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lundi 6 novembre 2023

UNCANNY X-MEN, TOME 6 : LE PROCES DE HENRY McCOY, de Brian Michael Bendis, Mahmud Asrar, Sara Pichelli, Chris Bachalo, Stuart Immonen, Kris Anka, Frazer Irving et David Marquez


Il est 22 heures 03, ce lundi 6 Novembre 2023, et je termine cette rétrospective sur les X-Men par Brian Michael Bendis avec cette troisième critique en une journée ! Le Procès de Henry McCoy est donc à la fois le sixième tome d'Uncanny X-Men et la fin du run du scénariste sur les titres mutants. On y trouve donc l'épisode 32 dessiné par Chris Bachalo, les 33-34 dessinés par Kris Anka, le 35 dessiné par Valerio Schiti et le 600 dessiné par Sara Pichelli, Mahmud Asrar, Stuart Immonen, Kris Anka, Chris Bachalo, Frazer Irving et David Marquez.


De retour à leur QG après la lecture du testament de Charles Xavier, Emma Frost, Magik et Cyclope réunissent leurs recrues. Scott leur annonce qu'ils poursuivront leur apprentissage à l'école Jean Grey. Magik entraîne alors Kitty Pryde ailleurs tandis que les esprits s'échauffent. Fabio Medina assomme Cyclope car, comme Hijack, il s'estime trahi par leur mentor. Revenu à lui, Cyclope a une discussion franche avec Emma au sujet de leur relation et ils se séparent. Havok rend visite à son frère, seul désormais, et le questionne sur sa révolution puis lui suggère d'en faire quelque chose de positif et inattendu.


Magik a emmené Kitty sur l'île aux monstres pour y récupérer un mutant. Elles gagnent une grotte où elles trouvent Bo, une fillette abandonnée là par son père et pourvue de pouvoirs lumineux. Magik la dépose à l'école Jean Grey où elle est prise en charge. Puis elle avoue à Kitty être heureuse de leur réunion. Kitty, elle, pense qu'il leur faut maintenant se réconcilier avec Colossus.


Dazzler obtient de Maria Hill l'accès au dossier de Mystique qu'elle accepte de livrer au SHIELD en échange de l'impunité pour les Uncanny X-Men. Une semaine plus tard, Mystique est arrêtée à Madripoor. Dazzler fête ça en se produisant sur scène tandis que, dehors, les recrues des Uncanny X-Men profitent du show tout en décidant de désobéir à Cyclope et de ne pas entrer à l'école Jean Grey.


Au lieu de ça, ils interviennent en tant qu'équipe pour neutraliser la mutante Animax. Ce fait d'armes leur vaut une popularité immédiate, notamment pour Fabio Medina/Godlballs. Mais pris à parti par des anti-mutants, il est gravement blessé. Triage le sauve et l'équipe reconnaît qu'ils ont besoin d'être formés et donc d'intégrer l'école Jean Grey.

Ces trois épisodes sont en apparence anecdotiques mais en grattant, on comprend pourquoi, au final, Uncanny X-Men est plus réussi que All-New X-Men. La gestion des personnages, les story-arcs, l'intensité des relations entre les héros, leurs adversaires (qui sont eux-mêmes en vérité), tout ça est bien plus inspiré et tenu.

Cela peut surprendre car Brian Michael Bendis s'est souvent montré à son avantage en animant des séries sur de jeunes héros, comme Ultimate Spider-Man. Mais il faut bien reconnaître qu'il a été maladroit avec les jeunes X-Men amenés à notre époque, en favorisant trop le personnage de Jean Grey dont il a fini par faire une insupportable gamine intrusive et en nouant autour d'elle des changements incongrus comme sa romance avec le jeune Hank McCoy, ou la révélation absurde de l'homosexualité de Bobby Drake, même si à côté il a été plus touchant avec la liaison de Angel et X-23 et les tourments du jeune Scott Summers.

Avec Uncanny X-Men, il n'est pas tombé dans ces pièges car il a articulé sa série autour des quatre personnages les plus impactés par Avengers vs X-Men (quand bien même il manque à l'appel Colossus et Namor). Avec Cyclope, Emma Frost, Magik et Magneto, il tenait quatre protagonistes au fort caractère mais cassés par leur expérience avec le Phénix et qui étaient obligés de vivre clandestinement tout en recrutant des élèves.

Des héros clandestins, ça rappelle bien sûr la meilleure période de New Avengers, post-Civil War quand Luke Cage et tous ceux qui refusaient le registration act de Iron Man prirent le maquis puis furent traqués par les Dark Avengers de Norman Osborn/Iron Patriot jusqu'à Siege. Dans ce registre, Bendis excelle à décrire des justiciers tiraillés entre leur envie de faire le bien et la nécessité de ne pas se faire prendre, en permanence menacés par des représentants de la loi.

A cela, il a associé des menaces variées et efficaces, souvent spectaculaires, avec des gimmicks accrocheurs et mystérieux jusqu'à ce qu'ils décident de les résoudre, comme le Fauve Noir et ses super-Sentinelles, Mystique, Maria Hill et le SHIELD, le mutant oméga Matthew Malloy, Dormammu, etc. Les recrues de Cyclope et compagnie offraient des profils tout aussi divers et même si certains ont ensuite disparu des radars (comme Hijack, Benjamin Deeds, Triage), d'autres ont su perduré (comme Eva Bell, devenu une des Cinq de Krakoa au même titre que Goldballs, désormais Egg).

Chris Bachalo a signé beaucoup d'épisodes, tous visuellement très puissants et soignés. Malheureusement, Marvel ne lui a jamais trouvé de suppléants dignes de ce nom, ou plutôt a fait des choix discutables en ne conservant pas Frazer Irving, Marco Rudy ou en installant Mike Del Mundo à la place du médiocre Kris Anka. Cela se confirme encore ici où Bachalo signe l'épisode 32, magnifique, tandis que Anka enchaîne avec les 33 et 34 sans saveur au plan esthétique, avant que Valerio Schiti ne relève le niveau pour le 35.

Mais, à présent, passons à la fin du run proprement dite, avec l'épisode 600, un numéro double avec quelques guests de poids et une série de scènes qui bouclent dignement la boucle.


Les jeunes X-Men sont à nouveau au complet maintenant que Scott est revenu de son périple dans l'espace aux côtés de son père. Jean estime que le groupe a besoin de repos. Hank s'éloigne et elle rattrape pour lui confirmer ses sentiments et ils s'embrassent tandis que Scott les observe de loin.


Dans l'école Jean Grey, le Fauve est convoqué par Tornade et il est surpris en voyant tous les X-Men, étudiants compris, l'attendre. Mais il comprend vite que ses amis veulent qu'il réponde de ses actes qui, depuis longtemps, divisent la mutantité. Lui répond qu'il a tout fait, au contraire, pour éviter une catastrophe après le passage du Phénix. Le ton monte, il tourne les talons.


C'est alors qu'à la télé une allocution en direct du Capitole à Washington détourne l'attention des X-Men. Cyclope s'adresse aux journalistes à une foule de curieux en expliquant que son projet révolutionnaire est de remédier à la division entre les mutants et surtout à restaurer l'idéal de Charles Xavier, la cohabitation entre homo sapiens et homo superior. Magneto se joint à lui, fier qu'il embrasse l'utopie de leur ami commun.
Plus tard, dans la soirée, Eva Bell surgit dans le laboratoire du Fauve et lui explique ses voyages dans différentes lignes temporelles où on exigeait d'elle qu'il y ait un procès contre lui. Mais Hank McCoy refuse d'en entendre davantage. Eva s'éclipse et le Fauve quitte l'école Jean Grey.

C'est donc une brillante conclusion qu'écrit là Bendis. Une sorte de synthèse intelligente et nuancée, même si, en vérité, c'est aussi à partir de là qu'il aurait pu (dû ?) enchaîner avec une série X-Men (adjectiveless) sur la grande réunion mutante et la suite du parcours du Fauve moderne. S'il n'y avait eu Secret Wars, l'event de Jonathan Hickman et Esad Ribic qui mit au pas tout l'univers Marvel pendant de nombreux mois et redistribua les cartes à la fin.

