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vendredi 22 décembre 2023

WONDER WOMAN #4, de Tom King et Daniel Sampere


Ce quatrième épisode de Wonder Woman ne permet toujours pas de savoir vraiment quoi penser de cette série relancée par Tom King. Le rythme est plutôt lent et l'intrigue se déroule en conséquence, intéressante sans être palpitante. Les dessins de Daniel Sampere sont magnifiques encore une fois mais participe de cette impression que tout ça est bien beau mais n'avance pas beaucoup.


Tandis que Wonder Woman répond positivement à l'invitation d'un couple de passer la journée avec leur fils malade, le Souverain continue à pousser pions pour l'accabler vis-à-vis de l'opinion. Une guerre ouverte contre les amazones se prépare...


Depuis quatre mois, je cherche ce qui m'embarrasse dans cette relance de Wonder Woman tout en reconnaissant qu'elle a des qualités indéniables, qui la distinguent des précédentes reprises récentes. On est face à une proposition vraiment plus accrocheuse mais pas vraiment palpitante.


Alors, c'est quoi, le problème ? Avant de l'aborder, il me faut, en toute honnêteté, dire pourquoi la série me paraît valoir la peine. Et pour cela, commencer en disant que, finalement, Wonder Woman n'a jamais été un personnage qui m'a vraiment passionné.


Si je devais faire une comparaison, qui ne vaut en soi pas grand-chose, je dirais que Wonder Woman, pour moi, c'est un peu comme Black Panther chez Marvel : il s'agit d'une figure héroïque à laquelle j'ai le plus grand mal à m'attacher. Et ça vaut aussi pour ses adaptations sur petit comme grand écran : j'avais apprécié le premier film de Patty Jenkins avec Gal Gadot en son temps tout en n'en percevant les limites (une production mise en avant davantage parce qu'elle avait une super-héroïne comme vedette que pour l'originalité et la qualité de son histoire et de sa réalisation).

Il est désormais loin le temps où on pouvait s'émouvoir devant Lynda Carter qui tournait sur elle-même pour prendre l'apparence de l'amazone, mais franchement, nostalgie mise de côté, ça ne valait pas grand-chose. Et bien que Chadwick Boseman ait marqué les esprits dans Black Panther, l'émotion ayant suivi son décès a fini par supplanter sa performance dans la peau de T'challa.

Les quelques fois où j'ai tenté de suivre une série de comics dédiée à Diana Prince, je n'ai pas accroché car il me semblait que les auteurs la mettaient en scène sans savoir quel aspect privilégier : l'amazone, l'ambassadrice de Themyscera, la guerrière, la super-héroïne membre de la Justice League... La seule fois où j'ai senti qu'un scénariste arrivait avec quelque chose de singulier, qui ne s'embarrasse pas de clichés, c'était pour le run de Brian Azzarello et Cliff Chaing lors des New 52 (il faudra que je pense à en écrire une critique un de ces jours puisque si je ne l'avais pas fait à l'époque, c'est parce que j'avais lu ces épisodes bien après leur publication).

De ce point de vue, ce que tente Tom King est malin : le scénariste reste fidèle à lui-même en s'attachant à bien définir la situation de son personnage principal pour développer une intrigue qui appuie là où ça fait mal, là où ça pique. Il est passé maître dans ce genre d'exercice où le lecteur considère le héros d'un oeil neuf, particulièrement quand il s'agit d'un second, voire d'un troisième couteau.

Ici, cette histoire de meurtre violent commis par une amazone que veut retrouver Wonder Woman pour comprendre son geste alors que celui-ci a provoqué une réaction en chaîne radicale de la part des Etats-Unis, bannissant les amazones de son territoire sans ménagement, aboutit à quelque chose de très accrocheur. Une héroïne aussi iconique que Wonder Woman devient la femme à abattre et le lecteur ne sait même plus quoi penser : sa quête est-elle justifiée ? Insensée ? Quel impact cette crise aura-t-elle pour les amis de WW ? Pour la Justice League ?

Le souci, j'y viens, c'est que la série avance à pas comptés, très lentement, et de manière très bavarde. C'est particulièrement pesant dans la façon dont King s'ingénie à récapituler à chaque épisode ce qui a précédé via des journalistes télé qui font part des développements de l'affaire. Déjà, la présentation narrative et visuelle est redondante mais surtout on se demande bien pourquoi l'editor de la série n'impose pas à son scénariste un résumé classique au lieu d'une scène en bonne et due forme.

Ensuite, et c'est spécialement frappant avec cet épisode, on n'a pas ce sentiment d'urgence qu'impose une pareille crise, surtout du côté de Wonder Woman - et c'est tout de même un comble. Un réalisme comme veut à l'évidence l'imposer King ici exigerait qu'elle se presse pour régler ce dossier, compromettant pour elle et tout son peuple. Au contraire, elle progresse très peu - anormalement peu. Au point de s'accorder quasiment une pause humanitaire ici puisqu'elle passe une journée entière avec un jeune cancéreux tandis que les autorités conspirent de plus belle pour l'accabler et préparer une guerre contre les amazones.

Et, mon Dieu, que c'est niaiseux ! Déjà le cliché du cancéreux a de quoi rappeler les saillies les plus cyniques de Pierre Desproges, mais tout ça pour accoucher de dialogues aussi épouvantablement lacrymaux que "j'ai choisi l'amour" (plutôt que la haine, la colère, la guerre).... Pitié ! 

Mais cette guimauve a le mérite de vraiment pointer ce qui, en vérité, ne fonctionne pas, mais alors pas du tout. King, ces dernières années, après avoir été viré comme un malpropre par cet abruti de Bob Harras de Batman, avait tourné le dos aux séries mensuelles régulières pour se consacrer exclusivement au DC Black Label pour lequel il a écrit de merveilleuses mini en huit ou douze épisodes (Mister Miracle, Supergirl : Woman of Tomorrow, Strange Adventures, Rorschach, The Human Target, Danger Street).

Et si ce format lui réussissait si bien, c'est parce que lui, l'auteur, comme nous, les lecteurs, savions que ça aurait un début et une fin. King campait des personnages atypiques et mémorables, sortis du grenier de DC, et leur inventait des histoires uniques, parfois discutables mais indéniablement marquantes. Même ce qu'on pouvait aimer le moins chez lui (une certaine tendance à vouloir être littéraire, à faire des phrases, à creuser un même sillon psychodramatique) devenait supportable parce que c'était limité dans le temps.

Transposé au format d'une ongoing, ces atouts deviennent des boulets que seuls les plus mordus peuvent encore tolérer. J'adore King, je considère même qu'il est, actuellement, avec Hickman, le seul à posséder une voix et des propositions vraiment originales, mais je ne pourrais plus lire son Batman aujourd'hui, pas après Mister Miracle et les autres, parce que je n'y verrais plus que son côté verbeux, maniériste, exagérément délayé, décompressé. King a l'âme et le talent, le génie même parfois, d'un conteur, pas d'un feuilletonniste.

Et c'est pour cela, au fond, que sa Wonder Woman m'embête : je le vois retomber dans ses travers. S'il avait conçu ça comme une mini-série, ç'aurait été bien plus percutant, mais surtout plus rapide parce qu'au bout de quatre épisodes, il aurait été forcé d'avancer plus vite. On ne fait pas progresser une intrigue de la même manière quand on a douze mois devant soi ou une quantité inconnue de mois. Surtout, on ne s'arrête pas pour un épisode comme ça. Dans Danger Street, il ne s'est permis une parenthèse dans le déroulement de la série qu'une fois, à l'occasion du duel entre Manhunter et Codename : Assassin, et l'épisode était tellement étonnant qu'il ne serait venu à l'idée de personne de le déprécier, d'abord aprce qu'il finissait par régler le cas de ces deux personnages. Ici, Wonder Woman et son petit cancéreux, c'est juste horripilant - et pas touchant, voire bouleversant comme l'assurent des twittos.

