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dimanche 25 février 2024

Que trouve-t-on UNDER THE SILVER LAKE ?


Los Angeles. Eté 2011. Sam, la trentaine, est sans emploi et son propriétaire le menace d'expulsion. Il ne cherche pas  d'emploi et passe ses journées à épier ses voisines, comme celle qui habite en face de chez lui avec un perroquet et s'exhibe seins nus sur son balcon. Puis il remarque une nouvelle locataire, plus jeune, Sarah, dont la beauté le subjugue. A la télé, les infos évoquent la disparition intrigante du riche Jefferson Evence. Sam aborde Sarah qui l'invite chez elle pour regarder "Comment épouser un millionnaire ?". Ils flirtent mais leur soirée est interrompue par l'arrivée des co-locataires de la jeune femme.


Le lendemain matin, Sam découvre que l'appartement de le jeune femme est désert et il se renseigne auprès du propriétaire qui sait seulement qu'elle a déménagé avec ses amies dans la nuit.. Sam remarque ensuite une jeune femme qui entre dans l'appartement de Sarah pour y prendre quelques affaires restantes et il la suit, d'abord à pied puis en voiture à travers la ville, jusque dans la soirée à une fête où est présente Millicent, la fille de Jefferson Evence.


Sam assiste au concert du groupe Jesus et les fiancées de Dracula et rencontre une danseuse qui lui donne un gâteau qui lui servira à entrer dans une autre fête donnée le lendemain dans un cimetière de Hollywood. Obsédé par la disparition inexplicable de Sarah et déjà adepte des théories du complot, Sam cherche des indices partout autour de lui pour la retrouver. Il fait de multiples rencontres dans ses investigations comme avec Comic-Man, qui édite un fanzine et lui remet un exemplaire du guide des vagabonds, revoit la danseuse, décrypte les paroles de la chansons du groupe Jésus et les fiancées de Dracula...


Celles-ci le conduisent à un observatoire où il est abordé par le roi des vagabonds qui l'entraîne, les yeux bandés, dans un abri atomique. Plus tard, dans ses recherches, il découvrira que d'autres refuges du même type sont achetés par de riches excentriques voulant de protéger de la fin du monde et qui aurait entraîné Sarah dans son délire. Mais Sam écoutera les histoires d'un compositeur affirmant comment depuis des décennies, à travers des tubes musicaux, il a influencé la pop culture et manipulé les foules...


Il y a quelque temps j'ai écrit une critique du film Eileen avec Thomasin McKenzie et Anne Hathaway en relevant ses références au film noir classique. En 2001, David Lynch sortait son avant-dernier film, le mythique Mulholland Drive, considéré par beaucoup comme le dernier grand film noir, une sorte d'équivalent au Impitoyable de Clint Eastwood pour le western. 


David Robert Mitchell s'est fait remarqué en 2014 avec It Follows, qui était déjà une sorte de revisite du film d'épouvante avec une métaphore sur le passage à l'âge adulte : un exercice de style brillant, flippant et mémorable. Quatre ans après, il est revenu avec Under the Silver Lake, long métrage ambitieux, qui s'inscrit franchement dans le sillage de Mulholland Drive, dont il se veut à la fois le prolongement et la terminaison. Un pari fou. Et réussi ?


Si Lynch explorait les fantômes de Hollywood à travers la romance entre une jeune aspirante actrice et une amnésique dans un cauchemar tortueux, Mitchell choisit un trentaine comme pseudo-détective privé de son post-polar. C'est moins flamboyant mais plus raccord avec le phénomène des hipsters qui apparut au début des années 2010, avant la gentrification du quartier de Los Angeles où se déroule son histoire et qui est remarquable pour son réservoir d'eau, le fameux Silver Lake (le lac argenté).

Sam est un glandeur qui ne sort de chez lui que pour aller faire quelques courses ou voir ses rares amis. Sans emploi, il ne paie plus son loyer et est sous la menace d'une expulsion. Il passe le restant de ses journées à espionner sa voisine exhibitionniste, une femme d'âge mûr qui se balade seins nus sur son balcon, quand il ne lit pas des ouvrages consacrés à la théorie des complots. Lui-même a une sérieuse tendance à voir des signes cachés partout et tente de les décoder comme s'ils pouvaient le prévenir d'une catastrophe à venir.

Le bouleversement survient avec Sarah, une nouvelle voisine qui le subjugue : blonde, la silhouette d'une top-model, déambulant en bikini blanc, elle sympathise avec lui et l'invite même à voir un film chez elle en partageant un joint. Mais elle disparaît littéralement du jour au lendemain. Pour Sam, c'est un choc, un chagrin et aussi le prétexte à mener une enquête où sa connaissance des signes cryptés lui sera enfin utile.

L'intrigue est filandreuse à souhait. Sam rencontre des individus farfelus mais ses investigations sont particulièrement décousues. En vérité, il erre sans savoir où il va, si la piste qu'il suit est la bonne. C'est un mélange drôle et inquiétant de personnages et d'endroits qu'il croise et traverse. Son parcours ressemble davantage à celui d'une boule de flipper qui rebondirait aléatoirement et parfois, miraculeusement, irait juste dans la bonne direction.

