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jeudi 10 août 2023

SUPERMAN ANNUAL 2023, de Joshua Williamson, Mahmud Asrar, Edwin Galmon, Caitlin Yarsky, Max Raynor et Jack Herbert


C'est un généreux Annual d'une quarantaine de pages que Joshua Williamson a écrit. Et en ligne de mire, le scénariste annonce un event concernant Superman pour 2024. Entouré de pas moins de cinq artistes, il centre davantage son récit sur Lois Lane qui veut découvrir les secrets de Metropolis à la lumière des situations traversées par Superman récemment.


Ainsi, alors que Superman affronte Toyman, Lois Lane, pour apporter un regard neuf aux reportages du "Daily Planet", décide de confier à des journalistes des sujets qui ne sont pas leur spécialité habituelle. De la visite des locaux de SuperCorp à celle de la prison de Ryker's Island en passant par une patrouille avec le nouveau chef de la police... Sans oublier les nouvelles manigances du Dr. Pharma et de Mr. Graft.


Signe indéniable que la méthode Joshua Williamson fonctionne sur Superman, DC va centrer un event l'an prochain autour du kryptonien, ce qui n'a pas dû arriver depuis un bail. Pour le scénariste, ce sera une saga de plus, puisque, l'an dernier, il était aux commandes de Dark Crisis et cet été il pilote Knights Terror.


Dans la série Superman qu'il anime depuis le Printemps, Joshua Williamson s'est aligné sur le statu quo post-Dark Crisis qui veut montrer une image positive des héros. Superman y a scelle une alliance inattendue avec Lex Luthor qui a mis à sa disposition ses immenses moyens bien qu'il soit en prison.
 

Evidemment, ce deal a son revers : Lex a, grâce au sacrifice du magicien Manchester Black, effacé du souvenir de la population que Superman était Clark Kent. Seuls ses proches s'en souviennent, ceux qui se risqueraient à faire des recherches à ce sujet pourraient mourir.
 

Mais dans l'ombre deux nouveaux méchants conspirent pour reprendre le contrôle de Metropolis : Dr. Pharma  et Mr. Graft ont affronté Lex quand il est arrivé en ville et qu'il en était l'unique justicier. Par ailleurs une mystérieuse nouvelle protectrice est apparue en la personne de Marilyn Moonlight, sans que nul ne sache si elle soutient Superman.

Lois Lane est piquée au vif par tous ces événements. Désormais rédactrice en chef du "Daily Planet", en l'absence de Perry White, elle va entreprendre une enquête. Mais ce jour-là, alors que Toyman affronte Superman, elle doit d'abord envoyer ses reporters sur le terrain et attribue à chacun d'eux une mission sans rapport avec sa spécialité, afin de trouver des angles neufs. Elle-même va retourner sur le terrain.

Joshua Williamson découpe donc cet Annual en plusieurs segments correspondant aux reportages des journalistes du "Daily Planet". On visite les locaux de SuperCorp en compagnie de Jimmy Olsen et Lisa Lombard pour découvrir que Parasite y a trouvé un emploi. On suit Cat Grant dans la voiture de patrouille du chef Kekoa, nouvellement promu à la tête de la police, et elle en profite pour décrocher une interview de Marilyn Moonlight qui arrête deux braqueurs. 

Lois Lane va interroger Livewire mais Red Cloud tente de s'échapper au même moment. Ce passage fait plaisir à ceux qui, comme moi, avaient apprécié le run de Brian Michael Bendis sur Superman et Action Comics puisqu'elle était une de ses (meilleures) créations.

Mais le plus intéressant se trouve dans le dernier tiers de l'Annual. Superman découvre que les marionnettes de Toyman n'étaient pas sous le contrôle de Winslow Schott mais de Dr. Pharma et Mr. Graft, toujours à l'attaquer indirectement. Et ces deux-là détiennent Lobo dont le sang et le facteur régénérant les intriguent.

Mieux encore : Lois qui a envoyé deux de ses reporters fouiller les archives du journal découvre avec Clark Kent des secrets liant Perry White et Lex Luthor. Et On aperçoit même un vilain bien connu du Man of Steel dans les toutes dernières pages...

Pour ceux qui doutaient encore que Williamson avait un plan bien tracé pour Superman, après avoir lu cet Annual, on mesure à quel point le scénariste sait où il va. Malgré les révélations distribuées ici, il reste encore pas mal d'éléments à creuser. D'une certaine manière, Williamson explore Metropolis et ses figures emblématiques, anciennes et nouvelles, à la manière d'un Scott Snyder quand il était le pilote de Batman (durant les New 52). Toutefois ici, pas de Cour des Hiboux, mais quelque chose qui me paraît plus fluide et diversifié. Et une question : et si Superman/Clark Kent cachait aussi des choses, combien de temps avant qu'une investigatrice chevronnée comme Lois Lane ne le découvre ?

Visuellement, alors que les cinq artistes convoqués oeuvrent dans des styles très différents, ce qui fait la qualité de l'ouvrage, c'est la répartition des pages que chacun a illustrées. Mahmud Asrar ouvre et ferme la marche et il faut bien reconnaître qu'on l'a connu meilleur. Depuis son arrivée chez DC, le dessinateur turc ne fait pas vraiment d'étincelles, à l'image de la couverture, comme s'il avait du mal à s'approprier ces personnages et leur univers.

Le segment signé Edwin Galmon n'est guère plus concluant : je ne suis pas très fans de ce dessin numérisé à l'extrême. En revanche, les pages suivantes par Caitlin Yarsky sont superbes, notamment cette double page qui montre un plan en coupe de SuperCorp très détaillé.

Max Raynor est également très bon pour la scène à Ryker's Island et le combat qu'il met en scène entre Livewire et Red Cloud a une belle énergie. Jack Herbert lui succède pour le morceau incluant Marilyn Moonlight, dans une veine très réaliste : si donner le visage de Christopher Reeve à Superman est un clin d'oeil dont je me serai passé (n'étant pas fan de ce procédé qui consiste à donner des visages d'acteurs ou de vedettes à des héros de papier), Marilyn Moonlight possède toujours ce design magnifique créé par Jamal Campbell.

Ce serait une erreur de passer à côté de cet Annual, même s'il paraît un peu au mauvais moment, après le cliffhanger choc de Superman #5. 2023 a été jusque-là une très bonne année pour le kryptonien et 2024 promet aussi énormément.

vendredi 10 février 2023

THE NEW CHAMPION OF SHAZAM, de Josie Campbell et Evan Shaner + LAZARUS PLANET : WE WERE ONCE GODS + BONUS §


The New Champion of Shazam est une mini-série en quatre épisodes, écrite par Josie Campbell et dessinée par Evan Shaner, publiée en fin 2022 et début 2023. Ce projet a permis à Dc Comics de préparer le terrain pour Lazarus Planet, l'event en cours de parution, mais aussi pour le film Shazam ! Fury of the Gods (qui sera en salles le 17 Mars aux Etats-Unis). Le résultat est agréable mais aurait pu être bien meilleur.


Mary Bromfield a été adoptée par les époux Vasquez et a partagé leur foyer avec Billy Batson (Shazam), Eugene Choi, Darla Dudley et Pedro Peña. Lorsqu'elle part suivre ses études à l'université de Vassar, elle y voit l'opportunité de prendre son indépendance.


Mais quand le lapin Hoppy, de sa colocataire, se met à lui parler pour l'informer qu'elle a hérité des pouvoirs de Shazam et qu'ensuite la police vient la prévenir que ses parents adoptifs ont mystérieusement disparu, elle rentre à Fawcett City mener l'enquête. Elle découvre alors d'autres disparitions mais aussi des tensions parmi ses frères et soeur. Son seul soutien : sa prof de biochimie, Dr. G., qui lui propose de l'assister dans ses recherches...
 

