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lundi 11 mars 2019

GALVESTON, de Mélanie Laurent


Remarquée pour ses longs métrages en France et portée par le succès mondial de son documentaire (Demain, co-réalisé avec Cyril Dion), Mélanie Laurent a tenté comme d'autres avant elle l'expérience américaine. Cette adaptation du roman de Nic Pizzolatto (le créateur de la série True Detective) n'a pas été une partie de plaisir mais le résultat conforte l'idée qu'une vraie cinéaste est à l'oeuvre.

Roy (Ben Foster)

1988. La Nouvelle-Orléans. Roy est l'homme de main de Stan, un usurier, et il souffre d'un  cancer du poumon. Envoyé initmider un client, il tombe dans un traquenard tendu par son patron qui a appris qu'il couchait avec sa maîtresse, Carmen. Roy tue ses adversaires et délivre une jeune femme retenue en otage sur place, Rocky.

Roy et Rocky (Ben Foster et Elle Fanning)

Ils fuient ensemble et, durant le trajet, elle lui raconte comment elle a été contrainte de se prostituer pour survivre alors qu'une amie lui avait promise un travail honnête. Rocky veut s'arrêter à Orange, sa ville natale, pour y récupérer de l'argent. Roy la conduit jusqu'à une maison dans les bois.

 Tiffany et Rocky (Aniston Price et Elle Fanning)

Peu après qu'elle y soit entrée, une détonation retentit et Rocky sort avec un sac de vêtements et une fillette. Roy redémarrre et s'éloigne tandis que la jeune femme lui jure n'avoir tué personne. La fillette s'appelle Tiffany et Rocky la présente comme sa jeune soeur, âgée de trois et demi.

Roy et Rocky

Roy s'arrête à Galveston, une station balnéaire, et loue deux chambres pour une semaine dans un motel. La tenancière se doute qu'il n'est pas l'oncle de Rocky et Tiffany comme il le prétend mais ferme les yeux. Roy examine alors des documents pris sur le lieu du règlement de comptes et découvre une escroquerie montée par Stan.

 Rocky et Roy

Les jours s'écoulent, tranquilles. Mais Roy sait qu'il va leur falloir de l'argent pour vivre ailleurs, lui et les filles. Toutefois, il décide de fuir, seul, quand il lit dans le journal que lebeau-père de Rocky est mort de ses blessures. Il part rendre visite à Lauren, son ex-compagne, mais apprend qu'elle s'est mariée. Désoeuvré, il appelle ensuite Stan et le fait chanter en lui réclamant 75 000 $ contre les documents en sa possession.

 Roy et Rocky

De retour au motel à Galveston, Roy recherche Rocky dont il a appris qu'elle se prostituati à nouveau en son absence. Lorsqu'elle rentre, il la réprimande et, bouleversée, elle avoue avoir été violée par son beau-père et que Tiffany n'est pas sa petite soeur mais sa fille. Il l'invite au restaurant pour la consoler mais en rentrant, ils sont enlevés.

 Roy

Stan torture Roy pour l'avoir menacée. Mais Carmen, en son absence, délivre Roy qui s'échappe. Il découvre le corps sans vie de Rocky mais doit l'abandonner. Puis, une fois dehors, il vole une voiture. En voulant s'assurer qu'il n'est pas suivi, il percute un obstacle. Lorsqu'il revient à lui, Roy est hospitalisé et soigné pour son cancer. Puis, placé en détention, il reçoit la visite de l'avocat de Stan qui lui promet qu'il ne sera fait aucun mal à Tiffany si Roy se tait au sujet des magouilles de Stan.

Rocky

Vingt-cinq après. Roy reçoit la visite de Tiffany alors qu'un ouragan approche de la ville. Il accepte de lui dire la vérité sur Rocky - le fait qu'elle était sa mère, qu'elle ne l'a pas abandonnée... Puis, une fois seul, Roy sort et affronte les vents meurtriers en revoyant Rocky autrefois.

Le roman éponyme de Nic Pizzolatto tenait plus de la grosse nouvelle avec son histoire minimaliste et son maniement des clichés. Mais sa parution fut un petit événement car entre son écriture et sa sortie, l'auteur était devenu le showrunner de True Detective, la fameuse série policière de HBO.

En adaptant lui-même son texte sous le pseudonyme de Jim Hammett, Pizzolatto entendait rester le vrai maître à bord, comme il le voulait sur le show télé. Mais comme avec Cary Fukunaga, il connut une relation de travail tendu avec Mélanie Laurent, choisie pour filmer son script.

La française ne l'a jamais reconnue à voix haute mais dans les interviews qu'elle a données, on devinait que la production fut un bras de fer. Soutenue par l'équipe technique et financière alors qu'il s'agissait d'une commande pour elle, elle a pu imposer sa vision et livrer un film finalement plus abouti que le roman original.