C'est ce qui fait à la fois la qualité, le charme, mais aussi le défaut, l'artificialité, du film. Contrairement à Lynch qui semblait lui aussi improvisait son intrigue comme un musicien de free-jazz mais construisait en réalité un puzzle brillant et envoûtant, Mitchell s'appuie un peu trop sur la complicité su spectateur qui n'est plus dupe (puisqu'il a déjà vu un objet semblable). Du coup, cette déambulation est parfois longuette, ses références un peu trop prononcées. Par exemple, on y trouve une belle blonde fantomatique (Sarah) mais aussi une brune fatale (Millicent), comme des répliques des héroïnes de Lynch, non plus liées (sinon par un personnage de second plan) mais présentes aux deux extrémités de l'histoire (au début et à la fin).

On préfère presque quand le cinéaste évoque directement des motifs lynchiens comme avec le personnage du compositeur reclus dans sa villa et qui explique comment, à travers ses chansons les plus populaires depuis des décennies (des siècles ?), il manipule les masses et invente donc de toutes pièces une mythologie pour des geeks crédules comme Sam. Ce vieillard sort directement de la filmographie de Lynch, renvoyant à ces figures les plus flippantes (comme Dennis Hopper dans Blue Velvet), et la scène, très longue, s'achève dans un éclat de violence qui a quelque chose d'à la fois terrifiant et de libérateur.

Au fond, que le dénouement soit clair et absurde n'a que peu d'importance. On a compris que le voyage - le trip ! - importait plus que la destination. Sam accomplit ce périple en sachant que la fin ne sera pas heureuse mais qu'elle lui permettra d'accéder à un nouveau palier de son existence. A cet égard, quand, enfin, il rentre chez lui, il est étonnamment plus tranquille, serein, apaisé, malgré la peine qu'il vient d'éprouver et le calvaire qu'il a enduré lors de son étrange odyssée.

La réalisation est inspirée dans sa manière de créer cette ambiance cotonneuse, somnambulique et le film aurait pu durer une heure de plus ou de moins sans qu'on voit vraiment la différence. On sent plus quelques longueurs par moments, dans des scènes un peu trop insistantes (quand l'ami de Sam épie avec un drone une jeune femme, répétition du propre geste du héros) ou en voulant justifier certaines pistes grotesques (le paquet de céréales de Comic-Man).

Le casting comporte peu de visages connus, même s'il est amusant de repérer la toute jeune Sydney Sweeney (une des bombes de la série Euphoria, alors à ses débuts). Riley Keough n'a que peu de temps de présence à l'écran mais réussit à faire de Sarah cette fille inoubliable pour le héros. Et Andrew Garfield, justement, est formidable en type qui se trouve un objectif dans la vie, promenant son air constamment endormi et fiévreux à la fois, sorte de néo-Ulysse dans ce Los Angeles aux façades dissimulant des secrets idiots ou glaçants.

Under the Silver Lake n'égale donc pas Mulholland Drive et échoue à en être le prolongement terminal. Mais le film de David Robert Mitchell est un long métrage singulier, suffisamment pour se détacher du lot et séduire, non pas malgré mais plutôt grâce à ses défauts.

lundi 27 mars 2023

DAISY JONES & THE SIX sonne faux


Daisy Jones & The Six est l'adaptation du roman du même nom de Taylor Jenkins Reid par Scott Neudstader et Michael H. Weber. Les dix épisodes ont été diffusés sur Amazon Prime ce mois-ci et imaginent le destin du "plus grand groupe du monde" de la fin des années 1960 à la fin des années 70, à l'occasion d'un documentaire revenant sur sa dissolution. Hélas ! Le résultat ne convainc guère...


A ma droite : les Dunne brothers, un groupe de rock de Pittsburgh fondé par Billy et Grahma Dunne, avec leurs amis Eddie Roundtree et Warren Rojas, avant le recrutement de la claviériste Karen Sirko. Ambitieux mais sans relations dans le milieu musical, ils gagnent los Angeles sur le conseil de Rod Reyes, un tourneur professionnel, et s'aguerrissent en se produisant dans des clubs.


A ma gauche : Margaret "Daisy" Jones, fille unique et non désirée par ses parents, poétesse depuis l'adolescence, et guitariste folk. Elle aussi quitte Pittsburgh pour tenter sa chance à Los Angeles où elle co-loue un appartement avec Simone Jackson, une choriste. Elle tape dans l'oeil de Teddy price, un producteur reconnu, mais sans vouloir faire aucun compromis sur ses compositions, ce qui la prive de meilleurs opportunités.


Price, abordé un soir par Billy Dunne, auditionne les Dunne brothers mais, malgré leur potentiel, sent qu'il leur manque quelque chose pour décoller. Il a alors l'idée de leur présenter Daisy Jones pour qu'elle améliore les paroles de leurs chansons, puis pour devenir la chanteuse du groupe aux côtés de Billy.