Pour en revenir, brièvement, à son Batman, King avait prévu d'y rester 100 épisodes (il en aura quand même écrit 85), donc il avait la fin en tête. 100, c'est beaucoup plus que 12, mais avec un terme en tête, pourquoi pas ? Là, peut-être par prudence, peut-être parce qu'il l'ignore lui-même, King ne s'est pas prononcé sur le nombre de numéros qu'il avait en tête. Mais ce qui est terrible, c'est de trouver déjà le temps long au bout de quatre épisodes.

Alors, certes, tout n'est pas mauvais dans Wonder Woman et notamment parce que, comme pour Batman, il peut s'appuyer sur un artiste de grand talent, en pleine éclosion, Daniel Sampere, qui adore le personnage et s'éclate. Les planches qu'il produit sont magnifiques, avec un découpage précis, rigoureux, mais qui laisse de la place à son expression. Le souci du détail, le réalisme des compositions, rendent le tout admirable et c'est, là, par contre, vraiment beau de voir un dessinateur se révéler comme ça, gagner en volume.

Mais Sampere, c'est presque trop beau et pas assez narratif. Plus d'une fois, il livre des planches stupéfiantes, mais qui se laissent trop regarder. Et pendant ce temps, hé bien, il ne se passe pas grand-chose, en tout cas pas grand-chose pour la progression du récit. Consacrer une pleine page pour montrer ce que voit le jeune garçon malade à bord de l'avion invisible de Wonder Woman permet d'apprécier l'adresse de Sampere et les couleurs splendides de Tomeu Morey. Mais bon, c'est une page pour épater la galerie comme le garçon l'est par le spectacle aérien, ce n'est pas une page qui fait avancer le schmilblick.

Il y a là un côté figé, ou en tout cas pas très mobile, pas très vivant, alors que Sampere, quand il est obligé de se contenter de servir le script, peut faire bien mieux (le sourire de Diana pour dire "bonjour" au garçon alité, le Souverain qui tend sa main au Président américain pour qu'il baise son anneau). Je le dis comme je le pense : je me fiche de ces pages jolies, impressionnantes, si elles ne racontent rien, si elles sont juste là pour nous dire "regardez comment ce type dessine merveilleusement". Je veux de la narration, je veux des images qui "plussent" le script comme disait Toth. La bande dessinée, c'est de la narration, écrite et graphique, pas de l'illustration ou de la littérature en images. C'est un langage en soi qui n'a pas besoin qu'un scénariste nous prouve qu'il sait faire de belles phrases ou un artistes de beaux dessins. Si c'est beau, c'est en plus, mais ça doit, je le répète, d'abord, raconter. Sinon, au risque d'être extrême, c'est juste des images et du texte en trop.

Pour en terminer, je vais aller au bout de cet arc (soit jusqu'au #6, le dernier que dessinera Sampere avant de faire une pause d'un mois où il sera remplacé par Guillem March), en souhaitant que ce soit vraiment avec un dénouement. Après, selon la fin de l'arc, je verrai si je persiste. Mais si King prolonge cette intrigue au-delà, ce sera sans moi. Je préfère me réserver pour Helen of Wyndhorn en Mars chez Dark Horse.

mercredi 13 décembre 2023

DANGER STREET #12, de Tom King et Jorge Fornes


Et ainsi s'achève Danger Street avec ce douzième épisode. Tom King et Jorge Fornes concluent l'histoire la plus étrange qui soit en beauté. Les plus optimistes y verront l'achèvement de deux auteurs au sommet de leur complicité. Les autres une forme d'adieu. En tout cas, on ne lira pas une histoire pareille de sitôt.


Morale de cette petite histoire : "Là où il y a des dieux, il y a des princesses, et là où il y a des princesses, il y a des histoires, et là où il y a des histoires, il y a de nobles gens qui, éventuellement, vivent heureux pour toujours..."
  

Je sais : ce n'est pas un résumé honnête mais je veux spoiler le moins possible et avec les derniers mots prononcés dans la dernière case de la dernière page de Danger Street, on tient l'essentiel sans déflorer quoi que ce soit.


Cela confirme en tout cas une chose : Danger Street est une fable, un conte, et donc il y a une morale. Mais ne comptez pas sur Tom King pour vous faire la morale. Son message final est aussi ouvert à l'interprétation que ce qui a précédé.


On peut diversement apprécier la production de cet auteur, mais impossible de nier qu'il a une voix à part et en même temps immédiatement reconnaissable. King ne cherche pas à être comparé à qui ce soit, ce n'est pas Grant Morrison courant après Alan Moore par exemple. Et cela est parfaitement synthétisé par Danger Street, son projet le plus curieux, le plus bizarre, le plus inattendu, le plus imprévisible, et le plus méta-textuel.

Je ne vais donc pas vous révéler ici les rebondissements survenant dans cet ultime épisode. Quelques-unes des pages avec lesquelles j'illustre cette critique vous donneront un aperçu mais sans vous permettre de deviner quoi que ce soit concernant l'issue de l'intrigue, du destin de ses protagonistes. 

En vérité, ce n'est pas si important. D'une certaine manière, avec Danger Street, le voyage est plus exaltant que la destination et en se remémorant les douze épisodes, on saisit mieux ce qu'a voulu communiquer Tom King au lecteur. C'est une forme de pensée diffuse, sensible, qui éclot lentement mais sûrement.

Le narrateur de la série a été la voix du Doctor Fate, qu'on n'a jamais vu, mais dont le casque est passé de main en main. A chaque début et fin d'épisode, il introduisait le lecteur dans cet univers où tous les personnages semblaient ne jamais devoir se croiser et qui, lorsque cela arrivait, voyait leur existence définitivement altérée.

C'est la théorie du "voyage du héros" qu'enseignent bien des romanciers et scénaristes pour apprendre comment construire une histoire ; en gros, il s'agit de faire suivre au lecteur la trajectoire d'un personnage dans sa quête, quête qui va le transformer au fil d'épreuves qu'il traverse, mais qu'il endure pour souvent sauver quelqu'un. Le succès de sa quête réside autant dans la réussite de ce sauvetage que dans la manière dont ce qu'il a enduré l'a changé.

Et dans Danger Street, tous les personnages accomplissent ce voyage du héros : Warlord et Starman qui ambitionnaient d'intégrer la Ligue de Justice, Orion qui voulait sauver l'univers de la chute des cieux en gagnant du temps pour ses deux pères, le Creeper qui voulait servir la Green Team en servant de relais à sa propagande, les Outsiders qui voulaient recouvrir leur humanité, Manhunter et Codename : Assassin qui voulaient savoir lequel d'eux était le meilleur dans sa partie, Metamorpho qui voulait se retrouver, les Dingbats qui voulaient retrouver leur ami, LadyCop qui voulait simplement faire son job.

De manière assez ironique, King choisit de clore son récit de manière très pragmatique. Les bons gagnent donc, les méchants sont punis, le monde est sauvé, les amis sont réunis. Puis en une scène il brouille les cartes et suggère que, non, en fait, tout n'est pas si simple. Que tout ça ne se résume pas à des bons et des méchants, que la happy end n'est pas si happy mais nuancée par un sacrifice immense, et d'ailleurs entretemps il y a eu des morts qui le sont restés, et qu'une nouvelle boucle est enclenchée.

Ce que ça signifie ? Que la fin d'une histoire, c'est le début d'une autre, de toutes les autres, ça ne s'arrête jamais. Et c'est ce que veulent dire les ultimes paroles émanant du casque du Dr. Fate au sujet des dieux, des princesses, des histoires, des gens qui les écoutent. Tout est lié : les histoires n'existent que par ceux qui les écoutent, les lisent, ceux-là même qui souvent sont aussi les acteurs d'autres histoires. Mais surtout que les histoires sont des divertissements, des récits pour rendre heureux, même quand elles sont dramatiques : les histoires nous permettent de nous évader, qu'importe leur gravité car tant qu'elles sont reçues elles procurent cette évasion au lecteur/auditeur.

