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samedi 25 novembre 2023

POISON IVY, TOME 2 : NATURE HUMAINE, de G. Willow Wilson, Atagun Ilhan et Marcio Takara


Le premier tome de Poison Ivy avait été une excellente surprise. Restait à confirmer avec le deuxième, car entre temps la série limitée à six numéros était devenue une maxi en douze puis une ongoing. G. Willow Wilson a su trouver de quoi développer son projet et ce nouveau recueil se décompose en trois histoires, dessinées par Atagun Ilhan et Marcio Takara.


Ivy arrive dans la ville de Parson, Montana, où la société de fracturation hydraulique emploie beaucoup d'habitants. Pourtant ceux-ci sont conscients des ravages écologiques de cette exploitation et Ivy compte enquêter à ce sujet en se faisant embaucher par la patronne de FutureGas, Beatrice Crawley. Mais celle-ci la reconnaît et la piège.


Empoisonnée, Ivy ne doit son salut qu'à l'intervention de Janet, la secrétaire de Crawley, qu'elle a déjà rencontrée plus tôt lors de son voyage. Mais cette dernière est souffrante et doit subir une greffe du foie à Seattle et compte bien sur Ivy pour l'aider à son tour ensuite...


Ivy et Janet se sont établies à Seattle dans un cottage lorsqu'elles reçoivent la visite de Harley Quinn. Les retrouvailles entre les deux amantes aboutissent à une révélation pour chacune d'elles : Ivy comprend que comme une plante elle se régénère, Harley admet que Ivy doit poursuivre sa route sans elle encore un moment avant de regagner Gotham.
 

Janet convainc Ivy de l'accompagner à une retraite organisée par Gwendolyn Caltrope, prêtresse new age et femme d'affaires qui commercialise diverses potions. Après en avoir ingéré, Ivy et les adeptes s'abandonnent complètement à la débauche.


Ivy comprend que le breuvage a libéré une partie de ses pouvoirs grâce à un champignon contenue dans la boisson et grâce à cela elle peut contrôler les esprits des femmes présentes. Dans une sorte de transe collective, elles entreprennent d'empêcher des camions d'accéder à une raffinerie mais l'expérience dégénère pour Gwendolyn.


Devenue un monstre végétal, Gwendolyn s'attaque à Ivy qui contre-attaque et la tue. Une fois remise, Ivy concocte un antidote mais une des femmes refuse de le recevoir et s'en va. Janet et Ivy reprennent la route, direction : Gotham...

C'est un destin peu commun qu'a connu ce titre : lancé comme une mini-série en six chapitres, son succès critique et public lui a valu d'être rallongée de six numéros supplémentaires, et comme les lecteurs ont continué à le plébisciter, DC a décidé d'en faire une série illimitée.

Cette réussite est d'abord celle de la scénariste G. Willow Wilson qui a su trouver un angle original et riche de possibilités pour le personnage de Poison Ivy, qui n'avait jamais eu droit à sa propre série auparavant. Wilson, elle-même, revient de loin : si elle co-créé avec le dessinateur Adrian Alphona Kamala Kahn/Ms. Marvel, elle a ensuite connu beaucoup de difficultés pour rebondir, alternant projets en creator-owned (Invisible Kingdom, officiellement en stand-by, mais dont il est plus probable de penser qu'il n'aura pas de suite) et work for hire (une reprise ratée de Wonder Woman notamment).

Dans le premier tome, on suivait Poison Ivy après ce qu'elle avait traversé durant le crossover Fear State durant lequel elle avait donné naissance à un double surpuissant, Queen Ivy, avant de perdre une partie de ses pouvoirs. Désemparée, revancharde aussi, Pamela Isley quittait Harley Quinn et Gotham pour une expédition punitive à travers les Etats-Unis avec le projet d'éradiquer l'humanité qu'elle jugeait responsable de la dégradation de la planète.

Mais en cours de route, au gré de rencontres, Ivy se rendait compte que ce châtiment était trop extrême, qu'il y avait des gens méritant d'être épargnés, et après un combat à mort contre Jason Woodrue/l'Homme Floronique (à l'origine de ses pouvoirs), elle faisait marche arrière  en ne ciblant plus que les vrais pollueurs.

