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mercredi 13 mars 2024

FABLES #162 (Bill Willingham / Mark Buckingham)


Où l'on dit adieu à la Forêt Noire et aux Fables...


Oui, c'est sans doute le résumé d'un épisode le plus court que j'ai jamais fait, mais je ne vais pas spoiler (même si les planches d'illustration vous fourniront quelques indices sur le sort de certains personnages). Ce qu'il faut retenir, c'est que c'est la fin d'une aventure éditoriale de 22 ans.
 

Car, oui, il serait tout à fait incroyable qu'on lise un jour de nouveaux épisodes de Fables, à moins que DC ne relance la série avec un nouvel auteur, ce qui semble tout aussi improbable. Bill Willingham ne travaillera plus jamais pour DC avec lequel il s'est définitivement fâché durant la publication de ces derniers épisodes (j'ai évoqué ce psychodrame grotesque dans une précédente critique, je ne vais pas revenir dessus). 
 

Tout ça fait que le lecteur, a fortiori le fan de longue date, de Fables voit sa série se terminer d'une bien curieuse manière et cela, il ne peut en faire abstraction, en tout cas pas complètement en ce qui me concerne. La parution de ces douze derniers épisodes, que nul n'attendait au demeurant, a été chaotique, avec de nombreux retards (dus à l'engagement de Mark Buckingham sur un autre titre, Marvelman, chez Marvel), ce qui a encore compliqué les choses.


Mais bon, les délais, tout ça, ce n'est pas grave en soi. Certains lecteurs poussent des cris d'orfraie en râlant sur la lenteur des artistes et c'est vrai que, dans ces cas-là, même si ce n'est pas une réplique satisfaisante, j'ai envie de leur répondre : "faîtes-en autant, livrez vingt pages chaque mois et si vous y arrivez, on en reparle". Parfois aussi, mais bizarrement, ça, on le mentionne moins souvent pou alors on le pardonne plus facilement, il arrive aussi que les retards soient le fait de scénaristes peu disciplinés ou qui écrivent trop de séries à la fois. 

Revenons à Fables, je m'égare. et posons-nous la bonne, la vraie question : la fin de la série est-elle réussie ?

Je vais répondre comme un normand, que je ne suis pourtant pas : oui et non.

Oui, parce que Willingham a résisté à sa vilaine manie (qu'il partage avec Brian K. Vaughan) de sacrifier quelques personnages chers au coeur des fans juste pour le plaisir cruel de prouver que personne n'est à l'abri (encore moins quand il est furax après son éditeur). Et il a également résisté (là aussi comme BKV) à nous asséner une de ses opinions politiques discutables et exagérément simplistes pour prouver que Fables est une savante métaphore de son cru sur les réalités du moment (on sait que l'auteur a longtemps défendu l'idée que Fables était sa vision du conflit israélo-palestinien et que Israël pouvait faire ce qu'il voulait pour se défendre - une logique manichéenne qui s'accommode mal de la réalité bien plus complexe, surtout à la lumière des événements du 7 Octobre dernier. Je dis ça et pourtant je suis pro-Israël (pas pro-Nethanyaou !) dans cette situation parce que je n'oublie pas les atrocités commises par le Hamas, ses appels répétés à un cessez-le-feu que ces terroristes ne respectent jamais et la complaisance d'un partie de civils gazaouis quand ces salopards exhibaient leurs otages après les attentats.

Mais non, parce que, bien que Willingham ait affirmé avoir écrit l'intégralité de son script avant la réalisation des planches de Buckingham, le dénouement de sa saga est d'une rare faiblesse. D'ailleurs, la toute dernière page de cet ultime épisode est mal découpée, sans aucune émotion, comme si vraiment le scénariste en avait marre et même pire, qu'il expédiait des subplots avec une désinvolture assez insultante.

C'est vraiment dommage parce qu'avec un arc en douze épisodes, il aurait dû soigner tout ça, quel que soit son état d'esprit alors. Déjà, le retour de Fables, après 150 épisodes, m'avait surpris, mais tout à ma joie de retrouver cet univers pour un nouveau round, je ne m'étais pas laissé aller à des hésitations oiseuses. Et puis l'intrigue démarrait bien, établissant de nouveaux personnages, en présentant d'autres dans des rôles initialement imaginés bien avant (comme Peter Pan dans le rôle du méchant), renouant avec des protagonistes emblématiques (Bigby Wolf, Blanche Neige, Cendrillon).

Mais c'est vrai que DC s'y est mal pris : l'éditeur savait que Mark Buckingham dessinait déjà Marvelman et ne pourrait donc pas livrer tous les douze épisodes en temps et en heures. Au lieu, comme c'est souvent le cas pour les mini-séries du DC Black Label, d'interrompre la publication à mi-chemin, le temps pour l'artiste de souffler (ou dans le cas présent, de travailler sur son autre projet), DC s'est entêté à sortir les épisodes avec du retard, mais sans break. Du coup, le lecteur voyait dans les sollicitations de numéros prévus pour sortir tel mois puis être repoussé souvent sine die. Le rythme de lecture s'en est trouvé complètement cassé et il fallait souvent relire le dernier épisode paru pour se remettre dans le bain.

Quand tout ça sera réédité en recueil, il sera alors temps pour relire l'intégralité de l'arc The Black Forest et l'apprécier différemment, mieux. Mais je doute que ça rattrape cette fin ratée, d'où toute émotion est absente, qui semble avoir été écrite par un auteur n'en ayant plus rien à faire ou alors prévoyant peut-être un nouvel arc après celui-ci (mais qui ne verra jamais le jour). C'est vraiment dommage.

Mon conseil : si vous ne vous sentez pas de replonger dans Fables pour ces douze derniers numéros, ne vous forcez surtout pas. Ils n'ajoutent rien de fondamental à la série (ils n'enlèvent rien non plus à ses nombreuses qualités). Mais si vous ne voulez pas rater cette extension ultime, ne vous privez tout en sachant que vous serez certainement très frustré et sans doute déçu.
   
La variant cover de Mark Buckingham.

vendredi 12 janvier 2024

BIRDS OF PREY #5 (Kelly Thompson/Arist Deyn) / FABLES #161 (Bill Willingham/Mark Buckingham)

Retour de lecture sur deux séries DC qui sont sur le point de conclure, pour l'une son premier arc, pour l'autre son histoire éditoriale.



