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dimanche 13 novembre 2022

KEVIN O'NEILL (1953-2022) - CARLOS PACHECO (1961-2022)

2022 restera, quoi qu'on en dise, une année de merde. Et particulièrement pour les comics. En effet, cette semaine, deux grands artistes ont plié bagages. Deux de plus dans une liste qui comptait déjà George Pérez, Neal Adams, Jean-Claude Mézières, Garry Leach, Tim Sale, Jean-Jacques Sempé, Tom Palmer, et Jean Teulé.


Kevin O'Neill nous a quittés le 3 Novembre à l'âge de 69 ans. Je ne vais pas prétendre être un fin connaisseur de son oeuvre puisque j'ai principalement lu La Ligue des Gentlemen Extraordinaires qu'il a dessiné pour Alan Moore. Deux Intégrales sont disponibles en français chez Panini Comics et il vous faut au moins avoir lu la première.


O'Neill s'était fait remarquer dans la revue 2000 A.D. en Angleterre, notamment en illustrant les histoires écrites par Pat Mills, dont le cultissime Marshall Law. Il créa aussi son propre titre, Nemesis le sorcier. Comme beaucoup de ses compatriotes, il s'exila aux Etats-Unis mais sans beaucoup toucher aux super-héros, mis à part une histoire de Green Lantern, restée fameuse car le Comics Code Authority voulut la censurer (et tout le reste de son travail !) car elle leur apparut trop laide - mais DC Comicss tint bon et se passa du sceau de l'organisation pour la publier.


C'est donc grâce à son association avec Alan Moore que je découvris Kevin O'Neill. Beaucoup considèrent d'ailleurs La Ligue des Gentlemen Extraordinaires comme son oeuvre à la fois la plus accessible, la plus classique et la plus belle. Franchement, lisez cette série, au moins ses deux premiers tomes, qui contiennent des planches somptueuses au service de récits magistraux, qui revisitaient de manière unique de grands personnages de la littérature du XiXème siècle.
Pour saluer la mémoire de son ami, le patron s'est fendu sur Facebook d'un poème (ci-dessus) qui vaut tous les hommages.

 

Et Bill Sienkiewicz, comme il le fait souvent, a dessiné ce portrait de Kevin O'Neill. Godspeed.

*


Carlos Pacheco est parti le 9 Novembre. Il avait 60 ans. Et là, j'avoue être plus touché encore. Il y a quelques mois, cet artiste né à Cadiz en Espagne révélait être atteint de la maladie de Charcot mais rien ne laissait craindre qu'elle l'emporte aussi vite, même s'il annonçait il y a peu se retirer après avoir signé une dernière couverture (pour la série Damage Control chez Marvel).


Pacheco avait migré aux Etats-Unis dans les années 1990 et s'était rapidement fait un nom en dessinant pour Marvel X-Men. Son style précis, détaillé et son trait merveilleusement souple en fit rapidement un artiste apprécié des fans et sa popularité lui permit de choisir ses projets. Au long d'une carrière dense, il brillera sur Fantastic Four (qu'il co-écrira avec Rafael Marin et Jeph Loeb). Mais la consécration arriva vraiment avec la mini-série en douze épisodes Avengers Forever, co-écrite par Kurt Busiek (et Roger Stern) avec qui Pacheco voulait absolument travailler.


Dès lors, les deux hommes seront associés sur bien des titres : Superman chez DC Comics notamment, et leur creator-owned Arrowsmith auquel ils venaient de donner une suite longtemps attendue. Arrivé à maturité, le dessin de Pacheco gagna en élégance, en fluidité, et son sens de la composition est un modèle du genre : n'importe quel plan chez lui est impeccablement agencé, avec des perspectives extraordinaires, et des personnages à l'anatomie parfaite (Pacheco avait étudié la biologie).


Si je devais citer un autre incontournable dans sa bibilographie, ce serait JLA/JSA : Virtue and Vice, co-écrit par Geoff Johns et David Goyer, un chef d'oeuvre absolu, au graphisme impressionnant. On ne peut parler de Pacheco sans mentionner Jesus Merino qui fut longtemps son encreur qui comprenait mieux que quiconque son trait rond et expressif. Quand Merino s'émancipa pour devenir à son tour dessinateur, Pacheco chercha longtemps un compagnon de sa trempe jusqu'à s'allier avec Rafael Fonteriz - mais des fans jugèrent sévèrement son travail, estimant que Merino finalement faisait plus qu'encrer Pacheco. Injuste.