The New Champion of Shazam est la premier projet important de sa scénariste, Josie Campbell, qui avait écrit Future State : Green Lantern, après avoir fait partie de l'équipe d'auteurs de la série animée She-Ra. Pour la première fois, il s'agissait de faire de Mary Bromfield la détentrice unique des pouvoirs de Shazam. Une tâche délicate car DC ne sait plus quoi faire du personnage depuis des lustres...


Créé en 1940, le premier Captain Marvel (avant que Marvel Comics ne s'empare du nom pour son propre compte) a été un phénomène tel qu'il concurrençait Superman, une prouesse pour le petit éditeur qu'était Fawcett Comics et ses C.C. Beck et Bill Parker. Menacé d'un procès puis voyant ses ventes déclinés, Fawcett céda les droits de son emblématique héros (et de ses compagnons, Mary Marvel, Captain Marvel Jr., etc.) à DC.

Mais évoluant désormais dans le même univers que celui à qui il faisait de l'ombre dans les comic-shops, Shazam a eu du mal à trouver sa place dans le DCU. Cette position incofortable conduisit les deux champions à devenir fréquemment rivaux, avec comme point culminant leur affrontement dans Kingdom Come (de Mark Waid et Alex Ross). Puis lors des New 52, tout évolua radicalement sous l'impulsion de Geoff Johns.

Le scénariste vedette repensa Shazam et son alter ego Billy Batson dans une back-up story de sa Justice League. Il ajouta à Mary Bromfield et Freddy Freeman, la soeur et le frère adoptifs de Billy, Pedro Peña, Eugene Choi et Darla Dudley, qui se partageaient les pouvoirs de Shazam dans une famille très united colors.

Johns persévéra dans cette direction avec la période Rebirth dans une série régulière qui dura 15 numéros (dispos en vf chez Urban Comics). C'est ce qui servit de modèle aux deux films Shazam

En Mai prochain pourtant, il semble bien que cette configuration s'achève puisque Mark Waid et Dan Mora vont relancer un titre Shazam ! avec le seul Billy Batson à l'affiche et un ton beaucoup plus léger et fantaisiste, véritable retour aux sources, longtemps attendu par les fans.

Alors, dans ces conditions, que penser de The New Champion of Shazam ? A l'évidence, c'est déjà un produit périmé, une sorte d'ultime anomalie. En voulant mettre Mary Bomfield au centre du jeu, DC a peut-être voulu s'inspirer de ce que Marvel a fait en attribuant le nom de Captain Marvel à Carol Danvers après des années d'interdit (car le Captain Mar-Vell originel a trouvé la mort dans un graphic novel, par Jim Starlin, considéré comme intouchable).

Ma foi, pourquoi pas, serait-on tenté de dire. Sauf que Josie Campbell a écrit une histoire inutilement capillotractée pour justifier tout ça, à la fois trop riche pour tenir en quatre épisodes et trop futile pour un tel format.

L'intrigue part pourtant bien : Billy Batson s'est sacrifié pour devenir le gardien du Rocher d'Eternité, sanctuaire du Sorcier qui transmet les pouvoirs de Shazam (la sagesse de salomon, la force de Hercule, l'endurance d'Atlas, la foudre de Zeus, le courage d'Achille et la vitesse de Mercure). Ce faisant, il a retiré à Mary, Freddy, Pedro, Eugene et Darla leurs capacités surhumaines. Pour Mary, c'est un soulagement car elle part suivre des études à la faculté de Vassar et espère mener une vie enfin normale.

Bien entendu, ça ne dure pas : un lapin l'informe que Billy lui confère les pouvoirs de Shazam et ses parents adoptifs disparaissent mystérieusement. Retour à Fawcette City pour mener l'enquête, avec son lot de surprises... Et c'est là que le bât blesse car très vite on est finalement plus intéressé par le portrait que fait Josie Campbell de Mary que par ses à-côtés super-héroïques, qui surgissent souvent comme une sorte de passage obligé, de quota.

Quand Mary affronte un vilain minable comme Disaster Master, puis un crocodile ailé et géant, puis trois étranges garçons connectés, un nommé Babel, jusqu'à la révélation de la vraie grande méchante derrière tout ça, on s'ennuie poliment en voyant les ficelles grosses comme des cables qui sous-tendent tout ça.

En vérité, si vous ôtez tous les passages avec Mary/Shazam, ça suffit, et peut-être même aurait-ce été plus intéressant de voir comment Mary, dépourvue de pouvoirs, mais les invoquant en dernier ressort, aurait conduit ses investigations - car elle trouve le fin mot de tout l'affaire sans avoir besoin de ses talents surhumains ! Par ailleurs, sa véritable ennemie, qui se démasque dans le quatrième et dernier épisode, ne constitue pas un adversaire bien terrible et leur combat est vite expédié (et à peine gagné par Mary seule...). 

En revanche, quand Campbell s'attarde sur Mary, les raisons pour lesquelles elle est si heureuse de faire des études dans une autre ville, quand le récit saisit les tensions dans la fratrie recomposée parce que Mary est la seule à récupérer les pouvoirs de Shazam, c'est nettement plus abouti. Tout à coup, on a droit au portrait d'une jeune femme qui s'est longtemps contenue, qui a longtemps composé avec une famille envahissane, des responsabiltiés écrasantes, a jonglé avec une double vie de super-héroïne, a ambitionné de réussir dans la vie, tout en exprimant tout ça de manière maladroite.

Campbell dote Mary d'un tempérament moins lisse qu'on pourrait le supposer mais sans la dénaturer comme Johns l'avait fait avec Billy (charmant gamin investi de pouvoirs divins devenu un sale gosse sous la plume du scénariste) et qui va apprendre à se servir de cette colère rentrée à bon escient tout en exploitant ses propres ressources d'overachiever.

The New Champion of Shazam restera aussi comme la possibilité pour Evan Shaner d'exaucer son rêve : l'artiste est en effet un très grand fan de Shazam et il avait déjà eu l'occasion de le prouver en illustrant les deux épisodes de Convergence attachés au héros. Toutefois, il souhaitait donner sa chance lui aussi à Mary.

Dessinateur au rythme laborieux, Shaner a fait évoluer son style vers un réalisme descriptif de plus en plus précis. On en avait déjà eu un bon aperçu dans Strange Adventures (écrit par Tom King et co-dessiné par Mitch Gerads). Son trait est désormais plus fin, plus affirmé, mais la contrepartie est qu'il produit moins vite et qu'une mini-série mensuelle de quatre épisodes constitue sans doute sa limite pour rester ponctuel (encore qu'il a pris du retard dès le n°3 puis pour achever le n°4).

Concrétement, Shaner dessine mais s'encre aussi et effectue sa propre colorisation. Cette dernière étape doit lui prendre le plus de temps car son encrage se passe d'à-plats noirs, et toutes les zones mats sont traitées par des couleurs plus sombres (sauf en ce qui concerne les ombres ou les arrière-plans complètement obscurs).

Si on est donc patient, la qualité est au rendez-vous. Toutefois, moi, j'ai préféré avoir tous les épisodes en main pour lire cette mini-série d'une traite, et je ne suis pas loin de penser que DC aurait mieux fait de la publier sous la forme d'un graphic novel directement.