C'est ainsi qu'on la retrouve en ouvrant ce deuxième tome dans un arc en deux parties. Première surprise : celui-ci est dessiné par Atagun Ilhan.

L'intrigue est classique mais rondement menée, même si elle manque de subtilité. Ilhan n'est pas mauvais mais son dessin comporte quand même beaucoup de maladresses et il faut les couleurs de Arif Prianto pour conserver l'esthétisme si spécial du titre. Beatrice Crawley campe une méchante redoutable mais (apparemment) vite sacrifiée, comme si Wilson avait imaginé ce diptyque en urgence, en attendant de repasser aux choses sérieuses.

Et on n'a donc pas trop à attendre puisque, dès l'épisode 9, Marcio Takara revient au dessin et on a droit à un épisode done-in-one avec le retour également de Harley Quinn. Il paraît alors bien loin le temps où DC refusa à J.H. Williams III le mariage de Kate Kane/Batwoman avec Maggie Sawyer. Ici, on voit deux femmes qui s'aiment, couchent ensemble, et partagent même un trip hallucinogène !

Si Harley a rejoint Ivy à Seattle pour la convaincre de rentrer à Gotham, ce n'est pas pour tout de suite. Wilson enchaîne avec un récit en trois parties où elle traite des gourous new age californiens qui promettent le bien-être à leurs clients. Ce mélange d'affairisme et de spiritualisme donne moins lieu cependant à une critique en règle qu'à une intrigue échevelée et psychédélique.

On renoue alors avec l'esthétique horrifique de la série et Marcio Takara nous éblouit en passant sans transition de scènes a priori acides (et sous acide) à d'autres franchement cauchemardesques. Là aussi, la contribution du coloriste Arif Prianto ajoute considérablement au cachet de la série avec une palette nuancée et violente à la fois.

Le dénouement de cette aventure revient de manière habile sur les théories conspirationnistes attachées au vaccin (comme ce fut le cas lors de la pandémie de Covid) et nul doute que G. Willow Wilson va certainement exploiter cette femme qui refuse l'antidote de Ivy.

Ce qui est tout aussi certain, c'est que DC tient avec Poison Ivy une de ses meilleures séries actuelles mais aussi un véritable ovni, à mi-chemin entre une production indé qui rappelle ce que publiait le label Vertigo (dont il se dit qu'il pourrait renaître d'ici 2025) et quelque chose de plus mainstream. On va continuer à suivre ça avec attention.

dimanche 9 juillet 2023

POISON IVY, TOME 1 : CYCLE VERTUEUX, de G. Willow Wilson, Marcio Takara, Dani et Brian Level


le premier tome de la série Poison Ivy sera disponible en français chez Urban Comics. Il faudra l'acheter car c'est une des belles histoires (éditoriales) de ces derniers mois mais surtout parce que c'est un des meilleurs titres actuels et qui est plus agréable de lire en album. Ce succès, on le doit à G. Willow Wilson, qui a trouvé une approche vraiment intéressante pour traiter du personnage, et à Marcio Takara, qui a enfin l'opportunité de prouver tout son talent sur la durée.


- Photosynthesis (Prologue - issu de Batman #124. Ecrit par G. Willow Wilson, dessiné par Dani) - Poison Ivy a été séparée de son double maléfique et surpuissant, Queen Ivy, à la suite de Fear State. Son amie Bella Garten/la Jardinière, lui explique qu'elle a risqué sa vie dans cette affaire. Mais Ivy veut récupérer l'intégralité de ses pouvoirs et se lance dans un road-trip sur les traces de Jason Woodrue, l'homme qui a fait ce qu'elle est...


- The Virtuous Cycle (#1-6) - Au volant d'un van, Pamela Isley.Poison ivy parcourt les Etats-Unis et tient un journal dans lequel elle s'adresse à son amante, Harley Quinn, restée à Gotham. En route, elle libère des spores très agressives (ophiocordyceps lamia) qui attaquent de manière très virulentes les hommes mais protège la nature. L'objectif de Ivy est de purger la Terre des humains qui, selon elle, contribuent à sa destruction.


