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mardi 4 avril 2023

MAYOR OF KINGSTOWN transforme l'essai avec sa saison 2


Après une saison 1 extraordinaire, Mayor of Kingstown se devait de, au moins, transformer l'essai. La série créée par Taylor Sheridan (même s'il y a moins participé pour cette deuxième saison) et Hugh Dillon reste impressionnante. L'écriture, la réalisation, l'interprétation servent une intrigue qui va encore crescendo, peut-être un peu moins spectaculaire mais tout aussi intense et crépusculaire.


Au lendemain de l'émeute à la prison de Kingstown, les détenus survivants sont déplacés dans un ancien terrain où l'administration a installé des tentes et où les gardiens surveillent depuis des grues. Mais cette situation provoque des tensions et des règlements de comptes parmi les prévenus, qui risquent de se propager à l'extérieur car les leaders ont été éliminés.


Cependant, Mike McLusky doit s'occuper de le protection de Iris car, Milo n'a pas pas été retrouvé parmi les détenus abattus durant l'émeute. Il veut la confier au programme fédéral de protection des témoins mais elle refuse. Il la confie alors à sa mère, ce qui déplaît à son frère Kyle, craignant que Milo ne la retrouve ici.. Comprenant les soucis qu'elle cause, la jeune femme fugue et part retrouver Joseph, le second de Milo. Kyle, par ailleurs, est suspendu de ses fonctions en attendant, avec Ian Ferguson, d'être interrogé par les affaires internes au sujet de l'intervention du S.W.A.T. lors de l'émeute.


Pour tenter de ramener la paix en ville et dans la prison, Mike passe un marché avec Evelyn et le procureur mais aussi avec Bunny et les autres caïds de la ville. Ces derniers acceptent d'être incarcérés provisoirement pour ramener le calme de l'intérieur du pénitencier. Mais la situation va échapper rapidement à Mike car le comté décide de confier les détenus à plusieurs établissements privés et bientôt Bunny et les autres caîds sont transférés.


Mike demande à Kareem, qui dirige une de ces prisons de localiser Bunny. tandis que, de son côté, il rappelle à Evelyn et au procureur les termes du marché qu'il avait passé avec eux et les caïds. Pour ne rien arranger, Robert, le chef du SWAT, apprend qu'un de ses hommes va témoigner contre lui au sujet de leur intervention lors de l'émeute et demande à Mike de s'en occuper.


Kyle, ne tenant plus en place en attendant d'être réaffecté, ce qui impacte sa vie de couple, demande lui aussi à Mike de le laisser travailler avec lui. C'est ainsi qu'il va récupérer des bons du trésor déterrés par un ouvrier sur un chantier de construction, cachés par Milo Sunter. Lorsque l'ouvrier est trouvé assassiné, sa veuve les remet à la police et Kyle s'occupe de les cacher. Kareem informe Mike que Bunny est détenu à Anchor Bay et qu'il s'impatiente de sortir, menaçant de s'en prendre au procureur.


Mariam, la mère de Mike et Kyle, s'occupe désormais de donner des cours à des détenus mineurs et elle rencontre ainsi Jacob, qui va être transférer chez les adultes, et lui demande de l'aider, via Mike. Comme il l'avait promis, Bunny ordonne l'exécution du procureur et Evelyn, qui hérite du fauteuil, explique à Mike qu'elle compte bien éradiquer la pègre en représailles. Jacob est transféré et se suicide avant que Mike n'ait pu intervenir.


Ian s'occupe de l'agent du SWAT qui veut témoigner contre Robert. Bunny est libéré et dévalise une armurerie, avant d'expliquer à Mike qu'il compte venger ses "frères" abattus par le SWAT, et qu'importe q'il déclenche une guerre contre cette unité. Ecrasé par tous ces problèmes qui s'accumulent, Mike s'offre une journée off, traînant de bar en bar, sans téléphone ni arme, mais suivi. Il échappe de justesse à une tentative d'assassinat commandée par le leader des néo-nazis en prison, lui aussi impatient de sortir.