Les Birds of Prey sont confrontés, en particulier Black Canary à Magaera, la créature tapie sur l'île de Themyscera en quête d'un hôte humain. Dans le ventre de la bête va se jouer le destin de Sin Lance...


Cet épisode a été, c'est le moins qu'on puisse dire, fraîchement accueilli par les fans de la série récemment relancée. Non pas tant pour ce qu'il raconte que par la manière dont il le raconte, en particulier graphiquement. Car, oui, autant prévenir tout de suite, ce n'est pas Leonardo Romero (qui signe quand même la couverture) qui le dessine mais Arist Deyn et son style n'est visiblement pas fait pour tout le monde.
 

J'ai découvert Arist Deyn il y a déjà quelque temps sur Tumblr avec des fan art, représentant notamment Wonder Woman. Mais je l'ai ensuite perdu de vue et c'est donc ici que je le retrouve. Si j'en crois Kelly Thompson, la scénariste, il ne s'agit pas d'un fill-in mais bien d'un choix artistique (même s'il aura permis à Romero de souffler). D'après elle, il fallait une rupture visuelle pour coller au propos et surtout à l'environnement de cet épisode qui se déroule majoritairement du point de vue de Magaera.
 

On a appris auparavant que cette créature tapie sur Themyscera cherchait un hôte humain pour s'incarner dans notre monde et certaines amazones avaient ainsi enlevé Sin Lance, la soeur adoptive de Dina Lance/Black Canary, à cette fin. Thompson montre de manière efficace comment Megaera séduit Sin et tente de raisonner Black Canary tout en n'éludant pas la partie la plus inquiétante.

Et c'est là qu'intervient Arist Deyn qui s'emploie avec talent à donner corps et chair à cette créature étrange et flippante. Là où le dispositif atteint ses limites, c'est que, contrairement à ce qu'affirme Thompson, tout n'est pas raconté du point de vue de Megaera et donc, sans doute, aurait-il été préférable, pour les fans les plus tolérants et ceux qui le sont moins (voire pas du tout), que Romero dessine quand même les pages dont l'action se situe à l'extérieur de la bête tandis que Deyn aurait fait le reste. Moi, j'aime bien ce que fait Deyn tout en comprenant qu'on puisse ne pas partager mon ressenti. Mais en aucun cas cela ne justifie les commentaires désobligeants émis à son encontre.

En tout cas, c'est un pari osé, tout en exploitant des figures récurrentes chez Thompson. Et cela augure d'une fin d'arc (le mois prochain) attirante.


Peter Pan n'est pas mort, dévoré par Bigby Wolf. Herne le défie avant que la fée Clochette, liée à Pan par un sort, ne vienne le défendre contre le dieu de la forêt noire. Mais Blanche Neige et sa meute et avant eux Greenjack sont aussi sur le point de croiser le fer avec Pan...


Après le psychodrame ayant entouré la sortie du précédent numéro, et qui est surtout venu confirmer qu'avec la fin de cette histoire, c'en sera bel et bien terminé de Fables, on apprécie cet épisode avec un goût amer. Bill Willingham a beau l'avoir écrit depuis deux ans, c'est comme s'il avait de toute façon prévu de couper les ponts, et pas seulement avec DC.


Le scénariste n'a jamais fait dans le sentimentalisme avec Fables, n'hésitant pas à tuer des personnages chers au coeur des fans, et ne reculant pas devant une certaine cruauté au moment de les faire tomber. On se souvient de ce qui est arrivé à Boy Blue par exemple et sa longue agonie. Fables #161 est un nouvel exemple de la plume impitoyable de Willingham. Mais est-ce que cela n'est pas un peu gratuit ?


En ce qui me concerne, et sans présager de ce que dévoilera la fin de Fables (prévue pour le mois prochain, même si je reste prudent compte tenu des retards récurrents), je trouve que le scénariste y va un peu trop de bon coeur dans le gore et le sadisme. Certes, c'est pour partie justifié par le caractère des adversaires et du méchant de l'histoire, un Peter Pan en mode barjo (et qui ainsi justifie que Willingham voulait en faire le méchant du premier cycle de Fables à la place de Gepetto). Mais disons aussi qu'il y a la manière et de ce côté-là, un épisode comme ça se révèle un brin pénible à supporter tant l'auteur semble se réjouir de casser ses jouets sans se soucier de l'affection que le lecteur porte aux héros.

Mark Buckingham a l'honnêteté de ne pas se défiler devant le spectacle sinistre qu'il doit mettre en images. Ses planches sont épiques, violentes, sanglantes, désespérées. Son découpage très simple, avec très peu de cases par page, renforce cette impression que chaque coup porté est définitif et que rien ne saurait contredire ce qui se passe.

Autant dire qu'entre ceux qui se sont plaints d'Arist Deyn sur Birds of Prey comme si c'était un scandale et ceux qui n'ont pas du lire cet épisode de Fables, les vrais raisons de faire grise mine sont vite trouvées pour moi. Dommage : j'espérai quelque chose de moins lugubre pour la presque fin de Fables - même si, en procédant de la sorte, Willingham est somme toute malin : personne ne le regrettera.

jeudi 26 octobre 2023

FABLES #160, de Bill Willingham et Mark Buckingham

 

Hé bien, il se sera fait attendre ce dixième chapitre de The Black Forest ! C'est que, depuis Juin dernier, un véritable drama s'est noué autour de Fables et de son scénariste Bill Willingham. Tant et si bien qu'on pouvait légitimement se demander si DC allait finir la publication de cet arc... Mais heureusement, il est là et il est très bien.


Ghost éloigne la féé Clochette pour l'empêcher de continuer son massacre dans la forêt noire. Peter Pan tue Jack in the Green avant d'être férocement attaqué par Bigby qui veut protéger sa meute. Mais Clochette réussit à trouver la maison de Blanche Neige en espérant y attirer le grand méchant loup et sauver son maître...


Revenons si vous le voulez bien sur ce qu'il est convenu d'appeler l'affaire Bill Willingham et qui a donné des sueurs froides à tous ceux qui attendaient la parution de Fables #160. Ce n'est pas un mystère que Willingham est, disons, un bonhomme avec son petit caractère et des opinions tranchés. Il l'a encore prouvé ces derniers mois.


Comment ? Pour résumer, le scénariste, connu pour ses positions conservatrices et politiques plutôt controversées, a mal pris que des lecteurs lui reprochent les retards dans les sorties des épisodes de Fables. Il a alors expliqué sur les réseaux sociaux que tout ça ne saurait être sa faute, ayant terminé la rédaction des scripts il y a déjà deux ans et les ayant remis à DC et Mark Buckingham.
 