Mais avant d'en dire plus, comment en est-on arrivé à ce 600ème épisode ? J'ai fait les comptes : le premier volume d'Uncanny X-Men a compté 544 épisodes, le deuxième 20 et celui-ci, le troisième, 35, ce qui donne 599. + 1 = 600. 

Pour encore mieux situer cet épisode, il arrive chronologiquement donc après All-New X-Men 41, Uncanny X-Men 35, X-Men 26 et Amazing X-Men 19.

Les pages avec les All-New X-Men sont dessinées par Stuart Immonen, qui, comme d'habitude, fait un superbe boulot. Celles du "procès" sont signés Sara Pichelli, très bien. Chris Bachalo se charge de la scène du Capitole avec le discours de Cyclope, impeccable. David Marquez signe quelques autres planches du "procès". Kris Anka met en images les retrouvailles de Kitty, Magik et Colossus, bof. Mahmud Asrar hérite de la scène la plus gênante où les deux Iceberg discutent de leur sexualité (avec les propos de Bobby adulte qui explique ne jamais avoir réfléchi s'il était gay car accaparé par ses missions en tant qu'X-Man... Mon Dieu !). Et enfin Frazer Irving ferme le ban avec l'échange entre Eva Bell et le Fauve.

Tout ça est fort beau (sauf Anka). Et surtout j'ai toujours trouvé ça chouette que les artistes présents au début d'une série reviennent passer pour le final, donc c'est extra de relire une dernière fois du Immonen, du Bachalo...

Bendis, en dehors donc de la scène avec les deux Iceberg gay/pas gay (ou je sais pas, faut que je réfléchisse... Mais bon sang, ce que c'est naze !), écrit des moments touchants, nuancés, et intenses. Parmi ses meilleurs, tous titres confondus. Après ça, All-New X-Men aura droit à deux autres volumes (par Dennis Hopeless et Mark Bagley puis Cullen Bunn et Jorge Molina & RB Silva). Uncanny X-Men attendra plus longtemps pour revenir, avec un run écrit surtout par Matthew Rosenberg et dessiné par Salvador Larroca, juste avant la révolution initiée par Jonathan Hickman, Pepe Larraz et RB Silva avec House of X/Powers of X.

J'espère que ce retour en arrière sur une période controversée mais intéressante, atypique, des mutants vous aura plu et motivé pour la (re)découvrir. 

lundi 30 octobre 2023

UNCANNY X-MEN, TOME 2 : BRISES, de Brian Michael Bendis, Frazer Irving, Chris Bachalo et Kris Anka


Suite de la rétrospective sur Uncanny X-Men (et All-New X-Men) par Brian Michael Bendis avec ce deuxième tome intitulé Brisés (Broken en vo), qui comprend les épisodes 6 à 11. Il faut évidemment avoir lu le tome précédent pour comprendre ce qui se passe dans celui-ci. Les dessins sont assurés par Frazer Irving sur les épisodes 6-7 et 10-11 (où il reçoit le renfort de Kris Anka) et par Chris Bachalo sur les épisodes 8-9, tous parus en 2013. Il s'agit du dernier tome avant le crossover Battle of the Atom.


Le passage du Phénix sur Terre a permis à la population mutante de croître à nouveau. David Bond découvre ainsi ses pouvoirs (sur tous les éléments mécaniques et électroniques) quand sa fiancée veut le quitter. Pendant ce temps, les X-Men de Cyclope sont dans la dimension Limbo où Magik les a emmenés alors que Dormammu veut s'en emparer.. Ailleurs, Maria Hill, la directrice du SHIELD, s'entretient avec Alison Blaire/Dazzler pour la convaincre de devenir son agent de liaison avec les mutants.


Plusieurs années avant cela, Magik consulte le Dr. Strange pour qu'il l'entraîne à domestiquer ses pouvoirs. Elle lui raconte venir du futur où elle a été un des hôtes du Phénix et a combattu Dormammu pour la possession de la dimension Limbo. Puis elle lui raconte comment s'est achevé ce combat au cours duquel, pour sauver les X-Men, elle a carrément absorbé la dimension Limbo. Mais une des recrues de l'équipe, Benjamin Deeds, a failli y laisser la vie.


Epouvanté par son séjour dans la dimension Limbo, Fabio Medina souhaite quitter les X-Men. Magik et Cyclope le ramènent auprès de ses parents. David Bond exerce ses pouvoirs dans un parking lorsque deux policiers le surprennent et l'arrêtent. Il est sauvé par Magik et les Stepford Cuckoos et conduit à la base des X-Men. Cependant, Dazzler se présente chez les Medina pour interroger Fabio sur l'endroit où se cache Cyclope.


Soucieux que l'équipe ne soit plus désemparée en situation de crise, Cyclope organise une séance d'entraînement lorsque Magneto avertit que Fabio Medina a été arrêté par le SHIELD. Les X-Men font irruption sur un des héliporteurs du SHIELD dont ils neutralisent les agents avant de confronter Dazzler en train d'interroger Fabio. Plus tard, Phil Coulson offre un café à Dazzler mais la boisson est droguée. C'esr Mystique qui a pris l'apparence de Coulson et prend ensuite celle de Dazzler.


Les recrues des X-Men reprennent leur entraînement et apprennent à se défendre sans utiliser leurs pouvoirs. Tempus découvre de nouvelles extensions à ses talents tout comme Magik. Magneto rencontre Maria Hill qui lui présente sa nouvelle interlocutrice : Dazzler (ils ignorent tous les deux qu'il s'agit de Mystique). Une manifestation se déroule en faveur de Cyclope qui décide de s'y rendre avec toute l'équipe lorsqu'un robot les attaque.


Tandis que les recrues des X-Men protègent les manifestants, Cyclope, Emma, Magik affrontent le robot. Ce n'est qu'avec l'arrivée de Magneto qu'ils prennent le dessus. Mais le robot, endommagé, disparaît alors...

Les premiers épisodes de ce deuxième tome font donc directement suite aux derniers du précédent, avec une aventure dans la dimension Limbo. C'est l'occasion pour Brian Michael Bendis de concentrer son attention (et la nôtre) sur Magik.

Depuis Avengers vs. X-Men où elle a été un temps un des cinq hôtes du Phénix, Ilyana Rasputin semblait la seule à ne pas avoir vu ses pouvoirs régresser ou être déréglés par cette expérience. Mais, sans prévenir, elle a été ramenée dans le dimension Limbo où Dormammu lui a déclaré la guerre pour posséder ce territoire magique.

Revenue auprès des X-Men, elle s'apprêtait à suivre le conseil de Cyclope, aller consulter le Dr. Strange, quand à nouveau elle a été convoquée par Dormammu. Mais cette fois, elle a entraîné avec elle toute l'équipe, recrues comprises.

Bendis puise donc dans les origines dramatiques de Magik qui fut enlevée, encore enfant, par le démon Belasco pour être retenue pendant des années dans la dimension Limbo. Elle mis à profit sa captivité pour s'initier à la sorcellerie et devenir une praticienne aguerrie des arts occultes en plus d'être une mutante. Quand elle réussit à regagner notre dimension, c'était une adolescente endurcie par ce séjour.

Longtemps membre des Nouveaux Mutants, grande amie de Kitty Pryde, soeur de Colossus, en devenant une hôte du Phénix, elle a beaucoup changé. Et ce changement profond s'est traduit par un changement de look radical sous l'impulsion de Chris Bachalo : on peut trouver ses designs dans le tome 1 de Uncanny X-Men et constater qu'il a beaucoup tâtonné avant de trouver le nouveau look de Magik. Désormais, elle s'affiche dans une tenue noire, moulante, très sexy, avec des sortes de cornes stylisées  sur les tempes, et brandit une énorme épée (la soulsword). Son bras gauche est hérissé d'épines impressionnantes.

Cette apparence a été modifiée récemment lors du run de Vita Ayala sur New Mutants et le moins qu'on puisse dire, c'est que maintenant elle arbore un look beaucoup plus doré qui a de quoi faire regretter le design si mémorable de Bachalo - même si dans l'histoire imaginée par Ayala, ce nouveau changement d'aspect se justifie bien.