Peu après, il est abordé par Milo Sunter qui lui propose un marché : ses bons du trésor contre Iris...


J'en ai déjà beaucoup (trop ?) raconté mais j'ai surtout voulu essayer de planter le décor, de résumer les situations, ce réseau d'ennuis qui enserrent Mike McLusky dans cette saison 2. Comme dans ses dix premiers épisodes, Mayor of Kingstown se distingue par la densité ahurissante de son intrigue, son casting fourni, et en même temps par le peu de temps qui se passe tout au long de l'action.


On remarquera d'abord que Taylor Sheridan semble s'être désengagé, ou du moins avoir davantage délégué l'écriture cette fois : il n'est crédité comme auteur que sur les épisodes 1 et 2, même s'il a dû superviser les autres. Il faut dire que l'auteur est bien occupé avec ses deux autres séries, Yellowstone (dont la production connaît quelques heurts, avec des rumeurs concernant le départ de sa vedette, Kevin Costner, qui en aurait marre des cadences soutenues de tournage) et son spin-off, 1883 (avec Harrison Ford).

On pouvait donc craindre que Mayor of Kingstown, sans son co-créateur, perde de sa qualité. Il n'en est rien, même si on pourra estimer que cette saison 2 est moins spectaculaire. Toutefois, elle reprend là où on l'avait quittée, juste après l'émeute dans la prison réprimée dans le sang par la garde nationale et le SWAT. Et ces dix nouveaux épisodes vont s'employer à explorer les conséquences multiples de ce drame.

Rien n'est laissé de côté, c'est assez impressionnant. Mais là encore les auteurs ont veillé à ce que la situation reste lisible à tout moment : elle peut se résumer par le titre de l'épisode 8, La paix dans la vallée, qui sonne comme celui d'un western auquel la série fait beaucoup penser. Pour Mike McLusky, la paix en ville (la vallée) ne peut s'obtenir et se maintenir que si elle existe dans la cour de la prison. Or l'émeute a vu mourir beaucoup de chefs de gangs incarcérés et désormais, c'est le chaos. D'autant que les prisonniers survivants ont été transférés dans un campement, vivant sous des tentes, dans une chaleur étouffante, exacerbant les tensions communautaires.

Mike imagine un plan audacieux qu'il réussit néanmoins à faire accepter aux caïds en ville mais aussi à l'adjointe du procureur (sa maîtresse, Evelyn) : pour ramener le calmer dans la cour du pénitencier, les chefs de la pègre acceptent d'y être enfermés provisoirement. Evidemment, tout ne va pas dérouler comme prévu. La faute à un procureur pour qui ce coup de filer est une opportunité rêvée avant sa réélection et qui n'entend pas relâcher ce gibier de potence.

Et ce n'est que le premier étage de la fusée. Le deuxième concerne Iris, cette prostituée sauvée par Mike des griffes de son pire ennemi, Milo Sunter. Celui-ci a réussi à se faire la belle lors de l'émeute mais veut remettre la main sur un butin en bons du trésor qu'il avait demandé à Mike de récupérer. Iris refusant d'être protégée par le FBI (en qui elle n'a pas confiance) et de vivre aux crochets de la famille McLusky, fugue et retourne chez Milo qui la confie à Joseph, qui la renvoie à sa condition de prostituée. Cet arc narratif culminera dans les deux derniers épisodes avec un échange convenu entre le butin et Iris. Là encore, vous l'aurez deviné, ça ne va pas bien se passer.

Enfin, la troisième partie concerne l'intervention du SWAT lors de l'émeute. Si Kyle McLusky et Ian Ferguson doivent leurs vies sauves à Robert et son équipe, il n'en reste pas moins que l'opération a tourné au bain de sang avec une série d'exécutions sommaires contre les détenus. En conséquences : une enquête est ouverte pour déterminer la légitimité de cette intervention et l'usage d'une telle force, mais Bunny réclame aussi la tête de Robert qui a tué de nombreux de ses hommes, quitte à déclencher une guerre avec toutes les forces de police.