Après ces déclarations, tout est parti franchement en sucette : Willingham s'est répandu sur ses relations difficiles avec DC. Rappelons que, à l'origine, Fables était publié sous le label Vertigo, qui abritait les créations indépendantes de DC, dont les droits appartenaient aux auteurs. Mais Vertigo n'existe plus et le retour de Fables s'est fait sous le DC Black Label.

Karen Berger et ses editors du temps de Vertigo étaient réputés pour la qualité des rapports entretenus avec les créateurs, et quand Berger a quitté DC, son départ a été unanimement salué par tous ceux qui avaient collaboré avec elle. Willingham compris.

Il semble qu'aujourd'hui le scénariste n'ait pas d'interlocuteur aussi privilégié chez DC et il l'a fait bruyamment savoir en commentant les retards de Fables. Mark Buckingham étant par ailleurs occupé à dessiner Miracleman, longtemps différé, chez Marvel, il a dû jongler le moment venu entre les deux séries, ce qui explique les délais entre chaque épisode. C'est ce qu'on appelle un concours de circonstances malheureux. Mais pour Willingham, ce fut surtout l'occasion de régler ses comptes.

S'estimant maltraité par DC, sans doute parce que l'éditeur ne communique plus aussi étroitement avec lui qu'à l'époque de Vertigo et n'a pas communiqué sur les retards de Fables, Willingham a totalement vrillé en affirmant qu'il était le seul propriétaire de Fables et que, donc, il pouvait faire de qu'il voulait. Donc : il allait rendre la série libre de droit et autoriser qui voudrait à l'exploiter comme toute oeuvre tombée dans le domaine public.

Pour cela, il suffisait, selon lui, de reconnaître que les héros de Fables étaient déjà tous libres de droit et donc que DC ne pouvait pas prétendre les exploiter unilatéralement. Un coup de bluff en vérité assez puérile puisque, évidemment, DC et Willingham sont liés par un contrat et que le scénariste ne peut pas décider sur un coup de tête de le rompre en offrant sa série et ses personnages à qui il le souhaite. Comme il ne souhaitait pas s'engager dans une bataille judiciaire (perdue d'avance contre l'armée d'avocats de DC et aussi parce que Willingham n'a pas les moyens pour ça), le scénariste défiait son éditeur publiquement. Un communiqué de DC plus tard pour clarifier les termes du contrat et depuis on n'a plus entendu parler de Willingham : comme il l'expliquait au tout début, il a terminé l'écriture de cette histoire il y a deux ans, il en a fini avec Fables et DC.

Cette tempête dans un verre d'eau avec un pari grotesque à la clé fait un peu pitié quand même. Pour Willingham, d'abord, qui risque bien d'y laisser quand même des plumes car qui, après cet épisode, se risquera à collaborer avec lui. Et pour DC qui, pour le coup, même avec la loi pour lui, a semblé traiter l'affaire de manière autoritaire, ne s'exprimant que par communiqué, sans chercher à négocier avec l'auteur. Enfin pour Mark Buckingham qui ne méritait vraiment pas de se trouver au milieu de tout ça.

Le lecteur, lui, a quand même eu droit à son épisode. Il en reste deux à sortir et comme il me semble que Buckingham a achevé Miracleman, on peut espérer que la publication soit plus apaisée et régulière. Mais même si ce n'est pas le cas, on attendra tranquillement et, une fois la fin arrivée, on regrettera surtout que Fables se soit achevée ainsi. Déjà qu'on pouvait avoir des doutes sur ce retour tardif, alors dans ces conditions, c'est triste.

D'autant plus triste que l'épisode en question est bon, très bon même. Willingham lâche les chevaux en vue de la fin. Les lignes narratives convergent vers un dénouement terrible entre Peter Pan et Clochette qui font couler le sang, Bigby qui défend les siens, et Cendrillon qui magouille toujours (même si elle semble être allée trop loin et être évincée). Il y a toujours eu de la brutalité, de la violence dans Fables, des morts cruelles, et ça m'étonnerait que Willingham qui est donc tout sauf un sentimental nous épargne de ce côté-là.

Visuellement, Buckingham produit un excellent travail comme d'habitude. Jamais, au cours de cet ultime arc, on n'a senti que le dessinateur était las ou épuisé par deux séries simultanées. Le combat à mort entre Peter Pan et Bigby témoigne de la vitalité intacte de Buckingham pour mettre en scène un duel âpre et spectaculaire. Et on reste toujours ébloui par la beauté sauvage de Bigby quand il prend l'apparence du grand méchant loup (souvenons-nous qu'au tout début de Fables, quand Willingham souhaitait que deux dessinateurs se relaient sur la série, il avait demandé à Buckingham quel arc il souhaitait dessiner et l'artiste avait choisi celui d'Animal Farm car il préférait dessiner les animaux. Hé bien, son talent éclate, intact, après toutes ce temps).

Pour ma part, quand tout sera bouclé, je ne garderai que les bons moments de Fables, loin des prises de positions de Willingham, loin des querelles éditoriales. Tout sera emporté par le vent et il ne demeurera qu'une grande série.
  
Variant cover par Mark Buckingham

vendredi 30 juin 2023

FABLES #159, de Bill Willingham et Mark Buckingham


On entre dans le dernier tiers de cet ultime arc de Fables. Bill Willingham poursuit ses histoires à un rythme tranquille, comme toujours visiblement sûr de ses effets - il peut se le permettre après tant de passer à animer cet univers. Même sentiment du côté du dessin de Mark Buckingham, l'artiste qui n'a jamais l'air de se forcer et qui pourtant rend toujours une copie impeccable, réglée comme du papier à musique. 


Qui de Bigby, GreenJack, le père de Herne ancien dieu de la Forêt Noire vengera les animaux massacrés trouvés par Sam ? Que cherche exactement la fée Clochette avec Cendrillon en lui livrant plusieurs coffres renfermant les pires horreurs des royaumes ? Et Peter Pan va-t-il vraiment réussir à décimer la meute ?


Beaucoup de questions, toutes angoissantes. Bill Willingham a un avantage sur beaucoup d'autres scénaristes : il n'a pas besoin de prétendre avoir de grandes ambitions, il a déjà une oeuvre derrière lui et il s'agit de Fables. Quand on a atteint ce cap vertigineux de 159 épisodes sur un titre, on a son affaire bien en mains et on peut se permettre d'avancer à son rythme, sûr de soi.