Avec une construction aussi riche, la transposition graphique est un facteur crucial pour la réussite du projet. Jorge Fornes a eu raison de dessiner toutes ces péripéties sans se départir d'une authentique simplicité. Cela a permis au lecteur d'appréhender toutes les strates de l'intrigue de la même façon, qu'il s'agisse de suivre les Dingbats, ces garnements qui en font voir à LadyCop, ou Darkseid et le Haut-Père dans leurs efforts pour éviter que le ciel ne nous tombe littéralement sur la tête, ou Warlord et Starman qui se sont comportés en vrais héros sans avoir besoin d'intégrer la Justice League.

Idem pour les personnages moins sympathiques comme la Green Team qui, bien qu'étant des enfants comme les Dingbats, ont commis des atrocités froidement exécutées par des tueurs professionnels sans que le lecteur ne soit tenté de leur pardonner. Ou la revanche des Outsiders, mus par un ressentiment aussi terrible. Ou Orion qui a foncé dans le tas sans réfléchir au lieu de manoeuvrer plus subtilement.

Fornes a ce génie de représenter les personnages et leurs actions sans qu'on se rende compte de l'énormité de ce qu'ils font. Mais cela infuse dans l'esprit du lecteur et finit par lui éclater au visage. Sauf qu'à ce moment-là, l'artiste a accompli sa mission, a atteint l'objectif qu'il s'était fixé : nous entraîner dans un récit abracadabrantesque sans qu'on l'ait pleinement mesuré. Il nous a, en d'autres termes, amener là où il le souhaitait, au terme d'une intrigue insensée, délirante, et pourtant raconté de la manière la plus posée possible.

Dès lors, que des personnages aussi improbables existent et se croisent devient admissible : c'est la fameuse suspension de crédulité avec laquelle jouent les narrateurs et qui est particulièrement sollicité dans les comics super-héroïques. Fornes a compris, comme seuls les très grands savent le faire, qu'il faut animer une histoire comme un prestidigitateur accomplit un tour : tandis que nous regardons la main droite, la main gauche est négligée et nous sommes confondus. Notre attention n'est jamais attirée du bon côté. Ici en l'occurrence, le dessin, par sa simplicité, sa fluidité, nous raconte une histoire sobrement alors qu'en fait, de l'autre côté, à notre insu, se déroule une intrigue plus complexe et qui se révèle seulement à la toute fin.

La conclusion de Danger Street peut se lire comme l'achèvement de deux auteurs à la complicité extraordinaire - de ce point de vue, je crois que Fornes, plus encore que Mitch Gerads, est l'artiste qui comprend le mieux comment illustrer les scripts de King - mais aussi comme une page qui se tourne. King n'a pas de nouveau projet prévu dans le DC Black Label, après y avoir brillé depuis des années (et le succès de Mister Miracle). En revanche, il est revenu à des monthly comics (Wonder Woman, Le Pingouin) et développe des creator-owned chez Image (Love Everlasting), Boom ! Studios (Animal Pound) ou Dark Horse (Helen of Wyndhorn). Une manière de considérer Danger Street comme ses adieux au label qui le fit roi ?

vendredi 24 novembre 2023

WONDER WOMAN #3, de Tom King et Daniel Sampere


Ce troisième numéro de Wonder Woman par Tom King et Daniel Sampere s'agrémente d'une back-up story par King et Belen Ortega concernant l'enfance de Trinity, la fille de l'amazone aux côtés de Jon Kent et Damian Wayne. Mais j'ai choisi de zapper cette partie pour rester concentrer sur l'intrigue principale, moins mouvementée que le mois dernier mais avec un épatant twist final.


Tandis que le Souverain reçoit chez lui un soldat ayant participé au combat contre Wonder Woman, l'amazone se rend au bureau se Sargent Steel avec l'intention de découvrir ce qu'il sait au sujet d'Emelie, celle par qui tout a commencé...
 

D'abord, laissez-moi revenir rapidement sur la raison pour laquelle je ne parlerai pas de la back-up story qui complètera dorénavant la sommaire de Wonder Woman. Tom King a voulu y décrire l'enfance de Trinity, la fille de Diana, qu'elle a vécu auprès de Jon Kent (le fils de Superman et Lois Lane) et Damian Wayne (le fils de Batman et Talia Al Ghul).


L'intention est louable mais disons-le tout net, le résultat est calamiteux. King, de son propre aveu, a voulu traiter cela de manière légère et même humoristique, (je cite :) "à la manière de Calvin & Hobbes ou Peanuts" (même s'il ne s'agit pas ici de comic-strips). Et, vraiment, quelle idée lui est passé par la tête ?


King a bien des talents, mais certainement pas celui d'être drôle et surtout d'écrire correctement sur des enfants. C'est niaiseux au possible, complètement raté, horripilant. Belen Ortega fait ce qu'elle peut au dessin mais ne peut sauver ce script ni fait ni à faire.

Bon, ça, c'est fait.

Maintenant, revenons à Wonder Woman. Là aussi, on peut observer quelques éléments notables. Tout d'abord le récit se calme considérablement après l'épisode très spectaculaire du mois dernier. L'action proprement dite est reléguée hors champ.

King semble s'en amuser, comme s'il voulait frustrer le lecteur après lui en avoir donné beaucoup d'un coup. On a droit à des planches découpées en "gaufrier" de neuf cases dont Daniel Sampere s'empare avec brio, prouvant à cette occasion qu'il est un narrateur solide, qui ne lâche rien sur la rigueur de l'histoire telle que veut la raconter son scénariste.

Sampere a quand même de quoi épater la galerie avec quelques splash pages remarquables, comme celle qui ouvre l'épisode ou une autre quand Sargent Steel trouve Wonder Woman dans son bureau (voir ci-dessus). Au sujet de cette dernière page, on pointera, à juste titre, que l'artiste ne donne pas une pose très naturelle à Diana, trop cambrée dans ce fauteuil.

D'une manière générale, depuis le début de ce relaunch, c'est sans doute le reproche qu'on peut le plus facilement adresser à Sampere qui semble vouloir en toutes circonstances représenter l'héroïne en majesté. Comme il lui a donné un physique imposant, elle paraît constamment poser comme un modèle dans l'atelier de l'artiste qui souligne davantage sa beauté sculpturale que son naturel.

Cela peut devenir un tic gênant pour le lecteur qui ne remarque plus que ça. Et c'est gênant parce que, du même coup, Wonder Woman paraît invincible, imperturbable. Or si le lecteur ne sent aucune faille dans un personnage, il devient difficile pour lui sinon de s'y identifier, du moins de croire que quelque chose pourra l'atteindre. Pour le suspense, c'est dommageable.

L'autre observation qu'on fera, c'est que King opère comme dans le précédent épisode, en adoptant une narration parallèle. Cette fois-ci, les deux lignes narratives ne sont pas temporelles, mais spatiales, puisqu'on va et vient entre le bâtiment dans lequel Wonder Woman se fraie un chemin et la somptueuse maison du Souverain qui reçoit un soldat ayant participé à la bataille du mois dernier.

King aime bien jouer avec les possibilités qu'offre la narration et donc il rédige un script très solide. Mais aussi très - trop ! - bavard. C'était l'écueil du premier épisode, et on y est à nouveau confronté. La voix off su Souverain, ce puissant qui tire les ficelles (et joue du lasso) en coulisses, est omniprésente et franchement lourdingue. Je ne sais pas pourquoi King persiste dans cette direction car il n'en a pas besoin, en tout cas pas ici.

Ce procédé est agréable quand il donne un relief particulier à ce qu'on lit, ce qu'on suit, ce qu'on voit. Par exemple, dans Danger Street, la voix off du Doctor Fate, introduit une dimension ironique, exposant les faits comme s'il s'agissait d'un conte. Ici, on a surtout le sentiment d'un verbiage qui encombre la narration, par ailleurs très complète sur le plan visuel puisque Sampere donne beaucoup d'expressivité aux personnages, d'envergure aux situations, et de méticulosité à son dessin. Pour le coup, le scénariste joue un peu contre son artiste.

En surlignant tout de la sorte, King atténue l'impact de scènes qui se suffisaient à elles-mêmes, comme la démonstration du Souverain avec son lasso du mensonge, ou la révélation que fait Steel à Diana (et qu'entendra dans le futur Trinity). Dommage.

