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lundi 5 décembre 2022

L'AMANT DE LADY CHATTERLEY, de Laure de Clermont-Tonnerre (Netflix)


Bigre ! Un film Netflix interdit aux moins de 18 ans, rien que ça, ça attire la curiosité ! L'Amant de Lady Chatterley a donc toujours un goût de souffre, même en 2022, assez en tout cas pour que la plateforme de streaming lui colle un avertissement. En tout cas Laure de Clermont-Tonnerre adapte donc le roman de D.H. Lawrence et lui donne un sérieux coup de fouet, avec deux comédiens principaux en état de grâce.


Années 1920, Angleterre. Constance "Connie" Reid a épousé lord Clifford Chatterley avant la guerre et le voit rentrer du front paralysé dans un fauteuil roulant et impuissant. Ils quittent Londres pour s'installer dans le domaine familial à la campagne. Malgré tout, Connie reste auprès de son mari qu'elle soutient et aide au quotidien.


Ensemble, ils veulent redonner du lustre à leur demeure et engage du personnel. Mais Connie, comme elle l'écrit à sa soeur aînée Hilda, s'ennuie et s'épuise à jouer les infirmières. Elle souffre aussi à l'idée qu'elle n'aura jamais d'enfant étant donné la condition de Clifford. Jusqu'à ce que ce dernier ne suggère qu'elle conçoive avec un autre homme, pourvu qu'il soit de la bonne société et qu'il ignore son identité.
 

Hilda débarque au domaine Chatterley avec une infirmière professionnelle, Mrs. Bolton, afin de soulager Connie. Elle peut alors découvrir les environs et, en découvrant une cabane, s'y réfugie pour lire au calme. L'endroit est occupé par le garde-chasse, Oliver Mellors, qui accepte de le partager avec elle car lui aussi aime venir y lire. Elle commence à lui apporter des livres et à recueillir ses confidences, apprenant qu'il a été marié à une femme qui lui refuse le divorce et envoie son nouveau compagnon réclamer la moitié de sa pension militaire.


Alors que Clifford apprend que les mines du coin vont fermer, il entreprend de faire construire une usine pour employer les hommes au chômage tout en les payant chichement. Ces plans déplaisent à Connie qui n'apprécie pas l'exploitation de plus pauvres, dont certains ont aussi participé à la guerre, par les nantis, qui en ont été exemptés. Après une dispute avec son mari, elle retourne à la cabane où Oliver est troublé par sa détresse. Elle se donne à lui : c'est le début d'une relation passionnée et secrète entre eux.


Hilda revient auprès de Connie qui lui avoue sa liaison avec Oliver et songe à tout plaquer pour lui. Sa soeur la met en garde contre un coup de tête et lui explique que jamais Clifford ne lui accordera le divorce et qu'elle devra affronter l'opprobre de leur milieu. Mais Connie pense être enceinte du garde-chasse et prévoit de profiter du voyage à Venise prévu par Hilda et leur père pour s'enfuir. Ned, le compagnon de la femme de Oliver, découvre chez ce dernier une lingerie de Connie et répand la rumeur de leur liaison durant l'absence de la jeune femme.


Mis au courant, Clifford convoque Oliver et le licencie sur-le-champ tandis que Mrs. Bolton téléphone à Connie pour la tenir au courant. Elle rentre précipitamment et annonce à Clifford qu'elle le quitte et qu'elle est enceinte de son mant. Il la supplie de rester à ses côtés puis la menace. Mais rien n'y fait : Connie s'en va et demande à Mrs. Bolton de faire passer le mot si quelqu'un sait où est allé Oliver.


Seule à Venise, enceinte, Connie est sans nouvelles pendant de longs mois de son amant et l'objet de quolibets des bourgeois en villégiature. Elle rentre à Londres avec Hilda qui vient de recevoir une lettre de Oliver. Il s'est établi en Ecosse où il a trouvé une place dans une ferme et justifie son silence en expliquant qu'il voulait pouvoir les recevoir dignement, elle et leur enfant. Elle part le rejoindre.