D'autant que la fin est ouverte et mène directement à un tie-in de l'event en cours, Lazarus Planet, We Were Once Gods, où Josie Campbell poursuit l'aventure, cette fois avec Caitlin Yarsky au dessin :


Pour faire cours, dans lé récit The Price of Eternity, Mary vole jusqu'à Washington au-dessus de laquelel flotte le Rocher d'Eternité. Elle yn pénétre avec l'aide de Malik White qui a hérité des pouvoirs de Black Adam. Mais une fois dedans, Billy n'est pas content car il a en effet été piégé par les monstres qu'il était censé garder. Il tente avec l'aide de Mary et Malik d'absorber toute la magie du Rocher en lui-même en redevenant Shazam - ce qui provoque, ailleurs, la colère du Sorcier...


Heureusement, le recueil de The New Champion of Shazam (qui doit sortir en Mai en vo) contiendra aussi cette addition (même si, sans être au courant de tout ce qui ce qui a déclenché les événements de Lazarus Planet, ça risque d'être assez compliqué à comprendre).

L'autre question que ça soulève, c'est : est-ce que la future série de Waid et Mora tiendra compte de la colère du Sorcier envers Billy ? On peut le penser dans la mesure où Waid supervise tout ce qui est lié à Lazarus Planet (qu'il a initié avec la mini Batman vs. Robin). Mais en revanche, quid de Mary et de la Shazam family ? A mon avis, Waid n'a pas l'intention de répartir à nouveau les pouvoirs et veut se consacrer à Billy dans une série plus fun et divertissante (dans laquelle il ne sera certainement pas davantage question de Malik White et/ou de Black Adam).

Bref, The New Champion of Shazam partait comme une tentative de placer Mary en première ligne et s'achève, via Lazarus Planet, par le grand retour de Billy Batson. Toutes ces tergiversations, toutes ces déviations (de Geoff Johns à Josie Campbell en passant par Tim Sheridan, qui a voulu lui aussi s'en mêler dans la série, depuis annulée, Titans Academy) pour ça... Heureusement que le retour de Shazam par Waid & Mora s'annonce autrement plus maîtrisé et marrant : il faudra bien ça pour que l'ex-Captain Marvel retrouve des couleurs.

Bonus : la preview (non finalisée) de Shazam ! #1 :










vendredi 20 mai 2022

BLACK HAMMER : REBORN #12, de Jeff Lemire et Caitlin Yarsky


Black Hammer : Reborn, c'est fini. Vraiment ? Jeff Lemire l'a déjà annoncé : il y aura un dernier acte à son épopée, intitulée logiquement Black Hammer : The End. Donc, ce douzième chapitre est plutôt la rampe de lancement à ce futur prolongement. Caitlin Yarsky, elle, en revanche, fait ses adieux à cet univers avec une prestation de haute volée.



Le Multivers s'effondre. Dans son observatoire, Dr. Andromeda ignore que faire contre ça. C'est alors que débarque le Parlement des Weird et Randall apporte avec lui une solution.


Au même moment, le variant maléfique de Joseph Weber désarme Lucy. Transformé par les Weird en Spacedigger, Skulldigger vole à son secours et la transporte dans le vaisseau de Randall.


D'abord furieuse de le retrouver, Lucy suit Randall jusqu'à la ferme où sont son mari et ses enfants. Elle doit choisir entre les rejoindre. Ou empêcher la fin des mondes.


Randall Weird rentre dans son vaisseau, seul. Le Dr. Andromeda effondré assiste avec Sherlock Frankenstein et Spacedigger au réveil de l'Anti-Dieu dans le Paravers...

Je m'en doutais un peu mais effectivement Jeff Lemire ne boucle pas son histoire avec ce dernier épisode de Black Hammer : Reborn. En lieu et place, il clot (semble du moins) le "dossier" Lucy Weber et (peut-être du même coup) celui de la dynastie des détenteurs du titre de Black Hammer. Encore qu'avec de diable de scénariste, il faut se garder de toute conclusion hâtive...

En tout cas, c'est toujours aussi étonnant et réjouissant. Voyez par vous-même : c'est non pas la fin du monde mais des mondes, la fin du multivers, ou du Paravers, la situation est désespérée, a priori tout est perdu pour nos héros. Et pourtant...

... Pourtant il flotte dans cet épisode une curieuse ambiance, une atmosphère de transition (comme un passage de relais mais aussi de changement à venir). On avait déjà ce sentiment à la fin de Black Hammer : Age of Doom, où on croyait en avoir fini, avoir dit adieu aux héros de la série. Et puis Black Hammer : Reborn nous a appris récemment ce qu'ils étaient devenus, transférés par la magie et le sacrifice de Mme Dragonfly, dans une dimension parallèle qui serait en fait celle du monde réel, où les histoires de Black Hammer seraient une fiction.

Pour bien saisir au fond la figure centrale et récurrente de tout l'univers de Jeff Lemire, il faut le considérer comme un ensemble de séries emboîtées à la façon de poupées russes. C'esr valable pour les spin-off (The Unbelievable Unteens, Skulldigger + Skeleton Boy, etc.) mais aussi pour le titre principal. Et c'est ce qui rend sans doute le projet si fécond : on ne sait absolument pas combien de séries consécutives il existe et donc quelle suite aura le récit.

Donc, c'est pour cela que, alors même que le Multivers/Paravers s'effondre, on y croit encore, on croit encore au salut, à la victoire, on a la conviction que les bons vont gagner, que les méchants vont perdre, que tout peut être sauvé. Peut-être pas pour redevenir ce qui était, mais pour aboutir à une fin qui soit valable.

Jeff Lemire ose jouer cette carte casse-gueule (de conclure une série pour préparer la suivante) parce qu'il en a le talent, il a une idée, mais aussi parce qu'il a prévenus que la suite et fin serait réellement l'apogée de son projet. Cela s'appelera Black Hammer : The End. C'est logique, mais ça promet surtout d'être complétement ouf, ne serait-ce qu'en obseervant la mutation inattendue du Skulldigger en Spacedigger, mais aussi en assistant au réveil de l'Anti-Dieu (je sais, je spoile la fin de cet épisode, mais c'était tout de même prévisible, teasé depuis quasiment le début de Reborn et même du tout premier volume de Black Hammer). Que va faire cette bande improbable constituée de ce Spacedigger, de Sherlock Frankenstein, de Dr. Andromeda, du Parlement des Weird et de Talky Walky contre une telle menace ? Si ça ne vous donne pas l'eau à la bouche, c'est tout simplement que vous n'avez jamais lu Black Hammer !

Caitlin Yarsky ne dessinera pas la suite et fin de Black Hammer (ce sera l'excellent Malachi Ward, qui avait assuré son intérim sur cette série), masi elle part sur une excellente prestation. Cette artiste aura été une révélation et même si je l'ai trouvée plus convaincante quand elle devait mettre en images des scènes calmes, d'exposition, centrées sur les personanges, leur expressivité, elle force sa nature avec panache.

En effet, dans cet épisode, elle a fort à faire entre l'effondrement des terres parallèles, le débarquement des Weird, la bataille brutale entre le maléfique Joseph Weber et Lucy. Ses pages sont spectaculaires à souhait et possèdent une énergie très convaincante.

Toutefois, c'est la partie où Randall Weird ramène Lucy à la ferme et où elle va choisir entre sauver l'univers et sa famille qui sied le mieux à Yarsky. De façon très simple, presque minimaliste, elle rend cette situation à la fois limpide et imprévisible. On croit que Lucy va sacrifier son bonheur personnelle pour le salut du multivers... Et puis non ! Ce choix devient acceptable grâce à la finesse du dessin qui parvient à accompagner Lucy contre la tradition super-héroïque. 