Wonder Woman est donc encore une série en rodage. On sent bien l'ambition de King, et l'auteur nous intrigue de manière très habile avec son histoire. Les dessins de Sampere sont somptueux. Mais de grâce, moins de texte ! Et plus de naturel !

samedi 18 novembre 2023

DANGER STREET #11, de Tom King et Jorge Fornes


Ah bon sang que c'est embêtant de critiquer la (presque) fin d'une série ! Comment en dire assez sans en dire trop ? Surtout que Tom King et Jorge Fornes semblent s'être ligués pour ne pas rendre la tâche du critique facile. Disons alors que ce onzième et pénultième numéro de Danger Street est magistral et étrange à la fois.


Le ciel va tomber et l'univers s'effondrer sous lui. Orion a reçu la nouvelle de ses pères et se demande comment les Dingbats peuvent rester aussi insouciants. LadyCop, elle, reçoit deux visites qui se finissent mal pour ses visteurs. Le casque du Dr. Fate résoudra-t-il les problèmes de tout ce beau monde ?


Alors oui, les images qui accompagnent cet article en disent peut-être trop. Oui, il y a des morts. Oui, le Creper et Warlord n'ont pas l'air en forme. Oui, Orion arbore un tee-shirt "Darkseid is" qui rappellera des souvenirs aux lecteurs de Mister Miracle. Et oui, pratiquement tous les protagonistes sont réunis dans la cuisiine de LadyCop... Et Commodore Murphy est l'otage d'Abdul Smith et des Outsiders.
 

Êtes-vous plus avancés pour autant ? Laissez-moi vous dire que non parce que Danger Street reste fidèle à ce qu'elle est : une série bizarre, imprévisible, racontée comme une fable, et dont il est impossible de deviner le dénouement qui aura lieu le mois prochain.


Si on se fie aux images et aux apparences, tout le suspense restant réside dans le fait de savoir si, en utilisant le casque du Doctor Fate les Dingbats, Starman, Orion et LadyCop vont ressiciter GoodLooks, Warlord, le Creeper et sauver aussi, accessoirement, l'univers qui s'effondre parce que ni le Haut-Père de New Genesis ni Darkseid d'Apokolips n'ont pu l'éviter. Et donc n'oublions pas dans tout ça ce que réserve le destin à Commodore Murphy, Abdul Smith, les Outsiders, Atlas, Metamorpho.

Quand on écrit cela et qu'on le lit, ça ressemble à un inventaire à la Prévert. Pas sûr que cette référence parle à Tom King mais sait-on jamais, le bonhomme a de la culture et des Lettres. En tout cas, ça synthétise parfaitement cette dinguerie de série qui a assemblé, contre toute attente, des personnages aussi curieux, divers et variés que ceux de 1st Issue Special, cette anthologie des années 70 publiée par DC.

Aussi étonnant que cela puisse paraître donc, King aura réussi à faire vivre dans une même série ces héros au coeur d'une intrigue particulièrement acrobatique mais en réussissant aussi à faire en sorte que jamais, même à un épisode de la fin, le lecteur ne sache où tout ça va aller, comment tout ça va se conclure.

Et si, en fin de compte, Danger Street était un comic-book sur l'art de raconter des histoires ? Si l'intrigue n'était qu'une vague prétexte pour réunir des individus qui, en temps normal, n'avait aucune chance de se croiser. Si c'était, en vérité, une métaphore de la notion d'univers partagé par l'absurde ? Une mini-série free jazz ?

Cette hypothèse est séduisante mais ce n'est que la mienne. Si je vous la soumets quand même, c'est parce que Danger Street pourrait être la culmination du travail, de l'oeuvre de King au sein du DC Black Label. Quand on y pense, qu'y a accompli King ? Il y aura raconté des histoires avec des seconds, voire troisièmes couteaux du DCU : Scott Free, Adam Strange, Christopher Chance, Supergirl, etc. Tout ce qu'on trouve, comme grossis sous un verre de loupe, dans Danger Street.

Les héros de cette série sont encore plus hasardeux et improbables que ceux qu'a déjà animés King. Le Starman qu'il a choisi n'est pas Ted ni Jack Knight mais Mikaal Tomas, le Starman bleu. Warlord est un ersatz de tous ces héros de fantasy. Orion apparaissait et mourrait dans son Mister Miracle. Le Creeper est une création de Steve Ditko qui avait déjà inspiré King pour Rorschach (si ça, c'est pas une preuve que tout est lié dans ses livres pour le Black Label...). Qui avait entendu parler des Dingbats, de la Green Team, des Outsiders avant Danger Street ? Et de LadyCop ?

Comme d'hab', King nous les a rendus étonnamment familiers tout en préservant leur bizarrerie. Et donc on est désormais attaché à ce qui va leur arriver tout en espérant que la fin de leur aventure commune sera au niveau de ce qui aura présidé à leur réunion. Mais on n'est pas dupe : tout cela est absurde, et c'est bien la forme du conte, de la fable qui convient le mieux pour nous avoir fait avaler cette potion. Une potion grisante, euphorisante, excitante.

Pour contrebalancer cette dimension, il aura fallu compter sur un artiste qui, lui, a dessiné ça avec une simplicité désarmante, comme si tout, pour lui, coulait de source et devait être présenté comme si c'était un comic-book comme les autres. Saluons donc Jorge Fornes, encore une fois.

Il nous gratifie ici d'un nombre presque anormal de splash et doubles pages, magnifiquement colorisés par le maestro Dave Stewart, qui, comme Fornes fait tout comme si tout était parfaitement normal, ordinaire. On n'en attend pas moins de celui qui reste lié à jamais au Mignolavers, à Hellboy, au BPRD. Ce n'est pas quelques olibrius sortis de la cave du DCU qui vont le changer.

Mais Fornes continue, comme personne, à rester dans les rails et donc à calmer la partie quand par exemple on a droit à cette scène impayable avec Orion et les Dingbats, lui venant d'apprendre que la fin de l'univers était inévitable et imminente tandis qu'eux se chamaillent jouant à la console. Ou encore quand Non-Fat explique, en parsemant son exposé de jurons, à LadyCop comment il est arrivé avec Warlord jusque chez elle en pleine nuit. Et qu'elle lui répond, tranquille, de façon tout aussi froidement hilarante, que, puisque c'est comme ça, hé bien, on va l'utiliser, ce casque de Dr. Fate, pour voir si ça marche.

J'adore cette série pour tout ça : son casting impossible, ses scènes goofy, cette distance, et cet humour mixé avec la fin du monde. J'ignore totalement comment on peut finir un tel scénario mais je fais confiance à King et à Fornes pour nous dérouter une ultime fois dans un mois.

mercredi 25 octobre 2023

WONDER WOMAN #2, de Tom King et Daniel Sampere


Après un premier épisode que j'avais trouvé trop bavard mais au pitch accrocheur, ce deuxième numéro de Wonder Woman est beaucoup plus basique et efficace. Tom King et Daniel Sampere donnent à fond dans l'action avec une bataille très spectaculaire, mais enrichie de flashbacks dont l'issue révèle un point important sur l'intrigue. Une réussite.


Sargetn Steel décide d'envoyer Steve Trevor pour raisonner Wonder Woman. Mais celle-ci refuse de quitter le territoire américain avant d'avoir arrêté l'amazone qui tué plusieurs hommes et provoqué la disgrâce de ses "soeurs". Le combat est inévitable...


En vérité, ça fait bizarre de relire du Tom King dans une série mensuelle illimitée. L'auteur qui avait été débarqué de Batman (par l'editor Bob Harras, qui, bien que le titre se vendait en quantité, n'appréciait pas les histoires du scénariste) s'était ensuite réfugié dans le DC Black Label au point d'en devenir l'emblème.


Et pour ma part, cela me convenait parfaitement. J'estimais même que le format des mini-séries (le plus souvent en douze épisodes) était celui qui seyait le mieux à l'auteur et qui lui valut d'ailleurs ses plus notables succès critiques et commerciaux.


