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vendredi 31 mars 2023

ACTION COMICS #1053, de Philip Kennedy Johnson et Rafa Sandoval, Dan Jurgens et Lee Weeks, Leah Williams et Marguerite Sauvage


Ce mois-ci, Action Comics se déleste de sa première back-up story puisque c'est le dernier volet de Power Girl Reborn (qui reviendra dans un n° spécial) par Leah Williams et Marguerite Sauvage et qui sera remplacé le mois prochain par Steel Engineer of Tomorrow. La série-titre continue son intrigue sur un rythme toujours soutenu, tandis qu'on se régale surtout avec Lois & Clark 2 grâce au dessin de Lee Weeks.



- ACTION COMICS (Philip Kennedy Johnson/Rafa Sandoval) - John Henry Irons est attaqué par les nécro-drones de Metallo au siège de SteelWorks, mais l'un d'eux est capturé vivant après avoir blessé Supergirl. Metallo comprend, lui, que ce n'est pas sa soeur Tracy qui communique avec lui. Et Jon Kent doit composer avec Otho et Osul alors qu'une manif de Blue Earth a lieu...
 

On n'a pas le temps de s'ennuyer avec l'intrigue concoctée par Philip Kennedy Johnson, construite sur des scènes courtes et rapides, qui multiplient le problèmes pour Superman et sa super-famille, entre les assauts de Mentallo et ceux du mouvement Blue Earth. 

Toutefois, ce morcellement de l'histoire finit par devenir de plus en plus frustrant - est-ce parce que ce découpage rompt avec la tradition des épisodes de 20 pages/mois ? Sans doute. Mais aussi parce qu'on a l'impression d'assister un peu à une sorte de zapping où les personnages n'ont pas le temps d'être creusés, où les événements sont survolés. A surveiller.

En revanche, rien à redire concernant la partie graphique où Rafa Sandoval et son coloriste Matt Herms accomplissent un excellent boulot, très énergique, avec des scènes d'action très percutantes. Mais aussi des moments qui reposent davantage sur les ambiances (entre Metallo et "Tracy"), très intenses. 

C'est solide mais un chouia trop fragmenté.


- LOIS & CLARK 2 (Dan Jurgens/Lee Weeks) - Superman parti secourir Jon, revient en catastrophe à la ferme où Lois est surprise par Lloyd Crayton/Doombreaker. Jon, lui, a disparu avec la princesse Glyanna, reconduite sur P'luhnn par le robot lancé à ses trousses...

On ne va pas se le cacher : même si Lois & Clark 2 n'est pas désagréable à lire, c'est d'abord pour les dessins, somptueux, de Lee Weeks, superbement mis en couleurs par la géniale Elizabeth Breitweiser, qu'on lit ce titre. Encore une fois, la maîtrise de l'artiste pour la narration transcende un script très banal de Dan Jurgens.

L'idée même de revenir sur le séjour des Kent avec leur fils à la ferme (comme au tout début de l'ère Rebirth) donne le sentiment d'une histoire gadget, juste là pour nous rappeler l'adorable gamin que fut Jon Kent (avant que Bendis ne le fasse précocemment vieillir). Jurgens ajoute donc une historiette à cette période, en faisant référence à Doombreaker (créé à l'occasion des 30 de la parution de La Mort de Superman, écrite par... Jurgens - on n'est jamais mieux servi que par soi-même).

J'aurai préféré un exercice moins nostalgique et sentimental - surtout pour Weeks, dont je rêve que Tom King lui écrive une mini-série pour le DC Black Label.


- POWER GIRL REBORN (Leah Williams/Marguerite Sauvage) - Après avoir tenté de traiter Beast Boy et Supergirl, Omen a l'idée de faire appel à Jon Kent pour qu'elle et Power Girl sondent son cerveau. Elles vont y découvrir qui mène ses attaques contre leurs patients...

En revanche, j'aurai bien aimé que se poursuive Power Girl Reborn, modèle de back-up story fondée sur des personnages redéfinis de manière intelligente et une intrigue accrocheuse. Leah Williams a réussi en trois petits épisodes à me captiver avec le duo Omen-Power Girl reconvertis en thérapeutes pour super-héros. L'identité du méchant qui s'attaque à leurs patients pour atteindre PG fait son petit effet et renvoie aux meilleures aventures de la JSA.

Qui plus est, c'est toujours un plaisir de lire les planches merveilleusement belles de Marguerite Sauvage, qui représente les plongées dans l'esprit avec une imagination visuelle débridée et d'une élégance folle. Sauvage mérite vraiment plus de crédit, mais, je ne sais si c'est son choix de ne pas se fixer sur une ongoing ou un manque de confiance des editors qui la sollicitent, elle ne reste jamais suffisamment longtemps pour qu'on profite durablement de son talent.

Cette histoire se poursuivra dans un n° spécial Power Girl, par la même équipe créative, de 50 pages, à paraître fin Mai. Je serai au rendez-vous - en espérant que DC, Williams et Sauvage n'en resteront pas là.

mercredi 1 mars 2023

ACTION COMICS #1052, de Philip Kennedy Johnson et Rafa Sandoval, Dan Jurgens et Lee Weeks, Leah Williams et Marguerite Sauvage


Après un excellent début, la nouvelle formule d'Action Comics avec son collège d'auteurs et d'artistes confirme ses bonnes dispositions. L'ensemble des séries proposées est d'un très bon niveau, se lit tout seul, et s'avère un régal à regarder. Tout juste déplorera-t-on le côté un peu trop morcelé de la totalité...


- ACTION COMICS (Ecrit par Philip Kennedy Johnson, dessiné par Rafa Sandoval.) - Metallo vient de commettre son attentat contre le siège de SteelWorks, blessant au passage Connor Kent. Superman l'envoie dans l'espace. Mais qui détient vraiment la soeur de John Corben ?


Dans sa nouvelle formule, Action Comics accueille donc trois séries et celle qui porte le titre de la revue se taille bien entendu la part du lion. Philip Kennedy Johnson s'est embarqué dans une histoire qui a démarré pied au plancher, avec beaucoup de personnages à gérer. Sans doute trop car on peut déjà constater que la majorité de la Super-family fait de la figuration, s'exprimant peu, ayant peu de place pour agir. Superman, légitimement, occupe le devant de la scène.

Il faudra donc vérifier si le scénariste va rectifier cela sur la longueur, et si ce n'est pas le cas, sans doute le concept retenu risque de devoir être corrigé. Mais il n'empêche que c'est loin d'être désagréable à lire, car toujours mené avec beaucoup de tonus. L'intrigue tisse déjà des liens entre le mouvement Blue Earth (qui s'oppose aux aliens) et Metallo, et disculpe Luthor d'être derrière la détention de Tracy, la soeur de John Corben.

Au dessin, Rafa Sandoval fait un sans-faute. Son découpage est généreux et il est aussi à l'aise dans l'action que dans le dialogue. On distingue bien chaque personnage, et les couleurs de Matt Herms font le reste. C'est un comic-book qui a fière allure.
 

