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mercredi 15 février 2012

Critique 309 : FABLES 16 - SUPER TEAM, de Bill Willingham, Mark Buckingham, Eric Shanower et Terry Moore

Fables : Super Team est le 16ème tome de la série, rassemblant les épisodes 101 à 107, écrits par Bill Willingham et dessinés par Eric Shanower (#101), Mark Buckingham (#102-106) et Terry Moore (#107), publiés en 2011 par DC Comics dans la collection Vertigo.
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- The Ascent (# 101). Dessiné par Eric Shanower. Dans l'ancien bureau du maire de Fabletown, le singe Bufkin (qui a terrassé Baba Yaga) questionne le miroir magique pour connaître son avenir. Il lui prédit qu'il lui faudra accomplir treize nouveaux exploits avant de se proclamer roi. Il part donc explorer les limites du bureau tandis que Frankie (la tête du monstre de Frankenstein) émet des doutes sur les dires du miroir et la capacité de Bufkin à réussir ses travaux.

Bill Willingham a développé au sein de Fables plusieurs univers depuis le cataclysme provoqué par Mr Dark. Exilé on-ne-sait-où, avec les rebuts du bureau du maire, Bufkin a désormais droit à ses propres aventures, qui sont également mouvementées puisqu'on l'a vu affronter (et vaincre) Baba Yaga. Désormais, il aspire à de hautes fonctions, légitimé par son exploit, mais peut-il faire confiance à ceux avec qui il cohabite ? A l'évidence, le scénariste va développer la trajectoire de ce singe en l'entraînant dans une quête au long cours, à la découverte de nouveaux territoires. Et c'est, contre toute attente, passionnant de suivre ce qui se joue chez ces outsiders de la série.

Cet épisode, qui n'a donc rien d'un bouche-trou, est dessiné par Eric Shanower, familier de ces univers loufoques puisqu'il a signé Adventures of Oz (pour les enfants). 
C'est presqu'un spin-off mais qui continue à s'animer au sein de la série-mère et on se demande bien où tout ça va aboutir.
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- Super Team (# 102-106). Dessiné par Mark BuckinghamDésormais réfugiés au royaume de Haven, sous la protection de Flycatcher, les Fables savent que Mr Dark va resurgir et ils se préparent donc à le combattre. Pinocchio a persuadé Ozma qu'une équipe bien entraînée pourrait défaire leur ennemi et, s'inspirant des comics de super-héros, il recrute quelques membres qu'ils affublent de costumes bariolés et de surnoms évocateurs. Mais entre les exigences d'Ozma, les souhaits de Pinocchio, l'utilité des recrues, la nécessité de faire appel à des soldats sans peur, et l'arrivée de Mr North, le père de Bigby, qui a découvert l'existence de son 7ème petit-fils (Ghost), la situation se complique rapidement. De son côté, Mr Dark achève de préparer la Nurse Spratt pour un futur et mystérieux projet...

La faculté de renouvellement de Bill Willingham est la clé de la qualité de Fables, et ce nouvel arc prouve qu'il n'est pas à court d'idées après plus de cent épisodes. Ayant également écrit des comics super-héroïques, on se demandait si (et quand) il mixerait le folklore de sa série avec les codes des récits de justiciers costumés. Super Team réunit donc ces deux courants, mais avec malice puisque le scénariste se joue de nos attentes.
En effet, sans dévoiler l'issue de l'histoire, on devine rapidement que cette équipe de super-Fables, vêtus et rebaptisés pour l'occasion, n'aura pas le dernier mot et que le duel contre Mr Dark (comme celui qui l'a précédé avec Frau Totenkinder/Bellflower dans Fables 15 : Rose Red) se décidera avec un autre challenger.
Entretemps, Willingham s'est (et nous a) amusé(s) en détournant les figures traditionnels des histoires de super-héros : il convoque des Fables emblématiques, ressemblant à des héros connus ailleurs (Bigby-Wolverine, the Green Witch-Scarlet Witch, the Golden Knight-Iron Man, Grinder-Hulk, Thumbelina-Wasp, Rapunzel-Medusa, Pinocchio-Pr Xavier), met en scène de façon drôlatique leur engagement, leur entraînement...

Gepetto complote aussi dans son coin, mais Willingham garde cette piste narrative au chaud pour plus tard...   
Le scénario réussit de manière miraculeuse à entretenir toutes ses intrigues et subplots, à caractériser ses personnages sans les figer (la Belle commence à se douter que quelque chose cloche avec son bébé et doute que les Fables cessent de fuir un jour, la Bête ne peut plus se transformer, Mr North hésite en se sacrifier et sacrifier sa descendance - ce qui aura là encore des conséquences importantes...). Willingham réussit à éviter les conventions et s'engage dans des circuits très prometteurs.

Mark Buckingham a la possibilité de rendre hommage à son idole, Jack Kirby (qu'il remercie d'ailleurs), avec cette histoire. Ses planches sont énergiques et son découpage toujours fluide, utilisant le gaufrier en quatre ou six cases et le ponctuant avec des splash ou des doubles pages superbes. Les encrages de Steve Leialoha et Andrew Pepoy se relaient sans rupture de style, ce qui est  toujours aussi agréable
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- Waking Beauty (# 107). Dessiné par Terry MooreDans l'ancienne capitale de l'Adversaire, une armée a découvert la Belle au Bois Dormant et un nouveau prétendant empereur, Jubilee Mirant, s'emploie à la réveiller pour asseoir son autorité.

En dehors des Fables réfugiés à Haven et de Bufkin dans le bureau de la mairie de Fabletown, Bill Willingham n'oublie pas le sort des anciens royaumes de l'Adversaire, livrés à eux-mêmes. Dans ces territoires, de nouveaux aspirants régents apparaissent et découvrent ce qui a été abandonné sur place, après la guerre. Parmi les éléments ayant participé à la défaite de l'Adversaire et négligés par les Fables se trouve la Belle au Bois Dormant.
A priori, le scénariste semble proposer un récit déconnecté du reste, mais en vérité il prépare de nouveaux rebondissements. Il est évident que, comme avec Bufkin, la situation de la Belle au Bois Dormant va alimenter de prochaines intrigues et rattraper le destin des personnages principaux.