Le roman de D.H. Lawrence a connu quantité d'adaptations, mais en 2006 la réalisatrice Pascale Ferran a certainement produit la plus belle. Il fallait donc du culot à Laure de Clermont-Tonnerre pour y revenir. Mais la cinéaste, auteur du très beau Nevada (2019, avec Matthias Schoenaerts), a parfaitement su se distinguer.

Netflix aussi a eu l'audace de financer ce projet, même si, donc, L'Amant de Lady Chatterley, mis en ligne le 2 Décembre, est accompagné d'une signalétique +18 ans pour "Sexe" (un avertissement bien hypocrite puisque la plateforme de streaming ne peut vérifier l'âge de ses abonnés).

Le script de cette version a été rédigé par David Magee, qui a été le scénariste de L'Odyssée de Pi (Ang Lee, 2012) entre autres. Il a pris quelques libertés avec le texte, supprimant quelques péripéties pour mieux se concentrer sur deux aspects : d'abord la personnalité de Clifford Chatterley, bourgeois estropié durant la Grand Guerre et convaincu qu'il a été élevé pour diriger les autres et que ces autres l'ont été pour servir ; et ensuite la romance torride et poignante entre Lady Chatterley et le garde-chasse. Plus donc de liaison entre Constance Reid et Michaelis comme dans le roman, et c'est tant mieux.

Avec Laure de Clermont-Tonnerre, Magee semble s'être accordé sur un point essentiel : combattre à tout prix la reconstitution, éviter absolument le piège du film d'époque en costumes. Il souffle dès lors une sorte d'insouciance, de légèreté et de passion dans cette histoire, loin des clichés poussiéreux de l'époque édouardienne. La caméra est très mobile, la lumière naturelle, les comédiens souvent sans maquillage.

La cinéaste s'est même permise d'improviser et il en ressort des scènes grisantes comme celle-ci où Connie chez Oliver entend la pluie tomber. Elle sort de son cottage et se déshabille. Il l'imite et les voilà à courir comme Adam et Eve dans un champ, tout à la joie de leur amour. La spontanéité qu'on ressent chez les deux acteurs devant l'objectif n'est pas feinte et apparaît comme la mesure du film tout entier où tout arrive sans préméditation et où chaque instant amoureux est croqué avec appétit.

On pouvait craindre qu'avec 127 minutes au compteur, il y ait des baisses de régime, une exposition un peu trop longue ou une fin qui s'étire. Mais rien de tout cela. Laure de Clermont-Tonnerre use d'ellipses, comme quand elle ne montre que la guerre dans le reflet de la diligence qui emmène Clifford sur le front. Le coeur battant du projet occupe les deux tiers de l'ensemble avec la chronique de l'amour fou entre Connie et Oliver. Le plus délicat étant bien sûr de montrer le début de cette romance et encore une fois, on a droit à une scène vibrante, allant crescendo, merveilleusement saisie.

Quand le ton s'assombrit, que la liaison de Lady Chatterley et du garde-chasse menace d'être révélée puis qu'elle l'est, la cinéaste ne perd jamais de vue aucun des protagonistes. Le spectateur peut apprécier la richesse et la finesse de leur caractérisation : Connie, qui a eu un amant allemand avant son mariage, est susceptible d'être trop impulsive comme le lui reproche sa soeur aînée quand elle veut la raisonner en lui détaillant ce qu'elle subira en mettant fin à son mariage. La condition modeste d'Oliver est crûment mise à jour quand Connie le présente à Hilda mais il fait face avec une dignité qui force le respect et un sens des responsabilités exemplaire. Quant au rôle ingrat du mari trompé, il n'est pas joué grossièrement et on peut, malgré le mépris que nous inspire par ailleurs Clifford sur d'autres points, éprouver de la compassion pour lui.

D'excellents acteurs ne sauvent jamais un mauvais film, mais ils contribuent à sa réussite quand il est déjà aussi abouti. Et sur ce point, le casting de L'Amant de Lady Chatterley en 2022 est parfait. On s'amusera de trouver dans la distribution Joely Richardson (Mrs. Bolton) qui incarna Constance Reid dans un téléfilm en 1993. Matthew Duckett incarne avec beaucoup de présence Lord Chatterley. Mais évidemment, le choix du couple d'amants devait être irréprochable.