La cohabitation est tendue car Daisy et Billy sont deux leaders nés mais aussi aprce qu'ils partagent des addictions à la drogue et à l'alcool. Billy se reprend en suivant une cure de désintoxication après son mariage avec la photographe Camila Alvarez, qui donne naissance à leur fille. Mais lorsqu'il veut réintégrer le groupe, il se heurte à ses partenaires qui conteste son autorité et surtout aux tourneurs qui ne font pas confiance à un ex-junkie.


Teddy engage Rod Reyes pour organiser des concerts pour Daisy Jones & the Six. La sortie d'un premier single à succès les remet en selle. Ils entrent en studio pour enregistrer leur premier album, mais à la fin des sessions, Daisy part en Grêce pour se sevrer à son tour. Rejointe par Simone, qui a percé à New York en se lançant dans le disco, elle se marie, résolue à abandonner sa carrière musicale, puis revenant sur sa décision, soutenue apr son époux, un oble irlandais.


L'album du groupe fait un carton, les salles dans lesquelles il joue sont remplies. Mais des tensions entre ses membres, notamment à cause des rapports toujours troubles entre Daisy et Billy, vont finir par faire éclater la formation lors d'un concert dans un stade à Chicago...


En matière de fiction sur un groupe de rock qui connaît la gloire, une référence s'impose : il s'agit de Presque Célèbre (Almost Famous) de Cameron Crowe, sorti en 2000, inspiré par la propre expérience du cinéaste, qui fut auparavant reporter pour "Rolling Stone magazine". Tout est parfait dans ce long métrage, le plus réussi de la filmographie de Crowe, depuis le récit épique et intime à la fois jusqu'à la bande-son extraordinaire en passant par le casting.


Daisy Jones & the Six a d'abord été un roman avant d'être adapté en série pour Amazon Prime. Paru en 2018, le livre de Taylor Jenkins Reid a été un best-seller et on comprend que cette histoire ait intéressé les showrunners Scott Neustader et Michael H. Weber, qui ont convaincu James Ponsoldt (The Spectacular Now) d'en réaliser la majorité des dix épisodes.


Située dans les fantasmatiques années 1970, quand les rock-bands comme Led Zeppelin triomphaient, juste avant l'éclosion du disco et du punk, l'histoire reprend les clichés d'une époque où, comme dans Presque Célèbre, tout était démesuré : la taille des salles de concert quand il ne s'agissait pas de stades, la durée des morceaux, la folie des groupies, le mode de vie sex, drugs & rock'n'roll des musiciens. Encore aujourd'hui, cela est vu comme une sorte d'âge d'or, même si le revers de la médaille était cruel avec les excès dus à la drogue et l'alcool, les morts prématurées liées à leur consommation.


Alors pourquoi, malgré la richesse du matériau source, Daisy Jones & the Six déçoit ? D'abord et avant tout parce que la série reproduit dans sa construction même les défauts qui minent la vie de ce groupe fictif. Il est déjà compliqué de réussir un biopic sur un chanteur solo, alors un groupe entier à faire exister de manière crédible et intense...

Le titre met en vérité déjà la puce à l'oreille en soulignant la position de Daisy Jones, tandis que les Six ont l'air de simples musiciens qui l'accompagnent. Or ce n'est pas le cas, et d'ailleurs dans un premier temps, l'accent est plutôt mis sur Billy Dunne et son propre band. Un personnage d'ailleurs plus charismatique et vibrant, qui guide d'abord son frère Graham avant de prendre la tête de la formation et d'imposer ses chansons, ignorant les compositions des autres membres (en particulier celle d'Eddie Roundtree, le guitariste relégué à la basse là encore parce que Billy le décide).

Anxieux, Billy sombre rapidement dans la drogue et va envoyer le groupe dans le mur, obligeant à annuler leur première tournée, et se mettant donc à dos leur maison de disques et les tourneurs. Il manque de peu de perdre sa femme et leur fille, en n'assistant pas à l'accouchement car il part en cure de désintox. Puis, guéri, il reconquiert sa place et mène le groupe à la gloire, sans toutefois revoir sa façon de diriger.

Si la série s'était contentée de raconter l'histoire des Dunne brothers rebaptisés the Six, ç'aurait été déjà un programme ambitieux et captivant. Mais donc il y a aussi Daisy Jones. Chanteuse de folk, écorchée vive, intransigeante quand il s'agit de son art, elle ne manque ni de personnalité ni de talent, et le récit trouve un moyen assez astucieux, quoique visible à des kilomètres, de réunir les Dunne brothers et Daisy, par l'entremise de Teddy Price, leur producteur commun.

Là aussi, Daisy Jones aurait suffi à alimenter une série, sans doute plus intimiste (du fait de la nature de sa musique), moins spectaculaire. Mais parfois, souvent, le trop est l'ennemi du bien et Daisy Jones & the Six devient alors surpeuplé, trop plein pour satisfaire tout le monde. Il y a des personnages qui restent sur le bas-côté, sous-développés, mal caractérisés, réduits à l'état de cliché ou de figurants, avec des arcs tronqués ou rebattus. Dommage.