Elle fait ensuite une halte dans un diner où elle partage sa table avec Jenny dont elle apprend qu'elle est recherchée par la police et qu'elle aide à échapper à deux agents en disséminant à nouveau quelques spores. Puis Ivy se pose dans un hôtel où elle sympathise avec la gérant, Carrie, qui essaie de créer un espace vert.


Plus loin elle se fait embaucher dans un entrepôt d'empaquetage dont le recruteur harcèle sexuellement ses employées : il le paiera cher. Ivy a une aventure avec une fille qui était victime de cet abuseur. Progressivement, au fil des rencontres qu'elle fait, ses convictions sont ébranlées : si elle estime que l'espèce humaine représente un fléau pour la survie de la Terre, elle comprend que des individus méritent malgré tout d'échapper au funeste sort qu'elle réserve aux gens. Ce qui ne l'empêche pas d'exploiter le système de livraison sur tout le pays pour faire circuler ses spores...


Enfin, elle arrive dans la ville où, jadis, Jason Woodrue la tortura pour la transformer en Poison Ivy. Leur affrontement est âpre et indécis jusqu'au bout. Au point de convaincre Ivy de modifier son terrible projet ?


C'était il y a un an (en Juin 2022 pour être exact) que sortait le premier numéro de Poison Ivy. DC décide de publier une mini-série en six épisodes pour surfer sur le succès de l'arc Fear State dans Batman (alors écrit par James Tyniion IV) où Pamela Isley tenait un second rôle spectaculaire. Un double rôle pour être précis.
 

Car en plus d'être Poison Ivy, elle était aussi Queen Ivy, son double maléfique et surpuissant, réfugiée dans les catacombes de Gotham dont elle voulait provoquer l'effondrement, ensevelissant ainsi toute la ville. Au terme de cette intrigue, avec l'aide de Harley Quinn mais aussi de la Jardinière (Bella Garten, ex-maîtresse de Pamela Isley, également pourvue de pouvoirs sur les végétaux), Queen Ivy est neutralisée et Poison Ivy sauvée d'une mort certaine. Mais elle se rend aussi compte que ses pouvoirs ont franchement diminué dans l'affaire...

G. Willow Wilson construit sa mini-série à partit de cela mais le hardcover vo n'a pas jugé bon de rappeler ces événements mais Urban Comics intégrera à son édition la back-up story issue de Batman #124 pour que tous les lecteurs sachent d'où elle part. J'ai préféré pour ma part le mentionner dans cette critique avec une page d'illustration signée Dani (excellente artiste, au style très Frank Miller, sublimé par les couleurs de Trish Mulvihill).

Aux environs de l'épisode 4, DC se rend compte que Poison Ivy est un vrai sleeper, un succès surprise, et accorde à G. Willow Wilson six épisodes supplémentaires pour conclure son intrigue. Malgré cela, la scénariste boucle son premier arc de manière déjà satisfaisante, mais elle sait aussi en profiter pour modifier ses plans et ceux de son héroïne, dont la quête prend une nouvelle tournure, moins apocalyptique.

Le conte de féé ne s'arrêtera pas là puisque, alors que le second arc est entamé, l'éditeur passe à la vitesse supérieure et demande à G. Willow Wilson d'écrire désormais une série illimitée ! Un vrai phénomène, rarissime dans le monde des comics, mais qui prouve que le public (comme la critique d'ailleurs) a répondu très favorablement à la proposition de la scénariste, la première à se coir accorder le privilège d'un titre mensuel sur Poison Ivy.

Maintenant, reprenons du début. Wilson est surtout connue pour avoir co-créé avec le dessinateur Adrian Alphona le personnage de Kamala Kahn/Ms. Marvel chez Marvel, qui a eu droit à sa propre série en live action sur Disney + l'an dernier et qu'on retrouvera cet automne au cinéma dans The Marvels (la suite de Captain Marvel). La suite fut beaucoup plus compliquée pour elle, qui passa notamment sur Wonder Woman sans convaincre, ou en indépendant avec Invisible Kingdom (chez Dark Horse).