Yarsky montre, sans effets, une héroïne faire un choix égoïste mais aussi valide quand on mesure tout ce par quoi elle est passée, notamment dans les épisodes précédents de Reborn. Ce qui fait que la scène, subtilement écrite, fonctionne, c'est aussi pour la densité du dialogue entre Lucy et Randall. On a là une femme, qui a refait sa vie, a vu l'aventure la rattraper, mais surtout devoir décider en présence de l'homme dont elle a cru qu'il avait littéralement désintégrer son mari et ses enfants. L'aspect lunaire, hors sol (au propre) de Weird face à celui plus terrien, ancré, de Lucy, cadrés tous deux sans fantaisie, sans posture mélodramatique, fournit à ce moment une épaisseur exceptionnelle.

Jusqu'au bout, comme toujours, Jeff Lemire aura été d'un rare culot, mais son génie narratif le lui permet. Qui d'autre que lui suspendrait le dernier épisode de sa série sur un cliffhanger aussi désespéré ? Qui d'autre que lui tenterait encore le tout pour le tout en misant sur la relation de confiance entre le lecteur et lui ? C'est ce pari vertigineux mais absolument divin que formalise Black Hammer : Reborn. Vivement The End !

lundi 25 avril 2022

BLACK HAMMER : REBORN #11, de Jeff Lemire et Caitlin Yarsky


Black Hammer : Reborn, c'esst bientôt fini, et comme Jeff Lemire ne fait rien comme les autres, pour le pénultième épisode de cette série, il n'écrit pas la suite directe du dernier épisode paru, mais nous ramène au quatrième. Ce twist n'est pas innocent et appuie le thème qui court dans toute l'oeuvre du scénariste. Caitlin Yarsky, en toute complicité, s'aligne sur cette situation avec un dessin simple et sobre.

 


Le colonel Weird n'a pas désintégré Elliot, Rosie et Joe, le mari et les deux enfants de Lucy Weber. Ils resurgissent aux alentours de Rockwood, recréée Mme Dragonfly. Mais Joe manque à l'appel.


En ville, ils sont remarqués par Abraham Slam quand ils évoquent Spiral City. Il explique à Elliot et Rosie qu'ici se trouve le monde réel, dans lequel tout ce qui se passe à Spiral City n'est qu'une fiction.


Tammy les rejoint et promet que son ex-mari, Earl, shérif de Rockwood, va se mettre à la recherche de Joe. Abe conduit Elliot et Rosie à la ferme où ils élèvent Gail et Sherlock Frankenstein.


L'arrivée de ces deux étrangers intriguent les deux enfants, mais Abe les rassure. Jusqu'à ce qu'un craquement retentisse au loin. Abe y conduit Elliot et Rosie. Une surprise les y attend...

Le mois dernier, on quittait Black Hammer : Reborn en plein chaos multiversel... Et nous renouons avec l'histoire en revenant à Rockwood. Le contraste est total et renvoie à la fin de Black Hammer : Age of Doom, quand Mme Dragonfly recréait cette bourgade pour que ses amis puissent y refaire leur vie paisiblement, à l'instar du couple formé par Abraham Slam et Tammy, Gail et Sherlock Frankenstein (redevenus des enfants, ignorant tout de leurs vies héroïque ou maléfique, Barbalien et son amant).

Il faut donc être initié à l'oeuvre de Jeff Lemire pour comprendre où on se trouve. Black Hammer : Reborn ne s'adresse vraiment qu'aux connaisseurs de cet univers. Mais pour qui est familier avec ses héros et leurs aventures, la pirouette est savoureuse.

L'épisode démarre également par un renvoi au quatrième épisode de Reborn, quand nous avions assisté à l'assassinat par le colonel Weird du mari et des deux enfants de Lucy Weber devant les yeux de celle-ci. Pour un peu, on se croirait dans un "What if ...?". Et si les victimes de Weird n'étaient pas mortes ? 

Effectivement, elles ne le sont pas : Weird ne les a pas désintégrées mais envoyées dans une autre dimension, aux abords de Rockwood donc. Elliot atterrit aux abords d'un pré avec sa fille Rosie, mais Joe (son fils, son frère) n'est pas avec eux. Le père et la fille gagnent la bourgade voisine et entrent dans l'établissement tenu par Tammy. Ils font le point à voix haute sur leur situation et évoquent Spiral City, ce qui attire l'attention d'un client. Celui-ci les suit dans la rue : il s'agit d'Abraham Slam et il leur explique où ils sont vraiment.

Jeff Lemire joue à fond la carte du méta-texte en prétendant que Rockwood est le monde réel tandis que Spiral City est devenu le cadre de fictions. Elliot vacille en essayant d'assimiler tout ça et on peut facilement s'identifier à lui : imaginez si on vous racontez que l'endroit d'où vous venez n'existe que dans des comics... Et que vous venez de débarquer dans une dimension recréé par une sorcière !

La suite appuie sur ce running-gag peu commun où des personnages censés être morts et venant d'une ville fictive doivent faire profil bas, devant des enfants, et in fine devant le shérif de Rockwood. Abe se souvient de sa vie d'avant, à Spiral City, et détaille aux arrivants que cela soit rester un secret, comme si l'imaginaire devenait une source de chaos. C'est très habile comme métaphore : la normalité de vraie vie face au désordre du récit inventé, de la fantaisie. C'est aussi très troublant car Lemire suggère que ce qui est romanesque est destructeur, anarchique : prétendre que la fiction peut être réelle, c'est s'exposer à paraître fou aux yeux du monde, mais c'est aussi faire entrevoir au monde un autre possible, dangereux, car fantasmatique.

Tous ces motifs s'inscrivent parfaitement dans le discours de Lemire, un auteur qui s'amuse de la porosité entre réel et imaginaire (comme il l'a encore prouvé récemment avec The Unbelievables Unteens). Mais aussi de la fragilité de la cellule familiale. C'est brillamment illustré ici avec d'un côté les Weber surgissant dans un environnement invraisemblable et Abe qui veut préserver sa propre tranquillité mais aussi celle de Gail, Sherlock. Et on peut aussi ajouter à cela Lucy qu'on a quittée aux prises avec un Joseph Weber issu d'une autre dimension dans laquelle sa famille a péri et qui cherche à la recomposer avec des variants du multivers en pagaille. Vous avez le tournis ? C'est normal !

Pour dessiner cet épisode faussement calme, après la tempête des précédents numéros, Caitlin Yarsky est parfaite. Son style s'accorde à merveille à cette ambiance absurde à laquelle il ne faut surtout pas chercher en rajouter graphiquement. En effet, pour que cela fonctionne, il faut une mise en images la plus banale, détachée possible.

Parce que Yarsky n'est pas du genre à dessiner de manière spectaculaire (on peut même dire, sans méchanceté, que ce n'est pas à son avantage), il se dégage de chaque planche un mélange accrocheur d'anxiété, d'angoisse et d'humour. C'est anxiogène pour des raisons évidentes, c'est angoissant parce qu'on ignore comment les personnages vont se sortir de là (et par extension, comment, avec l'épisode qui leur reste pour boucler la série, Lemire et  sa dessinatrice vont pouvoir conclure toute cette intrigue), et c'est drôle parce que Yarsky valorise chaque moment décalé avec subtilité (ils sont foison comme les mentions répétées au surnom de super-vilain d'Elliot, The Lightning Rod, et commentées honteusement par Rosie ou Abe).