Quoiqu'il en soit, Magik est aussi brisée que Cyclope, Emma et Magneto. Toutefois, elle réagit avec beaucoup de volonté, d'abord contre Dormammu, lors d'un affrontement très spectaculaire, auquel les dessins très numérisés de Frazer Irving donne une dimension flippante à souhait. Bon, ça pique quand même un peu les yeux, mais c'est fait pour. 

Et ensuite, on découvre que Magik peut désormais se téléporter non seulement dans l'espace mais aussi dans le temps : elle revient donc dans le passé pour aborder Stephen Strange, au début de sa carrière de sorcier suprême, et lui demander de l'aider à maîtriser ses nouveaux pouvoirs. Bendis initie quelque chose qui sera développé ensuite et qui, en dehors d'un épisode de l'anthologie What if...?, n'a jamais inspiré d'autres auteurs - à savoir l'éventualité qu'un jour Magik devienne à son tour sorcier suprême.

Puis on enchaîne avec deux épisodes qui voit le retour de Chris Bachalo au dessin. Et là, Bendis et son partenaire vont établir un subplot essentiel pour le reste de la série : Dazzler est embauchée par Maria Hill pour servir d'agent de liaison avec les mutants. Mais Mystique neutralise Alison Blaire et prend sa place. La métamorphe est insoupçonnable car rien ne permet de la distinguer de celle dont elle usurpe l'identité et le visage.

L'effet produit est vertigineux quand on assiste à une scène lunaire où Maria Hill explique à Magneto qu'il devra désormais s'adresser à Dazzler. Magneto croyait jouer un double jeu avec le SHIELD et ignore qu'il a pour interlocutrice Mystique. Avant cela, la vraie Dazzler aura tenté de faire parler Fabio Medina, rentré chez ses parents, sur la planque des X-Men. Les X-Men qui, en allant libérer leur recrue, tomberont face à Alison Blaire et tenteront de la convaincre de s'allier à eux. Ceci non plus n'en restera pas là...

Bachalo ne signe que deux épisodes dans ce tome mais il nous régale avec de très belles scènes où il ne s'économise pas. Là encore, c'est lui qui a signé le design du costume d'agent du SHIELD de Dazzler (et ses études pour cela figurent en bonus de l'album) : sa griffe est immédiatement identifiable, avec ce mix d'élégance et de motifs qui lui sont propres mais réduits au noir et au blanc. Superbe.

Pour les deux derniers numéros, Frazer Irving revient à l'occasion de l'apparition d'un robot apparenté à une Sentinelle blockbuster invincible. Bendis, lui, démarre un second subplot qui sera résolu plusieurs épisodes plus loin, au terme d'une enquête captivante, venant renforcer la parano omniprésente dans le camp de Cyclope. Kris Anka vient suppléer Irving sur quelques pages, sans doute loin d'imaginer qu'il deviendra ensuite l'autre artiste régulier de la série.

Prochaine étape de cette rétrospective : le crossover Battle of the Atom en dix (!) parties, impliquant Uncanny X-Men, All-New X-Men, Wolverine and the X-Men et X-Men. Une entreprise assez laborieuse et médiocre, mais qui, toutefois, rebattra complètement les cartes dans les séries de Bendis...

dimanche 29 octobre 2023

UNCANNY X-MEN, TOME 1 : REVOLUTION, de Brian Michael Bendis, Chris Bachalo et Frazer Irving

 Comme ma rétrospective sur Wolverine and the X-Men semble vous avoir bien plu et que j'ai aimé me replonger dans cette lecture, j'ai décidé de poursuivre avec une autre : celles de All-New X-Men et Uncanny X-Men par Brian Michael Bendis dont la parution a suivi celle du titre écrit par Jason Aaron.

Je me suis rappelé que j'avais, il y a neuf ans (!), rédigé les critiques des trois premiers tomes de All-New X-Men et je vous mets les liens pour les consulter si vous en avez l'envie.

ALL-NEW X-MEN VOLUME 1

ALL-NEW X-MEN VOLUME 2

ALL-NEW X-MEN VOLUME 3

A cette époque, je m'étais arrêté là parce que je n'avais pas apprécié le crossover qui suivait, Battle of the Atom, mais j'avais continué à lire la série. Je m'y suis replongé ainsi que dans les tomes de Uncanny X-Men. Je vais donc vous proposer les critiques des deux premiers tomes d'Uncanny X-Men par Bendis, Chris Bachalo et Frazer Irving, de telle sorte qu'ensuite j'embrayerai avec celle de Battle of the Atom. Puis ensuite, j'alternerai une critique d'un tome de All-New X-Men et une de Uncanny X-Men pour compléter le run de Bendis sur ces deux séries.

Allez, remontons le temps : souvenez-vous, c'était il y a dix ans, en 2013...


Le premier tome de Uncanny X-Men s'intitule Révolution (idem en vo) et comprend les épisodes 1 à 5. Les épisodes 1 à 4 sont dessinés par Chris Bachalo et le 5 par Frazer Irving, sur des scripts de Brian Michael Bendis.


Après s'être évadé de prison grâce à l'aide de Magneto et Magik et avoir sauvé Emma Frost du même sort, Cyclope a entrepris de former une nouvelle équipe de X-Men. Ensemble, ils recrutent Eva Bell/Tempus puis Christopher Muse/Triage (tout cela est relaté dans le vol. 1 de All-New X-Men). Puis ils sauvent d'une arrestation Fabio Medina après qu'il a fait surgir des boules dorées dans son lycée. Mais c'est alors que des Sentinelles surgissent. Cyclope, malgré ses pouvoirs détraqués (après avoir été l'hôte du Phénix - cf. Avengers vs. X-Men), réussit à les détruire. Plus tard, Magneto rencontre Maria Hill, la directrice du SHIELD, à qui il offre ses services pour arrêter Cyclope qu'il tient pour responsable de la mort de Charles Xavier.


Tandis que Emma Frost doit elle aussi apprendre à vivre avec ses pouvoirs altérés, Tempus, effrayée par les Sentinelles, veut revoir sa mère en Australie. Tout le monde accepte de l'accompagner, sauf Magneto qui, une fois l'équipe partie, prévient Maria Hill du déplacement des X-Men. A leur arrivée chez la mère de Eva Bell, les X-Men sont attendus par les Avengers.


Captain America annonce à Cyclope qu'il veut l'arrêter pour le meurtre de Charles Xavier. Mais Cyclope prend les badauds à parti en leur expliquant que personne à part lui ne veut protéger les mutants. La bagarre est inévitable mais Tempus fige les Avengers et les X-Men repartent à leur base. Magneto avoue alors qu'il collabore avec le SHIELD pour mieux leurrer Maria Hill dont il est convaincu qu'elle est liée aux nouvelles Sentinelles.

Toujours désireux de grossir les rangs de son équipe, Cyclope se rend avec Magik et Emma Frost à l'école Jean Grey dirigée par Wolverine. Les Stepford Cuckoos et le jeune Angel décident de partir avec eux. De retour à leur QG, Magik perd le contrôle de ses pouvoirs et disparaît...


Magik resurgit et explique que Dormammu veut s'emparer de Limbo, la dimension magique à laquelle elle est liée. Cyclope lui suggère de consulter le Dr. Strange mais Magik a une nouvelle crise et entraîne cette fois toute l'équipe avec elle dans la dimension de Limbo...

Pour les besoins de cette rétrospective, j'ai donc tout relu du run de Brian Michael Bendis sur les titres mutants qu'il animait à l'époque (en plus des Gardiens de la Galaxie). Et j'ai d'abord entrepris de situer ces histoires chronologiquement.