Pour l'occasion, la série acceuille un invité prestigieux puisque Terry Moore, créateur de Strangers In Paradise et de Echo, illustre cet épisode. Il a soigné son ouvrage et le résultat est magnifique, avec des décors incroyablement riches, un découpage merveilleusement conçu, et une galerie de personnages instantanèment mémorables. C'est à la fois très drôle et plein de suspense.
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Aucun souci à se faire, la série continue de surprendre positivement et ona déjà hâte de lire le 17ème tome prévu pour Juillet !

samedi 22 octobre 2011

Critique 274 : ECHO - THE COMPLETE EDITION, de Terry Moore

Echo est une série complète en 30 épisodes, écrite et dessinée par Terry Moore, auto-publié par Abstract Studios de Mars 2008 à Mai 2011. The complete edition compile l'intégralité de cette production en un seul volume, publié en Août 2011.
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Commençons par présenter les protagonistes de cette histoire car le casting est fourni et ainsi les relations entre ces personnages et l'intrigue seront plus aisées :

- Julie Martin : c'est une jeune photographe, vivant à proximité du désert où elle est témoin de la destruction de la combinaison Beta Suit. Elle doit déjà faire face, avant cet évènement, à une situation complexe, en particulier une procédure de divorce qu'elle refuse d'accorder à son mari, convaincu que leur couple a encore une chance. Elle n'a pour seul compagnon que son chien, Max, qu'elle entretient avec difficulté, faute d'argent.
- Rick : c'est le mari de Julie, qui veut divorcer.

- Pam : c'est la soeur de Julie. Victime d'un accident de la route durant lequel son mari et ses deux enfants sont morts, elle est internée dans la clinique psychiatrique privée de Mont Genoit depuis deux ans.

- Ivy Raven : c'est une agent de la NSB (National Security Branch), appelée par Cooper pour trouver Julie Martin. Elle est la mère d'une petite fille prénommée Lulu.

- Dillon Murphy : c'est un membre des Park Rangers de Californie, qui a servi durant six ans dans l'armée. C'est aussi le fiancé de Annie Trotter et il va aider Julie à échapper aux agents de l'HeNRI et de l'armée.

- Docteur Annie Trotter : c'est une scientifique employée à l'Heitzer Nuclear Institute (HeNRI) et une pilote d'essai qui meurt durant un test en vol dee la combinaison du Projet Phi, dont est témoin Julie. Elle était également la fiancée de Dillon.

- "Cain" : c'est un sans-abri, vagabond, mentalement perturbé au point de prétendre être la réincarnation du Caïn de la Bible (fils d'Adam et Eve, il tua son frère Abel car Dieu avait préféré son offrande à la sienne). Il a été lui aussi, comme Julie, exposé à la déflagration de la combinaison portée par Annie, sa main droite est couverte par le métal. Il s'en prend ensuite plusieurs fois à Julie dans le but de plus en plus évident de se suicider.

- Professeur Foster : c'est le responsable du Projet Phi Project au sein de l'HeNRI.

- Jack Cooper : c'est l'assistant du Pr Foster au sein de l'HeNRI, chargé de retrouver et stopper Julie.

- Dr William Dumfries : c'est l'un des collaborateurs d'Annie sur le Projet Phi. Il en expliquera les objectifs à Dillon et Dan, et leur révèlera que Foster compte l'utiliser comme une arme pour le compte de l'armée américaine.

- Vijay Narayanan : c'est un autre des collaborateurs d'Annie sur le Projet Phi. Il apporte son aide à Julie, Dillon et Ivy pour ensuite contrecarrer les projets de Foster.

- Hong Liu : c'est un chercheur de l'HeNRI qui réussit à construire une fusil capable de désactiver la combinaison Beta Suit. Sévèrement blessé lors d'une explosion, il survit et tente de se venger mais révèlera travailler pour la Chine, dont il est originaire.

- Dan Backer : c'est le propriétaire d'un bar, ancien militaire durant 24 ans dans l'Air Force. Avec ses amis, une bande de bikers, il aide Dillon et Julie à fuir les soldats à leurs trousses.

- Simon Zimmerman : c'est un "théoricien de la Conspiration" et un informaticien basé à Portland. Il crée un site internet, moonlakeconspiracy.com, avant d'être la première victime de Cain, en quête de réponse sur l'explosion, à Talupa.

- Tambi : (issue de la précédente série de Terry MooreStrangers in Paradise), c'est un contact d'Ivy qui a reçu la mission de localiser le site où Foster veut créer un trou noir pour le compte de l'armée en utilisant les recherches d'Annie sur le Projet Phi.