Là aussi, Bill Sienkiewicz s'est fendu d'un superbe portrait hommage à son confrère. Une image montrant Pacheco plus sombre qu'il ne l'était car ses amis louaient sa bonne humeur. Autant de raisons de le regretter.

mercredi 12 octobre 2011

Critique 273 : THE LEAGUE OF EXTRAORDINARY GENTLEMEN - CENTURY 2 : 1969, d'Alan Moore et Kevin O'Neill

The League of Extraordinary Gentlemen - Century : 1969 est le deuxième tome du Volume III de la série crée et écrite par Alan Moore et dessinée par Kevin O'Neill, co-publiée par Top Shelf et Knockabout Comics en 2011. L'histoire fait suite à Century : 1910.
*
Paint it black est la suite de What keeps mankind alive : l'action se situe en 1969, presque 60 ans après le précédent tome, et 11 ans après les évènements relatés dans le Black Dossier.
Mina Harker, Allan Quatermain et Orlando reviennent en Angleterre pour enquêter sur le meurtre de la pop-star Basil Thomas selon un mode opératoire évoquant le culte d'Oliver Haddo.
Mais nos héros ont bien changé depuis leur précédente aventure : Mina éprouve le poids de l'immortalité tandis qu'Allan et Orlando deviennent amants. Leurs investigations leur font comprendre que l'esprit d'Haddo passe de corps en corps et après avoir possédé Kosmo Gallion, il s'apprête à passer dans celui de Terner, le partenaire de Basil Thomas au sein du groupe de rock The Purple Orchestra.
Les trois héros rencontrent l'étrange Andrew Norton qui les met en garde de manière cryptique en leur rappelant le projet d'Haddo qui est d'engendrer l'Antéchrist, le Moonchild. Il les prévient aussi qu'ils se reverront en 2009 mais qu'alors il sera trop tard.
Pendant ce temps, Jack Carter est engagé par Vince Dakin pour enquêter lui aussi sur la mort de Basil Thomas. Carter remonte à son tour jusqu'à Kosmo Gallion qu'il a pour mission d'exécuter.
Terner, remplaçant Basil Thomas à la tête du Purple Orchestra, donne un concert à Hyde Park (où est érigée une statue à la gloire de Mr Hyde, mort à la fin du Volume II des aventures de la Ligue). Mina comprend alors que la source de la menace, l'esprit d'Haddo dans le corps de Gallion, se trouve dans la boutique de ce dernier et y envoie Orlando et Allan. Assistant au concert après avoir avalé une pilule de drogue, Mina est victime d'hallucinations et affronte Haddo dans le plan astral. Haddo échoue à posséder Terner et se réincarne dans le corps de Tom Riddler tandis que Mina, délirante, est embarquée dans une ambulance.
8 ans plus tard, en 1977, Allan et Orlando sont toujours sans nouvelles de Mina et se séparent dans une salle où se produit un groupe de punk-music. Allan est devenu un misérable junkie, Orlando une femme qui s'apprête à s'engager dans l'armée car elle redevient un homme...
*    
La suite de ce 3ème Volume confirme le virage de plus en plus complexe et déjantée de la série, et par là même souligne la volonté d'Alan Moore d'achever son oeuvre (après laquelle il aurait décidé de se retirer des comics pour se consacrer à la magie) dans un véritable feu d'artifices. 
La narration atteint de fait une densité rare et exige du lecteur un investissement, à la fois pour suivre les méandres de l'intrigue (qui opère des haltes à des époques fort éloignées les unes des autres) et l'évolution de ses héros (immortels et fatigués de l'être). Une fois qu'on est immergé pourtant, on retrouve assez vite ses repères avec l'affaire du Moonchild, cet Antéchrist dont Oliver Haddo veut célèbrer l'avènement.
Ce qui désarçonne davantage et demande de s'accrocher un peu, c'est le décor : après l'époque victorienne des premier et deuxième Volumes et le début du XXème siècle du troisième, l'enquête de la Ligue (réduite à un trio désormais) se déroule dans le Londres de 1969, en pleine vague hippie et de liberté sexuelle.
Moore s'amuse avec les clichés de l'époque et du genre narratif, maniant des stéréotypes romanesques (comme les quartiers généraux secrets, les sectes satanistes, les meurtres rituels, les échappées psychédéliques sur le plan astral). Le combat final se clot sur un cliffhanger particulièrement surprenant où le sort des héros est complètement bouleversé, et l'épilogue en 1977 laisse le lecteur encore plus déboussolé qu'au terme du Volume II après que les martiens aient quasiment tué toute l'équipe originelle.

Au fil des pages, Moore produit une quantité d'allusions à l'époque et au lieu de l'action, quitte à ce qu'elles ne soient pas toutes perceptibles par le lecteur : la manoeuvre semble être faite non pas pour nous égarer mais pour nous inviter à rechercher qui est qui, d'où provient tel élément et s'il a vraiment de l'importance, c'est très ludique si on accepte de s'y abandonner.
Par exemple, Moore et O'Neill sont tous les deux nés en 1953, ils avaient donc 16 ans en 1969, ils en ont 58 aujourd'hui et le récit abonde en personnages réels ou non liés à cette année et à Londres (comme Jerry Cornelius, l'une des incarnations du Champion Éternel de Michael Moorcock ; les Rutles, une version des Beatles ; Mick Jagger comme modèle de Terner, le nom du héros du film Performance de Donald Camell ; Jack Carter joué par Michael Caine dans Get Carter de Mike Hodges ; Kosmo Gallion apparu dans la série Chapeau melon et bottes de cuir ; Vince Dakin le héros de Villain de Michael Tuchner avec Richard Burton ; ou Tom Riddler sorti des pages de Harry Potter). Mais Moore a aussi précisé qu'entre lui et Kevin O'Neill existait un jeu auquel a activement participé le dessinateur en ajoutant des clins d'oeil dont le scénariste n'avait pas connaissance (par exemple une photo souvenir de Moore de Steve Moore et Derek Strokes redessinée par O'Neill).
En vérité, la liberté des moeurs évoquée dans cet album reflète la liberté narrative de Moore et O'Neill dans leur entreprise et Century : 1969  le résume plus que jamais. En ouverture de cet opus, un encart prévient que les éditeurs vous feront rentrer dans le rang, référence explicite au fait que pour ce tome, Moore et O'Neill ont changé de crémerie à cause de problème de censure chez leur précédent partenaire (et plus largement, en ce qui concerne Moore, son émancipation vis-à-vis des majors avec lesquelles il s'est défintivement brouillé).