Quand All-New X-Men et Uncanny X-Men débutent leur parution, le titre mutant qui domine est Wolverine and the X-Men de Jason Aaron qui est parti de l'idée d'un schisme entre Cyclope et Wolverine : le premier veut que les X-Men deviennent plus pro-actifs et ne subissent plus passivement les persécutions des humains, il fait donc de l'île d'Utopia au large de San Francisco une sorte de forteresse et de camp militaire. Wolverine, lui, en revanche, considère qu'il s'agit d'une trahison de l'idéal de Charles Xavier qui militait pour une cohabitation pacifique entre mutants et humains, et suivant cela, repart à Westchester rouvrir l'école pour jeunes surdoués de leur mentor.

Puis on assiste au retour du Phénix sur Terre. Les X-Men de Cyclope comptent là-dessus pour que Hope Summers, le "messie mutant", en devienne l'hôte et déclenche une nouvelle émergence de mutants dans le monde (après la décimation survenue à la fin de House of M avec le sort lancé par Scarlet Witch). En revanche, les Avengers craignent que le Phénix ne détruise la Terre comme d'autres planètes avant et demande à Wolverine de les aider à raisonner Cyclope pendant que Iron Man trouve un moyen d'éloigner l'oiseau de feu.

Mais Tony Stark commet une erreur terrible : au lieu d'éloigner le Phénix, il le disperse et Cyclope, Emma Frost, Magik, Colossus et Namor en deviennent les hôtes. Les cinq Phénix entreprennent de remodeler le monde pour que les mutants soient à l'abri et aussi que les humains vivent en harmonie. Mais les Avengers font de la résistance face à ce nouvel ordre mondial imposé par cinq mutants omnipotents. Finalement, Cyclope s'accapare toute la puissance du Phénix et défie les Avengers et le professeur Xavier. Il finit par tuer ce dernier avant d'être maîtrisé et dépossédé de son pouvoir divin pus jeté en prison.

Magneto l'aide à s'évader et ensemble ils retrouvent Magik. Puis ils libèrent Emma Frost. Cyclope est convaincu qu'il a agi sous l'emprise du Phénix et ne peut être tenu pour responsables des actes commis durant Avengers vs. X-Men. Toutefois, il est aussi persuadé que cette expérience lui a montré la voie à suivre : il faut une révolution pour que les mutants ne puissent plus être persécutés et il compte sur les humains pour le soutenir, espérant qu'ils se souviendront de ce que le Phénix avait pu faire pour rendre le monde meilleur.

Brian Michael Bendis, curieusement, relate les premiers faits d'armes des Uncanny X-Men dans les pages de All-New X-Men en montrant le recrutement de Tempus, Triage, le sauvetage d'Emma Frost, et l'installation dans l'ancienne base du programme de l'Arme X (où personne ne songerait à les chercher).. Quand Uncanny X-Men démarre, Cyclope, Emma Frost, Magneto, Magik, et leurs deux premières recrues, Tempus et Triage, sont déjà ensemble.

Chronologiquement, le premier épisode de Uncanny X-Men se déroule en même temps que le neuvième de All-New X-Men : pour cela, il suffit de se fier aux costumes que portent Cyclope, Emma, Magik et Magneto, différents de ceux qu'ils ont dans les précédents numéros de All-New X-Men.

Dans ces cinq premiers épisodes, Bendis met l'accent sur la volonté de Cyclope de peupler son équipe. Fabio Medina est récupéré puis Benjamin Deeds (même si lui sera enrôlé dans les pages de All-New X-Men). En parallèle, le scénariste montre le double jeu de Magneto qui offre ses services au SHIELD à qui il raconte vouloir leur livrer Cyclope car il a tué Xavier. Magneto expliquera à Cyclope son plan : il a la certitude que le SHIELD déploie de nouvelles Sentinelles contre de nouveaux mutants et pour gagner la confiance de Maria Hill, il lui a promis sa tête.

L'autre point sur lequel Bendis insiste, c'est que le Phénix en investissant Cyclope, Emma et Magik a déréglé leurs pouvoirs. Il a aussi impacté ceux de Magneto qui se tenait à leurs côtés à ce moment. 0 part Magik qui se sent plus forte qu'avant, les autres ont vu leurs capacités régresser : Cyclope ne peut plus tirer de rafales optiques à volonté et a besoin d'un certain temps pour se recharger. Emma Frost n'est plus télépathe. Magneto n'est plus aussi puissant. Et ils le vivent mal (sauf Ilyana). Emma en conçoit une rancune envers Scott, mais elle accepte de la mettre de côté pour les besoins de la cause. Magneto s'adapte.

Tout cela compose un programme dense, mais Bendis a pour lui un talent de dialoguiste qui lui permet d'aborder tous ces sujets de manière fluide et rapide, se ménageant de la place pour traiter du recrutement de nouveaux mutants, de la position du SHIELD et des Avengers. Et même d'avancer l'intrigue qui sera développée dans le tome 2 quand Magik est attirée dans la dimension Limbo par Dormammu qui veut s'en emparer...

Les quatre premiers chapitres sont dessinés (et colorisés) par Chris Bachalo qui reste donc dans le giron mutant après son départ de Wolverine and the X-Men. L'artiste est familier de ces personnages qu'il a dessinés auparavant dans d'autres titres depuis le milieu des années 90. Son style déstructuré est une vraie plus value dans la mesure où il traduit admirablement l'ambiance chaotique de l'histoire, avec ses personnages cassés, leur récent passé ravageur, leur situation précaire, la paranoïa omniprésente dès le début (avec la supposée trahison de Magneto).

De plus, Bachalo qui avait déjà illustré de jeunes héros mutants avec Generation X dans les 90's sait y faire pour rendre immédiatement mémorables des créations originales comme Tempus, Triage, Fabio Medina et Benjamin Deeds, qu'il représente comme des gamins à peine sortis de l'enfance et basculant dans un monde affolant. Aidé par trois encreurs, Bachalo nous gratifie de superbes planches que sa colorisation obscurcit parfois un peu trop mais cela ne suffit pas à gâcher la fête.

Frazer Irving se charge de l'épisode 5 (et enchaînera sue les 6 et 7 du tome suivant) pour l'intrigue impliquant Dormammu. Bon, il faut supporter ce dessin informatisé à outrance et où le traitement des couleurs saturées n'aide franchement pas à la lisibiltié. Mais reconnaissons aussi à Irving un talent certain pour continuer à faire de la série un spectacle graphiquement détonant, très audacieux (trop peut-être puisqu'il quittera le navire ensuite rapidement - peut-être poussé vers la sortie).

On retiendra surtout que Uncanny X-Men n'a non seulement rien à envier à All-New X-Men mais surtout qu'elle s'en distingue farouchement. Bendis se prête à un exercice d'équilibriste fascinant en menant de front deux séries parallèles, dont les lignes narratives ne vont cesser de se croiser pendant un moment, sans se répéter (ou alors a minima). Et qui, avec Wolverine and the X-Men, offrait au lecteur une belle variété de titres X à cette époque.

mercredi 25 octobre 2017

THE UNWORTHY THOR, de Jason Aaron, Olivier Coipel, Kim Jacinto, Frazer Irving, Esad Ribic, Russell Dauterman, Pascal Alixe


La nostalgie est une faiblesse dont on se délivre avec difficulté. Ainsi ai-je acquis ce recueil comprenant les cinq épisodes de la mini-série The Unworthy Thor en souvenir des plaisirs de lectures associant le dieu du tonnerre au dessinateur Olivier Coipel qui, il y a pile dix ans, le rétablit dans toute sa superbe (avec la contribution essentielle du scénariste J. Michael Straczynski). 

Dix ans après, troublant parallèle, il ne reste plus grand-chose du superbe dessinateur qu'était Coipel et Thor a pareillement chuté à force de passer entre les mains d'auteurs peu inspirés jusqu'à échouer entre celles de Jason Aaron, qui a consacré son déclin. Cette mini-série est un clou supplémentaire planté dans le cercueil - avant, cependant (le film Thor : Ragnarok oblige), que le fils d'Odin ne soit pas, la force des choses remis sur le devant de la scène...


