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lundi 27 juin 2022

WANTED LUCKY LUKE, de Matthieu Bonhomme


Un peu plus d'un an après sa sortie, je me décide enfin à rédiger une critique de Wanted Lucky Luke (que j'ai relu pour l'occasion). Cela faisait longtemps que je n'avais pas consacré une entrée à une bande dessinée franco-belge mais l'occasion fait le larron puisque, le Lundi, désormais, je vous parle d'autre chose que les comics des Big Two. Et surtout parce que j'ai adoré cet album.


Dans la ligne de mire d'un tireur, Lucky Luke réussit malgré tout à la blesser. Contournant la colline où est juché son adversaire, Luke découvre que celui-ci a mis les bouts en laissant derrière lui une affiche...


Sur celle-ci, Luke découvre que sa tête est mise à prix 50 000 $ ! Mais l'écho d'une fusillade le sort de sa stupeur et avec Jolly Jumper, sa monture, il se précipite dans la vallée où des apaches encerclent un convoi...


Ouvrant le feu sur les indiens, Luke réussit à les faire filer. Il fait alors la connaissance de trois ravissantes demoiselles, des soeurs, qui souhaitent vendre leur troupeau de bovins dans la ville voisine de Liberty...


Pourtant la situation va se compliquer pour le cowboy lorsque Angie brandit à son tour l'avis de recherche le concernant. Luke nie avoir commis une mauvaise action et Cherry et Bonnie les croient. Il propose de les escorter en territoire apache avec leur troupeau...


Une fois arrivés, Bonnie et Cherry décident de livrer Luke aux autorités pour se renflouer, malgré les protestations de Angie. Mais en ville, une surprise attend les filles : le gang de Joss Jamon est là et Liberty est une ville fantôme. Sans compter que le tireur du début rôde encore...

J'avais d'abord prévu d'écrire une critique sur le tome 2 de Money Shot, mais sa lecture m'a trop déçu pour que je reste motivé. Comme je souhaitai consacrer cette entrée à une bande dessinée qui ne soit pas publiée par Marvel ou DC, j'ai cherché une solution de secours. Et en inspectant ma bibliothèque, je me suis rappelé de Wanted Lucky Luke.

Cela faisait longtemps que je n'avais pas écrit sur du franco-belge et, curieusement, je n'avais pas dédié d'article au deuxième one-shot de Matthieu Bonhomme sur le célèbre cowboy créé par Morris au moment où je l'avais acheté, en 2021. Il fallait que je répare cela.

J'ai toujours été un fan de western, notamment parce que j'ai aimé très tôt lire les aventures de Lucky Luke par Morris (et Goscinny). Mais le genre, quel que soit son support, est une vieille passion. J'ai grandi avec Blueberry, Comanche jusqu'à Texas Cowboys grâce à qui j'ai découvert le talent de Matthieu Bonhomme. Depuis, je suis avec attention les oeuvres de cet artiste, qui est aussi parfois son propre scénaristte, à travers des titres comme Esteban, L'Esprit Perdu (Messire Guillaume), Charlotte Impératrice...

En revanche, je dois bien dire que les reprises des grands classiques de la BD franco-belge me laissent froid ou du moins dubitatif. Le plus souvent, j'ai ce centiment que les ayant-droits ou les éditeurs regardent par-dessus l'épaule des scénaristes et dessinateurs à qui sont confiés ces relances, avec la consigne de copier au maximum les auteurs originaux - c'est d'ailleurs parfois la condition pour avoir le job (cf. Astérix par Ferri et Conrad, de qui on a exigé de rester dans les clous).

C'est en vérité assez triste parce que cela fossilise ces BD, condamnés à rester ce qu'elles sont, pour ne pas risquer de déranger des fans un brin intégristes. C'est aussi dommgeable dans la mesure où une série comme Spirou et Fantasio a survécu en laissant à Franquin, Fournier, Tome & Janry, etc. la possibilité de l'écrire et la dessiner sans imiter bêtement Rob-Vel. Sans compter les récits hors-série par Emile Bravo, Franck Le Gall...

Depuis la mort de Goscinny, Lucky Luke a continué tant bien que mal sous l'impulsion de son créateur Morris. Après sa mort, le titre a été mis entre les mains d'auteurs plus ou moins inspirés (plutôt moins que plus, dois-je dire). Jusqu'à ce que Lucky Comics autorisent L'Homme qui tua Lucky Luke, le premier album de Matthieu Bonhomme.

Ce dernier put concevoir un récit autonome, et couronné de succès (critique et commercial), à la fois respectueux et libre. Cinq ans après, Bonhomme remet son titre en jeu avec Wanted Lucky Luke, et même si cette fois les lecteurs ont été moins tendres, j'ai pour ma part autant, sinon plus, apprécié sa démarche, sa volonté d'affiner son point de vue sur le personnage.

Dans L'homme qui tua..., Bonhomme jouait avec l'idée de la mortalité de Lucky Luke, en multpliant les complications sur ce qui le rendait invincible (la perte de son arme, le manque de tabac, la nervosité qui en découlait). Cette fois, il va encore plus loin en explorant le rapport de Lucky Luke aux femmes. Car le cowboy éternel célibataire (même s'il a été éphémérement fiancé dans un des tomes de sa série régulière) est lonesome (solitaire) par définition.

Confronté à trois jolies frangines, il apparaît souvent encore plus désarmé que lorsqu'il fut privé de son six-coups dans sa précédente aventure par Bonhomme. Maladroit, un peu arrogant aussi, mais aussi face à des personnalités bien trempées (dont celle de la brune Angie), Luke est à la fois un objet de convoîtise et de curiosité car jamais il ne semble vraiment intéressé par la potentielle bagatelle qui se présente à lui, en particulier avec la blonde Cherry, ouvertemetn éprise de lui dès leur rencontre (même si les circonstances aident à ce rapprochement : on peut comprendre l'émoi de la demoiselle qui vient d'être sauvée d'un sort funeste contre des apaches).

