabuleux. On trouve dans les bonus de l'épisode ses crayonnés (pour ces planches et pour une couverture alternative non retenue, mais magnifique) et franchement, c'est bouleversant. Il en avait encore sous le pied. Il avait encore tant à donner. Mais la mort se fiche du talent, du génie, elle est injuste et cruelle.

Bernard Chang et Shawn Crystal étaient les deux meilleurs amis de Leon dans le métier et se sont chargés d'encrer ses crayonnés pour les pages 14 à 20. Chang opte pour un encrage très fidèle, soucieux d'imiter au mieux le style de Leon, et le résultat est parfait, très soigné, impeccable. Crystal prend un peu plus de liberté, héritant aussi de breakdowns moins précis qu'il lui a fallu compléter. Mais l'ensemble est d'une remarquable tenue. Evidemment, on peut aussi penser qu'en publiant uniquement les breakdowns et en sortant le numéro inachevé, ça aurait été mieux, plus intègre. Mais c'est un choix éditorial et personnel aussi car Chang et Crystal n'ont évidemment pas été payés pour leur travail, ils ont voulu terminer le travail de leur ami, pensant honnêtement lui rendre hommage, offrir aux lecteurs un produit fini. Pour ma part, comme je l'ai écrit plus haut, critiquer ce choix me paraît dérisoire.

Enfin, Tom King a demandé à son ami Mitch Gerads, qui admirait Leon, de réaliser les 17 pages restantes. Pour la peine, Gerads s'est astreint à un dessin à l'ancienne alors qu'il utilise normalement la tablette graphique, et un encrage traditionnel. On sent qu'il s'est investi et si parfois il y a quelques maladresses (des visages pas très réussis notamment ou des attitudes un peu alambiquées), la majorité de ses planches sont formidables, dans l'esprit, grâce aussi aux couleurs de Dave Stewart qui a unifié cet ensemble hétéroclite.

Pin-up de Tula Lotay

DC a fait le choses bien puisque, après Interlude, Michael Davis, éditeur du label Milestone et co-créateur de la série et du personnage Static sur lequel JP Leon a débuté sa carrière, a rédigé un texte absolument poignant, célébrant à la fois le génie du dessin qu'il était mais aussi l'individu incroyablement humble, généreux et sensible. Plus loin, Kurt Busiek, scénariste de Batman : Creature of the Night qu'a dessiné Leon, écrit aussi un éloge posthume superbe, mettant en avant le courage mais aussi la clairvoyance de son collaborateur. Connaître et travailler avec lui a considérablement marqué tous ceux qui l'ont côtoyé.


Une galerie de pin-ups permet d'apprécier ce que plusieurs dessinateurs ont retenu de Leon : Lee Bermejo, Denys Cowan, Becky Cloonan (ci-dessous), Klaus Janson, Rick Leonardi, Chris Batista, Dani, Ibrahim Moustafa, Clay Mann (ci-dessus), Vanesa del Rey, Dave Johnson, Joelle Jones, Shawn Martinbrough, Khary Randolph, Tula Lotay, Walter Simonson et Jon Bogdanove. Seul le dessin de Dave Gibbons fait tâche (un portrait de... Rorschach exprimant son respect pour le refus des compromissions de Leon ?!).


Enfin, deux récits illustrés par JP Leon complètent le programme : le premier est issu de l'anthologie Batman Black & White, sur un scénario de Walt Simonson, sidérant de beauté ; et le second, plus récent, sur un texte de Ram V, mettant en scène The Question, magistral.

Pin-up de Dani

Ce tribute to John Paul Leon est un indispensable pour tous ses admirateurs. Mais si vous méconnaissiez cet immense artiste, achetez-le aussi : après l'avoir lu, vous ne pourrez qu'avoir envie de lire plus de comics dessinés par JP Leon. Et c'est ainsi qu'il demeurera vivant. Eternel.

lundi 3 mai 2021

JOHN PAUL LEON (1972-2021)


J'ai appris aujourd'hui la disparition de John Paul Leon. Il est mort Samedi 1er Mai. Il avait 49 ans.

Il était ce qu'on appelle un "artist's artist", une référence dans le milieu, une source d'inspiration pour beaucoup de dessinateurs. Pourtant, il apparaît comme moins connu que nombre de ses pairs. Mais son talent parle pour lui et ses oeuvres continueront à impressionner professionnels et amateurs, collègues et lecteurs.

Sur Twitter, aujourd'hui, tous saluent son génie et sa gentillesse. Sa technique impressionnait tout le monde, y compris celui qui fut son professeur, Walt Simonson, alors que Leon débutait dans les comics à l'âge de 17 ans. Nathan Fairbain louait sa bienveillance en se rappelant leur première rencontre dans l'allée d'une convention où Leon voulut voir son portfolio et lui assura qu'un jour ils travailleraient ensemble (ce qui fut le cas). 

