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jeudi 9 juin 2016

Critique 915 : LA GRANDE EVASION, de John Sturges



LA GRANDE EVASION (en v.o. : The Great Escape) est un film réalisé par John Sturges, sorti en salles en 1963.
Le scénario est adapté du récit de Paul Brickhill par James Clavell et W. R. Burnett. La photographie est signée Daniel L. Fapp. La musique est composée par Elmer Bernstein.
Dans les rôles principaux, on trouve : Steve McQueen (capitaine Virgil Hilts dit "cooler king", "le roi du frigo"), Richard Attenborough (commandant Richard Bartlett dit "le Grand X"), James Garner (capitaine Bob Hendley dit "le chapardeur"), Donald Pleasance (Colin Blythe dit "le faussaire"), James Coburn (Louis Degwick dit "le matériel"), Charles Bronson (lieutenant Daniel Wellinski dit "le roi du tunnel"), David McCallum (commandant Eric Ashley-Pitt dit "la dispersion"), Hannes Messemer (commandant Von Luger).
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1943. Pologne. Le Stalag Luft III est sous la direction du commandant allemand Von Luger et reçoit plusieurs nouveaux prisonniers alliés, en majorité britanniques. 
Le commandant Von Luger
(Hannes Messemer)

Parmi eux se trouve le commandant Richard Bartlett, qui décide rapidement d'organiser une évasion massive en faisant creuser un tunnel qui aboutira aux abords de la forêt voisine.
Le commandant Richard Bartlett
(à gauche : Richard Attenborough)

Le lieutenant Daniel Wellinski, bien qu'il souffre de claustrophie, est un expert de ce genre de chantier et mène les travaux.
Le lieutenant Daniel Wellinski
(Charles Bronson)

Les autres soldats détenus dans le camp contribuent, tous à leur manière, à la réalisation du projet en fournissant du matériel pour l'équipe du souterrain (mission menée par Louis Sedgwick et le capitaine Bob Hendley), confectionner des vêtements civils, des faux papiers d'identité (cette tâche est conduite par Colin Blythe, dont la vue baisse jusqu'à ce qu'il devienne totalement aveugle peu avant l'évasion), préparer la sortie du camp et la dispersion des fugitifs (c'est le commandant Eric Ashley-Pitt qui se charge de cette partie)...
Colin Blythe et le capitaine Bob Hendley
(Donald Pleasance et James Garner)

Il faut aussi composer avec un élément inattendu : le capitaine Virgil Hilts, un aviateur américain, qui a déjà tenté à une vingtaine de reprises de se faire la belle en solo, mais qui, cette fois, accepte de prêter main forte aux anglais.
Le capitaine Virgil Hilts
(Steve McQueen)

La grande évasion aura bien lieu, malgré de nombreux aléas, mais plusieurs prisonniers se feront reprendre et d'autres y laisseront la vie...
Louis Sedgwick
(James Coburn)

Inspiré de faits réels relatés par Paul Brickhill, un prisonnier de guerre australien, le film est une épopée de près de trois heures réalisée par John Sturges, un cinéaste certes classique mais solide, comme en témoignent des titres tels que Un homme est passé (1954, avec Spencer Tracy), Règlements de comptes à O.K. Corral (1957, avec Burt Lancaster et Kirk Douglas), Le vieil homme et la mer (1958, d'après le best-seller de Ernest Hemingway, avec Spencer Tracy) et Les 7 mercenaires (1960, avec Yul Brynner).

Pour ce réalisateur aguerri, habile à diriger les plus grandes stars, à respecter les budgets et à servir tous les genres d'histoires, cette évocation de la seconde guerre mondiale à travers la vie dans les camps de prisonniers est l'occasion une fois encore de disposer d'un casting prestigieux, au sein duquel il retrouve plusieurs de ses iconiques Mercenaires : Charles Bronson, James Coburn et surtout Steve McQueen. Ce dernier a vite conscience qu'il tient là le rôle qui fera de lui une grande vedette : il a raison et même davantage qu'il ne le pense puisqu'il y gagnera son surnom de "king of cool".