C'est cette assurance qui transpire de cet épisode. Fables a du retard, les épisodes ne sortent plus à l'heure, et il n'est même pas garanti que cette dernière histoire reste dans les mémoires, ni même que la série en ait eu vraiment besoin. Mais Willingham n'est pas revenu sur Fables pour prouver quoi que ce soit.


Il avait une histoire à raconter, c'est ce qu'il fait. Et il le fait bien, éprouvant suffisamment le lecteur pour capter son intérêt, le faire douter de ses plans d'auteur, le faisant craindre pour ses personnages chéris. Car ce 159ème épisode fait monter la pression et indique des dangers multiples rôdent.

Sam a découvert plusieurs animaux de la Forêt Noire massacrée. Il conjure Bigby, GreenJack et le Dieu du lieu (qui vient tout juste de recouvrer la liberté mais représente une entité surpuissante) de trouver le coupable de cette abomination. Problème : chacun estime être le gardien de ce territoire. Pour les départager, une solution simple s'impose : le premier qui trouvera le coupable sera le vrai chef.

Willingham développe deux subplots parallèles : d'une part, la fée Clochette, sous une forme inattendue, a attiré Cendrillon et des forces du Pentagone vers de mystérieux coffres et les prévient qu'ils renferment des atrocités, dont qu'il vaut mieux les mettre à l'abri plutôt que s'aventurer à les ouvrir. Pourquoi fait-elle ça ? Mystère. Mais ça a l'air d'un test car qui pourrait résister à la tentation de vérifier cet avertissement ? Et c'est pour cela que Cendrillon retourne à Fabletown pour la première fois depuis sa résurrection avec le projet d'y trouver de la documentation.

D'autre part, la même fée Clochette, sous son aspect plus familier, découvre Peter Pan dans un sale état après son affrontement contre la meute des enfants de Blanche Neige et Bigby. C'est une humiliation qu'il entend bien corriger et pour cela il commande à la fée d'exterminer la meute et tous ceux qui lui sont proches. Là, Willingham en profite pour caractériser plus précisément la relation entre Clochette et Peter : ce ne sont pas des amis, ni même des alliés. Pan tient Clochette et lui impose ses ordres. Elle part les exécuter sans pitié, mais visiblement à contrecoeur. A la fin de l'épisode, on peut déjà compter une victime...

Vous l'aurez compris, le temps s'assombrit grandement sur la série, alors qu'elle entre dans son dernier tiers. Il reste des zones à explorer, des énigmes à résoudre et on peut s'étonner que Willingham ouvre de nouvelles sous-intrigues (comme avec les coffres livrés à Cendrillon). Mais comme je le disais plus haut, le scénariste affiche la tranquillité des auteurs qui savent où ils vont et disposent les éléments de leur récit en toute connaissance.

Par ailleurs, la mort guette : il apparaît de plus en plus évident que Willingham va nous infliger des pertes terribles dans la vengeance entreprise par Peter Pan. La couverture de l'épisode suggère un affrontement dantesque entre Peter Pan et Bigby, donc on peut penser que sa progéniture ou sa femme puissent tomber sous les assauts de Clochette. A moins qu'il ne s'agisse d'une fausse piste, mais je ne veux pas être trop optimiste, le scénariste nous a maintes fois prouvés par le passé qu'il n'hésitait pas à éliminer des personnages populaires de sa série.

Visuellement, le travail de Mark Buckingham est toujours irréprochable. J'ai toujours apprécié cet artiste mésestimé selon moi, parce que beaucoup le préféraient quand il était encreur (de Chris Bachalo sur Death par exemple). Aussi sans doute parce que, à première vue, il n'est pas un narrateur tape-à-l'oeil.

Pourtant, Buckingham est tout sauf un dessinateur de seconde main. D'abord parce que sa production sur Fables parle pour lui. Comme son scénariste, il a aligné un nombre considérable de pages, avec une rigueur jamais démentie. Ensuite parce que si Fables est un vrai page-turner, la série le doit à cet artiste en grande partie.

Son découpage imprime au récit un rythme imparable : chaque fois, très peu de cases (une moyenne de quatre vignettes par planche), mais chacune bien remplie, bien composée, allant à l'essentiel. Les personnages, il les a en main depuis des lustres et si son trait n'a plus la même élégance qu'au début, on ne peut lui nier une force étonnante pour créer encore des figures majestueuses (comme celle du dieu de la forêt) et mémorables. Tout ça n'a l'air de rien, mais c'est justement parce que le lecteur n'a pas d'effort à fournir que c'est très fort : pour arriver à rendre tout ça si fluide, si constant, il faut une technique solide et un véritable regard.

Rendez-vous le 15 Août pour la suite. Moi, j'y serai en tout cas.
  

La variant cover de Mark Buckingham

dimanche 4 juin 2023

FANTASTIC FOUR OMNIBUS PAR MARK WAID & MIKE WIERINGO


Comme je l'avais dit dans ma critique de Fantastic Four #7 (#700), j'ai acquis l'Omnibus Fantastic Four par Mark Waid et Mike Wieringo récemment publié par Panini Comics. L'occasion d'avoir l'intégralité de leur un en seul volume (de plus de 800 pages) pour un prix décent (je l'ai acheté d'occasion pour 65 E sur Amazon). Comme il serait fastidieux de résumer tous les épisodes et d'en faire la critique détaillée, je vais passer en revue les étapes importantes des différents arcs narratifs et tenter d'expliquer pourquoi ça reste une réussite exemplaire.

L'album démarre au #60. Mark Waid explique dans la préface de l'Omnibus qu'il a hésité à accepter le job car... Il n'était pas vraiment fan de Fantastic Four ! Mais quand l'editor Tom Brevoort lui a expliqué qu'il comptait lui associer Mike Wieringo au dessin, le scénariste s'est laissé convaincre car l'artiste était son ami. Il s'est donc plongé dans la relecture de la série et a dressé une note d'intention en commençant par définir les caractéristiques de la 1st Family de Marvel (hélas ! et c'est le seul faux pas de l'Omnibus de Panini, ce document ne figure pas au sommaire alors qu'il est dans le 1er tpb en vo).