Je laisse aux psychologues de comptoir le soin de réfléchir sur une éventuelle homosexualité de Lucky Luke ou d'une totale indifférence pour la gente féminine, c'est une vieille antienne concernant les héros célibataires, de Tintin à Batman (à qui certains ont prêté en fait une attirance pour ses Robins). La vérité se situe sans doute autre part, plus simple : la censure qui pesait sur les BD et les comics empêchaient toute relation amoureuse, encore plus sexuelle, entre un héros et les femmes qu'il croisait, donc ils restaient célibataires, vaguement ou franchement indifférents aux filles pour continuer à être publiés et accessibles aux jeunes lecteurs.

L'autre réussite de cet album réside dans son casting de méchants. Si Bonhomme a toujours averti qu'il ne réaliserait jamais une aventure avec les Dalton (qu'il juge impossible à adapter à son style graphique), cette fois il a convoqué des figures familières avec notamment le gang de Joss Jamon et aussi Brad Defer, le fils de Phil Defer. Au sujet de ce dernier, c'est ma seule réserve, j'aurai préféré qu'il soit introduit comme le frère et non le fils car il me semble trop âgé pour être la progéniture de Phil.

On retrouve aussi le chef apache inspiré de Geronimo, Patronimo. Et l'exploit scénaristique de Bonhomme, c'est d'avoir trouvé une place pour tout ce monde, sans qu'aucun ne se marche sur les pieds. Le titre l'indique : Lucky Luke est recherché, sa tête mise à prix. Mais il ignore pourquoi et quand on découvrira le pot-aux-roses, c'est très habile (même si des petits malins assurent qu'ils avaient deviné tout avant tout le monde). On assiste même à l'arrivée (forcément en retard) de la cavalerie ! Et Bonhomme compose alors une image irrésistible pour résumer à quel point la situation du héros est devenu intenable, littéralement écartelé entre les trois soeurs, le gang de Joss Jamon, les apaches : chacun veut le cowboy - ce qui peut être aussi interprété comme une métaphore de sa popularité comme personnage de fiction.

Visuellement, cette histoire correspond à ce qu'on attend d'un artiste aussi exceptionnellement doué que Matthieu Bonhomme, qui assure le dessin, l'encrage et la couleur. Chaque page est composée avec une maîtrise absolue : la disposition des éléments dans le décors, le jeu avec les grands espaces, la dimension des cases, leur enchaînement, tout donne l'impression d'une fluidité parfaite, d'une facilité insolente.

Devant gérer un casting fourni, Bonhomme a su modeler les physionomies originelles de chacun pour les adapter à son style. On reconnait tout le monde tout en voyant ce que l'artiste à révisé pour que cela ne jure pas avec ce que, lui, a apporté. Ainsi, les trois soeurs rivalisent de charme mais elles ne sont pas absurdement hypersexualisées. Habillées comme des cowgirls, leur coquetterie ne s'exprime que par des détails (une queue de cheval pour Angie par exemple) et lorsqu'elles sont apprêtées de façoj plus franchement féminine, la séquence n'invite guère à l'érotisation des corps puisqu'elles sont aux mains de bandits émêchés et agressifs.

Lucky Luke est représenté avec une dégaine nonchalante, presque orientale (les yeux en amande), mais capable de se tendre en une fraction de seconde, toujours sur le qui-vive. Bonhomme réduit volontairement les occasions où il peut briller par sa dextérité de tireur, comme si ce qui l'intéressait, c'était de mettre en scène le personnage au-delà ce qui le définit dans sa mythologie (le pistolero hyper rapide). Le Lucky Luke de Bonhomme n'est pas déconstruit mais humanisé, il est sondé dans ses sentiments, sa vulnérabilité, à cause d'éléments qu'il ne maîtrise pas ou dont il n'a pas l'habitude (les femmes, la coalition d'ennemis, jusqu'à la remarque moqueuse d'un colonel à propos du brin d'herbe qu'il machouille désormais).

De même Jolly Jumper ne parle pas dans les histoires de Bonhomme car il a jugé que cela ferait basculer son récit dans une forme d'humour absurde. Mais ça ne signifie pas que le cheval est dénué de tempérament, et il faut toute la subtilité du trait expressif de l'artiste pour remarquer l'attitude éloquente de la monture dans des situations précises. S'il ne ne communique pas oralement, Jolly Jumper comprend mieux son cavalier que quiconque (comme lorsqu'il lui demande de contourner une colline pour prendre à revers le tireur au début). Et quand Jolly Jumper est éloigné de son compagnon, il réagit comme son meilleur renfort (lorsqu'il assomme Joe l'Indien en l'attirant dans une ruelle de Liberty).

Matthieu Bonhomme s'est offert une récréation superbe entre deux tomes de Charlotte Impératrice. mais c'est quand il veut pour un troisième opus sur le poor lonesome cowboy !

mardi 30 octobre 2018

CHARLOTTE IMPERATRICE, TOME 1 : LA PRINCESSE ET L'ARCHIDUC, de Fabien Nury et Matthieu Bonhomme


"Lourde est la tête qui porte la couronne." : cette phrase de Shakespeare, citée par Maximilien d'Autriche dans ce tome 1 de Charlotte Impératrice, pourrait aussi bien convenir aux auteurs de cette nouvelle série (qui comptera trois autres volumes). En effet, le scénariste Fabien Nury et le dessinateur Matthieu Bonhomme sont tous deux au sommet de leur art et de leur popularité et doivent relever le défi de se renouveler sans décevoir. Ils le tentent en dressant le portrait d'une héroïne méconnue de l'Histoire du XIXème siècle, avec un indéniable sens du romanesque.