Odinson a tout perdu depuis des mois (depuis la saga Original Sin, en 2014, précisément) : il n'est plus le dieu du tonnerre, son bras gauche amputé a été remplacé par une prothèse forgée dans le métal magique Uru, il ne peut plus brandir son marteau Mjolnir (désormais en possession de Jane Foster) ni même user du nom de Thor. Dépressif et alcoolique, retiré des Avengers (pour leur épargner la honte de sa présence en leur sein), il accepte des missions ponctuelles. La dernière le conduit sur la Lune où ont été remarquées des chutes d'objets célestes et où il déniche des Trolls à qui il inflige une raclée. C'est alors que surgit le successeur du défunt Gardien Uatu, l'Invisible (jadis Nick Fury), qui lui déclare qu'un autre marteau, provenant d'un autre univers, attend d'être pris. Odinson se rend là où il doit logiquement se trouver, à Agardia, mais l'ancien royaume des dieux a disparu comme le lui confirme Beta Ray Bill, prêt pour rétablir la situation à offrir son marteau Stormbreaker à son ami.
  

Odinson refuse ce présent, préférant que Beta Ray Bill l'aide à retrouver Asgardia, qui a été en vérité ravie par le puissant Collectionneur. Mais celui-ci attend les deux guerriers et capture Odinson pour qu'il lui dise comment brandir le marteau du défunt Ultimate Thor. Comme seul un être digne peut le soulever, l'ancien dieu du tonnerre est tabassé et emprisonné. Cependant sur Terre, au Triskelion, un visiteur accède discrètement jusqu'à la cellule où est retenu Thanos pour lui proposer une alliance : le titan accepte contre un tribut, le marteau récupéré par le Collectionneur.



Beta Ray Bill libère Odinson des geôles du Collectionneur avec son bouc Crissedent et le chien de l'enfer, Thori. Au même moment, le visiteur de Thanos s'introduit dans le vaisseau du Collectionneur avec les deux exécutrices du titan, Black Swan et Proxima Midnight. La bataille est alors imminente entre les trois parties sur place.


Tandis que le combat fait rage entre Odinson, associé à Beta Ray Bill, son bouc Crissedent et Thori ; le visiteur de Thanos, Black Swan et Proxima Midnight ; et le Collectionneur, trois moments du passé éclairent la relation complexe entre Mjolnir et ses détenteurs : encore jeune homme, Odinson était obsédé par le moment où il serait digne de le soulever ; adulte il confie sa peur de le perdre à Jane Foster ; récemment il sombrait dans l'alcoolisme et l'amertume alors que Jane Foster atteinte d'un cancer incurable héritait du marteau.


Odinson est désormais sur le point de saisir l'Ultimate Mjolnir... Mais il s'y refuse finalement, comprenant que ce n'est pas son arme. Il chasse Black Swan, Proxima Midnight et le visiteur de Thanos, puis reprend Asgardia au Collectionneur. A présent, il jure à Beta Ray Bill de devenir le gardien de l'ancien royaume des dieux et de veiller à ce que le marteau de l'univers Ultimate revienne à un être digne. Pourtant, en son absence, un prétendant se présente et brandit l'arme en se proclamant le Thor de la guerre...

Il y a de vraies bonnes choses dans ces cinq épisodes, un souffle évident, une réflexion aussi sur le mérite d'un dieu guerrier à gagner une arme magique, des graines plantées en vue d'une floraison prochaine qui va restaurer Odinson comme seul Thor. Surtout, et avant tout, il y a la volonté de faire le point sur le fils d'Odin, errant comme une âme en peine depuis des mois, privé de son titre, de son marteau, de ses pouvoirs, tout cela à la suite d'une confidence murmurée par Nick Fury transformé en Invisible, successeur du Gardien Uatu au terme de la saga Original Sin.

On apprend enfin ce qui a été glissé à l'oreille de Thor pour expliquer sa déchéance brutale : dans les deux premiers arcs de la série Thor God of Thunder, le dieu du tonnerre affrontait une sorte de tueur en série de dieux, Gorr, prétendant que ses victimes étaient des êtres capricieux, pourris par la vénération des hommes (et toutes les créatures de l'univers croyant en des forces supérieures). Ce jugement, selon l'Invisible, était juste et Thor, par conséquent, ne pouvait plus soulever Mjolnir, devenu indigne d'un tel pouvoir et de la foi de ceux qui croyaient en lui.

L'explication vaut ce qu'elle vaut, elle suffira à certains, mais je ne parierai pas qu'elle en convaincra beaucoup. Mais le procédé est une astuce familière désormais à ceux qui lisent Jason Aaron. Je ne veux pas paraître injuste ni trop sévère avec lui, c'est un auteur doué, qui a gagné les faveurs du public (actuellement c'est certainement le scénariste le plus vendeur de Marvel). Mais il se répète en s'emparant fréquemment d'un personnage pour le dévaster, le ruiner. Si encore au bout de ce chemin de croix, le héros dont il s'occupe en ressortait changé mais grandi, pourquoi pas ? Mais en vérité, on peut facilement constater que ce n'est pas le cas.

Récemment, par exemple, Dr. Strange a subi un traitement de choc dans son run, brutalement attaqué, défait, démuni : ce qui aurait pu être une saga mémorable s'est mué en une espèce de farce aigre dont le sorcier suprême a fait les frais. Avec Thor, le calvaire dure depuis encore plus longtemps (et n'est apparemment pas prêt de s'achever puisque Aaron a été confirmé sur la série alors que son passage est déjà conséquent, tous volumes confondus) : il n'est désormais plus que l'ombre de lui-même, infirme, dépressif, alcoolique, obsédé jusqu'au grotesque par son marteau (alors que sa prothèse sculptée dans le même métal mystique que Mjolnir lui permet de produire de la foudre, et il se défend aussi avec la hâche Jarnbjorn). Où sont passées la fierté du personnage, sa majesté ?

J'ignore ce qui motive Aaron pour maltraiter ainsi un personnage (et d'autres avant lui), quand sa réputation a largement été bâtie sur sa capacité à produire des récits autrefois plus divertissants (souvenez-vous de Wolverine & the X-Men et sa fantaisie) ou exaltant la combativité de ses héros (les aventures de Wolverine en solo ou dans le titre Weapon X). Peut-être, sous la pression des editors et du succès prévisible du film Thor : Ragnarok, aurons-nous quand même bientôt droit à un retour plus frais du fils d'Odin...

L'intrigue de The Unworthy Thor ne méritait de toute façon pas cinq épisodes quand on compte le nombre grotesque de pages où le héros geint de manière pathétique sur sa gloire passée (tout en ne faisant aucun effort pour se ressaisir) ou ses hésitations à empoigner le marteau provenant de feu l'univers Ultimate (au prétexte que ce n'est pas le sien, puis s'assignant quand même la tâche de veiller à ce qu'il ne tombe pas entre de mauvaises mains... Mais absent quand un mystérieux prétendant le dérobe avec des intentions manifestement belliqueuses - quoique le pire restant l'identité de ce "War Thor", qui s'avère être une nouvelle invention foireuse de Aaron, ayant transformé un des seconds rôles asgardiens les plus attachants en un fou de guerre...). L'addition de Thanos puis de Héla à l'affaire est tellement sous exploitée qu'elle ne mérite aucune indulgence (le titan réclame le marteau en tribut à la déesse de la mort qui veut s'allier à lui puis, quand elle ne le lui ramène pas, déclare que de toute façon il s'en fichait car ce n'aurait été qu'un jouet pour lui !).

Enfin, cette mini-série établit un parallèle troublant, mais accablant, avec son dessinateur principal. Enfin... "Principal", il faut rester mesurer. Cinq épisodes de 20 pages, cela nous fait un recueil de 100 pages, et Olivier Coipel n'en dessine (si j'ai bien reconnu ses planches) que 64 au total (la totalité des deux premiers chapitres + trois pages du chapitre III + 13 pages du IV + 8 du V). Le français se passe désormais des services d'un encreur (alors qu'il avait avec Mark Morales un partenaire parfait), sachant qu'il était déjà limite avec les délais quand il était soutenu vous comprendrez qu'il ne peut plus les tenir tout seul maintenant. Le résultat n'est pas déshonorant au demeurant, le trait s'est un peu épaissi, la puissance est toujours là... Mais au détriment des décors (souvent masqués par des effets pratiques - fumée produite par les dégâts des combats), et d'un découpage inégal (quoiqu'il s'est repris depuis Mighty Thor et surtout Avengers vs. X-Men). 