En outre, le voir revenir à une parution mensuelle sur un titre régulier avec Wonder Woman était surprenant : Tom King n'a pas beaucoup écrit de personnages féminins, en dehors de Catwoman (lors de son run sur Batman) et Supergirl (sur Woman of Tomorrow). Qu'allait-il dire sur l'amazone ?

Le premier épisode a prouvé qu'il avait une histoire accrocheuse avec cette affaire de meurtre commis par une amazone en fuite et la réaction des Etats-Unis de bannir toutes les natives Themyscera de leur territoire. Toutes, sauf Wonder Woman qui entendait bien tirer cette affaire au clair.

Ce deuxième épisode confronte donc Wonder Woman à un bataillon entier de l'armée U.S.. Avant l'affrontement, King met en scène un dialogue brillant entre Diana et Steve Trevor, peut-être l'échange le plus profond, le plus réaliste, le plus intense entre les deux personnages depuis des lustres. Ils ont été alliés, amants, ennemis parfois, mais beaucoup d'auteurs ont aussi peinés à sortir des sentiers battus avec ces deux-là.

Pas King qui est soucieux d'inscrire leur relation dans un contexte de crise qui les dépasse. Trevor est un militaire qui répond aux ordres de Steel et a été envoyé pour raisonner Diana. C'est en pure perte, il le sait, mais ses arguments sont forts, dénués de sentimentalisme. Par un effet de contraste saisissant, on peut aussi interpréter cette scène en observant le caractère fier, têtu de Diana, qu'on peut alors voir comme une sorte de supériorité affichée.

King va même plus loin en faisant dire à l'amazone que c'est la façon de faire des hommes. Cette ligne de dialogue sera diversement appréciée, elle est sans doute maladroite, un peu trop appuyée il est vrai, car elle paraît réduire Trevor à tous ses congénères mâles. Et affiche un féminisme un peu décalé alors qu'une bataille à mort se dessine. 

Mais malgré tout ça, on peut aussi penser qu'il s'agit de la vision réelle qu'a une amazone du monde. Guerrière ayant grandi uniquement entourée de femmes, sur une île isolée, devenue ambassadrice pour la paix dans un monde rongé par les guerres, aux côtés de surhommes, Wonder Woman est une figure improbable par définition qui appréhende ce qui l'entoure avec des un regard biaisé. face à des troupes surarmées d'hommes ayant banni ses soeurs et tué certaines d'elles, difficile pour elle de faire preuve de subtilité, de pondération.

Daniel Sampere impressionne aussi bien pour illustrer le dialogue que le combat. Il enchaîne des pages extrêmement détaillées dans un registre réaliste et descriptif. Son travail témoigne d'un engagement total dans l'histoire : il est vraiment à fond, porté par son projet. C'est quand même une révélation pour moi qui n'était pas familier de ce qu'il dessinait (même si je savais qu'il était techniquement très solide et attendait son heure).

Mais on retiendra surtout que Sampere ne se contente pas de se lâcher quand il faut mettre en images un combat dantesque où Wonder Woman essuie une déluge de missiles, balaie des tanks et dévie les balles tirées par l'infanterie. Tout ça, c'est en quelque sorte ce qu'on attend de lui et même si c'est déjà énorme, il fait le job.

Non, là où Sampere impressionne vraiment, c'est dans sa manière de servir le script car Tom King a construit tout l'épisode en miroir : au face-à-face présent, il fait répondre celui auquel Diana s'est prêté dans sa jeunesse, dans une arène sur Themyscera. 

On assiste alors à la fin d'un tournoi où elle fait face à une amazone redoutable et plus âgée qu'elle. Cette dernière lui donne le choix entre se rendre pour s'épargner des blessures, voire la mort, et une humiliation ou se battre encore. Masquée, Diana refuse d'abdiquer et rend coup pour coup. Elle manque effectivement d'être exécutée par son adversaire dont l'identité, même si on s'en doute, renvoie à l'action au présent.

Ce dispositif n'est donc pas artificiel mais donne une perspective nouvelle à l'intrigue. King et Sampere nous ont eus avec la manière. Et les réserves suscités par le premier épisode (trop bavard, avec un méchant dans l'ombre un peu cliché) sont quasiment évacuées. La lecture de Wonder Woman ne sera sans doute pas un long fleuve tranquille (on peut même s'attendre à des numéros inégaux, très bons ou décevants en alternance) mais les auteurs aux commandes font une proposition bien plus personnelle et captivante que ce à quoi on nous avait habitués.

vendredi 13 octobre 2023

DANGER STREET #10, de Tom King et Jorge Fornes


Ce dixième épisode de Danger Street renoue avec le format de la mini-série, après le numéro très spécial du mois dernier. Tom King sait qu'il entame la dernière ligne droite et rassemble ses lignes narratives pour organiser leur rencontre. Jorge Fornes illustre tout cela avec une fluidité toujours aussi remarquable. Que dire sinon que c'est bluffant !


Liz "LadyCop" Warner est en possession du casque de Dr. Fate. Personne ne le sait. Mais il y a une chose qu'elle ignore aussi, c'est que tout le monde le veut : Commodore Murphy, les Outsiders, Warlord, Orion, les Dingbats de Danger Street. Tous pour des raisons différentes. Et pendant ce temps, l'univers est sur le point de s'effondrer...


Difficile de parler de cet épisode sans mentionner une annonce communiquée hier par DC : en effet, Danger Street, comme toutes les mini-séries écrites par Tom King (et d'autres pointures venues proposer leur projet hors continuité dans cet espace de création détaché de la continuité), risque fort d'être le dernier spécimen de son espèce.


Outre que le scénariste est désormais engagé sur deux séries mensuelles (Le Pingouin et Wonder Woman) et n'a pas dévoilé de nouvelles mini-séries pour 2024 chez DC (alors qu'il va en sortir une chez Boom ! Studios et qu'il continue Everlasting Love chez Image), DC donc a officialisé hier le retour de sa collection "Elseworlds".


"Elseworlds" fut longtemps ce qu'est le DC Black Label aujourd'hui : des histoires hors continuité (même si certaines y furent ensuite intégrées) par des grands auteurs/artistes. Difficile donc, dans ces conditions, de ne pas considérer la fin programmée du Black Label (ou du moins une forme de relégation pour lui).

DC a frappé fort en dévoilant des projets par Clay Mann, Greg Smallwood, Andy Diggle et Lenadro Fernandez, Jay Kristoff et Tirso Cons, Tate Brombal et Werther Dell'Edera, Matthew Rosenberg et Otto Schmidt. Sur les six mini-séries communiquées, trois mettent en scène Batman ! Y aura-t-il encore de la place pour d'autres personnages, des seconds ou troisièmes couteaux comme ceux qu'on croise dans Danger Street ?

L'avenir nous le dira, mais je ne suis pas optimiste. Aussi en lisant ce dixième épisode, ai-je considéré la fin d'une époque. Tom King signera la fin de cette saga en Décembre et déjà ce mois-ci, on voit comment le scénariste organise la réunion de tous les subplots qu'il a échafaudés.

Le point commun est désigné très vite : c'est le casque du Dr. Fate. Depuis le début de Danger Street, c'est une voix qui en parvient (celle de Nabu ?) qui sert de narrateur, dans une tonalité qui assimile l'histoire à une grande fable, à un conte avec des chevaliers, des ogres, des dragons, etc, pour symboliser les protagonistes. 

Au point où nous en sommes, c'est LadyCop qui est en possession du casque sans savoir qu'en faire : pour elle, il s'agir surtout d'une pièce à conviction dans l'enquête qu'elle mène pour trouver le responsable de la mort d'un des Dingbats de Danger Street. Or les Dingbats aimeraient bien mettre la main sur le casque dont ils pensent qu'il pourrait ressusciter leur copain GoodLooks. 

Problème : le corps du gamin a été déplacé par Orion, envoyé sur Terre par le Haut-Père de New Genesis et Darkseid d'Apokolips, pour... Trouver le casque ! Les Dingbats se sont alliés à Warlord et Starman qui voulaient se servir du casque pour intégrer la Justice League au cours de la cérémonie qui a coûté la vie à GoodLooks. Starman peut localiser Orion au péril de sa vie mais Orion acceptera-t-il de négocier avec Warlord avec qui il a eu maille à partir quand ce dernier voulait s'emparer du corps de GoodLooks ?