Pourtant le tournage sera houleux : Bronson prendra ombrage du fait que McQueen veuille voler la vedette, en exigeant la réécriture (à l'avantage de son personnage) de nombreuses scènes après avoir visionné les premiers rushes. Ce sera la première d'une longue série de clashs d'egos, sur laquelle les acteurs garderont le secret pendant longtemps (avant d'en rire lors du cinquantième anniversaire du film) : ainsi McQueen était-il jaloux de James Garner dont le rôle de "chapardeur" suscitait une sympathie immédiate et possédait un look vestimentaire très chic pour un soldat prisonnier, mais le comédien joua les médiateurs entre le réalisateur et son rival quand celui-ci menaça de quitter le tournage (il corrigea quand même McQueen en lui assénant : "Tu veux jouer un héros, mais ne rien faire d'héroïque.").

Bronson, toujours aussi susceptible, jouant souvent aux cartes avec d'autres acteurs, dont Garner, trichait ostensiblement mais n'apprécia pas qu'on l'accusa lors d'une partie et fut tout près d'en venir aux poings - ses adversaires se résignèrent devant le colosse ! Donald Pleasance, grand amateur de bolides comme McQueen, fanfaronnait au volant d'une jeep de l'équipe technique quand il ne prétendait pas donner des leçons d'Histoire sur les véritables conditions de détention des prisonniers de guerre.

Tous ces héros ne se comportaient pas très héroïquement...

Il n'empêche, ces tensions sont imperceptibles à l'image. Au contraire, on y voit une troupe formidablement dirigé, dont chaque membre livre des prestations inoubliables - et ce, même si les acteurs américains ne s'entendaient pas avec leurs partenaires anglais, de l'aveu même de David McCallum (l'infortuné interprète du commandant Ashley-Pitt subit même l'humiliation suprême en assistant au coup de foudre de son épouse d'alors, Jill Ireland, pour Charles Bronson, dont elle devient la compagne quatre ans plus tard !). Les critiques, lors de la sortie du film, ne furent d'ailleurs pas tendres, allant même, pour certains, jusqu'à déclarer que les allemands étaient plus sympathiques que leurs prisonniers dans cette histoire !

L'aspect esthétique du film fut aussi discuté, et là, c'est injuste : bien que l'action se déroule aux 3/4 à l'intérieur du Stalag, le récit n'est jamais ennuyeux grâce à l'abondance de péripéties et une image tirant le meilleur parti des baraquements gris du camp et de la forêt verdoyante alentour (faute d'avoir trouvé un décor satisfaisant en Californie, la production consentit à s'installer en Bavière, inspirant à John Sturges cette pensée laconique : "Finalement rien ne ressemble plus à l'Allemagne que l'Allemagne.").

On suit avec passion, amusement, tension, les tentatives solitaires de Hilts pour s'échapper (ce qui lui vaut, de retour au camp, des séjours à l'isolement, dans une cellule appelée "le frigo"), les mille et une astuces des prisonniers pour creuser le tunnel (avec les tourments que cela occasionne : éboulements, évaluation de la distance, crises de claustrophobie de Danny) et dissimuler la terre du sous-sol, fabriquer des habits civils, des faux papiers (la cécité qui gagne Blythe est source d'angoisse et d'émotion, son amitié avec Hendley est aussi touchante), se procurer des équipements divers (le flegme de Coburn est irrésistible)... Sans oublier des parenthèses narratives humoristiques (la distillerie d'une gnôle à base de pommes de terre particulièrement corsée).

La dernière partie, hors du camp, permet à Sturges de démontrer tout son savoir-faire pour orchestrer des scènes spectaculaires, aux issues souvent poignantes ou ironiques : Hendley guidant Blythe jusqu'à un avion, Sedgwick lisant "Libération" (qui était à l'époque de l'histoire un journal clandestin), le piège qui se referme dans une gare sur le "grand X", et surtout le morceau de bravoure inoubliable où Hilts tente de semer à moto les allemands en voulant sauter par-dessus les barbelés de la frontière suisse (ce n'est pourtant pas Steve McQueen, motard chevronné, qui exécute cette cascade avec une Triumph Trophy TR6 mais son ami Bud Ekins. L'acteur, lui, tient le guidon d'une moto allemande aux trousses de son personnage ! Et Garner expliquera plus tard que, la scène en boîte, lui, Coburn et McQueen s'amusèrent à la reproduire, en la réussissant facilement : de quoi encore plus maudire les assureurs trop frileux !).