Et quelle inspiration de la part de Laure de Clermont-Tonnerre d'avoir associé Emma Corrin et Jack O'Connell. Là encore, il est drôle de constater qu'ils ont déjà fait les belles heures de productions Netflix puisque Emma Corrin était Lady Di dans la saison 4 de The Crown et Jack O'Connell le cowboy recueilli par des femmes dans Godless. L'un comme l'autre sont formidables, imposant un jeu à la fois intense et subtil, expressif et sobre.

Netflix n'a pas de raison d'avoir peur : le film est magnifique, sans aucune vulgarité ni complaisance. Et surtout il est l'un de leurs plus beaux projets de cette année.

mardi 29 novembre 2022

LES GARDIENS DE LA GALAXIE : JOYEUSES FÊTES !, de James Gunn


Guardians of the Galaxy : Holidy Special (en vo) est un court métrage écrit et réalisé par James Gunn. Ce programme est semblable dans son format (trois quarts d'heure environ) à Werewolf by Night diffusé en Octobre dernier, mais cette fois il s'inscrit dans la continuité du MCU, comme un avant-goût du Volume 3 des Gardiens de la Galaxie qui sortira en Mai 2023 (en France). Un intermède sympa, drôle et touchant.


Désormais installés à Knowhere qu'ils ont racheté au Collectionneur, les Gardiens de la Galaxie retapent l'endroit. Noël approchant, Kraglin Obfonteri raconte à Mantis, Drax, Nebula et Rocket Raccoon que cette période déprime Peter Quill car, enfant, Yondu ne voulait pas qu'on en fasse une fête. De plus, la disparition de Gamora mine le moral de Star-Lord.


Mantis, qui n'a pas avoué à Peter qu'ils ont le même père (Egp - affronté dans le Vol. 2) et qu'ils sont donc frère et soeur, convainc Drax d'aller sur Terre pour trouver le seul cadeau susceptible de ragaillardir leur ami : Kevin Bacon, dont il loue les exploits légendaires. Mais sans indices sur l'endroit où il habite, ils errent sur le Walk of Fame, dans un night club avant qu'une guide touristique ne leur indique qu'il demeure à Beverly Hills.


Drax et Mantis enlèvent Kevin Bacon après avoir neutralisé les forces de police qu'il a appelées au secours et rejoignent Knowhere dans leur vaisseau spatial. mais en reoute, ils comprennent que leur cadeau n'est pas un héros mais un acteur et Mantis utilise ses pouvoirs pour le rendre plus docile.


Peter Quill découvre son "présent" et est très contrarié. Mais Kevin Bacon est convaincu par Kraglin de rester pour la fête que les Gardiens ont préparée. Groot et Nebula distribuent les cadeaux achetés sur Terre par Mantis et Drax avec l'argent de Kevin Bacon avant que celui-ci ne soit ramené chez lui. Mantis trouve alors la force de dire à Peter leur lien de parenté.

J'avais beaucoup aimé Werewolf by Night, le premier programme spécial produit pour Dusney +, et j'espérai vivement que Kevin Feige développe d'autres courts métrages comme celui-ci, plutôt que de s'entêter à mettre en chantier des séries qui, une fois sur deux, s'avèrent très décevantes. Un an après Hawkeye, qui se déroulait déjà durant les fêtes de fin d'année, voici donc Guardians of the Galaxy : Holiday Special (Joyeuses fêtes ! en vf).

Tourné pendant les prises de vue des Gardiens de la Galaxie Volume 3 (qui sortira en France en Mai 2023), ce projet tenait à coeur à James Gunn, grand fan d'un format identitique pour Star Wars (Du Temps de la Guerre des Etoiles) diffusé en 1978. Soiuvent considéré comme un nanar, il est devenu culte auprès des fans de la saga avec les années.

Ce qui est très malin de la part de Gunn, c'est d'avoir collé à l'esprit de l'objet qui l'a inspiré. On sent que tout ça a été filmé rapidement, avec peu de moyens, et surtout en respectant de manière quasi-fétichiste aux clichés du genre. Tout est parfaitement inoffensif, bon enfant, avec un esprit tendrrmeent loufoque. Plus Disney que Disney.