Comme dans ses précédents longs métrages (Respire et Plonger), Mélanie Laurent s'attache à un couple toxique, mais en s'inscrivant dans un genre plus codé (bien que hybride), celui de polar romantique. Les conventions assumées par Pizzolatto, elle en fait des forces pour dresser le portrait de deux marginaux en quête d'une illusoire seconde chance.

Roy est un homme abîmé, malade, il se croit même condamné par le cancer au début. Rocky est une jeune femme abusée sexuellement qui a sombré dans la prostitution pour survivre. Leur fuite à Galveston est une parenthèse, comme un congé dans leurs existences gâchées, et le film montre le motel, la plage voisine, comme un mini paradis improbable. 

Contrairement au livre, la cinéaste refuse d'insister sur les aspects les plus glauques, les plus sordides, les plus désespérés. Bien que souffreteux, Roy ne passe pas son tmps à cracher ses poumons. Et Rocky resplendit comme si elle renaissait littéralement à la faveur de ces quelques jours au soleil. Cette séquence permet de souligner la cruauté du destin qui va les rattraper, violemment.

Mélanie Laurent ne se complaît pas non plus dans le spectacle de la violence : Roy reçoit un coup brutal au visage, on ne verra pas l'agonie de Rocky. En préférant laisser le spectateur imaginer leur calvaire, elle le rend plus poignant et suscite davantage notre compassion quand Pizzolatto échouait à inspirer les mêmes sentiments dans son ouvrage. Ce sens de l'ellipse, de la suggestion, aussi bien dans les moments doux que durs, sont une des grandes réussites de l'adaptation.

Bien que le film ne soit pas long (à peine 90 minutes), il s'autorise des moments en suspens, comme si le temps s'arrêtait pour ses protagonistes esquintés et méritant une trëve. On peut imaginer qu'alors une romance va se dessiner entre Roy et Rocky, mais Mélanie Laurent évite ce poncif et reste dans un rapport plus père-fille entre Roy et Rocky. Ce qui rend l'aveu concernant Tiffany encore plus puissant.

Pour incarner deux stéréotypes pareils, il fallait deux acteurs en état de grâce, capables d'apporter une épaisseur supplémentaire par leur interprétation et leur charisme. Ben Foster est excellent dans la peau de ce gars frustre mais rongé par les regrets, saisissant l'occasion de se racheter jusqu'au suicide (magnifique dénouement, triste sans être plombant). De ce seul point de vue, Galveston est une sorte de complément de programme idéal au formidable Leave no trace de Debra Granik où le comédien britannique brillait déjà.

Face à lui, Elle Fanning, recommandée à Mélanie Laurent par le réalisateur Mike Mills (qui filma Laurent dans Beginners et Fanning dans 20th Century Wowen), prouve une nouvelle fois son lumineux talent. Elle campe une Rocky attendrissante, fragile et mutine, délicate et souriant grâce à ce sauveur d'occasion. Déjà à la lectre du roman, son visage et sa silhouette s'imposaient, et il est impossible d'imaginer quelqu'un d'autre pour ce rôle.

Beau Bridges est Stan, mais n'a guère de temps pour défendre son personnage, tout comme Maria Valverde en Carmen (qui retrouve Laurent après Plonger).

Sentimental et fataliste, Galveston est un joli petit film en forme d'exercice de style. Il a failli suffire à sa réalisatrice pour diriger l'adaptation de Black Widow chez Marvel, mais confirme surtout le regard original et très mûr de Mélanie Laurent derrière la caméra.

mercredi 10 octobre 2018

RESPIRE, de Mélanie Laurent


Alors que sort aujourd'hui en salles Galveston (adapté du roman noir de Nic Pizzolato), son nouveau film comme réalisatrice, je vous propose de revenir sur Respire, le deuxième long métrage de Mélanie Laurent, celui qui l'a véritablement révélée au grand public comme metteur en scène. Et qui est un vrai concentré de son style, de ses figures favorites, de son goût esthétique. Le début de ce qui pourrait bien devenir une oeuvre puisque cette actrice semble de plus en plus vouloir rester derrière la caméra.

Charlie et Sarah (Joséphine Japy et Lou de Laâge)

A 17 ans, Charlie vit encore chez sa mère qui se dispute constamment avec son père, faisant de sa vie un enfer. Au lycée, à cette période, Sarah, une nouvelle élève, arrive et devient vite son amie, aux dépens de Victoire, sa meilleure copine depuis l'enfance. Sarah dit venir du Nigeria où sa mère travaillait pour une O.N.G..