Enfin, derniers à convoiter le casque et pas des moindres : d'un côté Commodore Murphy, patron de la Green Team, qui a fait du Creeper son nouveau protecteur, et de l'autre les Outsiders, qui espèrent redevenir des ados comme les autres.

L'épisode en allant et venant de l'un à l'autre de ces personnages tisse une toile compacte dont chaque fil tend vers le même point : le casque. Tom King semble s'amuser avec ces personnages et le lecteur dans cette drôle de chasse au trésor car rien ne dit que le casque de Fate, objet mystique si puissant soit-il, soit en mesure d'exaucer les voeux de tous ceux qui veulent l'acquérir. On parle là quand même de ressusciter un ado, de rendre un aspect humain à d'autres, de sauver l'univers... Et LadyCop n'est pas du genre à céder facilement un objet aussi précieux, quand bien même se dresseraient devant elle un néo-dieu, des créatures grotesques mais puissantes, un maniaque, des gamins désespérés, un seigneur de guerre, un alien bleu.

Mais on retiendra surtout, (ou du moins, autant) la manière : car parti pour écrire une histoire où des personnages sans aucun lien commun interagiraient, King a déjà réussi la prouesse des les agréger dans une intrigue finalement simple malgré un déroulement tortueux. Bien entendu, on compte sur le scénariste pour aboutir à un dénouement digne de ce nom, mais qu'au dixième épisode, le lecteur ait compris ce qui allait réunir tous ces héros est déjà un exploit.

L'autre exploit de Danger Street, on le doit à Jorge Fornes. Car si la narration a quelque chose d'étourdissant, elle le doit pour beaucoup à cet artiste. King aurait pu écrire cette histoire pour Mitch Gerads par exemple, qui y aurait certainement donné une coloration distincte et originale. Mais en faisant le choix de Fornes, il a misé sur l'intelligence et la sobriété (non pas que Gerads ne soit pas intelligent, en revanche il n'est pas particulièrement sobre graphiquement parlant).

Je l'ai souvent écrit et donc je vais me répéter mais Fornes a ce don de ramener les éléments les plus excentriques au sol. Qu'il s'agisse de mettre en scène des ados turbulents, des aliens, de dieux, jamais il ne dévie de sa ligne. Tout est rigoureusement cadré, de telle sorte que cet ensemble ne soit pas affadi mais assimilable.

Imaginons que Danger Street ait été confié à un artiste plus clinquant : ses parties les plus farfelues, les plus fantastiques auraient certainement gagné en attractivité et le lecteur aurait été ébahi par cette distribution de personnages et de décors. Mais la forme n'aurait-elle pas parasité, voire cannibalisé le fond, distrayant le lecteur et l'empêchant de se concentrer sur la façon dont les trajectoires des acteurs du récit finiraient par se heurter ? 

Tandis qu'avec un dessinateur aussi sage en somme que Fornes, on ne perd jamais de vue l'essentiel, c'est-à-dire l'improbabilité que des gens aussi divers coexistent dans la même histoire. Du coup, quand, aujourd'hui, leurs routes sont effectivement sur le point de se rejoindre, le lecteur n'a pas d'effort à faire pour le comprendre. Tout cela nous a été servi sur un plateau car nous n'avons jamais été distraits par la forme, les effets. Tout a été contenu par un trait épuré, un découpage tenu, une narration tendue.

C'est cela l'intelligence de la bande dessinée : quand le fond est complexe, touffu, la forme ne doit pas en rajouter. En revanche, sur une trame simple, on peut se permettre une forme plus foisonnante, plus flamboyante.

Quel que soit l'avenir du DC Black Label et l'issue de Danger Street, si ce titre devait servir de conclusion à cet espace créatif, ce serait un parfait symbole, un résumé idéal.

mercredi 20 septembre 2023

WONDER WOMAN #1, de Tom King et Daniel Sampere


"Une nouvelle ère commence" annonce la couverture et DC a décidé de mettre les petits plats dans les grands en confiant la série Wonder Woman (relancée pour l'occasion, après 800 n° tous volumes confondus) à deux de ses stars : le scénariste Tom King (qui fait donc son retour sur un titre régulier après Batman) et le dessinateur Daniel Sampere (qui avait illustré l'event Dark Crisis). Un début alléchant, même si alourdi par un texte encombrant.


Emelie, une amazone, tue neuf hommes dans un bar mais épargne les femmes qui s'y trouvaient. Les médias s'emparent de l'affaire qui prend une tournure politique : une loi est votée qui bannit toutes amazones du territoire américain. Sarge Steel est chargé de les expulser, par la force s'il le faut. Jusqu'à ce qu'il tombe sur Wonder Woman, qui, elle, veut comprendre ce qui s'est passé...


J'ai beaucoup hésité avant de décider à acheter ce numéro 1. Parce que, je l'avoue, Wonder Woman n'est pas mon personnage favori et que, souvent, quand j'ai commencé le run d'un auteur, je l'ai vite lâché, peu motivé. Ensuite parce que, hé bien, ai-je besoin de me lancer dans une nouvelle série mensuelle ?


Evidemment, le fan de Tom King que je suis a eu raison de mes hésitations, même si après avoir lu le premier épisode du Pingouin qui est paru en Juin, ne m'a franchement pas emballé (pour tout dire, je me demande toujours ce qui a inspiré King à écrire ce titre). J'avais surtout le sentiment que King en avait fini des séries régulières et préférait se consacrer à ses projets sur le DC Black Label (ce qui me convenait parfaitement).


Mais le pitch m'a intrigué et j'ai craqué. J'espère que ça vaudra le coup, même si ce premier numéro n'est pas exempt de reproches. Mais revenons sur le contenu.

N'étant pas un spécialiste de Wonder Woman, j'ai tout de même l'impression que les scénaristes à qui on confie sa série tentent à chaque fois de trouver un angle inédit mais se divisent en deux catégories. Il y a ceux pour qui l'amazone de Themyscera est une figure qui doit affronter des menaces mythologiques (c'était d'ailleurs ce qui faisait le sel du run, très réussi, de Brian Azzarello durant les New 52, ou encore du début de celui de Becky Cloonan et Michael Conrad, la précédente équipe) : en quelque sorte Wonder Woman est l'équivalent de Thor pour DC.

Et puis il y a les scénaristes pour qui Wonder Woman est aussi (surtout ?) Diana Prince, l'ambassadrice pacifiste des amazones dans le monde des hommes, qui est confronté à ce statut et affronte des ennemis plus traditionnels compte tenu des standards super héroïques.

Mais dans un cas comme dans l'autre, contrairement à Batman ou Superman (les deux autres membres de la Trinité DC), c'est comme si d'un auteur à l'autre, il n'y avait pas de continuité : c'est soit la Wonder Woman mythologique, soit Diana Prince.

Tom King fait donc le pari suivant : employer Wonder Woman dans une histoire de Diana Prince, avec une intrigue qui lorgne vers l'enquête policière, les codes du polar. Tout démarre par les meurtres commis par une amazone, Emelie, qui s'en prend à plusieurs hommes dans un bar après que l'un d'eux l'aurait touchée sans son consentement. Ce massacre est relayé par les médias, puis l'opinion publique, tous deux très divisés sur le statut des amazones. Les autorités s'en mêlent et votent une loi qui bannit les amazones du sol américain. On missionne Sarge Steel, un dur à cuire, de les traquer et les expulser, par la force si besoin. Il n'hésite pas à tuer les plus réfractaires.

Durant les deux tiers de l'épisode, on ne voit pas Wonder Woman et King se sert de cela pour faire monter la tension. Le lecteur s'attend à ce que l'héroïne fasse une entrée en scène spectaculaire et il n'est pas déçu : le scénariste lui écrit quelques pages où son talent de combattante, son efficacité, sa beauté, sa grâce, sa puissance sont exaltés face à un escadron de militaires dont elle ne fait qu'une bouchée avant de faire face à Sarge Steel.