Passons, maintenant que nous en connaissons les principaux acteurs, à un résumé de l'histoire proprement dîte.
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Tandis qu'elle prend des photographies dans le désert, Julie Martin est témoin d'une poursuite entre une femme équipée d'une curieuse combinaison métallique et d'un avion de chasse militaire, au terme de laquelle meurt le première. L'explosion qui s'ensuit disperse des fragments de la combinaison en une pluie de billes et oblige Julie à se réfugier puis à quitter les lieux à bord de son pick-up.
Les billes métalliques se collent à la peau de Julie et lorsqu'elle est revenue chez elle, dans un cabanon au milieu de nulle part, elle découvre dans le coffre de son véhicule un échantillon plus grand de la combinaison. Malencontreusement, elle le rapproche trop d'elle et il adhère aussitôt à son buste. Comme si cela ne suffisait pas, elle entend sur son répondeur téléphonique un énième message de Rick qui la relance pour qu'elle signe les papiers de leur divorce et les lui retourne.
Julie décide d'aller à l'hôpital voisin pour qu'on lui retire la pellicule métallique attachée à sa poitrine et ses épaules, et sur laquelle est gravé un symbole (celui de la lettre de l'alphabet grec Phi - désignant en physique la phase). Quand un médecin l'examine, en touchant la substance, il s'y brûle les doigts et croit à une mauvaise plaisanterie, renvoyant Julie. Cependant, les développeurs de la combinaison métallique, des chercheurs de l'HeNRI, ont la confirmation de la présence de Julie sur le lieu de l'explosion et appellent une certaine Ivy, malgré les protestations des militaires, pour la retrouver.
Julie fait la connaissance de Dillon Murphy, un park ranger qui a été le fiancée d'Annie Trotter, la conceptrice de la combinaison métallique. Ils sont rapidement localisés par Ivy qui, devinant que le Pr Foster, à l'origine de toute l'affaire avec l'armée, ne lui a pas tout dit sur leurs plans, prend leur parti et les aide donc à s'échapper.
Le projet de Foster se révèle progressivement, tandis que les fugitifs continuent de semer l'armée et un tueur à gages recruté par Cooper, l'assistant du Professeur : le savant veut en effet utiliser l'alliage conçu par Annie pour créer artificiellement un trou noir, un moyen d'affirmer la suprémacie scientifique et militaire des Etats-Unis sur la Chine, qui développe un projet similaire.
Durant sa cavale, Julie découvre que la combinaison possède diverses propriétés étonnantes : elle réagit à ses émotions et ainsi peut à la fois répondre offensivement (en produisant de terribles éclairs) quand elle est agressée mais aussi réparer des dommages physiques qu'elle endure ou soigner des personnes pour lesquelles elle éprouve une empathie profonde. Il apparaît également que la personnalité d'Annie Trotter a imprégné le métal et Julie perçoit désormais, comme un écho, des souvenirs et des sentiments de la chercheuse décédée. Enfin, alors que la combinaison enveloppe de plus en plus le corps de Julie à chaque fois qu'elle s'active, elle affecte également son métabolisme, la faisant grandir, la dôtant d'une force supérieure à la moyenne et augmentant sa puissance. A la suite d'un contact prolongé avec Ivy lors d'une nuit passée à la belle étoile pendant qu'elles fuyaient, Julie provoque aussi le rajeunissement de sa partenaire qui régresse jusqu'à l'adolescence mais sans perdre ses facultés intellectuelles adultes.
Devenue à la fois une arme vivante redoutable et un instrument curatif exceptionnel, Julie devra tout faire, avec l'aide de Dillon, Ivy et Vijay (un collaborateur d'Annie), pour empêcher Foster et ses commanditaires de l'armée de déclencher l'apocalypse, en traversant moult épreuves, comme affronter l'ire de Cain, la vengeance de Hong, et cela en perdant des amis en route...
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Terry Moore, après avoir consacré 13 années à sa série Strangers in Paradise, a créé la surprise en lançant sa nouvelle production intitulée Echo. Bien qu'on trouve des éléments communs aux deux titres (jusque dans l'apparition d'une des personnages de SiP, la tueuse Tambi, à la toute fin), cette série diffère sensiblement de la précédente en ayant été conçue en pensant son terme dès le départ et en empruntant à de nouveaux genres pour son auteur, en particulier la science-fiction.
Là où SiP s'appuyait fortement, quasi exclusivement, sur ses personnages et l'étude de leurs relations sur fond de polar et de mélodrame, Echo explore les conséquences d'un évènement extraordinaire, de nature fantastique, sur une héroïne ordinaire. Au trio Francine-Katchoo-David a succédé Julie Martin, autour de laquelle gravite une galerie de seconds rôles.
Echo est un récit de science-fiction qui utilise des motifs classiques comme la peur produite par la technologie dans les mains d'hommes inaptes à la maîtriser. Chaque chapitre s'ouvre d'ailleurs par une citation empruntée à une grande figure de la science, de la littérature ou de la Bible, mais la plus synthétique reste celle d'Albert Einstein (1879-1955), le père de la physique et des mathématiques modernes, prix Nobel en 1921, ayant déclaré que "le progrès technologique est comme une hâche dans les mains d'un psychopathe".

Pourtant, même si l'on n'est pas familier de ces grandes théories scientifiques, Echo reste une lecture très accessible et divertissante, d'une formidable efficacité. A l'instar de Strangers in Paradise, il semble évident que Moore n'a pas démarré l'écriture de son histoire avec un plan complet et totalement défini, d'aillleurs l'auteur a expliqué que, suite à un problème informatique, il avait complètement réécrit le quatrième épisode après avoir perdu la copie de son script. A quel point cet incident a-t-il impacté le développement de l'intrigue ? Cela, on ne le saura pas, mais il est étonnant de voir à quel point l'ensemble fonctionne, malgré cet impair et ce mélange entre une rédaction à la fois ciselée et improvisée. De la même manière que SiP, la mécanique feuilletonnesque se déploie avec une fluidité rythmique impressionnante. Moore parvient tout à la fois à produire des rebondissements inventifs et spectaculaires, à définir une caractérisation de ses personnages très subtile (avec comme toujours un soin inimitable apporté aux femmes, loin de tous clichés) et une ambiance qui passe de l'angoisse à la légèreté sans que jamais ni le suspense ni l'émotion n'en souffrent.

Moore aurait pu se contenter de surfer sur l'évènement déclencheur en se concentrant d'abord sur les conséquences de l'incident de Moonlake sur Julie, mais il ne néglige aucun des membres de son "supporting cast", reliant les personnages de manière à la fois étonnante et naturelle (Julie "héritant" de l'invention d'Annie et du boyfriend de celle-ci, Dillon), exploitant chaque rencontre pour enrichir le récit et ses péripéties tout e n'hésitant pas à sacrifier quelques protagonistes afin de souligner la gravité de la situation.
De la même manière, il fait de ce qui est au début un accessoire narratif (la fameuse combinaison) un quasi-personnage à part entière, en dévoilant ses capacités, d'abord spectaculaires et offensives (l'occasion de scènes d'action impressionnantes, parfois aux conséquences horribles, inattendues chez Moore) puis plus surprenantes (revenant par là-même sur le danger que représente tout progrés s'il n'est pas utilisé à des fins humanistes). L'imagination de Moore n'a d'égale que l'intelligence avec laquelle il exploite les éléments qu'il dispose au long de son aventure, ne cédant jamais à la facilité, dans une structure particulièrement dense sans jamais être étouffante (car il sait faire respirer ses héros et donc ses lecteurs).
Il se permet même in fine une connection discrète mais complice avec Strangers in Paradise, suggérant l'idée d'un Moore-verse, où Julie Martin évolue bien dans le même monde que Katchoo et Francine alors que rien ne paraît rattacher les deux séries.C'est très fort, d'autant plus que ce n'est jamais appuyé (ainsi pas besoin d'avoir déjà lu SiP pour apprécier et comprendre Echo).

Le graphisme, enfin, est comme toujours d'une grande beauté, ne faiblissant jamais tout au long de ces 600 pages. Moore est passé maître dans l'art de dessiner des personnages, féminins comme masculins, aux physionomies variées, d'une richesse fabuleuse, très expressifs, chacun avec une gestuelle propre.
Son trait est épuré, en quelques traits il réussit à traduire une foule d'émotion, à composer des images puissamment évocatrices, à l'atmosphère intense aussi bien quand il s'agit de dépeindre des moments intimistes ou spectaculaires.
Chaque personnage possède la qualité d'une véritable personne, le réalisme de Moore n'a pas besoin de copier le réel, il le restitue en le stylisant de façon dépouillée, en quelques lignes. Il sait ainsi tirer de chaque décor ce qu'il faut pour le rendre à la fois remarquable et indentifiable.
Son noir et blanc est particulièrement lumineux, ce qui rend la lecture très agrèable, avec en prime un découpage classique, simple, sobre mais toujours juste et diablement efficace. Il n'abuse pas de tics si courants aujourd'hui dans moults comics, comme les splash-pages, si bien que lorsqu'il en use, l'effet a une vraie force. Il alterne des planches de plusieurs vignettes avec d'autres d'un ou deux plans, ou alors il a recours à une technique bien personnelle où une même image est cadrée plusieurs fois de manière concentrique, simulant un effet de zoom et suggérant une rupture narrative (comme lorsqu'il dévoile que la personnalité d'Annie fait partie de la combinaison et "co-habite" désormais dans le cerveau de Julie).

