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vendredi 11 mars 2022

KING OF SPIES #4, de Mark Millar et Matteo Scalera


King of Spies s'achève avec ce quatrième épisode, qui compte 46 pages. Mark Millar semble avoir voulu offrir à son héros, Roland King, une sortie à sa (dé)mesure, mais surtout à son dessinateur, Matteo Scalera, l'occasion de nous éblouir. Un choix judicieux car on retiendra davantage la qualité graphique de cette conclusion que sa tonalité outrancière et curieusement, in fine, très mièvre.


Paris. Sonné après avoir été percuté par un véhicule, Roland King trouve encore les ressources pour éliminer les deux tueurs panaméens à ses trousses. Une équipe de commandos dirigée par son fils, Atticus, est aussi décimée dans la foulée.


On retrouve Roland à Bruxelles 72 heures plus tard. Il a trouvé refuge chez une ancienne maîtresse, Fatima, qui l'a soigné et caché. Bien qu'il ait gâché sa vie par le passé, elle s'abandonne dans les bras de l'espion en cavale. Mais leur étreinte est un échec.


A la télé, Roland découvre que Atticus est l'otage de terroristes  - une ruse évidemment pour le pièger. Avant de se jeter dans la gueule du loup, il aborde une jeune femme, qui est sa fille illégitime et, sans se présenter, lui remet de l'argent pour qu'elle puisse exaucer ses rêves.
 

Roland rentre à Londres pour exécuter le pire des monstres de sa liste. Arrêté par Figgy et Atticus, il a bien entendu prévu, non pas de s'en sortir vivant, mais de partir avec fracas... En espérant convaincre son fils de ne pas suivre sa voie.

Incorrigible Mark Millar ! La fin de King of Spies n'étonnera personne, ni ses fans, ni ses détracteurs : le scénariste écossais, comme un garnement qu'on ne remettra jamais dans le droit chemin, se lâche totalement, se complaisant à la fois dans l'outrance, le mauvais goût, mais aussi un étonnant sentimentalisme, à la limite de la mièvrerie, comme s'il voulait nous dire que, malgré tout, il n'est pas méchant.

King of Spies aurait pu être une mini-série radicale et audacieuse, mais elle ne sera qu'un divertissement de plus, typique de la production de Millar. L'auteur a vraiment renoncé à toute ambition, et depuis que son Millarword a été absorbé par Netflix, le mettant, lui et ses collaborateurs à l'abri financièrement, cette tendance s'est confirmé mini après mini séries.

On peut en tirer deux bilans : le premier, c'est que, après tout, c'est le droit de Millar, il n'a plus rien à prouver, il ne récupérera pas les lecteurs de comics qui ne le lisent plus depuis belle lurette, il est un scénariste fortuné, qui s'amuse et puis basta. Le second, c'est que, bien qu'il ne renonce pas à produire des comics (alors que, pour les raisons précitées, il le pourrait, ce n'est plus ce qui lui rapporte de l'argent, ni de la reconnaissance), il s'occupe en signant des mini-séries sans prétention, sans grandes qualités non plus, et laissera à la postérité une oeuvre partagée entre ouvrages accomplis et gros regrets par rapport à ses compétences d'écrivain.

En vérité, Millar concentre sa génération. A l'époque où il a vraiment explosé, chez Marvel, l'éditeur comptait dans ses rangs ses "architectes" : il y avait là Bendis, Brubaker, Hickman, Aaron, Fraction. A part Brubaker qui, depuis qu'il a pris son indépendance, réussit exemplairement à bâtir une oeuvre dans le registre de la série noire (principalement avec son partenaire Sean Phillips), les autres vont et viennent entre ombre et lumière. Fraction n'a jamais fait mieux que son run sur Hawkeye. Aaron s'est perdu dans des blockbusters Marvel sans âme. Bendis s'est égaré en pensant se relancer chez DC. Hickman a reboosté les X-Men mais semble plus absorbé par ses projets chez Substack. Et Millar ne fait plus que le minimum syndical.