Si l'envie de suivre une série se mesure aux nombreuses de portes laissées ouvertes à la fin d'une saison, alors Mayor of Kingstown a tout pour rendre addict car au terme des dix épisodes on laisse encore les personnages dans des drames terriblement accrocheurs. Et il y a de la matière pour une troisième saison aussi fournie que les deux premières. En outre, certains faits restent nébuleux et exigent des explications comme de savoir qui a vraiment permis la libération de Bunny (car il est évident que Mike n'y est pour rien), ce qui pend au nez de Ian (après qu'il a réglé la question de l'agent du SWAT qui devait témoigner contre Robert), les sorts de Robert et Mariam, les intentions d'Evelyn (ira-t-elle ou non jusqu'à un conflit ouvert contre les gangs ? Sera-t-elle élue nouvelle procureur du comté ?).

Cela passe aussi par une caractérisation acérée des personnages principaux. Car si les intrigues sont fabuleusement construites, les héros possèdent une chair et une psychologie très fouillées également. L'émeute a laissé des traces et chacun compose avec. Kyle sombre dans un alcoolisme qu'il dissimule mal et le conduit à se comporter dangereusement. Kareem, qui a été violé par des détenus lors des événements, perd pied et ne veut plus négocier avec le "Maire de Kingstown". Ian manipule un tueur en série pour sa sale besogne. Mariam endure frontalement ce que ses fils voulaient lui épargner jusqu'alors. Tracy, la femme de Kyle, songe à s'éloigner pour ne pas finir broyée à son tour... Et l'imposant Bunny semble s'engager dans une impasse terrible que ne peut lui pardonner Mike.

Mike McLusky est un personnage fascinant dont on se demande continuellement pourquoi il fait ce job d'intemédiaire où il n'a rien à gagner sinon des coups, des trahisons, des balles perdues. Jeremy Renner est immense, son jeu est électrique, toujours sur le fil. Et en même temps il conserve cette allure cool, classe. Ce mélange étonnant rappelle bien sûr celui à qui il a été parfois comparé, Steve McQueen, mais c'est vrai que comme ce dernier il est sûrement le seul acteur actuel à posséder cette animalité élégante.

Il brille aussi parce qu'il est est remarquablement entouré : Hugh Dillon (Ian), Dianne Wiest (Mariam), Taylor Handley (Kyle), Tomi Bamtefa (Bunny), Hamish Allan-Headley (Robert), Necar Zadegan (Evelyn)... Pourtant, c'est le couple étrange, trouble, troublant, qu'il forme avec Emma Laird (Iris) qui est le vrai fil rouge de la série. D'abord parce que la série déjoue les attentes et les clichés : il n'y a pas de romance entre eux, et sans doute est-ce Milo (Aidan Gillen) qui voit le mieux ce qu'incarne la jeune femme pour Mike - un espoir de salut, un objet de rédemption.

Ensuite parce que Emma Laird, avec son jeu fébrile, répond parfaitement à celui de Renner. Ce sont deux êtres brisés, cassés, et pourtant animés d'une foi en l'avenir, ou du moins d'une volonté de s'accrocher. Des survivants. Si l'un perd l'autre, alors sans doute s'écrouleront-ils aussitôt. Dans la noirceur du tableau que montre Mayor of Kingstown, on s'attache à eux parce qu'on espère qu'ils s'en sortiront malgré tout.

Et maintenant ? Il va falloir être patient. L'accident subi par Jeremy Renner va l'éloigner des plateaux de tournage encore un moment, même s'il se rétablit vite (il poste régulièrement sur ses réseaux sociaux des messages vidéos de sa convalescence). Mais ça vaut la peine de l'attendre, car il tient là le rôle de sa vie et que Mayor of Kingstown est vraiment une série phénoménale.

lundi 20 mars 2023

MAYOR OF KINGSTOWN est la bonne raison de s'abonner à Paramount +


La plateforme de streaming Paramount + vient d'arriver en France et s'il vous faut une bonne raison pour vous y abonner, c'est pour regarder la saison 1 de Mayor of Kingstown, la série co-créée par Taylor Sheridan et Hugh Dillon, avec Jeremy Renner. En dix épisodes très intenses et denses, on a là affaire à un chef d'oeuvre, noir, très noir, mais accomplissant son ambition narrative et esthétique.


