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lundi 26 novembre 2018

BLACK HAMMER : AGE OF DOOM #7, de Jeff Lemire et Rich Tommaso


Les pérégrinations du colonel Weird se poursuivent (et s'achèvent ?) ce mois-ci dans Black Hammer : Age of Doom, alors que la série va faire une pause jusqu'en 2019 (l'épisode de Décembre sera un spin-off du spin-off de Sherlock Frankenstein and the Legion of Evil - vous suivez ?). Toujours aussi fou, Jeff Lemire nous entraîne dans un chapitre méta-textuel à peine tempéré par le dessin naïf de Rich Tommaso.


Provisoirement à l'abri de l'Anti-Dieu dans une cave, le colonel Weird fait mieux connaissance avec les héros de cette Terre parallèle où il a échouée et découvre leur condition d'êtres imaginaires n'ayant jamais eu les honneurs d'histoires complètes.
  

Weird avoue de son côté être (certainement) responsable de la présence de l'Anti-Dieu, mais il en déduit aussi que cette menace va se déplacer à Spiral City où ont dû arriver ses amis. Il lui faut donc les retrouver tout en sauvant les héros d'ici.


Golden Goose, une oie, indique une issue possible mais qui impose à la troupe une sortie risquée. Les héros sont décimés par les Hellamentals de l'Anti-Dieu et seul Weird, l'Inspecteur Insecte et Golden Goose réussissent à gagner une grotte. Ils s'aventurent dans une galerie au sol de plus en plus glissant...


... Et finissent par sortir de... L'oreille d'un géant que Golden Goose identifie comme le Créateur, entouré de ses pairs. Chacun invente, ou non, l'histoire des héros. L'oie désigne à Weird celui qui imagine la sienne et donc lui permettra de rejoindre ses amis.
  

L'Inspecteur Insecte et Golden Goose choisissent de tenter leur chance avec un autre créateur, qui, peut-être, leur donnera une histoire complète. Le colonel Weird les quitte en se glissant dans l'oreille de celui qui développe son périple.

Jeff Lemire, qui a récemment annoncé son intention de cesser de travailler pour les "Big Two" (Marvel et DC) pour se consacrer à ses projets en creator-owned et à la télévision, a les mains plus libres que jamais. Si on ne sait pas encore très bien ce qu'il prépare pour le petit écran, il ne manque pas de boulot ailleurs : il écrit Ascender, une sorte de suite à Descender, toujours pour Dustin Nguyen, chez Image l'an prochain, notamment ; et bien sûr développe l'univers de Black Hammer (avec une surprise de taille à la fin de ce numéro, mais j'y reviendrai).

Certainement déçu par ses dernières opportunités chez Marvel (The Sentry) et DC (qui semble ne pas lui avoir pardonné d'être parti chez le concurrent), Lemire est débridé et ce septième épisode en témoigne. Il poursuit l'aventure solo du colonel Weird, séparé de ses amis de la Ferme depuis qu'ils ont quitté la Para-Zone, en compagnie du dessinateur Rich Tommaso.

Le personnage, qui semble avoir recouvert un peu de sa raison à la faveur de cette échappée, est pourtant dans de sales draps puisque le monde où il a échoué est sous la menace de l'Anti-Dieu. Il devine vite que sa présence est liée à sa réapparition, et donc que la Terre et Spiral City seront bientôt en danger. Donc il lui faut retrouver ses camarades au plus vite. Mais comment ?

En effet, ce n'est pas avec cette bande de personnages imaginaires n'ayant jamais eu leur histoire complète qu'il est en mesure de faire face à l'Anti-Dieu. Lemire leur consacre les premières pages en décrivant leurs origines, inspirées de héros connus (Blue Beetle, Wonder Woman, Wolverine...) : ces bras cassés sont attachants mais conscients que leur visiteur les a mis dans une mauvaise situation. L'opération sauvetage est organisée dans l'urgence et va bien entendu tourner au carnage. Il faut dire que le guide vers la sortie est une... Oie !

On passe d'une cave à un terrain vague à découvert (parfait pour se faire dégommer par des monstres ailés) à une grotte au sol glissant... Et on ressort de ce cauchemar par une oreille ! Pas n'importe laquelle : celle du créateur ! Lemire n'est pas subtile dans son méta-texte sur créatures et inventeur, personnages et auteur, mais qu'importe, là n'est pas le problème. Black Hammer : Age of Doom est un terrain de jeux où tout est permis, y compris cette assemblée de scénaristes géants, la tête dans les nuages, où les protagonistes doivent trouver le le leur, en espérant qu'il les ramènera d'où ils viennent ou leur donnera une aventure digne de ce nom.