Ces dernières années, Leon luttait contre cancer. La maladie aura impacté sa production comme en témoigne la production de Batman : Creature of the Night, écrit par Kurt Busiek. Mais il restait actif, et on lira ses dernières planches en Juillet prochain pour un n° spécial de Batman/Catwoman, écrit par Tom King.

La mort de John Paul Leon fait partie des injustices qu'inflige cette saleté de maladie (qui me touche spécialement puisqu'elle a eu raison de mon père). En tant que fan, sa disparition me bouleverse autant que celles de Darwyn Cooke (2016) ou Mike Wieringo (2007), eux aussi partis trop tôt.

R.I.P. John Paul Leon.

Quelques images :

Batman
Black Widow & the Winter Soldier

Corto Maltese

Daredevil

Sandman Mystery Theatre

Old Man Logan

Diablo (Nightcrawler)

The Shadow

The Spirit

Torpedo

Zorro

mercredi 16 septembre 2020

CATWOMAN #25, de Ram V, Fernando Blanco, John Paul Leon et Juan Ferreyra


Ce n'est pas un relaunch ni un reboot, mais plutôt un re-start pour la série Catwoman qui change d'équipe créative avec ce n°25. Joelle Jones (qui reste néanmoins cover-artist du titre) cède la place au scénariste Ram V (à qui DC semble faire confiance, après lui avoir confié Justice League Dark). Fernando Blanco est promu regular artist et partage l'affiche avec John Paul Leon et Juan Ferreyra cette fois. Programme copieux et entrée en matière réussie.


- Duende. - Avec la complicité du Sphinx et du Pingouin, Catwoman, s'introduit dans les locaux de Graves, Willock and Crain pour y commettre un détournement de fonds. Le Joker a en effet déclaré une guerre sans merci à Batman en ruinant son alter ego Bruce Wayne.


Le Pinguoin disperse à l'arme lourde les clowns du Joker pour qu'ils s'éloignent de l'immeuble tandis que le Sphinx pirate le système informatique de surveillance. Mais Catwoman double ses compères en s'emparant de l'argent qu'elle stocke sur une clé USB.


Malgré le grand nombre de gardes alerté par son intrusion, Catwoman réussit à en venir à bout. Le Sphinx est impuissant mais pas le Pingouin qui avait prévu cette trahison et attend la voleuse à la sortie avec ses sbires.


Blessée par Oswald Cobblepot, Catwoman ne doit son salut qu'à l'arrivée en trombe du détective Hadley, qu'elle a croisé à Villa Hermosa. Il l'emmène chez lui et la soigne. Après s'être reposée, elle l'interroge sur ses intentions.


Hadley commence à les lui exposer mais Catwoman en profite pour s'éclipser. Elle prend la place du chauffeur particulier de Luke Fox pour le prévenir qu'elle verse la moitié de son butin à Bruce Wayne - gardant l'autre moitié pour un projet personnel...

Ram V propose un numéro spécial, bien consistant pour sa reprise en main de la série. Une manière de fêter l'anniversaire (un peu artificiel) du vingt-cinquième épisode mais aussi de poser les bases de son run. Le scénariste en a effet déclaré qu'il comptait se démarquer de Joelle Jones (qui s'était complètement égarée dans une longue intrigue à Villa Hermosa) et s'inspirer de ses idoles, Ed Brubaker et Darwyn Cooke, qui avaient faient sensation au début des années 2000.

Le danger quand on se réfère à des devanciers aussi illustres, c'est bien évidemment de ne pas être à la hauteur de la comparaison. Il faudra donc éprouver Ram V sur la longueur pour voir ce qu'il a dans le ventre. Mais reconnaissons-lui d'avoir bon goût. Et de démarrer pied au plancher.

S'il est dommage qu'il n'ait pu entamer son run dégagé de Joker War, l'actuel arc narratif développé par James Tynion IV sur la série Batman, Ram V fait un effort appréciable pour que le lecteur qui y est étranger puisse comprendre facilement ce qu'il a à raconter. Il suffit donc de savoir que le Joker a découvert la double identité de Batman et a trouvé un moyen de détourner la fortune de Bruce Wayne à son compte en confiant à un autre méchant, le Coursier (the Underboker en vo), la gestion de cet argent. Floués par le Joker, le Sphinx et le Pingouin se liguent alors contre lui et recrute Catwoman pour les aider à se venger. Evidemment, Selina Kyle, qui reste l'alliée de Batman, a d'autres plans en tête.

Ponctué par des scènes où on voit Selina danser un flamenco endiablé devant un public inquiétant et face à un tigre, au gré de planches somptueuses (où éclate le talent de coloriste de FCO Plascencia), le récit se déroule tambour-battant. C'est un script digne des meilleurs heist movies auquel on a droit avec Catwoman qui déploie ses talents d'acrobate, de hackeuse, de combattante. Pour les fans du personnage, c'est un pur régal, on retrouve vraiment tout le sel des épisodes écrits autrefois par Brubaker, avec cette ambiance mi-polar mi-aventures, très tonique.