Poison Ivy marque donc son retour au premier plan. On sent que ce personnage lui parle et qu'elle s'en sert pour faire passer des idées personnelles, mais surtout elle trouve une approche originale, respectant l'ambiguïté de celle qui fut longtemps cantonnée à être une adversaire de Batman ou la compagne de Harley Quinn ou une des trois Gotham City Sirens. Au début de ce premier tome, c'est surtout une femme qui a failli être dévorée par une partie d'elle-même, surpuissante, connectée au Vert (l'énergie cosmique qui relie tous les organismes végétaux de la Terre), incarnée en un double terrifiant, Queen Ivy.

Elle n'a dû son salut qu'à l'intervention des deux femmes qui l'aiment, Harley Quinn et Bella Garten/la Jardinière (une création de James Tynion IV, pourvue elle aussi de pouvoirs sur les végétaux). Cette dernière a étudié avec Pamela Isley les travaux de Jason Woodrue alias Floronic Man, un ennemi de Swamp Thing, qui a ensuite torturé Pamela pour en faire Poison Ivy. N'acceptant pas cette régression après avoir goûté au pouvoir suprême, Ivy décide de retrouver Woodrue, malgré leur passé douloureux, quittant Bella et Harley.

Ne vous attendez pas en lisant Poison Ivy à une série d'action. Le rythme est plutôt lent, du moins posé, très character's driven. Ce qui intéresse Wilson, c'est Ivy et Ivy d'abord. La scénariste a à coeur de définir cette femme non plus par rapport à ses ennemis (que ce soit Batman ou Floronic Man) ou ses amours (Harley, Bella). Elle revient aux sources et en fait une sorte d'éco-terroriste décidé à éradiquer les humains de la Terre car elle les juge responsables de toutes les calamités écologiques, climatiques, environnementales. Pour cela, elle use d'une arme abominable et invisible : des spores particulièrement agressives qui se répandent dans l'air et dévorent les chairs mais épargnent les végétaux.

Wilson imagine des moyens de propagation glaçants : dans le diner où elle se restaure, Ivy contamine les clients à leur insu, puis plus tard, encore plus flippant, elle pense à se servir de paquets destinés à être livrés partout dans les Etats-Unis (sur le modèle des colis Amazon) pour disséminer son poison. Il reviendra à l'auteur et au personnage de corriger le tir dans la suite puisque, comme on va le voir, au terme de ce premier arc, Ivy change ses plans et son opinion vis-à-vis de sa cible...

La narration s'appuie aussi sur une voix-off qui est en fait la retranscription du journal que rédige Ivy à l'attention de Harley Quinn. Sans être trop envahissante, cette partie du texte permet d'affiner l'évolution psychologique du personnage et pour le lecteur de s'y attacher alors qu'au tout début, on la suit, épouvanté par son plan. L'affrontement final contre Jason Woodrue tient toutes ses promesses et scelle la première partie de la série sur une note accrocheuse pour la suite.

Au dessin, c'est donc Marcio Takara qui a été choisi pour illustrer ce script remarquable. Voilà un artiste que j'apprécie mais qui n'a eu que très rarement l'occasion de briller sur le long terme car il a souvent été appelé pour des fill-in. Pourtant, c'est un professionnel au style élégant qui ne demandait qu''à être testé. Et Poison Ivy le lui permet.

Associé à un excellent coloriste en la personne de Arif Prianto (dont on peut également apprécier l'apport sur les planches de Yasmine Putri dans Dark Knights of Steel), Takara se révèle impeccable. Le registre de la série s'inscrit dans une veine volontiers horrifique, à cause des effets des spores sur les humains. Il faut avoir le coeur bien accroché sur certaines scènes qui ne ménage pas le lecteur et les victimes de Poison Ivy.