Il convient donc de ne pas lire trop vite, même si le récit est très entraînant, ces 30 épisodes, pour mieux les savourer, en apprécier l'écoulement mais aussi l'esthétisme discret. De ce volumineux pavé on peut déplorer qu'il ne comporte que peu de bonus (quelques esquisses, un exemple entre un dessin crayonné et sa version encrée, une courte explication de Moore sur le format de ses pages, une dédicace à son épouse Robyn qui lui a inspiré l'histoire, et une galerie de couvertures mal photocopiées. Une interview ou des commentaires illustrées auraient été passionnants).
Mais ne chipotons pas : une intégrale de 30 numéros pour une somme aussi modique (une vingtaine d'Euros en occasion) et une oeuvre d'une telle qualité, c'est déjà un cadeau. Et la confirmation que Terry Moore est un auteur/artiste absolument indispensable. Répondez sans hésiter à ce bel Echo en l'achetant, vous posséderez une des meilleures séries américaine récente. 

mardi 22 mars 2011

LUMIERE SUR... TERRY MOORE


Terry Moore.
Katchoo et Francine, les deux héroïnes de
Strangers in Paradise.
Terry Moore est un maître de l'art séquentiel, tel que l'a théorisé Will Eisner : même sans texte, ses planches possèdent une ambiance et véhiculent une émotion intenses.
Une autre astuce que Moore manie avec brio : les onomatopées. Associée à son génie de l'expressivité, ses pages ont une vérité rare. Stupéfiante aussi est sa maîtrise de la gestuelle : Moore alterne des séquences outrancières et d'autres où le langage des corps est aussi important que les dialogues.

Enfin, même si ce n'est pas l'aspect qu'on retient le plus dans son travail, Moore est capable de produire des couvertures somptueuses, comme celle-ci, élégante et dépouillée.

Après Strangers in Paradise (90 épisodes en 14 ans !), Terry Moore a écrit et dessiné les 30 épisodes de sa série Echo, toujours éditée par sa propre structure indépendante, Abstract Studios.
Il vient de commencer une nouvelle série Rachel Rising.
Il a également écrit des épisodes pour Spider-Man, Runaways, Buffy, et signé des couvertures pour diverses séries, ainsi que des ouvrages sur le dessin et sa méthode graphique (How to draw...).
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mardi 15 mars 2011

Critiques 213 : STRANGERS IN PARADISE 4-7, de Terry Moore

Le casting complet de Strangers in Paradise.

4 : LES RAISONS DU COEUR
(3ème série, #1-5 ; 1996-1997)

Qu'a-t-il bien pu se passer pour que Francine et Katchoo ne se fréquentent plus depuis dix ans ? Le mystère est entier. Mais alors qu'elle attend son mari pour dîner dans un hôtel-restaurant de luxe, Francine (devenue également mère de famille) rencontre Casey Bullocks, l'ex de Freddie Femur, qui lui apprend que Katchoo est dehors. Francine se rappelle alors...
A l'époque, les deux amies emménageaient dans le petit appartement au-dessus du garage de Margie. Tandis que Katchoo allait brutalement rompre avec David Qin après avoir voulu en faire le sujet d'un tableau, Francine était engagée dans l'agence de pub RBK & S (soit Rutner Bovis Kleinenbaumsteinberger and Smith). Elle y faisait la connaissance de Rachel, la perverse petite amie de son ancien amant,Chuck, et allait devenir l'égérie d'une campagne pour une marque de préservatifs...
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C'est avec deux surprises que s'ouvre cette troisième série de Strangers in Paradise : d'abord, les 5 premières pages sont dessinées par Jim Lee, témoignage de l'époque où le titre fut édité par Image Comics (jusqu'au #8), et ensuite (et surtout), l'action démarre dix ans après la fin du précédent volume.
Cette ellipse dévoile un évènement : Francine et Katchoo ne sont plus amies depuis ! Pourquoi ? Terry Moore se garde bien de l'expliquer pour l'instant mais ce fait est si surprenant qu'il fournit un suspense terrible pour la série. Pour qu'on mesure bien l'impact de ce rebondissement, il a fait de Francine une épouse et une mère et ne montre Katchoo que fugitivement et de dos, retardant les retrouvailles entre ses héroïnes.
En revenant en arrière, Moore enchaîne avec ce qui était exposé dans le tome précédent : Katchoo et Francine, mises à la porte de chez elles, acceptent l'offre de Margie de s'installer dans un studio au-dessus de son garage - ce qui ne va pas sans susciter la méfiance de leur voisine et l'intérêt de son époux. Il est suggéré également que Margie est attirée par Katchoo, ce qui motiverait qu'elle l'héberge, elle et Francine.
Francine est au coeur de cet album et de péripéties comiques vraiment savoureuses, et parfois cruelles : son entretien d'embauche chez RBKS donne lieu à une scène hilarante tout comme le quiproquo qui va faire d'elle l'égérie d'une marque de capotes. Sa décision de prendre des cours d'aérobic pour maigrir est aussi l'occasion d'une séquence mémorable.
En revanche, Katchoo connaît une nouvelle épreuve face à David à qui elle n'a pas vraiment pardonné de l'avoir piégé pour le compte de Darcy. Leur affrontement aboutit à une séparation qui paraît définitive après avoir démarré sur un sujet a priori superficiel, mais qui touche à l'essence même du personnage de Katchoo. Artiste écorchée vive, elle ne supporte pas qu'il juge son projet de le peindre nu comme obscène, mais plus encore qu'il ne s'engage pas franchement dans la relation de couple qu'il désire. Des considérations philosophiques et religieuses creusent le fossé entre eux.
Moore dresse, sous la comédie (burlesque avec Francine, de moeurs avec Katchoo), le portrait de deux jeunes femmes qui sont un foyer pour chacune d'elles. Mais ce qui fait le ciment de leur amitié constitue certainement aussi sa faille : on devine qu'elles dépendent trop l'une de l'autre pour que cela ne soit trop pesant... C'est admirablement écrit, avec des dialogues formidablement vrais.