Cette radicalité frondeuse et amusée se traduit encore plus franchement dans le graphisme de Kevin O'Neill où les personnages ont abandonné tout réalisme pour atteindre la puissance de la caricature d'un Daumier sous acide, avec une galerie de trognes irrésistibles, des décors grossiers mais très suggestifs, des ambiances tranchées. La représentation de la sexualité est elle aussi devenue plus agressive et insolente : dès le début, un homme fait une fellation à un autre, plus tard Mina couche avec une autre femme avant de se faire quasiment violer en public par Tom Riddler lors du concert à Hyde Park alors qu'elle est en plein trip.
Le dessin d'O'Neill n'est pas beau, il ne flatte pas l'oeil, mais il est puissant, acéré, riche en images mémorables. C'est un dessin difficile et provocante mais jamais gratuit car il est là pour traduire un texte qui bouscule les conventions du récit et le confort du lecteur.

L'ouvrage (peu épais malgré sa densité, 80 pages) se conclut comme le précédent par une nouvelle de 6 pages agrémentées de quatre petites illustrations. Le récit n'a appartemment toujours aucun lien évident avec la bande dessinée, mais peut-être le prochain tome fera la synthèse entre cette explication de l'origine du Galley-wag (son évasion en 1896, sa rencontre avec le monstre de Frankenstein et les créatures du docteur Copelius à Toyland), le voyage sur la lune de Mina et du Galley-wag en 1964 et leur découverte de sélénites.

Est-ce facile à lire ? Non, ce n'est pas un livre qui se donne mais qui se gagne, mais en même temps, comme souvent avec Moore, le gain offre des sentiments profonds et divertissants à la fois, c'est drôle et cru, fou et inventif. On en sort à la fois vidé et jubilant, avec l'envie intacte de connaître la suite (et fin).

mercredi 17 février 2010

Critique 130 : LA LIGUE DES GENTLEMEN EXTRAORDINAIRES - CENTURY : 1910, d'Alan Moore et Kevin O'Neill


The League of Extraordinary Gentlemen, Volume III: Century est le troisième volume de la série écrite par Alan Moore et illustrée par Kevin O'Neill, publiée par Top Shelf (aux Etats-Unis) et Knockabout Comics (en Angleterre).
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Dans ce premier livre, qui se déroule 12 ans après l'invasion martienne contrecarrée par la Ligue et qui coûta la vie à Mr Hyde et l'Homme Invisible, de multiples personnages vont se croiser à nouveau dans une ambiance de fin du monde.
Ainsi Janni Dakkar se brouille avec son père, le Capitaine Nemo, qui agonise à bord de son Nautilus. Elle débarque clandestinement à Londres et décroche une place de bonne à tout faire dans une taverne mal fâmée où elle est observée par les regards lubriques des clients.
Par ailleurs, Thomas Carnacki est assailli par des rêves prémonitoires où il voit Oliver Haddo et sa secte préparer la venue du Moonchild. Ces funestes présages conduisent Mina Harker à reformer une équipe composée d'Orlando, A.J. Raffles et Allan Quatermain Jr avec laquelle elle localise le mage - mais sans avoir la moindre preuve pour l'arrêter.
Cependant, Jack MacHeath, accusé de plusieurs meurtres, est arrêté et amené à la potence sous les yeux de Mycroft Holmes.
Janni, violemment malmenée, met le port à feu et à sang et succède à son père mort à la barre du Nautilus, toujours secondé par Ishmael...
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Ce nouvel épisode de la League of Extraordinary Gentlemen est à la fois formidablement prometteur et terriblement frustrant : avec une suite prévue pour se passer en 1969 et un dénouement en 2009 (!), Moore et O'Neill nous mettent l'eau à la bouche mais nous oblige aussi à s'armer de patience.
En passant chez Top Shelf, Alan Moore a expliqué qu'il avait en liberté et allait désormais s'aventurer dans des constructions narratives encore plus audacieuses : c'est déjà sensible ici où il mène le lecteur par le bout du nez en n'en faisant qu'à sa tête.
Par conséquent, ne vous attendez pas à un comic-book ordinaire et bâlisé où les héros et lers aventures ressemblent au tout-venant : du début à la fin, cette nouvelle Ligue ne sait pas où elle met les pieds et collectionne les échecs et déconvenues. C'est à la fois désarmant, très drôle et iconoclaste.
Pour corser l'affaire, le livre se termine par un texte de 6 pages, en petits caractères, et accompagné de 4 illustrations, intitulé Les laquais de la Lune, composé de plusieurs parties fournissant des précisions sur des faits survenus entretemps.
On y apprend comment, apparemment, comment Orlando a acquis l'immortalité en 1236 avant J.C., d'une manière qui n'est pas sans rappeler 2001 : L'odyssée de l'espace.
Puis, en 1964, trois scènes se succèdent : d'abord un dialogue entre Allan et Orlando sur le point de s'abandonner à des frasques sexels dans le Paris de 1964, suivi d'un échange entre le Captain Universe et Vull dans le nuage de Magellan, et enfin, depuis Brazen World, Prospero, Mina Harker et le Galley-wag s'apprêtent à partir sur la lune.
Autant d'éléments dont la connection avec le récit est pour le moins nébuleuse mais qui, connaissant Moore, doivent faire partie d'un plan d'ensemble plus vaste et qui devrait être révèlé dans les deux prochains tomes.
Mais que le lecteur ne s'effraie pas : tous les ingrédients qui singularisent la série sont encore présents. On retrouve une sacrée galerie de personnages sortis de romans populaires plus ou moins connus, des figures féminines déterminées (Mina, Janni) malgré les épreuves, la présence de Mycroft Holmes... Le tout servi avec cet humour british très mordant et distancié, des références à From Hell (l'assassin au couteau), et un détournement grâtiné mais inspiré (à la manière d'un choeur grec antique) des chansons de L'Opéra de Quat'Sous de Bertolt Brecht.
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Graphiqement, la contribution de Kevin O'Neill reste essentielle à la série : son style anguleux si particulier peut dérouter mais il faut voir avec quel soin il détaille les vêtements et les décors, le découpage et les angles, les expressions des personnages. Les pages sont d'une remarquable lisibilité et le rythme est admirablement soutenu pour une bande dessinée reposant quasi-exclusivement sur les dialogues.
La linéarité prédominante dans le trait et la simplicité du cadrage invite le lecteur à regarder différemment les héros et les endroits qu'ils traversent, transformant ainsi les scènes de massacre en tableaux baroques terrifiants sans être complaisants.
*
Encore une fois, et cela malgré des partis-pris parfois brutaux pour le lecteur lambda, Alan Moore réussit à nous embarquer dans un délire aussi jubilatoire qu'érudit : on n'a déjà hâte de découvrir la suite de cette intrigue farfelue et apocalyptique, digne des deux premiers volumes d'une des productions les plus réjouissantes de ces dix dernières années.