L'influence du cinéma de David Cronenberg, grand cinéaste du corps et de ses mutations, est évidente. Poison Ivy, dans le prologue, perd sa peau verte mais conserve les stigmates de son précédent état, comme des croutes, des veines, des tiges, des petites feuilles qui persistent à apparaître sur son épiderme. C'est une créature en pleine évolution, avec sa part d'étrangeté mais plus humaine, plus passe-partout. D'ailleurs, elle n'apparaît plus dans un costume de super-vilaine, ce monokini vert qui a fait sa gloire : elle porte une combinaison de jardinière verte, sous laquelle on voit un maillot de corps noir. Sa longue chevelure rousse n'est plus surplombée d'une couronne de feuilles non plus mais attachée en une queue de cheval. Takara, comme Wilson semblent avoir voulu débarrasser le personnage de ses oripeaux, du folklore comics pour, là encore, que le lecteur ne soit pas déconcentré et voit la femme avant la méta-humaine.

En revanche, lorsque Jason Woodrue apparaît, d'abord de manière cauchemardesque et fugace dans des moments dont on ne sait s'ils sont des songes ou réels, puis lors du combat contre Ivy, son apparence est monstrueuse, effrayante, imposante. Son gabarit surpasse celui de Ivy et sa puissance paraît sans égale, ce qui contribue à créer un suspense très convaincant quant à l'issue de la bataille.

Tout au long du road-trip de Ivy, elle croise des humains ordinaires, des femmes qui la renvoient à ce qu'elle a été, est ou va devenir, comme Jenny la fugitive dans le diner, Carrie l'hôtelière, ou Jesslyn dans l'entrepôt d'empaquetage. Ces rencontres vont la troubler profondément et progressivement, sans que Wilson n'oublie Harley Quinn, omniprésente en pensée pour Ivy. Une scène troublante voit même Ivy coucher et faire l'amour avec Jesslyn et Takara cadre cette étreinte hors-champ, ne projetant que l'ombre des deux corps des deux femmes sur un mur auquel est adossée Harley, observant tout ça avec un sourire ravi (ou crispé ?) aux lèvres.

Notons que sur les épisodes 5 et 6, Takara reçoit le renfort de Brian Level : leurs styles ne se ressemblent pas mais chacun s'aligne sur le scénario et le mix ne dépareille pas (même si, pour part, je préfère Takara).

J'espère, enfin, que Urban conservera les bonus du hardcover dans lequel on trouve toutes les recherches de Marcio Takara pour les différents looks de Poison Ivy au cours de ces six épisodes, notamment quand elle déchaîne ses pouvoirs. On voit que l'artiste s'est vraiment investi dans la série et n'est pas arrivé dessus simplement pour illustrer le script.

Bref, que vous choisissiez dès à présent de vous procurer l'album en vo ou d'attendre mi-Août pour la vf, notez cet achat pour votre panier. Poison Ivy est vraiment une série singulière et captivante, superbement écrite et dessinée. 

samedi 28 janvier 2023

BATMAN : ONE BAD DAY - CATWOMAN, de G. Willow Wilson et Jamie McKelvie


Dernière sortie de la semaine et pas des moindres : Batman : One Bad Day - Catwoman. Il s'agit d'un récit complet de 64 pages écrit par G. Willow Wilson et dessiné par Jamie McKelvie, et qui fait partie d'une collection consacrée à la rogue gallery de Batman. Après le Sphinx, Mr. Freeze, Double-Face, Le Pingouin et avant Bane, Gueule d'Argile et Ra's Al Ghul (par Taylor et Reis), c'est donc au tour de la féline fatale d'être honorée. Et c'est une réussite.
 

Enfant, avec sa soeur Maggie, Selina Kyle a vu sa mère être obligée de vendre une broche précieuse à un prêteur sur gages pour payer le loyer. Depuis, elle est obsédée par l'idée de récupérer ce bijou, moins pour sa valeur financière que sentimentale. Et elle vient d'apprendre qu'il sera mis aux enchères.


Elle rencontre dans la salle d'exposition la conservatrice Vivian Page qui connaît la triste histoire de la broche. En remarquand Bruce Wayne parmi les acheteurs, Selina s'éclipse et procède au vol du bijou juste avant sa présentation. Elle appelle Maggie pour la prévenir mais sa soeur ne comprend pas pourquoi elle a pris tant de risques.