Mais on ne peut s'empêcher de constater à quel point la chute de Odinson correspond à celle de Coipel : il y a dix ans, quand il dessinait pour la première fois le personnage, l'artiste était l'étoile montante de Marvel, auréolé du succès de la saga House of M, rêvant à une carrière à la Marc Silvestri (son idole). Hélas ! comme ce dernier, il n'a pas tenu ses promesses (Silvestri ayant de toute façon été un dessinateur bien plus productif et régulier lorsqu'il fut révélé à la fin des 80's). Coipel abat de moins en moins de pages, ces pages étant de moins en bonnes, et sa participation annoncée à des titres DC suggèrent qu'il n'est donc plus exclusif chez Marvel, sans doute las de ses retards. Résidant à Rio, l'artiste se la coulerait-il trop au Brésil au détriment de sa carrière (ne donnant même plus suite aux appels du pied répétés de Mark Millar, qui est prêt à lui écrire quelque chose depuis longtemps) ?

Pour suppléer Coipel, Marvel a donc rusé : adroitement d'abord en s'adressant à Kim Jacinto qui imite le style du français (sans faire illusion), puis en découpant le 4ème épisode avec des guests artists (Frazer Irving et Russell Dauterman deux pages chacun, Esad Ribic pour trois pages) et des flash-backs bien utiles pour rallonger une sauce déjà bien délayée par le scénario. Pascal Alixe intervient aussi sur le 5ème épisode, ajoutant à ce qui ne ressemble plus alors qu'à un grand WTF esthétique.

Réduit à trois épisodes (amplement suffisant pour un plot aussi famélique), avec juste les planches de Coipel (et un planning aménagé pour lui permettre de travailler suffisamment en avance), The Unworthy Thor n'aurait pas suffi à justifier le traitement pénible de Jason Aaron mais aurait meilleure allure. Ne reste plus qu'à espérer (sans conviction pour ma part) de meilleurs lendemains pour le dessinateur et ce héros qu'il sut si bien animer... 

dimanche 12 mai 2013

Critique 395 : THE SHADE, de James Robinson et Cully Hamner, Javier Pulido, Frazer Irving, Darwyn Cooke, Jill Thompson, Gene Ha

The Shade est une mini-série en 12 épisodes, écrite par James Robinson et dessinée par Cully Hamner (#1-3), Darwyn Cooke (#4), Javier Pulido (#5-7), Jill Thompson (#8), Frazer Irving (#9-11) et Gene Ha (#12), publiée en 2011-2012 par DC Comics.
*
 "Children."
(The Shade #1, page dessinée par Cully Hamner)
Super-vilain repenti, Richard Swift alias the Shade réside à Opal City, dont il est devenu un des protecteurs. Il vit une liaison avec Hope O'Dare, membre d'une famille de policiers qu'il a affrontée avant d'en devenir l'allié. Tout semble aller pour le mieux dans le meilleur des mondes jusqu'à ce que Deathstroke, le mercenaire, tente de l'assassiner.

 Qui veut tuer the Shade ? Et pourquoi ?
 Hope O'Dare laisse The Shade
partir enquêter.
(The Shade #2, pages dessinées par Cully Hamner)

The Shade décide de se faire passer pour mort afin d'enquêter pour identifier le commanditaire de Deathstroke et son mobile. Grâce aux informations recueillies par le détective William Von Hammer, il oriente ses recherches et part d'abord en Australie où il retrouve à l'article de la mort son arrière petit-fils, Darnell Caldecott, qu'il avait sauvé une première fois en 1944 contre les nazis. Aujourd'hui, il souffre d'une leucémie et pense en réchapper grâce à une transfusion sanguine de son aïeul.



 Premier retour dans le passé, en 1944
(The Shade #4, pages dessinées par Darwyn Cooke)
Il gagne donc l'Espagne où il retrouve la Sangre, une vampire, sa fille adoptive, qui a peut-être conservé un échantillon de son sang. Avec Montpellier, un autre héros local, ils affrontent l'Inquisiteur. Mais la Sangre n'a plus d'échantillon sanguin de Swift.


 The Shade compte sur la Sangre pour
l'aider à sauver son arrière petit-fils...
(The Shade #5, pages dessinées par Javier Pulido)


 ... Mais the Shade et la Sangre vont devoir 
d'abord neutraliser, avec Montpellier,
l'Inquisiteur de Barcelone.
(The Shade #6, pages dessinées par Javier Pulido)

Le décés de Darnell conduit the Shade à se rappeler comment il rencontra son petit-fils, sans que ce dernier le sache, en France et en Angleterre en 1901. 



The Shade rencontre son petit-fils par hasard
à Paris en 1901.
(The Shade #8, pages dessinées par Jill Thompson

Il lui faut alors retourner à Londres, là où tout a commencé, pour résoudre son affaire et savoir lequel de ses héritiers est le "fruit pourri", celui qui veut le supprimer et pourquoi.



 A Londres, tout a commencé et tout finit 
pour the Shade
(The Shade #10, pages dessinées par Frazer Irving)
 
Puis, enfin, Richard Swift dévoilera dans quelles extravagantes circonstances, en 1838, avec son ami, l'écrivain Charles Dickens, il est devenu the Shade...


Les origines de the Shade enfin révèlées...
(The Shade #12, pages dessinées par Gene Ha)
*
Après m'être procuré l'épisode 4, dessiné par Darwyn Cooke, l'envie de découvrir l'intégralité de cette mini-série n'a fait que grandir et j'ai attendu que DC la compile en un album. Non sans une certaine appréhension et les questions qui vont avec : James Robinson allait-il transformer l'essai ? Mieux : allait-il renouer avec sa verve d'antan (celle de l'auteur de JSA : The Golden Age ; Leave it to Chance ; et Starman - dont The Shade est le second spin-off, après une première mini en 1997) ?

Quand Robinson commença à écrire la série Starman en 1994, il recréa aussi un personnage charismatique, qui, à mes yeux, volait presque la vedette à Jack Knight : the Shade. Ce dernier était à l'origine un ennemi de Flash/Jay Garrick, imaginé en 1942, mais Robinson en fit tout autre chose : un immortel résidant à Opal City, d'abord malfrat puis protecteur de la ville, partenaire du héros local, Ted Knight, puis ses fils, ainsi que de la famille O'Dare, des policiers irlandais (il deviendra d'ailleurs l'amant d'Hope, une des filles du clan, également flic).
Le scénariste se servit aussi de ce second rôle pour donner une profondeur étonnante à son récit, par le biais du journal de the Shade, chronique de l'histoire d'Opal City et de ses aventures personnelles. Ceci plus les références à la pop-culture sous toutes ses formes (cinéma, musique, comics), une galerie de protagonistes admirablement bien pensée, des rebondissements multiples, des intrigues foisonnantes, ont contribué à ce que Starman soit une des séries les plus étincelantes qu'ait produite DC dans les 90's.
Après un run de 80 épisodes, Robinson conclut la série. C'était en 2001.
8 ans après, l'auteur effectua un come-back inattendu et bienvenu. Profitant de la saga Blackest Night et ses tie-in, il renoua avec l'univers d'Opal City mais sans ramener sur le devant de la scène Jack Knight, au profit de the Shade, en développant sa romance avec Hope O’Dare. Puis s'ensuivirent des contributions moins heureuses, sur des titres exposés mais en pleine tourmente éditoriale (comme Justice League of America ou la mini-série Cry for Justice)...

De retour en terrain familier, Robinson avait beaucoup plus à perdre qu'à gagner et encore plus à prouver en se lançant dans cette mini-série, qui n'a certes pas rencontré le succès commercial (au point qu'elle faillit être annulée après 6 numéros) mais de bonnes critiques, soulignant le retour d'inspiration de son auteur.