Sarah et Charlie

Charlie invite, avec l'accord de sa mère, Sarah à passer les vacances de la Toussaint chez sa tante, Laura, dans le Sud de la France. Pourtant, une fois là-bas, dans ce décor de rêve, les premières tensions apparaissent entre les deux filles : Sarah se vexe de n'être présentée que comme une simple camarade de classe et fait tout pour attirer l'attention et gagner les faveurs des autres - avec succès. 

Charlie et Sarah lors des vacances de la Toussaint

De retour au lycée, Charlie constate, dépitée, que Sarah devient la vedette et l'ignore à présent : les filles l'envient, les garçons la désirent. Lors d'une conversation au réfectoire, Charlie remarque une incohérence dans le récit que fait Sarah de son passé en Afrique, s'attirant les railleries de cette dernière.

Sarah

Intriguée, Charlie prend Sarah en filature un soir après les cours et découvre qu'elle vit dans un immeuble d'un quartier défavorisé et que sa mère est une ivrogne. Lors d'une fête à laquelle elles sont conviées toutes les deux peu après, Charlie révèle à Sarah tout savoir de sa situation familiale mais promet que son secret est bien gardé, désirant surtout redevenir son amie. Mais Sarah menace Charlie de mort si elle répète ce qu'elle a appris. 

"Je sais, pour ta mère... Mais je ne dirais rien. 
- Si tu le répètes, de toute façon, je te tue !"

Les jours suivants, comme pour confirmer sa menace, Sarah mène une campagne de harcèlement contre Charlie. Désormais isolée, après avoir tout lâché pour Sarah, devenue trop populaire, elle se résigne à son sort et rejette toute aide, même celle de Victoire qui a deviné son malaise. 

Charlie

Pourtant, un soir, après avoir été frappée par sa mère, Sarah vient trouver refuge chez Charlie, qui n'a pas le coeur à la repousser, entrevoyant là une possibilité de renouer leurs liens. Mais le lendemain matin, c'est la douche froide quand Sarah préfère ne pas être vue en sa compagnie. Folle de rage, Charlie s'en prend à elle en plein cours.

"Je suis désolée."

Sarah revient chez Charlie récupérer des vêtements qu'elle y avait laissé et en profite une énième fois pour l'humilier au sujet de sa petite vie étriquée, son avenir sans ambition, la culpabilisant même pour l'échec de leur relation. A bout de nerfs, Charlie la frappe puis l'étouffe avec un oreiller. Lorsque sa mère rentre, elle découvre le corps sans vie de Sarah tandis que Charlie éclate en sanglots, dévastée et délivrée à la fois.

Après un très beau premier opus (Les Adoptés, 2011), Mélanie Laurent réussit avec brio à transformer l'essai si périlleux du deuxième film avec ce Respire, justement salué à "La Semaine de la Critique" du Festival de Cannes 2014. Elle signe en effet une oeuvre sensible et forte sur l'emprise mentale et, plus encore, selon ses propres termes, la "détestation" - comme une catharsis pour elle, on le devine, qui n'a pas été épargnée par des critiques injustes et assassines parce qu'elle cumulait plusieurs activités (actrice, réalisatrice, militante écolo - trop dans un pays comme la France où se diversifier revient à se disperser...).

Librement inspirée d'un roman d'Anne-Sophie Brasme, découvert à l'adolescence par la cinéaste, l'histoire est d'abord celle de Charlie, jeune fille dont la situation familiale tourmentée en fait une proie toute désignée pour Sarah, dont le caractère dominant a besoin de quelqu'un pour se mettre en valeur quand elle arrive dans un environnement étranger.

Au départ, entre elles, s'opère une vraie fusion, sans attirance sexuelle pourtant (à peine un baiser échanger lors d'un petit jeu) : l'une trouve la nouvelle amie charismatique et pleine d'assurance (comme elle aimerait l'être), l'autre une poupée docile avec laquelle s'intégrer et s'amuser (de façon innocente d'abord, puis plus perversement ensuite). Charlie va jusqu'à délaisser sa meilleure complice et éprouve une évidente admiration pour Sarah, si belle, désirable, libre, dont les origines exotiques et le magnétisme sont si puissants - elle s'en sert habilement et promptement pour infiltrer la famille de Charlie, gagnant la confiance de sa mère. Seule la tante Laura se méfie de cette intrigante... Lorsque Charlie se voit ainsi reléguer, la jalousie, légitime, la gagne. Puis le soupçon naît à l'occasion d'un mensonge anodin mais produisant la preuve de l'imposture de Sarah...

Le récit dévoile toute la complexité de cette relation, avec finesse et une grande élégance formelle, la narration est si fluide que beaucoup de scènes se passent d'ailleurs de dialogues, privilégiant des ambiances soignées. Le regard que porte Mélanie Laurent est perçant, cruel, et suscite la compassion du spectateur : cela suffit pour saisir ce qui se noue et deviner que ça finira mal.