Du coup, James Gunn coupe l'herbe sous le pied des grincheux qui ne peuvent critiquer son court métrage en l'accusant d'être trop gentil, mièvre, puisque c'est précisément le but avoué, recherché. Il en restera toujours pour râler et dire que c'est trop sucré, que ça ne ressemble pas aux Gardiens de la Galaxie (ceux de Dan Abnett et Andy Lanning, portés aux nues pour ne pas avoir à dire du bien de ceux de Brian Michael Bendis). Mais laissons ces fâcheux sur le côté.

Car j'ai bien aimé ce Joyeuses fêtes !, qui est drôle, bienveillant, absurde et touchant aussi. Le scénario tient sur un post-it mais avec une dinguerie vraiment divertissante. Enlever Kevin Bacon pour l'offrir à Peter Quill qui a parlé de lui à ses amis comme s'il était un héros fantastique avant que les Gardiens ne comprennent qu'il ne s'agit que d'un acteur (ce qui les irrite car ils l'assimilent à un usurpateur) est extra. Et James Gunn a eu de la chance que l'acteur accepte de se moquer de lui-même comme ça (même si, apparemment, il avait prévu un plan B en cas de refus, mais ça aurait été vraiment dommage).

Mantis et Drax, qui ont été très réécrits dans les films du MCU par rapport à ce qu'on sait d'eux dans les comics, sont ici deux pieds nickelés sensationnels, enchaînant gaffe sur gaffe sans se rendre compte de l'énormité de leur projet. Et Pom Klementieff et Dave Bautista s'en donnent à coeur joie pour incarner ces deux imbéciles heureux, sûrs de leur affaire.

Bien entendu, le format du téléfilm ne donne guère de temps d'écran aux autres Gardiens, en dehors de Chris Pratt, curieusement éteint. On découvre un Groot qui a changé d'apparence (plus vraiment l'ado boudeur du Vol. 2, mais plus baraqué), Nebula toujours aussi ombrageuse mais qui fait un cadeau étonnant et très amusant à Rocket.

On a aussi droit à deux scènes en animation que Gunn justifie en expliquant que c'est encore un clin d'oeil au Holiday Special de Star Wars mais aussi parce que c'était la meilleure manière de montrer Peter jeune et de saluer Michael Rooker (l'interprète de Yondu, dont le personnage est mort dans le Vol. 2). En prime, on apprend enfin que Mantis et Peter sont demi-frère et soeur (leur père commun étant Ego, qu'ils ont affronté dans le Vol. 2 - vous l'aurez compris, il faut avoir vu ce Vol. 2 avant).

Sans prétention mais très rafraîchissant, Les Gardiens de la Galaxie : Joyeuses Fêtes ! confirme que Disney + a tout intérêt à continuer dans cette voie. Surtout que dans ce cas précis, le réalisateur-scénariste a prévenu que le Vol. 3 serait son dernier projet chez Marvel (puisqu'il est désormais en charge du DC Cinematic Universe) et surtout serait une histoire plus dramatique.  

dimanche 9 octobre 2022

WEREWOLF BY NIGHT, de Michael Giacchino (Disney+)


Et son tenait là la meilleure production de la Phase IV du MCU ? Werewolf by Night se présente comme un programme "Special", produit par Kevin Feige, et mis en ligne depuis Vendredi sur Disney +. Ce moyen métrage d'une cinquantaine de minutes est réalisé par le compositeur de musiques de film Michael Giacchino et investit une zone inexplorée de l'univers Marvel à l'écran. Le résultat est absolument unique et magistral.


Le décés du chasseur de monstres Ulysses Bloodstone aboutit à l'invitation dans son manoir par sa veuve Verussa de plusieurs de ses pairs mais aussi de sa file, Elsa, avec qui il était en froid. L'enjeu de cette réunion: désigner l'héritier de la Pierre de sang, une relique magique.
 

Parmi les invités se trouve Jack Russell, au palmarès impressionnant et qui gagne le droit de traquer dans le parc labyrinthique de la propriété une créature en captivité sur laquelle on accrochera la Pierre de sang pour l'affaiblir. Disposant d'une légère avance, Jack sera ensuite rejoint par les autres pour la chasse.


