Affichage des articles dont le libellé est Before Watchmen. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Before Watchmen. Afficher tous les articles

samedi 29 mars 2014

Critique 428 : BEFORE WATCHMEN - MINUTEMEN / SILK SPECTRE, de Darwyn Cooke et Amanda Conner


Plutôt que de revenir sur la polémique provoquée par ce projet (Alan Moore désapprouvant toute suite à la série qu'il a écrite et co-créée en 1986, avec le dessinateur Dave Gibbons ; le marché de dupes entre l'éditeur et l'auteur sur la cession des droits des personnages ; la pertinence même de ces anté-épisodes avec sept mini-séries, un double-shot et une one-shot...), et vous expliquer mes sentiments ambivalents dès le départ pour cette entreprise (d'un côté, le respect vis-à-vis de Moore, auteur que j'adore ; de l'autre, la curiosité vis-à-vis du prestige des équipes artistiques impliquées dans ce "prequel"), je tente une approche originale pour critiquer BEFORE WATCHMEN : MINUTEMEN / SILK SPECTRE, les deux productions qui m'attiraient le plus et que DC Comics a réuni dans un bel album HC.
Le principe : une planche pour résumer chaque mini-série.
*

Le recueil comporte les six épisodes de MINUTEMEN, écrits et dessinés par Darwyn Cooke (THE NEW FRONTIER, la série des Richard Stark's PARKER), et les quatre épisodes de SILK SPECTRE, co-écrits par Cooke et Amanda Conner, qui signe aussi les dessins. Plus quelques beaux bonus (galerie de variant covers, characters designs de Cooke, postface et rough d'une planche de Conner).
*

Pour MINUTEMEN, prenons cette splash-page, au tout début du #1 : c'est une image qui fait office de transition dans le récit narré par Hollis Mason, le premier Nite Owl. Il tient une image représentant les Minutemen, le premier groupe de justiciers masqués des Etats-Unis (dans la réalité de WATCHMEN), datant du début des années 40. C'est souvenir lointain car nous sommes plus de vingt ans après (une dédicace à la Alexandre Dumas ?), et en même temps c'est un résumé de ce qu'étaient les Minutemen, un groupe pathétique, artificiel, monté pour profiter de la mode pour les "Mystery Men", par Larry Schexnayder, le mari et impresario de Sally Jupiter/Silk Spectre (la blonde plantureuse à droite de l'image).
Dans cette équipe, peu de "vrais" héros, au sens noble du terme, en vérité : à part Hollis Mason, modeste flic dans le civil, et la Silhouette (la brune à gauche de l'image), réfugiée d'Europe de l'Est, traumatisée par les mauvais traitements infligés aux enfants et lesbienne condamnée à vivre son amour en secret, les autres sont des vigilants d'opérette (comme Captain Metropolis, Dollar Bill, Silk Spectre), des névrosés (Mothman), ou des psychopathes travestis (Comedian, Hooded Justice).
Tout cela, ce qu'il y a derrière le masque, la série le dévoile, sans complaisance, sans trahir ce que suggérait Alan Moore (via des extraits des Mémoires précitées). C'est ce que promet d'ailleurs le titre de l'épisode ("La minute de vérité").  En choisissant de raconter son récit au moyen de longs flash-backs, Darwyn Cooke ne s'inscrit pas seulement dans la continuité d'une narration élaborée, à la manière de Moore, il lui confère un aspect légendaire et lucide à la fois. C'était une sorte de "bon vieux temps", mais en même temps une époque, des personnages, des comportements, des secrets, peu glorieux, cruels, poignants, tragiques, pathétiques, et balayés par l'Histoire (celle-ci avec un grand "H"), le temps qui passe.
La mise en couleur par Phil Noto de l'image/planche, privilégiant les tons mats et sépia, souligne  le côté crépusculaire et nostalgique du récit d'Hollis Mason, figeant un bonheur de façade, fabriqué, qui volera en éclats, aussi artificiel, voire incongru, que les costumes kitsch des personnages, qui se déguisaient et se masquaient parfois aussi pour l'adrénaline, préserver leur anonymat, cacher leurs démons, ou jouer un personnage spectaculaire, publicitaire, attrayant.
Une image montre, elle suggère. Un récit peut aussi souligner, révéler : sur ces points, Darwyn Cooke manque parfois de finesse, dépassant ce qu'Alan Moore ne faisait que suggérer ou nous laissait imaginer. Ainsi, le lesbianisme de la Silhouette, son traumatisme de jeunesse, comme l'homosexualité de Captain Metropolis sont désormais explicites. Aussi, l'auteur n'a pas résisté à la tentation de "résoudre l'affaire" Hooded Justice, et la solution qu'il donne n'est qu'à moitié convaincante : il lie ses actions au passé de la Silhouette - ça, c'est bien - puis maquille ensuite un dénouement avec des manoeuvres du Comedian - ça, c'est moins bon.
Moore, qui avait songé en 1986 écrire l'histoire des Minutemen, aurait sans doute emprunté des voies semblables à celles de Cooke, mais aurait aussi certainement été ailleurs parfois, en étant assurément plus équivoque, plus subtil, plus trouble - Cooke n'est pas aussi habile, son style narratif et graphique est plus brut, plus direct (même s'il réussit souvent, en une image, à diffuser une émotion très forte).