1859. Elle a seize ans, elle est belge et belle, veut se marier à un roi : ainsi est Charlotte de Belgique, courtisé par le prince Pierre du Portugal. Mais à qui elle va pourtant, contre toute attente, préférer un outsider en la personne de Maximilien d'Autriche. Lequel présente l'avantage d'appartenir à la puissante famille des Hasbourg.


Il est grand, adore les papillons, il est aussi prétentieux, hautain et doté d'un incroyable bagout : tel est Maximilien. Le cadet de François-Joseph et beau-frère d'Elizabeth (la fameuse "Sissi") est surtout un vaurien et le père et les frères de Charlotte s'en méfient.


Malgré tout, ils ne s'opposent pas à leur mariage. Mais le conte de fée sera bref. Charlotte découvre vite la nature paresseuse et le manque d'égards de son époux, qui est expédié en Lombardie-Vénétie pour y occuper un poste honorifique, dans le palais de Trieste, Miramar, aux allures de prison dorée.
   

Maximilien découche pour fréquenter les bordels en compagnie de son vieil ami, Charles de Bombelles (un conseiller militaire des Hasbourg), qui ne verrait aucun inconvénient à donner un héritier à Charlotte à la place de son mari. Le grossier personnage est remis en place par un des frères de la jeune femme qui en profite pour remplacer leur majordome par un homme de confiance, Félix Eloin.


Suite à une maladie attrapée au contact d'une prostituée, Maximilien est stérile. Sa situation est encore compromise par la défaite cuisante essuyée par les autrichiens contre les sardes menés par Napoléon III à Solférino. Pourtant, une issue va se présenter de fort loin quand une délégation du Mexique demande à Maximilien de venir administrer leur pays en proie à une guerre civile.


Maximilien, poussé par Charlotte qui voit là un moyen d'échapper à Miramar, s'arrange avec Napoléon III, qui veut se désengager au Mexique sans perdre la face. Le marché sidère la famille de Belgique mais Charlotte devient de fait impératrice d'un pays dont les édiles ont voté un référendum à la place du peuple qui, lui, reste acquis à Benito Juarez, le révolutionnaire préparant sa revanche en coulisses...

Ces deux-là se tournaient autour depuis un moment tout en étant chacun bien occupés. Puis, il y a un peu plus d'un an, Fabien Nury annonçait que, enfin, Matthieu Bonhomme dessinait son nouveau script - un engagement longue durée puisque le projet compterait quatre tomes. Leur sujet : l'histoire de Charlotte de Belgique, éphémère impératrice du Mexique.

Le mieux, quand on est auteur à succès (comme Nury avec Tyler Cross, Il était une fois en France, Silas Corey ; Bonhomme avec Esteban, Texas Cowboys, L'homme qui tua Lucky Luke), c'est encore souvent de revenir par là où on ne vous attend pas. Même si le scénariste et le dessinateur ne sont pas des débutants dans le cadre du récit historique, retracer l'existence de Charlotte restait une curiosité.

On connaît peu cette jeune femme, contemporaine d'Elizabeth d'Autriche, sa belle-soeur, elle-même réputée grâce aux films Sissi, incarnée par Romy Schneider ; et donc on pouvait craindre une biographie surannée et fleur bleue. Il n'en est rien et ce premier tome se charge de montrer en 72 pages l'évolution rapide d'une oie blanche en épouse bafouée et en tacticienne déterminée.

L'aventure, comme les prochains épisodes la décriront, s'est très mal finie, ce n'est pas un spoiler (Maximilien finira fusillé, Charlotte rentrera en Europe et mourra folle). Nury, un auteur fiévreux et passionnée par les destins tragiques comme par la narration en bande dessinée, a trouvé là une héroïne qui ne pouvait que le séduire. Il la raconte avec pourtant tendresse, dès la première scène lorsque, petite fille, on la force à aller embrasser sa mère morte dans son lit, puis ensuite encore adolescente quand elle se laisse charmer par Maximilien, espionnée par les jardiniers de son père à l'affût des réactions des tourtereaux.

Le couple se forme et suscite l'inquiétude du roi des belges, même si le précepteur de Charlotte, trahissant sans scrupules le secret de la confession, le tient au courant de l'évolution de leurs sentiments. Puis c'est le mariage en grandes pompes, avec un regard furtif et troublé de Charlotte en voyant son père dépité.

A partir de là, la tonalité du récit change sensiblement : Nury excelle à créer le malaise dans des moments-clés (la nuit de noces dénuée de tout romantisme, la froideur de la rencontre avec Elizabeth, la présence vicelarde de de Bombelles). D'abord désarmée, Charlotte comprend que les dés sont pipés, elle s'est unie à un pantin, pour qui son frère n'a aucune considération, et dont la vanité l'emporte sur ses mérites. L'installation à Trieste dans un palais devient un séjour dans une cage dorée que la défaite autrichienne à Solférino contre l'armée de Napoléon III vient entériner. Maximilien est tenu pour responsable de la débâcle car son frère ne veut pas perdre la face.

Il croira tenir sa revanche avec la supplique des notables mexicains mais se fera piéger par le même Napoléon III, qui l'appuie pour mieux se retirer d'une guerre ruineuse. Charlotte parie pourtant sur cet exil afin de fuir l'Italie et s'inventer un destin : c'est une femme confiante et altière qui est acclamée au Mexique. Une page vient de se tourner.

Pour soutenir une narration foisonnante, où Nury use de la correspondance entre le roi des belges avec sa fille et son percepteur tout en déroulant la romance avec Maximilien et les intrigues politiques, Matthieu Bonhomme a dû s'employer à découper de manière subtile pour que la lecture reste fluide.