Il ne faut bien entendu pas oublier de mentionner la musique magnifique, incroyablement entêtante, composée par Elmer Bernstein, qui accompagne jusqu'à la fin cette fresque dont le parfum mêle la défaite frustrante et la victoire bravache de manière inextricable et si plaisante.

Un classique indémodable, qui synthétise idéalement tout ce que le cinéma d'action avait de cool dans les années 60, avec une bande d'acteurs au charme irrésistible, sublimée par un cinéaste qui savait aussi bien gérer ces fortes personnalités que raconter intelligemment cette histoire virile sur le sens du sacrifice et de la liberté.

dimanche 21 février 2016

Critique 821 : BULLITT, de Peter Yates


BULLITT est un film réalisé par Peter Yates, sorti en salles en 1968.
Le scénario est adapté par Alan Trustman et Harry Kleiner de Mute Witness de Robert Pike. La photographie est signée William Fraker. La musique est composée par Lalo Schiffrin.
Dans les rôles principaux, on trouve : Steve McQueen (Frank Bullitt), Jacqueline Bisset (Cathy), Robert Vaughn (Walter Chalmers), Don Gordon (Delgetti).
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Le lieutenant de police Frank Bullitt reçoit d'un ambitieux procureur, prétendant à une carrière politique, la mission de protéger le mafieux repenti Johnny Ross jusqu'à son témoignage à un procès.
Frank Bullitt
(Steve McQueen)

Bien qu'il ait veillé à sécuriser l'homme, deux tueurs professionnels parviennent à le localiser et à l'abattre ainsi qu'à blesser gravement le policier qui le surveiller. 
Frank Bullitt et Walter Chalmers
(Steve McQueen et Robert Vaughn)

Pourtant, pour identifier les coupables et comprendre le fin mot de cette intrigue, Bullitt décide de subtiliser le cadavre et refuse de dire à Chalmers et ses propres supérieurs où il le cache.
Cathy et Frank Bullitt
(Jacqueline Bisset et Steve McQueen)

Cette stratégie ne met pas seulement en danger sa carrière de flic mais impacte aussi le couple qu'il forme avec Cathy, une jeune femme qu'il fréquente depuis peu et qu'il essaie de préserver de la violence de son métier et du monde en général.
La Ford Mustang Fastback 68 de Bullitt

En reconstituant le passé de Ross et ses derniers jours avant qu'il ne se livre, Bullitt comprend que le gangster a mystifié tout le monde : il est toujours en vie, en fuite, et l'homme mort à sa place était un prête-nom...

Revoir Bullitt, c'est faire l'expérience de comparer le souvenir flatteur d'un film découvert dans sa jeunesse, plusieurs fois diffusé à la télé, constitutif du mythe de son acteur-vedette, et la réalité d'un polar en vérité mineur mais diablement efficace.

Aujourd'hui, Steve McQueen, tel l'icone qui nous toise sur l'affiche rétro de ce long métrage sorti en 1968, année ô combien chargée de symboles sociétaux, est lui-même devenu une star décalée, dont le nom ne dit sûrement plus grand-chose, voire rien, aux générations suivant la mienne : tout au plus s'agit-il pour de nombreux jeunes que le mec qui figure sur les publicités pour une marque de montres de luxe.

Pourtant, même accompagné de cette nostalgie, le film demeure magique parce qu'il est justement devenu un objet mythologique, une oeuvre de mémoire, le témoignage d'une époque, d'un certain style. McQueen incarne tout cela et Bullitt en est l'écrin.

Même si on n'est pas un macho, ce film déborde d'une virilité étonnante, qui est presque comique. C'est un film de mecs, un film pour les garçons, avec de grosses bagnoles, des fusillades, des jolies filles, d'affreux malfrats, des politiciens magouilleurs.