Ram V rend à Catwoman sa malice et sa duplicité. C'est ce qui fait tout le piquant du personnage, elle n'est ni une héroÎne classique ni une vilaine académique, mais une figure ambivalente, pour qui la fin justifie les moyens et son intérêt prévaut. C'est également une survivante, au milieu d'une cohorte de mâles et qui s'impose sans s'en laisser compter (sans la folie d'une Harley Quinn). En fait, Catwoman est un satellite du Bat-univers, un électron libre, et si on l'écrit comme tel, alors c'est parfait.

Pour autant donc, Ram V semble vouloir dans cet épisode ménager la chèvre et le chou, saluer Joelle Jones (avec la présence du détective Hadley, en provenance de Villa Hermosa) et respecter Tynion (en inscrivant son histoire dans le chaos de Joker War). Souhaitons qu'il s'en émancipe quand même vite (plus vite que pour Justice League Dark où il en est encore à conclure les lignes narratives laissées en plan par Tynion).

Le cas de Fernando Blanco est tout aussi délicat. Voilà réellement un excellent dessinateur à qui DC n'a pas donné les moyens de grandir comme il le méritait. Durant la période New 52, il s'est fait remarqué avec Steve Orlando sur une mini-série explosive (Apollo and Midnighter), et quelques panouilles ici et là. A la faveur de Rebirth, il a succédé à Steve Epting sur Batwoman où il a prouvé sa valeur pour un run fameux de Marguerite Bennett (inexplicablement jamais traduit en vf - que fait Urban ?!). Et puis, plus rien, ou presque. Il a joué les doublures de Joelle Jones quand elle ne pouvait assurer scénario et dessin sur Catwoman.

Mais cette fois-ci pourrait bien être son heure. Non seulement parce que DC a eu la bonne idée de ne pas le déplacer mais de lu confier le poste à plein temps. Comme il est bien entraîné à dessiner Selina Kyle, pas besoin de s'échauffer, il est prêt. Son expérience sur Batwoman lui sert aussi puisque le récit s'inscrit dans une veine similaire.

Blanco assume dessin et encrage et produit des planches de qualité, avec des coups d'éclat très maîtrisés (comme cette jubilatoire double planche où Catwoman s'échappe du building - voir image plus haut). Le flux de lecture est fluide, le découpage est classique mais efficace. Blanco est sobre mais il a surtout compris qu'il n'y avait pas la peine d'en faire des tonnes. C'est un (énième) héritier spirituel de l'école Toth, et un disciple de Mazzucchelli période Batman : Year One, avec un trait épuré, un sens de la lumière, des compositions accrocheuses, une technique solide. Et il est ponctuel ce qui devrait profiter à la série (sur Batwoman, les épisodes qu'il ne signait pas étaient rares).

J'ai donc beaucoup aimé cette entame. Et je suis heureux de relire Catwoman telle que je l'apprécie, sans compter que les offres de DC ces temps-ci ne sont pas très excitantes (et l'avenir est incertain avec les coupes drastiques dans les effectifs et le catalogue de l'actionnaire de l'éditeur)..

*

En complèment de programme, Ram V propose deux nouvelles qui prolongent directement l'épisode, donc ce ne sont pas des bonus dispensables. D'autant moins qu'ils sont illustrés par deux artistes exceptionnels.


- Return to Alleytown. - Selina Kyle revient dans le quartier mal famé où elle a grandi. Trois délinquants la repèrent vite et la détroussent illico presto. Mais elle en arrête un et récupèrent son bien.


Catwoman les retrouve dans le Nid, la planque où elle opérait à leur âge, et leur propose de devenir ses élèves, invitant les autres jeunes du quartier à les rejoindre...

Bien entendu, l'attraction de cette première back-up story, c'est la présence de John Paul Leon au dessin. Depuis Batman : Creature of the Night (où il était plus inspiré que son scénariste Kurt Busiek) et visiblement bien remis de la maladie qui lui a pourri l'existence ces dernières années, l'artiste restait tout de même rare.

Aussi est-ce un ravissement que de le voir signer quelques planches et qui plus est avec Catwoman en vedette. Le résultat est splendide bien que sage. Mais Leon n'a pas besoin de grand-chose pour écraser la concurrence.

Ram V établit en tout cas dans ce Retour à Alleytown des éléments qui vont être développés dans ses futurs épisodes. Selina Kyle revient dans le quartier, mal-famé, où elle a grandi et été formé à la cambriole. Elle se fait volontairement remarquer de jeunes voyous à qui elle remet ses biens pour mieux les tester et les filer. Avant de les engager.