- LOIS & CLARK 2 (Ecrit par Dan Jurgens, dessiné par Lee Weeks.) - Jon Kent assiste à l'atterrissage de la princesse Glyanna de P'luhnn non loin de la ferme des Kent. Peu après surgit un exécuteur envoyé par le père de la princesse chargé de la ramener pour qu'elle soit jugée pour trahison...
 
Sans Lee Weeks et la coloriste Elizabeth Breitweiser, reconnaissons qu'on n'aurait pas de quoi s'émerveiller devant les quelques pages de Lois & Clark. Mais le dessinateur, si rare, nous régale avec son trait si élégant et sa collaboratrice habille chaque plan avec une palette d'une classe confondante.

Dan Jurgens nous sert un récit sympathique, qui n'est pas renversant avec sa princesse traquée. Mais le clifhanger final attise notre curiosité.


- POWER GIRL REBORN (Ecrit par Leah Williams, dessiné par Marguerite Sauvage.) - Omen et Power Girl reçoivent Supergirl qui a un trouble du langage. Le traitement va réveiller les tensions entre les deux Kara mais surtout l'origine de son mal..

J'aime le concept de cette deuxième back-up story et le nouveau cas traité par Omen et Power Girl ce mois-ci est savoureux puisqu'il implique Supergirl. Or, Kara Zor-L (PG) est en quelque sorte une variante de Kara Zor-El (Supergirl), et Leah Williams rappelle avec à-propos que Power Girl n'a jamais été vraiment admise dans la Super-family (puisqu'elle vient d'une Terre parallèle). In fine, on comprend surtout que quelqu'un cherche à s'en prendre à Power Girl via Supergirl et c'est accrocheur.

Marguerite Sauvage (tout comme Sandoval et Weeks) prouve que Action Comics est bien fourni en artistes de qualité puisque ses planches sont merveilleusement belles et entraînantes, avec une mise en couleurs qu'elle effectue elle-même et qui est absolument magique.

BIlan des courses : on aimerait que cette revue compte plus de pages pour que chaque série ait plus d'espace. C'est parfois frustrant, mais c'est aussi bon signe car lorsqu'on en veut plus, c'est que c'est bon. Et de ce point de vue, Action Comics confirme qu'elle est une excellente surprise, impeccablement pensée et éditée.

vendredi 27 janvier 2023

ACTION COMICS #1051, de Philip Kennedy Johnson et Rafa Sandoval, Dan Jurgens et Lee Weeks, Leah Williams et Marguerite Sauvage


On dirait bien que Dawn of DC, le nouveau statu quo mis en place après l'event Dark Crisis (on Inifnite Earths), va d'abord profiter à Superman. Avant le relaunch de la série qui porte son nom (par Joshua Williamson et Jamal Campbell), Philip Kennedy Johnson, qui s'occupe déjà de la série depuis un moment, inagure avec ce n° 1051 une nouvelle formule. Et le résultat est enthousiasmant.


- ACTION COMICS (Ecrit par Philip Kennedy Johnson et dessiné par Rafa Sandoval). - Superman a rassemblé toute sa famille à Metropolis en pensant au futur de la ville. Un mouvement de protestation anti-alien, Blue Earth, fait pourtant part de son mécontentement à ce propos.


Et pour ne rien arranger, Lex Luthor, depuis sa cellule de prison, fait chanter Metallo pour qu'il commette un attentat contre le siège de SteelWorks...

Depuis Mars 2021 et le n° 1029, Philip Kennedy Johnson écrit Action Comics et le scénariste a tout de suite marqué les esprits en s'engageant dans une très longue saga dans l'espace confrontant Superman à Mongul sur le Warworld, et l'intégration à son récit de ce que Grant Morrison avait écrit dans sa mini Superman and the Authority.

Le mois dernier, alors que s'achevait 2022, Action Comics #1050 établissait un nouveau statu quo en restaurant l'identité secrète de Superman (révélée lors du run de Brian Michael Bendis - on voit que DC fait vraiment tout pour effacer ce que ce dernier a pu apporter...). Pour ceux qui n'ont pas suivi : Lex Luthor a kidnappé le magicien Manchester Black (qui avait aidé Superman sur le Warworld) pour effacer le souvenir de l'identité civile de Superman des esprits, mais pour ceux qui voudraient quand même tenter de percer ce secret, le sortilège peut les tuer. En l'apprenant, Superman affronte une énième fois Luthor et l'envoie derrière les barreaux, même si son adversaire lui a expliqué avoir fait ça pour lui rendre service.

Avant de se faire arrêter, Luthor avait offert une nouveau corps à John Corben alias Metallo en échange de ses services futurs. Superman, lui, réunit toute sa Super-famille à Metropolis pour des initiatives plus pro-actives et faire de la cité la vraie ville de demain (the city of tomorrow pour the man of tomorrow donc). Il est désormais entouré de Jon, son fils, Kon-El, Kenan Kong (le Superman chinois), Kara Zor-El (Supergirl), Natasha Irons et son père John (Steel), mais également deux orphelins adoptés sur le Warworld, Osul-Ra et Otho-Ra. Et bien sûr Lois Lane, son épouse.

L'arc qui s'ouvre s'appuie sur les dessins de Rafa Sandoval, et les couleurs de Matt Herms, ce qui explique qu'ils aient tous deux quitté si vite la mini-série Black Adam de Christopher Priest. Le résultat est superbe, confirmant les progrès de Sandoval, en qui DC place sa confiance car dessiner Superman est une vraie promotion. L'artiste régale le lecteur avec un découpage dynamique, une gestion parfaite d'un casting étoffé, et une aisance aussi bien dans les scènes calmes que mouvementées.

Kennedy Johnson accroche le lecteur avec une entame nerveuse et dense où le danger vient de toutes parts (le mouvement Blue Earth, Luthor, Metallo). C'est très engageant et le fait de mettre en scène toute la super-famille est une idée enthousiasmante, qui transforme la série en un team-book qui ne dit pas son nom. Je n'avais pas lu la saga du Warworld (seulement des résumés et critiques, applaudissant l'ambition sans cacher son inégalité). Mais là j'ai envie de voir ce que ça donne dans cette configuration.


- LOIS & CLARK 2 (Ecrit par Dan Jurgens et dessiné par Lee Weeks). - Dans le passé, après le combat de Superman contre Doombreaker, Lois et Clark repartent d'installer dans la ferme des Kent avec leur fils Jon.


Alors que Batman avertit Superman qu'un éclat de Doombreaker a disparu, il s'avère que c'est Jon qui l'a récupéré pour protéger son père...

D'une certaine manière, il s'agit là encore d'un pied-de-nez adressé au travail de Bendis dont une des décisions narratives les plus controversées a été de vieillir Jon Kent, que tant de lecteurs adoraient comme super-son, partenaire de Robin/Damian Wayne dans la série du même nom et le run de Peter J. Tomasi sur Superman.