Bullitt est un un lieutenant de police, mais son grade n'a finalement que peu d'importance : c'est d'abord, surtout un flic. Il est taciturne, incorruptible, entêté. Il sort avec une superbe fille, moins âgée que lui, et qui est l'archétype de la fiancée du héros, une potiche aussi sexy que fragile : on se dit qu'il a de la chance d'avoir une girlfriend aussi jolie, aussi éprise, et on sourit ironiquement en pensant qu'il avait un bien dur métier, McQueen, en tournant la même année avec Faye Dunaway (dans L'Affaire Thomas Crown) et Jacqueline Bisset (tout juste âgée de 25 ans alors).

Le romantisme avec lequel Peter Yates, jeune cinéaste anglais imposé par McQueen après qu'il ait vu son précédent opus (Trois milliards d'un coup, sorti en 1967), met en scène le couple a quelque chose de ridicule tellement il est cliché, avec des filtres, dans l'appartement de Bullitt ou lors d'un dîner au restaurant avec des amis snobs de la jeune femme. Quand la cruauté brutale du monde du héros atteint celui de sa compagne, lorsqu'elle voit le cadavre d'une femme dans une chambre d'hôtel, la suite est rapidement expédiée à cause du peu de consistance du personnage féminin (elle pique une crise mais retombe dans les bras de son amoureux).

Ce traitement est symptomatique : tout, dans Bullitt, est en fait survolé, effleuré, peu exploité. L'intrigue traîne souvent puis accélère brutalement pour aboutir à un dénouement frustrant. Mais tous ces défauts ont un charme pourtant irrésistible.   
Cathy
(Jacqueline Bisset)

Car Yates a su imposer des choix esthétiques très forts pour l'époque, qui conservent à son film une vraie modernité. Les personnages ont tous une allure fantastique et sobre à la fois, comme Bullitt et imperméable beige, son col roulé et son pantalon cigarette ; Cathy avec sa mini-jupe et ses bottes de cuir droites ; Chalmers et ses complets sur mesure. Tout a une classe folle dans la fin de ces années 60, où le lustre des 50's n'a pas encore cédé au naturalisme des 70's.

Même constat pour le scénario : ce qui compte n'est pas tellement donc ce qui nous est raconté, mais la manière dont c'est fait, avec un indéniable style. L'ambiance prime sur l'intrigue, dont les points forts résident plus dans l'opposition entre l'intègre Bullitt et l'ambitieux Chalmers que dans la révélation du dossier Johnny Ross. Revoir ainsi deux des anciens Sept Mercenaires, Steve McQueen et Robert Vaughn, face à face est un régal, chacun plus que parfaits dans leurs interprétations.

Il y a un climat cotonneux, quasi-contemplatif dans ce film, où les motifs esthétiques prévalent sur les figures narratives. La fameuse course-poursuite, le "morceau de bravoure", résume cela : tourné, comme toute l'histoire en décors naturels, se déroulant sur presque onze minutes, elle valut un Oscar du meilleur montage à Frank Keller et inspira une multitudes de scènes par la suite. Le spectacle de la Ford Mustang Fastback 68 est encore un sommet du genre, traquant, percutant, la Dodge Charger des tueurs dans les rues de San Francisco et hors de la ville est aussi saisissant au niveau sonore avec le vrombissement des moteurs, les crissements des pneus, les changements des boîtes de vitesse, le fracas des tôles, qui composent à la fois une symphonie baroque et un film dans le film.
"VRRAAAOOUMM !"

Il y a, en définitive, quelque chose de sommaire, de basique, de primaire dans ce polar. Regardez McQueen : il a rarement aussi peu paru jouer. Il est pratiquement muet pendant la majeure partie du film, mais quelle présence ! Ce superbe fauve vous fixe d'un regard perçant, l'économie de ses gestes, l'intensité de son charisme naturel suffit à meubler son personnage grossièrement taillé. Robert Vaughn incarne lui aussi l'arriviste absolu, odieux et onctueux à la fois, sans avoir besoin d'en faire trop : sa gueule même définit le district attorney parvenu qu'il campe. Et Jacqueline Bisset, bien que dirigée avec toute la misogynie typique de l'époque, est d'une telle beauté qu'elle magnétiserait n'importe qui. On remarquera même Robert Duvall, avec encore quelques cheveux sur le crâne, dans la peau d'un chauffeur de taxi dans une séquence cruciale (juste avant la course-poursuite, et déterminante dans la reconstitution du passé récent de Johnny Ross).