mercredi 27 mai 2009

Critique 50 : LA LIGUE DES GENTLEMEN EXTRAORDINAIRES, Vol. 2, d'Alan Moore et Kevin O'Neill

(Ci-dessus : Mina Harker, vue par Adam Hughes.)

Voici le deuxième volume des aventures de La Ligue des Gentlemen Extraordinaires, d'Alan Moore et Kevin O'Neill. Cette suite est-elle à la hauteur ? Cette version explosive de La Guerre des Mondes, d'H.G. Wells, supporte, à mon sens, tout à fait la comparaison.
Mais, voyons d'abord de quoi cela parle plus précisèment. Comme pour le précédent story-arc, celui-là compte également 6 épisodes.
*
- Chapitre I : "Phases de Deimos". L'histoire démarre sur Mars, où John Carter et le Lieutenant Gullivar Jones ont formé une alliance incluant les Martiens Verts pour vaincre les extraterrestres qui ont assailli les natifs de la planète rouge. Ces envahisseurs (tout droit issus de La Guerre des Mondes, de H. G. Wells) ont espionné la Terre et vont l'attaquer.
- Chapitre II : "Peuples venus d'ailleurs". Lorsque ces aliens atterrisent sur la Terre, la Ligue des Gentlemen Extraordinaires est aussitôt envoyée sur place, là où l'o.v.n.i. a creusé un profond cratère. Un des premiers Martiens apparaît alors après qu'un observateur ait chuté dans cette fosse.
Un groupe d'hommes s'avance en signe de paix mais ils sont désintégrés par un rayon. Némo,
ayant pressenti l'attaque, pousse ses acolytes face contre terre, mais le Dr Jekyll se transforme alors en Mr. Hyde et menace de mort les agresseurs venus de l'espace.
Réalisant qu'ils ne pourront vaincre ces créatures seuls, les membres de la Ligue se retirent jusqu'à une auberge voisine (La "Bleak House
" - qui se trouvait vraiment non loin de la commune d'Horsell), où ils rencontrent une division militaire dirigée par le Major Blimp, envoyée là pour défendre la zone.
Tandis que Hyde s'entretient avec Mina Murray
, Griffin (sous sa forme invisible) s'éclipse pour proposer aux envahisseurs une alliance.
- Chapitre III : "Et l'aube se lève tel le tonnerre". Le lendemain matin, la Ligue réalise que l'unité de Blimp est réduite en cendres par les rayons d'energie des Martiens. Encore une fois, nos héros choisissent de battre en retraite avant d'être tués à leur tour.
Un véhicule, conduit par William Samson Sr
arrive pour conduire le groupe jusqu'à leur quartier général au Bristish Museum, où ils reçoivent de nouveaux ordres de Mycroft Holmes : Murray doit rester sur place pour s'informer sur Mars et elle apprend également où se situe la réserve d'armes. Hyde et Quatermain retournent au cratère. Griffin profite que Mina soit seule pour l'agresser violemment avant de lui voler les plans de l'armée et de rejoindre les Martiens.
Durant leur mission de reconnaissance, Nemo, Quatermain et Hyde s'approchent d'un tripode Martien, une énorme machine montée sur trois échasses métalliques dans laquelle se déplace l'envahisseur. Ceci fait, ils regagnent immédiatement Londres.
De retour au musée, Hyde trouve Mina gisant sur le sol, blessée, et en déduit ce qui s'est passé. Peu après, Mycroft Holmes
envoie pourtant Murray et Quatermain en mission tout en ne leur donnant que peu d'informations sur ce qu'ils doivent faire.- Chapitre IV : "Promenons-nous dans les bois...". Pendant ce temps, à bord du Nautilus, Nemo et Hyde patrouillent dans Londres. Pour le capitaine, la technologie Martienne est une source d'inspiration pour l'avenir même si, pour l'heure, il faut d'abord trouver le moyen de stopper la progression des envahisseurs.
Traversant la campagne anglaise, Murray et Quatermain rencontrent un homme nommé Teddy Prendrick. C'est un individu mentalement malade mais qui leur fournit des renseignements sur un mystérieux docteur qui vit, retiré, plus loin dans la forêt.
Les recherches de Murray et Quatermain n'aboutissent cependant pas et ils gagnent une auberge pour y passer la nuit. La jeune femme attire le vieil aventurier dans son lit où ils font l'amour. Quatermain découvre avec effroi des traces de morsures et des cicatrices dans le cou de son amante - souvenirs de sa liaison avec le Comte Dracula.
Griffin suggère à ses alliés Martiens de s'en prendre à l'eau des rivières pour parfaire leur domination sur les humains...