Car, si je n'ai pas lu le roman original, le talon d'Achille de cette série, c'est son manque d'originalité. Tous les poncifs sur un rock-band y sont compilés, depuis le titre de chaque épisode qui reprend celui d'une chanson célèbre (comme Rock'n'roll suicide de David Bowie ou Whatever gets you thru the night de John Lennon) jusqu'aux péripéties qui émaillent la carrière fulgurante du groupe. Certes, ne pas parler de drogues, d'alcool, d'engueulades, de mégalomanie quand ion évoque la trajectoire météorique d'une formation de musiciens, a fortiori dans les années 70, ç'eut été fermer les yeux sur une réalité incontournable. Mais il y a la manière.

Dans Presque Célèbre, Cameron Crowe, plutôt que d'adopter le point de vue des musiciens, et donc de placer sa caméra directement dans l'oeil du cyclone, choisissait comme narrateur un ado journaliste, témoin de l'ascension du rock-band, une position en recul mais suffisamment proche malgré tout pour que le spectateur assiste à l'essentiel. Dans Daisy Jones & the Six, c'est ce point de vue qui manque, le scénario va-et-vient de Billy à Daisy, s'attarde quand il y pense sur les autres membres du groupe et leur entourage, leur vie privée, et finalement ne fait que survoler tout ce qui ne concerne pas les deux vedettes, des créateurs certes habités, investis, talentueux, mais aussi férocement rivaux, égocentriques, et pour tout dire fatigants.

Pour ne rien arranger, Daisy et Billy vivent une sorte de romance, sans jamais succomber à l'attirance qu'ils éprouvent l'un pour l'autre. A ce jeu, on a davantage d'indulgence pour Billy, qui aime d'un amour sincère Camila et ne veut pas abandonner leur fille, que pour Daisy, capricieuse, instable, aguicheuse et agressive. Mais bon, la vérité est que cette romance est une idée calamiteuse, qui ne fonctionne pas, qui n'est pas bien amenée, pas bien construite, qui n'est ni faite ni à faire. Il paraît (même si Taylor Jenkins Reid le nie du bout des lèvres) que cela s'inspire de ce que vivaient Lindsey Buckingham et Stevie Nicks au sein de Fleetwood Mac, mais la vie sera toujours plus forte que n'importe quelle fiction pour raconter ce genre d'amour tumultueuse.

C'est là aussi dommage car on aurait bien aimé que l'histoire nous en dise davantage par exemple sur l'autre couple du groupe, Karen Sirko (ouvertement inspirée de la claviériste Christine McVie, de Fleetwood Mac) et Graham Dunne (qui fait penser, physiquement et artistiquement, à Jimmy Page), ou à la place ingrate occupée par Eddie Roundtree (le bassiste, comparable à George Harrison chez les Beatles, occulté par le duo Lennon-McCartney). Quant au subplot concernant Simone Jackson (incarnée par l'épatante Nabiyah Be), il y avait matière à un spin-off, mais là, c'esst juste un personnage surnuméraire dans des intrigues déjà bondées.

Le casting était pourtant bon, et d'ailleurs une des chansons originales écrites pour la série a fait un vrai tabac dans les charts américains. Riley Keough et Sam Claflin chantent et jouent vraiment, et il y a une alchimie évidente entre eux à l'écran. Suki Waterhouse est également musicienne et chanteuse quand elle ne joue pas la comédie, mais son personnage est trop sous-exploité pour qu'on profite de ses talents. Quant à Sebastian Chacon (le batteur Warren Rojas), Will Harrison (Graham Dunne) et Josh Whitehouse (Eddie Roundtree), ils sont bien désoeuvrés tant leurs personnages sont peu écrits. De tous les seconds rôles, ceux qui s'imposent le plus et le mieux sont Camila Morrone (Camila Alvarez), trsè touchante ; Tom Wright (Teddy Price) et Timothy Olyphant (Rod Reyes).

La prochaine fois qu'une production sur le rock sera conduite, que les décideurs fassent appel à quelqu'un qui a connu ça plutôt que d'adapter un roman rédigé par quelqu'un qui en est resté à la légende et aux clichés.

mercredi 23 mai 2018

LOGAN LUCKY, de Steven Soderbergh


Cinq après avoir annoncé qu'il arrêtait le cinéma, Steven Soderbergh est revenu sur sa parole sur un coup de coeur pour le scénario d'une inconnue, Rebecca Blunt : Logan Lucky. Même s'il n'était pas resté inactif entre temps (produisant et réalisant des séries pour la télé - The Knick, The Girlfriend Experience...), on ne peut que se réjouir de ce retour car le bougre est en pleine forme.