Par ailleurs, on saluera, comme toujours, l'excellent travail aux couleurs de Dave Stewart, qui applique des teintes volontairement ternes à tout l'épisode, pour bien insister sur la banalité du décor, de la vie d'Abe et Tammy. Et en même temps, ce faisant, met en avant la fausse simplicité du propos, le mensonge dans lequel aussi bien Elliot que Abe se complaisent au nom de leurs familles.

Black Hammer : Reborn n'a plus qu'un épisode avant de clore. C'est peu au regard de tout ce que Jeff Lemire a mis en branle, mais on peut faire confiance à ce diable de scénariste pour encore nous épater sans nous frustrer.

vendredi 1 avril 2022

BLACK HAMMER : REBORN #10, de Jeff Lemire et Caitlin Yarsky


Ce dixième épisode est une nouvelle preuve que Jeff Lemire a créé avec Black Hammer, ses suites, ses spin-off, un univers tellement riche qu'il convient de lire Reborn en étant déjà initié. C'est la seule limite posée par la lecture de ce chapitre. Caitlin Yarsky l'a bien compris qui dessine avec une sobriété salutaire cette histoire où tout est littéralement sans dessus-dessous.
 

Ne supportant pas l'idée que Lucy Weber puisse suivre la version maléfique de son père, Skulldigger tente de tuer ce Black Hammer venu d'un monde parallèle. Il le paie de sa vie, sous les regards horrifiés de Sherlock Frankenstein et du Dr. Andromeda. Lucy s'en va avec ce Joseph Weber.


Tandis que Andromeda tente de secourir Skulldigger, ce dernier lui fait jurer de mettre fin à la folie déclenchée le colonel Weird. Sherlock Frankenstein choisit de détruire le portail interdimensionnel pour empêcher de nouvelles incursions.


Lucy et Joseph arrivent chez la mère de la jeune femme qui ne reconnaît pas son mari. Elle raisonne sa fille sur les plans de cet homme, prêt à tout pour recomposer sa famille et qui se détourne dès qu'un événement le contrarie. Lucy engage le combat avec son faux père.


Au même moment dans l'Observatoire du Dr. Andromeda, celui-ci constate les dégats provoqués par l'action de Sherlock Frankenstein qui a voulu détruire le portail interdimensionnel. Le Para-Vers s'effondre sur lui-même et les deux Spiral City vont entrer en collision l'une contre l'autre...

Avec Black Hammer : Reborn, Jeff Lemire a à l'évidence renoncé à s'adresser à de nouveaux lecteurs qui ne connaîtraient pas son univers. D'une certaine manière, après toutes ces années, toutes ces suites, ses spin-off, le Black Hammer-verse est devenu trop riche, trop dense pour être encore abordable aux néophytes. C'est à la fois l'apogée d'un système narratif que d'avoir engendré une mythologie, une continuité pareilles, et sans doute une sorte de début de la fin car, à partir de cette limite, le ticket n'est plus valable que pour les adeptes.

Mais contrairement à Marvel ou DC, où le lecteur peut s'engager pratiquement à n'imprte quel moment, selon le principe de Stan Lee qui voulait que chaque comic-book était toujours le premier de quelqu'un, où les éditeurs proposent même régulièrement des jumping points (des épisodes ou des arcs narratitfs accessibles à tous), l'univers de Black Hammer est à la fois plus ramassé sur lui-même et plus libre.

Ainsi, ce que montre Black Hammer : Reborn, c'est que, désormais, il existe dans l'oeuvre de Jeff Lemire deux entrées : celle de la série-mère et ses suites, où il faut être initié pour tout comprendre, et celle des spin-off, où tout reste encore abordable. On peut ne lire que Skulldigger + Skeleton Boy, The Unbelievable Unteeens, sans être égaré. En revanche, Black Hammer, Age of Doom, Reborn, exigent que vous soyez instruits sur ce qui s'est passé depuis le début.

Ce qui est intéressant, à ce titre, dans ce dixième épisode de Black Hammer : Reborn, c'est l'intention qu'on croit deviner chez Lemire, comme la volonté de provoquer l'effondrement de sa création pour, peut-être, demain, le relancer, le rendre à nouveau acessible à des lecteurs néophytes. Cela s'illustre par une scène, impressionnante, où on voit la version du Multivers de Lemire, le Para-Vers, littéralement collapser et annoncer la fin du monde, et même la fin des mondes.

Dans Reborn, Lemire a en effet exploré cette notion bien dans l'air du temps, tant chez Marvel que chez DC, du Multivers, des Terres parallèles. Mais le guide a emprunté, fidèle à sa nature, des chemins détournés pour nous instruire à ce sujet : comment aurait-il pu en être autrement avec le colonel Weird, cet Adam Strange complètement barré pour avoir trop longtemps séjourné dans la Para-Zone, cet ersatz de la Zone Négative (Marvel) ou de la Zone Fantôme (DC) ? C'est comme si le scénariste canadien se sentait à l'étroit et confrontait ses propres créations à des versions alternatives encore plus déjantées et inquiétantes - synthétisées par cet Evil Joseph Weber qui veut, à tout prix, recomposer sa famille disparue mais ne supporte pas qu'on lui tourne le dos.

On a ainsi vu une autre Spiral City apparaître pour mieux entrer en collision avec celle que les fans connaissaient, Et cette fois le méchant Sherlock Frankenstein provoquer concrétement l'effondrement du Multivers lemirien : un geste cathartique pour l'auteur qui, on le sait bien maintenant, n'aime rien tant que faire croire à la fin de tout pour relancer la machine, lui donner une nouvelle impulsion (n'est-ce pas ainsi que s'achevait Black Hammer : Age of Doom ?).

Dès lors, le refus, après quelque hésitation, de Lucy de suivre son père maléfique n'intervient-il pas trop tard ? La série semble être entrée dans un compte à rebours macabre, catastrophiste. On ne voit pas qui et comment cette "Renaissance" pourrait aboutir à autre chose qu'à une destruction massive, avec l'évasion in fine de Lucy et Andromeda vers une autre dimension (entrevue dans les ultimes pages de l'épisode). Le parallèle est sibyllin : en même temps que l'univers s'effondre, la fin de l'utopie d'une famille (les Weber) se dessine. On passe ainsi, avec brio, de l'intime à l'universel, d'un personnage à tout un (tas de) monde(s).

Caitlin Yarsky a le bon goût de dessiner ça avec sobriété, car sinon l'entreprise serait très confuse, même pour le lecteur fidèle. Sa narration est aussi épurée que le récit de Lemire est azimuté. Elle se concentre sur les personnages comme s'ils étaient une ancre pour le lecteur, ceux qu'il faut suivre, ne jamais perdre de vue, pour bien comprendre que leurs tourments préfigurent ceux de leur environnement.

La lisibilité de cette forme de dessin peut sembler presque terne tant elle refuse de céder au grand spectacle que l'histoire convoque. Mais c'est une ligne essentielle et salutaire, surtout humble et intelligente. Lemire travaille avec deux sortes d'artistes : ceux qui transcendent ses scripts par des audaces formelles (comme Andrea Sorrentino) et ceux qui se rangent du côté du "less is more" (comme Tonci Zonjic). Yarsky appartient à la deuxième catégorie et donne à lire une saga qui sous ses airs apocalyptiques est d'abord un recueil d'épisodes s'appuyant sur la caractérisation, sur l'émotion. De ce point de vue, c'est une sorte d'anti-event tel que les conçoivent les "Big Two", où des dizaines de héros se débattent comme des poulets sans têtes dans un flot d'actions absurdes. 