Effectivement, la bascule dramatique s'opère dans un crescendo dosé, jusqu'à la tragédie inévitable mais terrible malgré tout. La respiration du titre prend alors tout son (ses) sens : elle renvoie à l'asthme dont souffre Charlie, à l'étouffement qu'éprouve socialement Sarah, à la délivrance vengeresse de la fin, radicale. Dans sa dernière ligne droite, on glisse presque dans le film noir, l'histoire de vampire, sur fond de narcissisme, de (dé)possession, de règlements de comptes.

Lou de Laâge est formidable en garce manipulatrice et sexy, n'éprouvant aucun remords, agissant sans scrupules, et c'est parfait que le scénario ne lui trouve pas d'excuses. Mais la prestation de Joséphine Japy est encore plus remarquable, exprimant avec d'exceptionnelles nuances, sans préciosité ni misérabilisme, l'acceptation, l'oppression, l'incompréhension, la tristesse, l'abattement, la rancoeur, la folie.

Oeuvre audacieuse, par une réalisatrice à la maturité étonnante, Respire impressionne d'autant plus qu'elle le fait avec sobriété, suscitant un vertige intense. Entre force et beauté, l'essai est donc magistralement transformé.

samedi 14 juillet 2018

LE RETOUR DU HEROS, de Laurent Tirard


Sorti en Janvier dernier, Le Retour du Héros marquait les retrouvailles entre le réalisateur Laurent Tirard et son acteur d'Un Homme à la hauteur (2016), Jean Dujardin. Hélas ! Encore une fois, le public ne s'est pas déplacé en masse alors que la critique était plutôt clémente. Peut-être faut-il chercher du côté de la manière dont on a été promu le film les raisons de cet échec injuste...

 Le capitaine Charles-Grégoire Neuville (Jean Dujardin)

1809, sous le Premier Empire. Le fringant Charles-Grégoire Neuville est capitaine dans l'armée de Napoléon et demande la main de Pauline Beaugrand, issue d'une famille aisée. Elle accepte mais Neuville reçoit alors un ordre de mission pour partir combattre les autrichiens. Il promet à sa fiancée de lui écrire chaque jour.

Elisabeth Beaugrand (Mélanie Laurent)

Mais il n'en fera rien. Et Pauline dépérit au fil des semaines puis des mois. Sa soeur aînée, Elisabeth, décide de prendre les choses en main et commence à écrire des lettres en se faisant passer pour Neuville. Le résultat est instantané puisque Pauline reprend espoir au fur et à mesure que de nouvelles missives lui parviennent, tandis que Elisabeth intercepte ses réponses - où elle découvre chez sa soeur un talent insoupçonné pour la prose érotique. Pourtant, lorsque la campagne d'Autriche s'achève, elle invente une mission à Neuville en Inde contre les colons britanniques. Puis s'apercevant qu'elle va trop loin, lui offre une mort héroïque au champ d'honneur. 

Le retour du "héros"...

Le temps passe. Pauline épouse Nicolas, son timide soupirant, à qui elle donne un fils, mais sans oublier Neuville à qui elle fait graver une plaque dans le village voisin en mémoire de ses exploits. Pourtant, un jour de 1812, tandis qu'elle est partie au marché, Elisabeth aperçoit Neuville descendre d'une diligence : barbu, en haillons, il est méconnaissable. Mais bien vivant ! Elle l'aborde alors et lui offre une grosse somme d'argent pour qu'il disparaisse, après lui avoir montré la stèle en son honneur. Il consent à repartir.

Neuville et Elisabeth

Sauf que, quelques jours après, il resurgit, dans son uniforme de hussard, au château des Beaugrand pour présenter ses hommages à la famille et présenter ses félicitations à Pauline. Ses hôtes écoutent le récit de ses aventures, comment il a échappé à la mort et est devenu le propriétaire d'une mine d'or en Inde. Elisabeth n'en revient pas de l'aplomb dont il fait preuve et du phénomène qu'il ne tarde pas à devenir et qu'on se presse pour entendre ses affabulations. 

Pauline Beaugrand, son fils et son mari Nicolas (Noémie Merlant et Christophe Montenez)

Neuville ne s'arrête plus : il accepte que des investisseurs veulent placer de l'argent dans sa mine d'or imaginaire - concevant une escroquerie pyramidale avec comptant rembourser ses premiers associés avec la monnaie des suivants et ainsi de suite. Pour être raccord avec les mensonges d'Elisabeth, il apprend par coeur ce qu'elle a écrit en son nom tandis qu'elle insiste pour qu'il n'exagère pas ses fictions. Bien sûr, il n'en fait rien, surenchérissant à chaque fois ses prouesses pour épater ses auditeurs.