 Jimmy Logan et sa fille Sadie (Channing Tatum et Farrah McKenzie)

Ancien espoir du football américain en Virginie Occidentale qu'une blessure a stoppé net, Jimmy Logan vit de petits boulots, séparé de sa femme Bobbi Joe Chapman, avec laquelle il a eu une petite fille, Sadie, qui participe à des concours de beauté. Engagé sur un chantier minier en Caroline du Nord à proximité du circuit du Charlotte Motor Speedway, il est licencié à cause de sa blessure au genou qu'il n'a pas déclarée aux assurances.

Clyde et Jimmy Logan (Adam Driver et Channing Tatum)

Son frère cadet, Clyde, n'est guère mieux loti : ancien soldat en Irak où il a perdu l'avant-bras gauche, il est désormais serveur dans un bar minable et se laisse convaincre par Jimmy de commettre un audacieux braquage en vidant la chambre forte du circuit où l'argent des divers commerces atterrit au moyen de tubes pneumatiques.

Joe Bang et es frères Logan (Daniel Craig, Channing Tatum et Adam Driver)

Pour réussir ce coup, ils ont besoin d'un expert et convainquent Joe Bang, pourtant détenu à la prison de Monroe de les aider. En échange, celui-ci veut que ses deux frères, Sam et Fish, participent au casse, tandis que les Logan comptent sur leur soeur Mellie, coiffeuse.

Clyde et Jimmy Logan

Jimmy a mis au point un plan très précis qui commence par l'incarcération à Monroe de Clyde après qu'il ait défoncé la vitrine d'un magasin avec sa voiture. Une fois au pénitencier, il peut en faire évader Joe qui s'est fait admettre à l'infirmerie tandis que les autres détenus provoquent une émeute à la cantine. Clyde et Joe sortent de la prison en se glissant dans des caissons fixés sous un fourgon puis ils retrouvent au circuit Jimmy, Fish, Sam, et Mellie - qui a laissé Sadie se préparer à un concours de chant.

Clyde, Jimmy et Joe

Sous le circuit, Joe prépare avec Clyde et Jimmy un léger explosif et le glisse dans un tube pneumatique et leur permet d'y fixer un aspirateur pour dérober l'argent de la chambre forte. Mais la fumée de l'explosion attire l'attention de la sécurité qui cherche à en localiser la provenance et la cause. Cela laisse suffisamment de temps au gang, rejoint par Sam, Fish et Mellie pour remplir des sacs poubelles avec le magot puis s'échapper avec d'être trouvés par les gardiens.

Jimmy, Sadie et Mellie Logan (Channing Tatum, Farrah McKenzie et Riley Keough)

Clyde et Joe retournent à la prison de Monroe dans un camion des pompiers qui s'y rend pour éteindre un incendie déclarée dans la cantine. Leur absence n'a pas été remarquée. Jimmy et Mellie partent assister au concours de chant de Sadie qui change de titre pour interpréter la rengaine préférée de son père. 

L'agent du FBI Grayson (Hilary Swank)

Quelques semaines après, Joe sort de prison et apprend par Clyde que Jimmy a déménagé pour se rapprocher de son ex-femme et de leur fille, sans savoir où ils se trouvent. De retour chez lui, Bang trouve sur son perron une pelle et a l'idée de creuser au pied de l'arbre dans son parc, là où il avait planqué son précédent magot que lui avait subtilisé sa femme : il déterre sa part du butin du casse du circuit, soulagé.

Le gang Logan

Tandis que l'agent Grayson et son adjoint enquêtent sur l'affaire et apprend que les assurances ont dédommagé l'organisation du circuit, Joe boit finalement un verre avec Mellie dans le bar de Clyde qui sert son frère avant de remplir celui de l'agent Grayson, dessaisie du dossier mais résolue à coincer le gang.

A première vue, Logan Lucky ressemble à s'y méprendre à une version prolo de Ocean's 11 (et ses suites), remplaçants le gang de voleurs-gravures de mode de Danny Ocean par des rednecks. Mais cela n'est que la surface d'une comédie policière plus astucieuse.

En vérité, tout ici appuie la thèse que beaucoup appliquent au cinéma de Soderbergh, cinéaste des illusions et des faux-semblants. Tout d'abord, le scénario qui a convaincu le réalisateur de revenir derrière une caméra pour le grand écran est l'oeuvre d'une inconnue, Rebecca Blunt : elle lui aurait envoyé un premier traitement pour avoir son avis et il serait tombé sous le charme au point de lui offrir de le produire et de mettre en scène.

Mais depuis cette jolie fable a interrogé quelques journalistes qui ont émis la possibilité que Rebecca Blunt n'existe pas et serait en vérité le pseudonyme de la femme de Soderbergh, Jules Asner, voire celui de Soderbergh lui-même - une théorie pas si farfelue car, déjà, par le passé, pour contourner des règles syndicales, il a pris divers pseudos pour cumuler les postes (de cadreur, monteur, etc). 