D'un côté, King montre un fonctionnaire zélé et impitoyable, prenant un plaisir assumé à faire son job, et de l'autre, l'amazone, qui, elle, veut des réponses précises comme savoir à qui il obéit vraiment et surtout qui veut retrouver Emelie pout comprendre ce qui lui a pris. Toutefois, Wonder Woman est désormais considérée comme une ennemie de la nation avec un mandat d'arrêt lancé contre elle !

Daniel Sampere a gagné ses galons chez DC depuis qu'il a signé les dessins de l'event Dark Crisis. Avant cela, il avait notamment servi de doublure à son ami Bruno Redondo sur Suicide Squad. L'artiste affiche ses ambitions avec la série : il a prévu d'en dessiner au moins dix épisodes sur douze dans l'année qui vient, ce qui exige une sacrée régularité, rare par les temps qui courent, surtout pour quelqu'un qui s'encre lui-même et s'inscrit dans un registre réaliste et détaillé.

Car les planches sont superbes : suivant un script qui semble, comme d'habitude avec King, bien taillé, il le respecte avec une grande rigueur. Mais le scénariste a été exigeant avec Sampere qui a fourni de gros efforts notamment pour représenter les tenues militaires, les armes, mais aussi les décors. Tout est très fouillé, très précis, on est là en présence d'un comic-book très ouvragé. Et, oui, King a même imposé sur quelques scènes son fameux "gaufrier" à Sampere, qui s'en tire impeccablement.

Le style de ce dessinateur ne manque pas d'évoquer celui de Clay Mann, avec qui a souvent collaboré King, mais Sampere sera certainement plus ponctuel - en tout cas il l'a promis.

Maintenant, comme je l'écris plus haut, ce premier épisode n'est pas exempt de reproches et ils s'adressent à King. Comme pour Le Pingouin, et jadis parfois sur Batman, le scénariste livre quelque chose de très écrit, très bavard. On a une narration off, des dialogues fournis, beaucoup d'échanges. TROP ! J'ai parfois carrément zappé des cartons récitatifs ou lu en diagonale des dialogues tellement c'état verbeux.

Par exemple, King rend visiblement un hommage appuyé à Frank Miller et The Dark Knight returns avec notamment plusieurs pages en "gaufriers" de talking heads à la télé qui commentent les faits. Franchement, c'était original il y a 37 ans mais aujourd'hui c'est juste insupportable de devoir lire des pavés de texte comme ça qui ne font que freiner l'action, la progression de l'épisode. Il me semble que King se laisse plus volontiers aller dans cette direction sur ses séries ongoing quand sur ses mini-séries il est plus mesuré (même si c'est un auteur qui aime bien ce registre un peu bavard).

Malgré donc ce bémol, Wonder Woman #1 (ou #801 pour les fans hardcore de la continuité fâchés avec les relaunchs) est accrocheur. King et Sampere forment un duo de choc et leur run part d'une idée prometteuse.

vendredi 15 septembre 2023

DANGER STREET #9, de Tom King et Jorge Fornes


Tom King avait prévenu : cet épisode 9 de Danger Street serait "spécial". Et il l'est.  Selon que vous aimez ou non ce que produit le scénariste, soyez prêts à recevoir une masterclass en storytelling ou un numéro insupportable. Jorge Fornes s'est plié à un exercice de style qui prouve encore une fois, si besoin était, quel extraordinaire artiste il est.


C'est l'heure du duel tant attendu entre Manhunter et Codename : Assassin. Les deux tueurs se trouvent sur le toit du building de la Green Team pour un combat à l'épée. Manhunter tient celle du Warlord, Assassin celle qu'il a modelée à partir du bras en diamant de Metamorpho. L'enjeu : la vie ou la mort de Commodore Murphy.


Danger Street, c'est ni plus ni moins que la synthèse absolue de ce qu'écrit Tom King. Formellement déjà parce qu'on a un épisode de 28 pages découpées en "gaufrier" de 8 cases chacune, soit 224 plans d'égale valeur. Un cadre rigide, strict, austère.
 

Sur le fond ensuite : il s'agit d'un duel entre deux hommes et pas n'importe lesquels, deux assassins professionnels, d'égale valeur là encore, bien décidés à en découdre une fois pour toutes. Ils se battent pour des motifs opposés : l'un veut éliminer l'autre pour tuer l'enfant qui l'emploie, l'autre veut tuer le premier pour l'empêcher de tuer l'enfant qui l'emploie.


C'est un affrontement simple : les deux adversaires se battent avec des épées. L'une d'elles appartient à Travis Morgan/Warlord. L'autre a été modelé dans le diamant qui compose un des bras de Metamorpho. Deux armes mythiques, uniques. Pas des armes à feu, par des armes magiques, pas de super-pouvoirs (ou un peu, avec de la télékinésie à un moment).

Le théâtre de cette bataille est le sommet d'un gratte-ciel appartenant à la cible de Manhunter, Commodore Murphy, chef de la Green Team et ennemi de Abdul Smith, qui soutient désormais Manhunter après que Murphy l'a trahi. Le bâtiment est une sorte de métaphore : c'est le zénith des deux adversaires, leur Olympe, c'est aussi un terrain à la surface limitée et qui, si on en dépasse les limites, donne sur le vide. C'est une sorte de ring en hauteur qui, si on en sort, vous précipite dans l'abîme et assure une mort certaine à celui qui chute.

Bien entendu, nous sommes dans un comic-book écrit par Tom King et donc ça va parler en se battant. Dans un premier temps, je l'avoue, j'ai presque été déçu que la première preview de l'épisode ne soit pas la version définitive : sans dialogue, sans un mot. Mais j'imaginai alors que le duel occuperait l'entièreté de l'épisode jusqu'à la défaite d'un des deux duellistes. Ce n'est pas le cas. Et surtout ce que se disent ces deux assassins vaut qu'on s'y arrête. Mérite d'être lu. Ce n'est pas du bavardage, ce n'est pas du texte pour du texte d'un auteur qui s'écouterait parler.

Il y a une chose fondamentale à mon sens qu'il faut comprendre chez Tom King. Il s'agit d'un scénariste qui a un pied dans chaque monde, celui du mainstream avec des séries régulières (il va y faire son grand retour avec Wonder Woman et avec Le Pingouin, ses premières ongoing depuis Batman), et celui dans une sorte de production indé plus ou moins nette (avec ses mini-séries pour le DC Black Label, mais aussi Everlasting Love chez Image Comics et bientôt un autre projet chez Boom ! Studios, Animal Pound, en Décembre prochain)..

Pourtant ce qui relie ses travaux mainstream et ceux plus indépendants, c'est son rapport aux personnages et aux histoires qu'il leur fait vivre. Il y a des scénaristes qui écrivent en tenant compte de la continuité, c'est-à-dire à ce que les auteurs qui les ont précédés ont écrit sur tel ou tel personnage. Et il y a ceux pour qui, peu importe le passé, le personnage est un instrument, un véhicule qui sert à incarner des histoires, des idées que l'auteur qui s'en occupe veut porter.

Dans cette configuration, les fans de la continuité voient comme un sacrilège les auteurs appartenant à la seconde catégorie car ils placent le personnage et son histoire comme des éléments intouchables qu'il faut respecter. En somme, ce sont comme des paquebots de croisière qu'il faut toujours ramener au port pour le prochain scénariste qui les écrira.

Mais ces fans oublient souvent (volontairement ou non) qu'au départ la continuité, la notion d'univers partagé n'étaient pas telles qu'on les conçoit aujourd'hui. C'est-à-dire qu'il ne s'agissait pas de respecter des décennies de publication : il s'agissait de constructions narratives empiriques dans lesquelles d'autres personnages appartenant au même éditeur passait parfois faire coucou dans la série d'un autre héros, pas plus. Chez DC, la continuité n'a jamais été une condition sine qua non : régulièrement elle a été battue en brèche, le DCU a été reconstitué, redémarré, relancé. Il y a eu l'âge d'or, l'âge d'argent, Crisis on infinite earths, les New 52, Rebirth. Et tous ces cycles ont été bâtis sur l'effacement de ce qui s'est fait avant puis la restauration de ces éléments effacés puis leur reboot, puis un mix de la tradition et de la modernité. 

