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samedi 13 août 2016

Critique 982 : WELCOME BACK, de Cameron Crowe


WELCOME BACK (en v.o. : Aloha) est un film écrit et réalisé par Cameron Crowe, sorti en salles en 2014 (mais directement en v.o.d. en France).
La photographie est signée Eric Gautier. La musique est composée par Mark Mothersbaugh.
Dans les rôles principaux, on trouve : Bradley Cooper (Brian Gilcrest), Emma Stone (capitaine Alison Ng), Rachel McAdams (Tracy Woodside), Bill Murray (Carson Welch), Alec Baldwin (colonel Lacy).
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 Brian Gilcrest et Alison Ng
(Bradley Cooper et Emma Stone)

Ancien militaire décoré, Brian Gilcrest a quitté l'armée et s'est reconverti en négociateur pour un richissime entrepreneur spécialisé dans les télécommunications, Carson Welch. Sa nouvelle mission le ramène à Hawaï où il a connu son heure de gloire pour convaincre les indigènes que leurs montagnes sacrées ne seront pas profanées par de nouvelles installations.
L'U.S. Army désigne le capitaine Alison Ng, qui a de vagues origines locales, pour l'escorter et veiller à la réussite des démarches. Mais il est immédiatement évident que le courant ne passe pas entre l'ancien officier, qui a préféré commercer ses talents, et la jeune femme, qui tient plus que tout au respect des traditions de l'île et de l'armée.
Brian Gilcrest et Tracy Woodside
(Bradley Cooper et Rachel McAdams)

Sur place, Gilcrest retrouve aussi Tracy, son amour de jeunesse, désormais mariée à son meilleur ami, le pilote Johnny Woodside, et mère de deux adolescents. La ressemblance de sa fille aînée avec Brian trouble aussitôt ce dernier qui hésite à lui demander s'il en est le père car il n'est pas prêt à en assumer la responsabilité et qu'il a deviné que le couple Woodside traverse une crise. 
 Carson Welch et Alison Ng
(Bill Murray et Emma Stone)

Mais l'attention de Gilcrest est bientôt détournée par d'autres événements : d'abord, il entame une liaison avec Alison (manifestement pour tromper sa vigilance) ; ensuite Carson Welch lui met la pression car il a investi beaucoup d'argent dans le lancement d'un satellite pour son projet ; et enfin il découvre que le matériel destiné à être mis sur orbite est peut-être de l'armement (l'armée est-elle complice ?).
 Johnny Woodside et Brian Gilcrest
(John Krasinski et Bradley Cooper)

Gilcrest décide alors de tirer tout cela au clair, admettant qu'il a pris de mauvaises décisions pour sa vie personnelle et professionnelle. Il rassure Johnny sur ses relations avec Tracy qui, elle, lui confirme qu'il est bien le père biologique de sa fille Gracie.
 Brian Gilcrest et le colonel Lacy
(Bradley Cooper et Alec Baldwin)

Contre les recommandations du colonel Lacy, mais par amour pour Alison, il sabote le lancement du satellite (effectivement chargé d'armement nucléaire) et oblige Welch à fuir. Sa carrière est finie mais son honneur retrouvé, l'armée étant obligée de reconnaître qu'elle a été abusée par l'homme d'affaires, et les natifs de l'île rassurés.
Alison Ng, Brian Gilcrest et Tracy Woodside
(Emma Stone, Bradley Cooper et Rachel McAdams)

Malgré ses efforts, Gilcrest réussira-t-il a reconquérir le coeur d'Alison après l'avoir manipulée ?

Welcome Back a été lancé avec des handicaps insurmontables : son échec critique et public (au point de n'avoir même pas été exploité en salles en France, malgré ses têtes d'affiche) avait donc quelque chose d'inévitable. Pourtant c'est loin d'être un de ces improbables navets commis par un cinéaste en perdition.

Avant même sa sortie, l'affaire des mails piratés du studio Sony a révélé que les producteurs ne croyaient pas au film, le jugeant même "ridicule". Le choix d'Emma Stone pour incarner une militaire d'origine hawaïenne a été ensuite vivement critiqué, suggérant que Cameron Crowe aurait dû confier le rôle à une comédienne native de l'île : une polémique stupide (qui s'est répété récemment quand la famille de Nina Simone a accablé Zoe Saldana, qui s'est noircie la peau et a porté des prothèses pour incarner la chanteuse dans un biopic), d'autant plus que l'ascendance du personnage est liée aussi à la Chine et à la Suède et tournée en dérision car elle ne cesse de mettre en avant son métissage. 