Cet épisode 60 et le suivant sont des modèles du genre pour (ré)introduire les personnages au lecteur. Waid a compris que les 4F souffraient d'un déficit de notoriété comparés aux Avengers et aux X-Men et il transpose ce constat dans son récit. Reed Richards engage donc un publiciste pour améliorer l'image de l'équipe tandis que Sue, pour responsabiliser son frère Johnny, en fait le directeur financier. Mike Wieringo, avec le coloriste Paul Mounts, impose d'entrée de jeu un graphisme léger, lumineux, tout en rondeur, avec des personnages souriants. On est dans un feel-good comic-book, on s'y sent bien.
 

Passé ce démarrage, pourtant, les fans vont être déçus par le premier arc, Equation. Waid imagine un adversaire inédit qui n'est pas inintéressant dans la mesure où il confronte Reed Richards à la possibilité qu'une de ses inventions déraille. Mais effectivement, quelque chose manque dans cette histoire qui évoque les dérives autrefois vues chez Hank Pym avec Ultron sans atteindre la même intensité. Toutefois, tout n'est pas à jeter : Wieringo illustre ça de manière très dynamique, encore une fois Mounts fait des merveilles aux couleurs, et surtout malgré le défaut de charisme de la menace, on devine déjà que Waid ne va pas ménager ses héros qui souffre vraiment dans leur chair lors des combats.


L'insectoïde du Leviavers est aussi un arc mineur. Mais Waid développe sur deux épisodes un élément qu'il a introduit dès le #60. Mark Buckingham remplace Wieringo mais sa prestation est gâché par un encrage médiocre de Danny Miki et Allen Martinez qui ne lui convient pas. On pourrait penser à ce stade, après six mois de parution, que, finalement, ça ne part pas très bien, que les auteurs ont des difficultés à prendre leurs marques. Mais c'est un peu plus subtil que ça comme on va le voir dès l'épisode et l'arc suivant...


En effet, le 67ème épisode est le prologue à un arc en quatre parties qui va faire date en qui reste encore aujourd'hui un classique, de ces histoires qui restent dans les mémoires. L'Appel des ténèbres (Unthinkable en vo) montre le Docteur Fatalis comme on l'a rarement vu, réellement méchant et dangereux, échafaudant un plan diabolique et n'hésitant pas pour l'exécuter à se servir de sa propre filleule, Valeria Richards. 


Waid ne réinvente pas la roue : l'intrigue repose sur l'éternel duel entre les egos surdimensionnés de Reed Richards et Victor von Fatalis. Ce dernier, scientifique de génie comme Mr. Fantastic, a aussi étudié les arts occultes comme sa mère gitane avant lui et n'a eu de cesse de vouloir prouver au monde sa supériorité sur celui qui a causé l'accident qui l'a défiguré. 

Les fans ne goûteront guère au relooking extrême de Fatalis conçu par Wieringo qui fait pourtant tout à fait sens dans le cadre de cette histoire très noire. Le pauvre Franklin en sortira durablement traumatisé, Ben Grimm esquinté physiquement, et, idée cruellement géniale, Reed Richards défiguré à son tour. N'hésitons pas à le dire : cet arc est un chef d'oeuvre. 


Et il l'est parce que Waid à partir de là va opérer un virage à 180° dans sa vision de la série. Fini le feel-good, bienvenue en enfer. Le scénariste va explorer, longuement, les conséquences de cette aventure sur le groupe, alors qu'il est plutôt d'usage dans les comics super-héroïques de passer rapidement à autre chose, les super-héros étant dotés habituellement d'une faculté de résilience inouïe. Il faut noter en outre deux points : d'abord la série reprend sa numérotation historique (le dernier épisode de L'Appel des ténèbres est le n°500), et les deux épisodes suivants formant l'arc Retour de l'enfer sont mis en images par Casey Jones, qui s'acquitte d'une prestation très honorable à la suite de chapitres magistralement réalisés par Wieringo.


Lorsque je dis que Waid va exploiter sur la durée les répercussions de L'Appel des ténèbres, il faut me prendre au mot. Le scénariste se lance alors dans son histoire la plus controversée : en compagnie de Howard Porter au dessin, il imagine que Mr. Fantastic va vouloir restaurer la démocratie en Latvérie puisque Fatalis a été envoyé en enfer. 

Le problème, d'ordre moral, éthique, c'est que les méthodes de Reed Richards ne valent guère mieux que celles de son rival : face à un peuple qui n'a jamais rien connu d'autre que le joug tyrannique du souverain, lui et ses compagnons sont d'abord rejetés. On découvre un Reed Richards volontiers manipulateur et radical pour arriver à ses fins, ce qui créé de vives tensions avec Sue et surtout Ben mais aussi Johnny. 

La question centrale est de savoir si on peut faire le bien contre la volonté des opprimés, mais Waid interroge aussi le sens politique de cette démarche car les pays voisins convoitent la Latvérie et la crise prenant de l'ampleur, les Nations-Unies s'en mêlent. Nick Fury va alors tenter de raisonner les 4F et le dénouement se soldera par la mort de Ben Grimm.

C'est passionnant à lire, mais aussi pénible car les Fantastic Four sont montrés sous un jour des plus troubles. Et il faut supporter le graphisme de Porter, dont je n'ai jamais été fan.


Heureusement Wieringo revient (enfin !) après quand même huit mois d'absence. La Chose est donc morte et les Fantastiques sont au plus mal. L'opinion internationale s'est retournée contre eux, les inventions de Reed ont été réquisitionnées par le gouvernement américain, les finances sont au plus bas. Le groupe lui-même a explosé car ni Johnny ni Sue n'ont pardonné à Reed la mort de Ben. Pourtant Reed entreprend de ressusciter son ami et quand sa femme et son beau-frère l'apprennent, pas question de le laisser faire - ou en tout cas pas tout seul, sans surveillance cette fois. 

L'arc intitulé L'Au-delà est une merveille : visuellement déjà parce que retrouver Wieringo, au meilleur de sa forme après son long break, aboutit à des planches magnifiques, d'une inventivité débridée, d'une élégance imparable. Le trait de Wieringo, encré par le fidèle Karl Kesel (qui deviendra le scénariste suivant sur la série après la fin du run de Waid) et valorisé par les couleurs de Paul Mounts, rappelle quelle perte a été sa disparition prématurée en 2007. Il m'arrive souvent de me demander ce qu'il aurait encore pu produire, ce qu'il ferait aujourd'hui (même si on sait qu'il ambitionnait de s'exercer sur des héros plus adultes comme le Punisher ou, toujours avec Waid, de revenir chez DC pour une série Aquaman).