Il y a donc toujours eu deux courants chez DC et aujourd'hui le fait qu'il existe chez cet éditeur deux espaces parallèles éditoriaux avec les séries mensuels classiques et les histoires du Black Label illustrent encore cette dichotomie et cette simultanéité. On peut trouver chez cet éditeur ce qui fait une major avec des comics mensuels traditionnels et des comics à la parution parfois plus chaotique mais qui racontent des histoires librement inspirés des comics traditionnels, avec des personnages réinterprétés pour être adaptés à la vision d'un auteur. Et parfois ce qui commence dans une dimension se prolonge et se conclut dans l'autre : par exemple le run de Tom King sur Batman a trouvé sa conclusion dans le Black Label.

Si je reviens un peu longuement sur tout cela, c'est parce que c'est ce qu'on peut lire entre les lignes dans le dialogue que se tiennent Manhunter et Assassin. Ils se battent dans une dimension tout en échangeant sur un autre plan. Leurs corps se disputent autant que leurs têtes. Manhunter va ainsi dès le début de l'épisode interroger son adversaire sur ses motivations (pourquoi veut-il vraiment le tuer ? Sous-entendant que ce n'est pas simplement son boulot mais une sorte de mission supérieure). Et Assassin va répliquer en sondant aussi Manhunter sur le sens de ses meurtres (pourquoi tuer Commodore Murphy après avoir épargné Abdul Smith qui le soutient désormais pour se venger de Murphy ?).

Après quelque coups, Manhunter déstabilise physiquement Assassin en le projetant à terre mais sans en tirer profit pour lui donner le coup de grâce alors qu'il a lâché son épée dans sa chute. Non, ce qui suit déjoue les attentes d'Assassin et du lecteur : Manhunter prend une pause, fait un break. Il va s'asseoir au bord du toit et invite son adversaire à l'imiter. Il propose finalement de tirer à pile ou face le sort de ce duel, pour s'épargner du temps, du sang, de l'énergie. Manhunter a autre chose à faire (tuer Murphy) comme Assassin (retourner protéger Murphy). Autant abréger.

A partir de là, l'épisode entre dans une autre dimension lui aussi. Il a commencé par un duel physique, il se prolonge par un duel cérébral, un débat oral. Etant donné et admis par les deux belligérants qu'ils sont d'égale valeur, pourquoi ne pas s'en remettre à un arbitre plus puissant pour désigner le vainqueur, autrement dit compter sur le hasard, une pièce jetée en l'air ? 

Je vais m'arrêter là et vous laisser découvrir tranquillement ce qu'il advient ensuite et qui est aussi déroutant. Assassin aussi va proposer à Manhunter une autre façon de décider  de l'issue de leur combat. Et le duel va s'achever en définitive de la manière la plus logique qui soit tout en restant, jusqu'au bout, un débat autant qu'un affrontement.

Tout l'épisode, effectivement très "spécial", est construit sur l'idée de transition, de passage. Il n'est pas question en fait de victoire, de défaite, et même en vérité la figure du duel n'est  qu'un prétexte. Toute la dimension épique suggérée par la couverture et les premières pages sont une façon d'accrocher le lecteur tandis que le vrai propos de l'épisode est ailleurs, dans cette manière de passer du physique au cérébral, du sensible à l'intellectuel, de la force à la pensée, de l'acte à l'objectif, du sujet à l'objet. Manhunter comme Assassin se fichent pas mal de vaincre l'autre. Il s'agit davantage de dominer, de prouver sa supériorité, quitte à la confronter à sa dimension la plus absurde - et de ce point de vue l'épisode n'a pas vraiment de fin en réalité : les duellistes continueront éternellement à se disputer sur la question. Vous comprendrez parfaitement quand vous lirez l'épisode. 

Qui d'ailleurs contrairement aux huit précédents (et sans doute aux trois prochains) ne s'ouvre ni ne se ferme comme d'habitude (avec l'image du casque de Dr. Fate rappelant les faits et introduisant ce qui va suivre). Il n'y a pas non plus les autres personnages qu'on est habitué à suivre (pas de Ladycop, pas de Dingbats, pas d'Outsiders, pas de Warlord, pas de Starman, pas de Darkseid ni de Haut-Père, pas d'Orion, pas de Creeper, pas de Green Team).  

Pour illustrer cet épisode, Jorge Fornes s'est donc plié au découpage le plus sévère qui soit, la marotte de Tom King, le fameux "gaufrier". On pourrait penser qu'il s'agit d'un gadget, d'un truc de scénariste, une sorte de test qu'il fait passer à ses artistes depuis Mister Miracle. Parfois cela tient à quelques pages, parfois un épisode, parfois toute une série.

Mais ici ce cadre strict sert à littéralement découper la page en deux. Tout est double dans cet épisode : il y a deux personnages, deux camps, deux missions, deux fois quatre cases, deux épées... La liste est longue comme le bras. Il y a principalement pour Fornes deux valeurs de plan : un plan large (personnage en pied) et plan serré (buste ou gros plan sur le visage ou les mains).

On pourrait également supposer que dessiner avec un "gaufrier" est un exercice fastidieux pour un artiste. C'est vrai que pour certains c'est quelque chose qu'on a même du mal les imaginer faire : Bryan Hitch serait certainement frustré de s'y plier. Mais Jorge Fornes est un autre genre d'animal graphique. Pour les dessinateurs comme lui qui sont influencés par l'école Cannff-Toth, le plaisir est dans la contrainte, dans la limite.

Parce que Fornes s'appuie sur un dessin qui repose essentiellement sur le trait, la description, la fidélité au script, ce n'est pas un souci de s'adapter au "gaufrier". Au contraire on peut penser qu'il s'agit d'un défi stimulant pour trouver le moyen de s'exprimer dans un cadre aussi serré.

Il existe pour ainsi dire deux races de dessinateurs : ceux pour qui le découpage se définit en fonction de ce qu'on dessine sur la planche - en d'autres termes : on dessine d'abord sans poser de cadre puis ensuite on trace des cases pour composer la page entière. Et puis il y a ceux pour qui le découpage définit le dessin : en somme on dessine seulement ce que la case peut contenir et toute la page est ainsi définie. Il n'y a aucun doute pour moi (sans doute le vois-je ainsi parce que j'ai pratiqué les deux écoles) que Fornes aborde la planche en fonction de son unité de base (la case) et la compose en découpant d'abord (tandis que Hitch dessine d'abord puis trace ses cases ensuite).

Il n'y a pas, j'insiste bien là-dessus, de bonne ou de mauvaise école. On peut même au fil d'une carrière passer de l'une à l'autre puis revenir à la première. Quelqu'un d'aussi versatile que Immonen, par exemple, a prouvé qu'on pouvait parfaitement s'épanouir en se contraignant tout comme en se laissant aller à dessiner sen débordant des cases. Moebius expliquait aussi que la case était musicale : le dessin qu'on y met revient à la jouer comme une note noire ou blanche, et à partir de là, tout le visage de la planche s'en trouvait transformé.

Mais c'est assez fascinant, je trouve, de voir un artiste se plier à un exercice comme le "gaufrier" alors que, depuis Neal Adams jusqu'à Druillet et puis les années 90, le courant dominant est d'avoir désincarcérer le dessin, d'avoir fait sauter le cadre de la planche, d'avoir débordé des cases. Alors que les artistes ont majoritairement préféré suivre cette révolution graphique née dans les années 70, d'autres trouvent encore la volonté de suivre le script très serré de scénaristes qui misent tout sur le cadre, le contenu de la case, la frontière de l'image dessinée. Et cela a donné des résultats aussi puissants.

Danger Street reviendra dans trente jours. Mais il est possible que, comme pour Manhunter et Assassin, il faille en profiter car entre son projet chez Boom !, Everlasting Love chez Image, et ses deux séries régulières (Wonder Woman, Le Pingouin), Danger Street soit la dernière mini-série Black Labellisée de Tom King avant longtemps (tout simplement parce que le scénariste s'est préparé un agenda bien rempli)...