Les "architectes" n'ont pas été remplacés chez Marvel, chez qui les editors ont repris les commandes (malgré l'émergence des Zdarsky, Cates, MacKay, Thompson - mais aucun de ceux-là n'ont collaboré sur un event commun comme Avengers vs X-Men, point culminant des "architectes" et point final de leur ère). Millar a, comme Brubaker, gagné une indépendance absolue, mais bien différemment, en se vendant à Netflix, ce qui l'autorise à faire tout et (surtout) n'importe quoi.

A moins que le fan que j'étais ait vieilli et se soit détaché insensiblement des écrits de Millar. C'est un phénomène fréquent : on adhère à un auteur jusqu'à ce qu'il ne nous parle plus autant, voire plus du tout. A part Jupiter's Legacy (et encore j'ai zappé le dernier volume comme Frank Quitely) et The Magic Order, rien n'a provoqué un réel enthousiasme dans ses derniers titres.

King of Spies s'achève en feu d'artifices. Millar a le sens du spectacle, on ne peut lui enlever ça. C'est brutal, de mauvais goût, insensé, grotesque, parfois abscons (j'avoue ne pas avoir compris l'explosion à laquelle assiste Figgy juste avant l'épilogue). Il y a des trucs qui sortent de nulle part, comme cette fille illégitime dont Roland parle à Fatima, mais qu'il retrouve sans se présenter et qui accepte son argent sans se poser de question. Et donc, à la toute fin, il y a ces pages avec Atticus et sa mère, baignant dans un sentimentalisme complètement wtf, en mode bisounours, où le fiston impitoyable se mue en rejeton précautionneux. Il n'y a que Millar pour oser ça. Le souci, c'est qu'on lit désormais ça en levant les yeux au ciel, assez sidéré, alors qu'avant il nous aurait laissé sur une note plus amère, dérangeante.

La forme même de l'épisode laisse songeur. En effet, l'épisode compte pas moins de 46 pages. Est-ce que Millar s'est rendu compte tardivement qu'il ne pourrait pas boucler son histoire avec un numéro classique ? Ou a-t-il voulu gâter ses fans avec du rab ? En fait, il semble surtout qu'il ait gâté son dessinateur.

Millar, c'est un des avantages de sa position actuelle, est financé par Netflix pour adapter ses comcis en séries en live action ou en anime, mais aussi pour écrire de nouvelles BD. Il dispose d'une équipe de designers qui prépare tout pour l'artiste qui dessinera les planches, tout en lui laissant l'opportunité d'apporter des modifications. En revanche, depuis toujours, et c'est vraiment tout à son honneur, Millar est un partenaire généreux puisque la moitié de tous les droits revient à l'artiste, ce qui les met donc eux aussi à l'abri du besoin pour longtemps. Quitely, Coipel, Albuquerque, Scalera, etc. peuvent s'arrêter de dessiner si ça leur chante, ils gagnent le jackpot en collaborant une fois avec Millar, plus que toute une vie avec les "Big Two".

Si certains, déjà fâchés avec les délais mensuels, en profitent, d'autres ne rangeront heureusement pas leurs crayons parce que c'est leur passion. Matteo Scalera est un dessinateur plein de santé et son art respire de cette vitalité grisante. On voit que ce type adore son boulot, quel que soit l'histoire qu'il sert. Ses planches sont ébouriffantes et comblent les fans. C'est encore une fois le cas avec King of Spies, et particulièrement avec ce dernier épisode.

Les dessinateurs habitués à la vingtaine de pages des comics mensuels sont parfois déboussolés quand ils ont l'occasion de tester un format plus grand. Pas Scalera qui dessine comme à son habitude, sans compter son temps, sans se ménager, ni épargner le lecteur. L'action est échevelée, tout est paroxystique, c'est too much. Mais c'est tellement bien fait, tellement maîtrisé qu'on serait ingrat de s'en plaindre.

