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dimanche 17 septembre 2023

BARBIE : pauvre baby doll


Véritable phénomène depuis sa sortie (à cette heure, il s'agit du 12ème plus gros succès de tous les temps en salles), Barbie a déjoué tous les pronostics, à commencer par Mattel, la firme qui fabrique la célèbre poupée en perte de vitesse. Mais quelle bonne idée a eue Margot Robbie de l'interpréter et de confier l'écriture et la réalisation à Greta Gerwig, qui a fait ce cet improbable projet un film méta, drôle et étonnamment sensible.


Barbie vit avec ses consoeurs à Barbieland dans une société matriarcale. Seules une poignée de ces créatures sont marginalisées à cause de leur aspect et les Kens vivent sur la plage en les attendant. L'un d'eux n'est heureux qu'en compagnie de Barbie et souhaiterait qu'elle l'accepte comme compagnon, mais celle-ci préfère les fêtes entre filles. Lors d'une de ces parties, Barbie réfléchit à voix haute sur la mortalité et créé le malaise. Le lendemain matin, elle se réveille avec une mauvaise haleine, de la cellulite et les pieds plats : paniquée, elle consulte la Barbie bizarre qui lui explique tout.


Barbie doit gagner le monde réel pour trouver la fillette qui s'amuse avec la poupée à son effigie et projette son mal-être sur elle. Ken en profite pour la suivre et ils roulent jusqu'à Venice Beach. Là, Barbie découvre le machisme quand un homme lui met une main aux fesses. Elle réplique en le frappant et elle se fait arrêter avec Ken. Relâchés, ils se séparent, lui pour explorer la ville, elle pour retrouver la fillette. Quand elle la rencontre toutefois, elle est rejetée par l'adolescente qui lui reproche d'incarner un canon de beauté irréaliste. 
 

Cependant, le patron de Mattel apprend que Barbie et Ken se sont échappés de Barbieland et ordonne qu'on les capture. Gloria, la mère de Sasha, la fillette abordée par Barbie, employée de l'entreprise, l'apprend et part aider l'intruse. Barbie comprend que c'est elle qui, déprimée, a provoqué sa crise existentielle. Ensemble, la mère, la fille et la poupée vivante fuient les sbires de Mattel pour retourner à Barbieland. Sans savoir qu'une surprise les y attend.


En effet, Ken a découvert dans le monde réel le patriarcat et l'a établi comme la nouvelle norme à Barbieland où désormais ses semblables dominent les filles, prêtes à satisfaire tous les caprices des mâles. Barbie est effarée devant cette situation et s'en remet à la Barbie bizarre qui, avec Gloria, échafaude un plan pour renverser les Kens en les montant les uns contre les autres.


Trop occupés à se chamailler entre eux, les Kens ne se rendent pas compte que les Barbies ont repris le contrôle. Mais, après avoir subi l'oppression, elles veulent désormais instaurer un régime plus égalitaire. Ken est perdu, se demandant ce qu'il va faire de sa vie, et Barbie l'encourage à dépasser le rôle qu'il a toujours tenu. Alors que le patron de Mattel et ses cadres pensent que tout est revenu dans l'ordre, Ruth Handler, la co-créatrice de la poupée, invite Barbie à décider si elle veut rester dans son monde ou devenir une femme mortelle dans la réalité...

Que choisira Barbie ? Je vous laisse le découvrir, même s'il y a des chances que vous le sachiez déjà vu le nombre ahurissant que ce film a attiré dans les salles du monde entier et les spoilers qui ont circulé. Pour ma part, j'ai beaucoup attendu, en essayant d'éviter les révélations, avant de me rendre au cinéma vérifier si Barbie était une curiosité improbable ou un vrai bon long métrage.

Toutefois, j'étais confiant car avec Greta Gerwig aux commandes, il y avait quand même de sérieuses chances qu'on échappe à un produit formaté. La cinéaste, dont j'avais adoré Lady Bird et aimé le remake des Quatre Filles du Docteur March, est depuis devenue la réalisatrice la plus cotée de Hollywood car la première à avoir dirigé un tel succès commercial.

Mais cela veut-il dire que tout va changer ? Pas si sûr quand on voit que, désormais, l'objectif de Mattel (du moins une fois que la grève des scénaristes et acteurs sera terminée, ce qui semble encore très compromis vu l'attitude des patrons de studios et plateformes) est de développer en films leurs multiples franchises (Big Jim, Polly Pockets, Hot Wheels, etc.). Alors que le signal envoyé est pourtant clair : plutôt que de créer un Mattel-vers avec n'importe qui pour surfer sur le triomphe de Barbie, il serait plus judicieux de produire des oeuvres aussi futées que celle-ci.

Car ce qui est sans doute le plus étonnant dans l'accueil réservé à Barbie, c'est de constater à quel point le film est plus profond, malicieux, audacieux qu'attendu. Que tant de gens l'aient plébiscité en pensant se divertir simplement n'est pas surprenant. Mais que tant de gens se soient passés le mot en reconnaissant l'intelligence du traitement, ça, en revanche, personne n'aurait pu le pronostiquer.

Tout n'est pas parfait, ni rose, dans Barbie. L'ensemble aurait gagné à être plus rythmé, il y a une sorte de ventre mou au milieu de l'histoire (quand Barbie et Ken investissent le monde réel), la présence de Mattel à l'écran est peut-être un poil trop envahissante (à tel point que dans le dernier tiers, le scénario a un peu de mal à trouver de la place à ces personnages encombrants).

Mais, in fine, ce qu'on retient, c'est bien les parti-pris très forts et audacieux de Greta Gerwig et le script intelligent qu'elle a co-écrit avec son compagnon, Noah Baumbach. Au début, tout est parfaitement plastifié : le folklore, l'esthétique Barbie est presque oppressant, et on sent bien que quelque chose cloche. Par exemple : toutes les maisons des Barbies n'ont pas de mur, l'intimité n'existe donc pas, et on nous dit clairement que ces créatures (Barbie comme Ken) n'ont pas d'appareils génitaux. Ils font semblant pour tout, buvant des verres vides, mangeant de la fausse nourriture, conduisant des voitures sans moteurs, sautant d'un étage pour atterrir au volant de leur véhicule.

Les Kens sont tous des nigauds, passant leur journée à la plage et considérant cela comme leur profession, tandis que les Barbies occupent des postes prestigieux - médecins, chercheurs, juges, etc. Mais pour soigner quoi, trouver quoi, réglementer quoi ? Tout est factice et malaisant au possible car tout est forcé : les sourires des filles, les tensions entre les garçons. Et cette société matriarcale n'est pas exempte du tout d'injustices : des Barbies vivent à la marge parce qu'elles ne correspondent pas à la norme, comme la Barbie bizarre (génialement campée par Kate McKinnon) au visage barbouillé et aux membres endommagés (car, dans le monde réel, la fillette qui s'amusait avec la malmenait).