Waid ressuscite la Chose de la façon la plus poétique qui soit en orchestrant la rencontre des 4F avec Dieu qui a les traits de... Jack Kirby. Qui en profite pour effacer les cicatrices de Reed Richards et de donner à l'équipe un dessin avant de les renvoyer dans notre dimension. Magique tout simplement.


Mike Wieringo a faim et il enchaîne donc naturellement avec l'arc suivant en deux parties où Waid invite Spider-Man. La Torche Humaine, qui s'est toujours chamaillé avec le Tisseur, va lui demander conseil, entre deux affrontements avec Hydro-man, pour savoir comment gérer l'impopularité des Fantastic Four. C'est savoureux et Spidey prouvera une nouvelle fois à quel point pourquoi il est en somme le meilleur de tous, n'hésitant pas à offrir à Johnny Storm une occasion de briller en public à son détriment. On sort ainsi d'un long cycle où l'équipe a souffert dans sa chair et moralement face à Fatalis et aux choix discutables de Mr. Fantastic. C'est le retour du feel-good.


Et pour bien le souligner, ces deux épisodes, Côte d'impopularité, sont agrémentés d'une back-up story en deux parties située dans le passé et dessinée par rien moins que Paul Smith. C'est donc évidemment sublime, et le couple Reed-Sue est mis en avant dans une aventure où l'on fait la connaissance d'une ex-conquête de Mr. Fantastic.


Wieringo va reprendre du recul sur l'arc suivant, Famille je vous hais !, et c'est Paco Medina qui le remplace cette fois. On entre là dans des épisodes que je n'avais jamais lus et la première surprise vient du dessin justement car à cette époque, Medina avait un style très différent de celui qui est le sien aujourd'hui. L''influence de Humberto Ramos est manifeste, avec cette exagération des proportions, une expressivité poussée, et des courbes omniprésentes. L'intrigue en elle-même, par contre, est un bon cran en-dessous de ce que Waid a produit jusque-là, avec cette formation des Terrifics où le Sorcier, le Piégeur engage Hydro-man et Salamandra pour piéger les Fantastiques publiquement. On passe ? On passe.


Nous arrivons tranquillement à la fin de ce beau pavé puisque c'est déjà l'épisode 517 (sur 524). Et cette conclusion est le bouquet du feu d'artifices. Mike Wieringo ne fera plus faux bond et il va dessiner des épisodes extraordinaires, spectaculaires, avec des designs somptueux. Mark Waid, lui, nous embarque dans un saga en deux actes grandioses où Zius, un savant qui a secouru plusieurs habitants de planètes menacées par Galactus, veut que la Femme Invisible se sacrifie pour lui permettre de poursuivre sa mission.

Waid, on le devine, a l'intention de donner un coup de pied dans la fourmilière avec cette histoire king-size mais n'ira pas jusqu'au bout de son idée. Pourquoi ? Sans doute que le staff éditorial a jugé le projet trop radical et réfléchissait déjà à l'après. Ou alors le scénariste a simplement voulu tester le lectorat et s'est ravisé in extremis, préférant ranger tous ses jouets avant de passer la main. 

Mais quand même, quand il échange les pouvoirs de Sue et Johnny, on devine qu'il a voulu tenter quelque chose. Comme de donner à Sue un pouvoir plus spectaculaire et à faire de Johnny autre chose que l'éternel post-ado insouciant de la famille Sorm et des FF. Plus loin, Ben Grimm retrouvera son apparence humaine et Reed envisage sérieusement de sacrifier son pouvoir élastique pour devenir la nouvelle Chose, culpabilisant toujours de n'avoir jamais trouvé un moyen de guérir son ami. Si Waid était allé jusqu'au bout, la face de la série en aurait été profondément changé (même si Marvel aurait sans doute cherché à restaurer le statu quo ensuite).


Pas de run sur Fantastic Four sans Galactus. ET c'est donc logiquement que Waid convie le dévoreur de mondes pour achever son run. Ce qui ne l'empêche pas de surprendre en faisant de Johnny le nouvel héraut du géant. Puis de faire revenir Galen, l'individu qui est devenu Galactus à la suite du Big Bang. Le scénariste démontre que, quelle que soit sa forme, Galen/Galactus est et reste un être totalement déconnecté de notre conception de l'humanité, venu d'un temps si ancien que notre monde, nos vies, nos idées lui restent étrangers.

C'est une curieuse intrigue, sans beaucoup d'action, et qui peut frustrer, surtout pour fermer le ban d'un run aussi exceptionnel. Mais on peut l'interpréter différemment en considérant que Waid, depuis le début, a manifesté une intention constante de ne pas caresser le fan dans le sens du poil, de ne pas écrire la série de manière convenue. Et surtout d'être dans une réflexion character's driven, en concevant des arcs narratifs dont l'objectif était d'interroger les quatre membres de l'équipe, leur caractère, leur place dans le groupe, la notion même de famille. En préférant mettre en scène Galen plutôt que Galactus, Waid reste dans cette logique, à contre-courant, focus sur le personnage plutôt que sur une énième histoire grandiloquente avec le dévoreur de mondes.

Dans ce registre décalé, le dessin de Mike Wieringo est exemplaire, montrant avec justesse un individu déphasé mais qui donne à voir quelques aspects peu reluisants de l'Amérique, de New York, de la société, en même temps que la volonté obstinée des héros de mettre en avant ce qu'il y a de positif, de beau, de valable dans tout ça.


Le dernier épisode, daté de Mai 2005, est mouvementé, ludique et poignant à la fois, surtout en ce qui concerne Ben Grimm. Si on devait alors faire un bilan, on peut dire que des quatre, c'est peut-être Sue que Waid a le moins mis en avant, le moins exploré. Mais en même temps, elle apparaît, certes en retrait, mais aussi comme le pilier du groupe, la figure la plus intègre, la plus solide, et sans doute la plus puissante, la plus souple aussi. Reed compose avec une culpabilité constante qui menace de le faire dériver. Johnny est un gamin farceur mais brillant à l'occasion. Et Ben est ce grand frère, cet oncle, généreux, ronchon, mais attachant, droit, fidèle. Comme il est dit dans le premier épisode du run, les Fantastic Four ne sont pas des super-héros, même s'ils font leur part, ce sont des explorateurs, des "imaginautes", et plus que tout une famille (le fait qu'ils portent tous le même costume prouve d'ailleurs qu'ils forment une entité et non pas un ensemble disparate).