C'est donc cela le projet personnel évoqué à la fin de l'épisode : Catwoman veut reprendre le contrôle du secteur grâce à l'argent qu'elle a subtilisé et à son tour, elle va instruire des gosses sans avenir pour en faire des sortes de Robin des bois. Si, éthiquement, c'est discutable, scénaristiquement, c'est prenant et plein de potentiel.

- Cat vs. Woman. - Un chat s'introduit dans le Nid et observe Selina Kyle pendant plusieurs jours et nuits. Il la suit alors qu'elle emménage avec les enfants qu'elle recueille. Et dans ses patrouilles nocturnes où elle intimide les gangsters susceptibles de lui nuire.


Quand il est surpris en train de fouiner dans son coffret à bijoux, le chat se rebiffe mais Selina le mate sans difficulté...

Cette seconde back-up est beaucoup plus légère, voire superficielle, même si sa narration est originale puisque tout est raconté par un chat. Ram V insiste davantage sur la séduction de Catwoman à qui rien, littéralement, ne semble pouvoir résister.

Q'il s'agisse de gamins des rues à qui elle offre le gîte, le couvert et ses cours particuliers, aux gangsters qui menacent son business et qu'elle corrige prestement, jusqu'à donc ce matou chapardeur, Selina Kyle vient à bout de tout et tous.

Encore une fois, c'est donc surtout du côté visuel qu'on trouvera son compte puisque Juan Ferreyra est de la partie. Celui qui s'est révélé en dessinant Green Arrow Rebirth (en alternance avec Otto Schmidt), et qui depuis officie aussi chez Marvel, livre une belle copie, en changeant un peu sa technique.

En effet, plutôt que la colorisation directe à laquelle il nous a habitués, il dessine et encre ses planches à l'ancienne, laissant à FCO Plascenscia le soin d'ambiancer tout cela. Le résultat est aussi beau, sinon plus à mon avis. Ferreyra gagne en fluidité, et représente divinement Selena.

Si, comme moi, vous êtes restés perplexes devant le run de Joelle Jones ou l'avait carrément zappé, c'est donc le moment de suivre à nouveau les aventures de Catwoman.

jeudi 11 juin 2020

BATMAN : SECRET FILES #3, de Vita Ayala et Andie Tong, Philip Kennedy Johnson et Victor Ibanez, Mariko Tamaki et Riley Rossmo, Dan Watters et John Paul Leon, James Tynion IV et Sumit Kumar


Pour ce troisième numéro des "Dossiers Secrets" de Batman, un thème a été retenu : celui des assassins qui en veulent, pour diverses raisons, au Dark Knight. Ce format anthologique, qui prévilégie les histoires courtes, offre une bonne occasion de voir à l'oeuvre des auteurs et artistes qui n'ont pas l'occasion de travailler sur le héros de Gotham. C'est aussi un bon moyen de sortir un peu des sentiers battus.


On commence avec un duel entre Batman et Cheshire, l'empoisonneuse : Vita Ayala imagine une confrontation maline où il est finalement moins question de savoir qui va remporter le match que de l'avoir anticipé. Et à ce jeu, Batman est pour une fois pris de vitesse. Par ailleurs, revoir Cheshire rappelera de bons souvenirs aux nostalgiques (comme moi) des Secret Six de Gail Simone (même si James Tynion IV, l'actuel scribe de la série Batman, l'utilise). Les dessins sont très bien : Andie Tong fait preuve d'une belle maîtrise, son découpage est dynamique, il n'exagère pas le côté sexy de Cheshire mais souligne ses qualités athlétiques et son caractère vicieux avec un trait expressif, le tout dans des décors soignés.


Ensuite, Merlyn l'archer de la Ligue des Assassins, est en vedette. C'est, je trouve, une idée bienvenue d'opposer un adversaire de Green Arrow, qui joue les guests-stars, à Batman, cela change des sempiternels Riddler, Joker, Pingouin, Bane. Et Philip Kennedy Johnson montre efficacement la dangerosité de cet archer contre Batman qui doit sauver une fillette dans un incendie provoqué par Merlyn. Victor Ibanez illustre ce segment avec élégance : c'est un très bon desssinateur, au style classique, qui a servi aussi bien chez Marvel que chez DC mais sans jamais s'imposer sur un titre. Ici, il bénéficie de ce qui lui a souvent fait défaut (une excellente mise en couleurs) et s'avère très à l'aise avec les personnages.


La troisième histoire est écrite par la prometteuse Mariko Tamaki, retenue pour être la prochaine scénariste de Wonder Woman (avec les dessins de Mikel Janin). Elle imagine une nouvelle dont Batman est absent dans les premières pages et quasiment muet quand il apparaît enfin. Le choix de Mr. Teeth en méchant est astucieux et entraîne le récit vers quelques chose d'horrifique, en jouant avec les codes du genre (maison isolée, victime seule, criminel au physique effrayant). Toutes choses soulignées par le graphisme si particulier de Riley Rossmo, très à son affaire dans ces pages pleines d'action, aux cadres tangents et à l'atmosphère oppressante.