A Kingstown, Michigan, les deux frères aînés McLusky, Mitch et Mike, officient comme "maires", incarnant les intermédiaires entre la population carcérale et leurs familles et partenaires à l'extérieur. Ils assurent la paix dans une ville corrompue et sous tension permanente.


Mais tout bascule à la mort de Mitch, tué par un latino qui l'a suivi pour dérober l'argent dans son coffre - de l'argent récupéré pour le compte de Milo, un malfrat slave derrière les barreaux. Mike, qui aspire pourtant à changer de vie, assume de poursuivre les affaires de son frère parce qu'il a lui-même été en prison. Sa mère s'end ésole, tout comme son autre frère, Kyle, policier, dont le femme est enceinte et qui souhaite son transfert dans une brigade plus tranquille.


Deux agents du F.B.I. lui demandent aussi de devenir leur informateur, comme le fut Mitch. Mike sert donc d'agent de liaison entre les autorités et les gangs, comptant comme ami Bunny, un dealer noir, ou Duke, un néo-nazi avec lequel il a été incarcéré, ou encore Carlos, qui ne va pas tarder à retourner à l'ombre. Quand un junkie tue, accidentellement, sa femme et son fils, Mike s'assure de l'aide de ces gangsters rivaux tandis que la police veut empêcher qu'il ait droit à un procès et arrange son meurtre par les détenus.


Mais ce "contrat" rempli, les prisonniers réclament des conditions plus dignes et les gardiens refusent. Milo, lui, pour contrôler Mike, lui envoie une prostituée, Iris, mais il la repousse. Elle le paiera chèrement. Tout contribue à un déchaînement de violences qui culminera avec une émeute dans la prison du comté et beaucoup, beaucoup de morts...


Mayor of Kingstown, dont la deuxième saison sera prochainement diffusée, a connu un coup de projecteur dramatique récemment avec le terrible accident subi par son interprète principal, Jeremy Renner, auquel il a miraculeusement survécu (écrasé par une dameuse après avoir sauvé son neveu de l'engin). L'affiche promotionnelle de la série, où on voyait Renner le visage couvert de blessures, a d'ailleurs été retirée pour qu'on ne suspecte pas la production de tirer parti de sa situation.


Mais, dans un registre plus positif, en 2021, quand Jeremy Renner a été choisi pour jouer Mike McLusky, le "maire" de Kingstown, c'était d'abord les retrouvailles de l'acteur avec le metteur en scène et scénariste qui l'avait dirigé dans l'excellent Wind River en 2017. Avant Hawkeye sur Disney +, Renner renouait avec une production à la mesure de son immense talent.


Taylor Sheridan est devenu, comme Renner, une valeur sûre à Hollywood, en créant des séries télé comme Yellowstone (avec Kevin Costner) : son écriture acérée, dense, intense, est prisée des comédiens en quête d'histoires solides et ambitieuses. Toutes choses présentes dans Mayor of Kingstown, peut-être son chef d'oeuvre.


On est saisi dès le premier épisode (de plus d'une heure) par la richesse du projet, qui embrasse un décor au réalisme terrifiant, dans une ville du Michigan, où deux frères reçoivent les doléances de taulards et de leurs familles, hors du cadre de la mairie, et en rapport étroit avec les matons et la police. La situation devient tout de suite tendue quand Mitch, l'aîné de la fratrie, meurt, tué par un voleur ayant remarqué dans la salle d'attente du bureau des McLusky une danseuse d'un strip-club et qui, l'ayant suivie jusque chez elle, a appris qu'elle avait demandé aux deux frères de récupérer le butin d'un détenu.