Comme il est lui-même un conteur aguerri et un artiste surdoué, il se sort de tous les pièges avec une maîtrise ébouriffante. On peut même dire qu'il y trouve une liberté inattendue, osant par exemple une double-page somptueuse ici (pour le mariage), une autre entièrement en silhouettes (la nuit de noces), et soutenant par le simple brio d'illustrations le texte parfois abondant (l'arrivée en Italie) ou résumant en une image l'horreur de la guerre (le champ de bataille de Solférino).

D'habitude, Bonhomme emploie une technique qui consiste à dessiner un crayonné très poussé puis encrer sur un calque (ce qui lui permet de conserver le dessin initial et de ne pas gommer). Mais cette fois, il a travaillé à l'ancienne en procédant toujours à une première version très élaborée (au crayon et au porte-mine) puis en passant à l'encre (avec une plume et des pinceaux) directement sur la planche. Le résultat est époustouflant de finesse et d'élégance, avec une attention amoureuse portée à Charlotte tandis que l'allure même de Maximilien devient grotesque et piteuse.

Les couleurs d'Isabelle Merlet, en à-plats, favorisent les ambiances générales : chaque scène a sa lumière, tantôt chatoyante, tantôt sombre, mais étonnamment semblable à ce que fait Bonhomme quand il assume lui-même ce rôle. On devine que, comme lui, elle a adapté sa palette par rapport aux documents d'époque (le dessinateur a avoué s'être largement inspiré des revues "people" d'alors). La cruauté de l'histoire est rehaussée par des tons solaires qui tour à tour révèlent le sordide, le pathétique de Maximilien et la revanche de Charlotte.

On peut difficilement ne pas être conquis par ce premier tome. La suite est attendue pour 2019.

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Après les roses, les épines : je veux en profiter pour pousser un petit coup de gueule.

Charlotte impératrice bénéficie de deux versions : l'album normal, que je viens de critiquer, et une édition noir et blanc, produite par les Editions Black & White. Cette dernière est vendue au prix exorbitant de 200 Euros, avec en prime un cahier de croquis de Matthieu Bonhomme.

Pourquoi suis-je énervé ? Entendons-nous bien : chaque lecteur est libre d'acquérir une BD au prix qu'il le souhaite, dans la mesure de ses moyens. Donc si vous êtes capable de débourser 200 Euros pour un album, tant mieux. Mais ce n'est pas ma conception de la BD, que j'ai toujours préférée comme un média abordable, démocratique, et dont le contenu serait le même pour tous.

Ce qui m'agace là-dedans, c'est le cahier de croquis en bonus, réservé à de riches aficionados, mais apparemment indigne d'être partagé avec des fans qui n'ont pas la bourse assez pleine pour acquérir un livre ruineux. Pourquoi Dargaud n'a-t-il pas publié au moins une partie des croquis de Bonhomme dans l'édition courante de ce tome 1, histoire que chacun profite de ce supplément et admire le travail préparatoire du dessinateur ?

Par ailleurs, si j'ai toujours défendu un dessin qui devait être suffisamment bon en noir et blanc, j'ai en horreur cette mode qui veut qu'on commercialise des versions en noir et blanc pour de soi-disant puristes. C'est déconsidérer les efforts des coloristes, dont l'apport est aussi important que les autres auteurs du livre. Lorsqu'une oeuvre n'est pas conçue pour être uniquement en noir et blanc, je ne vois pas de raison de la "décoloriser" pour séduire des collectionneurs qui ne jurent que par le noir et blanc. Quand je note l'excellence de la contribution d'Isabelle Merlet ici, je pense aussi à l'initiative de DC et Urban Comics qui ont publié (entre autres) une version N&B de Batman : Year One alors que Richmond Lewis a produit ce qui reste un chef d'oeuvre de colorisation.

Ce n'est pas en procédant de la sorte que la BD, média hyper-concurrentiel, avec pléthore de titres, et des conditions précaires pour nombre d'auteurs, gagnera de nouveaux lecteurs. En se faisant élitiste, elle s'éloigne de sa nature populaire pour ne contenter qu'une niche de fans friqués et snobs. 

samedi 28 mai 2016

Critique 900 : L'HOMME QUI TUA LUCKY LUKE, de Matthieu Bonhomme

900ème critique !

L'HOMME QUI TUA LUCKY LUKE est un récit complet écrit et dessiné par Matthieu Bonhomme, d'après le personnage créé par Morris, publié en 2016 par Lucky Comics et Dargaud.
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Froggy Town, en Californie du Nord, par une nuit d'orage. Lucky Luke s'arrête dans ce patelin perdu au milieu de nulle part. En se présentant au propriétaire de l'écurie à qui il confie son cheval, Jolly Jumper, il comprend que sa réputation de "l'homme qui tire plus vite que son ombre" l'a précédée...
Quelques jours auparavant, la diligence convoyant l'or des mineurs de Froggy Town à Silver Canyon a été attaquée par un mystérieux indien, qui a abattu le chauffeur. Le voleur s'est depuis comme volatilisé à la faveur du mauvais temps - et du peu d'empressement des autorités locales à le traquer.
Justement, le soir de son arrivée, Lucky Luke est défié par le shérif de Froggy Town, James Bone, un demeuré, mais la fusillade est évitée grâce à son frère aîné, Anton, qui déleste l'étranger de son arme. Le cowboy n'a de toute façon pas l'intention de s'attarder, promettant de partir dès le lendemain, si la météo s'est améliorée.
Après cet incident, Lucky Luke est abordé par Doc Wednesday, autrefois lui aussi excellent tireur, aujourd'hui rongé par l'alcool, le tabac et le jeu, qui le met en garde contre tout cela.
Le lendemain, alors qu'il s'apprête à s'en aller, la pluie ayant cessé, Lucky Luke est sollicité par trois représentants du comité des citoyens de la ville pour reprendre l'enquête délaissée par les frères Anton. Il accepte, même si la nervosité, à cause de la pénurie de tabac, le gagne quand Anton lui raconte avoir égaré son pistolet et lui en confie un autre.
Aidé de Doc Wednesday, Lucky Luke remonte la piste de l'indien. Mais la situation se complique avec l'arrivée de Laura Leggs, une danseuse qu'il a rencontrée jadis, venue à Froggy Town pour épouser Anton, et sa rencontre avec le père des Bone, un vieillard agressif, premier prospecteur d'or de la région, bien décidé à chasser cet intrus...