Particulièrement motivée, Elsa, à qui Verussa refuse tout privilège, doit se réfugier dans un crypte après avoir éliminé un de concurrents. Elle y est coincée avec Jack qui lui confie ne pas être là pour tuer le monstre mais pour l'aider à s'enfuir. Si elle l'aide, il lui cédera la Pierre de Sang. Marché conclu.


Mais si l'évasion de l'Homme-Chose Ted Salis réussit, au moment de se saisir de la Pierre, Jack est repoussé violemment par elle, révélant aux autres qu'il est lui-même un monstre. Enfermé dans un cage à l'intérieur du manoir avec Elsa, coupable de l'avoir aidé, il se change en loup-garou sous l'influence de la Pierre maniée par Verussa. La cage ne le retient pas longtemps et il tue avec Elsa les autres chasseurs et les gardes de Verussa. Avant que l'Homme-Chose ne revienne se venger de Verussa.


Comme promis, Elsa laisse filer Jack et l'Homme-Chose qui, au petit matin, dans la forêt voisine, déguste un café en mesurant leur chance de s'en être tiré.

Si on ignore à cette heure à quel moment se situe cet unitaire (pour employer un terme du jargon audiovisuel), en vérité peu importe. Mieux vaut laisser à ce Werewolf by Night son statut à part, quitte à ne pas l'intégrer au reste du MCU. C'est l'essence même de ce projet complètement décalé mais réjouissant.

A l'origine, cette adaptation du Loup-Garou de la Nuit, personnage de anti-héros apparu en 1972 sous la plume de Gerry Conway et le crayon de Mike Ploog, devait être un long métrage. Mais le projet n'a pas abouti malgré les efforts de Kevin Feige, le grand architecte du MCU et grand fan du personnage. Connu aussi pour avoir été le premier adversaire de Moon Knight, ce n'était que partie remise.

Mais qui aurait prédit qu'il réapparaîtrait sous une forme aussi originale ? En effet, Disney + veut désormais dévelopepr un nouveau format pour donner leur chance à des personnages pour lesquels un film de cinéma ou une série seraient sans doute trop compliqués à produire. Ce sera donc un "Special" d'une cinquantaine de minutes, en noir et blanc qui plus est (exception faîte de la fin en couleurs).

C'est au compositeur de musiques de film Michael Giacchino (Ratatouille, Les Indestructibles mais aussi  Dr. Strange in the Multiverse of Madness ou Spider-Man : No Way Home, et bien sûr ici) que Feige confie cet unitaire, convaincu par sa proposition cinématographique. Giacchino veut en effet en faire un hommage aux films d'épouvante des années 50, sans aucune référence au MCU et à ses super-héros.

Ecrit par Heather Quinn (qui a rédigé le synopsis original) et Peter Cameron, l'histoire se déroule sur une nuit au cours de laquelle plusieurs chasseurs de monstres sont réunis par la veuve d'Ulysses Bloodstone, leur meneur, afin de désigner qui sera son héritier. Pour gagner la Pierre de Sang qui lui permettait de vaincre les pires créatures, ils vont devoir traquer dans un labyrinthe une "abomination" affaiblie par le caillou magique. Mais parmi les concurrents s'est glissé un intrus. Et la fille de Bloodstone, en froid avec son père et en conflit ouvert avec sa belle-mère.

Sur un rythme haletant, la suite est absolument jubilatoire. Giacchino manie l'humour avec habileté, sans jamais sombrer dans la farce ou parodier les classiques dont il se réclame. On sent qu'il a beaucoup étudié les films de Jacques Tourneur (La Féline) car il privilégie à la débauche d'effets péciaux numériques la suggestion, les jeux d'ombres, les trucages traditionnels mécaniques, soutenus par une magnifique photo signée Zoë White.

Même si la durée de l'objet oblige à sacrifier la caractérisation de tous les chasseurs, le tandem formé par la force des choses par Jack Russell/le Loup Garou de la Nuit et Elsa Bloodstone est un régal, chacun étant obligé de composer avec un allié de circonstance qui, en d'autres occasions, voudrait lui faire la peau.