Le prétexte de la tentative d'assassinat par Deathstroke permet à cette histoire de resituer the Shade et de l'embarquer dans un périple à travers l'espace et le temps. Robinson dépeint sont héros comme un quasi-retraité, mélancolique, que la menace qui pèse sur sa vie va réveiller - moins parce qu'il craint de mourir que parce qu'il a l'intuition immédiate que cela est une vieille affaire de famille qui remonte à la surface, parce qu'il doit enfin faire face à sa propre histoire. En vérité, il s'ennuie et l'aventure de découvrir qui lui en veut, l'opportunité de solder les comptes avec son passé, l'amuse, le stimule, l'irrite, et finalement va lui permettre d'être en paix avec lui-même.
Délibérement, Robinson emploie les trois premiers épisodes avec le dessinateur Cully Hammer (le plus décevant de ses partenaires, même s'il livre quelques belles pages dans le #3) comme un (peu long) prologue : il s'agit d'amorcer l'intrigue tout en déplaçant le personnage hors de son territoire. A partir de là, le voyage devient de plus en plus exotique, mouvementé. On quitte Opal City pour Hambourg, en Allemagne, puis Sydney, en Australie.

Mais le premier sommet de la série, là où l'entreprise devient un comic-book qui sort de l'ordinaire, survient lors du premier des flash-backs, les fameux "Times Past" : Darwyn Cooke et son encreur J. Bone subliment le script de Robinson, qui s'enhardit en se dotant d'un casting jubilatoire (notamment le Vigilant - longtemps, avant la publication de cet épisode, les fans crurent que Robinson et Cooke allaient consacrer une histoire complète à ce personnage improbable de justicier moderne déguisé en cowboy). Cooke est dans son élément (les années 40) tout comme Robinson :le résultat est merveileux, la série décolle, son niveau ne régressera plus.
Ensuite, on enchaîne avec un tryptique magnifique, dessiné par Javier Pulido, qui a pour cadre la ville de Barcelone, en Espagne is set in Barcelona, Spain. Le personnage de la Sangre, une vierge vampire qui combat le crime et qui est en quelque sorte la fille adoptive du Shade, permet à Robinson de parler directement de ce qu'il maîtrise le mieux : la famille, l'héritage, avec de l'action, de l'humour, sur un rythme soutenu, des dialogues brillants. Le méchant de cet arc, l'Inquisiteur, est également très réussi, tout comme le justicier Montpellier.
Cette partie de la série est la plus réussie, la plus enlevée. Pulido donne son meilleur, en tirant partie des décors avec virtuosité, lors de scènes splendides (le final à la Sagrada Familia est bluffant, avec un découpage inspiré, des cases verticales, des silhouettes - "Toth-esque" !).

Tandis que la trame principale se déroule linéairement et efficacement, les flash-backs la poncutent en creusant chaque fois plus loin dans le passé comme en témoigne le "Times Past" en 1901 illustré par Jill Thompson.
L'artiste, reconnue pour son splendide travail (en couleurs directes) sur le roman graphique Bêtes de somme, emploie ici un style plus classique mais d'une belle élégance, mis en valeur par la colorisation de Trish Mullvihil (avec une gamme chromatique sobre de brun et beige).
Robinson donne un ton mélancolique à la fois poignant et ironique à ce chapitre, qui va aboutir à un dénouement spectaculaire et délirant.

Les trois épisodes suivants nous emmènent à la fois à Londres et en Egypte. Robinson a visiblement eu pour objectif de conclure son récit en y mettant les formes, convoquant des éléments grandiloquents - la franc-maçonnerie, des pharaons célestes, la capitale britannique ravagée : on en prend plein la vue !
Et comme c'est Frazer Irving qui dessine, la formule prend tout son sens. L'artiste n'a pas peur de jouer avec des couleurs saturées (presque trop d'ailleurs), mais ce traitement radical est à la hauteur du récit. Les évènements s'emballent, mais Irving dose ses effets, avec de belles trouvailles de mise en scène (recours au gaufrier, vignettes en diagonale, pleines et doubles pages : un crescendo visuel, mais qui fonctionne très bien sur trois chapitres - au-delà, ç'aurait été fatigant).
La résolution de l'intrigue est habile, cruel, et permet de boucler la boucle en aboutissant à la révèlation des origines du Shade.
C'est à Gene Ha que revient la tâche de dessiner cet épilogue : l'artiste, qui avait déjà participé à la précédente mini-série sur le personnage, en 1997, donne sa version, très belle, de ce "Times Past" situé en 1838. Traité comme des gravures, avec une colorisation d'Art Lyon presque monochrome (un sépia tirant sur le gris et le mauve), l'épisode est visuellement superbe.
Robinson n'est malheureusement pas aussi inspiré pour expliquer dans quelles circonstances Richard Swift est devenu le Shade. Il a beau inviter Charles Dickens, user de la voix-off (un instrument qu'il maîtrise pourtant parfaitement), je crois qu'il a commis une erreur en voulant tout dire sur son héros : il fallait mieux laisser aux ténèbres dont the Shade est le maître ce passage. Tout cela, quitte à être raconté, aurait gagné à être seulement suggéré plutôt que dévoilé... Mais peut-être que Robinson a tenu à être aussi explicite pour rester le seul à raconter cela. Ce que l'auteur a gagné en contrôle sur le personnage, le lecteur l'a perdu en fascination. Dommage (mais pas non plus grave au point de gâcher tout ce qui a précédé, soyons juste).
*
Volontiers verbeux, inégal, mais d'une lecture jubilatoire, avec un personnage parmi les plus magnétiques de son éditeur, cette mini-série prouve que James Robinson a de beaux restes. Souhaitons qu'il confirme ce retour en beauté dans ses prochaines productions - et, pourquoi pas, que DC redonne sa chance à Starman, si possible sans le "rebooter".

mercredi 16 novembre 2011

Critique 281 : BATMAN - THE RETURN OF BRUCE WAYNE, de Grant Morrison, Chris Sprouse, Frazer Irving, Yanick Paquette, Georges Jeanty, Ryan Sook, Lee Garbett et Pere Pérez


Batman : the return of Bruce Wayne #1
(couverture et dessins de Chris Sprouse)

Batman : the return of Bruce Wayne #2
(couverture et dessins de Frazer Irving)

Batman : the return of Bruce Wayne #3
(couverture et dessins de Yanick Paquette)

Batman : the return of Bruce Wayne #4
(couverture de Cameron Stewart, dessins de Georges Jeanty)

Batman : the return of Bruce Wayne #5
(couverture de Ryan Sook, dessins de Ryan Sook et Pere  Pérez)

Batman : the return of Bruce Wayne #6
(couverture de Bill Sienkewicz, dessins de Lee Garbett et Pere Pérez)