Graphiquement, outre la brêve participation de Jim Lee (dans un pastiche des comics super-héroïques), Terry Moore agrèmente son toujours superbe dessin en noir et blanc de trames grises, légères et claires. Mais c'est surtout son découpage d'une fluidité diabolique (on lit ces 100 pages avec une rapidité qui dit tout de l'efficacité narrative de l'artiste) qui éblouit toujours.
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Après plus de 20 épisodes d'une densité exceptionnelle, la série est toujours d'une qualité imparable et d'une richesse émotionnelle unique. Chapeau bas !

5 : ENNEMIES INTIMES.
(3ème série, #6-12 ; 1997-1998)

Katchoo déprime sévèrement après sa rupture avec David et décide de partir à Los Angeles pour le retrouver car elle pense qu'il est retouné auprès de sa soeur, Darcy Parker. Pendant ce temps, Chuck découvre que Rachel, la collègue de Francine chez RBK & S, possède un pistolet dans son sac : la jeune femme est en vérité une des "Parker girls" et justement, elle est rappelée par sa patronne, plaquant son amant sans ménagement ni explications.
Katchoo épie David chez Darcy mais se fait prendre par Taby à laquelle elle avoue que c'est Samantha qui avait caché les 850 000 dollars dérobés au sénateur Chalmers dans ses bagages le soir où, avec Emma, elle avait fui Darcy. La même Darcy contraint alors Katchoo à remplir une dernière mission - pièger le membre d'une commission d'enquête qui s'intéresse de trop près au sénateur Henneman. Ce dernier doit épouser Rachel, qui sera celle par qui Darcy contrôlera ce candidat à la Maison-Blanche pour le compte des "Six", un groupe d'affairistes et de politiciens.
Mais Francine, sans nouvelles de son amie, fait appel à l'inspecteur Walsh. Parallèlement Marshall Weinstein, un journaliste qui enquête sur les "Six", se mêle à cette partie dont l'issue sera fatale à l'un des protagonistes...
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Terry Moore revient à la veine policière de sa saga en ramenant sur le devant de la scène l'ignoble Darcy Parker, qu'on trouve mêlée à un complot d'envergure. Katchoo est donc directement impliquée et vole la vedette à Francine dans ces épisodes.
L'intrigue fait référence, via Katchoo, à Christine Keller, une prostituée qui dans les années 60 fut au centre d'un scandale dans le milieu politique britannique en étant à la fois la maîtresse d'un ministre anglais et d'un dignitaire soviétique (cf. l'affaire_Profumo). Moore intègre avec maestria ces éléments de thriller, de conspiration et de politique dans un récit sans temps mort. Malgré la complexité de l'affaire, on n'est jamais égaré grâce à la conduite d'un scénario exemplairement développé : c'est du grand art.
Le tour de force est d'autant plus notable que Moore n'abandonne pas ce qui fait la singularité de sa série, en ménageant des séquences d'émotion ou de comédie, même s'il est vrai que ce tome 5 est plus sombre, plus tendu.
L'histoire ne revient pas non plus sur les raisons qui ont séparé Katchoo et Francine dix ans après, comme cela était abordé dans l'album précédent. En vérité, Moore est d'abord ici occupé à boucler un autre pan de sa saga et le personnage de Darcy Parker ainsi que sa relation avec son frère, David Qin, connaît son aboutissement - sans pour autant que cela signifie que les questions liées au passé de Katchoo soient réglées. Mais, incontestablement, une page importante se tourne et le sort du trio Katchoo-Francine-David réserve certainement encore des surprises...
Le dessin traduit la tension du récit en étant peut-être moins audacieux (quoiqu'il y ait encore des trouvailles formidables, comme lorsque Katchoo espionne Darcy et David). Le découpage est plus serré, voire classique, pour ne pas parasiter avec des effets l'exposition du plan de Darcy, la contrainte de Katchoo, l'angoisse de Francine, l'intervention de Walsh.
Depuis le tome 2, il s'agit indiscutablement de l'album où l'aspect humoristique est le plus effacé au profit du polar et graphiquement, c'est aussi plus académique, plus au service de la trame policière proprement dîte. Peut-être est-ce aussi le reflet de la publication même de la série qui, à partir de l'épisode 8 (soit au milieu de ce tome), a quitté le giron d'Image Comics pour redevenir auto-éditée au sein d'Abstract Studios : Moore y gagna une audience élargie mais préféra quand même recouvrir son indépendance - en d'autres termes, peut-être s'était-il astreint à livrer des épisodes plus conventionnels durant sa période Image, avant de rebondir.
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A la fois un dénouement et le début d'une nouvelle ère, ce 5ème numéro de SiP fait figure d'étape de transition, avec une rare intensité.
6 : PASSE, FUTUR.
(3ème série, #13-18 ; 1998)

Hier, Francine et Katchoo étaient lycéennes. La première complexait sur son poids, rêvait d'être aimé par le quaterback de l'équipe de football américain de l'école, assistait à la désagrégation du couple de ses parents (sa mère acceptant avec résignation les infidèlités de son mari), subissait l'indifférence de son frère aîné, et allait vivre une humiliation terrible lors d'une représentation théâtrale. La seconde était violée par son beau-père, trompée par son boyfriend, méprisée par sa mère, allait devenir la meilleure amie de Francine, avant de fuir chez une tante.
Demain, Francine sera mariée à Brad, époux trop absent, et sombrera dans la dépression après avoir revu - sans avoir osé l'aborder - Katchoo, et sera toujours couvée par sa mère. Cette dernière, ne supportant plus de voir sa fille sombrer ainsi, contactera Katchoo qui, sans hésiter, après dix ans loin de Francine, partait la retrouver.
Entre ces deux époques, les deux amies rejouaient à leur manière la série télé Xena la guerrière. Et Katchoo était invitée à une prestigieuse exposition. Mais Francine allait-elle accepter de poser pour elle à cette occasion ?
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Terry Moore accomplit encore un prodige avec ce nouvel album qui, comme depuis le début de la série, semble avoir été écrit en réaction au précédent. Ainsi, après le thriller d'Ennemies intimes, il revient à la comédie dramatique et l'étude de moeurs, en se concentrant sur le couple Katchoo-Francine. Mais il le fait en jouant cette fois avec la temporalité de la série.
Ce 6ème recueil comporte trois actes : le premier est un long flash-back qui révèle les origines de l'amitié entre Katchoo et Francine au lycée ; le deuxième est un interlude comique ; et le troisième dévoile le futur de la relation des deux héroïnes tout en revenant sur la situation de Katchoo, Francine et David au lendemain des évènements du tome 5.
Les épisodes sur le passé sont cruels et poignants mais surtout éclairants sur ce qui unit les deux amies : dès le départ, elles étaient des outsiders et allaient vivre simultanèment une épreuve qui tout en les faisant diversement souffrir allait les souder. En comparaison de ce que vit Katchoo, l'humiliation de Francine semble bien légère et c'est en ouvrant les bras à Katchoo que Francine relativise ce qui lui arrive et donne ce qui manque le plus à son amie. La scène des "adieux" est bouleversante, et croyez-moi si je vous promets que vous aurez la gorge serrée en la lisant. Rien que pour ce moment, Strangers in Paradise occupera une place à part dans votre bibliothèque et mérite d'être lu et recommandé.
Comme une respiration après cette émotion forte, l'épisode où Francine et Katchoo (se) rejouent Xena la guerrière et Gabrielle (son "faire-valoir", mais ne le dîtes pas à Katina), avec en guest-star David dans le rôle du poéte en mal d'inspiration, est irrésistible. Et là encore, croyez-moi quand je vous promets un bon moment de rigolade.
Le dernier acte est un exercice virtuose de narration, d'une remarquable fluidité, dans lequel l'importance de l'utilisation des chansons est primordiale. Bien qu'on ne sache toujours pas ce qui a provoqué la rupture entre Francine et Katchoo, on est rassuré en voyant que Katina répond présente pour son amie, au plus mal dans sa vie conjugale.