Gunsmith est sans conteste le chapitre le plus puissant de la sélection. Déjà parce qu'il est dessiné par le génial John Paul Leon, dont le style en clair-obscur, les à-plats noirs intenses, le découpage implacable, transcende n'importe quel script. Chaque fois qu'il a à animer Batman, on se dit qu'il possède ce personnage comme peu le font. Mais l'attraction est aussi dans l'intelligence du script de Dan Watters qui, à travers le personnage de Gunsmith (un ancien soldat qui transforme n'importe qui/quoi en arme), dénonce sans ambiguïté l'arsenal dont peut disposer tout citoyen américain. la morale est glaçante : Batman a, comme d'autres, peur de ce que devient l'Amérique, et cela prend une résonance remarquable à l'heure de l'affaire George Floyd et des tueuries de masse fréquentes qui endueillent le continent.


Enfin, pour conclure ce numéro, passage obligé par la case "promotion de la prochaine saga de la série Batman", à savoir The Joker War. C'est donc logiquement James Tynion IV qui s'y colle et en profite pour révéler comment le Joker et sa nouvelle adjointe (Punchline) recrutent Deathstroke et pourquoi. Tout cela ne me donne pas davantage envie de suivre le run de Tynion et de me plonger dans cet arc qui devrait aboutir au #100 du titre. Mais il faut malgré tout reconnaître que la baston entre Batman et Deathstroke, d'une âpreté peu commune (le premier enfonce carrèment un batarang dans l'oeil déjà éborgné du second), est dessiné magistralement par Sumit Kumar.

Si on met de côté ce dernier récit, les Secret Files de Batman continuent de produire une lecture très divertissante. J'aime ce format court et la diversité des styles à disposition, ça se lit bien, vite, sans être superficiel.

lundi 2 décembre 2019

BATMAN : CREATURE OF THE NIGHT - BOOK FOUR : DARK KNIGHT, de Kurt Busiek et John Paul Leon


Deux ans après la sortie de son premier numéro et un an et demi après celle du troisième, la mini-série Batman : Creature of the Night s'achève dans la douleur. Il ne s'agit pourtant pas d'une production bâclée par ses auteurs mais bien d'un oeuvre malade à tous les égards (j'y reviendrai), qui a couru après son illustre devancier (Superman : Secret Identity) sans jamais le rattraper. Mais avec une volonté qui force l'admiration, Kurt Busiek et surtout John Paul Leon n'ont rien lâché, ni leur projet ni leurs lecteurs.
  

En se transformant en Batman devant Robin Helgeland et Alfred Jepson, Bruce Wainwright a non seulement révélé son secret aux deux personnes les plus proches de lui mais cédé à ses démons. L'événement a provoqué une crise cardiaque à Alfred, heureusement non fatale.


Alfred implore Robin de veiller sur Bruce mais la jeune femme est désemparée. Bruce assume désormais sa part d'ombre et déchaîne sa colère et sa frustration contre les malfrats de Boston la nuit. Jusqu'à déraper lors d'une bagarre qu'il provoque dans un bar...


Arrêté, Bruce est libéré sous caution par Robin et accepte de consulter un psy. Il raconte son histoire, ses traumatismes d'enfance (l'assassinat de ses parents, la mort in utero de son frère jumeau) et se voit prescrire un traitement contre la dépression. Son état semble s'améliorer.


Mais Bruce interrompt vite son traitement, toujours obsédé par sa théorie selon laquelle le commanditaire du meurtre de ses parents est encore dans les parages, menaçant ses proches. Robin découvre l'état de Bruce mais l'informe que Alfred vient de succomber à un nouvel infarctus.


Ce choc achève la déchéance de Bruce. Il s'enfonce dans la paranoïa et s'imagine que l'ancien inspecteur Gordon Hoover est impliqué dans les morts de ses parents et de Jepson. Il échoue dans le zoo où il allait enfant, en proie à de violentes hallucinations. Robin tente de l'apaiser... Et cela semble fonctionner - même si, deux ans après cette nuit cauchemardesque, Bruce continue d'entendre la voix de la créature. Celle de son défunt frère.

Difficile de rédiger une simple critique de ce dernier volet de Batman : Creature of the night, pour plusieurs raisons.

Commençons par celles qui relèvent uniquement de critères artistiques : la mini-série écrite par Kurt Busiek était initialement un pari audacieux et fou, celui d'appliquer à Batman le traitement donné à Superman dans Secret Identity voilà quinze ans, une réflexion iconique sur le héros de fiction dans un récit inscrit dans la réalité.

Mais était-ce une si bonne idée ? Busiek avait réussi avec Superman une merveille de poésie et d'intelligence, merveilleusement illustrée par Stuart Immonen, une histoire lumineuse et profonde à la fois, qui démontrait surtout la faculté du scénariste à parler de l'homme d'acier et à mélanger rêve et réalité.