Dan Jurgens, qui sait qu'il ne peut revenir sur cet état de fait, désormais exploité par d'autres auteurs (Tom Taylor le premier), situe donc la suite de sa mini-série Lois & Clark dans le passé. Il renoue avec Lee Weeks, qui signait déjà les dessins, et  rien que pour ça, on est heureux de lire ce qui suit.

Pour le trentième anniversaire de La Mort de Superman, DC a publié un one-shot dans lequel il confrontait le man of steel au successeur de Doomsday, le Doombreaker. Je n'ai pas lu ce one-shot, mais j'ai quand même compris cet épisode qui y fait référence à travers un éclat perdu par le monstre et dont Batman craint qu'il tombe entre de mauvaises mains - ignorant que c'est Jon qui l'a récupéré en toute discrétion pour protéger son père.

Toutefois, Jurgens et Weeks introduisent un nouvel élément pour nourrir leur intrigue. Visuellement, soutenues par les couleurs splendides d'Elizabeth Breitweiser, les planches de Weeks sont un enchantement et rappellent que cet artiste n'a pas le crédit qu'il mérite (même si désormais il se consacre aussi à l'enseignement de la narration graphique à la Joe Kubert School).

Quant à Jurgens, s'il est un dessinateur que je n'apprécie pas beaucoup, c'est un auteur bien meilleur et qui dispose d'une marge de liberté avec ce type de récit.
 

- POWER GIRL REBORN (Ecrit par Leah Williams et dessiné par Marguerite Sauvage). - Suite aux événements de Lazarus Planet, Power Girl et Omen sont psychiquement liées et décident de travailler ensemble pour aider des héros.


Leur premier patient est Beast Boy que son combat contre Deathstroke a traumatisé... 

Action Comics #1051 permet aussi à Power Girl de revenir sous le feu des projecteurs - et c'est heureux puisqu'elle ne fait visiblement pas partie de l'histoire imaginée par Geoff Johns pour sa nouvelle version de Justice Society of America. La plantureuse blonde a souvent été considérée comme la cinquième roue du carosse kryptonien et c'est dommage.

Leah Williams, dont j'ai adoré X-Terminators (qui s'est achevé cette semaine), est aux commandes de cette histoire annoncée en trois parties (visiblement Action Comics va alterner les back-up stories). Il y est question de Lazarus Planet, l'event en cours piloté par Mark Waid et Gene Luen Yang, mais là encore, pas besoin de suivre ça pour comprendre ce qui se passe ici. Il suffit juste de savoir, comme on nous l'explique, que Power Girl, affectée par la magie déployée, et Omen, une membre des Titans, ont noué un lien psychique inattendu qui leur inspire une collaboration.

Ensemble, elles deviennent donc des espèces de thérapeutes pour super-héros traumatisés, ce qui rappelle l'idée initiale (mais hélas ! mal exploitée par Tom King) de Heroes in Crisis. Omen trouve le problème, envoie Power Girl dans le plan astral pour le résoudre. C'est ingénieux, et très bien écrit, avec un premier cas touchant.

Marguerite Sauvage met cela en image avec son style exubérant et si beau. Pour l'occasion, elle a redesigné les costumes de Power Girl (très élégamment, même si je regrette la cape et le body-suit)) et Omen (super classe). C'est toujours un plaisir de lire les planches de Marguerite Sauvage, ça ne ressemble qu'à elle, et elle embellit tout ce qu'ele illustre.

Ce n° est king-size (une cinquantaine de pages), ce qui signifie que la pagination sera réduite ensuite. Mais le sommaire avec une série principale et deux back-ups, embrassant toute la super-famille, avec des équipes créatives d'excellent niveau, rend la proposition très attractive.

vendredi 3 juillet 2020

BATMAN, VOLUME 10 : KNIGHTMARES, de Tom King et Travis Moore, Mitch Gerads, Mikel Janin, Jorge Fornes, Lee Weeks, Amanda Conner et Yanick Paquette


Le dixième tome du run de Tom King sur Batman contient sans doute le matériel le plus controversé. Il s'agit d'une collection de one-shots reliés par le thème du cauchemar (nightmare en anglais : le titre du recueil est un jeu de mots sur knight, le dark knight-Batman, et nightmares, cauchemars). Leur qualité est très inégale et constitue une sorte d'intermède assez long et poussif, qui souligne que le plan du scénariste patine conséquemment.  


Avec Travis Moore, Tom King se demande d'abord ce qui se serait passé sir Bruce Wayne n'était pas devenu Batman mais que Batman avait enquêté sur le meurtre de Thomas et Martha Wayne et résolu l'affaire alors que Bruce était devenu un orphelin psychopathe. La démonstration est assez troublante et joliment mise en images par Moore, un artiste bizarrement peu exploité par DC. Il y a une ambiance qui rappelle les Elseworlds d'antan et qui renvoie surtout à Batman : Year One dans quelques pages superbes.


Avec Mitch Gerads, Tom King collabore avec le dessinateur qui sait sans doute le mieux traduire en images ses obsessions. Ce segment où Batman est prisonnier du sinistre Pr. Pyg avant de découvrir qu'il a à faire avec quelqu'un d'autre sous le masque est époustouflant. Les pages de Gerads sont extraordinaires, dans un déluge de couleurs saturées qui créent un malaise efficace à partir d'un découpage simplissime (un seul type d'image, une case occupant toute la largeur de la bande). La chute est désarmante.


Le niveau est aussi élevé avec le chapitre suivant dont Mikel Janin assume le dessin. King convoque John Constantine en guest-star pour une introspection poignante sur la grande hantise de Batman (la mort de Catwoman). Janin produit des pages fabuleuses, hélas ! parfois noyées sous un texte envahissant (une tendance récurrente chez King, qui raffole de la voix-off pour souligner ce qui est déjà évident). Mais, baste ! c'est vraiment beau et tragique.


Bon, on descend d'un cran avec l'épisode suivant. Je ne veux pas paraître intolérant avec Jorge Fornes, d'ailleurs il sort quelques planches épatantes ici. Mais l'ensemble souffre d'un manque de consistance générale. King met en scène un dialogue entre la Question et Selina Kyle, purement théorique et fictif. Quand les deux personnages discutent, aucun décor et ce qui aurait pu être une idée graphique intéressante ne fait que souligner la mollesse du rythme et l'aspect pâlichon de Fornes. Dommage.


Dommage aussi que le segment suivant démarre aussi fort pour n'aboutir qu'à... pas grand-chose. On se réjouit d'abord en remarquant que Lee Weeks est au crayon et que King revient à lui au one-shot spécial Batman/Elmer Feud, mais cette fois avec une poursuite digne de Vile Coyote et Beep-Beep. Inexplicablement, le derniers tiers de l'épisode voit Weeks céder sa place à Fornes qui n'a décidément pas de chance car passer après son illustre collégue n'est pas de la tarte. Néanmoins l'identité de celui que chasse Batman a quelque chose de savoureux, malgré le côté cryptique du scénario.