Les dessins sont merveilleusement beaux : Terry Moore n'a pas son pareil pour croquer ces petits riens qui font la vie, l'amitié, les matins difficiles, la détresse, et enfin l'espoir, le plaisir des retrouvailles, souvent sans s'appuyer sur de longs dialogues, mais d'abord sur la formidable expressivité des personnages, la justesse du découpage - des cadrages simples, au trait souple, vivant, élégant. Il y a là quelque chose qui voisine avec le génie de Will Eisner.
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Incroyable mais vrai : toujours pas un faux pas, toujours pas une faiblesse - un sans faute exceptionnel. La grâce, quoi ! 7 : SANCTUAIRE(3ème série, #19-24 ; 1998-1999)


Francine et Katchoo, appelée à l'aide par la mère de son amie, échangent quelques confidences sur leurs situations respectives dix ans après avoir cessé de se fréquenter. Bien qu'on ne sache pas encore ce qui a provoqué vraiment leur séparation, on apprend que Katchoo ne vit plus avec David...
Mais avant cela, Francine accepte de poser pour Katchoo en vue de l'exposition de jeunes talents à laquelle elle a été invitée. En découvrant l'ébauche d'un tableau, Francine entre dans une colère noire, estimant que Katchoo non seulement la représente comme elle voudrait qu'elle soit et pas comme elle est vraiment. Lorsque les toiles de Katchoo sont présentées à la galerie, c'est l'explosion : Francine ne supporte pas d'être ainsi dévoilée aux yeux du monde - et la présence dans les parages de Freddie Femur ne va rien arranger.
Le clash est assez conséquent pour provoquer le départ de Francine qui va se réfugier chez sa mère, tandis que Katchoo sombre dans la dépression, veillée par David. Casey Bullocks, l'épouse de Freddie, s'étrangle alors en voyant que son mari a acquis une des toiles de Katchoo avec Francine et va prévenir l'intéressée, tout en avouant à David son attirance pour lui. C'est alors que Francine resurgit. Freddie Femur va passer un sale quart d'heure...
Et David apprendre que la fortune exhorbitante de Darcy (un milliard de dollars) lui revient - mais ce qu'il ignore, c'est qu'un piège l'attend à New York...
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Ce 7ème livre est une vraie tornade : les sentiments déjà violents qui agitent les personnages principaux de la série s'exacerbent jusqu'à l'éclatement et on croit bien comprendre ce qui a motivé la séparation de Katchoo et Francine durant dix ans. Mais évidemment, en feuilletonniste aguerri, Terry Moore a gardé ça pour plus tard.
Néanmoins, c'est un album de crise où Francine, en partant faire le point chez sa mère, dresse un constat lucide et éclairant sur les relations qu'elle entretient avec Katchoo et à quel point elles les distinguent : Katchoo est une star, dont les actes impactent toujours son entourage, dont la proximité est à la fois envahissante et précieuse, tandis que Francine, traumatisée depuis le lycée par son humiliation publique et d'un caractère fondamentalement timide, voire soumis, n'aspire qu'à une existence paisible et traditionnelle. La fidélité, l'amour, l'énergie de Katchoo contre la réserve, la pudeur, le conformisme de Francine.
En découvrant comment Katchoo la représente sur ses tableaux, Francine ne se reconnaît pas et n'accepte pas ce qu'elle considère comme une idéalisation trop lourde à porter. Mais quand elle se voit sur des toiles géantes dans une exposition publique, c'est comme un viol pour celle qui a déjà été malmenée par les hommes (dont le concupiscent Freddie Femur). En opposition à ce que Katchoo avait conçu comme une célèbration de la beauté de la femme qu'elle aime (et désire), cette situation ne peut qu'aboutir à une rupture - heureusement temporaire.
Terry Moore en profite, en quelque sorte, pour ramener et développer le personnage de Casey Bullocks, l'épouse de Freddie Femur, qui vit mal l'obsession de ce dernier pour Francine et en même temps avoue son attirance pour David. Aime-t-elle vraiment celui qui n'a d'yeux que pour Katchoo ou fantasme-t-elle sur ce garçon si fidèle, séduisant et attentionné ? Derrière la nunuche pathétique se dessine une jeune femme désorientée, qui se greffe progressivement au trio Katchoo-Francine-David.

Les dessins sont à nouveau fabuleux, Moore passe de scènes où son graphisme adopte l'outrance des emportements de ses personnages à d'autres où tout est exprimé avec une retenue, une délicatesse bouleversantes : de la haute voltige.
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Je ne sais pas à quand je pourrai me procurer d'autres tomes (et je ne manque pas d'autres lectures par ailleurs), mais j'ai hâte de poursuivre cette aventure - une des meilleures bandes dessinées américaines de ces dernières années.
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Quelques bonus :

Strangers in Paradise "Rocky Horror Picture Show"

Strangers in Paradise ""San Diego Comic Con 2006"

samedi 5 mars 2011

Critique 212 : STRANGERS IN PARADISE 1-3, de Terry Moore

Strangers in Paradise "Art Nouveau" commission,
par Terry Moore.