Avec Batman, bien entendu, cela agissait sur d'autres ressorts et d'ailleurs dans les bonus de cet ultime épisode, Busiek revient sur la genèse de son projet, dévoilant le premier pitch de Creature of the night. Le lecteur pourra à loisir pointer les différences entre le premier jet et le résultat final, parfois plus subtil, parfois plus maladroit. Mais ce qui frappe surtout, hélas !, c'est que le synopsis n'a jamais paru aussi clair qu'il pouvait l'être dans le cas de Secret Identity (qui reposait sur un postulat simple : que se passerait-il si un ado ordinaire découvrait qu'il était Superman, ou qu'il avait ses pouvoirs, donc sa capacité à changer le monde ?).

In fine, le parcours de Bruce Wainwright n'a pas la même efficacité que celle du Clark Kent de Secret Identity et Creature of the night ressemble davantage à un long essai laborieux sur la dépression, les fantasmes, la paranoïa et la gémellité, sans qu'aucun de ses thèmes ne trouve un aboutissement satisfaisant. Il suffit de lire la scène où la créature revient au zoo où allait le jeune Bruce enfant : tout y est lourdement signifiant - les chauve-souris, les hallucinations inspirées des comics de Batman, l'ultime transformation, le face-à-face avec la créature (qui tend un flacon d'anti-dépresseurs à Bruce)...

Beaucoup de pièges que Busiek a voulu éviter se referment sur lui, impitoyablement. Ainsi, à l'origine, il était question d'introduire un variation du Joker dans l'histoire, ce que l'auteur a écarté ensuite, mais que penser alors du fait qu'il a quand même gardé Robin, Gordon, Alfred, qui parasitent tout autant le sujet de références sans les assumer (car leurs rôles et leurs noms de famille sont différents).

En vérité, on ne comprend jamais où veut en venir Busiek, désireux de livrer un message mais sans grâce, sans finesse. Tout est trop souligné ou trop allusif - mais plutôt trop souligné en fait. Et ce qui aurait pu être une grande histoire sur la maladie, l'enfance est devenue une BD malade.

Et cela nous conduit aux coulisses de la réalisation de cet épisode, mais plus généralement de toute la mini-série. Quand Busiek l'a débutée, il sortait d'une sale période, minée par la maladie (ce qui avait contrarié la production d'Astro City entre autres). On devine alors combien cette nouvelle entreprise lui a tenu à coeur et à quel point le sujet parlait de Busiek lui-même, survivant d'une affliction qui faillit l'emporter.

La parution de Creature of the night a été très vite perturbée par des retards, sans que l'éditeur (comme d'habitude) ne communique sur leurs raisons. Busiek était-il encore souffrant ? Ou la longueur inhabituelle des épisodes (50 pages) expliquait-elle ces délais ?

On n'a appris que très récemment (et par l'intéressé lui-même !) que John Paul Leon a été rattrapé par la maladie lui aussi puisqu'il souffre d'un cancer. Il a dû arrêter de dessiner pour être hospitalisé mais a ensuite repris son crayon durant son traitement, tenant absolument à terminer son ouvrage. Une persévérance exemplaire, incroyable. Et qui invite à la réflexion sur ce métier : car de soi-disant fans se plaignent de la lenteur des artistes en oubliant que la vie peut les empêcher. Ce que nous enseigne le "cas" de John Paul Leon, c'est que les artistes ne sont pas infaillibles, ils sont fragiles, soumis à des cadences folles, et travaillant dans un pays (les États-Unis) où la couverture santé les précarise encore plus (cela vaut aussi pour David Aja, qui a eu apparemment des soucis graves, expliquant la suspension de la publication de Seeds depuis plus d'un an).

Tout cela faisait sans doute trop pour un tel projet, et on souhaitera surtout à ses auteurs de meilleurs lendemains, car Busiek reste un scénariste passionnant et John Paul Léon un artiste d'exception.

mardi 24 avril 2018

BATMAN : CREATURE OF THE NIGHT - BOOK THREE : CRUSADER, de Kurt Busiek et John Paul Leon


Après une longue attente due à de nombreux reports de sortie (eux-mêmes consécutifs à des retards de production - dans l'écriture, les dessins, ou les deux ?), voici enfin que parait le troisième et pénultième épisode de Batman : Creature of the Night. L'enseignement immédiat qu'on retire de cette lecture est que, non, Kurt Busiek n'égalera pas avec cette relecture de Batman ce qu'il avait produit avec Superman (dans Superman : Secret Identity, dessiné par Stuart Immonen). Mais cela ne signifie pas que les qualités font défaut à ce projet, dont le charme est indéniablement envoûtant.


Bien qu'il ait rompu tout contact avec la Créature, Bruce Wainwright sait qu'elle continue à combattre le crime et qu'il peut à tout moment l'invoquer. Mais il a surtout admis que ses méthodes sont trop inefficaces sur le long terme pour éradiquer le Mal : pour un gang démantelé, un autre prend sa place, plus violent. 