Puis lorsque le fameux monstre apparaît, divine surprise : il s'agit de Ted Salis, Man-THing, création de Steve Gerber et Gray Morrow, apparu dans les comics un an avant le Loup-Garou de la Nuit (en 1971 donc). Pour les connaisseurs, Salis est un savant associé au sérum du super-soldat, qui transforma Steve Rogers en Captain America, et qui chercha à le reproduire, avant d'être trahi par sa compagne, une espionne à la solde de l'A.I.M.. Il s'injecta le dernier échantillon de sa potion et se transforma en l'Homme-Chose.

Le charisme de la créature, inquiétante et sympathique à la fois, est idéalement traduit à l'image et forme l'autre grande attraction de ce programme - à tel point que depuis Vendredi, de nombreux spectateurs manifestent sur les réseaux sociaux pour qu'il réapparaisse dans de futurs projets.

Giacchino a réservé pour la fin l'intervention du Loup-Garou pour une longue séquence magistralement mise en scène. Le réalisateur n'hésite pas à faire couler le sang, de manière graphique mais pas complaisante, ce qui est étonnant pour une production Disney +.

Le casting est une réussite également. On saluera l'excellente idée d'avoir recruté Gael Garcia Bernal pour le rôle principal car le comédien s'est visiblement beaucoup amusé à composer ce faux chasseur de monstres fébrile et ironique, qui redoute sa propre sauvagerie. Sa complicité avec Laura Donnelly, qui campe Elsa Bloodstone (un choix moins évident quand on sait que dans les comics il s'agit d'une grande rousse forte en gueule) avec brio, et ses échanges avec Casey Jones, qui se cache sous le costume de Man-Thing, est savoureuse. Quant Harriet Sanson, elle est totalement déchaînée dans le rôle de Verussa.

Même si le MCU vous a déçu durant sa Phase IV et plus globalement si vous n'êtes pas client de cet univers, Werewolf by Night a toutes les chances de vous plaire car il est comme un satellite, un électron libre. Est-ce le poisson pilote pour de futures productions aussi barrées ? Une alternative aux blockbusters en salles ou les séries plus formatées sur Disney + ? L'avenir le dira. Mais quoiqu'il arrive, ça restera l'expérience la plus audacieuse de Kevin Feige. 

dimanche 8 octobre 2017

UN CIEL RADIEUX, de Nicolas Boukhrief


Une fois n'est pas coutume, je vais vous parler d'un téléfilm qui est l'adaptation d'un manga. Or les mangas me tombent des mains et ma consommation de téléfilms est plus que réduite. Alors que reste-t-il pour motiver à regarder Un Ciel radieux diffusé Vendredi dernier sur Arte ?


L'essentiel, sûrement : l'histoire. Et l'attrait du défi que s'est lancé le réalisateur Nicolas Boukhrief, dont c'est la première production pour le petit écran.

 Léo (Léo Legrand)

Léo est un jeune homme qui réfléchit aux études universitaires qu'il va entreprendre. Mais un soir, il se dispute avec sa copine, Emma, lors d'une virée en moto et la débarque en pleine course. Il roule durant encore quelques mètres puis s'arrête, visiblement tourmenté par son attitude. Alors qu'il choisit de faire demi-tour, il est percuté par un automobiliste. Conduit à l'hôpital, il plonge dans le coma alors que l'homme responsable de l'accident meurt au bloc opératoire.

Vincent (Dimitri Storoge)

Lorsqu'il reprend connaissance, Léo comprend tout de suite que quelque chose ne tourne pas rond : déjà, pourquoi le personnel soignant et ce couple de visiteurs l'appellent-ils par ce prénom alors qu'il affirme s'appeler Vincent ? Et d'où lui viennent, par flashes, ces images de l'accident depuis l'intérieur de la voiture et non de la moto ? Il tait pourtant ce qui s'impose comme une extravagante évidence pour lui : l'âme de Vincent occupe le corps de Léo, dont l'esprit est encore en sommeil.

Emma et Léo (Armande Boulanger et Léo Legrand)

Léo/Vincent compose comme il peut avec ses parents, son ex-petite amie, qui tous remarquent pourtant qu'il a changé mais mettent cela sur le compte du traumatisme. Profitant de ses moments de liberté, il s'inquiète pour sa veuve et sa petite fille qu'il aimait et entretenait financièrement. Et il découvre en les épiant que la compagnie d'assurances pour laquelle il travaillait veut acheter leur silence car sa mort est considéré par Sandrine, sa femme, comme un suicide consécutif à un burn-out pour lequel elle entend recevoir des indemnités en attaquant l'employeur en justice.