Le baroud d'honneur de Roland King est l'occasion d'apprécier la formidable énergie du dessin de Scalera, son brio dans le découpage, la liberté dont il profite. Il peut s'autoriser une scène d'amour très charnelle sans se soucier de la censure, mais aussi d'éclater des crânes sans se gêner. Il s'amuse et c'est contagieux. C'est le meilleur de King of Spies, qui restera comme la démonstration du génie de Scalera. Bien entendu, s'il avait disposé d'un script encore meilleur, cette démonstration aurait été plus étincelante encore, mais il sauve les meubles. Et c'est déjà beaucoup.

Maintenant, reste à voir ce que deviendra Roland King car adapter un truc pareil en série live ou en anime ne sera pas de la tarte, sauf à l'édulcorer considérablement pour ne pas choquer quelque public trop délicat parmi ceux abonnés à Netflix. A moins que la plateforme en reste là (les producteurs ont déjà fort à faire avec d'autres comics de Millar en cours de développement). Est-ce que je conseille la lecture de King of Spies quand il sera traduit (vraisemblablement par Panini Comics) ? Peut-être pas, moi-même je vais sans doute arrêter de craquer pour tout ce que sort Millar, mais si vous êtes in inconditionnel de Scalera, difficile de faire l'impasse.

samedi 12 février 2022

KING OF SPIES #3, de Mark Millar et Matteo Scalera


C'est déjà (presque) la fin de King of Spies et Mark Millar est toujours aussi déchaîné. Au risque de flirter avec la ligne rouge car ce troisième épisode démarre de façon très trash. Néanmoins, le scénariste ne prend personne en traître, comme son héros, on était prévenus. Matteo Scalera s'amuse comme un fou à dessiner ce script complètement fou et nous livre des scènes d'action virtuoses.


Les exécutions sommaires commises par Roland King se succèdent et l'ancien espion condamné par la maladie n'épargne personne, de l'ecclésiaste haut placé au Vatican au producteur de Hollywood. Le Premier Ministre anglais, qui reçoit le rapport de Figgy, lui donne carte blanche pour arrêter King.


Mais ce dernier sait que ses actions vont lui attirer des ennuis et a prévu une issue de secours. Pourtant, alors qu'il se débarrasse d'un nouveau nom sur sa liste, à Paris, Atticus King, son fils, est à ses trousses. Le père ne lui fait pas de cadeau et s'enfuit avec pertes et fracas.


Déboulant dans le cortège d'une manifestation, entre protestaires et policiers, Roland King est pris à parti par les jumeaux panaméens aux ordres d'Atticus. Leur affrontement déborde de la manif pour se poursuivre sur le périphérique, en plein coeur de la circulation.


Depuis un hélicoptère, Atticus arrive sur place et, armé d'un fusil, tire dans le tas. Il tue plusieurs civils innocents sans réussir à atteindre son père qui s'accroche à une voiture. Le véhicule s'engouffre dans un tunnel avant de percuter violemment un camion...

Mark Millar est incorrigible. Il ne peut s'empêcher de sombrer dans ses excès. C'est pour eux que ses fans l'aiment, mais franchement, en s'en passant, ses scripts ne perdraient pas malgré tout en puissance. C'est le sentiment qu'on a en débutant la lecture de ce troisième et pénultième épisode de King of Spies.

Roland King s'en prend cette fois à un proche du pape au Vatican, qu'il accuse d'avoir couvert des agressions pédophiles de prêtres. Le sort qu'il lui réserve, non pas en le tuant lui-même, mais en le livrant aux victimes, est absolument abominable et dégénère en scène d'horreur. Je ne suis pas spécialement délicat mais j'ai trouvé ça too much, d'un mauvais goût total, gratuit et donc inutile. Millar n'est pas le plus doué pour évoquer le problème des crimes sexuels de l'église qu'il transforme en une farce macabre, en éloge de l'auto-défense.