Fatalement, ce meilleur des mondes en surface finit par se fissurer quand Barbie se met à exprimer des pensées morbides. A partir de là, la film entre dans une autre dimension, à la fois roublarde (car le dispositif narratif n'est pas très subtil) et méta (parce qu'il va entraîner l'héroïne et le spectateur où ils ne s'y attendent vraiment pas). Barbie doit trouver la réponse à ses maux (du plus futiles : avoir les pieds plats, au plus profond : ses humeurs dépressives) dans le monde réel. Visuellement, cela se traduit par une embardée de la voiture de Barbie qui fait un tonneau et continue sa route apparemment comme si de rien n'était mais s'engageant en fait sur une route et pour une destination inconnue.

La confrontation avec le monde réel conjugue le décalage esthétique (les couleurs criardes des vêtements de Barbie et Ken) et philosophique (Barbie se trompe de cible pendant que Ken se déniaise en assimilant le patriarcat dans des proportions aussi excessives que le matriarcat en vigueur à Barbieland). La fin de l'étanchéité entre Barbieland et le monde réel est une jolie allégorie qui rappelle celle de la série de films Toy Story dans laquelle les jouets s'animaient en l'absence de leurs propriétaires : ici, l'état mental des propriétaires de Barbies influencent ces dernières, les altèrent, les transforment.

La dernière partie du film montre donc un renversement complet de son postulat de départ mais dans les deux cas on voit une société sombrant dans ses excès. Le discours est plus malicieux que revendicatif et c'est là que Greta Gerwig réussit son tour de force : il ne s'agit pas pour elle de dire qu'une société est meilleure qu'une autre, elle renvoie dos à dos sororité et fraternité, misandrie et myiogynie. Le résultat est équilibré mais surtout juste, se permettant même de moquer la déconstruction des genres (Barbie comme Ken le sont tour à tour mais rebondissent en comprenant que ce n'est pas en se niant qu'ils trouveront un sens à leur existence).

Gerwing va jusqu'au bout du concept en mettant en scène Ruth Handler (qui est interprétée par Rhea Perlman), qui co-créa la poupée et co-fonda Mattel, intervenant comme une espèce de guide pour Barbie et remettant du même coup l'église au milieu du village : certes, avec l'évolution des moeurs, la poupée s'est adaptée, elle a eu différentes couleurs de peau, a accédé à des métiers différents, elle s'est voulu émancipatrice pour les fillettes, mais elle a aussi continué à incarner une sorte d'idéal irréaliste, parfois grotesque (comme cette Barbie avec un écran dans le dos), parfois discriminant (Midge, la poupée enceinte retirée du commerce).

Le slogan du film ("Elle est Barbie. Il est juste Ken") est lui-même battu en brèche car si Ken est décrit comme un crétin ne vivant que pour être remarqué par Barbie, désirant même être son compagnon, puis devenant un macho aussi demeuré qu'avant mais toxique, il ne finit pas comme il a débuté et retient que, non, il n'existe pas que par rapport à Barbie, ni à la plage, ni même par rapport aux autres Kens.

Margot Robbie a hérité du rôle pour lequel elle est faite, même si elle a hésité et qu'elle n'était pas à l'origine du projet (Amy Shumer puis Anne Hathaway avaient été approchées avant). Pourtant, qui mieux qu'elle pour incarner cette blonde à la plastique insensée ? Excusez si je suis indélicat, mais c'est tout de même une bombe ! Mais c'est surtout une fabuleuse actrice, qui ne recule jamais, assume son personnage totalement, lui apporte des nuances subtiles.

Elle est entourée d'un paquet de faux doubles elles aussi parfaites : Issa Rae, Emma Mackey, Hari Nef, Alexandra Shipp, Dua Lipa... Auxquelles il faut ajouter comme narratrice Helen Mirren.

Les Kens sont aussi joués par une bande de comédiens à fond dans leurs rôles : Simu Liu, John Cena, Ncuti Gatwa, Kingsley Ben-Adir. Auxquels il ne faut surtout pas oublier d'ajouter un Michael Cera génial en Allan, le seul mec qui n'est donc pas un Ken et qui voit Barbieland comme un enfer.  

Pourtant, le roi de Barbie, c'est Ryan Gosling. Convaincu par Robbie elle-même d'intégrer le film, l'acteur davantage connu pour ses compositions très intériorisées s'est investi dans l'aventure avec un lâcher-prise absolument redoutable. C'est bien simple : dès qu'il est à l'écran, on ne voit que lui (et Margot Robbie quand même aussi). Mais il est hilarant dans la peau de ce benêt, on n'a jamais vu Gosling comme ça (et d'ailleurs la production a décidé de pousser sa nomination pour l'Oscar du meilleur second rôle masculin).

Barbie est un film vraiment déconcertant, mais dans le bon sens du terme. Il est imprévisible, inattendu, culotté, intelligent, ironique. Pas parfait, mais suffisamment bon pour mériter son succès. Et donc encourageant pour un blockbuster.

mardi 19 mars 2019

JACKIE, de Pablo Larrain


Jackie en a tout l'air mais ce n'est pas un biopic. Le réalisateur chilien Pablo Larrain ne s'intéresse qu'à un moment, celui des jours ayant suivi l'assassinat de John Fitzgerald Kennedy, et comment sa veuve, Jacqueline, a forgé le mythe en composant avec sa douleur. Un kaléidoscope étrange mais saisissant et impressionniste sur la postérité et le deuil.

Jackie Kennedy et le journaliste (Natalie Portman et Billy Crudup)

Le 29 Novembre 1963, une semaine après l'assassinat de John Fitzgerald Kennedy. Un journaliste est reçu par Jackie Kennedy pour une interview dans la maison où elle habite, à Hyannis Port. Elle accepte pour la première fois d'évoquer l'héritage politique de son mari.

 Jackie à la Maison-Blanche

Mais, à travers ce récit, elle parle aussi, surtout d'elle-même. Ainsi revient-elle sur le tournage pour la télévision de la visite de la Maison-Blanche dont elle fut la guide, afin de montrer aux américains où vivait leur président. Puis, recadrée par le journaliste, elle raconte la tragédie de Dallas et ses répercussions. 

 John Fitzgerald Kennedy et Jackie (Casper Phillipson et Natalie Portman)

Tout se passait bien lors de cette tournée. Ils étaient acclamés partout où ils allaient. Rien ne pouvait annoncer le drame. Après l'assassinat, le corps de JFK fut ramené à Washington. A bord d'Air Force One, Lyndon Johnson prête serment. Dans son ensemble rose tâché de sang, Jackie est soutenue par Robert Kennedy et se demande comment annoncer la nouvelle à ses deux enfants, Caroline et John Jr..