Sandrine et Vincent (Marie Kremer et Dimitri Storoge)

L'esprit de Léo revient à la surface et accepte physiquement d'aider l'âme de Vincent, qui lui apparaît brièvement sous une forme spectrale désormais. Se confessant sur son état à Emma, il monte un dossier accablant contre la compagnie d'assurances afin que Sandrine bénéficie d'une indemnisation. Vincent demande alors à Léo une dernière faveur en lui permettant de faire ses adieux à sa femme.

Sandrine, sa fille et Léo

Léo le lui permettra à l'occasion d'une journée à la plage où Sandrine, bouleversée, comprendra cette étonnante situation.

Il y avait tout dans ce projet pour que le résultat soit une catastrophe : traiter de la mort, de la renaissance dans la peau d'un autre, via un jeune homme qu'on devine progressivement avoir été un petit merdeux et un père de famille marié dépressif, l'inscription du récit dans le genre fantastique, l'action de la bande dessinée originale transposée du Japon en France... Autant de pièges à éviter avec, en plus (ou en moins) un budget réduit (puisque tourné pour la télé, et Arte en particulier qui ne bénéficie pas des moyens d'une grosse chaîne). Nicolas Boukhrief n'a pourtant pas hésité à se lancer dans cette entreprise : au contraire, tout cela le galvanisait, adoubé qui plus est part l'auteur Jiro Taniguchi, mort en Février dernier.

Alors, certes, tout n'est pas parfait au final : par exemple, le premier acte - la convalescence de Léo, sa prise de conscience d'être "occupé" par l'âme de Vincent - traîne un peu trop, et le troisième - avec la dénonciation et la constitution d'un dossier sur le burn-out de Vincent par Léo et Emma - arrive à la fois tardivement et prend trop de place (l'histoire n'avait pas besoin d'être ainsi lestée d'un sujet de société, même si Taniguchi, selon Boukhrief, aurait glissé cela en étant content que le réalisateur le remarque dans sa BD).

Mais il n'empêche, on ne voit pas ça tous les jours. Traiter de la réincarnation et questionner philosophiquement les notions de deuil et de disparition, ce n'est pas banal dans un paysage télé envahi par des polars souvent affligeants (même s'il existe des pépites occasionnelles, comme Les Petits Meurtres d'Agatha Christie) et pléthore de comédies imbuvables (aussi fades que pas drôles, formatés par les chaînes comme les films de cinéma conçus pour une diffusion en prime time, à l'adresse d'un public familial qu'il ne faut pas choquer).

Boukhrief fait baigner son récit dans une ambiance très prenante sans souligner ses effets : il a réduit drastiquement et volontairement les apparitions du fantôme de Vincent (pour ne pas courir le risque que ce soit interprété comiquement), et a soigné l'esthétisme de l'ensemble (une photo qui progresse de tons froids à plus lumineux, jusqu'à ce plan final sur un ciel effectivement radieux, correspondant à la paix retrouvée des protagonistes). La mise en scène est à la fois sobre et abonde en cadrages étudiés pour créer un déséquilibre dans l'irréel sans verser jamais dans l'outrance. On est désarçonné par l'énormité de la situation mais on l'accepte car elle nous est présentés de façon directe, presque indiscutable.

Enfin, le cinéaste a su trouver des comédiens parfaits pour incarner cette intrigue si spéciale : Le duo que forme Dimitri Storoge, tout en tension fragile, et Léo Legrand (qui, par ailleurs, avait déjà joué, il y a huit ans dans une autre adaptation de Taniguchi, Quartier lointain), hanté et pugnace, aboutit à des moments formidablement troublants. Vers la fin, on regrette même que, plutôt que d'avoir creusé la question du harcèlement professionnel, le scénario n'ait pas préféré sonder l'histoire d'amour impossible entre Sandrine et Léo, dont on ne sait pas s'il la réconforte au nom de Vincent ou parce qu'il la désire (et Marie Kremer joue d'ailleurs superbement cette ambiguïté, femme seule et débordée par ses sentiments).

Pas parfait donc, mais sacrément troublant.