Toutefois, cette déception n'est rien comparé à l'épisode 68 qui relève du grand WTF. Que vient faire là cet intermède comique où on suit en parallèle l'enterrement de vie de jeune fille (imaginaire) de Selina Kyle, conduite à la forteresse de solitude de Superman par Supergirl et Lois Lane, pendant que Bruce Wayne passe la soirée avec Clark Kent ? Pourtant, auparavant, King avait su merveilleusement animer les deux couples dans des chapitres dessinés par Clay Mann, mais ici, en voulant se frotter à la comédie, il rate complètement le coche. Pour achever le tout, Amanda Conner n'est pas fichue de s'acquitter des vingt pages, et John Timms et Dan Panosian ont été appelés à la rescousse. Mikel Janin signe la dernière page, la plus intéressante car elle révèle le dispositif derrière tous les cauchemars décrits : Batman est prisonnier d'une machine qui lui injecte des drogues hallucinogènes (concoctées par qui ? Et où ? Réponse dans le volume 11).


Enfin, l'album se referme par un bijou. Yanick Paquette avait souhaité collaborer avec King, en voulant se frotter au fameux "gaufrier" cher au scénariste. Sur ce plan, c'est loupé car le découpage a été visiblement laissé aux bons soins de l'artiste et le canadien s'est beaucoup amusé avec des effets d'ornements, de séparations ondulatoires, de pleines et doubles pages somptueuses. La danse qu'effectuent Bruce Wayne/Batman et Selina Kyle/Catwoman renvoie souvent au #50 avec les flash-backs sur les différentes rencontres entre le chevalier noir et la féline fatale, notamment par le jeu sur les costumes endossés par cette dernière au fil de sa longue carrière. Paquette éblouie souvent tandis que King rédige un dialogue quasi-rétrospectif sur ses (presque) soixante-dix premiers épisodes.

Aurait-on pu se passer de ces septs épisodes ? Oui. Mais ça aurait dommage car si certains sont dispensables, d'autres sont très inspirés et souvent, en même temps, superbement mis en images. Il est évident que, sur un plan strictement narratif, c'est la collection de chapitres la plus inégale écrite par King, le lecteur, même très fan, trouve le temps un peu long. Mais il sera récompensé avec l'arc suivant, le dernier avant le grand final de l'ère King.

vendredi 5 juin 2020

BATMAN, VOLUME 8 ; COLD DAYS, de Tom King, Lee Weeks, Matt Wagner, Tony Daniel et Mark Buckingham

Avant-propos

Il y a quelques semaines, au coeur du confinement, je vous avais annoncé que la reprise de mes critiques s'accopamgnerait sans doute d'un changement dans la forme de leur rédaction. J'ai pas mal réfléchi à cela et tâtonné pour élaborer une nouvelle formule qui me convienne et vous agréé. Il s'agissait surtout de casser une routine et de me remotiver. Mais aussi de donner un nouvel élan, un nouveau souffle aux articles de ce blog. N'hésitez pas à commenter ce nouveau format - je ne promets pas d'y répondre directement, mais peut-être en procédant à des ajustements.

*


Et donc au programme de cette reprise, le retour du Batman écrit par Tom King. Le run du scénariste s'est achevé depuis maintenant plusieurs mois aux Etats-Unis, au #85. King avait prévu de conclure au bout de cent épisodes, mais la direction éditoriale en a décidé autrement (malgré d'excellents chiffres de vente) : la fin de la saga se déroulera donc dans une maxi-série Batman/Catwoman (douze épisodes, dessinés par Clay Mann, dont la publication démarrera vraisemblablement quand l'artiste aura produit suffisamment de chapitres, voire terminé l'histoire), et le titre a depuis été repris par James Tynion IV.


Le volume 8 de la série écrite par Tom King rassemble les épisodes 51 à 57 sous le titre Cold Days. Il compte deux récits (Cold Days, #51-53, et The Better Man/Beasts of Burden, #54-57). Nous avions quitté Batman après que Catwoman ait refusé de l'épouser à la dernière minute, au prétexte que leur mariage l'empêcherait de mener à bien sa croisade contre le crime. En vérité, c'était le résultat d'une machination ourdie par Bane pour briser Batman. Tom King n'allait pas en rester là et lors d'une retraite créative avec les scénaristes et editors de DC, il avait programmé que la descente aux enfers de son héros durerait pas moins de 25 épisodes : "une folie" selon Bendis (présent lors de cette réunion), mais nécessaire pour King qui voulait faire souffrir Batman pour le transformer profondément.


Cette ambition est déjà présente dans l'arc Cold Days dont l'intrigue est surprenante puisque Bruce Wayne est retenu comme juré dans le procès de Mister Freeze, arrêté par Batman pour trois meurtres. Le justicier a brutalisé le vilain et on comprend qu'il a agi ainsi parce qu'il s'est passé les nerfs sur Freeze après avoir été abandonné par Catwoman. Face à lui-même, Bruce Wayne comprend lors des délibérations du jury après le procès qu'il a appréhendé Freeze par erreur, aveuglé par son chagrin. Il doit convaincre les autres jurés de l'innocence du vilain sans compromettre sa double identité. Un effort qui va le mener à repenser sa mission de justicier...
  

L'histoire est passionnante. J'ignore si une telle idée a déjà été exploré dans les aventures de Batman, mais King l'exploite magistralement. Très vite, le lecteur comprend que Batman a fait preuve d'une conduite indigne, mais la partie enquête est également palpitante et aboutit bien à l'innocence de Freeze sans éluder la monstruosité de ses expériences (depuis toujours, ce dernier tue dans l'espoir de ressusciter sa femme, Nora, placée en animation suspendue). La référence, explicite, au film Douze hommes en colère de Sydney Lumet lors des échanges entre Wayne et les autres jurés donnent lieu à des scènes d'une intensité rare, équivalent à une auto-psychanalyse de Batman. Le tout mené sur un rythme très soutenu.

En outre, cet arc est dessiné par le trop rare Lee Weeks (avec qui King avait précédemment collaboré sur le numéro spécial Batman/Elmer Feud) et colorisé par l'excellente Elizabeth Breitweiser. A eux deux, ils font de ces épisodes un chef d'oeuvre visuel. La diversité des plans, la découpage implacable, l'expressivité des personnages, tout concourt à traduire en images la tension extrême de l'histoire. Si on peut déplorer qu'un dessinateur de la trempe de Weeks produise si peu (comme Alan Davis, il souhaiterait développer des récits qu'il écrirait aussi), c'est aussi sa rareté qui rend précisément ses épisodes aussi beaux et puissants.

*


A la fin de Cold Days, Batman choisit, de manière très symbolique, de reprendre son costume classique (celui avec le slip noir et sans protection en kevlar, celui de Batman : Year One, pas l'armure New 52 ou le design Rebirth). C'est une manière de revenir aux sources mais aussi de reprendre sa croisade sans carapace, presque nu. En s'exposant ainsi, Bruce Wayne compte renouer avec lui-même, se reprendre en main. Et il peut compter sur Alfred Pennyworth pour cela. Mais pas que : Dick Grayson, son premier Robin, devenu Nightwing, revient soutenir son mentor dans cette passe difficile. Grayson, c'est le bon élève, le meilleur de Batman, c'est un personnage lumineux, le Better Man du titre de l'arc, celui qu'aspire à (re)devenir Batman. King met en scène ces retrouvailles en compagnie du dessinateur Matt Wagner : une collaboration qui ne fonctionne pas selon moi, mais je n'ai jamais été fan du style du créateur de Grendel.