Selina décide de revendre la broche après l'avoir faite expertiser. Elle apprend alors que c'est une fausse. Mais comment a-t-elle atterri aux enchères ? Et qui a roulé Catwoman ?


Le principe de la collection Batman : One Bad Day, c'est d'offrir aux auteurs les plus prestigieux l'occasion de consacrer un récit complet d'une soixantaine de pages à un des vilains emblématiques de Batman.Selon la sensibilité de chacun, les récits se situent dans le passé ou le présent et Batman lui-même y tient un rôle plus ou moins important. Encore une initiative qui prouve que DC investit dans des projets qualitatifs, pour des formats atypiques - quand bien même le risque commercial est réduit avec Batman dans le titre.


En tout cas, l'opération a attiré des créateurs de premier plan, et pas seulement chez DC. Gerry Duggan (le scénariste actuel de X-Men) a signé un one-shot sur Mr. Freeze, et le duo Collin Kelly-Jackson Lanzing (les auteurs de Captain America : Sentinel of Liberty) sortira en Février leur histoire sur Geule d'argile. Côté dessinateurs, du beau monde aussi puisque Javier Fernandez a trouvé le temps (entre deux épisodes de King Spawn) de dessiner le numéro sur Double-Face, Matteo Scalera (entre deux projets avec Millar) celui sur Mr. Freeze, et il reste encore à découvrir ce qu'ont fait Xermanico et Ivan Reis avec Gueule d'argile et Ra's Al Ghul. Sans oublier les incontournables Tom King et Mitch Gerads qui on ouvert le bal avec le Sphinx.


On peut s'étonner de voir Catwoman, puisque c'est à son tour d'être au centre du jeu, dans cette rogue gallery, d'autant que le récit écrit par G. Willow Wilson (Ms. Marvel) se déroule au présent et qu'elle n'est plus une vilaine depuis belle lurette. Mais comment oublier Selina Kyle quand on évoque Batman ? Et puis ça change de tout ce casting très testéroné.

Wilson raconte une histoire classique avec tous les ingrédients qu'on attend d'une aventure avec Catwoman : il y a un casse, un bijou précieux (à plus d'un titre), des fourgues, une adversaire inattendue, et un tout petit peu de Batman (ce doit être un des one-shots où il est le moins présent). Alors qu'est-ce qui fait que ça vaut vraiment le coup ?

Déjà, si vous, comme moi, vous êtes un fan de la féline fatale et que vous cherchez quelque chose de bien à lire avec elle, vous serez statisfait. Depuis le début de l'ère Rebirth, Catwoman n'a pas été très gâtée : le run de Joelle Jones n'a franchement pas été bon. Celui de Ram V avec Fernando Blanco s'est achevé précipitamment, parasité par Fear State. Et Tini Howard avec Nico Leon ne m'a pas convaincu (peut-être aurai-je dû persévérer, mais bon...).

En vérité, le dernier scénariste à avoir bien traité Catwoman, de manière originale, reste Tom King dans son run sur Batman. Mais DC n'a semble-t-il jamais voulu enteriner sa volonté de faire de Batman et Catwoman un couple durable comme Lois et Superman, comme si l'éditeur (et les autres auteurs animant ces personnages) voulaient conserver à Selina Kyle son indépendance et la possibilité de la faire retomber du mauvais côté. Dommage, car justement l'ambiguïté du couple, le doute permament autour de Catwoman pimentaient la relation de BatCat.

D'ailleurs, dans les deux scènes où G. Willow Wilson confronte Bat et Cat, la scénariste joue divinement cette partition avec un Batman qui a conscience qu'il ne peut tenir en laisse Catwoman et y prend visiblement du plaisir. Il sait que c'est pour cela, comme cela qu'elle lui plait et qu'il lui plait. Il y a une sorte de malice, de tension sexuelle entre eux deux qu'il est inutile d'exacerber car le lecteur est complice et s'en régale.

Wilson agrémente son intrigue, qui se passe quasiment en temps réel (à l'exception d'un flashback), d'une quête personnelle pour Catwoman puisque la broche qu'elle vole, puis cherche à revendre à une valeur sentimentale - et même historique. Le bijou a en effet été monté par des orfèvres français durant l'Occupation nazie.