Ensuite, le titre est ironique car en fait, quand on nous présente les frères Logan, ils n'ont rien de "lucky" : l'un est boiteux depuis une vieille blessure subie quand, plus jeune, il était un espoir du football américain ; et l'autre a perdu son avant-bras gauche en servant en Irak. Mais autant Clyde est convaincu que la famille est maudite depuis des générations, autant son aîné Jimmy ne se résigne pas à cette superstition et le démontre en élaborant un plan sophistiqué et (quasi)imparable pour commettre un vol spectaculairement audacieux.

Lorsque les Logan font appel à Joe Bang (incarné par un étonnant Daniel Craig aux cheveux ras et peroxydés), celui-ci les prend de haut, sachant la déveine qui les précède, avant de se raviser en pensant au pactole qui les attend et sa sortie prochaine de prison. Il impose comme condition que ses deux frangins y participent et on découvre alors deux gredins encore pires que les Logan, de parfaits abrutis mais compétents dans des domaines précis.

Au milieu de ces hommes qui cherchent à se refaire, en n'ayant plus rien à perdre, en osant l'impensable justement parce que personne (y compris le spectateur) ne croit en eux, il y a Mellie, la soeur benjamine des Logan, dont le sang-froid, l'aplomb et le sex-appeal (comme il s'agit de Riley Keough dans le rôle, aucun problème de vraisemblance) va en fait assurer la cohésion du gang (rassurant Jimmy et Clyde et attirant Joe).

Pourtant, si le braquage est ingénieux et réussi, ce n'est pas vraiment ce qui passionne Soderbergh. Il prend du temps pour caractériser ses personnages, exposer la situation, croquer leur milieu, et il le fait avec bienveillance. On sent la tendresse qu'il a pour ces déclassés, ces oubliés de l'Amérique qui ont pourtant élu Trump à la tête de leur pays (en leur disant ce qu'il voulait entendre). Surtout, il nous les décrit comme des talents oubliés : derrière le colosse claudicant qu'est Jimmy (et que Channing Tatum interprète avec la conviction idéale) ou le manchot résigné qu'est Clyde (campé par Adam Driver dont la silhouette dégingandée est parfaite pour le personnage), il y a des hommes intelligents, inventifs, réactifs, malins, qui certes commettent un vol mais sans esprit de revanche sociale.

Peut-être l'attention que leur accorde le cinéaste s'appuie-t-elle aussi sur les difficultés qu'il a connues durant la composition du casting : Joe Bang a d'abord été proposé à Matt Damon (un habitué de Soderbergh) puis Michael Shannon (qui a dû renoncer à cause d'autres engagements), et Bobbi Joe devait être jouée par Katherine Heigl avant que Katie Holmes (un retour discret mais remarqué) n'hérite du rôle. Cela aurait donné un autre film.

Mais celui qu'on obtient finalement a ce petit plus, ce je-ne-sais-quoi d'attachant, qui le distingue, le rende irrésistible. Finalement Soderbergh a eu de la chance, et nous aussi, cinq ans après les excellents Effets secondaires et Ma Vie avec Liberace, en le retrouvant (à nouveau plus actif que jamais puisqu'il a enchaîné avec deux longs métrages depuis, dont l'un tourné avec un simple téléphone !).  

mardi 26 décembre 2017

THE GIRLFRIEND EXPERIENCE (Saison 1) (Starz)


Avant d'être une série, The Girlfriend Experience a été un film réalisé par Steven Soderbergh (qui officie en tant que producteur exécutif désormais), avec dans le rôle principale l'ex-actrice de porno Sasha Grey, sur les aventures de call-girl à New York. Adapter un tel sujet pour la télé, quand bien même pour une programmation sur une chaîne à péage (Starz, qui a mis en 2016 les treize épisodes de cette première saison en ligne le même jour, à la manière de Netflix), n'avait rien d'évident, sauf, semble-t-il, pour les scénaristes et réalisateurs Lodge Kerrigan et Amy Seimetz (qui interprète par ailleurs la soeur de l'héroïne). Ils ont été bien inspirés car c'est une réussite envoûtante.

 Avery Suhr et Christine Reade (Kate Lynn Sheil et Riley Keough)

Brillante étudiante en première année de Droit à l'université de New York, Christine Reade a obtenu un stage dans le prestigieux cabinet juridique Kirkand & Allen, mais elle a du mal à joindre les deux bouts financièrement. Une amie, qui a abandonné la fac prématurément, lui suggère de s'essayer au métier d'escort-girl comme elle et lui présentent lors d'une soirée privée deux hommes, dont Martin Bailey- ce dernier est avocat d'affaires et remet à Christine une enveloppe d'argent en espérant la revoir plus tard.

Chelsea Rayne et Martin (Riley Keough et Aidan Devine)

Christine revoit Martin avec qui elle a une relation sexuelle tarifée. Mise dans la confidence, Avery présente à son amie Jacqueline, patronne d'une agence d'escorts, qui sélectionne des hommes riches et sûrs contre une commission de 30%. Ainsi Christine sous le pseudo de Chelsea Rayne se constitue-t-elle une clientèle rapidement et déménage dans un appartement dont son entremetteuse lui avance la caution. Avery, qui en revanche a moins de succès, est invitée à devenir sa co-locataire. Une nuit, les deux filles font l'amour ensemble.