Mike Wieringo leur a apporté une forme de nouvelle jeunesse avec son style qu'on a souvent qualifié de "cartoony" : il admettait son admiration pour Walt Disney, les animateurs célèbres de l'âge d'or du studio (comme Wolfgang Reithermann), et l'influence de l'école franco-belge (on peut déceler des traces de Uderzo chez lui). Il y a un côté naïf, immédiatement accessible, joli dans son trait, qui peut attirer de jeunes lecteurs, mais aussi un soin pour créer des images détaillées, dans un découpage tonique, qui comblera des fans plus exigeants mais tolérant autre chose qu'un réalisme académique. En tout cas, parfaitement en phase avec la tonalité adoptée par Mark Waid, entre légèreté et gravité, amusement et tension, intimisme et spectacle.

'Ringo (comme il signait) retrouvera une dernière fois ces personnages pour une mini-série, écrite cete fois par Jeff Parker, L'Âge d'argent, avec Spider-Man en guest-star. Ce sera son dernier travail. Mark Waid, lui, renoncera définitivement à son projet Aquaman dont il rêvait avec son partenaire, et il attendra longtemps avant de trouver un partenaire avec lequel sa relation de travail sera si accomplie (Chris Samnee sur Daredevil, puis Black Widow, puis Captain America).

Mais ces 34 épisodes de cet Omnibus sont indispensables pour le fan de Fantastic Four, de Marvel, et surtout de comics. N'hésitez pas, si vous voulez vous offrir un de ces pavés : celui-ci vous comblera.

mercredi 5 avril 2023

FABLES #158, de Bill Willingham et Mark Buckingham


Depuis la mi-Janvier dernier, on n'avait plus lu de nouvel épisode de Fables, mais la série est de retour pour la huitième partie (sur douze) de la saga de la Forêt Noire. Ce qu'il y a de bien avec le scénario de Bill Willingham, c'est qu'on n'est jamais perdu, et c'est pareil avec le dessin de Mark Buckingham. Cette suite à Fables ne restera peut-être pas dans les annales, mais demeure agréable et facile à lire, avec en vue un dénouement qui se précise.


Peter Pan entreprend de conquérir la Forêt Noire et envoie la fée Clochette en éclaireur pour connaître les menaces qui rôdent. Gwen/GreenJack revient elle aussi dans la Forêt et cela signifie que son ennemi s'y trouve. Tandis que Connor Wolf est pourchassé par Pan, Bigby découvre plusieurs crimes parmi les animaux du coin et Herne entend bien châtier le coupable...


La fin approchant, il est opportun de s'interroger sur la pertinence du retour de Fables dix ans après que Bill Willingham avait affirmé en avoir fini avec cet univers et ces personnages. On peut, je crois, affirmer sans se tromper que cette addition ne rajoutera rien d'essentiel à la série, mais cependant ça aura été une chouette lecture.


Personne n'a forcé le scénariste à ajouter un arc narratif à sa série, s'il y est revenu, c'est pour le plaisir -et parce que, reconnaissons-le, depuis, il n'a pas été capable de produire une série aussi populaire. A côté des autres projets développés au sein du DC Black Label, Fables fait figure de relique d'un lointain passé, un vestige de l'ère Vertigo.


Si vous n'avez jamais lu Fables, cela reste acceptablement accessible, et en même temps, grâce à la collection Urban Nomad de Urban Comics, désormais, personne n'a d'excuse pour passer à côté puisque l'intégralité de la première série est réédité dans des albums consistants petit format moyennant moins de 10 Euros.

Evidemment, ayant été un lecteur de la première heure, je suis mal placé pour conseiller la lecture de la saga de la Forêt Noire, mais il me paraît assez facile de plonger dedans sans difficultés pour identifier les protagonistes et saisir les enjeux. En dehors de la famille Wolf (Bigby, Blanche Neige, leurs quatre enfants, et Cendrillon), tout le reste est nouveau.

Est-ce bon toutefois ? Comme je l'écris plus haut, cette nouvelle histoire qu'on n'attendait pas n'ajoute rien de crucial aux 150 premiers épisodes déjà publiés. On peut encore être surpris puisqu'il reste quatre épisodes à paraître et Willingham a prouvé par le passé qu'il n'était pas du genre à épargner des personnages chers au coeur des fans, mais je n'ai pas l'impression qu'on s'achemine vers une terminaison trop tragique.

En revanche, ce qu'il fait de Peter Pan est clairement une revanche sur les plans qu'il avait échafaudés au tout début de Fables, puisque, pour des raisons de droits sur le personnage imaginé par James Barrie, il n'avait pu en faire le vilain et s'était rabattu, très efficacement, sur Gepetto. Avec ce #158, Peter Pan se montre particulièrement antipathique et ses desseins sont sinistres à souhait.

Mais dans le même temps, alors que jusque-là, on avait du mal à voir où voulait en venir Willingham avec GreenJack et Herne, on découvre comment les rôles sont distribués. Je ne suis pas certain que cela méritait un récit en douze épisodes, mais c'est à la fin qu'on fera les comptes.

Et puis il y a Mark Buckingham. C'est sans doute sa "faute" si Fables a pris du retard puisque, en même temps, l'artiste travaille sur Miracleman : The Silver Age (écrit par Nail Gaiman), publié, après bien des reports, par Marvel (là aussi, l'éditeur du titre en vf, Panini Comics, a pensé aux retardataires puisqu'un premier Omnibus va paraître, avec les épisodes d'Alan Moore - peut-être l'occasion pour moi de vraiment m'y mettre car, oui, à ma grande honte, je n'ai jamais lu Miracleman).

Revenons à Buckingham : j'aime beaucoup ce dessinateur, vous ne me lirez jamais en train d'en dire du mal, et s'il n'avait pas été de la partie, je n'aurais certainement pas lu ce retour de Fables. Bien qu'il n'ait pas illustré la série à ses débuts (il n'a commencé qu'au second arc, et devait ensuite alterner avec Lan Medina, mais s'est imposé comme le titulaire à son poste), sa régularité et la qualité de son ouvrage font complètement partie du succès du titre.