Le choc est d'autant plus grand pour le téléspectateur que Mitch est interprété par Kyle Chandler, un acteur connu (on l'a vu notamment dans le remake de Catch-22) et immédiatement sympathique. Que Sheridan et le co-créateur de Mayor of Kingstown, l'acteur Hugh Dillon (qui incarne le lieutenant Ian Ferguson) , sacrifient si vite une de leurs vedettes renseignent sur le caractère entier de la série : personne n'est à l'abri.

Au troisième épisode, nouveau coup de théâtre : au premier abord, il s'agit d'une chasse à l'homme, par ailleurs parfaitement orchestrée, une affaire sordide de jukie, mais qui va connaître des développements jusqu'à la fin de la saison. En effet, dégoûtés par le fait qu'il ait causé la mort d'un enfant, tout le monde - gangsters, policiers, gardiens - veut empêcher un procès et punir cet individu en le livrant aux prisonniers qui, contre la promesse de meilleurs conditions de détention, acceptent de l'exécuter dès son arrivée au péintencier.

Seul Mike McLusky devine les problèmes à venir car il sait que les détenus n'auront rien de ce qu'ils réclament - au contraire, pour leur prouver qui commande, ils seront soumis à des traitements encore plus durs. Les autorités sément donc les graines d'une émeute inévitable, d'autant plus que le directeur de la prison, péchant par naïveté, cherche à apaiser les chefs de gangs à l'intérieur des murs de son établissement alors qu'il est déjà bien trop tard et que les matons ne suivent plus ses ordres depuis longtemps.

Sheridan, qui a écrit les dix épisodes de la saison 1, tire les ficelles avec maestria. Il n'épargne pas son héros en le confrontant à son pire ennemi, Milo, un gangster slave qui sait comment le manipuler. Ainsi lui envoie-t-il d'abord une prostituée, que son adjoint Josef roue ensuite de coups pour que Mike devienne son protecteur, avant de l'enlever lorsqu'il veut la confier au programme de protection des témoins du FBI. La jeune femme est livrée à des néo-nazis, puis revendue à des blacks, son calvaire serre le coeur. Il faut avoir l'estomac bien accroché pour suivre cette série, même si, à l'arivée, on ne peut qu'applaudir devant tant de talent.

Les seconds rôles ont droit à des arcs narratifs aussi consistants : Mariam, la mère des trois frères McLusky, campée par la grande Dianne Wiest, enseigne aux femmes emprisonnées l'Histoire tout en déplorant à la fois que Mike ne rompte pas avec le milieu criminel et que Kyle, son benjamin, risque sa peau tous les jours au sein de la brigade criminelle, en assistant à la moindre occasion son frère. Kyle, joué par Taylor Handley, est l'exemple même du flic intègre mais qui semble, comme ses frangins, incapable de se détacher de cette ville corrompue et toxique : sa situation est encore plus compliquée quand sa femme lui annonce être enceinte et qu'il se demande comment ils vont pouvoir élever un enfant dans cet environnement.

Mike est un personnage complexe, attachant et limite à la fois : son passé criminel le hante et il ne semble trouver un peu de paix que dans sa cabane au fond des bois, dans une zone où son téléphone n'a pas de réseau. Il reçoit régulièrement la visite d'un ours, à qui il a la mauvaise idée, d'offrir de la nourriture, et rêve, sans y croire, à partir loin de là pour devenir cuisinier. Lorsque Iris déboule dans sa vie, il la repousse d'abord, sachant qu'elle sert Milo, puis, quand elle disparaît, après avoir été sauvagement battue par Josef, il ne pense qu'à la retrouver pour la sauver. Il n'y aura pas de romance entre deux êtres brisés par Kingstown et ses barbares, mais un espoir commun de sauver ce qui peut l'être en eux. C'est absolument bouleversant.

On retiendra aussi le personnage de Bunny, cet affable dealer afro-américain, contact privilégié de Mike avec un gang, dont on ne sait jamais s'il joue à être un ami ou avance ses pions dans l'éventualité que Mike l'abandonne. Joué par l'imposant Tobi Bamtefa, il est une figure marquante de la série, au même titre que Emma Laird dans le rôle d'Iris ou Aidan Gillen dans celui de Milo. Le casting est irréprochable, chaque acteur investit son personnage avec une humanité renversante.