 Le prêtre et Jackie (John Hurt et Natalie Portman)

Les jours suivants, Jackie prépare les funérailles. Elle souhaite des obsèques grandioses, dignes de celles de Lincoln. La sécurité est sur les dents. Elle, elle ne tient qu'en mélangeant alcool et médicaments, assistée par Nancy Tuckerman. Jackie se confie à un prêtre auprès duquel elle cherche moins des conseils spirituels que de la compassion. Pendant ce temps, Robert Kennedy et Lyndon Johnson assistent en direct à la télé au meurtre de Lee Harvey Oswald, l'assassin présumé, par Jack Ruby.

 Robert Kennedy et Jackie (Peter Sarsgaard et Natalie Portman)

Robert cache d'abord la nouvelle à Jackie qui, lorsqu'elle l'apprend, le reproche à son beau-frère. Le troisième aniversaire de John Jr. a lieu ensuite. Robert est inquiet qu'on ne se rappelle de Jackie que comme l'épouse d'un président assassiné et l'encourage à parler à la presse. Les chefs d'Etat invités aux funérailles craignent un attentat mais elle est prête à suivre le corbillard seule s'il le faut.

 Jackie revenant de Dallas

Jackie explique au prêtre qu'elle a songé à se suicider ou qu'elle espérait être aussi tuée car elle se sentait incapable d'assumer son veuvage et coupable de ne pas avoir reçu les balles destinées à JFK. Ce sont ses enfants et la postérité de son époux qui l'ont empêché de mettre fin à ses jours.

La veuve

L'interview s'achève. Jackie relit les notes du journalite et en censure certains passages. Puis elle procède à l'inhumation de JFK dans le même carré où reposent leurs deux premiers enfants (un mort-né, l'autre en bas-âge).

Le film a failli être tout autre : en effet, le projet a été initié par Darren Aronovsky (qui restera producteur) et le rôle principal devait échoir à son épouse d'alors, Rachel Weisz. C'est en rencontrant Pablo Larrain au festival de Berlin après avoir découvert son long métrage Neruda que l'américain confie le sujet au chilien.

Larrain l'avoue, il n'y avait rien de prémédité à enchaîner un film sur Pablo Neruda et un autre sur Jacqueline Kennedy. Le cinéaste ne se pose pas en historien, retracer de manière exhaustive une vie ne l'intéresse pas. Le seul lien entre les deux oeuvres/personnages, c'est qu'il n'avait aucune idée de qui étaient vraiment ces gens. Et pas davantage après avoir bouclé le tournage.

On est donc dans une démarche inverse à celle d'un Oliver Stone et ses portraits politiques, souvent à charge (sur Richard Nixon, George W. Bush), même si Larrain ne s'encombre pas de rendre sympathique Jackie K. Elle apparaît certes comme une femme brisée, à plus d'un titre (elle avait déjà perdu deux enfants avant la mort de JFK), mais surtout obsédée par la trace historique que laisserait son époux, et donc elle aussi.

Dans une scène mémorable, avant d'atterrir à Dallas, où se nouera la tragédie, Jackie se maquille dans une cabine privée d'Air Force One, l'avion présidentiel. Elle n'a guère besoin de s'apprêter davantage, elle est parfaite d'élégance et de sobriété, dans son ensemble rose. Mais le reflet que lui renvoie la glace semble trompeur : le regard est sinon vide, du moins songeur, presque perdu, ailleurs. Larrain ne suggère pas un funeste pressentiment, mais bien que cette première dame va vraiment le devenir aux yeux du monde après le drame.

Tout procède ainsi du trompe-l'oeil : c'est littéralement une réflexion sur l'image que Jackie propose. La narration, éclatée, donne à voir l'héroïne en fragments, multiplié, tantôt la femme du président organisant de fastueuses réceptions, tantôt l'épouse délaissée, tantôt encore la veuve désorientée et/ou déterminée. C'est une femme ballotée par les événements extraordinaires qui se précipitent puis une autre femme qui dans on chagrin puise une force incroyable, une dignité admirable, un sens de l'Histoire étonnant.

Larrain fait de la mort de Kennedy et du deuil de Jackie l'instant zéro de son récit : tout ce qui s'est passé avant est vaporeux, nimbé d'une mélancolie poignante, une sorte d'âge d'or insouciant et pourtant très cadré ; tout ce qui se passe ensuite est la fabrication d'un mythe. Jackie devient l'architecte du destin de JFK, incarne la veuve fière et nue, chassée de son palais, rendue à une vie qu'elle n'avait pas anticipée mais pourtant conceptualisée - on est seule quand on gravite dans la sphère du pouvoir suprême, on le reste quand on en sort, surtout aussi subitement, brutalement.

Des moments cruels défilent, à la limite de l'onirisme : Lyndon Johnson prête serment dans l'avion qui ramène le cercueil de JFK à Washington en présence de Jackie dans son ensemble rose tâché de sang et de Robert Kennedy, elle verra ensuite ses meubles déménagés, son décorateur occupé à choisir avec la femme de Johnson la couleur de nouvelles tapisseries, sa secrétaire la raccompagner sur le perron de la Maison-Blanche car elle est conservée dans l'effectif de la nouvelle première dame... Le spectacle de cette dépossession est fascinant.

Mais Jackie se montre aussi redoutable : elle prévient d'emblée le journaliste venue recueillir ses confidences qu'elle exige de relire ses notes et d'en censurer des passages, elle met en scène des funérailles grandioses avec autorité malgré la paranoïa ambiante - on la félicitera plus tard pour ce "spectacle". Et quand elle avoue au prêtre avoir renoncé à se suicider ou à attendre qu'on la tue à son tour pour ses enfants mais aussi/surtout pour finaliser ces obsèques, on devine bien qu'elle a aussi composé tout cela pour que l'Amérique ne l'oublie pas et regrette à travers elle JFK. Elle devient ainsi l'incarnation d'un souvenir, d'un traumatisme majeur - toujours pas surmonté aujourd'hui. Ce que le public ne verra pas mais que le film montre, ce sont aussi les déambulations nocturnes dans les couloirs de la Maison-Blanche, entre alcool, médicaments et prières, dans une ambiance crépusculaire très "kubrickienne".

Le casting est fabuleux : de Greta Gerwig à John Carroll Lynch (parfaitement infect en Lyndon Johnson) en passant par Casper Phillipson en JFK ou Peter Sarsgaard en Bobby K, rien à redire. Mais plus encore qu'eux, on retiendra le dernier rôle joué par John Hurt (le prêtre), la partition composite de Billy Crudup (dans un mix des journalistes Arthur Schlesinger, Theodore White et William Manchester) et bien sûr Natalie Portman.

L'actrice est impressionnante (bien plus que dans Black Swan, qui lui valut l'Oscar). Déboussolée puis résolue, têtue, limite calculatrice, elle en impose. Sa Jackie n'est pas flatteuse pour l'originale et c'est tout le mérite de Portman que de ne pas adoucir sa composition. Le brio avec lequel elle devient victime, veuve et architecte du mythe est le fruit d'une direction de Larrain très rigoureuse et d'un travail d'interprétation très mesuré, austère même.