Pour fêter cette neuf centième critique, j'avais gardé au chaud cette entrée pour parler de L'Homme qui tua Lucky Luke, le one-shot réalisé par Matthieu Bonhomme à l'occasion des 70 ans du poor lonesome cowboy, dont la pré-publication dans le journal de "Spirou" m'avait enthousiasmé durant dix semaines. J'avais promis d'y consacrer un article dédié pour détailler ce qui m'avait tant plu, au point d'estimer qu'il s'agissait certainement d'un des albums de l'année.

Depuis cette pré-parution et la sortie de l'album (et d'éditions de luxe parallèles) début Avril, la presse (spécialisée ou non, le projet ayant même eu droit à des papiers dans "Paris Match" par exemple) et sur le Net ont consacré la qualité de l'entreprise dans une rarissime unanimité (même si quelques tatillons ont quand même trouvé à redire).

Je ne vais donc pas répéter dans le détail tout le bien qui a été souligné par ailleurs : l'originalité de l'approche, la solidité de l'intrigue, le graphisme exceptionnel, l'hommage à la fois respectueux et personnel à Morris. Je souscris à tout cela : Matthieu Bonhomme, qui a signé scénario, dessin et couleurs, a confirmé qu'il était un des meilleurs auteurs actuels, un artiste phénoménal, un fan inspiré de Lucky Luke. Il a su s'emparer du personnage avec force, singularité, caractère, avec un zeste d'humour, mais en revenant à la source (pré-"Goscinny-ienne" donc). Son western est magnifique, sa lecture jouissive. On ferme ce livre ravi -mieux : comblé. Toutes les promesses ont été tenues - si bien qu'on regrette que Bonhomme n'ait pas exprimé son envie d'y revenir un jour (mais il a ses propres oeuvres à accomplir, et le plaisir de cette expérience vient aussi du fait qu'elle est unique).  

Il ne suffit pourtant pas ni d'être un lecteur passionné, depuis son plus jeune âge, par un héros et ses aventures (de ce point de vue, je partage cela avec Bonhomme), ni même d'être un fin connaisseur d'une série pour réussir à en tirer la substantifique moelle et aboutir à une bande dessinée aussi accompli. Il s'agit justement de la traiter sous un angle suffisamment intéressant, nouveau, et en même complice avec les fans pour arriver à une production passionnante. C'est là que se situe la prouesse de Bonhomme. Il a su écrire et dessiner Lucky Luke à sa manière tout en sachant conserver ce qui en est l'essence pour les puristes.

Son récit abonde en références, mais elles sont distribuées avec l'habileté requise pour ne pas égarer le profane. Ces adresses au passé de la série et du héros servent surtout à traiter avec une superbe intelligence la notion de légende car, lorsqu'on reprend (même pour une seule fois) un personnage mythique, dont l'image est presque plus connue que ses histoires, il faut transmettre ce pourquoi il est resté aussi longtemps populaire, en quoi il est iconique.

Pour cela donc, Matthieu Bonhomme invoque directement ou indirectement des noms familiers pour les connaisseurs mais qui deviennent pour les simples amateurs autant d'éléments constituant la spécificité de Lucky Luke. Laura Leggs est issue du Grand Duc (tome 40), mais sont cités, sans qu'on les voie, les cousins Dalton (tome 12) ou Phil Defer (tome 8) en page 17 : la première occupe un rôle important dans l'intrigue, tandis que les autres, seulement mentionnés, renvoient au fait que Lucky Luke est un tireur redouté et redoutable, mais sans que cela soit un motif de vantardise pour lui (ainsi répond-il aux gamins curieux et émerveillés : "C'est mal de tuer un homme, p'tit. Tu lui retires tout ce qu'il a... Et tout ce qu'il aurait pu avoir.").

La mort hante l'histoire puisque, dès le titre, elle pointe le destin du héros : bien entendu, le procédé est transparent, on sait bien que Bonhomme n'a pas réalisé un album avec le héros de son enfance pour vraiment le tuer (quand bien même l'aurait-il voulu, à supposer que les éditeurs l'aient laissé faire, cela n'aurait fait que contribuer à la dimension légendaire du personnage). Mais elle suggère que cela est possible, que Lucky Luke n'est pas immortel et une partie de l'intention de l'auteur est justement de redonner une humanité au cowboy.

Ainsi le décrit-il comme un fumeur que le manque de tabac rend nerveux, impatient, colérique - autant de faiblesses inquiétantes au moment de traquer un assassin et voleur indien mais aussi de composer avec l'hostilité manifeste des trois frères et du père Bone. Cela tranche astucieusement avec le flegme habituel qu'on lui connaît... La vulnérabilité de Lucky Luke est aussi symbolisée par le personnage de Doc Wednesday : Bonhomme a expliqué, dans plusieurs interviews, avoir beaucoup revu et relu des westerns avant d'écrire son récit. Le titre de l'album est un hommage direct à L'Homme qui tua Liberty Valance (John Ford, 1962). Joshua "Doc" Wednesday évoque, lui, Règlements de comptes à OK Corral (John Sturges, 1957) et Doc Holiday (incarné par Kirk Douglas), qui figure ce que risque de devenir Lucky Luke s'il ne fait pas attention à lui : un "flingueur" rongé par la culpabilité, les excès en tous genres, l'homme à abattre. Le destin de ce partenaire connaîtra un sort poignant qui confère une responsabilité encore plus héroïque au cowboy.