Batman : The Return of Bruce Wayne est une mini-série en 6 épisodes écrite par Grant Morrison, publiée en 2010 par DC Comics. Chaque épisode est dessiné par un (voire deux) artiste(s) différent(s) (successivement Chris Sprouse, Frazer Irving, Yanick Paquette, Georges Jeanty, Ryan Sook, Pere Pérez, et Lee Garbett).
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Durant la saga Final Crisis (déjà écrite par Grant Morrison), Darkseid, blessé par Batman, le frappe à son tour avec ses rayons Omega. Pour tous les héros du Dark Knight, le justicier est mort, mais en vérité, il a été projeté dans le passé, à l'époque Néanderthalienne.
Le corps de Wayne est chargé de particules Omega, le transformant, à son insu, en une bombe vivante à retardement. Lors d'éclipses solaires, il est expédié au XVème siècle, puis au XIXème, au XXème siècle et de nos jours.
Bruce Wayne recouvre progressivement la mémoire tout en devant surmonter des épreuves propres à chaque époque où il atterrit : ainsi, il se bat contre une tribu menée par Vandal Savage durant son séjour dans la préhistoire ; contre un monstre au temps de pélerins en pleine chasse aux sorcières ; doit affronter Barbe-Noire le pirate ; à nouveau contre Savage et aussi Jonah Hex en plein western ; le Dr Hurt dans les années 40, et la JLA de nos jours.
En même temps, qu'à travers les âges on découvre la mythologie totémique de l'homme chauve-souris, se pose la question pour les acolytes du héros, qui comprennent qu'il a survécu mais représente un danger pour lui-même et eux, de savoir comment négocier le retour de Bruce Wayne : pourront-ils le sauver ou non ?
*
Grant Morrison a, quoi qu'on pense de son style (et de l'évolution de celui-ci), marqué de son empreinte le personnage de Batman en réinjectant dans ses aventures des éléments de son passé, issus des origines les plus obscures du titre. Il y a ajouté des ingrédients de son invention et a donc considérablement enrichi la mythologie de cette production.
Un tournant a eu lieu avec un projet qui pourtant n'avait aucun lien avec Batman : la maxi-série Seven Soldiers of Victory, où Morrison a abondamment puisé dans le terreau de Jack Kirby (lorsque le "King" officia chez DC dans les années 70). Des idées déjà explorés quand il écrivait la JLA ont servi alors à bâtir une oeuvre atypique, complexe mais passionnante.
Logiquement, l'étape suivante a été la rédaction d'une saga évènementielle où Morrison pourrait utiliser des personnages-phares de DC dans une trame qui bouleverserait profondèment sa chronologie : ce fut Final Crisis, un des crossovers les plus fumeux qu'ait produit l'éditeur, à l'histoire hermétique, truffée de références que même des initiés eurent du mal à décrypter. Résultat : un échec commercial, fraîchement accueilli par la critique, et finalement peu considéré par la suite (Geoff Johns devenant, via la série Green Lantern, le nouvel architecte en chef de DC).
Néanmoins, Final Crisis, malgré son côté indigeste, réserva deux moments forts, qui impactèrent à la fois le travail de Morrison - la disparition de Bruce Wayne - et celui de Johns - le retour de Flash version Barry Allen. 
Comme à chaque fois qu'un personnage aussi emblématique que Batman meurt, il est convenu qu'il reviendra tôt ou tard : Dick Grayson, ancien Robin et Nightwing, allait hériter du pseudonyme et du costume. Mais quid de Bruce Wayne ? Comme Steve Rogers chez Marvel, il n'était pas vraiment mort, mais ailleurs, et cette mini-série, comme Captain America : Reborn, allait expliquer comment il revenait parmi les siens.   

Cette histoire nous informe très vite sur le Grant Morrison qui l'écrit, et hélas ! c'est celui de Final Crisis. En clair, cela signifie qu'il faut s'accrocher pour y comprendre quelque chose, même si ça démarre mieux que ça ne se termine.
Effectivement, au début, la série, même si elle souffre déjà de dialogues alambiqués, derrière lesquels on devine moults charades, est assez sympathique et dépaysante. On est transporté à l'époque néanderthalienne, en pleine guerre tribale, et l'ennemi est familier puisqu'il s'agit de l'immortel Vandal Savage (souvent vu dans la série JSA et son relaunch). Morrison semble s'amuser à faire le plus kitsch possible avec ces homo sapiens en peau de bête peu frileux et primaires.
Ensuite, on passe brutalement à la période de la chasse aux sorcières dans les environs de Gotham. Le récit devient déjà plus coriace, mais c'est assez rythmé pour qu'on ne s'ennuie pas et l'atmosphère fanatique des pélerins intégristes est prenante.
Le meilleur de la série arrive avec l'épisode mettant en scène la quête d'un trésor avec des pirates. Miraculeusement, Morrison fait simple et livre un chapitre palpitant, sobre. Miraculeusement, car après, c'est le drame...
On pouvait espérer beaucoup du segment se déroulant en plein farwest puisque n'importe quel lecteur de Batman sait que le justicier s'est d'abord inspiré de cette époque et du film Zorro avec Douglas Fairbanks quand il a décidé de faire le bien. Malheureusement, alors qu'un duel avec Jonah Hex était annoncé (avec le retour dans le jeu de Vandal Savage), et bien que la narration misait sur un Bruce Wayne muet, c'est un ratage total. Le décor, les personnages, la situation, rien n'est correctement exploité.
Prochain et avant dernier arrêt dans les années 40 : Morrison redresse un peu la barre, invoquant le Spirit de Will Eisner mais surtout revenant sur des points qu'il a creusés dans la série Batman, avec des personnages comme la référence à la société secrète du "Black Glove" et de son leader, le Dr Simon Hurt (au centre de l'arc Batman : R.I.P.). On se dit alors que le scénariste prépare un final prometteur où,en ramenant le héros de nos jours, il bouclera en fait tout son run, résolvant bien des énigmes, réglant son compte à bien des ennemis tout en sauvant et en resituant Batman... Mais non.
Au lieu d'un épilogue magistral, on a droit à une conclusion grotesquement bricolée, totalement incompréhensible, où ni le retour tant attendu ni les rôles de Red Robin, la JLA, Rip Hunter n'ont droit à un traitement à la hauteur. Bruce Wayne est effectivement ramené, reprend son alias et sa cape... Mais en gardant pour lui le sens des sauts dans le temps, des éclipses solaires, de sa guérison aux rayons Omega. Rarement aura-t-on assisté à un climax aussi piteux (certes Ed Brubaker avec Captain America : Reborn n'avait pas été très inspiré, mais au moins son dénouement était moins prétentieux).
Le véritable intérêt de cette saga est souterrain, au propre comme au figuré : on saisit bien l'importance des grottes du manoir Wayne, le culte de la chauve-souris dont Bruce est le dernier pratiquant, l'aspect totémique, l'intelligence supérieure du héros et sa détermination. C'est donc d'autant plus frustrant que ce ne soit pas sur ces points que Morrison ait choisi d'articuler son récit, se contentant d'allusions comme s'il ne s'adressait qu'à des habitués d'un club, et échouant lamentablement à donner un souffle vraiment épique à cette "résurrection".
*
Le scénario ne tenant pas ses engagements, au moins pouvait-on espérer que la partie graphique, sans sauver l'entreprise, lui confère un vrai cachet. Mais, là aussi, le bilan est mitigé.
La première moitié de l'aventure (préhistoire, chasse aux sorcières, pirates) est brillamment servie par trois artistes en grande forme : d'abord, Chris Sprouse et son style élégant, vif, même si on sent bien qu'il n'y a pas mis autant de coeur que pour ses Tom Strong ; ensuite les planches en couleur directe de Frazer Irving comme des tableaux baroques, hallucinés, et enfin Yanick Paquette très "Bryan Hitch-iesque", traduisant à merveille le périple dans les grottes et les trognes des pirates.
Après ça, la prestation de Georges Jeanty est vraiment affligeante et l'on rêve de ce qu'aurait pu faire Cameron Stewart, initialement prévu pour ce chapitre westernien. Ryan Sook relève le niveau sans problème avec des images souvent sublimes, mais il n'assure que la moitié de sa tâche, supplée par Pere Pérez qui imite son style avec habileté mais sans personnalité. On retrouve d'ailleurs Pérez dans ce rôle à l'ultime étape où, là encore, Lee Garbett, un clone d'Olivier Coipel (sans la puissance du français), n'est pas capable de réaliser ses trente pages.
Il est lamentable de constater encore une fois l'incapacité de DC de composer une équipe d'artistes respectant les délais (Blackest Night ayant été la récente exception) et cela mine cette série qui souffrait déjà d'une histoire difficile à appréhender telle qu'elle a été traitée. Marvel maintient ses dessinateurs sur chaque event, quitte à prendre du retard, et cela donne une bien meilleure facture à chaque projet. Relisez les différentes "Crisis" de DC, ce sont toujours des fresques boursouflées, parfois jubilatoires dans leurs excés, mais vieillissant plus mal visuellement que chez la distinguée concurrence.
*
Avant et pendant (avec la série Batman & Robin) et après (Batman Incorporated) cette série, Grant Morrison a continué à alimenter le Dark Knight, réussissant à corriger le tir. Mais, en l'état, The return of Bruce Wayne est quand même un gros ratage, une histoire absconse, et inégalement illustrée. C'est regrettable, mais cela signifie peut-être que le scénariste, qui s'est souvent mesuré, voire attaqué, à Alan Moore, n'a pas le génie de l'auteur d'un vrai grand classique de Batman, le mythique Killing Joke.