- Chapitre V : "Rouge sang sur griffes et dents". Le lendemain, Nemo et Hyde découvre que les Martiens ont transformé la Tamise en une substance visqueuse rouge sang, qui immobilise le Nautilus.
Cependant, ayant repris leur marche dans la forêt, Quatermain jure à Mina qu'il n'est pas dégoûté par ses cicatrices : sa seconde femme en portait de semblables et il trouvait que cela lui conférait une étrange distinction. Ils s'étreignent à nouveau lorsqu'ils sont surpris par une des créatures, mi-homme, mi-ours, du Dr Moreau auprès duquel ils sont conduits (le bestiaire monstrueux du savant convoque plusieurs personnages de la littérature enfantine, comme Tiger Tim, Jumbo l'Eléphant, M. Rat, M. Taupe...).
Hyde revient au British Museum où il trouve Griffin : il lui révèle qu'il peut le voir grâce à sa vision thermique (détail rapidement mentionné dans le Volume I). L'alter ego de Jekyll brutalise alors l'Homme Invisible et va même jusqu'à le violer pour venger Mina Murray. Puis il abandonne Griffin à son agonie.
Mina et Allan font la connaissance du Dr. Moreau qui leur remet une caisse contenant un mystérieux produit du nom d'H-142, commandé par le MI 5
.
Lors d'un dîner au musée avec Hyde, Nemo découvre que son compère a tué Griffin. Mais William Samson calme la colère du capitaine en lui rappelant que la force de Hyde leur sera utile contre les Martiens.