Neuville et Pauline

Grisée, Pauline retombe amoureux de son capitaine et Elisabeth le remarque. Elle ressort une lettre passionnée de sa cadette et fait croire à Nicolas qu'elle l'a trouvée dans la poche d'une veste de Neuville. Le mari offensé provoque son rival en duel. Mais le matin de leur face-à-face, Pauline s'interpose. Vexé, Nicolas gifle sa femme, ce qui a pour effet de le rendre plus attirant pour elle.

Elisabeth et Neuville

Son plan ayant échoué, Elisabeth menace Neuville de dénoncer son imposture publiquement. Mais il s'en sort encore une fois en demandant sa main à ses parents. Sidérée, elle s'emporte devant eux tous et le capitaine reçoit des excuses des Beaugrand pour le comportement de leur aînée. Une autre idée vient à celle-ci lorsqu'elle apprend que des soldats campent non loin pour repousser des envahisseurs cosaques. Elle rencontre le général Mortier-Duplessis et l'invite à dîner pour confondre Neuville - mais quand celui-ci lui explique qu'il sera fusillé quand l'officier apprendra qu'il a déserté, Elisabeth est prise de remords. Mortier-Duplessis interroge Neuville sur la campagne d'Autriche et, contre toute attente, il raconte la terrible bataille d'Essling de façon déchirante.

Elisabeth et Neuville

Les cosaques approchent et le général doit rejoindre ses troupes. Les Beaugrand et leurs invités confient leur défense à Neuville. Il pense d'abord fuir mais, troublé par le mépris que lui témoigne Elisabeth en le surprenant, il se ravise et sort défier seul les envahisseurs sur qui il fait feu tandis qu'ils chargent. Grâce à l'appui des canons du général, il les met en déroute. Elisabeth, épatée, reconnaît sa bravoure et l'épouse. Le jour de leur mariage, Neuville reçoit un ordre de mission pour l'Allemagne et suit les hussards avant d'emprunter, devant sa belle-famille médusée et son épouse hilare, le chemin opposé.

Lorsque Jean Dujardin et Mélanie Laurent étaient invités sur les plateaux de télé en Janvier dernier pour la sortie du film, on sentait qu'ils marchaient sur des oeufs pour convaincre le public d'aller voir Le Retour du Héros, racontant les difficultés rencontrés pour financer le projet car les investisseurs ne croyaient pas à la rentabilité d'une comédie en costumes d'époque. Les deux acteurs s'efforçaient alors de situer cette production dans la lignée d'oeuvres prestigieuses à succès comme Cartouche ou Les Mariés de l'An II.

Ces références, écrasantes, étaient citées de façon maladroite, et d'ailleurs certains critiques l'ont souligné. En effet, si le film de Laurent Tirard a ses qualités, il diffère des divertissements de Philippe de Broca et Jean-Paul Rappeneau en cela qu'il ne s'inscrit pas dans le même genre (le film de cape et d'épée). On peut comprendre que les gens qui sont allés en salles en soient sortis décontenancés puisque le programme n'était pas celui qu'on leur avait vendu.

L'échec commercial du long métrage n'a donc pas atteint seulement ceux qui l'ont fait mais va certainement impacter d'autres films ambitionnant des histoires dans le même cadre. C'est très dommage, surtout dans le paysage déjà peu enthousiasmant du cinéma hexagonal qui se cantonne à de la comédie populaire bas de gamme, qui, elle-même, ne fait plus tellement recette.

Le scénario de Tirard et Grégoire Vigneron joue une autre partition mais qui ne manque pas d'attrait. Le Retour du Héros est finalement plus une réflexion savoureusement malicieuse sur l'art de la fiction et l'interprétation qu'un film d'aventures trépidant où Dujardin remplacerait Belmondo et Mélanie Laurent, Claudia Cardinale ou Marlène Jobert. Comme dans Un Homme à la hauteur, le réalisateur préfère risquer de déjouer les attentes en s'amusant des caprices de la création, entre l'auteur et sa muse.

Elisabeth Beaugrand agit avec les meilleures intentions du monde lorsqu'elle rédige les lettres destinées à sa soeur désespérée par l'oublieux capitaine à qui elle voue un amour inconditionnel. En en faisant une créature fantasmatique et surhumaine, elle s'amuse autant qu'elle guérit Pauline. Mais lorsqu'elle devine qu'elle est allée trop loin dans la fiction et estime que Neuville ne reviendra pas, elle le tue.