Il n'est guère mieux inspiré pour châtier un producteur de cinéma qui a abusé d'actrices (référence explicite à Harvey Weinstein) en détaillant par le menu comment Roland King l'élimine. Deux scènes donc pour pas grand-chose sinon pour choquer bêtement, enfoncer le clou. Après l'exécution grand-guignolesque du Président des Etats-Unis dans le précédent épisode, était-il bien la peine de souligner une fois encore la cruauté et la brutalité dont peut faire preuve le héros ? Je ne le crois pas.

C'est d'autant plus dommage que la suite relève le niveau et montre bien que l'enjeu de l'histoire n'est plus dans la démonstration mais dans la fuite en avant de Roland King. L'étau se resserre pour lui, avec son fils à ses trousses et les pages vont se succèder à un rythme haletant dans une longue séquence folle, échevelée, où l'art consommé de Millar pour ce genre d'exercice n'est plus à prouver.

La situation provoque même un sourire amusé chez le lecteur français puisque l'action se situe à Paris en pleine manif, chose bien connue. Millar et surtout Matteo Scalera, débridé comme jamais, tirent parti de ce cadre avec maestria. Le dessinateur se montre, comme à son habitude, généreux dans l'effort, mais surtout virtuose dans le découpage.

En effet, à partir de ce moment, ça tire à tout va, des innocents civils tombent comme des mouches, fauchés par les tirs de gens qui se moquent de ce qui les entourent parce qu'ils veulent règler définitivement leurs comptes. Il n'empêche, la manière dont Scalera cadre tout ça est grisante, chaque mouvement, chaque expression vous emportent, on tourne les pages à la fois admiratifs du savoir-faire de l'artiste et enivrés par l'intensité du script.

Pour quelqu'un comme Millar, qu'on accuse souvent de n'écrire des comics que comme des storyboards de luxe pour de futures adaptations en films ou en séries télé, King of Spies démontre au contraire que le média bande dessinée est son langage de prédilection, qu'il en maîtrise les codes à la perfection et que l'artiste qu'il a choisi pour l'illustrer est le meilleur dans sa partie.

Scalera a cette énergie nécessaire pour dessiner ce type de scènes, la fluidité de ses enchaînements est redoutable, la manière dont il fait ressentir les impacts des coups, des balles, des chocs est formidable. Les visages des personnages sont le reflet d'émotions brutes, de souffrances, de frustrations et de délivrances vertigineuses. C'est absolument épatant.

Le dénouement de cet épisode laisse augurer d'un ultime chapitre paroxystique. On n'en attend pas moins des deux auteurs qui ont littéralement écrasé la pédale de l'accélérateur !

samedi 15 janvier 2022

KING OF SPIES #2, de Mark Millar et Matteo Scalera


Après ses débuts tonitruants, King of Spies se devait de ne pas mollir. Et on peut compter sur Mark Millar pour ne pas lever le pied. Roland King, son héros, poursuit sa mission avec toujours la même dextérité et c'est joussif. Matteo Scalera pète le feu et signe des scènes complètement folles. Alors, oui, ça ne vole pas haut, mais on s'en fiche !


Engagé dans une série d'exécutions contre tous ceux qu'ils considéèrent comme des nuisibles mais contre lesquels sa hiérarchie l'a empêché de lutter, Roland King accumule les meurtres, sans se soucier de couvrir ses traces. Il s'apprête même à frapper une cible importante.


Bien entendu, son ami Figgy reconnaît sa signature sur les crimes qui s'accumulent. Il n'a pas d'autre choix que de réagir après avoir tenté en vain de contacter Roland, qui ne répond plus. Atticus King, le fils de Roland, est sollicité et il accepte avec joie la mission d'arrêter son père.


Cependant, donc, Roland a réussi à se glisser au sein de l'équipage de Air Force One, l'avion du président des Etats-Unis. Il l'abat froidement d'une balle dans la tête devant ses conseillers puis saute de l'avion qu'il fait sauter.


Un garde du corps arrive à le rattraper dans leur chute et tente de l'éliminer. En voyant un hélicoptère, Roland se dirige vers lui et les pales de l'appareil déchiquètent le bodyguard. Roland déploie son parachute. A Heathrow, Atticus joint deux anciennes victimes de son père pour l'aider à le stopper...