Jacqueline et Christine (Alexandra Castillo et Riley Keough)

Interrogeant Jacqueline sur la situation d'Avery, Christine est mise en garde contre cette dernière qui n'est pas réputée fiable et loyale. Elle le vérifie vite puisqu'elle découvre que sa co-locataire est partie en lui volant tout son argent. Cette mésaventure fait réfléchir Christine sur la poursuite de ses activités en les gérant seule et en informe ses clients qui sont prêts à se passer de Jacqueline pour continuer à la voir.

Démasquée...

Cependant, au cabinet juridique, Christine devine que son supérieur direct, David Tellis, contrevient à l'éthique en négociant secrètement avec l'avocat de la partie adverse au sujet d'un litige concernant un brevet. Elle commence à enquêter, discrètement, mais pas suffisamment car, bientôt, elle reçoit des photos d'elle en petite tenue prises lors du shooting organisé par Jacqueline pour son book : un avertissement sans frais pour la décourager.

Christine Reade et Davis Tellis (Riley Keough et Paul Sparks)

Mais Christine refuse de se laisser dicter sa conduite et le prouve à plusieurs reprises ensuite : d'abord lors de la visite de sa soeur aînée, Annabel, juriste à Chicago, qui désapprouve qu'elle se prostitue pour payer ses études (mais promet de garder le secret auprès de leurs parents) ; ensuite en quittant brusquement Jack, un client qui voulait l'épouser mais affligé d'une jalousie maladive et prenant plaisir à l'humilier lors de leurs rapports sexuels ; enfin en réussissant à séduire David Tellis dont elle filme à son insu leurs ébats après avoir enregistré une conversation téléphonique (où il assurait qu'il n'y aurait pas de procès) avec l'avocat de la partie adverse.

Michael Cilic et Chelsea Rayne (Nicholas Campbell et Riley Keough)

Deux problèmes vont pourtant retarder les plans de Christine : un de ses clients, Michael Cilic, décède subitement et elle apprend qu'il lui lègue 500 000 $, mais elle doit pour les toucher prouver qu'elle est bien Chelsea Rayne, autrement dit avouer qu'elle est une escort-girl. Pour négocier un arrangement discret avec la famille du défunt qui s'oppose aux dernières volontés de ce dernier, Christine engage Martin Bailey qui lui obtient un arrangement correct, préservant son secret. Ensuite, elle doit supporter le harcèlement de Jack, qui veut absolument la revoir et se montre de plus en plus virulent lorsqu'elle refuse.

Compromettant...

La vengeance de Jack va accélérer les événements pour Christine dont il pirate la messagerie électronique et envoie à tous, collègues du cabinet, amis, famille, une vidéo de leurs ébats où elle avoue coucher pour de l'argent. Le scandale oblige Kirkland & Allen à réagir vite et David, que la jeune femme a dénoncé à sa collègue Erin Roberts (sans savoir qu'elle était complice dans ce dossier frauduleux avec la partie adverse), recommande de la renvoyer.

Erin Roberts et David Tellis (Mary Lynn Rajskub et Paul Sparks)

Christine a une crise d'angoisse quand elle comprend que les éléments se retournent contre elle et cela lui vaut l'indulgence de la direction du cabinet, qui lui accorde quelques jours de repos avant de faire le point. Elle en profite alors pour confier à Martin tous les enregistrements et vidéos accablant David Tellis afin qu'il soit viré et qu'elle obtienne de Kirkland & Allen des indemnités pour harcèlement sexuel. Puis elle part se ressourcer en famille à Chicago, mais son séjour est gâché par la sextape de Jack qu'ont également reçue ses parents et sa soeur - sa mère refuse de croire à un piège tendu par un amant rejeté et ne lui pardonne pas son mode de vie.
  
Christine/Chelsea

Grâce à l'efficacité de Martin, de retour à New York, Christine obtient du cabinet un million de dollars. David a été remercié et tente de retrouver un job et de gagner le pardon de sa femme et leurs enfants. Christine, bien que n'ayant plus de contact avec Jacqueline mais la soupçonnant d'avoir aidé Jack à la harceler, déménage dans un appartement luxueux, effectue des placements juteux avec sa fortune et n'accepte plus que des clients très aisés, quitte à satisfaire leurs désirs les plus excentriques. Détachée de sa famille, la jeune femme ne semble plus tirer plaisir que de l'argent, fidèle au credo qu'elle avait expliqué à sa soeur comme quoi elle n'appréciait pas de compagnie dans son intimité.

D'abord, il y a dans la première saison de cette série une révélation comme on en croise rarement : il s'agit de son actrice principale, Riley Keough. A 28 ans, la petite-fille d'Elvis Presley s'impose dans ce rôle avec une présence exceptionnelle et une audace étonnante : il fallait posséder ces deux qualités pour incarner pareille personnage que celui de Christine/Chlesea car tous les treize épisodes reposent sur elle et nous la dévoilent (au sens propre et figuré) totalement.