- Chapitre VI : "La valse brune des chevaliers de la Lune...". Le matin suivant, Murray et Quatermain sont de retour à Londres avec le H-142. L'agent Bond les attend avec des gardes équipés de masques à gaz. Ils se dirigent vers les quais où se trouvent déjà Nemo et Hyde.
Bond leur affirme que le H-142, mis au point par Moreau et embarqué sur un cargo, va anéantir l'ennemi. La Ligue, arrivée sur le London bridge, voit que les Martiens ont détruit les dernières lignes de défense de la ville et s'apprêtent à lancer l'assaut sur l'autre côté de la capitale.
Notant que rien ne semble pouvoir stopper la progression de l'envahisseur, Hyde fait ses adieux à Mina avant d'aller attaquer le tripodes Martien. La machine envoie son rayon d'énergie sur lui et le brûle gravement, mais il y survit et charge à nouveau et déséqulibre l'appareil qui tombe. Hyde extrait de l'engin un alien et commence à le dévorer. Mais un autre tripode achève le héros en le désintégrant pour de bon.
Bond révèle à Nemo Quatermain que le H-142 est une bactérie hybride, mélange d'anthrax et de streptocoque : cette solution radicale a effectivement raison des extraterrestres mais provoque l'ire du capitaine qui se retire à bord du Nautilus en prévenant les autorités britanniques qu'il ne collaborera plus à ce genre d'opération.
Un mois plus tard, Murray et Quatermain traversent Serpentine Park : Mina explique à son amant qu'elle se retire en Ecosse, bouleversée par toutes les aventures qu'elle vient de vivre et abandonnant là Allan, désespéré.
*
Ce deuxième volume ne déçoit pas, même est différent du précédent : l'intrigue y est plus linéaire et l'action prime. Cette option a pu désorienter les lecteurs, après l'histoire à tiroirs du premier story-arc. Alan Moore a clairement choisi une direction plus facile, plus spectaculaire, et cette simplicité étonne de la part d'un auteur passé maître dans l'art de nous balader dans des narrations complexes.
Tout ici est explicitement lié à une seule oeuvre majeure, La Guerre des Mondes, et l'écrivain H.G. Wells, également cité avec L'Île du Dr Moreau : comme dans les ouvrages du romancier, une angoisse intense nous étreint et ne nous lâche plus. Les héros sont face à une menace qui les dépasse, face à des créatures monstrueuses (venues d'ailleurs ou créées par l'homme), et le monde risque de basculer dans l'abîme.
Cette situation et cet entourage extrèmes révèlent la part d'ombre de chacun : Griffin trahit rapidement la Ligue, Quatermain et Murray se réfugient dans une relation sexuelle, Hyde a supplanté Jekyll et se livre aux pires abominations (brutalisant, violant, dévorant tout ce qui se dresse contre lui), Nemo se retire d'un monde qui n'a plus rien de civilisé et qu'il méprise définitivement...
Au terme de cette aventure apocalyptique, le bilan est lourd : Griffin et Hyde sont morts, Mina se sépare de Quatermain, Nemo prévient qu'on nee devra plus compter sur lui - la Ligue a vécu, du moins dans cette configuration car on a remarqué (en étant attentif) que d'autres équipes ont déjà été assemblées sous ce titre par le passé... Et qu'on devine que cette formation renaîtra avec d'autres éléments dans le futur.
Ainsi, après la légèreté du Volume I, Moore a inscrit le destin de ses nouveaux héros dans une logique qui lui est familière : comme les Watchmen, la notion d'équipe est relative. Si ces personnages ont agi ensemble, ils l'ont fait pour résoudre des problèmes que seuls ils n'auraient pu solutionner mais leur association n'a pas résisté aux tourments qui les rongeaient individuellement (la misanthropie de Nemo, la bestialité de Hyde, la felonie de Griffin, le traumatisme de Mina, la vieillesse de Quatermain). La morale de Moore est limpide : l'union fait la force mais ne suffit pas à justifier durablement l'existence d'un groupe. L'individualisme a toujours raison de la notion de collectif.
*
Esthétiquement, on a pu reprocher à Kevin O'Neill un travail moins abouti que dans la série précédente. Ce n'est pas totalement faux : parfois, effectivement, le trait est plus relâché, les finitions moins précises, le découpage moins rigoureux.
Néanmoins, il serait injuste de dévaluer les planches de ce deuxième volume qui offrent encore des images mémorables, comme celles de ce prologue totalement déroutant, exotique et fascinant sur Mars, décrite comme un désert écarlate, balayé par des tempêtes, et où des soldats ressemblant à des guerriers africains parlementent.
Le style baroque d'O'Neill désorientera les amateurs de dessins classiques tels qu'on en voit dans des comics traditionnels. Mais il évoque aussi le graphisme des artistes de la fin du XIXème-début XXème siècle dans sa radicalité, son expressionnisme, sa puissance visuelle.
*
Mais, malgré une relative baisse de régime, cet ouvrage est tout à fait recommandable et ne dépareille pas à côté d'autres classiques du scénariste, dont l'oeuvre, comme en témoigne ce nouvel exemple, reste une des plus riches et passionnantes de la bande dessinée.

dimanche 24 mai 2009

Critique 49 : LA LIGUE DES GENTLEMEN EXTRAORDINAIRES, Vol. 1, d'Alan Moore et Kevin O'Neill


La Ligue des Gentlemen Extraordinaires (The League of Extraordinary Gentlemen, en vo), est une nouvelle production écrite par Alan Moore et dessinée par Kevin O'Neill, publiée par le label America's Best Comics de DC Comics.
Ce premier volume contient une histoire complète en 6 épisodes, tout en annonçant dans sa conclusion l'argument de sa suite.
*
Ce récit se déroule en 1898 et tous ses protagonistes proviennent de classiques de la littérature de cette époque, partant du principe qu'ils appartiennent à un univers romanesque partagé par leurs auteurs.
Cependant, il est clair que l'action prend place dans un monde plus avancé technologiquement qu'à la fin de "notre" XIXème siècle. Mais ces anachronismes participent au charme singulier de cette oeuvre et il faut les accepter comme des conventions narratives au même titre que la structure feuilletonnesque et le genre (fantastique) qui la caractérisent.
*
- Chapitre I : "Rêves d'Empire". Mina Murray est recrutée par Campion Bond pour former une équipe. Mina part pour l'Egypte avec le Capitaine Némo afin de trouver, au Caire, l'aventurier Allan Quatermain, devenu un minable opiumane. Mina et Quatermain doivent se frayer un passage sur les docks alors qu'ils sont poursuivis par des Arabes qui veulent violer la jeune femme mais Nemo émerge avec son Nautilus et les embarque juste à temps.
Ils se dirigent ensuite vers Paris où les attend Auguste Dupin
pour les aider à capturer une créature mi-homme, mi-bête, qui n'est autre que le Dr Jekyll/Mr Hyde. Ce dernier se cache dans la capitale française après avoir fait croire à son suicide.
- Chapitre II : "Fantômes et miracles". Après avoir mis la main et raisonné Jekyll/Hyde, Nemo, Quatermain et Murray visitent une école pour filles à Edmonton, administrée par Miss Rosa Coote. La rumeur court que plusieurs élèves de l'établissement sont tombées enceintes après avoir été possédées par un esprit malin. Une seule nuit d'enquête suffit au trio de visiteurs pour démasquer le responsable : il s'agit d'Hawley Griffin, l'Homme Invisible, qui s'est caché ici après avoir simulé sa propre mort et qui a abusé sexuellement les jeunes filles de l'école - il est d'ailleurs pris en flagrant délit !