Terry Moore est un auteur indépendant et Strangers in Paradise est sa première (et plus importante) oeuvre. L'aventure démarre en 1992 : l'auteur entreprend de réaliser un comic-strip pour un journal et tâtonne avant de trouver son idée. Mais Moore comprend qu'il n'est pas fait pour le gag et préfère imaginer une histoire au long cours. Ce sont les personnages qui servent de base à son projet, deux filles et un garçon qui apprend à les connaître. Très vite, cependant, ses protagonistes évoluent pour s'écarter de la veine purement humoristique que Moore n'apprécie donc pas : par exemple, Katchoo est au départ une nymphe dans une forêt enchantée (les premières bandes de l'auteur seront d'ailleurs publiées plus tard dans un album) !
Strangers in Paradise, dans la forme qu'on connaît désormais, commence vraiment comme une mini-série en trois parties, éditée par Antartic Press, en 1993 : y sont établies les relations entre les trois héros et le fiancé de Francine.
Puis Moore se lance dans une deuxième série de 13 épisodes qu'il édite lui-même sous le label Abstract Studio : l'histoire est enrichie d'une trame policière en rapport avec le passé de Katchoo.
Le troisième volume de la série est ensuite initialement publié par Image Comics, mais après 8 numéros Moore reprend son indépendance et poursuit son affaire au sein d'Abstract Studio. La série s'achève au #90 en Juin 2007.
David Qin, Francine Peters et Katina "Katchoo" Choovanski

Présentons maintenant les héros de Strangers in Paradise :

- Katina "Katchoo" Choovanski - décrite par Moore comme "The Original Angry Blonde" (la blonde en colère), Katchoo est effectivement une fille de tempérament, au caractère bien trempé, au passé violent, et peintre de talent. C'est une ancienne prostituée de luxe au service de Darcy Parker, dont elle fut également l'amante. Elle semble amoureuse de sa meilleure amie, Francine, mais ses sentiments sont tortueux car c'est d'abord une méfiance envers les hommes qui les motivent. A cet égard, l'affection que lui témoigne David la trouble.

- Francine Peters - C'est à la fois la meilleure amie de Katchoo et son fantasme. Mais cette grande fille potelée est d'abord une grande sentimentale, un coeur d'artichaut, en lutte permanente avec sa propre image : c'est pour cela que l'attirance qu'elle suscite chez Katchoo la déstabilise car elle souhaiterait d'abord faire sa vie avec un homme sans blesser son amie. Elle rêve d'être une épouse et une femme, en conformité avec son éducation méthodiste.

- David Qin - Cet aimable et sensible étudiant en arts est amoureux de Katchoo dont il admire le talent. Mais il est également le frère cadet de Darcy Parker. Cependant, il n'accepte pas cet héritage criminel comme en témoigne son changement d'identité.

- Freddie Femur - Il s'agit de l'ex-amant de Francine. Cet avocat l'a trahie en la trompant durant leur relation (ce qui a provoqué la dépression de la jeune femme), mais il reste obsédé par elle.

- Darcy Parker - La "méchante" de la série est une caïd du crime organisé, à la tête de ses "Parker Girls", des filles impliquées dans un réseau de prostitution à des fins d'espionnage. Elle clâme sa haine des hommes tout en éprouvant une atttirance incestueuse pour son frère David. Elle a été la maîtresse et la patronne de Katchoo jusqu'à ce que celle-ci la fuit avec son amie Emma (qui décédera du Sida). Le départ de sa favorite associé au vol d'une grosse somme d'argent motivera son désir de vengeance. Si l'on veut résumer l'intrigue de Strangers in Paradise, alors on écrira qu'il s'agit de la relation compliquée entre deux femmes : d'un côté, il y a Helen Francine Peters ; de l'autre, Katina "Katchoo" Choovansky. Au milieu, on trouve David Qin, qui aime Katchoo alors qu'elle ne le considère que comme un ami. Katchoo paraît préférer Francine à qui elle avoue son attirance, au risque de la gêner.
Mais, au second plan, la série est aussi un thriller qui trouve ses origines dans le passé trouble de Katchoo : abusée sexuellement par son père, ex-toxicomane et alcoolique, elle fut une call-girl au service de Darcy Parker. Avec une amie, Emma, elle prend la fuite mais Darcy la croit coupable d'avoir volé à un riche et influent client, le sénateur Chalmers, une énorme somme d'argent : pendant des années, Katchoo pensera avoir semé sa redoutable maîtresse et échappé à sa vengeance, jusqu'à ce qu'un ex-flic reconverti détective privé la retrouve.
1 : MON AMOUR, MA DESTINEE.
(1ère série : #1-3, 1993 + 2ème série : #1-2, 1994)

Dans ce premier tome, on fait connaissance avec le trio Francine-Katchoo-David : Katchoo aime Francine qui sort avec Freddie Femur, un mufle qui la trompe avec sa secrétaire. Katchoo humilie l'infidèle (ce qui lui vaudra d'être arrêtée par la police et d'attirer l'attention de l'inspecteur Walsh) et avoue ses sentiments à sa meilleure amie, qui sombre dans la dépression.
David entre en scène : il étudie l'art et est amoureux de Katchoo, elle-même artiste. Il devient son confident et soutient Francine. Puis Katchoo s'absente subitement. Elle rentre bouleversée et avoue , après avoir expliqué avoir été une prostituée au service de la terrible Darcy Parker, s'être rendue au chevet de son amie Emma, qui se meurt du Sida...
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Ce premier album est d'une étonnante densité et d'une remarquable fluidité narrative : rapidement, Terry Moore pose les bases de son oeuvre, avec des personnages forts, aux rapports complexes, ne cédant jamais au manichéisme.
La narration est riche et inventive : la structure des épisodes varie et mêle différentes formes, de saynètes comiques en séquences dramatiques et poignantes, avec des extraits de poèmes et de chansons, des dialogues très vivants, un rythme soutenu. La transition entre les trois épisodes inauguraux et le début de la 2ème série est si fluide qu'on voit bien que Moore avait en lui un projet vaste qui ne demandait qu'à être développé. La caractérisation est admirable : on s'attache immédiatement à ce trio, dont les tempéraments respirent l'authenticité. Le traitement du lesbianisme de Katchoo est exemplaire car dénué de tout racolage, de toute facilité, et lorsqu'elle avoue ses sentiments à Francine tout en expliquant à David pourquoi il ne doit rien attendre de plus d'elle que de l'amitié (même si on la devine flatté par son amour et un peu attirée malgré tout), cela n'apparaît pas comme une astuce scénaristique pour pimenter l'histoire.