Mais évidemment Jeremy Renner est le coeur battant de Mayor of Kingstown. Depuis qu'il a été révélé dans Démineurs (de Kathryn Bigelow, en 2009), c'est un acteur qui ne m'a jamais déçu et qui compte quelques belles collaborations (James Gray, Denis Villeneuve, Ben Affleck...). Son jeu électrique est fascinant, même lorsqu'il marche il semble traversé par une tension terrible, et on sent que l'homme derrière le comédien a une authenticité que peu de ses pairs possèdent. Sous la direction de Sheridan, Renner trouve un auteur qui lui donne ici un personnage hors normes, qu'il investit totalement.

Superbement filmé, notamment dans une ancienne prison au Canada, Mayor of Kingstown impressionne par sa dureté et sa subtilité mêlées. Ne ratez pas cette série !

jeudi 26 octobre 2017

WIND RIVER, de Taylor Sheridan


Rares sont les scénaristes de cinéma dont on retient le nom autant (sinon plus) que les réalisateurs qui mettent leurs scripts en images. Taylor Sheridan bénéficie de ce privilège grâce à sa "trilogie de la frontière américaine moderne", commencée avec Sicario (Denis Villeneuve, 2015) et suivie de Comancheria (David McKenzie, 2016). Wind River achève cette fresque avec, cette fois, son auteur derrière la caméra. Et c'est, une nouvelle fois, une exceptionnelle réussite.

 Macabre découverte à venir dans la neige du Wyoming

Wyoming, en hiver. Cory Lambert, pisteur-chasseur pour l'office des Eaux et Forêts, découvre près d'une réserve indienne le cadavre de Natalie Hanson, amie de sa fille, elle-même décédée dans des circonstances louches quelques années auparavant - ce drame a brisé son couple et il ne voit plus son jeune fils cadet qu'un week-end sur deux, son ex-femme postulant pour un emploi à Chicago.

Le pisteur Cory Lambert (Jeremy Renner)

Avisant le shérif Ben des Affaires Indiennes de sa macabre découverte, Cory voit arriver une jeune agent du FBI, Jane Banner, alors qu'une tempête de neige risque d'effacer des traces importantes pour l'enquête. Bien qu'encore en formation, venant de Las Vegas, la jeune femme ne s'en laisse pas compter au point de manquer de tact quand elle interroge Martin Hanson, le père de la victime et ami de Cory.

L'agent du FBI Jane Banner et le shérif Ben (Elizabeth Olsen et Graham Greene)

Pourtant cela permet d'orienter leurs soupçons rapidement du côté d'une bande de toxicomanes, dont fait partie le fils aîné des Hanson. Leur arrestation dégénère mais Cory obtient, officieusement, des informations capitales : Natalie avait une liaison avec Matt, un ouvrier d'un site de forage voisin. Tandis que Jane s'y rend avec Ben, Cory explore une autre piste, celle littéralement laissée par une motoneige depuis la maison des prévenus par un possible quatrième homme. 

Jane Banner et Cory Lambert 

Accompagnés par deux adjoints, Jane et Ben arrivent au campement des ouvriers du site de forage pour parler à Matt. L'ambiance se tend brusquement lorsque le service de sécurité conteste l'autorité de la police et du FBI et leur curiosité. En vérité, les vigiles couvrent deux ouvriers retranchés dans une caravane qu'ils partageaient avec Matt et qui déclenchent une fusillade.

Jane Banner

Les vigiles, le shérif et ses adjoints sont abattus, mais Jane s'en tire avec une blessure seulement grâce à son gilet pare-balles et le renfort de Cory positionné en hauteur. Il laisse sa radio à Jane qui l'autorise à traquer le dernier fugitif, quitte à ne pas le ramener vivant. Le pisteur le rattrape et lui fait avoué son crime : un viol collectif sur Natalie et un tabassage à mort contre Matt. Cory le laisse filer mais, pieds nus et par grand froid dans la montagne, le criminel ne va pas loin, terrassé par une embolie pulmonaire.