- Chapitre III : "Les Mystères de l'Orient". La Ligue maintenant au complet découvre son quartier général dans une annexe secrète du British Museum et leur mission : récupérer un échantillon de cavorite en possession de Fu Manchu (le méchant n'est pas explicitement nommé mais il n'y a aucun doute sur son identité - le nom n'a pu être utilisé par Moore en raison de problèmes juridiques et il rebaptisé "le Docteur" pour cette raison).
Sous la direction du Pr Selwyn Cavor
, la Grande Bretagne prépare en effet un voyage sur la Lune grâce à ce minerai qui annule la gravité, comme le révèle Bond à ses agents. Mais Fu Manchu, lui, compterait s'en servir pour attaquer l'Empire.
Nemo emmène à bord de son sous-marin l'équipe, direction : Limehouse
, le quartier du "Docteur". Murray et Griffin y apprennent par un informateur du nom de Quong Lee que Fu Manchu prépare une opération d'envergure depuis les sous-sols de cette partie de la ville "où dormirait un dragon". Griffin se montre sceptique mais Murray en déduit que Manchu est du côté de Rotherhithe Bridge.
Pendant ce temps, Quatermain et Jekyll mènent leurs investigations dans la fumerie de Shangaï Charlie, mais sur le point d'être arrêtés par les Chinois, ils battent discrètement en retraite.
De retour à bord du Nautilus, la Ligue fait le point et Murray convainc ses partenaires que Manchu est installé dans un tunnel du côté de Rotherhithe Bridge, un endroit parfait pour abriter une machine de guerre aérienne. Tandis que Nemo reste à bord de son vaisseau, les quatre autres partent inflitrer le repaire présumé du "Docteur" pour y récupérer la cavorite.

- Chapitre IV : "Dieux de l'Annihilation". Quatermain et Murray sont les premiers à se glisser dans l'antre du "Docteur", où ils découvrent éffectivement un gigantesque aéroplane, lourdement armé avec des mitraillettes et des canons, évoquant le "dragon" mentionné par Quong Lee. Mais alors qu'ils sont surpris par un garde, Griffin, sous sa forme invisible, tue ce dernier et sauve la vie de ses acolytes. Quatermain revêt l'uniforme du Chinois pour gagner l'intérieur du "Dragon" et y voler la cavorite.
Griffin rejoint Jekyll et l'insulte jusqu'à ce qu'il se transforme en Hyde et aille massacrer les sbires de Manchu pour faire diversion.
La cavorite en leur possession, Murray et Quatermain retrouvent Hyde et Griffin dans un tunnel où ils réalisent qu'ils sont piègés. Pour s'en tirer, Murray active la cavorite, ce qui propulse le groupe dans le ciel de Londres. La base de Manchu est inondée par les eaux de la Tamise, le "Dragon" est détruit, et la Ligue ré-embarque dans le Nautilus.
Bond félicite le groupe et se retire avec la cavorite pour la remettre à son supérieur, M,
Griffin décide de le suivre à son insu, sans prévenir les membres de la Ligue, et découvre ainsi que M est en vérité le Pr Moriarty, l'ennemi de Sherlock Holmes !

- Chapitre V : "Apparences et manipulations...". Moriarty révèle qu'il a fait construire sa propre forteresse volante, qu'il va pouvoir faire fonctionner à présent qu'il détient la cavorite.
Griffin retourne au Nautilus et informe le groupe de ses découvertes. Nemo pense que M/Moriarty a planifié le bombardement de l'East End de Londres pour y détruire ce qui reste de l'empire criminel de Manchu.
La Ligue embarque à bord du Victoria, une montgolfière cachée dans le navire de Nemo
et aborde le vaisseau de Moriarty.
- Chapitre VI : Le Jour du Firmament". Hyde et Nemo attaquent l'équipage de Moriarty, tandis que Murray et Quatermain retrouvent leur adversaire (Griffin est lâchement resté dans le ballon). Quatermain abat les gardes de Moriarty avant que celui-ci ne le désarme et ne s'apprête à l'exécuter. Mais Murray brise le tube contenant la cavorite et Moriarty s'envole dans la ciel étoilé de la nuit londonienne.
L'équipe quitte l'engin de Moriarty pour s'éloigner à bord de leur montgolfière et regagner le Nautilus, piloté cette fois-ci par le matelot de nemo, Ishmael.
Mycroft Holmes congratule la Ligue tout en comptant sur elle pour l'avenir. Mais déjà, dans les cieux, d'étranges vaisseaux martiens se dirigent sur la Terre...