Dans ce contrôle affichée de l'image (cinéma et biographique), le cinéaste nous indique en fait que l'essentiel est là : l'Histoire s'écrit, littéralement, et il faut un(e) scénariste pour la rédiger. La vérité et la fiction ne font alors plus qu'un, dans le grand roman d'une nation.     

mardi 11 décembre 2018

L'ÎLE AUX CHIENS, de Wes Anderson


Sorti au Printemps dernier, le neuvième film de Wes Anderson, L'Île aux chiens, marque son retour au cinéma d'animation après la réussite que fut Fantastic Mr. Fox. Fidèle à ses obsessions, le cinéaste texan fait encore plus fort avec cette fable dystopique virtuose, d'une fluidité narrative et d'une excellence visuelle impressionnante.

Le maire Kobayashi et le major Domo

Vingt ans dans le futur. Un virus grippale touchant les chiens accable la ville japonaise de Megasaki. Le maire Koabayashi, dernier représentant d'une dynastie ennemie des canidés depuis toujours, décide avec son adjoint, le major Domo, de les bannir sur une île où sont expédiés les détritus. Pourtant le professeur Watanabe jure qu'il aura mis au point un remède avant six mois. Le premier chien à être exilé est Spots, le compagnon à quatre pattes du pupille du maire.

King, Rex, Chief, Boss, et Duke

Six mois plus tard. Atari Kobayashi, le neveu du maire, recueilli par ce dernier à la mort de ses parents, s'écrase à bord de son petit avion sur l'île aux chiens pour récupérer Spots. Cinq quadrupèdes - King, Rex, Boss, Duke et Chief (le seul à ne pas vouloir fraterniser avec les hommes) - le sauvent et décident de l'aider. Atari croit d'abord que son compagnon est mort en découvrant un squelette dans sa cage mais les chiens apprennent ensuite par Nutmeg, une chienne de concours, qu'il serait toujours en vie, prisonnier de clébards cannibales à l'autre bout de l'île.

 Jupiter et Oracle

Chief est convaincu par Nutmeg d'escorter le garçon et la bande se rend chez Jupiter et Oracle pour localiser Spots. Pendant ce temps, Watanabe réussit à trouver l'antidote à la grippe mais Kobayashi et Domo le font empoisonner par un cuisinier. Tracy Walker, une étudiante étrangère, convaincue que le maire a conspiré contre le professeur, convainc son assistante, Yoko Ono, de lui remettre l'échantillon du remède.

Atari et les chiens à la recherche de Spots

Le périple d'Atari et les chiens est mouvementé mais permet d'apprendre le passé de l'île, ravagée par des catastrophes naturelles et l'oeuvre des hommes. Séparés du reste de la troupe, le garçon et Chief en profitent pour devenir amis, et le chien errant  droit à un toilettage. Une fois décrassé, il ressemble à s'y méprendre à Spots et avoue avoir une fois vécu avec une famille - mais il en a été chassé après avoir mordu, par peur, un des enfants qui voulait le caresser. 
  
Chief et Atari

La bande se reforme et atteint la base des chiens cannibales - qui s'avèrent inoffensifs mais vivent à l'écart car ils ont servi de cobayes pour les laboratoires de Kobayashi. Spots retrouve Atari et lui présente sa compagne, Peppermint, qui est sur le point de donner naissance à une portée. C'est alors que les militaires débarquent sur l'île pour récupérer le garçon et exterminer les canidés.

C'est la guerre !

Spots mène l'assaut avec tous les chiens et les soldats battent en retraite provisoirement. La chouette noire vient alors les avertir que Kobayashi, sur le point d'être réélu frauduleusement à la mairie de Megasaki, va ordonner l'euthanasie de toute la population canine de l'île. Atari et ses acolytes construisent des radeaux pour gagner la ville et empêcher l'exécution de ce plan.

Tracy Walker mène la révolte pro-chiens

Heureusement, Tracy Walker leur prépare, sans le savoir, le terrain en chahutant la cérémonie d'investiture de Kobayashi, révélant aux citoyens l'existence de l'antidote de la grippe. Le maire se désiste mais son adjoint, le major Domo, lance malgré tout l'ordre d'exterminer les chiens sur leur île. Un hackeur, complice de Tracy intercepte le message et évite le massacre tandis que Atari et les chiens réapparaissent en ville.
  
Wes Anderson et tous les personnages de l'histoire

Selon une ancienne loi, le garçon hérite du poste de maire : il décrète aussitôt le retour des chiens en ville. Puis il s'installe avec Tracy tout comme Chief avec Nutmeg, tandis que Spots veille sur ses chiots avec Peppermint.

Auréolé du triomphe du Grand Budapest Hotel, Wes Anderson a donc choisi de rebondir en faisant un habile pas de côté, c'est-à-dire en revenant au film d'animation en volume (autrement dit en stop-motion) comme pour son adaptation de Fantastic Mr. Fox (d'après Roald Dahl).

Cet exercice est pourtant moins un échappatoire tranquille (considérant la somme de travail que cela représente) qu'une forme autorisant au cinéaste de combler son souci maniaque de raconter une histoire. On dit souvent d'Anderson qu'il a une esthétique de "maison de poupées", qu'il est un artiste "insulaire", pour désigner, avec plus ou moins de bienveillance, son goût pour les récits bien maîtrisés. En animant des figurines, il atteindrait le sommet de cette inclination.

De là à prétendre que le cinéma d'Anderson sent le renfermé, qu'il est à la limite de l'autisme, ou qu'i tourne en rond, il n'y a qu'un pas. On peut effectivement penser qu'il ne se remet guère en question avec ce théâtre filmé, ses héros à la fois géniaux et dépressifs, sa mélancolie comique (ou son humour mélancolique). Ou bien estimer qu'il creuse un sillon pour aboutir à une oeuvre d'une grande cohérence thématique et visuelle.

Pour moi, fan de la première heure, fasciné par cet art de la miniature, Anderson est sûrement un des auteurs les plus passionnants actuellement. Et chacun de ses films confirme une volonté impressionnante de surpasser son précédent effort.

Fantastic Mr. Fox semblait indépassable. Mais L'Île aux chiens est une démonstration bluffante par son abondance et sa minutie. Le film est à la fois très drôle, émouvant et pertinent, encadré dans une intrigue à plusieurs niveaux - le récit d'aventures, l'évocation des migrants, de la corruption politique, des "fake news" (cette dimension politique est une nouveauté chez Anderson, même si, déjà, dans Fantastic Mr. Fox, la charge affleurait déjà).

Le contexte favorise cette diversité : dans ce japon futuriste et archaïque à la fois, on est à la croisée des chemins, entre S.F. et western. C'est surtout le terrain idéal pour parler de fraternité. On dit que le chien est le meilleur ami de l'homme, mais la réciproque est-elle vraie ? En tout cas, Anderson adresse au public un démenti sincère et mouvementé à la rumeur qui voudrait qu'il n'aime pas les canidés (on se rappelera du sort qu'il leur fait subir dans La Famille Tenenbaum ou Moonrise Kingdom...).