Black Hammer : Reborn n'est donc pas un comic-book facile, mais si vous embarquez avec l'envie de vous changer les idées, de découvrir vraiment quelque chose d'original, cette mini-série qui ressemble à un chant du cygne est paradoxalement une superbe invitation à lire (presque) tout ce qui a précédé. 

samedi 26 février 2022

BLACK HAMMER : REBORN #9, de Jeff Lemire et Caitlin Yarsky


Black Hammer : Reborn entre dans son dernier quart et Jeff Lemire retrouve sa dessinatrice Caitlin Yarsky avec qui il avait débutée cette série. Mais le retour de l'artiste ne change pas grand-chose car  la qualité est intacte et la folie de l'histoire aussi. Encore une fois on a droit à un épisode plein de rebondissements, qui aboutit sur un cliffhanger ahurissant. La régalade n'est pas terminée.
 

Lucy Weber et Skulldigger se sont échappés de leurs cellules dans la prison de Spyral City 2 grâce au colonel Weird - qui s'est aussitôt volatilisé. Ensemble, ils retrouvent le Dr. Andromeda et le libèrent. Ils prennent la fuite, sous le feu nourri des geôliers, à bord du dirigeable de Skulldigger.


Le trio revient à l'observatoire d'Andromeda. Skulldigger veut détruire le portail interdimensionnel pour empêcher l'arrivée de l'Anti-Dieu mais le Sherlock Frankenstein de Spyral City 2 l'en dissuade car il lui signale que le vrai Andromeda est enchaîné dans la pièce.


Qui a usurpé l'identité d'Andromeda ? Le Barbalien de Spyral 2 ! Skulldigger et Sherlock Frankenstein le neutralisent rapidement. Andromeda est délivré et explique que le véritable méchant de l'histoire n'est pas Sherlock Frankenstein.


Joseph Weber, le père de Lucy, traverse le portail interdimensionnel dans l'observatoire. Dans son monde, après avoir repoussé l'Anti-Dieu, il a survécu mais perdu femme et enfant. Il souhaite à présent que Lucy le reconnaisse comme son père et devienne sa complice pour dominer cette dimension !

Lire Jeff Lemire, c'est, je l'ai souvent écrit, savourer le talent extraordinaire d'un conteur. Avec lui, tout semble permis tant que c'est divertissant. Mais ça ne s'arrête pas là car l'auteur canadien, on le sait, dans ses creator-owned en particulier, ajoute un commentaire à ses intrigues, comme s'il livrait au lecteur les clés méta-textuelles de son oeuvre. On est donc à la fois dans la salle et dans les coulisses.

Pourtant, et c'est là que la magie opère, rien n'est prévisible. A trois épisodes de son terme, il est impossible de savoir comment finira Black Hammer : Reborn. Le titre même de la série porte son projet : c'est la renaissance de Black Hammer et c'est à la fois familier et inédit, le scénariste manipule des éléments narratifs qu'on reconnaît et d'autres qui nous retournent complètement.

Ce neuvième épisode joue beaucoup sur ce ressort : il y a à plusieurs reprises des visages et des situations qu'on croit maîtriser, identifier. Et puis, en fait, non, rien n'est aussi simple. Sans qu'on l'ait vu venir, untel n'est pas celui qu'on croit, un autre réserve une surprise énorme, et encore un autre attend son heure car son retour est annoncé.

De manière éloquente, l'épisode démarre par une évasion, on suit Skulldigger et Lucy Weber qui s'échappe de la prison de Spyral City 2, et le lecteur comme les personnages espèrent sortir d'un cauchemar (cauchemar de la détention, de la fin du monde imminente). L'espoir est d'autant plus grand que les fugitifs retrouvent le Dr. Andromeda, dont Skulldigger a garanti qu'il était le seul capable d'empêcher le cataclysme. Le trio Lucy-Skulldigger-Andromeda s'envole dans le dirigeable du deuxième. Ouf ?

Bien entendu, ce n'est pas si simple. Si ça l'était, alors Skulldigger détruirait le portail interdimensionnel et empêcherait l'Anti-Dieu de revenir dans notre dimension. Mais voilà Sherlock Frankenstein qui surgit (celui de Spyral City 2) et l'en dissaude fermement. Pour convaincre le justicier, il lui montre un autre Dr. Andromeda enchaîné dans l'observatoire. C'est donc qu'il y a un usurpateur dans le groupe.

Jeff Lemire ose tout et c'est même à ça qu'on le reconnaît, si j'ose dire. Mais comme il a du talent, son audace passe crême. Le scénariste rend même le prévisible imprévisible et nous faisons connaissance d'un Evil Barbalien, rapidement neutralisé. Ce n'est pas encore lui le vrai méchant de l'histoire. D'ailleurs, quand on parle du loup...

L'oeuvre de Jeff Lemire est traversée par la figure du père et c'est donc logique que Joseph Weber, le premier Black Hammer, resurgisse. Sauf qu'il s'agit du Joe Weber d'une Terre parallèle, qui a survécu à la bataille contre l'Anti-Dieu mais a perdu sa femme et sa fille. Il projette donc de conquérir notre réalité grâce au retour de l'Anti-Dieu et de renouer avec le bonheur familial avec notre Lucy Weber. Pour cette dernière, renouer avec ce père qui n'est pas le sien pose un dilemme terrible car elle a perdu son mari et ses enfants. Mais cela mérite-t-il de sacrifier son monde ?

On peut dire, sans que cela lui soit reprochée, que la série retombe un peu sur ses pieds après les précédents épisodes complètement barrés et vertigineux. La conclusion est proche, il faut donc lever le pied sur le délire. Mais affirmer que la série s'assagit, c'est franchir un pas que je ne ferai pas, car, je le répéte, il est impossible de savoir comment cela va finir. Et même ce que va réserver le prochain épisode le mois prochain. La preuve que même quand Lemire freine un peu, il tient le lecteur en haleine, contrôle ce qu'il lui communique et le rend incapable de deviner ce qu'il a concocté.

Malachi Ward et Matthew Sheean partis, après un fill-in de grande classe, Black Hammer : Reborn retrouve sa dessinatrice initiale, Caitlin Yarsky. Elle revient pile au bon moment, quand l'action renoue avec ses basiques. Et surtout la série conserve une qualité esthétique tout à fait exceptionnelle.

Yarsky est très doué pour l'expressivité des personnages et comme le script ménage son lot de péripéties et d'émotions fortes aux héros, le résultat est formidable. Lorsqu'un personnage s'avère ne pas être celui qu'on croit, la surprise est totale car insoupçonnable. 

Contrairement à Ward et Sheean, Yarsky est sans doute plus faible sur les décors. Son trait précis et appliqué rend les environnements un peu froids, désincarnés. En même temps, les personnages évoluent dans des cadres impersonnels, comme la prison au début ou l'intérieur de l'observatoire d'Andromeda ensuite. Il n'y a pas dans ces intérieurs des éléments qui reflétent la personnalité des héros, ce sont des lieux de fonction, et seule les couleurs de Dave Stewart les "ambiancent". Il faut donc accepter cette contrainte pour comprendre la relative déception relative à cet aspect graphique.

Néanmoins, la force de Black Hammer : Reborn, c'est de nous entraîner dans une cascade émotionnelle, une spirale de rebondissements. Les fondamentaux sont intacts et le plaisir aussi. Impossible de ne pas vibrer, jubiler en tournant les pages. Quel pied !

samedi 16 octobre 2021

BLACK HAMMER : REBORN #4, de Jeff Lemire et Caitlin Yarsky


Quelle semaine exquise ! Deux séries de Jeff Lemire au programme, donc deux lectures réjouissantes assurées. Black Hammer : Reborn, pourtant, comme The Unbelievable Unteens, ne prête pas à la rigolade, mais ce sont les productions d'un auteur au sommet de son art. Et ce quatrième épisode opère une vraie bascule dans la vie de Lucy Weber. Caitlin Yarsky s'apprête à faire une pause et livre un numéro copieux.