Mark Millar a renoncé depuis un moment à écrire de grands comics. Parfois, il s'investit davantage dans un projet (The Magic Order, Jupiter's Legacy), mais la plupart du temps il rédige des scripts à la chaîne, sans cacher qu'ils sont destinés à être adaptés en séries ou en films pour Netflix, qui a racheté son label Millarworld.

Cela lui vaut le reproche, récurrent, de ne plus réaliser que des bandes dessinées comme des storyboards luxueux. Pourtant, sa démarche à le mérite de l'honnêteté et de la clarté : on sait ce qu'on achète et on sait que ça ne va pas en rester là. Millar pense une histoire en réfléchissant aux différents supports qui la feront vivre et, contrairement à Alan Moore qui défend la BD comme un média qui se suffit à lui-même et ne gagne rien de plus à être transposé pour le petit ou le grand écran, Millar, lui, estime que le comic-book n'est qu'un support parmi d'autres.

Ainsi, King of Spies est conçu comme un récit pour une publication papier, puis une mini-série pour Netflix. Il est vain de râler après ça, c'est comme ça, et encore une fois, Millar ne prend personne en traître. En outre, si vous n'êtes pas attiré par la future série en live action, vous pouvez vous contenter des comics, qui se suffisent à eux-mêmes et sont très divertissants.

King of Spies est une mini-série d'autant plus radicale en somme que son pitch est minimaliste. C'est un pur exercice de style sur le thème de la vengeance, de la dernière mission. Son héros, Roland King, est un homme âgé et mourant, condamné par la médecine, et cet ancien espion s'est engagé dans une entreprise désespéré, absurde : débarrasser le monde d'ordures qu'il n'a pas pu éliminer à cause de sa hiérarchie. Il pense que sans eux tout ira mieux.

Bien entendu, c'est grotesque. Dégommer des salauds ne règle rien, surtout pas définitivement. On ne met pas fin au Mal en tuant quelques vilains. Qui plus est, King cible des individus de diverses importances, du chanteur pop toxicomane au président des Etats-Unis. Son combat a quelque chose de dérisoire... Vous voyez à qui il ressemble ? A Don Quichotte qui se battait contre des moulins à vent qu'il prend pour des géants.

Mais Millar n'est évidemment pas Cervantés. Il est plus cynique et expéditif. Roland King n'est pas un preux chevalier avec une noble quête : c'est un vieil homme agonisant et rageur, un mauvais père et un mauvais mari (un flashback montre comment il préférait passer la nuit de Noël avec deux prostituées au lieu d'être aux côtés de sa femme et de leur fils). Il est donc antipathique et stupide et on suit ses aventures avec les yeux écarquillés, ahuri devant sa bêtise. En vérité, on jurerait qu'il cherche à se suicider ou se faire tuer plutôt qu'à faire le ménage.

Et donc, d'une manière mécanique, Millar va lui envoyer son propre fils pour le stopper. Atticus ne vaut pas mieux que son père, c'est également un espion sans foi ni loi, et il se fait une joie à l'idée de buter ce père qu'il déteste pour l'avoir négligé. Il recrute d'ailleurs pour l'aider deux des anciennes victimes de Roland, qui n'ont donc pas besoin de motivation pour répondre positivement à Atticus.

Matteo Scalera s'amuse visiblement beaucoup à dessiner ce jeu de massacre. Son job est simple mais ça ne veut pas dire qu'il est facile : il faut rendre l'action divertissante, sans se répeter, ni avoir peur d'en faire de caisses. Mais ça tombe bien : Scalera est un narrateur génial.

En effet, son dessin, qui flirte avec le cartoon, possède un dynamisme incroyable. Même quand il représente les personnages "au repos", il varie les angles de vue, la valeur des plans, et soigne ses compositions de telle sorte que le lecteur est comblé par le soin apporté à l'image.