Ici, une bande de clébards pleins de puces et à la toux sèche prouvent leur valeur et leur absence de rancoeur en aidant un garçon à retrouver son compagnon, bravant mille dangers (déchets toxiques, meute cannibale, militaires enragés, etc.). Tout en révélant un vaste complot politique. Leur périple est prolongé sur le continent par une intrépide étudiante étrangère, adepte des thèses conspirationnistes mais surtout doté d'un recul sur les événements et leurs acteurs que la population conditionnée de Megasaki n'a pas/plus.

La mise en scène est purement "Andersonienne" avec ce foisonnement de détails qui rend chaque plan bien plein (le film supportera, une fois encore, plusieurs visions pour en épuiser les trésors insoupçonnés la première fois), cette symétrie comme véritable signature dans la composition, la rareté des prises de vue autre qu'à hauteur d'homme - ou de chien ici (très peu de plongées, sauf pour souligner des situations précises ; et aucune contre-plongées). Les travellings latéraux simulent un sens de lecture, de gauche à droite de l'écran, comme on lit une ligne du bout du doigt - simple mais d'une fluidité imparable.

Ce formalisme extrême ne dissimule pas la fragilité des personnages, tous, comme d'habitude, marginaux, orphelins, mais animés par une détermination inébranlable et un sens de la débrouille admirable. Le film fait s'exprimer les cabots en anglais (avec un casting vocal hallucinant : Bryan Cranston, Bill Murray, Jeff Goldblum, Edward Norton, Bob Balaban, F. Murray Abraham, Tilda Swinton, Liev Schrieber, Greta Gerwig et Scarlet Johansson) et en japonais traduit par intermittence (seulement quand la compréhension des scènes l'exige), et se marie à la musicalité de la partition une fois de plus magnifique composée par Alexandre Desplat.

Le casting vocal du film

On peut donc dire, sans faire de mauvais jeu de mots, que c'est un film qui a du chien. Vivement l'an prochain pour découvrir le prochain opus du texan (The French Dispatch, actuellement en tournage en France, au sujet de plusieurs correspondants de presse après-guerre).

mercredi 17 octobre 2018

20TH CENTURY WOMEN, de Mike Mills


Echec commercial injuste lors de sa sortie en salles l'an dernier, le deuxième long métrage écrit et réalisé par Mike Mills mérite d'être reconsidéré. Une séance de rattrape chaudement recommandée donc pour ces formidables 20th Century Women (Femmes du XXème siècle) et l'initiation de son jeune héros qui, bien entouré, deviendra un honnête homme. A l'image de son cinéaste, qui, une fois de plus, puise dans sa propre expérience pour raconter cette histoire.

Dorothea et Jamie Fields (Annette Bening et Lucas Jade Zumann)

1979. Santa Barbara, Californie. Dorothea Fileds, la cinquantaine, habite avec son fils Jamie, 15 ans, une grande maison dont elle loue des chambres à deux occupants : Abbie Porter, une jeune photographe qui se remet d'un cancer du col de l'utérus, et William, un mécanicien hippie qui collectionne les aventures sans lendemain depuis que sa femme l'a quitté. A ce groupe s'ajoute régulièrement Julie Hamlin, adolescente du même âge que Jamie, qui en est épris, et qui vient de réfugier là pour fuir une mère psychologue pour jeunes en difficulté. 

Abbie Porter (Greta Gerwig)

Soucieuse de faire de son fils un homme bien dans sa peau et dans le monde, Dorothea se sent toutefois impuissante à l'y préparer et sollicite l'aide d'Abbie et Julie pour l'accompagner. Avec Abbie, Jamie va ainsi assister à ses premiers concerts sur la scène punk-rock alors en pleine ébullition, tandis qu'il cherche à comprendre pourquoi Julie se donne à d'autres garçons, au risque comme c'est le cas alors, de tomber enceinte faute de prendre les précautions nécessaires. 

William (Billy Crudup)

Il soutient Abbie lorsqu'elle se rend chez son oncologue et qu'il lui annonce que, suite à l'opération qu'elle a subie, elle ne pourra certainement jamais avoir d'enfant. En contrepartie, elle l'initie à la littérature féministe pour mieux saisir les comportements de Julie mais aussi de sa mère. Dorothea découvre, embarrassé, que son garçon grandit trop vite pour elle et cherche à le protéger de ce qu'il apprend, mais il se révolte en lui reprochant de se complaire dans son célibat alors qu'elle pourrait s'engager avec William, qui la respecte. 

Julie Hamlin (Elle Fanning)

La crise entre la mère et son fils aboutit à une escapade le long de la côte californienne entre Julie et Jamie. Il lui avoue ses sentiments mais elle est trop désabusée pour y croire et le repousse en lui expliquant qu'elle l'idéalise. Déçu, il disparaît pendant la nuit. Ne le voyant pas revenir, elle appelle Dorothea à la rescousse. 

Jamie et Julie

Accompagnée par William et Abbie, Dorothea rejoint Julie au petit matin dans un motel alors que Jamie vient juste de rentrer. La mère et le fils ont une explication franche sur la situation : il n'apprécie pas qu'elle se décharge sur les autres de son devoir maternelle, considérant que lui ne l'a jamais abandonnée de la sorte. S'il doit faire de nouvelles expériences en revanche, elle doit lui faire confiance. Et elle doit cesser de se résoudre à la solitude pour se préparer au jour où il partira.

Jamie et Dorothea

Les années suivantes, la maison des Fields verra ses résidents partir vers d'autres aventures - Julie poursuivra ses études à New York puis suivra son mari à Paris, perdant Jamie et Dorothea de vue. Abbie deviendra photographe professionnelle et épousera un homme avec lequel elle aura deux enfants. William partagera la vie de Dorothea pendant un an avant de s'installer en Arizona comme potier et de convoler deux fois en justes noces.  

Jamie, Abbie, Dorothea, Julie et William

Dorothea mourra en vingt ans plus tard, après s'être remariée. Jamie deviendra père mais sans jamais réussir à expliquer vraiment à son fils quelle femme hors du commun était vraiment sa mère.

Après avoir, magnifiquement, évoqué la mémoire de son père dans son précédent long métrage (Beginners, 2011), Mike Mills rend hommage à sa mère - ou, devrait-on dire, à ses mères, dans ce superbe portrait pluriel des femmes qui l'ont accompagné durant son adolescence.

Le tête-à-tête entre Dorothea et Jamie (le double de Mills à 15 ans) est devenu compliqué lorsque l'histoire débute : femme émancipée, à la fois ouverte aux changements du monde et attachée à ses principes (elle a assumé l'éducation de son fils seule, après le départ de son mari, et acquis son indépendance financière dans un métier où elle était au début la seule femme), la mère craint de ne pas savoir comment préparer son fils à devenir un adulte et une bonne personne tandis que lui se désole de ne pas la voir refaire sa vie avec un homme (préférant prendre des amants occasionnels) et être gagnée par une certaine mélancolie.