En le voyant resurgir et s'imposer, la jeune femme doit composer avec sa présence et, pendant un temps, elle et le capitaine font équipe car ils y trouvent chacun leur intérêt : elle est flattée de voir le héros qu'elle a imaginé divertir aussi bien l'auditoire, il jouit de la réputation extraordinaire qu'il a gagnée par la prose de son ex-belle soeur. Mais les choses déraillent bien entendu : Neuville en rajoute et irrite Elisabeth qui tient à l'intégrité de son oeuvre mais aussi à celle de sa soeur, sur le point de succomber à nouveau au charme de son premier amour.

Le partenariat explose et la guerre entre la créatrice et sa créature commence. Le film décolle vraiment et brille par ses dialogues ciselés, ses situations vraiment drôles, sa mise en scène alerte. Le charme canaille de Jean Dujardin et le tempérament enlevé de Mélanie Laurent font mouche, l'alchimie entre les deux acteurs est totale et leur plaisir de jouer ensemble, sur un rythme endiablé, est communicatif. On n'en attendait pas moins de Dujardin, qui s'est fait une spécialité des personnages aussi suffisants que veules et volontiers idiots, tandis que Mélanie Laurent étonne et épate dans ce registre comique inédit pour elle et qu'elle maîtrise pourtant totalement. Elle rayonne littéralement, sans en rajouter surtout, et vole la vedette à son partenaire.

Les seconds rôles sont assumés par des comédiens parfaitement choisis, comme Noémie Merlant (merveilleuse en amoureuse aveuglée), Christophe Montenez (fabuleux en faux nigaud), et le duo Evelyne Buyle-Christian Bujier (dans la peau des parents Beaugrand sous le charme du filou).

Certes, vers la toute fin, le film s'emballe un peu avec l'arrivée opportune des cosaques et verse dans un grand spectacle vite expédié pour prouver que le héros est capable d'être vraiment brave, mais la fin est exquise. Le couple de tendres ennemis s'aime enfin avant d'être séparé précocement puis que Neuville retombe dans ses travers.

Laurent Tirard emballe tout ça en 90 minutes et cette concision l'honore quand tant de films sont trop longs pour rien. C'est vraiment dommage que son entreprise n'ait pas fonctionné - pour son sens du casting, son art du récit (au propre comme au figuré) et le soin de la reconstitution (le film porte bien ses costumes). Espérons pour le réalisateur que cela ne sonne pas le glas de ses ambitions et que, s'il remet une troisième fois le couvert avec Jean Dujardin, le succès soit au rendez-vous. Mélanie Laurent, elle, a repris sa casquette de metteur en scène (pour son premier opus américain, Galveston, à sortir à l'Automne prochain).

mardi 29 décembre 2015

Critique 780 : BEGINNERS, de Mike Mills


BEGINNERS est un film écrit et réalisé par Mike Mills, sorti en 2011.

La photographie est signé par Kasper Tuxen.
La musique a été composée par Roger Neill, David Palmer et Brian Reitzell.
Le film est produit par Leslie Urdang, Dean Vanech, Miranda De Pencier, Jay Van Hoy et Lars Knudsen.
Dans les rôles principaux, on trouve : Ewan McGregor (Oliver), Christopher Plummer (Hal), Mélanie Laurent (Anna) et Goran Visnjic (Andy).
*
 Oliver et son chien Arthur
(Ewan McGregor et Cosmo)

Oliver est un jeune homme qui exerce la profession d'illustrateur à Los Angeles. Il travaille actuellement à la conception du livret pour le premier album d'un groupe de musique pop, The Sads ("Les Tristes") - un nom qui renvoie à l'humeur d'Oliver qui traverse une passe difficile sur le plan privé.
 Hal et son fils Oliver
(Christopher Plummer et Ewan McGregor)

En effet, Oliver vient de perdre son père, Hal, mort d'un cancer à 80 ans. La situation a pris une dimension encore plus déchirante car quelques années auparavant, après le décès de son épouse, Hal a révélé à son fils qu'il avait toujours été homosexuel et qu'il voulait désormais l'assumer en espérant refaire sa vie avec un homme.
 Anna et Oliver
(Mélanie Laurent et Ewan McGregor)

Encore en plein deuil, Oliver traîne sa tristesse mais son existence va être bouleversée de manière inattendue lorsque des amis insistent pour qu'il les accompagne à une fête costumée. Il va y faire la connaissance d'une jeune femme, actrice française, prénommée Anna, avec laquelle il convient de se revoir.
Andy et Hal
(Goran Visnjic et Christopher Plummer)

Très rapidement, Oliver et Anna deviennent amants mais ils hésitent à s'engager car, lui, doute de la rendre heureuse et, elle, doit repartir pour un tournage.
Oliver ne peut toutefois réprimer ses sentiments envers Anna et il se souvient du dernier bonheur que connut son père quand il rencontra Andy, un autre homosexuel, plus jeune que lui, et qui l'accompagna jusqu'à son décès.
Le jeune homme est aussi encouragé dans sa relation avec Anna par le chien de son défunt père, Cosmo, dont il entend les réflexions...