Mais quand le scénario s'emballe et joue la carte du grand spectacle, Scalera est encore meilleur. Il ne faut pas chercher le réalisme car l'histoire est invraisemblable. En revanche, il convient de faire attention à ce que tout reste lisible, y compris quand il s'agit de déchiqueter un garde du corps présidentiel avec un hélico ou de faire sauter le plancher d'une planque où sont positionnés deux tueurs.

On pourrait faire le reproche à Scalera de consacret trop de pages à tout ça, mais ne soyons pas bégueules : c'est tellement bien fait et le programme de King of Spies est tellement élémentaire qu'on ne lit pas ça pour la psychologie. En fin de compte, cette exubérance visuelle permet de rendre digeste un récit qui, par son outrance, serait insupportable s'il était traité visuellement de manière réaliste.

Il y a quelque chose d'insensément méchant et drôle dans cette mini-série, too much. C'est une farce et si on choisit d'en rire, alors c'est jubilatoire. Sinon ? Passez votre chemin.

samedi 4 décembre 2021

KING OF SPIES #1, de Mark Millar et Matteo Scalera


Une dernière friandise pour terminer cette semaine de sortie ? Alors King of Spies sera parfait. Il s'agit d'une nouvelle mini-série signée Mark Millar qui retrouve Matteo Scalera avec qui il avait produit Space Bandits. Cette fois, c'est beucoup mieux grâce à un pitch simple et accrocheur, qui renvoie d'ailleurs à de précédents comics du scénariste, et des dessins survitaminés. 



1990. Panama. Roland King, le meilleur espion de la couronne britannique, accomplit une mission avec son zèle coutumier. Sa cible : un narco-trafiquant sur le point de se réfugier à Cuba et qui a employé deux mercenaires très dangereux pour s'assurer que l'agent secret ne l'attrapera pas. Peine perdue.


De nos jours. A 65 ans, Roland King est décoré par la Reine pour ses états de service. Elle lui signifie que les récompenses honorent les sacrifices plus que la bravoure. Mais King a la tête ailleurs : il est malade et envisage la retraite avec difficulté.


Il se confie à son meilleur ami, tout en reconnaissant que son métier l'a conduit à des actes peu glorieux. Il a négligé sa famille au point que son fils, Atticus, ne veut plus le voir. Pris d'un malaise, il est hospitalisé et apprend qu'il a une tumeur au cerveau. Le pronostic : six mois à vivre.


Rongé par les regrets et désabusé, après avoir tué un oligarque russe qui malmenait une serveuse, King décide de partir en beauté. Comprenez en débarrassant l'humanité de tous les puissants qui ont la corompent, l'asservissent et la détruisent.

Mark Millar est un scénariste qui ne prend pas de pincettes mais sait faire parler de son travail. Ce côté bateleur agace ou réjouit, d'autant qu'il est désormais considéré par les puristes comme une sorte de traître à la cause depuis qu'il a vendu son label Millarworld à Netflix. Déjà qu'avant cela on lui reprochait en permanence de ne développer que des comics pour en tirer des films ou des séries télé, alors maintenant...

Pourtant Millar reste viscéralement un amoureux des comics. La preuve : lorsqu'il a justement vendu son Millarworld à Netflix, les dirigeants de la plateforme se sont étonnées qu'il veuille continuer à écrire de la BD. Par ailleurs, c'est un des derniers ténors du milieu à ne pas avoir cédé aux sirènes des comics numériques. Il aime les floppies, les trade paperpacks, et ses références sont internationales (il cite aussi bien Iznogoud que Superman).

Enfin, bien qu'i soit aujourd'hui plus riche que tous ses collègues et pourrait donc se tourner les pouces, Millar n'a pas oublié ses origines modestes et promeut le Neuvième Art avec plus de fougue et de passion que la plupart des gens qui bossent dans le milieu. Alors oui, il parle beaucoup, parfois à tort et à travers, c'est un camelot, roublard, un businessman, avec une oeuvre où le pire côtoie le meilleur. Mais il aime son job et ne l'échangerait pour rien au monde.