Ce récit initiatique (autant pour Dorothea que pour Jamie en vérité) est symboliquement illustré par les travaux incessants que subit la maison où la mère et son fils co-habitent avec deux locataires, une photographe fantasque qui se remet d'un grave problème de santé, partagée entre l'envie de profiter d'une seconde chance et le fossé qui s'est creusé entre elle et sa mère (remplacée d'une certaine manière par Dorothea), et un hippie charmeur et nostalgique, noyant son chagrin d'amour en multipliant les conquêtes grâce aux dépannages qu'il offre à de jeunes et jolies voisines. A cette tribu improbable se greffe une voisine, délurée et désabusée, dont Jamie est amoureux, fuyant les séances de thérapie collective auxquelles sa mère psychologue l'oblige à participer et se donnant à d'autres garçons sans plaisir et mépris d'elle-même.

Mike Mills réussit à conjuguer l'intimisme de la chronique et la grande Histoire (cet aspect culminant avec le discours incroyable prononcé par Jimmy Carter en 1979 et dénonçant l'insatisfaction à laquelle nous condamne le consumérisme effréné - un président qui doute bientôt remplacé par Reagan et l'avènement du capitalisme libéral à outrance). Il ajoute aux scènes de nombreuses images (animées ou fixes) d'époque immortalisant l'émergence de la scène punk-rock, cette déflagration musicale et sociétale, et joue sur des effets visuels représentant les mouvements intérieurs de ses personnages - accélérations ou ralentis, filtres colorant le paysage qui défile, etc.

20th Century Women prend alors des airs de grand collage impressionniste, procédé déjà à l'oeuvre dans Beginners, aboutissant à une émotion poignante quand le destin des protagonistes est résumé à la fin. Auparavant, assimilant le rythme des séries télé (dont ce long métrage pourrait être le pilote), ont été évoqués, via une mosaïque de vignettes, tantôt drôles, tantôt graves, des réflexions délicates ou crues sur le désir, les femmes, l'amour, la maternité, conférant à l'ensemble une dimension romanesque.

Dominé par l'interprétation magistrale de la trop rare Annette Bening, le film peut aussi compter sur les prestations formidables de Greta Gerwig, toute en franchise fantaisiste, de Elle Fanning, toujours aussi radieuse et subtile, de Billy Crudup, décidément parfait pour ces rôles de types dépassés dans les 70's, et de la révélation Lucas Jade Zumann, épatant de sobriété.

Elégamment raconté et mise en scène, le destin de ces "femmes du XXème siècle" vu par un auteur qui se rappelle de son adolescence bohème en Californie a un charme fou et bouleversant.

samedi 20 janvier 2018

LADY BIRD, de Greta Gerwig


Si le 28 Février prochain, vous avez envie d'aller au cinéma mais sans savoir quel film choisir, alors je vous recommande d'acheter un ticket pour une projection de Lady Bird, le film écrit et réalisé par Greta Gerwig (actrice révélée par Frances Ha). Je vous promets que vous ne le regretterez pas et que les louanges que lui tressent la critique des deux côtés de l'Atlantique (mentionnée sur l'affiche) ne mentent pas.

 Lady Bird et Julie (Saoirse Ronan et Beanie Feldstein)

2002. Christine "Lady Bird" McPherson est en Terminale dans un lycée catholique de Sacramento. Elle vit chez ses parents - son père vient de perdre son travail, sa mère accumule les gardes à l'hôpital - avec son frère adoptif, Miguel (qui vit sous le toit familial avec sa fiancée). Sa meilleure amie est Julie avec laquelle elle a décidé de suivre le programme de théâtre du bahut et où Lady Bird rencontre Danny O'Neill. Ils tombent amoureux mais leur relation reste chaste. La jeune fille est éprise qu'elle préfère même passer la fête de Thanksgiving chez son petit ami qu'avec ses parents. Mais elle découvre malencontreusement que Danny est gay en le surprenant en train d'embrasser un autre garçon.

Kyle Schleibe (Thimothee Chalamet)

L'incident met fin à leur relation. Employée dans un café, Lady Bird fait la connaissance de Kyle Scheible, membre d'un groupe de rock au lycée, et ils sortent rapidement ensemble. Leur romance s'épanouit au détriment de la relation de Lady Bird avec Julie qu'elle délaisse pour fréquenter Jenna, une fille qui, comme Kyle, est issue d'un milieu plus aisée qu'elle. Elle leur ment à tous les deux en prétendant aussi vivre dans les beaux quartiers, bien qu'elle ambitionne réellement de poursuivre des études universitaires dans une grande ville. 

Lady Bird et Danny O'Neill (Saoirse Ronan et Lucas Hedges)

Délaissant le théâtre après la représentation de la pièce et la défection du prêtre qui dirigeait la troupe, Lady Bird affronte régulièrement sa mère qui la met en garde contre ses aspirations démesurées et lui rappelle la situation précaire qu'ils traversent. Durant cette période, elle se réconcilie avec Danny quand il vient s'excuser de lui avoir menti au sujet de son homosexualité, craignant la réaction de ses proches. Peu après, elle perd sa virginité dans les bras de Kyle mais découvre ensuite qu'il lui a menti en prétendant n'avoir jamais eu de relations sexuelles auparavant. 

Lady Bird et sa mère, Marion (Saoirse Ronan et Laurie Metcalf)

Ses mensonges rattrapent Lady Bird quand Jenna apprend où elle vit et préfère ne plus la fréquenter. La jeune fille entreprend alors de candidater dans plusieurs facultés prestigieuses malgré ses notes moyennes et sans en parler à sa mère dont elle redoute (à raison) la réaction. En revanche, son père, qui retrouve un job, la soutient et garde ses démarches secrètes. Bientôt elle reçoit une lettre favorable pour être admise en fac à New York.

Julie et Lady Bird

Le soir du bal de promo, Lady Bird est accompagnée par Kyle mais celui-ci préfère aller s'amuser ailleurs. Elle décide alors de rejoindre Julie avec qui elle se rabiboche puis va danser au lycée. Quelques jours après, Lady Bird obtient son permis de conduire mais sa joie est gâchée car sa mère a découvert qu'elle était acceptée à l'université de New York. Seul son père fêtera le 18ème anniversaire de sa fille avec l'intéressée et l'accompagnera jusqu'au terminal de l'aéroport quand elle s'envolera pour "Big Apple".

Larry et Marion McPherson (Tracy Letts et Laurie Metcalf)

A New York, Lady Bird s'installe dans un studio et découvre dans ses bagages une enveloppe, glissée là par son père, contenant tous les brouillons d'une lettre de sa mère dans laquelle elle lui avoue son amour et sa fierté. Elle s'invite à une fête d'étudiants où elle s'enivre. Après avoir dessoûlé, Lady Bird assiste à un office religieux. En quittant l'église, elle laisse sur le répondeur téléphonique de ses parents un message pour sa mère pour la remercier et lui témoigner son affection, reprenant son vrai prénom de Christine. 