Lorsque le récit déraille et que Catwoman comprend qu'elle a été doublée, l'identification et les motivations de l'adversaire rendent le tout plus trouble et roublard, pour aboutir à une scène de combat où on aurait apprécié que Wilson explique la force physique étonnante du Forger. Mais c'est la seule réserve que j'émettrai. Tout ce qui précéde, avec la localisation du bijou, son vol, le passage chez le fourgue, la révélation de la duperie, tout cela est un vrai plaisir à lire. Le rythme est soutenu, la caractérisation de Selina est parfaite (avec ce savant dosage d'espiéglerie et de détermination) : ça, c'est la Catwoman que j'aime.

Alors qu'il s'est fait discret depuis la fin de The Wicked + The Divine (écrit par Kieron Gillen, chez Image Comics), même s'il travaillerait depuis de longs mois sur un creator-owned, Jamie McKelvie fait son grand retour au dessin avec ce one-shot. Et qui de mieux pour croquer Catwoman que cet artiste si élégant ?

Il y a une chose qui me déplait chez McKelvie, c'est son traitement des décors, trop infographiés, trop froids, mais le résultat dans son ensemble fait passer la pilule. L'artiste assume dessin, encrage et colorisation, et on sent qu'il s'est vraiment investi dans le projet, que ce n'est pas un boulot qu'il accepté pour le chèque, entre deux autres jobs.

Il représente Selina comme une femme très belle, ça va de soi, mais surtout avec le souci de la rendre crédible en tant que Catwoman. Pour être une monte-en-l'air pareille, il la dote d'un corps ferme, légèrement sculpté, musclé, on devine qu'elle fait de l'exercice, qu'elle s'entraîne, notamment quand elle apparaît dans une robe du soir échancrée qui laisse voir justement des parties de son anatomie trahissant une pratique sportive.

Ce genre de détails crédibilise tout le reste, quand elle se glisse dans des conduits d'aération où elle rampe, ou quand elle désarme et neutralise deux gardiens sur un toit en accomplissant des cabrioles et en les frappant de manière précise et efficace. Pour autant, Catwoman n'est pas Black Widow, cette ballerine formée comme une machine à tuer, et son affrontement contre le Forger démontre qu'elle est en difficulté contre un adversaire dont elle a ignoré qu'il pouvait être aussi coriace. Elle prend alors des coups et même si Wilson et McKelvie épargnent Catwoman en le l'esquintant pas trop, elle se paie un sacré oeil au beurre noir.

Les décors, donc, sont très infographiés et ne se départissent jamais d'une froideur certaine. McKelvie renonce à les texturer pour singifier des traces d'usures ou à les coloriser de telle sorte qu'ils paraissent moins lisses. Le dessinateur privilégie la lisibilité en toute circonstance, c'est louable, mais un peu dommage car c'est sans doute ce qui manque à ses images.

La chose est d'autant plus remarquable que, quand il s'agit du costume de Catwoman, McKelvie utilise des effets de trame, ce qui donne une apparence proche du cuir qu'on connaît au personnage mais aussi d'une couche supplémentaire, plus résistante, plus conforme à un habit de cambrioleuse, d'acrobate, de super-vilaine.

La qualité des expressions sur les visages, du langage corporelle, et un découpage rigoureux (McKelvie ne déborde jamais du cadre, il y a toujours ce côté propre, sage, classique chez lui) contribuent à une lecture qui se s'éparpille pas, mais rend justice au script, et aboutit à une forme très raffinée, étudiée.

C'étair le vrai seul numéro de la collection qui me tentait et je n'ai pas été déçu. Mieux : cela m'a donné envie de jeter un oeil sur quelques autres (et comme dans les prochaines semaines la quantité de critiques va baisser - notamment en raison de l'absence de titres X, ne suivant ni le crossover X-Men/Captain Marvel, ni l'event Sins of Sinister), je tâcherai de vous proposer des critiques sur d'autres One Bad Day.