Durant les fêtes de fin d'année, j'aime bien voir ou revoir des films mélancoliques : ils stimulent mes endorphines, vous savez ces hormones du plaisir, "secrétées par l'hypophyse et l'hypothalamus chez les vertébrés" qui provoque excitation, douleur ou orgasme (merci Wikipédia pour me donner l'air plus érudit...). Bref, ça agit comme un analgésique et procurent une sensation de bien-être, parfois d'euphorie.

Pourquoi ai-je besoin de ces petits shoots ? Pourquoi espérer être plus heureux en regardant un film où les personnages ne le sont pas, ou aimeraient l'être davantage ? Parce que Beginners résonne d'un écho particulier en moi.

Je ne vais pas vous raconter ma vie, qui n'a rien de palpitant, et parce que ce n'est pas la vocation de ce blog - j'ai d'ailleurs une réticence avec cette idée de journal intime qui serait publié sur le Net, donc à la vue de tout le monde (et qui, ainsi, n'a plus rien d'intime !). Mais, comme vous, j'ai connu des pertes et des malheurs, petits ou plus grands, que je traîne de manière plus sensible lors de ces périodes de l'année où la multitude est ravie d'ouvrir ses cadeaux et d'espérer que les douze prochains seront plus favorables.

Au petit jeu des catégories dans lesquelles on s'amuse à faire entrer les oeuvres culturelles (livres, disques, films...), on peut par exemple imaginer qu'il en existe une, simple et facile, qui séparerait les longs métrages qu'on voit pour se distraire, pour s'évader, et une autre avec ceux qui semblent nous parler intimement, comme si on reconnaissait dans la fiction une part de nous bien spécifique.

J'évoquai plus haut les pertes et les malheurs qui nous éprouvent dans l'existence. Comme Oliver, le héros du film de Mike Mills, mon père a quitté ce monde il y a déjà quelques années. Son décès m'a évidemment atteint sur le coup, mais m'a surtout progressivement rongé et plongé dans une sorte de dépression sournoise parce que j'ai fini par m'y habituer. Je traînai ma misère, comme Oliver, et comme lui, quand des amis ou des inconnus auxquels on me présentait me croisait, on me demandait pourquoi je semblais si malheureux. Soit j'esquivais la question, soit je passais aux aveux - et, plutôt que de trouver un exutoire, je restais englué dans ce chagrin.

Il m'a fallu du temps pour comprendre que, selon une formule célèbre, "on ne refait pas sa vie, on la continue". Autrement dit, on n'oublie pas les disparus, on apprend à vivre avec eux, leurs morts font partie de notre existence - pas seulement la notre d'ailleurs : elle fait aussi partie de la vie de nos proches, de nos amis, de nos amours, qui doivent alors nous accepter avec notre deuil, notre peine, nos souvenirs.

Beginners est une traduction sensible de cet état, et la raison pour laquelle ce film a si bien su le capter, c'est parce que Mike Mills, qui a écrit le scénario et assuré la réalisation, parle en fait de sa propre histoire. Oliver est son quasi-double, et la relation des derniers jours de Hal est celle de son propre père, qui a également vécu avec une femme jusqu'à la mort de celle-ci avant de faire son coming-out.

Le cinéaste y a ajouté des astuces narratives et visuelles très inspirées comme le fait qu'Oliver travaille à l'illustration du livret de l'album d'un groupe de pop appelé The Sads ("Les Tristes") : il imagine alors une série d'images (dessinée par Mills lui-même) qui ambitionne de retracer l'Histoire de la tristesse. Le résultat désarçonne l'employeur de Oliver et les musiciens, qui préféreraient tous deux quelque chose de plus classique (des portraits). Bien entendu, Oliver utilise ce support pour parler de lui, de ce qu'il traverse : comme tout artiste en difficulté, il espère sans doute que par ce moyen il sera soulagé d'une partie de sa propre tristesse, trouvera des réponses, une issue.

Le récit est développé selon deux lignes parallèles : au présent, on assiste à la rencontre et à la liaison entre Oliver et Anna ; au passé, on découvre à la fois des épisodes de l'enfance d'Oliver (où son père est absent, à cause de son travail comme le lui raconte sa mère, excentriquement séduisante ; parce qu'il fréquentait des homosexuels en secret, à une époque où cela était réprouvé par la morale et la loi), la révélation de la maladie de son père et sa fin de vie en compagnie de son amant, Andy.