Toutefois, l'arc qui suit ce one-shot, Beasts of Burden, va devenir une des histoires les plus dures et les plus controversées du run de King. Bane continue son entreprise de sape en coulisses et a engagé KGBeast, un tueur mutilé autrefois par Batman, pour l'atteindre indirectement, comme il l'avait fait avec Catwoman via Holly Robinson (dans le #50). S'il ne fait aucun doute que c'est à King qu'on doit la décision de "sacrifier" Nightwing, ce qui suivra pour Dick Grayson semble lui avoir échappé. Mais les fans du personnage le tiendront quand même pour responsable.

On ne peut pourtant guère reprocher à King de ne pas sincèrement apprécier Dick Grayson pour qui, avec Tim Seeley, il a écrit seize épisodes d'une des meilleures séries des New 52, Grayson. Blesser gravement Nightwing, c'est surtout un électrochoc supplémentaire, un moyen de montrer à la fois le machiavélisme du plan de Bane et la fragilité de Batman. Abandonné par Catwoman, privé de Nightwing, Batman est de plus en plus diminué, précarisé et éprouvé. Sa vengeance contre KGBeast sera à la mesure de sa détresse et confirme bien qu'il n'est qu'au début de son chemin de croix.


King apprécie de filer la métaphore dans ses histoires et un étrange conte animalier se greffe sur l'épisode 57, avec les illustrations de Mark Buckingham, dont le style tranche complètement avec celui de Tony Daniel, qui dessine tout le reste. Ce dernier produit un travail honnête, même si c'est loin de ce qu'il a fait de mieux - c'est la lacune de Daniel, capable de dessiner des pages, voire un épisode, brillants, mais incapable de conserver cette qualité sur tout un arc (quand il arrive seulement à enchaîner trois épisodes). Il est à l'aise quand Batman et KGBeast se mettent violemment sur la tronche dans la neige, mais avant c'est très inégal. En revanche, Buckingham dispose de peu de pages pour s'exprimer, mais sa technique est bien plus affirmée et il marque les esprits.

Quant à Nightwing donc, dans sa série dédiée, il survit à la balle qu'il a reçoit dans la tête mais souffre de perte de la mémoire, affectant gravement sa personnalité. Il refuse ainsi d'être encore prénommé Dick au profit de Ric (Richard) Grayson. Il change aussi de costume (avec un design abominable). Pire : toute l'insouciance du personnage est gommé et ses aventures sombrent dans une violence complaisante. A l'heure qu'il est, ça continue et il est désormais sous l'emprise du Joker (dans la perspective de Joker War, la saga à venir écrite par James Tynion IV). Un vrai calvaire, un gâchis. Mais qui prendra peut-être fin quand Scott Snyder reprendra le personnage comme il en a le projet (et vu sa popularité, DC ne le lui refusera pas) - j'ai beau avoir des réserves sur Snyder, son pitch pour Nightwing est séduisant et surtout il veut réhabiliter le personnage.

Ce volume est donc très inégal : les épisodes avec Lee Weeks sont un régal, témoignant de la mâitrise narrative de King. Ceux avec Tony Daniel et Mark Buckingham sont plus laborieux et ont eu des conséquences collatérales terribles. Il est acquis que 25 épisodes de purgatoire pour Batman seront sans doute un peu trop longs à ce rythme, mais sachant que le volume 9 compte le Pingouin (inutilisé par King) et le retour de Mikel Janin (et Jorge Fornés), il y a aussi de quoi passer de bons moments.

lundi 31 décembre 2018

BATMAN, VOLUME 5 : RULES OF ENGAGEMENT, de Tom King, Joelle Jones, Clay Mann, Lee Weeks et Michael Lark


Ma dernière critique pour 2018 sera pour le Volume 5 de la série Batman écrite par Tom King et qui couvre les épisodes 33 à 37 + l'Annual #2. Le scénariste (qui sort d'une année riche) est accompagné par des dessinateurs de choix comme Joelle Jones, Clay Mann et le tandem Lee Weeks-Michael Lark. Maintenant que Selina Kyle a accepté d'épouser Bruce Wayne et en attendant les noces, voilà ce qui se passe...


 - Rules of Engagement (#33-35, dessinés par Joelle Jones) - Batman et Catwoman sont en route pour la cité de Khadym dans le désert. A Gotham, Alfred Pennyworth annonce à Dick Grayson, Jason Todd, Duke Thomas et Damian Wayne que Selia Kyle a accepté d'épouser Bruce Wayne. Aux abords de la citadelle, Batman négocie avec le Tigre du de Kandahar (ex-collègue de Dick Grayson au sein de l'organisation Spyral) un droit d'entrée.


Une fois dans la place, Talia Al Ghul, la maîtresse des lieux, attend le couple avec ses hommes en armes. Damian Wayne et Dick Grayson se rendent à leur tour à Khadym mais Superman leur interdit d'y pénétrer. Une fois l'armada de Talia éliminée, Batman comprend qu'elle ne voulait pas les tuer, lui et Catwoman mais les épuiser. Blessé, Batman ne peut que laisser les deux femmes s'affronter.


Dick et Damian discutent de celui qui est respectivement leur mentor et leur père et l'aîné explique au fils de Batman pourquoi il va se marier. Dans la citadelle, le duel entre Catwoman et Talia est âpre et se déroule sous les yeux de Holly Robinson. C'est elle qu'il sont venus chercher pour qu'elle disculpe Selina des meurtres dont elle est accusés. Catwoman vainc Talia et peut repartir avec Batman que Dick et Damian soutiennent à sa sortie.

Divisons cette critique en autant d'arcs que comprend ce recueil. Le précédent album (The War of Jokes and Riddles) se terminait par l'approbation de Selina Kyle pour épouser Bruce Wayne, malgré l'évocation d'une erreur de jeunesse (dont elle fut témoin durant le conflit ayant opposé le Joker et le Sphinx lors de la première année de carrière de Batman).

Et après ? Tom King va pendant dix-sept épisodes "meubler" avant les noces proprement dites. Le scénariste ne gagne pas du temps, il analyse les conséquences du "oui" de Catwoman. Pourquoi Batman, déjà, veut-il se marier ? Par amour bien sûr, mais aussi pour des raisons plus enfouies, plus tourmentées.

Les mariages dans les comics sont un thème qui mériteraient une thèse : ils ont quelquefois lieu, après bien des péripéties, mais ne durent guère et se terminent souvent mal, voire tragiquement. C'est que permettre au super-héros d'être heureux fragilise sa vocation même : parce qu'il devient justicier souvent suite à un drame personnel ou un accident, il compose ensuite avec les responsabilités que cela induit (le fameux "de grands pouvoirs impliquent de grandes responsabilités" énoncé par Stan Lee). Or, lui accorder une compagne, c'est à la fois risquer de détourner le héros de sa mission mais aussi, surtout, faire courir le risque à cette compagne de devenir la cible des méchants (si ceux-ci apprennent -et ils finissent toujours par l'apprendre - quel lien unit le héros et sa bien-aimée).