A ce stade, le lecteur est littéralement stupéfait par la licence que s'accorde Lemire et que Rich Tommaso a l'intelligence de dessiner de manière très premier degré, avec un style épuré, naïf, aux couleurs pimpantes. Cela participe de la sidération de la lecture : il faut en quelque sorte que tout cela soit représenté de cette façon pour souligner le contraste entre ce qui situe dans l'imaginaire le plus délirant et ce qui tient lieu de cadre réaliste mais montré poétiquement, symboliquement.

Ces images, maladroites, un peu ridicules, avec une oie qui guide des personnages comme dans un jeu (de l'oie évidemment), tandis qu'un Anti-Dieu est sur le point de tout détruire, que des héros sans histoire (littéralement) sont sacrifiés, et un colonel Weird intégrant cela avec un flegme étonnant (et très drôle), c'est ce qui convient pour un chapitre aussi méta-textuel sur la BD dans la BD, la BD qui réfléchit à elle-même, sa création, la BD en train de se faire comme l'histoire en train de se dérouler, chaotique, foutraque, et quand même divertissante, fluide, énergique.

Après tout, semble dire Lemire, si on veut bien croire au récit de super-héros (déjà), ayant été plongé dans un sommeil artificiel par une sorcière et un astronaute suite à leur combat épique contre une entité cosmique maléfique, persuadés d'avoir passé dix ans dans une ferme sans pouvoir s'en échapper... Alors pourquoi s'étonnerait-on de rencontrer d'autres super-héros inexploités, dans un monde parallèle en évolution constante, en proie au même dieu maléfique, et pour fuir, devoir emprunter le conduit auditif d'un scénariste démiurge mais enfumé ?

C'est divinement brindezingue et ludique, ça s'autorise tout, et c'est pour ça que c'est bien : on ne sait jamais ce qui nous attend avec cette série. Au point que Jeff Lemire annonce déjà la réunion de ses héros au moyen d'un... Reboot. Comme si c'était le genre du bonhomme de se priver d'une pique à un tic des éditeurs quand ils ne savent plus comment avancer leur univers... Black Hammer n'a pas fini de nous enchanter.  

dimanche 21 octobre 2018

BLACK HAMMER : AGE OF DOOM #6, de Jeff Lemire et Rich Tommaso


Après le numéro du mois dernier qui levait un large pan du mystère entourant la situation de nos héros et préfigurait leur retour sur Terre, qu'allait bien pouvoir nous réserver Jeff Lemire ? Evidemment, il était illusoire de croire qu'on aurait un sixième épisode de Black Hammer : Age of Doom prévisible. Et ce n'est donc pas le cas. Surtout que pour que la surprise soit totale, Rich Tommaso est invité au dessin...


Le colonel Weird, sans prévenir quiconque à l'avance, a décidé de quitter la Para-Zone pour rentrer sur Terre avec ses amis. Et ce, alors que Mme Dragonfly l'ait prévenu qu'une telle initiative risquerait de menacer la planète car, s'ils y revenaient, alors leur ennemi, l'Anti-Dieu, le ferait certainement aussi.


Mais une surprise attend Randall Weird. Il perd connaissance et se réveille au milieu de nulle part dans son vaisseau, flottant dans un espace totalement blanc. Et ses amis ont disparu. Il quitte son appareil pour explorer ce secteur inconnu.


Happé par l'attraction d'une planète, il y échoue avec fracas et fait la connaissance de l'Inspector Insector qui lui sert alors de guide. L'environnement ne cesse de changer autour d'eux, et cela suivant la volonté du "Boss". Attaqués par des Hellamentals, les deux héros ne doivent leur salut qu'à l'intervention de Ms. Moonbeam.


Elle les conduit dans un abri souterrain où Weird rencontre une bande de héros provenant d'histoires inachevées et oubliées. Le colonel comprend alors que ce ne sont pas ses amis qui ont disparu mais lui qui ne fait plus partie de leur aventure.