La nonchalance de la production aboutit donc à ce sentiment étrange que, malgré d'évidentes lacunes, le film est tout de même fascinant. Porté par une musique extraordinaire composée par Lalo Schiffrin (dont le thème est une vraie "scie", latino-jazz), Bullitt possède une aura paradoxale : franchement moyen et pourtant inusable, paresseux mais brut, il est pareil à une relique au charme improbable mais délicieux.

Souhaitons juste que jamais, comme il en est question depuis des années, un remake (prévu pour Brad Pitt) ne voit le jour...

mardi 26 janvier 2016

Critique 802 : L'AFFAIRE THOMAS CROWN, de Norman Jewison


L'AFFAIRE THOMAS CROWN (en version originale : The Thomas Crown Affair) est un film réalisé et produit par Norman Jewison, sorti en salles en 1968.
Le scénario est écrit par Alan Trustman. La photographie est signée par Haskell Wexler. La musique est composée par Michel Legrand.
Dans les rôles principaux, on trouve : Steve McQueen (Thomas Crown), Faye Dunaway (Vicky Anderson), Paul Burke (l'inspecteur de police Edward "Eddy" Malone).
*
 Thomas Crown
(Steve McQueen)

Thomas Crown est un homme d'affaires qui a brillamment réussi et brasse des millions de dollars dans divers domaines. Divorcé, cet homme séduisant profite de sa fortune tout en songeant à se retirer car il s'ennuie.
Pour retrouver le frisson que ne lui procurent plus son business, il réunit un groupe d'hommes sans rapport les uns avec les autres et sans qu'il puisse l'identifier, remet à chacun une forte somme pour acheter différents équipements (voiture, arme...), exige qu'ils soient disponibles dès qu'il aura besoin d'eux.
Le jour venu, ce gang commet un audacieux braquage dans une banque de Boston, surveillé à leur insu par Thomas Crown depuis son bureau au sommet de son building situé en face de l'établissement. Puis les malfaiteurs se dispersent - le dernier d'entre eux dépose le butin dans une poubelle dans un cimetière de la ville où va le récupérer le millionnaire.
Revigoré par l'adrénaline que lui a procuré ce hold-up et son succès, Thomas Crown se sent revivre...
 Vicky Anderson 
(Faye Dunaway)

Bien entendu, la police est sur les dents et l'inspecteur Edward "Eddy" Malone, en charge de l'enquête, est harcelé par les médias. Tous les clients et le personnel de la banque sont interrogés, mais il évident que le coup a été si soigneusement préparé et efficacement effectué que le magot ne sera pas facile à pister.
 Eddie Malone et Vicky Anderson
(Paul Burke et Faye Dunaway)

La compagnie d'assurances de la banque fait alors appel à sa meilleure détective, la très élégante et charmante Vicky Anderson, dont la réputation flatteuse prétend qu'elle n'a jamais connu l'échec. Malone doit, à contrecoeur, accepter de collaborer avec cette femme volontiers arrogante.
Ensemble, ils épluchent la liste des plus gros dépositaires de la banque braquée car Vicky a la conviction que le commanditaire du vol n'est pas un vulgaire gangster mais un client déjà installé qui a organisé cette opération pour le plaisir de défier le système dont il fait partie et en étant sûr de ne pas être pris.
Leurs soupçons se portent sur...
 Thomas Crown

... Thomas Crown évidemment. Pendant que Malone continue d'enquêter sur les mouvements de fonds et les affaires du millionnaire, découvrant qu'il s'est déplacé récemment en Suisse (où il a effectivement caché dans une autre banque son butin), Vicky l'aborde en lui déclarant franchement qu'elle le suspecte et qu'elle le confondra.
Crown est amusé par ce nouveau défi et un jeu de séduction s'installe entre lui et cette détective atypique mais très attirante. Il l'invite dans sa luxueuse maison un soir...  
 Vicky Anderson et Thomas Crown