La mort encore est présente avec une silhouette familière non seulement de la série mais du western en général : le croque-mort (et le vautour jamais loin), qui se fiche bien d'enterrer un héros légendaire ou un simple quidam. Il est évidemment aux premières loges quand l'inévitable duel, qui se déroule sur un rythme emprunté aux films de Sergio Leone (quatre planches), survient et explique le titre même de l'histoire - une autre séquence superbement découpée.

Parmi d'autres récurrences bien intégrées (comme les indiens, apparaissant dès la page 33), une grande bagarre dans le saloon (page 31 - une impressionnante composition) ou l'intelligence à la fois manifeste et effrontée de Jolly Jumper (qui ne parle cependant pas dans cette version plus semi-réaliste), Bonhomme glisse quelques pépites esthétiques malicieuses. Remarquez ainsi les yeux légèrement bridés qu'il dessine à Lucky Luke (suggérant qu'il aurait des origines asiatiques ?), le fait qu'il ignore son âge exact (30 ans ?), qu'il manie aussi bien (même si cela le fait râler) un pistolet "top break" que son habituel colt .45.

Plus drôle, à chaque fois que Laura Leggs apparaît, la colorisation est dominée par du rose, comme si sa féminité primait sur toute action. Plus émouvant, discret et très élégant, cette épitaphe dans le cimetière de Froggy Town : "R.I.P. Morris from Bevere" (Maurice de Bévère était le vrai nom de Morris), accompagnée de la mention : "Maybe some day we'll meet in the Grande Prairie" ("Peut-être qu'un jour nous nous rencontrerons au Paradis"). 

Il n'y a vraiment aucun faux pas dans ce magistral hommage, somptueusement mis en images, impeccablement raconté. Ne passez pas à côté de coup de maître. Et si on vous demande ensuite si c'est effectivement si bon qu'on le dit, comme Lucky Luke, répondez simplement : "Ouaip !"

mercredi 24 février 2016

Critique 823 : ESTEBAN, TOMES 4 & 5 - PRISONNIERS DU BOUT DU MONDE & LE SANG ET LA GLACE, de Matthieu Bonhomme


ESTEBAN : PRISONNIERS DU BOUT DU MONDE est le quatrième tome de la série, écrit et dessiné par Matthieu Bonhomme, publié en 2012 par Dupuis.
*

1901, à Ushuaïa. Depuis six mois, l'équipage du "Léviathan" est détenu dans le pénitencier de la Terre de Feu. Les conditions de vie y sont épouvantables, le général qui dirige l'établissement est intraitable et le sergent La Paz, chef des gardiens, est une brute.
Esteban infiltre la prison et réussit à s'y faire engager comme gardien. A l'extérieur, son oncle Tonto, qui a accepté à contrecoeur cette manoeuvre, est cependant prêt à l'aider à organiser l'évasion des marins du baleinier.
Mais, pour cela, Esteban devra surmonter plusieurs obstacles : tromper la vigilance de La Paz, veiller à faire sortir le capitaine du mitard (où il est retenu après avoir tenté plusieurs fois de se s'échapper), supporter la femme du général qui noie son chagrin dans l'éther... Tandis que Tonto doit trouver un pilote pour le bateau à vapeur qui transportera les prisonniers et qui doit arriver dans quatre jours, date à laquelle Esteban devra partir à La Plata pour y suivre ses classes comme soldat.
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ESTEBAN : LE SANG ET LA GLACE est le cinquième tome de la série, écrit et dessiné par Matthieu Bonhomme, publié en 2013 par Dupuis.
Il s'agit du dernier épisode du premier cycle de la série.
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L'évasion, spectaculaire, a réussi mais les hommes du "Léviathan" ne sont pas encore sortis d'affaire. Ils doivent affronter une mer déchaînée et se résoudre à s'abriter dans une baie isolée. C'est alors que les indiens de la tribu du chef rebelle Aigle Rouge, farouche adversaires des évangélisateurs, les assiègent. Et il ne faut pas oublier, parmi les fugitifs, ce jeune garçon rouquin, véritable psychopathe, prêt à tuer à tout instant ses compagnons...
Au terme d'une âpre négociation, Aigle Rouge accepte de guider les prisonniers contre des armes dans les glaciers. Le général et ses hommes traquent les détenus dans ce décor hostile. Plusieurs, dans chaque camp, vont trouver la mort lorsque la banquise se brise, parmi lesquels Le Goff, le fidèle second du capitaine.
Finalement, la situation va se dénouer sur le bateau à vapeur du général qui a tendu un piège aux fugitifs et qui est prêt à les fusiller sur le champ. C'est alors qu'interviendra la femme de l'officier, Clara, de manière dramatique, pour protéger Esteban et aussi venger son enfant mort prématurément quelques années plus tôt...

Avec ces deux tomes s'achève donc le premier cycle de la série : depuis, Matthieu Bonhomme a dessiné le deuxième épisode de Texas Cowboys (écrit par Lewis Trondheim) et le journal de "Spirou" prépublie actuellement son one-shot L'homme qui tua Lucky Luke (qui sortira en librairie le 1er Avril prochain). Il a déjà annoncé réfléchir au cycle suivant d'Esteban en expliquant que l'action se déroulerait certainement quelque années après les événements du tome 5, donc avec le héros devenu adolescent, et sans doute dans un cadre différent.

En attendant cette suite, Prisonniers du bout du monde et Le sang et la glace permettent d'admirer le meilleur de cet auteur complet dans deux histoires aux contraintes bien distinctes. Dans un premier temps, on assiste à un huis clos dans l'enceinte du pénitencier d'Ushuaïa, qui tranche radicalement avec les périples en mer des trois précédents albums.