Un bruit tonitruant retentit. Les héros sortent, inquiets. Le colonel Weird découvre alors, effaré, que ce monde est occupé par l'Anti-Dieu !

Chaque épisode de Black Hammer semble être conçu par Jeff Lemire comme un challenge qu'il se lance à lui-même et au lecteur : le scénariste repousse toujours plus loin l'attendu, le conventionnel, le prévisible, et le fan ne sait donc jamais à quoi s'attendre, ne peut rien anticiper. Comme se le dit à lui-même Randall Weird au début de ce numéro : "ça, je ne l'avais vraiment pas vu venir !"

Pour souligner encore davantage l'effet de surprise, la série accueille pour la deuxième fois depuis le début de sa parution (tous volumes confondus) un dessinateur-invité : après David Rubin, c'est Rich Tommaso qui remplace ponctuellement Dean Ormston. Je ne vais pas vous mentir, je ne connaissais pas cet artiste mais j'ai appris qu'il avait gagné l'Eisner Award du meilleur récit biographique en 2008 avec Blackstar - La véritable histoire de Satchel Paige (un joueur de base-ball noir). Une belle carte de visite.

Son style est aux antipodes de celui d'Ormston : son trait est naïf (comme on peut le dire d'un peintre dans ce registre graphique) et il applique des couleurs en à-plats sans nuances. Le résultat est d'abord déroutant puis s'impose parfaitement au contexte de l'histoire : puisqu'elle se déroule dans un monde étranger, qui ressemble à un livre d'enfants, avec des personnages bariolés, des décors sommaires, des plans à hauteur d'homme (et souvent d'une valeur moyenne ou générale, peu de plans rapprochés), la simplicité esthétique convient au sentiment de décalage requis pour un épisode qui doit trancher radicalement avec ceux qu'illustre Dean Ormston.

Lemire, lui-même dessinateur (bien que je suis jamais arrivé à me faire à ces images), a visiblement tenu à recourir à un artiste venu du milieu indie pour singulariser cet épisode et le laisser y apporter cette touche totalement déroutante dans le cadre d'un comic-book de super-héros (bien que Black Hammer soit déjà très particulier pour ce genre, avec son méta-texte).

Mais ce traitement convient aussi parce que ce numéro a pour protagoniste le colonel Weird, un des plus curieux membres de l'équipe de héros de la série. Alors que chacun a eu droit au fil de l'histoire à son chapitre ou à une suite de moments éclairant ses origines, sa personnalité, ses pouvoirs, Weird demeure l'énigme de Black Hammer, celui dont le comportement est le plus déconcertant, le plus imprévisible, le plus cryptique aussi (surtout).

Avec son élocution hésitante, sa capacité (via ses visites dans la Para-Zone) à revoir le passé et entrevoir l'avenir, son partenariat précaire avec Mme Dragonfly (dans la grande mystification de leurs amis), Weird comme son nom l'indique ("weird" = étrange) est un personnage qui échappe à toute caractérisation. Il semble avoir perdu la raison et en même temps ce n'est pas un fou furieux ou apathique, il réfléchit et agit selon une logique qui lui est propre, encore plus démiurge que Mme Dragonfly. Pour lui, c'est comme si, jusque-là, tout était écrit et qu'il s'y préparait, parfois brutalement (comme lorsqu'il a neutralisé son robot Talky).

En précipitant le retour sur Terre des héros et donc en quittant la Para-Zone, il n'est pas certain cependant que Weird ait manoeuvré comme il l'avait prévu puisqu'il ne sait plus où il est, ni où sont passés les autres. Comment faut-il interpréter le fait qu'il comprenne ne plus faire partie de l'histoire quand il intègre le fait que ce ne sont pas ses camarades qui ont disparu mais lui qui est sorti de leur aventure ? Seul Lemire doit le savoir - et le lecteur de spéculer (va-t-on suivre en parallèle Weird et le reste de l'équipe ? Les deux vont-ils finir par se rejoindre ?).

Evidemment, en osant de tels virages narratifs, Lemire se risque à déboussoler les fans, à les décevoir aussi quand de nouvelles réponses seront formulées. Mais en attendant, quelle excitation, quel suspense ! De ce point de vue, Black Hammer est incontestablement la série la plus audacieuse et la plus renversante disponible actuellement. Pour ce délicieux frisson qu'elle procure, on pardonnera tout à son auteur génial.