Disputant, pour se tester, une partie d'échecs, ils finissent par s'embrasser et coucher ensemble. C'est lé début d'une liaison qui ne tarde évidemment pas à être découverte par Malone, dont les agents filent le millionnaire et photographient ses faits et gestes. 
Vicky se défend auprès du policier en lui certifiant qu'elle n'est pas amoureuse de Crown : elle est toujours aussi résolue à le faire arrêter. Et justement, Malone a peut-être coincé un des hommes de main du braquage, qui s'est trahi en dépensant l'argent avancé par son commanditaire : une confrontation est organisée sans que le millionnaire ne soit prévenu. Mais la ruse n'aboutit pas...  
Vicky Anderson et Thomas Crown

L'enquête piétine et Vicky est tiraillée entre son devoir et ses sentiments : elle est maintenant éprise de Crown qui semble, lui-même, prêt à lui proposer une relation plus sérieuse. Il avoue même avoir monté le braquage et fanfaronne en disant être capable d'en commettre un autre, avec le même mode opératoire.
Thomas Crown réussira-t-il ? Et si oui, Vicky finira-t-elle par le faire arrêter ? Ou le businessman-braqueur privilégiera-t-il ses intérêts à leur amour ?

Ma fascination pour Steve McQueen se confond avec l'intérêt que j'ai pour le cinéma, américain en particulier : je crois en effet qu'on se familiarise avec le 7ème Art à travers un acteur (quand on est un garçon) en particulier qui incarne le héros premier, l'homme qu'on aimerait idéalement être. Ma passion pour les films résidait initialement dans les westerns et un des premiers que je vis au point de le revoir ensuite fréquemment, sans éprouver la moindre lassitude, était Les Sept Mercenaires de John Sturges (1960), dans lequel McQueen jouait aux côtés de Yul Brynner et de plusieurs autres interprètes comme Charles Bronson, Robert Vaughn, James Coburn, Eli Wallach.

J'appris plus tard une anecdote amusante à propos de McQueen et sa relation de travail avec Brynner : ce dernier, formé au théâtre et doté d'un caractère assez strict dans le travail, ne fut pas avec son partenaire un ami comme il devait l'être dans le film parce qu'il était agacé par la manie de McQueen de manipuler sans cesse son chapeau en lui donnant la réplique. Sachant cela, McQueen s'amusait à le provoquer durant tout le tournage avec cela.

Cette histoire est révélatrice de la personnalité complexe de Steve McQueen dont la jeunesse fut vécue dans des conditions très précaires, ne connaissant pas son père et subissant l'alcoolisme de sa mère, avant d'enchaîner des petits métiers sans sortir de la misère. En accédant à la célébrité à partir de 1956 à 26 ans grâce à la série télé Au Nom de la Loi (Wanted) puis au cinéma quatre ans plus tard avec, donc, Les Sept Mercenaires, cet enfant de la rue connut une revanche éclatante sur la vie qui en ferait dans les années 70 l'acteur le mieux payé du monde. 

Or, en revoyant L'affaire Thomas Crown, on a l'impression d'une quasi-autobiographie de McQueen : comme lui, ce personnage de millionnaire arrivé au sommet a tout mais ne ressent plus rien et se transforme en cambrioleur génial juste pour le frisson. Le spectateur un peu informé sur le parcours de l'acteur ne peut s'empêcher d'imaginer que Thomas Crown vient lui aussi de la rue et qu'il y redescend pour l'adrénaline en commettant ce braquage. Ses beaux costumes, ses voitures de marque, ses maisons de luxe, dissimulent mal qu'un ancien voyou se cache derrière l'homme d'affaires qui défie le système pour tromper sa lassitude.

Ce rôle, McQueen dira d'ailleurs toujours que c'était son préféré. Il y est étincelant, au sommet de son charme, traversant l'intrigue et l'image avec cette décontraction animale incomparable, qui lui a valu le surnom de "king of cool". Cette aisance charismatique était aussi peut-être l'émanation d'un autre aspect étonnant de l'acteur comme je le découvris dans le recueil de photos que lui consacrèrent les éditions Taschen, Steve Mc Queen : William Claxton photographs : "Clax" y révèle que son modèle fumait jour et nuit de la marijuana et lui avait demandé comment il pouvait rester concentré. Réponse de l'intéressé : "J'aime repousser les limites. C'est ce qui me fait avancer. C'est comme un défi. J'adore l'impression que je ne vais pas pouvoir y arriver, et finalement, j'y arrive." Ne sont-ce pas là des mots que Thomas Crown pourrait avouer à Vicky Anderson pour se justifier ? 