Le jeune homme est toutefois hanté par les actions de la Créature et il a besoin de partager son secret avec quelqu'un. C'est la raison pour laquelle il finit par convoquer son oncle Alton et sa secrétaire Robin sur le toit de l'immeuble de sa société où il appelle la Créature. Mais elle n'apparaît pas.


Bruce retourne consulter le psy (qui met son trouble comme toujours sur le compte de la culpabilité du survivant depuis la mort de ses parents), puis songe à voir des marabouts, des médiums, des voyants. Il évoque la Créature avec Gordon, le policier, qui refuse de recevoir des confidences car cela l'obligerait à ouvrir une enquête qui vaudrait des problèmes à Bruce. C'est alors qu'en se recueillant sur la tombe de ses parents, il découvre une plaque funéraire à côté de la leur, dissimulée par des feuilles, au nom de Thomas Wainwright : son oncle Alton lui révèle que c'était le prénom du frère jumeau de Bruce, mort-né.
  

Cette révélation conduit Bruce à réorienter ses recherches : se faisant passer pour un écrivain cherchant de la documentation, il rencontre le professeur Katerine Nibisi, spécialiste en parapsychologie et sciences occultes auprès de laquelle il obtient des réponses décisives. Il est désormais convaincu que la Créature est Thomas.


Pour vérifier cela, il l'invoque et la Créature resurgit. Ils se réconcilient. Ces retrouvailles rendent son énergie à Bruce et aussi son envie de combattre le crime. Mais il est déterminé à frapper, cette fois, un grand coup et vise le sénateur Jack Crowder, soupçonné par Gordon, de corruption. Il amasse des preuves mais découvre alors que c'est en vérité son adversaire aux prochaines élections, le respectable Tim Healy, qui est soutenu par la pègre de Boston.


En déroulant la liste des intermédiaires de Healy jusqu'à la pègre, Bruce met à jour l'identité d'un policier qui sert de relais : Gordon. La créature et Bruce le font avouer et le jeune homme transmet les informations compromettantes qu'il a collectées aux médias. L'affaire sort et le scandale est retentissant, mais trop tardif car publiée la veille des élections. Healy accède au poste de sénateur.


Bruce ne peut supporter cela et sa colère se manifeste comme s'il était alors possédé d'abord mentalement puis physiquement par la Créature dans laquelle il se fond sous les yeux sidérés de son oncle Alton et Robin, avant de s'envoler pour rendre la justice.

Pourquoi ai-je dit en préambule que Kurt Busiek ne rééditerait pas son exploit de Superman : Secret Identity avec Batman : Creature of the Night ? Il ne s'agit pas d'une affaire de talents car le scénariste s'est montré aussi habile pour conduire son récit et nous captiver que John Paul Leon pour l'illustrer, avec une qualité égale à celle, jadis, de Immonen (chacun dans leurs styles).

Alors quoi ? Il va falloir comparer, mais si comparaison n'est pas toujours raison, cela permet de pointer l'endroit où le récit bascule et élève l'ensemble de l'intrigue vers un chef d'oeuvre ou une production moins accomplie.

Cet instant-charnière se situe précisément dans ce troisième épisode qui s'est tant fait attendre (depuis le mois de Décembre dernier quand même). On pourrait presque croire que la raison de ce retard vient justement du doute qui a pu s'emparer de Busiek au moment où il a fallu procéder à la révélation qui signerait son projet.

Depuis le début, Bruce Wainwright et le lecteur s'interrogent sur la nature de la Créature de la nuit et le lien qui les unit. On l'apprend à mi-chemin de ce chapitre quand Bruce déduit, de manière logique aux vues de ses investigations, que la Créature est l'incarnation de son frère jumeau mort-né, Tommy, dont il vient de découvrir la plaque à côtés de celles de ses parents au cimetière.

Et soudain, c'est comme si la solution proposée par Busiek révélait le piège de son dispositif narratif, condamné en quelque sorte à décevoir car levant le mystère par un effet finalement à la fois évident et facile. Ce jumeau sort de nulle part, trop providentiellement, il ne peut satisfaire la curiosité qui le précédait. Comme on dit : quelle est la différence entre un mystère et une énigme ? Une énigme a toujours une réponse. En en donnant une au mystère de son histoire, Busiek lui ôte sinon toute, en tout cas beaucoup (trop ?) de sa beauté, de sa puissance. Tout devient alors clair (un comble) : l'apparition de la Créature, sa présence protectrice, l'expression de sa violence traduisant la frustration de Bruce, etc.