La mini-série est donc bien résumée par cette image : c'est un récit évocateur, nostalgique, mais douloureux, qui éclaire vraiment sur qui furent les Minutemen, même si certaines idées sont un peu moins heureuses. C'est aussi le tribut d'un grand auteur (Cooke) à un autre (Moore), une rencontre que seule un tel projet, avec les réserves qu'il peut provoquer, pouvait produire.
*

Pour SILK SPECTRE, le procédé est encore plus lisible : c'est encore une planche issue du premier épisode de la mni-série (qui en compte 4, après les 6 de MINUTEMEN).
Formellement, d'abord, la page est découpée "à la manière de" WATCHMEN, avec un gaufrier (9 cases d'égale valeur). Ce genre de découpage est d'une fausse simplicité : les cases doivent se suivre, l'action s'enchaîner avec fluidité, et produisent un effet de mouvement séquentiel évoquant le cinéma (un effet de mise en scène qu'a théorisé Will Eisner, mais qui existe depuis plus longtemps, comme en témoignent les "illustrés" de Rodolphe Töpfer ou Winsor McCay). Ce que contient chaque case doit être minutieux, pas le droit aux faux raccords, de la précision dans les détails (décors, vêtements, lumières). Parfois même, cette continuité séquentielle est soulignée par deux cases successives avec le même angle, le même point de vue (ici, les cases 2-3 des première et dernière bandes).
Le gaufrier et la suite d'images en plan fixe évoquent aussi la mécanique des comics strips et du gag : cette page est d'ailleurs une séquence humoristique où l'on voit Laurie, la fille de Sally Jupiter/Silk Spectre I, essayer le costume de justicière dessinée par sa mère, en observant dépitée sa petite poitrine, puis en descendant de sa chambre au salon pour regarder la télé dans le canapé. Cette touche légère précède une autre séquence plus mouvementée, dont le sens révèle une supercherie, mais préfigure aussi toute la thématique de la mini-série : comment un rôle qu'on refuse d'endosser, une autorité qu'on ne veut plus subir, vous rattrape.
En même temps, ce décalage entre l'humour quasiment parodique, accentué par le dessin volontiers burlesque d'Amanda Conner, et le propos, sur la vocation, l'héritage, le passage de l'adolescence à l'âge adulte, la perte des illusions, est à l'origine du sentiment mitigé que produit cette mini-série.
Darwyn Cooke et Amanda Conner sont chacun de grands artistes, mais la somme de leurs talents n'aboutit pas à un résultat si convaincant, on dirait deux solistes virtuoses qui ont chacun leur vision de l'histoire. Cooke est très à son aise, évidemment, dans la reconstitution de l'époque (l'émergence du mouvement hippie à la fin des années 60), tandis que Conner excelle dans la représentation des émotions, avec des apartés carrément parodiques (lorsque Laurie rêvasse romantiquement sur ses amours ou ses actions héroïques).
Mais du coup, on ne sait jamais sur quel pied danser : d'abord, ce récit initiatique est plutôt sommaire et se complaît dans des clichés vus et revus, culminant avec l'inévitable séquence du trip hallucinatoire sous acide, qui est là pour déclencher le rire et la révolte de l'héroïne ; ensuite, il n'est pas évident que Cooke et Conner aient le même objectif (le premier semble avoir, comme pour MINUTEMEN, voulu expliquer ce qui a décidé Laurie à être Silk Spectre II ; la deuxième semble avoir voulu raconter la fugue dérisoire et passablement ridicule d'une gamine capricieuse avec sur sa route des méchants pathétiques).
Cela aboutit à un résultat, qui, sans être indigne ni ennuyeux, paraît bien anecdotique et en deçà des talents conjugués de Cooke et Conner. Cooke a, indéniablement, moins de choses à raconter sur la jeune femme qu'avec les Minutemen. Conner préfère le sarcasme. On n'apprend pas grand'chose d'intéressant, en tout cas rien de décisif, de crucial par rapport au personnage tel que l'écrivit Alan Moore dans WATCHMEN. Pire : la facilité l'emporte sur l'ironie quand d'authentiques célébrités de l'époque servent de modèles à des figurants (plusieurs musiciens croqués lors de la réunion de Gurustein - pseudo déjà peu inspiré pour le complice du vrai méchant) ou des seconds rôles (Frank Sinatra prêtant ses traits au bad guy) - autant d'éléments qui parasitent la lecture sans y ajouter quoi que ce soit, même quelque chose de drôle.
SILK SPECTRE résume en fin de compte le danger du projet BEFORE WATCHMEN, où, si les auteurs n'ont rien de véritablement important à ajouter, le concept est vain.
*
Si le rapport qualité/quantité/prix est excellent, un simple tpb MINUTEMEN aurait cependant suffi. Mais les fanas de Darwyn Cooke (surtout) et les amateurs d'Amanda Conner ne feront pas la fine bouche.  
Quant à la polémique autour de cette entreprise, elle s'est naturellement atténuée. En vérité, BEFORE WATCHMEN n'abîme pas WATCHMEN, chef d'oeuvre imparable. Comme l'estime Dave Gibbons, on peut toujours se contenter de considérer ces "prequels" comme des variations, des histoires parallèles, des "What if...?", existant non pas en complément mais à côté de la série originale.
Et pour Alan Moore, il restera à attendre ses prochaines créations. 