Graphiquement, c'est tout aussi épatant : pour une première bande dessinée, le style est déjà très affirmé, empruntant à Will Eisner sans le singer. Le noir et blanc est de toute beauté et souligne la sensibilité de l'auteur, qui sait aussi bien croquer des expressions outrées qu'illustrer des moments délicats.
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Un début impressionnant, qui met à la fois la barre très haut pour la suite et donne une irrésistible envie de poursuivre la découverte d'un comic-book résolument atypique.
2 : UN MURMURE DANS LE VENT.(2ème série : #3-8, 1995)
Dans ce deuxième tome, le passé de Katchoo lui revient en pleine figure : traquée par son ex-maîtresse et proxénète, la redoutable Darcy Parker, elle repère le détective qui la surveille et se cache en espérant les décourager. Mais en agissant ainsi, elle met en danger Francine qui est prise en otage. David est démasqué : il est le frère cadet de Darcy - mais est-il son complice pour autant ? Les retrouvailles entre Katchoo et Darcy aboutissent à des conséquences dramatiques : d'une part, on apprend qui a volé les 850 000 dollars du sénateur Chalmers, un des clients de Katchoo, et Katchoo elle-même le paie (peut-être) de sa vie...
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L'intrigue de cet album emprunte à la série noire en se concentrant sur le passé de Katchoo qui est la véritable vedette de ces 5 épisodes. Terry Moore donne un ton plus sombre, dramatique et angoissant à son récit, prenant littéralement le lecteur à la gorge (ou plutôt l'agrippant brutalement par le bout du nez - lisez et vous comprendrez...).
Strangers in Paradise est effectivement un soap opera dans la mesure où la série s'inspire de la mécanique des feuilletons avec ce mélange de romance et de polar, avec des sentiments extrèmes, un jeu avec les émotions incessant, des personnages pris dans un tourbillon de situations périlleuses. Le cliffhanger final est digne d'un coup de théâtre comme on en voyait dans Dallas et Moore semble s'amuser avec ces clichés. Mais avec quel brio !
Le rythme est toujours aussi haletant, tout en ménagant quelques plages poignantes (comme l'agonie d'Emma) ou comiques (les atermoiements de Francine). La duplicité de David est un vrai coup de poing dans l'estomac du lecteur qui n'a rien venir et s'interroge sur les conséquences de cette découverte.
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Visuellement, c'est encore une fois éblouissant de maîtrise : Moore est un orfèvre. Il appuie son graphisme d'abord sur la blancheur originelle de la page pour livrer des images contrastées, lumineuses (le plus souvent) ou ténébreuses.
Sa maestria est aussi épatante dans sa manière de dessiner les personnages eux-mêmes, d'un trait souple et épuré mais avec une fabuleuse expressivité, une souplesse dans la gestuelle, toutes choses qui concourent à donner de la vie aux protagonistes, un vrai naturel.
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Conclusion du deuxième volume dans l'album suivant : ça promet encore de grands moments !

3 : LA REINE DES COEURS.(2ème série : #9-13, 1996)

Katchoo a survécu à la fusillade entre la garde rapprochée de Darcy Parker et la police, et révèle à Francine qu'elle a grugé son ex-maîtresse puisqu'elle a placé les 850 000 dollars à l'abri. Ce magot caché est le bienvenu car les deux amies apprennent que leur propriétaire les chasse.
David resurgit et déclare sa flamme à Katchoo, si bien qu'elle accepte de lui pardonner - et comprend subséquemment qu'elle est bisexuelle (même si elle n'a pas encore couché avec lui).
Cependant, Freddie Femur est obsédé par Francine, au point de récupérer des effets personnels de la jeune femme chez un de ses ex, Chuck, et d'oser l'aborder à nouveau. Il lui révèle être sur le point d'épouser Casey à Hawaï alors qu'il ne l'aime pas. Francine part sur le lieu de la noce, mais retombera-t-elle dans les bras de ce goujat de Freddie ? Katchoo veille...
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Après s'être plus particulièrement intéressé à Katchoo dans l'album précédent, Terry Moore donne cette fois la vedette à Francine en ramenant dans le champ de son histoire le répugnant Freddie Femur. L'auteur se montre très féroce avec ce personnage de macho obsédé et crétin autant qu'il est tendre avec Francine dont l'irrésolution est justifiée par l'évolution de sa relation avec Katchoo et ses retrouvailles avec David.
Les deux amies sont sur le point de coucher ensemble après avoir bu et maudit les hommes qui les ont trahies, et cela va troubler encore plus l'amitié amoureuse des deux héroïnes. Katchoo se rend compte qu'elle est moins homosexuelle que bisexuelle après que David lui ait fait une déclaration d'amour à laquelle même elle, si farouche, ne peut complètement résister. Mais Katchoo agit autant en amante qu'en protectrice vis-à-vis de Francine quand celle-ci est sur le point de succomber à nouveau à Freddie Femur.
La déclaration de David fournit également à Moore l'occasion de nous éclairer davantage sur un moment décisif du passé du jeune homme et de Katchoo, quand tous deux étaient aux côtés de Darcy. David a eu un coup de foudre pour Katchoo alors qu'avec Emma (son amie morte du Sida) elle s'apprêtait à s'enfuir avec le butin dérobé au sénateur Chalmers. C'est l'autre révèlation majeure de ces épisodes : Katchoo est riche et a menti à Darcy en faisant accuser Gwen du vol de cet argent. Mais Tabby, la chienne de garde de Darcy, est toujours sur ses talons, décidée à se venger...
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Après le climax du tome précédent, Moore sait, avec intelligence, faire souffler la série et les lecteurs avec ces épisodes plus légers mais néanmoins mélancoliques où son dessin restitue à merveille le trouble, le doute, l'onirisme ou l'humour sarcastique qui traversent ses héros.
Comme des ponctuations, il continue de mêler à la narration des extraits de chansons dont le choix est toujours remarquablement juste : ce n'est pas un gadget ou le prétexte à des splash-pages magnifiques mais une addition au propos. Cela fait de SiP une bande dessinée qui touche au coeur, sans facilité, avec pudeur et goût.
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La fin de ce premier acte est à la hauteur et finalement, on se dit qu'on aime cette bande dessinée non pas comme on apprécie un bon livre, mais comme on aime des amis : c'est une série généreuse, touchante, qui crée une vraie intimité avec ses lecteurs. Une oeuvre rare.