La partie romantique est délicatement traitée, avec une subtilité bien plus touchante que les comédies sentimentales formatées des grands studios. Jusqu'à la fin du film, et même une fois arrivée à sa conclusion, le spectateur n'est pas assuré que cela va marcher entre Oliver et Anna. La jeune femme doit composer avec un père (qu'on ne voit jamais) qui lui impose une pression récurrente, réclamant d'elle plus d'attention, de présence, à un moment où elle prend son indépendance, s'emploie à faire décoller sa carrière d'actrice (qu'on devine modeste). Mike Mills met en scène ces moments amoureux avec grâce, souvent filmés à la dérobée, ce qui en souligne la précarité, avec une caméra mobile et des éclairages naturalistes (la photo de Kasper Tuxen est magnifique, sans être trop appuyée, contrairement à beaucoup de films réalisés par d'anciens clipeurs comme Mills).

La partie filiale est au diapason : le cinéaste réussit l'exploit de glisser de l'humour dans un récit dramatique, dont on connaît le terme dès le départ. Le personnage de ce père qui a mené une vie clandestine pendant toute sa vie et qui connaît le véritable amour au soir de son existence, avec une intensité joyeuse, ne sombre jamais dans le mélodrame. La représentation de l'homosexualité, qui plus est vue à travers le destin de ce septuagénaire, évite là aussi tous les clichés, sans montrer de "vieilles folles". Là encore, la manière dont ce passé est filmé épate par sa finesse, et lorsque Hal s'éteint, l'émotion vous serre vraiment la gorge.

L'interprétation compte pour beaucoup dans la séduction qu'exerce le film et Mike Mills a eu du flair pour former sa distribution.

J'ai toujours apprécié Ewan McGregor, même si je n'ai pas vu toute sa filmographie. Mais il fait partie de ces acteurs qui, en plus d'être de ma génération (il a deux ans de plus que moi), m'ont accompagné et jamais déçu. Je l'ai découvert chez Danny Boyle (Petits meurtres entre amis, Trainspotting, Une vie moins ordinaire), suivi chez Tim Burton (Big Fish, où il incarnait le personnage du grand Albert Finney plus jeune), chez Michael Bay (The Island, le seul film supportable de ce gros bourrin), aux côtés de Jim Carrey (dans I love you Philip Morris), Renee Zellweger (Bye bye love), Eva Green (Perfect Sense)... C'est un acteur sobre, au jeu physique, parfois intense, toujours élégant, avec une pointe d'ironie. Ce personnage de Oliver était fait pour lui, il l'incarne parfaitement.

Mélanie Laurent a tourné Beginners à une époque charnière de sa carrière, alors qu'elle accédait à des rôles internationaux (elle venait de participer à Inglorious Basterds de Tarantino), se lançait dans la réalisation (Les adoptés) et la chanson (un échec immérité), après avoir décroché le César de la révélation féminine. Cette exposition lui a valu de nombreuses et injustes critiques, comme si beaucoup lui reprochait son éclosion spectaculaire et une personnalité engagée (qui passe toujours mal en France où les artistes passent pour des citoyens déconnectés de la réalité et privilégiés). Mais c'est comme si cela avait nourri son interprétation dans le film de Mills où elle apparaît fragile et charmante, à fleur de peau et craquante. Le couple qu'elle forme avec McGregor possède en tout cas une réelle alchimie, on croit à leur romance, et on souhaite que leur union fonctionne.

Christopher Plummer est un comédien mythique depuis qu'il triompha dans La mélodie du bonheur de Robert Wise. Pour ma part, il est surtout le héros d'un film méconnu et superbe, La forêt interdite de Nicholas Ray. Après une carrière qui couvre un demi-siècle, sa prestation remarquable dans Beginners lui a valu un Oscar du meilleur second rôle indiscutable : son jeu, lumineux, d'une dignité et d'une classe formidables, est fabuleux et poignant. Mills a su utiliser à bon escient la mythologie de cet acteur pour nourrir celle du père hors du commun qu'il incarne.

Enfin, pour être complet, il faut aussi saluer la prestation de Goran Visnjic dans le rôle de Andy : ça fait tout de même drôle de voir celui qui fut l'ombrageux et séducteur docteur Luka Kovac durant neuf saisons de la série télé Urgences dans la peau d'un gay amoureux d'un septuagénaire, mais il l'interprète avec une fraîcheur émouvante, transformant la surprise en bonne idée.

Si vous en avez l'occasion, n'hésitez pas à investir quelques Euros dans le DVD où, en suppléments, on trouve une interview exemplaire (d'une quinzaine de minutes) du réalisateur et un making-of (en noir et blanc), avec des propos vraiment intéressants des comédiens principaux. Beginners est un joli film, un film troublant, attachant, tristement gai (sans jeu de mots), gaiement triste : un de ces films qui fait du bien, simplement, malgré un sujet et des personnages en pleine (re)construction.