Un "freak control" comme Batman peut-il seulement s'autoriser à être heureux ? Et si cela se sait ? Avec Catwoman, il a néanmoins choisi une compagne apte à se défendre. Mais King ausculte toutes les facettes du problème.

Parfois avec humour quand il montre la réaction des "Bat-boys", sidérés par la nouvelle que leur communique Alfred. Le plus bouleversé est Damian, le propre fils du héros, mais King déjoue le piège de la jalousie du garçon envers une femme appelée de facto à devenir sa belle-mère : au contraire, il comprend le premier qu'en faisant cela, Batman va s'attirer les foudres de Talia Al Ghul, sa mère biologique.

La mission à Khadym surprend aussi car Batman ne va pas chercher la bénédiction de Talia comme on pourrait le parier au début : en vérité, il accompagne Catwoman pour récupérer Holly Robinson qui se cache auprès de Talia et qui pourrait disculper Selina Kyle des meurtres dont on l'accuse. Inévitablement, cela va se règler entre l'ex et la future Mme Batman et le duel tient toutes se promesses (sur les plans intellectuel, sentimental et physiques) - il révèle aussi la lucidité de Catwoman sur les sentiments de Batman car elle a saisi qu'il la ferait toujours passer après sa croisade contre le crime. Parce qu'elle l'accepte, elle a dit "oui" pour l'épouser.

Enfin, le dialogue entre Dick Grayson et Damian Wayne (qui furent Batman et Robin un temps - quand Grant Morrison écrivait la série de ce nom) est touchant et intelligemment formulé. Le premier sidekick de Batman a lui aussi un avis pertinent sur la quête affective du héros et ce que cela représente comme défi pour lui de s'engager dans cette aventure (qui, sous-entendu, si elle échoue, risquerait de le traumatiser...).

Joelle Jones fait son entrée dans la bande des artistes de la série et on mesure ce qui sépare l'artiste encadrée par un scénariste rigoureux comme King de celle sans ce directeur sur sa relance ratée de la série Catwoman. Le trait sensuel et puissant de la dessinatrice associé au superbe travail de colorisation de Jordie Bellaire convient idéalement à ces épisodes dans le désert.

L'expressivité des personnages est essentielle dans cette histoire, qu'il s'agisse des émotions à traduire visuellement entre Talia et Selina ou entre Dick et Damian. Jones excelle aussi bien dans les scènes dialoguées (l'échange entre Jason Todd et Duke Thomas) que dans l'action (la chorégraphie du duel à l'épée dans la citadelle est digne d'un film de cape et d'épée).

On devine surtout qu'avec cette première étape suivant la demande en mariage, la suite ne va pas être de tout repos - parce que Batman est ce qu'il est (un taiseux aux valises bien chargées), parce que Catwoman est ce qu'elle est (une hors-la-loi qui trahit son milieu en se rangeant), et que leur romance devient par la force des choses, la nature de leur existence, matière à mélodrame.

*


- Superfriends (#36-37, dessinés par Clay Mann) - Batman doit maintenant annoncer son mariage à Superman, son plus ancien ami dans la communauté super-héroïque. Mais il hésite tout comme l'Homme d'Acier refuse d'avouer à son camarade qu'il sait déjà tout de son projet. Pour précipiter les événements, Lois Lane et Catwoman vont devoir intervenir.


Après avoir résolu une même affaire sur laquelle les deux couples travaillaient sans le savoir, ils conviennent de passer une soirée dans une fête foraine costumée. Pour ne pas risquer d'être reconnu, Batman échange sa tenue avec Superman et Catwoman avec Lois Lane. Les deux femmes deviennent amis tandis que les deux hommes échangent leurs points de vue sur le mariage. Avant de terminer la soirée par un petit jeu...

Le diptyque suivant est une pure merveille, plus pétillante tout en restant subtile et profonde sur les répercussions du tournant privé que prend la vie de Batman. Il doit désormais en faire part à son meilleur ami.

Tom King joue avec ironie sur ce ressort comique connu de n'importe quel couple : présenter sa petite amie, qui plus est si sa (mauvaise) réputation la précède, à son (ses) pote(s). Là encore, l'envergure anormale, disproportionée des protagonistes amplifie tout. Imaginez : c'est à Superman qu'on s'adresse.

Dans un premier temps, les deux héros s'évitent. Ombrageux et secret, Batman esquive la rencontre et les questions de Catwoman (a-t-il honte d'elle ?). Pudique et tolérant (mais prudent aussi), Superman estime (logiquement) que c'est à Batman de l'appeler.

Les deux compagnes vont alors intervenir de manière décisive : Catwoman en poussant Batman à se faire violence, Lois Lane en demandant à faire la connaissance du futur couple (et tant pis si Selina Kyle est une "délinquante"). C'est délicieux, et plus encore quand dans un building où les conduit une enquête commune (mais sans qu'ils l'aient anticipée) Batman et Superman se retrouvent avec leurs femmes.

Mais la seconde partie est encore plus savoureuse : les deux binômes vont dans une fête foraine se détendre et apprendre à se jauger. King profite que l'endroit organise une partie costumée pour que Batman et Superman ainsi que Lois et Catwoman échangent leurs vêtements pour ne pas être immédiatement identifiés. Les rôles s'inversent de manière ludique, comme dans un film de Billy Wilder : le déguisement permet alors étonnamment de tomber le masque.

La complicité qui se tisse entre Selina et Lois est aussi éclatante et rapide que la réserve entre Batman et Superman est tenace. Auparavant, King a rappelé l'estime que se portaient les deux héros mais surtout leurs passés semblables (des orphelins qui ont choisi le droit chemin malgré la souffrance). Il souligne aussi de belle manière une sorte de compétitivité entre eux quand Superman affirme à Batman qu'il ne pourrait frapper avec une batte une balle de base-ball qu'il lancerait.

Confier le dessin de ces chapitres à Clay Mann est une excellente idée : d'abord parce qu'il illustre remarquablement bien les personnages féminins, sachant les rendre belles sans être vulgaires, sexys sans être hyper-sexuées - ce qui convient parfaitement à Catwoman et Lois Lane, dont la force de caractère prédomine sur la beauté - , et ensuite parce qu'il réussit parfaitement à représenter Batman et Superman comme des presque jumeaux que des détails raffinés distinguent.

Sous son crayon et sa plume (aidé par son frère Seth Mann à l'encrage), Bruce a une tête et une carrure plus robuste que taillée, plus massive et grande, avec un visage au nez légèrement plus écrasé (comme un boxeur que les coups ont modelé), tandis que Clark a une majesté intacte, une classe naturelle mais humble, presque timide. Batman ne sourit jamais, est sur la défensive pour dissimuler le fait qu'il est troublé, intimidé même, alors que Superman avance constamment comme s'il marchait sur des oeufs, lui aussi impressionné par l'humain ordinaire mais se surpassant qu'est son ami.