Une heure avant la fin de tout. Le colonel Weird force la main de Lucy Weber pour qu'elle l'aide à sauver l'univers en la faisant passer à travers une trappe dimensionnelle avec son Marteau Noir sous les yeux de son mari et de leurs enfants.


Confrontée à des images de son passé, Lucy se remémore le moment où elle a raccroché, après avoir affronté le Dr. Andromeda qui avait découvert que leurs pouvoirs à tous les deux proviennent de la Para-Zone. Neuf ans avant la fin de tout, Lucy donne naissance à son fils, Joseph.


Joseph hérite d'une partie des pouvoirs de sa mère mais le lui cache. Vingt ans avant la fin de tout, Lucy et son amie Amanda Ryan appréhendent le Dr. Andromeda sur le point d'ouvrir un portail permettant à l'Anti-Dieu de revenir dans notre dimension. Lucy tue Andromeda pour 'en empêcher.


Quelques secondes avant la fin de tout. Le colonel Weird n'a plus le choix : pour que Lucy reprenne son rôle de Black Hammer, il pointe son pistolet sur sa famille et commet l'irréparable...

Wow ! Quel putain d'épisode ! Quand Jeff Lemire y va, il y va à fond et vous retourne la tête comme nul autre. Jusqu'à présent, Black Hammer : Reborn établissait ce qu'était devenue Lucy Weber en entretenant le mystère sur la raison pour laquelle elle avait cessé son activité de super-héroïne. Puis, le mois dernier, le colonel Weird resurgissait en annonçant la fin imminente du monde et réclamait l'aide de Lucy.

Dans ce numéro, Jeff Lemire lève le voile sur le mystère de la retraite de Lucy et précipite son engagement dans la bataille pour la survie de l'univers. La narration s'emballe sous l'influence du colonel Weird, ce personnage si bizarre dont on se demande s'il a toute sa tête et dont, donc, on peut douter des actes. Weird, c'est une version déglinguée de Adam Strange, et c'est assez troublant de lire cet épisode la même semaine où Tom King, Evan Shaner et Mitch Gerads ont conclu leur série Strange Adventures.

Weird n'est pas strictement l'homme de deux mondes comme Strange, mais il est ici et ailleurs puisqu'il a longtemps séjourné dans une dimension parallèle et folle, la Para-Zone. Cette expérience a altéré sa santé physique et mentale dans la mesure où le temps ne s'y écoulant pas de la même manière, il a vieilli plus vite et, parce que les lois de la physique sont complètement déréglées, il y a laissé une bonne partie de ses neurones. En même temps, la Para-Zone a fait l'effet sur Weird d'une transcendance car il a pu y voir le passé, le présent et le futur, mais comme Cassandre, personne ne croit vraiment à ses prophéties, prononcées de manière décousue.

Aussi, quand il réapparaît chez Lucy Weber, bredouillant comme à son habitude, tout le monde, personnages comme lecteurs, n'est pas disposé à prendre pour argent comptant ce qu'il raconte. Alors il force la main à Lucy et lui impose une introspection sauvage. Par ce procédé, Lemire nous apprend plusieurs choses cruciales : le Dr. Andromeda a acquis la conviction (légitime ?) que ses pouvoirs comme celle du Black Hammer ont la même source (la Para-Zone) ; qu'il va vouloir, pour rétablir, une sorte d'équilibre cosmique rompu par les partenaires de Joe Weber (Black Hammer I) en faisant revenir l'Anti-Dieu ; que ce faisant il a obligé Lucy à le tuer - et provoquer ainsi sa retraite car elle est accablée par son geste. Enfin, Weird doit convaincre Lucy de reprendre son rôle de super-héroïne et, pour cela, est résolu à employer les grands moyens.

La fin de l'épisode laisse les fans bouche bée, sidérés par la brutalité de Weird, la radicalité de Lemire. Mais ce coup de fouet est salutaire pour la série qui menaçait de ronronner. Pour Lemire, l'héroïsme dépend d'un sacrifice, parfois volontaire, parfois involontaire et donc subi. Cette notion parcourt toute son oeuvre dans l'univers de Black Hammer (Skulldigger + Skeleton Boy, Dr. Andromeda, The Unbelievable Unteens...), tous ses héros ont perdu quelque chose dans leur apprentissage. C'est une ficelle fréquemment utilisée dans les comics en général car ainsi les scénaristes sollicitent l'empathie des lecteurs pour les personnages, nous compatissons pour ces individus qui souffrent avant de se dédier aux autres, c'est un ressort éminemment mélodramatique.

Mais aujourd'hui, cette dimension se heurte à la sensibilité de nombreux auteurs pour qui la ficelle est usée ou qui veulent innover. Mais en oubliant alors que c'est une composante essentielle à cet univers. Il faut l'embrasser au lieu de chercher à l'éviter sans quoi les histoires perdent leur coeur. Les comics racontent quelque chose qui, par définition, est bigger than life, avec des héros dotés de pouvoirs immenses, aux responsabilités écrasantes. Epouser la dimension mélodramatique des comics, c'est dans l'ADN du genre, c'est une de ses conventions. Et Lemire l'emploie tout en la commentant : Lucy Weber a tout donné pour retrouver son père et a accepté son héritage héroïque jusqu'à commettre l'irréparable en tuant un adversaire. Aujourd'hui, elle refuse de reprendre du service et Weird, constatant que la mettre en face ses responsabilités ne suffit pas, décide de lui ôter ce qu'elle a de plus cher, de plus précieux (ses enfants, son mari). Ainsi, elle n'a plus le choix : elle doit accepter son destin car elle a tout perdu, et celui qui a tout perdu n'a peur de rien.

Caitlin Yarsky va faire un break dont j'ignore la durée. Le mois prochain, la série acceuillera le duo Malachi Ward et Matt Sheehan, dont les styles sont à la fois distincts de celui de Yarsky sans détoner avec l'esthétique de la série.

Mais avant de découvrir ça, on peut apprécier l'effort de Yarsky qui ne part pas sur une mauvaise note. Elle livre un épisode au découpage inventif et rythmé, qui rend clair les allers-retours dans le temps, et surtout rend palpable la tension du compte à rebours sur lequel est bâti le récit. En effet, au début, nous sommes une heure avant la fin de tout, mais ça ne signifie pas que cette échéance s'accomplira une fois l'épisode terminé : en vérité, du retour effectif de Black Hammer II (Lucy Weber) dépend la fin ou la survie de tout. Donc tout se déroule à rebours, jusqu'à quelques secondes avant le couperet. Jusqu'à la fin, le lecteur est incapable de deviner ce que Lucy va faire, si Weird la convaincra. C'est hyper efficace.

Caitlin Yarsky rend cela possible parce qu'elle ne cède jamais au spectaculaire facile : comme Lemire, l'artiste sait que l'histoire passe par les personnages, elle appuie donc sur les émotions qui les traversent plutôt que sur les mouvements qu'ils accomplissent. Ainsi le caractère inéluctable et dramatique de ce que fait Lucy devient encore plus terrible et le geste final de Weird est à la fois cruel et implacable. Dave Stewart, de la même façon, applique des couleurs volontiers ternes, pour ne jamais que le lecteur anticipe un coup de théâtre avec une palette plus vive.