Pourtant, cela étant dit, si la plastique divine de la comédienne est filmée sans fausse pudeur, The Girlfriend Experience n'a absolument rien d'un show racoleur et voyeuriste, invitant perversement le téléspectateur à venir se rincer l'oeil dans une collection de scènes osées ou une représentation aguicheuse de la prostitution. Bien que très différent du récent The Deuce, le projet aspire à toute autre chose.

Je n'ai pas vu le film initial de Soderbergh, qui avait fait le choix d'engager une actrice issue du cinéma "x" pour jouer le premier rôle, un choix qui avait divisé la critique et condamné le long métrage à une exploitation réduite en salles (ce fut d'ailleurs un échec, même si le cinéaste a pris l'habitude d'alterner des productions expérimentales dans le fond et la forme et d'autres plus "grand public" - ces dernières lui autorisant à financer les premières). Je ne sais donc pas si le scénario était plus crue compte tenu de ce casting spécial.

Dans le cadre de la série, évidemment, il ne s'agit pas d'aller trop loin non plus : la nudité intégrale (surtout féminine) y est exposée mais les actes sexuels ne sont pas reproduits, la caméra se tenant toujours à distance raisonnable, la photo (superbe) donnant un cachet élégant à ces moments. Le fait aussi qu'une femme, Amy Seimetz, ait co-écrit l'adaptation et réalisé la moitié des épisodes permet d'affirmer qu'aucun écart, aucun dérapage n'ait été toléré. On peut d'ailleurs noté que tous les clients de Chelsea sont respectueux avec elle (à l'exception notable de Jack, quand il sent qu'elle va lui échapper), ce qui constitue le seul bémol de la série : c'est un peu utopique d'imaginer qu'une escort-girl n'ait jamais affaire à un homme violent (par nature ou par frustration)... Ce que la saison 2 (que je suis actuellement en train de visionner) corrige nettement.

Le récit est d'une densité incroyable, surtout compte tenu du format de chaque épisode (25' en moyenne, avec après le générique de fin de chacun une petite interview des showrunners Lodge Kerrigan, l'autre réalisateur et scénariste, et Amy Seimetz). Loin d'égarer le spectateur avec ses multiples lignes narratives, le scénario prouve d'abord que les vies de Christine/Chelsea la poussent à jongler avec un agenda affolant, entre ses cours à la fac de Droit, son stage au cabinet Kirkland & Allen, et ses rendez-vous avec ses clients. 

Et c'est en cela que le personnage est fascinant, et la composition de Riley Keough est époustouflante : pas plus que les auteurs ne jugent leur héroïne, pas davantage le spectateur n'est en mesure de vraiment comprendre ses réelles motivations. Pourquoi accepte-t-elle de se prostituer (sinon au début pour arrondir ses fins de mois) ? L'affection qu'elle affiche pour certains de ses clients n'est-il qu'une comédie ou est-elle parfois sincère (on pense à Kevin, qui s'endette au point de souscrire des emprunts pour la payer jusqu'à lui demander, désespéré, si elle peut baisser ses tarifs ; ou à Michael Cilic, qui, bien avant d'en faire une des ses héritières, entretient avec elle un rapport qui tient à la fois du père et de l'amant auquel elle répond avec une surprenante tendresse) ? Sa détermination à confondre puis à éliminer professionnellement David Tellis tient-elle à une sorte d'intégrité morale ou n'est-elle que l'expression du mépris que lui inspire ce supérieur infidèle (envers sa femme et le cabinet juridique) ? Repousser Jack est-il un réflexe par refus de s'engager sentimentalement ou la réplique qu'elle adresse à un client jaloux et agressif ?

Tout le mystère de Christine permet au téléspectateur d'imaginer qui elle est, ou peut être, chacun se fera son idée sans être définitif. Sans doute l'explication tient-elle à, comme elle l'explique à sa soeur, qu'elle n'aime pas qu'on lui dicte sa conduite, qu'elle déteste se plier aux règles, aux usages, aux conventions, et surtout qu'elle n'aime pas la compagnie des autres. Aller d'un homme à un autre, en tirer de l'argent (même quand elle n'en a plus besoin, sa fortune faite à la fin), lui suffit : pas d'attaches, pas de contraintes, d'obligations. Mais un soupçon d'insatisfaction quand même, peut-être, comme le suggère la toute dernière scène où elle se masturbe chez elle sans parvenir à jouir.

C'est parce qu'elle nous échappe, qu'elle nous glisse comme du sable entre les doigts, que la série gagne : elle nous frustre et en même temps nous questionne. Le mystère se distingue de l'énigme car une énigme a une solution : The Girlfriend Experience ne nous offre pas ce plaisir mais il nous en procure d'autres, plus profonds, troubles, vertigineux, sensuels et cérébraux à la fois. Envoûtant vraiment.