Le film est aussi fascinant esthétiquement : c'est un film pop en somme, qui traite son intrigue avec une désinvolture amusée, un clinquant assumé. Norman Jewison avait découvert dans une exposition le procédé du "split screen", l'écran divisé, et eut l'idée de l'appliquer pour filmer le scénario écrit par Alan Trustman pour montrer plusieurs actions simultanément. Richard Fleischer emploiera le même truc la même année dans L'Étrangleur de Boston, et bien après un cinéaste comme Brian De Palma en fera une de ses figures de style favorites.

Le scénario, dans sa première mouture, était très bref, une quarantaine de page, mais Trustman était avocat à Boston avant d'être un auteur. Cette base sommaire permit à Jewison d'expérimenter visuellement avec la complicité du photographe Haskell Wexler, qui utilisa des filtres, des objectifs divers, des éclairages variés, qui éloignent le film de tout réalisme. De l'aveu même du réalisateur, L'affaire Thomas Crown était un objet où la forme primait sur le fond.

Tout est too much dans ce film et joue de ce parti-pris : la première apparition à l'aéroport de Faye Dunaway illustre parfaitement cela. On voit arriver cette femme à la beauté incroyable, habillée de manière extravagante pour une détective d'une agence d'assurances, telle une mannequin lors d'un défilé de haute-couture, et on en sourit tout en l'acceptant. Tout est comme ça : les hommes de main recrutés par Crown sont eux-mêmes pareils à des gravures de mode, avec leurs costumes noires, leurs chapeaux, leurs lunettes fumées, leurs gants blancs ; l'inspecteur Malone ressemble plus à un gentleman dans une soirée cocktail qu'à un offcier de police ; Crown et Vicky s'amusent dans une jeep sur une plage et sirotent des drinks, fréquentent des salles d'enchères, assistent à un match de polo, en passant par une séance de planeur... So chic

Un érotisme très suggestif s'installe dès la première rencontre entre Crown et Vicky et culmine lors d'une scène d'anthologie : la fameuse partie d'échecs où la jeune femme manipule les pièces, sa robe ou effleure ses lèvres qui trouble autant le millionnaire que le spectateur. Le héros, n'y tenant plus, finit par étreindre son invitée et l'embrasse - un baiser langoureux, d'une sensualité affolante, qui semble ne jamais finir, avec la caméra qui tournoie autour des deux amants dans des jeux de lumière quasi-psychédéliques. 55 secondes, tournées durant plus de huit heures sur plusieurs jours !

Michel Legrand, qui a composé la bande originale pour laquelle il remporta un Oscar, avec la chanson Windmills of your mind (paroles de Noel Carpenter), expliqua que le premier montage du film durait cinq heures ! Désemparé, Jewison lui demanda comment couper, alors que trois monteurs (dont le futur réalisateur Hal Ashby) étaient déjà à l'oeuvre, et le musicien lui suggéra de se caler sur sa partition. C'est aussi cela qui donne un aspect pop au film : sa musicalité, sa fluidité étonnante, pour un résultat de 102' finalement.

Même s'il ne fait guère de doute que Steve McQueen était son premier choix (et celui du studio The Mirisch Corporation), le rôle principal fut d'abord envisagé pour Sean Connery mais il déclina l'offre (le regrettant ensuite). Aujourd'hui, il est impossible d'imaginer un autre que McQueen pour incarner Thomas Crown.

De la même manière, avant de revenir à Faye Dunaway, éblouissante après avoir interprété Bonnie Parker dans Bonnie & Clyde d'Arthur Penn, Anouk Aimée et Brigitte Bardot ont été approchées, sans succès, pour le rôle de Vicky Anderson. Jewison avait également pensé à Eva Marie Saint (qu'il avait dirigé dans Les Russes arrivent, en 1966). Le couple qu'elle forme avec McQueen appartient désormais à la légende - et ce ne sont pas Pierce Brosnan et Rene Russo, dans le remake de John McTiernan, qui les supplanteront.

Film champagne, L'affaire Thomas Crown est un mix imparable de polar et de romance, un authentique film-culte sur lequel les années n'ont pas de prise.