Bonhomme exprime de manière saisissante l'atmosphère oppressante et violente qui règne dans le murs de cette prison : l'endroit est aux mains d'un général implacable et de son sergent (le mal nommé La Paz) et les détenus sont soumis à des traitements cruels, travaillant dans le froid et punis par des brutalités abusives.

L'action se situe six mois après l'arrestation des hommes du "Léviathan", qu'a pu éviter Esteban grâce à l'intervention providentielle de son oncle Tonto. Dans un flash-back, le garçon a l'occasion d'expliquer où il est passé durant cette période : de retour auprès de sa famille, il est redevenu berger puis est tombé gravement et subitement malade. Ses proches le croyant victime d'abord victime de la rougeole puis d'un mauvais sort, il est visité par "la Guapa", une sorcière, qui comprend que c'est la culpabilité qui le ronge.

Esteban court bien des dangers en infiltrant la prison, en en devenant un des gardiens, en échafaudant un plan d'évasion, et le lecteur frémit pour lui. Même sa relation avec l'épouse du général, en charge de la direction de l'endroit, une femme malade, délaissée, est équivoque : elle reporte sur lui une affection toute maternelle tout en exigeant qu'il l'approvisionne en éther, qu'il doit voler chez le médecin.

L'épisode se conclut sur une longue et spectaculaire séquence que Bonhomme développe avec maestria, mais en sachant ménager un suspense intact pour le dernier acte. De l'aveu même de l'auteur, le cinquième tome a été conçu en réaction au quatrième et renoue donc avec l'aventure pure, mettant en scène la cavale périlleuse de prisonniers. 

Le casting, qui est devenu garni avec les hommes du "Léviathan", les détenus en fuite, les hommes du général, et les indiens qui vont s'en mêler, est remarquablement géré. La tension que produit la présence de Aigle Rouge, à la fois chef redoutable et fou de guerre (qui ne consent à aider les fugitifs qu'après une négociation délicate avec Esteban et Tonto), aboutit à un clash inévitable avec le capitaine, qui le défie cependant moins par orgueil que par chagrin après la mort de Le Goff.

La fin de l'épisode est aussi intense : jusqu'au bout, le sort des héros est incertain et le personnage de Clara, l'épouse du général (qu'une longue confession, fort bien orchestrée au début de l'album, a permis de mieux cerner, de façon poignante), trouve toute sa place lors d'une résolution tragique et libératrice à la fois.

Visuellement, Bonhomme continue d'enchaîner les prodiges : son découpage est très dense, avec parfois jusqu'à une quinzaine de vignettes par pages, mais il alterne avec des scènes plus aérées, avec des plans plus grands, somptueusement composés, où sa représentation des décors de la Terre de Feu est éblouissante. Il n'y a pas de hasard à cela : l'artiste s'appuie sur des repérages effectués sur place, et aussi sur la colorisation de Delphine Chedru, dont la palette est à la fois sobre et nuancée.

Les personnages, nombreux donc, avec une figuration abondante, sont également soignés : tous dotés de physionomies immédiatement mémorables, Bonhomme les rend aussi très expressifs, d'un trait économe, réaliste sans être classique. L'encrage est toujours rehaussé par des dégradés au crayon, qui donne une texture élégante et sensible à l'image : une vraie signature.

Grâce au succès critique et commercial de la série, Esteban est désormais entièrement disponible chez Dupuis, avec des couvertures re-maquettées, une pagination complète, et a même bénéficié d'une magnifique Intégrale, sous-titrée Aventures Polaires, en noir et blanc (voir ci-dessous).

Ne passez donc pas à côté de cette production, une des meilleures fournies par son éditeur, réalisée par un des meilleurs scénariste-dessinateur actuel.   

mercredi 10 février 2016

Critique 814 : ESTEBAN, TOMES 2 & 3 - TRAQUES ! & LA SURVIE, de Matthieu Bonhomme


ESTEBAN : TRAQUES ! est le deuxième tome de la série, écrit et dessiné par Matthieu Bonhomme, publié en 2006 par Dupuis.
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Engagé à 12 ans sur le "Léviathan", un baleinier, car le capitaine connaissait sa mère, Esteban s'est illustré lors de sa première sortie en mer en tuant au harpon une baleine bleue.
Accepté dès lors comme un membre à part entière de l'équipage, le garçon apprend par Le Goff dans quelles circonstances le capitaine a perdu son oeil droit. Puis le bateau repart pour une campagne de collecte de lard de baleines qui sera ensuite raffiné en huile.
La traversée se déroule bien jusqu'à ce qu'un baleinier à vapeur soir repéré dans les parages. Le capitaine déteste ces navires et leur manière de pêcher. Lors d'un approvisionnement sur l'île Pedrosa, le capitaine décide de saboter l'autre bateau en lui volant une pièce de son moteur.
Mais le baleinier à vapeur rattrape malgré tout le "Léviathan" et le piège dans les glaces de l'Antarctique...
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ESTEBAN : LA SURVIE est le troisième tome de la série, écrit et dessiné par Matthieu Bonhomme, publié en 2009 par Dupuis.
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Pris dans les glaces du pôle Sud, le "Léviathan" est immobilisé. Le capitaine se résigne à abandonner son bateau après avoir mis sa cargaison à l'abri. Les hommes prennent des canots pour s'engager en mer mais rapidement le courant et les icebergs les séparent.
Errant, tournant en rond pendant plusieurs jours et nuits, le canot à bord duquel se trouvent notamment le capitaine et Esteban est voué à sa perte. Le capitaine confie alors au garçon comment, lorsqu'il était jeune matelot, il s'éprit d'une jeune indienne, Kajila, à qui il promit de la retrouver un an après. 
Passé ce délai, il découvrit la tribu décimée par des rancheros avant que Tonto, le cousin de Kajila, ne le mène jusqu'à elle, veuve et enceinte, rebaptisée Suzanna après avoir été christianisée par des missionnaires. L'enfant qu'elle mit au monde était Esteban.
Les hommes du canot sont récupérés, à bout de forces, par des villageois d'Ushuaïa mais aussitôt arrêtés par l'armée pour piraterie contre le "Matador", la baleinier à vapeur. Esteban échappe aux soldats grâce à l'intervention de son oncle Tonto...