Cory Lambert et Martin Hanson (Jeremy Renner et Tokala Clifford)

Après avoir rendu visite à Jane à l'hôpital et l'avoir réconfortée en lui affirmant qu'elle a bouclé son enquête efficacement, Cory rejoint Martin Hanson avec lequel il se souvient de leurs filles respectives.

En surimpression à l'écran durant le dernier plan du film, où on voit les deux pères endeuillés, on apprend que les disparitions des femmes indiennes restent non mentionnées dans les rapports policiers encore aujourd'hui. Ces affaires-là peuvent être réglées, comme dans cette histoire, avec le concours des forces fédérales, elles appartiennent aux bureaux des Affaires Indiennes locaux, mais ne sont pas enregistrées dans les autres registres. On ne sait donc pas avec exactitude combien de victimes se volatilisent sans laisser de traces, les autorités se fichent même de leur existence et des causes de leur décès.

Ce constat glaçant, Taylor Sheridan semble avoir voulu, à sa mesure, modeste mais sincère, y faire un sort en racontant, très efficacement, ce récit policier très humain et social à la fois. Le cadre est sauvage, magnifique mais inhumain, même les autochtones (les plus jeunes) finissent par n'avoir plus comme seul projet que de le fuir, soit en sombrant dans l'alcool, la drogue, soit en se déplaçant vers de grandes agglomérations (sans garantie d'y trouver un emploi et donc de meilleures conditions de vie). Cette terre du Wyoming est toute de "silence et de neige" comme le déclare le fils de Martin Hanson à Cory Lambert pour justifier sa toxicomanie, mais le pisteur lui rétorque qu'il aurait pu suivre des études, décrocher un job et aller ailleurs ainsi, ou simplement considérer, comme lui dont la famille habite ici depuis plusieurs générations, que le silence et la neige sont tout ce qui leur appartient - entendez : tout ce que l'homme blanc a laissé aux indiens et à ceux qui vivent selon leurs principes.

On pouvait craindre que le film ne glisse maladroitement dans une sorte de "buddy movie" initiatique avec l'arrivée de la jeune agent du FBI, chez qui tout détone, depuis ses vêtements inadaptés au climat rude de la région jusqu'à ses méthodes d'enquêtrice peu diplomate. Mais Sheridan évite les clichés avec intelligence et n'insiste pas sur le duo formé par cette rookie des fédéraux et le pisteur taiseux.

Le cinéaste-scénariste préfère, heureusement, avancer dans l'enquête et l'horreur du crime qu'elle révèle ainsi que l'impact que cela produit sur ses héros. Avec subtilité, et sobriété, il fait du chasseur un homme blessé que son passé a rendu à la fois plus empathique et déterminé ; et de l'agent du FBI une étrangère certes mais professionnelle, consciencieuse, ne craquant qu'à la toute fin, quand elle peut enfin éprouver le calvaire de la victime. Il s'en est fallu de peu que le casting soit différent et diminue la force de l'interprétation puisque le rôle de Jeremy Renner devait initialement revenir à Chris Pine : c'est heureux que le Hawkeye des Avengers en ait hérité car il lui donne une gravité taciturne bien plus imposante. Et justement le fan des films Marvel s'amusera qu'il donne la réplique à celle qui incarne Scarlet Witch, Elizabeth Olsen, également remarquable de pugnacité et de tension mêlées. Leur couple (qui, là aussi, heureusement, ne devient jamais romantique) possède une alchimie profitable au film.

Sheridan, lui, fait preuve d'un sens de la mise en scène bluffant pour un premier effort, se payant même une scène de fusillade extraordinaire, mais aussi doué pour saisir des détails éloquents (le shérif détachant l'étiquette de la doudoune neuve que s'est achetée Jane, le masque de mort improvisé de Martin) ou cadrer l'environnement somptueux (des étendues blanches immaculées puis soudain souillées par le sang, le pisteur évoluant dans sa combinaison virginale dans ce paysage insensé).

Un authentique western moderne, qui rend justice à la culture arapahoe avec une mélancolie poignante.