Idem avec Catwoman et Lois Lane : naturellement, la première s'affiche, sûre d'elle, de son charme, avec une insolence joueuse qui cache mal son trac de s'engager ; quand la seconde, pourtant femme et mère de famille, s'abstient de toute condescendance, reconnaissant même la folie d'être liée à un justicier. Tout, dans leur attitude, leurs gestes, leurs sourires, leurs regards, trahit les émotions qu'elle ressentent. C'est un régal de voir le dessin si bien traduire le texte.

Bon, je ne vais pas reparler de l'Annual #2, dessiné par Lee Weeks et Michael Lark puisque j'y avais consacré une entrée lors de sa sortie en single issue. C'est juste un chef d'oeuvre, bondissant puis bouleversant sur la romance de Bat-Cat, magnifiquement mis en images. (Consultez les libellés du blog pour lire la critique, et jetez-vous sur l'album traduit en français par Urban Comics, qui a ajouté en complèment de programme le numéro spécial Batman/Elmer Feud, dont j'avais aussi parlé en son temps).

Si la version de Batman qu'en donne Tom King déroute souvent, voire même déplaît à certains fans du héros, son run brille en tout cas par son originalité et sa tenue - l'auteur suit un plan bien établi (qui courra sur cent épisodes) et s'y tient, ne sacrifiant jamais le portrait du dark knight à l'action. Quel que soit celui qui succédera à King sur la série, il sera intéressant de voir comment il achèvera son passage et ce qui en subsistera.

jeudi 29 novembre 2018

HEROES IN CRISIS #3, de Tom King, Lee Weeks et Clay Mann


Au premier tiers de sa saga, Tom King prend le risque de mettre en parenthèses l'enquête sur les événements tragiques suvenus au tout début de Heroes in Crisis. Mais, comme toujours chez ce scénariste, tout est calculé et a un objectif. Au dessin, Lee Weeks remplace Clay Mann, avec maestria.


Trois patients, admis plus ou moins récemment au Sanctuaire, détaillent l'endroit,sa fonction, son encadrement, son protocole de soins. Jusqu'à ce que tout dégénère brutalement, sans explication apparente.


Booster Gold arrive pour son premier jour de thérapie. Les trois hôtes de l'endroit l'accueillent et lui expliquent la procédure du Sanctuaire. Son anonymat y est protégé. Il expérimente une première session en chambre où il se trouve seul face à son double qui se moque de lui et avec qui il se met à se battre.


Wally West/Flash II est présent depuis deux semaines et demi. Il souffre de ne plus voir sa femme, Linda, et leurs deux enfants, Jai et Iris. Alors il teste une simulation où il combat avec eux Captain Cold, puis borde sa fille en lui racontant comment il reçu ses pouvoirs et les lui a transmis.


Lagoon Boy est le plus jeune des trois. Ancien membre de Young Justice, il a un tempérament fortement masochiste qui le pousse, en sessions, à se faire tirer dessus avec un laser depuis trois mois. Son malaise vient que la douleur qu'il éprouve alors ne dépasse jamais celle qu'il lui semble toujours avoir eue.


Une alarme interrompt les sessions des trois héros. Lagoon Boy trouve dehors les cadavres de Gunfire, Kid Devil et Jakeem Thunder. Wally West découvre le corps sans vie de Roy Harper/Arsenal. Et Booster Gold assiste au meurtre de Wally par Harley Quinn.

La sortie de ce troisième épisode s'est vue brouillée par un changement dans le texte de présentation au moment où DC a communiqué quelques pages en avant-première. Il était alors indiqué que, contrairement à la première solicitation, on découvrirait les coulisses du Sanctuaire juste avant la tuerie des héros y résidant.

Pourtant, s'il y a eu changement de plan, cela ne se ressent pas à la lecture. Il semble même fort improbable qu'en aussi peu de temps Tom King ait dû réécrire sa copie pour coller à un caprice éditorial : cela aurait entraîné des retards en cascades dans la production du numéro, qui devait déjà se passer de son dessinateur initial.

Pour en revenir au contenu, Clay Mann et King commencent par nous présenter trois patients du Sanctuaire - deux sont connus, l'autre est plus obscur. Chacun est là depuis plus ou moins longtemps et les raisons de leur admission sont progressivement dévoilées. King prend soin de donner à chacun un motif distinct d'être là et de décrire différemment la manière qu'ils ont d'appréhender cette thérapie.

Lagoon Boy est visiblement pris dans un cercle vicieux masochiste, éprouvant sa tolérance à la douleur tout en finissant par admettre qu'il a toujours souffert, avant d'être une super-héros.

Wally West est confronté à sa solitude, et son cas est émouvant. Ce personnage, apprécié de beaucoup de fans, a une histoire longue et fournie : membre des Teen Titans, il stoppe sa carrière de justicier car il souffre d'une maladie cardiaque incompatible avec sa super-vitesse. Puis il succède en tant que Flash à Barry Allen quand celui-ci se sacrifie lors de Crisis on Infinite Earths. Sa popularité dépasse celle de son mentor, si bien que quand celui-ci revient des morts et reprend son pseudonyme, DC essuie des reproches. Depuis sa mort dans Heroes in Crisis #1, personne ne veut croire à sa disparition définitive (même si son existence crée un doublon de Flash).

Enfin Booster Gold est une énigme depuis le début de l'histoire : assassin ? Ou témoin ? La fin de l'épisode semble le dédouaner, mais ce serait trop simple, d'autant que Lagoon Boy n'est visiblement pas tué par Harley Quinn (il est éventré par un rayon d'énergie ou une arme contondante, c'est - volontairement - confus).

Ce qui est certain en revanche, c'est que quelqu'un (ou quelques-uns) a (ont) su exploiter une faille sécuritaire du Sanctuaire pour y pénétrer et perpétrer des meurtres. Et la tragédie a frappé par surprise les victimes, car Lagoon Boy comme Wally West étaient en pleine session. Donc il y a préméditation du tueur.

Pour assurer la partie graphique, Clay Mann ne signant que la première et dernière pages (plus la couverture régulière), Lee Weeks retrouve King avec lequel il vient de signer un arc de Batman (avant de partir enseigner à la Kubert School).

L'artiste peut bénéficier d'un coloriste intelligent avec Tomur Morey, qui respecte son trait et son encrage magnifiques. King semble conscient que Weeks, qui est un vétéran respecté, est un narrateur à part entière (puisqu'il est également scénariste à ses heures). Aussi lui a t-il livré un script fluide sur lequel il a de l'espace pour s'exprimer.

On trouve donc deux pleines pages, inhabituelles pour un comic-book écrit par King, mais aussi des vignettes plus larges et aérées qu'à l'ordinaire. Weeks nous régale avec des personnages expressifs, des décors soignés, des compositions superbes.