C'est vraiment époustouflant et jubilatoire. La suite va être décapante à coup sûr.

vendredi 3 septembre 2021

BLACK HAMMER REBORN #3, de Jeff Lemire et Caitlin Yarsky


Ce troisième épisode de Black Hammer Reborn est une nouvelle preuve du talent de conteur de Jeff Lemire. Non seulement il a ravivé la branche principale de son univers de poche (enfin... ça commence à faire une grande poche) mais il l'anime avec une énergie nouvelle, malicieuse et dramatique à la fois. Avec la dessinatrice Caitlin Yarsky, il a trouvé une partenaire à la hauteur de ce défi, qui sait donner à cette histoire beaucoup d'expressivité.


Il y a vingt ans. Après avoir échoué à arrêter Skulldigger sur le point de tuer un vilain, Black Hammer (Lucy Weber) et Amanda Ryan s'interrogent sur la complicité du Dr. Andromeda avec le vigilant. Puis Black Hammer rattrape Lightning Rod mais le laisse libre après qu'il lui ait promis d'arrêter ses vols.


Aujourd'hui, Lucy et son mari Elliot consultent une thérapeute suite à l'infidélité de Elliot. Lucy n'est pas disposée à lui pardonner et abrège la séance. Son mari la rattrape sur le parking en l'implorant mais leur échange est interrompu par une explosion provenant du centre-ville de Spiral City.
 

Il y a vingt ans. Black Hammer rejoint le toit de l'asile de Spiral City où l'attend Wing, un ex-super-héros qui est devenu le gardien de l'établissement. Il n'est pas au courant de l'association entre le Dr. Andromeda et Skulldigger mais révèle à Lucy que le premier avait disparu après la mort de son fils.


Aujourd'hui. Le soir venu, Lucy Weber rentre chez elle où Elliot l'attend avec leurs enfants. Elle accepte qu'il reste pour la nuit. A la télé, on prédit la fin du monde et c'est alors que le Colonel Weird apparaît dans le salon des Weber pour confirmer cela...

Autant prévenir tout de suite : si vous n'êtes pas familier du Black Hammer-verse, alors la lecture de cet épisode sera une expérience terriblement frustrante car il multiplie les références aux séries de l'univers créé par Jeff Lemire. Donc, soit vous vous mettez à jour, soit passez votre chemin. C'est la seule limite de cette nouvelle série qui s'adresse donc à un public d'initiés.

Mais pouvait-il en être autrement ? Actuellement, le Black Hammer-verse se divise en deux catégories : il y a les mini-séries dérivées, comme Skulldigger + Skeleton Boy ou The Unbelievable Unteens ou Doctor Star and the Kingdom of Last Tomorrows qui peuvent se lire sans connaissance préalable, et puis il y a les différents volumes de Black Hammer, qui forme une suite dont il faut mieux avoir tout lu au risque de ne rien saisir.

Quand le titre annonce Black Hammer Reborn, l'avertissement est donc clair : il s'est passé des choses avant (beaucoup de choses et complètement folles), vous ne pouvez pas commencer par cette série. Déjà parce que, tout simplement, vous ne saurez pas qui est vraiment Lucy Weber, son héroïne, fille d'un héros, Joseph Weber, premier à avoir endossé l'identité de Black Hammer (mélange entre les Néo-Dieux de Jack Kirby et Thor de chez Marvel), sauveur de l'univers.

Lemire prend le parti donc d'écrire une histoire pour lecteurs avertis et tout cet épisode repose sur cette culture du Black Hammer-verse, en étant construit sur des scènes qui se répondent, en miroir. Il y a ce qui s'est déroulé il y a vingt ans, en 1996, et ce qui se passe aujourd'hui, en 2016 : autrefois, Lucy a succédé à son père en tant que Black Hammer, ramenant dans notre monde des héros qui l'avaient sauvé de l'Anti-Dieu au terme d'un périple mouvementé ; et aujourd'hui, Lucy a raccroché à cause d'un drame (encore inexpliqué), s'est marié, a deux enfants, mais une nouvelle menace apparaît.

Il y a vingt ans, Lucy a accepté de laisser libre un malfrat masqué sans envergure. Aujourd'hui, on découvre que ce malfrat repenti est son mari, mais qu'il vient de la tromper avec une autre femme et donc leur couple est au bord de l'implosion. A cette crise conjugale vient se greffet un subplot plus super-héroïque où il est question de l'association entre Skulldigger (de la mini-série Skulldigger + Skeleton Boy), une sorte de Punisher revisité, et du Dr. Andromeda (le héros rebaptisé de la mini-série Dr. Star and the Kingdom of Lost Tomorrows), l'équivalent du Starman originel (Ted Knight). Et sur ces entrefaîtes resurgit le Colonel Weird (une espèce de Adam Strange bien détraqué), qui faisait partie des protagonistes des deux premiers volumes de la série Black Hammer.

Entre passé et présent (et même un zeste de futur), âges héroïque et post-héroïque, petite crise existentielle et menace cosmique, Black Hammer Reborn est un régal pour qui en possède les clés. Car Jeff Lemire sait à point nommé ménager quelques savoureuses surprises (le fait que Elliot ait été un ancien vilain raté, le retour du Colonel Weird) et citer ses autres séries pour rappeler qu'elles font partie d'un ensemble (le Dr. Andromeda et la mention de la mort de son fils, Skulldigger après son duo avec Skeleton Boy). Tout cela dessine, magistralement, des affaires de famille puisqu'il n'est au fond question que de ça (Lucy Weber et l'héritage de son père, Andromeda, Skulldigger), de legs (la récurrence des fins du monde, qui est une adresse aux Crisis de DC).

Pour mettre cela en images, Caitlin Yarsky s'appuie sur ses points forts qui sont l'expressivité des personnages et la simplicité de son découpage. Le récit ne ménage pas les protagonistes, qui passent par toute une palette d'émotions fortes, et il faut donc que le lecteur puisse ressentir leurs sentiments, où la confusion domine. C'est gagné car le trait de Yarsky est fluide et réaliste sans déborder de détails qui surchargeraient la lecture. Si, dans les scènes super-héroïques, cela manque un peu de dynamisme, en revanche, le reste du temps, elle se montre très à l'aise quand il s'agit de représenter la vie morne de Lucy Weber, écrasée par ses secrets, la culpabilité, et tiraillée entre le désir d'en rester là et celui de reprendre du service.

Ensuite, donc, le découpage est très simple. Caitlin Yarsky sait qu'elle dispose d'un script parfaitement huilé auquel il est inutile de donner des illustrations tape-à-l'oeil. Cette modestie est payante car les éléments qu'elle doit dessiner sont assez loufoques ou dramatiques pour se suffire à eux-mêmes. De plus elle peut compter sur le lecteur pour identifier Spiral City, Lucy Weber, Skulldigger, Andromeda, le Col. Weird, des figures bien établies qu'elle n'a pas besoin de redéfinir graphiquement. Son attention peut se concentrer sur les nouveaux personnages que sont Elliot, les enfants Weber, ou Wing, le gardien de l'asile. En tout et pour tout, elle n'a recours qu'une seule fois à une double page, par ailleurs parfaitement exécutée et bien placée : tout l'aspect spectaculaire est souvent hors-champ, comme si Lemire s'amusait avec le lecteur et lui indiquait que ce ne sont là que des conventions, du folklore, que lorsque le moment sera venu, il aura droit à de l'action sans détour.

Cette dimension ludique est au centre de Black Hammer Reborn, série truffée de clins d'oeil, mais non dénuée de tension, et dont le brio est subtilement partagé en sollicitant aussi bien la culture comics des lecteurs qu'en démontrant le savoir-faire de son scénariste et le talent de sa dessinatrice.