Pour lire la critique du premier tome, vous pouvez cliquer sur ce lien : Esteban, tome 1 - j'ai mis longtemps avant de continuer la lecture de cette série, mais je vais pouvoir la reprendre grâce à l'acquisition des tomes du premier cycle par la bibliothèque municipale (un petit peu de lobbying, ça sert...).

Alors que Matthieu Bonhomme prépublie actuellement dans les pages du journal de "Spirou" son one-shot consacré à Lucky Luke (L'homme qui tua Lucky Luke), dans le cadre des festivités autour du 70ème anniversaire du lonesome cowboy, et qu'il prévoit un nouveau cycle d'aventures de son jeune héros baleinier, la lecture d'Esteban reste un régal, confirmant le talent de son auteur.

D'abord publié chez Milan, les deux premiers tomes de la série ont bénéficié, en paraissant chez Dupuis, d'albums augmentés de prologues de six pages, permettant d'abord de mieux définir la situation du héros puis de résumer ce qui lui arrivait lors son premier embarquement à bord du Léviathan.

Dans le tome 2, Bonhomme excelle dans un récit sous forme de course-poursuite entre le baleinier à voiles du capitaine et celui à vapeur de son concurrent : la tension de cet affrontement est parfaitement traduite et permet de souligner le caractère absolutiste du chef du Léviathan. Pourtant, l'issue est dramatique pour l'équipage et aboutit à une diatribe d'Esteban contre ce supérieur qui a agi sans se soucier de ses hommes.

L'ambiance est rendue encore plus électrique par les conditions climatiques extrêmes - le froid, la mer démontée - et même dans les moments plus calmes, le lecteur ressent de manière intense que tout est réuni pour que cela se termine mal. La silhouette menaçante, lointaine, du baleinier à vapeur, lui donne aussi un aspect presque fantastique, contrepoint à la faculté qu'a Esteban de communiquer avec les oiseaux et à établir des parallèles éloquents entre des histoires qu'on lui a raconté quand il était enfant et ce qu'il vit avec ses compagnons de bord aujourd'hui.

Dans le tome 3, le sort s'acharne sur le capitaine et Esteban après que le Léviathan ait été fait prisonnier des glaces de l'Antarctique. Leur dérive à bord d'un frêle canot, sur des flots toujours spectaculairement déchaînés puis sur une mer calme comme le Styx, est développée avec un art consommé par Bonhomme, qui sait encore une fois faire partager au lecteur l'expérience traumatisante de ces pêcheurs à travers les yeux d'Esteban.

Le flash-back expliquant la romance brève et tragique entre le capitaine, encore matelot, et Kajila, qui n'est autre que Suzanna, la mère d'Esteban, s'intègre remarquablement au récit, sans le ralentir ni céder à la facilité d'une révélation téléphonée (le capitaine n'est donc pas le père d'Esteban). Il permet aussi d'introduire le personnage de l'oncle Tonto, qui est effectivement tel le géant décrit par le jeune héros à l'équipage moqueur du "Léviathan" et dont le rôle sera crucial à la fin de cet épisode.

Visuellement, la série est toujours aussi impressionnante et impose Bonhomme comme un artiste exceptionnel (comme on a pu le constater par ailleurs avec Messire Guillaume : L'esprit perdu ; Le Marquis d'Anaon et Texas Cowboys).

La qualité du trait tient évidemment à la technique atypique de Bonhomme : celui-ci dessine au crayon sur une première feuille et, ensuite, sur une table lumineuse, par transparence, il reproduit l'image directement à la plume et au pinceau, se passant ainsi de l'étape du gommage. Le résultat permet d'avoir un graphisme dépouillé et détaillé à la fois, d'une grande élégance, avec des contrastes profonds, qu'il nuance en rajoutant des niveaux de gris au crayon estompés.

Bonhomme est à l'aise partout, qu'il s'agisse d'animer des personnages, tous très expressifs, aux physiques immédiatement mémorables, que pour figurer les bateaux et les éléments naturels, les décors sauvages. Tout cela fait en vérité de Esteban une série héritière du magnifique Jérémie dans les îles de Paul Gillon (que Les Humanoïdes Associés seraient bien inspirés de rééditer...).

La colorisation de Delphine Chedru respecte les parti-pris graphiques de Bonhomme en cela qu'elle ne les recouvre pas mais les met en valeur, avec une palette réduite mais correspondant aux atmosphères, aux lumières.

Magnifique série produite par un auteur complet, Esteban est un plaisir pour les yeux mais aussi un récit initiatique et d'aventures palpitant et touchant.  

mardi 10 novembre 2015

LUMIERE SUR... MATTHIEU BONHOMME

 Matthieu Bonhomme
remet son chapeau : 
pas pour un nouveau tome de Texas Cowboys
mais pour un one-shot à paraître en Avril 2016 intitulé
L'Homme qui tua Lucky Luke.
Joie ! Et émerveillement en découvrant les premières images diffusés par Dargaud :




Quelques autres visuels ont été publiés dans
le n° 12 de la revue "Kaboom" :


samedi 10 janvier 2015

LUMIERE SUR... MATTHIEU BONHOMME

 MATTHIEU BONHOMME
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