Après ce retour en arrière, on croit en savoir un peu plus. Mais King n'est pas du genre à conforter les lecteurs dans leurs certitudes. Il reste encore six épisodes, un réservoir de surprises potentielles. La crise n'est pas résolue.

La variant cover de Ryan Sook.

lundi 9 juillet 2018

BATMAN #50, de Tom King et Mikel Janin


Avant de vous parler du n°1 de la nouvelle série Catwoman, il faut passer par le #50 de Batman, écrit par Tom King et dessiné par Mikel Janin plus une prestigieuse liste d'artistes invités. Bien que la presse et les sites spécialisés ont éhontément spoilé une partie de l'épisode à la suite d'un article du "New York Times", le dénouement permet quand même d'apprécier le contenu en confirmant bien que le scénariste n'en a pas fini avec le couple - après tout, King a annoncé avoir un plan courant sur cent numéros et il n'en est qu'à la moitié...


Batman et Catwoman arrêtent, un énième fois, le petit malfrat Kite-Man quand le Dark Knight propose à sa partenaire d'avancer la date de leurs noces au soir suivant, sur le toit d'un immeuble comme eux qu'ils arpentent régulièrement, et en toute intimité afin de préserver leur double identité.


Batman trouve le juge Wolfman dans un bar et lui demande ensuite d'officialiser le mariage. Catwoman libère de l'asile d'Arkham sa meilleure amie, Holly Robinson, pour qu'elle soit témoin.


De son côté, Bruce Wayne demande à son fidèle majordome Alfred Pennyworth d'être son témoin, plutôt que Dick Grayson ou Clark Kent, car ils sont amis depuis toujours. Selina Kyle s'habille pour la cérémonie tandis que Holly n'en revient toujours pas que Wayne soit Batman et qu'il s'apprête à s'engager.


En route pour le lieu de leur union, Selina s'interroge sur son droit à être heureuse après la vie qu'elle a eue, souvent dans l'illégalité et contre Batman. Bruce a le même questionnement et révèle à Alfred avoir rédigé une lettre pour Selina où il lui explique pourquoi il veut d'elle pour femme - sans savoir qu'elle a écrit une missive où elle expose les raisons pour lesquelles elle doit y renoncer.


En effet, si Batman a appris à aimer celle qui fut son adversaire, Catwoman en est arrivée à la conclusion qu'en étant son épouse, elle risquerait de le détourner de la mission qu'il s'est fixée - protéger Gotham - et qu'il pourrait le lui reprocher un jour.
  

Aussi choisit-elle de se sacrifier par amour pour préserver leur couple et permettre à son compagnon de ne pas avoir à préférer sa moitié ou sa cité. Ce que, cependant, chacun ignore, c'est que le doute qui a rongé Selina Kyle, inspiré par de subtiles allusions de Holly Robinson, est un piège tendue par Bane et les ennemis du Dark Knight qui comptent bien que le héros sera brisé par cet échec amoureux...

Je n'ai plus consacré d'entrée au Batman écrit par Tom King depuis le #24 (sans compter l'Annual #2) car j'ai repris la lecture de la série en français, dans la revue éditée par Urban Comics, "Batman Rebirth", qui n'en est qu'au 25ème épisode. Je me rattraperai quand je disposerai de l'arc entier traduit de War of Jokes and Riddles.

Mais, en soi, ce n'est pas gênant puisqu'on savait déjà que Batman avait demandé Catwoman en mariage, et on se doutait de la réponse (même si elle arrive plus tard) de la belle voleuse. Depuis deux ans, donc, King a préparé le terrain pour ces noces en réfléchissant aux conséquences sur l'entourage du héros, les préparatifs de la cérémonie. Pour aboutir à ce 50ème chapitre, soit à la moitié du plan qu'il a prévu sur le titre (mais, vu les chiffres de vente qu'il atteint deux fois par mois, DC cherchera certainement le moment venu à le convaincre de rester).

En vérité, très vite, le lecteur devine que, bien entendu, rien ne va se passer comme prévu, moins à cause de l'intervention d'un vilain (le Joker a été neutralisé auparavant) que du fait des futurs mariés eux-mêmes pour qui cette étape constitue un moment décisif. Il règne dès les premières pages une sorte de fausse euphorie mais de vraie malaise, en tout cas un doute évident pour l'un des tourtereaux.

Comment transcrire cela subtilement, sans éventer la raison trop vite, et surtout sans dévoiler ce qui se cache plus profondément derrière tout ça ? King a recours au procédé qui faisait déjà la réussite de l'arc I am Suicide : une narration épistolaire. Le dispositif est particulièrement habile car il permet à la fois d'avancer crescendo mais aussi de placer les pages réalisées par les dessinateurs invités pour l'épisode.

Chacune de ces guest-stars se fend d'une pleine page et il y a vraiment du beau monde : Becky Cloonan, José-Luis Garcia-Lopez, Jason Fabok, Frank Miller, Lee Bermejo, Neal Adams, Tony Daniel, Amanda Conner, Rafael Albuquerque, Andy Kubert, Tim Sale, Paul Pope, Ty Templeton, David Finch et Jim Lee. On peut en apprécier certains plus que d'autres, mais l'affiche a de la gueule. On regrettera juste l'absence de David Mazzucchelli - mais DC a-t-il seulement cherché à lui proposer de dessiner quelque chose pour l'occasion ?

Pour ma part, je distinguerai la participation de :  

 Mitch Gerads
 Clay Mann
 Joelle Jones
 Greg Capullo
Et LE chef d'oeuvre du lot : Lee Weeks.

Mikel Janin se charge du reste avec son habituel talent : dire qu'au début, quand il a été annoncé sur la série, je doutais qu'il convienne à Batman ! Aujourd'hui, il s'est imposé non seulement comme le partenaire parfait pour King, mais au-delà comme un des artistes marquants du personnage et de ses aventures. Sa mise en scène est toujours élégante, ses effets bien dosés, sa narration lisible et efficace, c'est complet, solide, beau.

Selina Kyle refuse donc d'épouser Bruce Wayne et ses raisons sont à la fois logiques, imparables, sans être définitives, car on devine aussi que, non, cette histoire n'est pas terminée. Parce que Batman n'en restera pas là. Parce qu'elle l'aime quand même. Mais surtout parce que l'épisode se conclue sur un twist magistral qui relance complètement la machine, la fait rebondir spectaculairement et inaugure un deuxième acte dans le run de King qui impose que Batman finira par découvrir ce que ses ennemis ligués ont manigancé. Alors, on pourra s'attendre à une vengeance terrible, à laquelle Catwoman participera inévitablement, et qui serait le terrain idéal pour réunir les deux amants... Avant un autre mariage ? N'allons pas trop vite (mais pourquoi pas ? Après tout même Superman a une famille désormais).

Pour tout cela - une partie graphique fastueuse, un récit imprévisible (malgré les spoilers), les promesses pour le futur, l'émotion de l'histoire elle-même, le tournant que constitue ce chapitre - , Batman #50 est bel et bien l'événement qu'il devait être, autrement plus renversant que celui de X-Men : Gold #30