Parmi ses sujets favoris, on remarquera que Millar a un goût affiché pour les vieux. D'ailleurs un de ses plus fameux hits, chez Marvel, fut Old Man Logan, une dystopie avec le mutant griffu. Dans ses creator-owned, une de ses mini-séries les plus abouties est Starlight, sur un simili Flash Gordon en bout de course. Et aujourd'hui, le turbulent écossais revient à cette figure fétiche avec King of Spies, une sorte de mix improbable entre James Bond et Impitoyable. Old Man Bond en somme.

Quentin Tarantino avait, il y a quelques années, exprimé son souhait de se frotter au mythe bondien en imaginant un long métrage sur l'espion préféré de sa majesté dans ses vieux jours, qu'il aurait donné à jouer à Pierce Brosnan. Mais comme souvent avec Tarantino, ça restera un rêve de film. Alors, comme les bonnes idées ne meurent jamais, Mark Millar a dû se dire, avec à-propos, qu'il en ferait une BD.

King of Spies, c'est donc la dernière aventure de Roland King, condamné par une tumeur au cerveau et qui décide de partir en beauté en éliminant tous ceux qu'il juge responsable du déclin du monde qu'il a pensé sauver dans sa carrière. Personne n'est à l'abri car il n'a donc plus rien à perdre et qu'il a encore de beaux restes. Un russe grossier en fait les frais dès la fin de ce premier épisode...

La simplicité de l'argument fait tout son sel. Mais ça va sûrement défriser certains qui crieront au sacrilège bondien, ou qui déploreront la minceur du propos, ou sa violence, ou... Mais vous savez quoi ? Tous ceux qui râleront seront des gens dont c'est la manie et qui sont surtout trop sérieux. Pour les autres, ceux qui veulent se payer un trip brutal et marrant, car énorme, alors pour ceux-là, dont je fais partie, King of Spies sera un chouette divertissement popcorn, pendant quatre mois et autant d'épisodes.

Ce sera un plaisir d'autant plus grand qu'il est dessiné par l'excellent Matteo Scalera. Le dessinateur renoue avec Millar après Space Bandits, qui ressemblait à une occasion manquée. Ses planches débordent de vitalité, tout va à 100 à l'heure, et le résultat ne s'embarrasse pas de chichis.

Scalera s'amuse visiblement, ce qui ne signifie pas qu'il bâcle son affaire. Comme Rafael Albuquerque ou Sean Murphy (deux autres partenaires de Millar), ce qui le caractérise, c'est la santé de son graphisme, cette énergie débridée, ce plaisir contagieux à raconter une histoire, à en assumer toute la fantaisie, sans complexes, sans se sentir obligé de s'excuser. Surtout pas celui de faire ressembler Roland King à Pierce Brosnan actuellement (tapez dans Google Images : Pierce Brosnan beard et vous verrez).

Dès la scène d'ouverture (une mission explosive au Panama où ca défouraille à tout-va en prenant quand même le temps de souffler l'idée à une femme qui vient d'accoucher un prénom pour son bébé), on embarque dans une essoreuse avec des angles de vue invraisemblables, des valeurs de plans défiant tous les usages, des compositions survoltées. Puis ça se calme pour poser le bilan d'un vieil homme rongé par les regrets et l'amertume, à qui on apprend qu'il n'a plus que quelques mois à vivre, et qui décide, comme la série elle-même, de lâcher les chevaux, de se moquer des convenances, de fracasser des crânes et de buter des enflures.

King of Spies est à la fois crépusculaire et extraordinairement vivant. En ces temps troublés, où comme le relève Millar, des pays se laissent tenter par les extrêmes, où une pandémie rend l'avenir incertain, on a au fond envie de suivre Roland King pour profiter à fond. Comme c'est une BD, c'est un excellent exutoire : on peut suivre ce vieil homme et la mort comme un puissant elixir contre tout ce qui nous oppresse et nous inquiéte.