dimanche 24 mars 2013

Critique 385 : BEFORE WATCHMEN - DOLLAR BILL, de Len Wein et Steve Rude

Before Watchmen : Dollar Bill est un récit complet, inspiré par la mini-série Watchmen d'Alan Moore et Dave Gibbons, écrit par Len Wein et dessiné par Steve Rude, publié en Février 2013 par DC Comics.
*
Bill Brady  est né en 1917 dans le Nebraska et devient une vedette de son collège en s'illustrant dans le sport. Il poursuit ses études en misant sur ses capacités physiques, plus que son goût pour les autres matières, à Darmouth, et cela lui vaut d'être la star de l'équipe de football américain, au point qu'en 1938 des recruteurs viennent assister à un de ses matchs. Malheureusement, ses espoirs sont brisés net quand il se blesse au cours de la partie.
Il part alors à New York où il tente de percer dans le monde du spectacle, sans succès. C'est alors qu'il répond à l'annonce de la National Bank et accepte un boulot peu ordinaire : incarner l'image de Dollar Bill, le justicier masqué censé protéger l'argent des clients de l'établissement. La mode est alors aux héros et, peu après, poussé par ses patrons, il se joint aux Minutemen, le premier groupe de vigilants, en compagnie de Captain Metropolis, le Spectre Soyeux, le Hibou, le Juge Masqué, l'Homme-Insecte, le Comédien et la Silhouette, monté de toutes pièces par l'impresario Larry Shexnayder.
L'équipe fait des débuts pathétiques, puis sa réputation enfle en même temps que la confiance de Bill Brady. Cela lui coûtera cher...
*
Len Wein, qui fut l'editor de la mini-série originelle Watchmen d'Alan Moore et Dave Gibbons, n'a pas hésité à braver le souhait du scénariste de ne pas exploiter de "prequel" à son oeuvre en participant à l'ensemble des titres Before Watchmen lancé l'an dernier par DC Comics (et lisibles en vf depuis Janvier dans le bimestriel éponyme chez Urban Comics). Il s'est ainsi d'abord chargé de "compléter" la biographie d'Ozymandias, avec le dessinateur Jae Lee.
Après un démarrage accueilli avec perplexité et excitation, l'entreprise a suffisamment fonctionné commercialement pour que DC Comics la développe encore plus : en plus des 7 mini-séries (une pour chaque Watchmen plus celle des Minutemen), une 8ème  en forme de "back-up story" a été mise en chantier (avec pour sujet le Corsaire Sanglant, héros de la bande dessinée que lisait un personnage secondaire), puis vinrent Dollar Bill (un one-shot, sur un des Minutemen) et Moloch (dyptique sur l'adversaire des Minutemen et des Watchmen). Au train où vont les choses, on peut estimer que ça ne va pas s'arrêter de sitôt (avant un "After Watchmen/Watchmen 2" ?)...

Len Wein se penche donc sur le sort de Dollar Bill. Le personnage, rapidement évoqué par Moore, puis au casting des Minutemen de Darwyn Cooke, est un concentré du concept du scénariste anglais : pur concept illustrant la mascarade symbolisée par les premiers justiciers costumés, il connut un destin pathétique et tragique qui allait sonner le glas de cette première génération de héros, avec une mort ridicule mais prophétique.
Pourquoi s'intéresser plus à Dollar Bill qu'au Juge Masqué, par exemple, dont la disparition fournissait une matière encore plus fantasmatique ? Peut-être pour tâter le terrain avant d'autres "one-shots" sur chaque Minuteman. Mais aussi pour saisir le portrait d'une créature qui résume parfaitement l'amateurisme, l'innocence des prédécesseurs des Watchmen : un type ordinaire entraîné dans une histoire qui le dépasse, qui se prend au jeu, et qui chutera à cause de ça. 