Christine McPherson

Production indépendante, Lady Bird n'est pourtant pas un film aux manières "auteuristes", dont le manque de moyens transpire à l'écran ou le traitement de son sujet (un récit d'émancipation) reproduit des clichés propres au genre abordé. C'est la première réussite du projet écrit et réalisé par Greta Gerwig : avoir su insuffler une énergie revigorante à son long métrage, avoir su communiquer tout le charme fantaisiste et mélancolique de son inspiration, imposer sa personnalité sans se laisser enfermer dans le milieu dont elle est issue.

Vif et concis (à peine 95 minutes), le film se présente d'abord comme une succession de saynètes sur une adolescente rebelle et l'on peut craindre d'assister au pénible spectacle, souvent vu et revu, d'une gamine plus horripilante par ses caprices qu'attachante. Elle revendique sa singularité derrière un curieux pseudonyme, "Lady Bird", refusant qu'on l'appelle par son vrai prénom - Christine - et on devine qu'elle se sent à l'étroit dans l'éducation religieuse qu'elle reçoit.

Pourtant, elle a la chance d'être entourée d'affection : celle de son père - un nounours dépressif, depuis peu au chômage ; sa meilleure amie ; les soeurs tolérantes de l'établissement scolaire ; un prêtre à fleur de peau qui enseigne le théâtre. Sans minauder, elle séduit les garçons, comme Danny, rejeton d'une famille d'irlandais très pratiquants, ou Kyle, en vérité un petit crâneur merdeux qui attendrit son monde en évoquant le cancer de son père et en posant comme un rockeur parano et blasé.

La grande affaire de Lady Bird, c'est sa mère en vérité et le scénario narre subtilement la tension qui électrise leur relation : en situant l'histoire en 2002, Greta Gerwig ne veut pas évoquer une époque si loin, si proche, qui donnerait un cachet nostalgique facile à son film, mais contextualiser ce qui alimente les rapports orageux entre Marion McPherson et sa fille. Nous sommes un an après les attentats du 11-Septembre à New York dans une ville de province, Sacramento, et l'Amérique est encore sous le choc : la perspective de voir partir sa fille, qui plus est dans la cité où s'est produite la tragédie, effraie légitimement cette maman mais irrite Lady Bird, qui aspire à son indépendance, rêve de quitter l'endroit où elle a grandi mais qui ne lui suffit plus. Elle veut se réinventer pour ne plus avoir à mentir sur ses origines sociales modestes.

Par certains aspects, l'héroïne semble ingrate, ne mesurant jamais les risques de blesser ceux qui l'entourent : ainsi exige-t-elle de son père qu'il la dépose en voiture avant d'atteindre le lycée comme si elle avait honte de lui, désormais sans emploi ; plus tard elle raconte des bobards à Jenna en prétendant habiter dans la maison luxueuse de la grand-mère de Danny ; elle préférera d'ailleurs cette fille de bourgeois futile à Julie pour intégrer plus facilement les fêtes où elle retrouve Kyle. 

Parce qu'elle désire parfois plus que ce qu'elle pourrait obtenir (mais finit par avoir au prix d'un heureux hasard - elle gagnera une note en maths plus élevée après avoir dérobé les copies corrigées du prof, et sa moyenne ainsi redressée l'aidera à être admise en fac), tout est épidermique chez Lady Bird. Sa mère est un élément qui la contrarie car elle la ramène sur Terre et à ses dures réalités, l'incite à plus de mesure, de rationalité, non par manque de confiance en elle mais pour lui éviter des déceptions. Lorsqu'elle comprendra les préventions de sa mère, le réel amour qu'elle lui voue, dans une scène simple et émouvante, une fois à New York, Lady Bird se réconcilie avec sa génitrice mais aussi avec elle-même, afin apaisée, au point d'abandonner son surnom pour accepter d'être Christine.

La distribution est merveilleuse : Lucas Hedges (remarqué dans le superbe Manchester by the sea de Lodge Kerrigan, l'an dernier) est épatant ; Thimothee Chalamet a la parfaite tête à claques de son rôle ; et les "parents" joués par Tracy Letts et Laurie Metcalf sont formidables. Mais la prestation fantastique de Saoirse Ronan éclipse tous ses partenaires par la luminosité qu'elle dégage, son interprétation subtile et dynamique, son regard magnifique et ce sourire de petite souris irrésistible : la gamine déjà impressionnante découverte dans Hannah de Joe Wright grandit bien et ne volerait pas son Oscar (elle a déjà décroché le Golden Globe, croisons les doigts).

Porté par la musique de Jon Brion, cette comédie douce-amère est un portrait enchanteur et juste, sublimé par son actrice, véritable muse de sa réalisatrice.  

vendredi 17 juin 2016

Critique 922 : YOUNG ADULT, de Jason Reitman / FRANCES HA, de Noel Baumbach


YOUNG ADULT est un film réalisé par Jason Reitman, sorti en salles en 2011.
Le scénario est écrit par Diablo Cody. La photographie est signée Eric Steelberg. La musique est composée par Rolfe Kent.
Dans les rôles principaux, on trouve : Charlize Theron (Mavis Gary), Patton Oswalt (Matt Freehauf), Patrick Wilson (Buddy Slade), Elizabeth Reaser (Beth Slade).
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Récemment divorcé, Mavis Gary rédige les textes de romans pour "jeunes adultes" signés par une romancière célèbre. Mais cette série d'histoires, dont le succès a beaucoup décliné au fil des ans, est sur le point d'être interrompue par son éditeur.
 Buddy Slade et Mavis Gary
(Patrick Wilson et Charlize Theron)

Pour Mavis, ces revers sentimentaux et professionnels lui envoient un signal : elle doit rebondir en se fixant de nouveaux objectifs. C'est ainsi qu'elle décide de revenir dans sa ville natale du Minnesota, qu'elle retrouve inchangée : l'endroit est aussi morose qu'elle.
 Matt Freehauf et Mavis Gary
(Patton Oswalt et Charlize Theron)

Mais la jeune femme, qui cache sa situation personnelle à toutes les vieilles connaissances qu'elle croise sur place, est là pour réaliser un projet insensé, révélant ses névroses : elle veut reconquérir son amour de jeunesse, Buddy Slade... Alors même que celui-ci est marié, heureux en couple, et vient d'être père !
 Mavis Gary, Buddy et Beth Slade
(Charlize Theron, Patrick Wilson et Elizabeth Reaser)