Buckingham est un faux simple : quand on lit ses planches, ça va vite car le découpage est très basique, jamais plus de quatre cases par page. Mais il ne faut pas prendre ça pour de la facilité ou de la paresse car tout est détaillé, d'une remarquable fluidité aussi, avec un talent imparable pour caractériser les personnages (humains ou animaux), les animer (avec leurs pouvoirs), et les positionner dans des décors fouillés. C'est pour cela qu'on lui pardonne ses retards car on est sûr de la stabilité de son trait.

Rendez-vous dans un mois pour la suite, qui s'annonce pour le moins piquante.
 
Variant cover de Mark Buckingham

jeudi 19 janvier 2023

FABLES #157, de Bill Willingham et Mark Buckingham


Après une pause de deux mois (le précédent n° remontait à Octobre 2022), Fables revient pour la suite et fin de l'arc The Black Forest. Il reste six issues avant la fin et Bill Willingham a encore des surprises en réserve comme on peut le voir ce mois-ci. Mark Buckingham, bien occupé en ce moment, nous régale avec de superbes planches.



Winter est sauvée du monde de la tasse à thé où la retenait Yoruba, le vent du Sud. La famille de Bigby et Blanche Neige vit en paix dans la forêt noire tandis que Gwen Greenjack reçoit une offre qu'elle ne peut pas refuser de Cendrillon...


La série revient donc pour entamer la seconde partie de son arc en douze chapitres. La raison de cette pause est sans à chercher du côté de Mark Buckingham car le dessinateur est actuellement très occupé entre Fables et la publication, maintes fois repoussée, de Miracleman : The Silver Age (écrit par Neil Gaiman) par Marvel.


Mais relativisons : le break n'a duré que deux mois et on a à peine eu le temps de le remarquer, sans avoir eu celui d'oublier où l'histoire en était. Dans les six premiers épisodes, le scénario de Bill Willingham avait, entre autres, envoyé les enfants de Bigby Wolf et Blanche Neige dans des aventures séparées.


Ainsi Ambrose avait vaincu un démon et entrepris de fonder une université. Connor avait croisé la route d'un sinistre chevalier et sauvé le vieux Sam de son épée. Blossom a fait la connaissance du dieu de la forêt, Herne, dont elle est tombée amoureuse. Il restait à savoir ce qu'il était advenu de Winter, l'incarnation du vent du Nord...

Tombée dans une tasse de thé sur le dos d'une tortue, elle était prisonnière d'un royaume tenu par Yoruba, incarnation du vent du Sud, et privée de ses pouvoirs. Comme le montre la couverture variante de Mark Buckingham (ci-dessous), elle en sort enfin, emmenant avec elle Tak, son gardien.


C'est alors que Willingham nous surprend en effectuant un bond dans le temps de cinq ans. Les enfants ont grandi et s'ils vivent encore tous auprès de leurs parents, ils sont occupés. Ambrose veille à l'achèvement de la construction de son université avec le vieux Sam. Connor s'entraîne à devenir un chevalier digne de ce nom. Blossom et Herne vivent leur romance - même si Bigby refuse de reconnaître son presque gendre comme le dieu de la forêt (tout en ménageant sa susceptibilité pour faire plaisir à sa fille). Et Winter explique à Tak qu'elle consentira à le rendre à son royaume si Yoruba accepte qu'elle yn séjourne sans la priver de ses pouvoirs.

Il flotte dans ces pages, magnifiquement illustrées par Mark Buckingham (toujours adepte d'un découpage très classique, avec une moyenne de quatre cases et deux bandes, ce qui lui donne de l'espace pour des plans bien fournis mais une lecture fluide), une drôle d'ambiance appuyé par le texte en off. 

Willingham souligne que ce furent des temps heureux pour la famille Wolf, mais qu'ils ne vont pas durer. Une menace sourde plane et donc on ne va pas en rester là. Toutefois, impossible de savoir de quel côté va arriver le danger, voire le drame. Les pistes sont multiples : Herne va-t-il finir par s'agacer que Bigby ne le traite pas comme le dieu de la forêt ? Yoruba, le vent du Nord, va-t-elle se venger de Winter ? A priori Connor et Ambrose ne risquent rien, mais méfions-nous de l'eau qui dort.

Le saut dans le temps nous fait aussi changer de décor et on retrouve alors Gwen Greenjack... Dans la prison de Ryker's Island ! Elle y croupit depuis cinq ans et son arrestation alors qu'elle avait surgi dans le restaurant où était Peter Pan, l'ennemi qu'elle voulait éliminer sans le savoir. Pire : elle a été accusée d'avoir tué sauvagement des policiers, massacrés en vérité par le fée Clochette pour permettre à Pan de s'éclipser sans être interrogé.

Willingham réintroduit Cendrillon dans la boucle, elle qu'on avait laissé abordant des pontes de la sécurité nationale à qui elle offrait ses services pour gérer la situation relative à l'apparition des Fables dans la réalité new-yorkaise. Elle a pris du galon puisqu'on apprend qu'elle dirige désormais une unité spécialisée pour s'occuper des égarés des royaumes.

La seconde moitié de l'épisode consiste donc en un dialogue entre Cendrillon et Gwen dans une pièce de la prison. Willingham parvient à rendre la situation totalement compréhensible au lecteur, qui peut être désarçonné par l'ellipse, et en même temps à poser les enjeux que représente la présence de Gwen dans le monde réel.

Mark Buckingham met en scène ce long dialogue avec la même simplicité et tire parti au maximum de ce qui se joue là : il varie les valeurs de plan, les angles de vue, les éclairages, et pourtant, si on n'y prend pas garde, il a l'air de dessiner tout ça sans effort particulier. C'est tout l'art de ce narrateur de ne jamais être démonstratif ni ennuyeux. On tourne les pages, captivé, et cet échange passe comme une lettre à la poste. Magistral.

Est-ce la fin de l'arc de Gwen Greenjack ? Va-t-elle vraiment en rester là ? Elle revient de loin et sa détention semble avoir entamé son enthousiasme. Mais, quand bien même abandonnerait-elle sa traque qu'il lui reste à rentrer auprès du précédent Greenjack - et la laissera-t-il utiliser ce nom ? Ce qui paraît en revanche plus probable, c'est que Cendrillon enquête sur Peter Pan et le confronte, ce qui augure d'un face-à-face prometteur.

Bref, si vous croyiez que Fables était revenu juste pour raconter un arc tranquille, vous en êtes pour vos frais. Bill Willingham et Mark Buckingham ont encore des cartouches à tirer et ne vont pas ménager leurs héros. Que demander de mieux ?