Peu inspiré sur Ozymandias, où il emploie une narration ampoulée, au rythme irrégulier, sans prise intéressante, originale sur le personnage et son parcours (il est vrai trop bien dépeint par Moore dans le #11 de Watchmen), Len Wein retrouve des couleurs avec ce format court, plus dense, où en 26 pages, il dit l'essentiel, sans négliger la caractérisation (Bill Brady n'est pas seulement un garçon ambitieux, naïf et quelque peu étroit d'esprit - comme on le remarque quand il estime que la Silhouette, assassinée, a peut-être payé son mode de vie "déviant", c'est-à-dire son homosexualité) ni l'action (avec le tournage d'un film à la gloire de son alias ou son intervention lors d'un vrai casse avec le Juge Masqué et le Hibou).
Le récit ne manque pas de dynamisme, ça se lit tout seul et sans ennui, et Wein opère un choix de séquences efficace, pertinent, complet : le destin fulgurant de Dollar Bill Brady, celui en creux des Minutemen, sont habilement déroulés, sans complaisance ni cynisme. Au fond, on devine un certain attachement de l'auteur pour ce personnage et ce qu'il révèle de l'histoire des Minutemen (l'Homme-Insecte sûr qu'il serait le premier à tomber au combat), des Watchmen (qui n'ont plus rien à voir avec ces justiciers insouciants), du mythe super-héroïque, de l'esprit américain (où tout part d'une idée commerciale, d'un mensonge - "l'Amérique est un mensonge" comme disait Orson Welles).

Si on met de côté la controverse du projet Before Watchmen (et je dis ça alors que je ne l'ai jamais défendu sur le principe, m'y intéressant davantage pour les artistes impliqués et avec résignation, car entre l'art et le profit, on sait très bien ce qui motivent les éditeurs de comics), c'est honnêtement un bon produit.
*
Néanmoins, la franchise m'impose d'avouer que, sans Steve Rude aux crédits de ce "one-shot", je ne me serai pas procuré ce fascicule. Car l'admiration que je porte à cet artiste, l'étonnement de le voir attaché à ce numéro (après qu'il ait soumis bien des projets à DC, sans succès), ont fait la différence.




Le "Dude" fut d'ailleurs le premier surpris qu'on lui demande d'illustrer cette histoire dont il ne connaissait ni le personnage ni  la situation dans l'ensemble du projet Before Watchmen. Sans doute qu'un bon chèque, l'opportunité de profiter de l'exposition médiatique ainsi que sa passion pour l'âge d'or des comics (puisque Dollar Bill se situe dans les années 40 et, comme les Minutemen, lui rend une forme d'hommage désenchanté) ont suffi à le convaincre d'embarquer.
Steve Rude n'a pas l'habitude de s'engager à moitié dans ce qu'il fait (son comportement entier lui vaut à la fois le respect de ses fans et d'autres artistes, mais lui a aussi coûté cher professionnellement et personnellement). Et ce qu'il réalise là ne déroge pas à la règle puisqu'il a dessiné mais aussi encré et lettré ces 26 pages.
Le résultat est tout bonnement magique : les 5 planches ci-dessus (proposées en preview par DC) ne sont qu'un modeste aperçu de ce qu'il accomplit par la suite, mais on voit déjà avec quel soin il compose chaque image, chaque page, les inventions graphiques qu'il apporte, l'expressivité et la beauté de ses personnages, la méticulosité de ses décors. On en a vraiment pour son argent, on en prend plein la vue, et comme toujours avec Rude, on déguste sa lecture en détaillant chaque plan, merveilleusement dessiné.
Sans lui, cet anté-épisode n'aurait pas la même saveur, le héros pas le même charisme, son sort pas la même force.
Le lettrage fait main ajoute à l'aspect "old school", organique, d'un objet manufacturé par un artisan esthète, ainsi que les magnifiques couleurs de Glen Whitmore. Et admirez aussi cette couverture peinte !
Avec un cador pareil, DC transforme le plomb en or.
*
Visuellement somptueux, scénaristiquement solide, cet énième spini-off de Watchmen est une belle surprise  - et surtout, toujours, l'occasion de lire Steve Rude, un des plus grands dessinateurs de ces trente dernières années.