Témoin et confident de Mavis, Matt Freehauf, qui fut lors de leur scolarité commune victime d'une agression homophobe qui l'a laissé physiquement handicapé, tente de la raisonner avant qu'elle ne se rende compte de la folie de son objectif au prix d'une terrible mais étonnamment salvatrice humiliation...
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FRANCES HA est un film réalisé par Noel Baumbach, sorti en salles en 2012.
Le scénario est écrit par Noel Baumbach et Greta Gerwig. La photographie est signée Sam Levy. La musique est composée par Sam Matarazzo.
Dans les rôles principaux, on trouve : Greta Gerwig (Frances), Mickey Sumner (Sophie), Adam Driver (Lev), Patrick Hensinger (Patch).
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A 27 ans, Frances espère intégrer à titre permanent la compagnie de danse où elle figure à New York.
 Sophie et Frances
(Mickey Sumner et Greta Gerwig)

Au même moment, sa meilleure amie et co-locataire, Sophie, lui annonce qu'elle part s'installer avec Patch, son compagnon qui l'a demandée en mariage, mais avec lequel Frances ne s'est jamais entendu.
Lev et Frances
(Adam Driver et Greta Gerwig)

Frances doit trouver un nouveau domicile et partage un temps l'appartement de Lev, un sculpteur séducteur qui ne cherche pourtant pas à coucher avec elle. Fauchée, paumée, mais animée par une énergie débordante, la jeune femme doit faire de choix pour son avenir, qu'elle concevra après un week-end à Paris...

Les hasards de la programmation télé ont abouti à la diffusion, à quelques jours d'écart (Dimanche et Mercredi dernier), respectivement sur France 4 et Arte, à ces deux comédies incarnées par deux personnages féminins mémorables.

Les grincheux râlent volontiers contre une certaine uniformisation du cinéma américain en le réduisant aux blockbusters, ces films à grand spectacle qui attirent en masse le grand public. C'est un reproche doublement stupide : d'abord parce qu'il est réducteur - le cinéma américain, ce n'est pas que ça - et ensuite c'est snob - les blockbusters ne sont pas forcément des grosses productions abêtissantes.

Avec les deux longs métrages que je réunis, opportunément, dans cette entrée, on a la preuve que les Etats-Unis proposent encore, régulièrement et en nombre conséquent, des films intermédiaires, sans gros budget, sans effets spéciaux grandiloquents. Frances Ha est l'archétype du film indépendant, tourné avec peu de moyens, en noir et blanc, dont le pitch tient sur un post-it, avec des acteurs remarqués dans ce registre alternatif. Young Adult est l'avant-dernier opus en date d'un réalisateur dont la filmographie se distingue justement par ses histoires à contre-courant mais souvent interprétées par des stars confirmées à la recherche de rôles atypiques.

Jason Reitman est un cinéaste que je suis avec intérêt depuis son premier film, Juno, qui abordait le thème des grossesses précoces via une adolescente qui décidait, contre toute attente, de ne pas avorter mais de faire adopter son bébé - une pépite excentrique qui révéla Ellen Page. Il a ensuite dirigé George Clooney dans In the air, avant de filmer ici Charlize Theron dans un rôle tout à fait remarquable.

Mavis Gary entreprend donc de reconquérir son amour de jeunesse sans se soucier du fait qu'il est désormais marié, heureux et père de famille. Son projet loufoque et pathétique a été écrit par Diablo Cody, déjà auteur du script de Juno, et met en scène un personnage tout à fait désagréable et ridicule que Charlize Theron ne cherche jamais à rendre aimable. C'est une curieuse comédie qui ne fait pas vraiment rigoler mais sidère avec son argument initial, l'entêtement misérable de son héroïne, la révélation progressive de ses échecs...

On peut juste regretter que Cody et Reitman n'aient pas été plus audacieux dans leur dénouement : Mavis comprend finalement son erreur, et se reprend en main, tourne la page. Une happy end étrangement convenue après une série d'humiliations pour cette femme qui ne suscite guère de compassion. Mais le film est suffisamment déroutant et d'une concision bienvenue (85') pour mériter une bonne note : rarement la formule de François Truffaut (même si je ne sais pas s'il en est vraiment l'auteur), "pour être aimé il faut être aimable" aura été si bien développée...

La concision et la singularité, ce sont aussi deux qualités qui honorent Frances Ha : j'avais souvent entendu de ce film avant d'enfin le découvrir au milieu de la semaine, lu des articles unanimement élogieux à son sujet, soulignant par dessus tout la révélation de son actrice-co-scénariste - la lumineuse et très grande Greta Gerwig.

Tant de louanges produisent chez moi souvent une méfiance proportionnelle, qui peuvent même suffire à me faire éviter ledit long métrage, comme si tout ça était trop beau pour être vrai. J'aurai pourtant été bien bête de passer à côté, je l'admets.

Comme Young adult, l'affaire est vite pliée : 85' pour relater les désagréments subis par Frances, jeune danseuse, qui apprend successivement que sa meilleure amie part vivre avec un type qu'elle considère comme un con et perd la place qu'elle convoitait dans une compagnie de danse new yorkaise. 

Si Diablo Cody et Jason Reitman ont quelque peu manqué la conclusion de leur film, on peut reprocher à Noel Baumbach et Greta Gerwig d'avoir filmé une histoire bien maigre. Mais la construction de leur récit est habile : en le chapitrant suivant les adresses où habite l'héroïne, on a le sentiment que l'action est très mobile et plus dense qu'il n'y paraît, alors qu'en vérité on ne quitte pas New York (hormis une escapade à Paris, qui évite cependant les clichés, avec plans touristiques et ébahis sur la Tour Effeil de rigueur) et que l'intrigue se résume surtout à une collection de discussions comico-existentielles très influencées par Woody Allen (sans en avoir la dérision et la fraîcheur) - et accompagnée d'une bande-son où Georges Delerue est abondamment repris (ce qui renforce son aspect "Nouvelle Vague", en plus du noir et blanc).

Pourtant, comme Charlize Theron éclipse Patrick Wilson chez Reitman (où Patton Oswalt incarne un second rôle beaucoup plus attachant), ce qui emporte l'adhésion du (télé)spectateur dans Frances Ha, c'est Greta Gerwig, face à qui ni Mickey Sumner ou même Adam Driver ne font pas le poids. Avec son sourire désarmant, sa longue silhouette à la fois impressionnante et gracieuse, la comédienne, à l'origine du projet qu'elle a écrit avec Baumbach sans jamais être durant toute la pré-production dans la même pièce que lui (ils n'échangeait leurs avis que par mails ou coups de téléphone !), dégage un tel charisme, sa présence est tellement éclatante, sans pourtant jamais sombrer dans la préciosité ni le cabotinage, qu'elle emporte sur son passage. 

Finalement, donc, de Charlize Theron (l'icone super glamour de Dior "J'adore") à Greta Gerwig (néo-coqueluche indé), de Jason Reitman (brillant "fils de") à Noel Baumbach (énième porteur du flambeau du cinoche de Big Apple), le cinéma américain rappelle tout seul, sans la contribution de critiques professionnels jamais contents, qu'il a bien des visages. N'est-ce pas pour cela qu'on l'aime tant, toujours et encore, même quand on se plaint constamment de ce que ses grands studios nous proposent ?