Dans Superman : Secret Identity, il s'agissait d'une relecture poétique, parallèle, subtilement décalée de Superman à travers l'existence d'un jeune homme que ses parents avaient facétieusement prénommé Clark comme l'alter ego du kryptonien. Lorsqu'il se découvrait les mêmes pouvoirs (mais aussi les mêmes responsabilités, les mêmes problèmes) que le super-héros des comics, le mystère perdurait sur leurs origines. Il ne s'agissait jamais tant de raconter l'histoire d'un surhomme mais bien d'un humain pourvu de capacités extraordinaires et identiques à celles d'un personnage fictif. On le voyait grandir, vieillir, vivre en couple, avoir des enfants, sans jamais savoir pourquoi lui, comment, etc. Un mystère sans réponse, infiniment intriguant et fascinant et touchant, qui permettait, miraculeusement, de s'identifier, ou du moins comprendre l'existence de ce Superman-là.

Ici, en levant le voile du mystère, en expliquant, Busiek gâche ce qui faisait une partie du plaisir du lecteur - cette frustration de ne pas savoir associée au plaisir d'assister au spectacle de ce tandem invraisemblable. Il prive le lecteur d'autres interprétations possibles (la Créature comme un fantasme de Bruce, une apparition magique, une manifestation de ses démons intérieurs). Même si cela ne signifie pas que le quatrième et dernier Livre ne sera qu'un dénouement classique, convenu, une vengeance contre un politicien corrompu, le champ des possibles se trouve réduit par l'explicitation. Une erreur tactique. "... Publiez la légende", comme il est dit dans L'Homme qui tua Liberty Valance : autrement dit, laissez au lecteur le choix de croire ce dont il a envie si cela sert la mythologie, non pas pour tromper, abuser, mentir, mais pour servir la (bonne) cause.

John Paul Leon n'a pas à partager cette décision discutable : sa prestation reste extraordinaire et soutient la comparaison avec celle d'Immonen, tout en évoluant dans un registre différent. Maître du clair-obscur, il délivre des planches d'une puissance inouïe, si bien qu'il est impossible d'en distinguer une (ou quelques-unes) plutôt que d'autres.

Voyez comment il représente une nuée de chauve-souris quand la Créature sur le point d'être arrêtée par la police s'échappe en se décomposant ainsi : la scène a une beauté plastique fabuleuse grâce à la technique fabuleuse de l'artiste mais aussi à son intelligence dans le cadrage, une image simple qui souligne l'effet désiré.

Leon joue aussi avec la verticalité et l'horizontalité de ses cases selon les besoins de l'action. Quand il met en scène Bruce, il privilégie les vignettes horizontales qui en formant des bandes comme autant de strates sur la page suggèrent l'écrasement subi par le jeune homme. En revanche, quand il veut indiquer une élévation, annoncer une révélation dynamiser la narration, il opte pour des plans verticaux qui renvoient au point de vue aérien, surélévé de la Créature, veillant depuis les hauteurs de la ville sur son protégé. C'est aussi une manière subtile d'interpréter visuellement la prière, l'invocation, la sensation d'être observé, ou de chercher dans les cimes une réponse : Bruce comprend qu'il a conservé son lien avec la Créature en levant les yeux au ciel, quand il l'appelle il monte au sommet d'un immeuble, quand il se réconcilie avec elle et a appris qu'elle était son frère jumeau c'est parti pour une séquence de voltige vertigineuse, enfin quand il confond le détective Gordon la créature le laisse tomber dans une benne à ordures depuis le toit d'un bâtiment.

Saisissant aussi est la façon dont John Paul Leon épure son trait pour intensifier une ambiance ou une explication : il consacre une pleine page où on voit Bruce se recueillir en se lamentant sur la tombe de ses parents, juste avant qu'il ne découvre celle de Thomas (un plan vertical) ; plus tard il écoute l'exposé sur la gémellité et les symboles du professeur Nibisi et seule le visage de l'enseignante apparaît en gros plan, dans un coin de la vignette (à notre gauche) tandis que l'autre partie de l'image (à notre droite) est occupée par des symboles appuyant l'argumentaire.

Enfin, Leon est connu pour travailler sur le noir et donc les effets de contraste naissent du peu de blanc qu'il laisse à un plan parfois. Une démonstration impressionnante en est donnée lorsqu'on assiste à la fin de l'épisode à la fusion des corps de Bruce et de la Créature - cette dernière enveloppant de ses ailes/sa cape son frère à genoux, avant de se redresser, plus bête qu'homme, animé par le désir de vengeance. En arrière-plan, par des traits épais qui ne permettent de distinguer que le minimum nécessaire, on distingue alors le malaise dont est victime l'oncle Alton soutenu par Robin, devant ce spectacle terrifiant. Au propre comme au figuré, les ténèbres ont absorbé le héros.

Plus somptueux que satisfaisant, il faudra maintenant attendre (en espérant plus de ponctualité) la suite et fin de cette mini-série pour juger de la qualité de son dénouement. Souhaitons que Busiek ait gardé un atout dans sa manche en plus de la maestria de Leon.