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C'est une fantastique récréation que s'est autorisé Alan Moore en créant cette Ligue des Gentlemen Extraordinaires, une échappée belle d'une érudition élégante car jamais elle n'oublie le lecteur en route : c'est la plus belle preuve d'intelligence que celle de nous instruire sans jamais nous prendre de haut, mieux de le faire en nous amusant.
Ainsi, les rappels abondants à des oeuvres littéraires, plus ou moins connues, du XIXème siècle ne pèsent jamais sur le déroulement palpitant et d'une virtuose fludité du récit : c'est peut-être là qu'on mesure l'exceptionnelle qualité narrative et rédactionnelle d'un auteur comme Moore, à cette manière sans égale de jouer avec des figures qu'il n'a pas inventées mais qu'il s'approprie si aisèment et qu'il nous présente comme si c'étaient de vieilles connaissances.
Les titres de chaque chapitre peuvent également servir de guides tout au long de la lecture tant ils sont programmatiques, tout en jouant sur les clichés de la littérature de cette époque. Le plus remarquable, le plus symbolique reste peut-être celui du cinquième volet - "Apparences et manipulations..." (et les points de suspension comptent autant que les mots en l'occurrence !) - : il semble résumer à lui seul la "griffe" de Moore où rien n'est jamais ce qu'il semble être et où on est ravi de s'être fait posséder.
Le plaisir que semble avoir pris le scénariste à composer ce récit, à en articuler les péripéties, à en manipuler les acteurs, est évident. On pourrait presqu'affirmer que la Ligue... serait un manifeste de la part de Moore, que beaucoup réduisent encore à celui qui désacralisa le genre super-héroïque avec les Watchmen, parangons des justiciers désenchantés évoluant dans un monde où ils ne sont plus que des pantins ridiculement costumés aux prises avec des problèmes qui les dépassent.
Ici, au contraire, préside une forme de jubilation à s'amuser avec les codes du feuilleton, les invraisemblances, les archétypes héroïques ou malfaisants. C'est une représentation permanente qui aboutit à un feu d'artifices dans le ciel de Londres, peuplée d'aventuriers décatis qui renaissent dans le feu de l'action, de monstres supposés morts, de scientifiques déjantés, de criminels sadiques à l'imagination tordue, de fausses ingénues... Il est difficile de résister à ce spectacle si bien mis en scène, où tous les ingrédients sont là pour nous faire passer un grand et bon moment.
La façon dont Moore croque ces personnages du patrimoine romanesque est souvent savoureuse et parfois politiquement incorrecte, il les malmène, mais avec amour et humour, comme pour les régénérer et pimenter l'ensemble. Le choix de faire d'une femme, Mina Murray, est significative de cet esprit irrévérencieux quand on voit à quelle époque (sous le régime victorien où tout était si corseté, au propre comme au figuré) ecla se déroule : d'ailleurs, dans la (dispensable) adaptation cinématographique qui sera tiré du comic-book (par Stephen Norrington, avec Sean Connery), cela sera vite corrigé... L'auteur avait pourtant composé un personnage farouchement indépendant, ne s'en laissant pas conter, d'un relief bien supérieur à beaucoup d'héroïnes.
Le traitement infligé à l'Homme Invisible est par contre plus corrosif : c'est un violeur, dissimulateur et couard. L'animalité de Hyde est saisissante, tout comme la misanthropie hautaine de Nemo. Et le noble Quatermain est lui aussi "corrigé" de façon croustillante.
Irrespectueux ? Plutôt décapant ! Et elles en avaient bien besoin, ces créatures d'autrefois...
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Comme souvent, Moore a su aussi trouver le graphiste apte à donner un vrai "plus" à ce qu'il a conçu : en la personne de Kevin O'Neill, j'ai découvert un artiste aussi original qu'enthousiasmant.
Son style est radical : il ne cherche pas le réalisme, son trait ne flatte pas ses personnages, mais pourtant il s'en dégage une vérité, une vitalité, tout à fait magistrale. Bien que l'on sente l'empreinte très forte du scénariste dans le travail sur les cadres et le découpage, O'Neill parvient à s'y exprimer pleinement, en excellant dans les ambiances, la valorisation de chaque plan, la lisibilité des planches, et l'alternance rythmique entre des séquences dialoguées richement et d'autres où l'action éclate.
Sur ce dernier point, le dessinateur nous donne à voir des "splash-pages" de toute beauté, et ce dès le début, avec l'apparition d'un magnifique Nautilus dans le port du Caire, puis ensuite cette vue sur le quartier de Limehouse dans le ciel duquel se forme le visage inquiètant de Fu Manchu, jusqu'au survol de Londres par le vaisseau volant cauchemardesque de Moriarty. Autant de "morceaux de bravoure" qui vous éblouissent durablement.
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La fin ouverte suggère explicitement une suite - sans la dévoiler tout de suite, on peut déjà déclarer qu'elle sera digne de ce premier volume, qui fait office d'incontournables pour les fans de Moore, mais aussi pour tous les amateurs de bandes dessinées qui sortent du lot !