Mais il faut bien dire que Crowe n'a plus "la carte" (quand bien même son précédent opus, Nouveau départ a bien marché aux Etats-Unis, mais sans que la presse ne le loue autant que ses grands succès comme Jerry Maguire, 1996, et Presque célèbre, 2000). L'ancien journaliste du magazine "Rolling Stones" et auteur d'un passionnant livre d'entretiens, Conversations avec Billy Wilder, persiste dans un cinéma positif, humaniste, sentimental, en rupture avec la comédie américaine actuelle (dominée par les émules de Judd Appatow, à l'humour plus gras). 

Dans ces conditions, Aloha (pourquoi, là encore, a-t-il fallu qu'en France le film soit débaptisé, au profit d'un titre anglais quelconque ?), avec ses airs de fable romantique et initiatique, fait figure de curiosité. Pourtant, l'écriture du cinéaste a des qualités incontestables, inspirés des maîtres des années 30-40, avec des personnages sensibles, se débattant avec leurs sentiments et leurs métiers, sauvés par l'amour et leur capacité à tout sacrifier pour cela. 

Malgré son statut fragilisé depuis l'échec de Rencontres à Elizabethtown (2005), Crowe parvient cependant toujours à attirer des acteurs populaires, appréciant son univers et ses thématiques, refusant le cynisme. Il y a là une vraie injustice à sa mauvaise passe et au destin de ce dernier film.

Il dirige ici trois des acteurs les plus attachants et remarquables de ces dernières années : Bradley Cooper confirme ici tout le bien qu'il a su susciter en accordant sa confiance à des réalisateurs plus exigeants (Clint Eastwood, David O. Russell) et son interprétation d'un ex-soldat vendu au grand capital est pleine d'une énergie contenue (précisons que Ben Stiller fut d'abord pressenti). Face à lui, Emma Stone (remplaçant Reese Witherspoon, initialement envisagée) est comme d'habitude formidable, rayonnante de charme (même en uniforme militaire, elle conserve toute sa séduction) et irrésistible en chaperon gaffeuse mais sincèrement attachée aux valeurs de l'île et de l'armée. Rachel McAdams évolue dans un registre qui lui est plus familier en amoureuse que le doute fait vaciller et qui le suscite chez son ancien soupirant comme chez son mari.

Les seconds rôles sont plus inégaux : seul surnage vraiment John Krasinski dans un rôle quasi-muet (la scène d'explication entre Johnny et Brian est d'ailleurs une merveilleuse trouvaille, sans un mot prononcé, mais avec des sous-titres exprimant les pensées des deux hommes). Alec Baldwin s'agite dans le vide, et Bill Murray n'est pas une bonne idée pour camper ce business man sans scrupules et pathétique.

Le vrai point faible demeure cependant la curieuse construction du scénario, en particulier avec cette intrigue secondaire relative au personnage de Carson Welch et cette affaire de satellite armé. C'est inutile, mal intégré, mal résolu. Le film est bien plus divertissant par la valse-hésitation de Brian Gilcrest, qui prend conscience à la fois de ses sentiments amoureux, de sa paternité, de l'impasse de sa carrière professionnelle des sentiments. Même si tout cela est prévisible, c'est délicieux, et situé dans un cadre somptueux, avec une bande-son impeccable (comme toujours chez Crowe, seul capable de faire passer un vieux tube ringard de Tears for Fears - Everybody wants to rule the world - avec ironie). 

Considéré dans toute sa filmographie (seulement sept titres en une vingtaine d'années), Welcome Back n'est pas son opus le plus abouti, mais seulement le plus bancal (à cause de réécritures, de producteurs lâches). Mais on y reconnaît toujours la voix unique de Cameron Crowe, lequel s'est depuis lancé dans une nouvelle entreprise (espérons-le, avec plus de succès), une série télé sur le coulisses de la tournée d'un groupe de rock intitulée Roadies (diffusée depuis Juin 2016 sur la chaîne Showtime).

jeudi 19 mai 2016

Critique 891 : THE PLACE BEYOND THE PINES, de Derek Cianfrance


THE PLACE BEYOND THE PINES est un film réalisé par Derek Cianfrance, sorti en salles en 2012.
Le scénario est écrit par Derek Cianfrance, Ben Coccio et Darius Marder. La photographie est signée Sean Bobbitt. La musique est composée par Mike Patton.
Dans les rôles principaux, on trouve : Ryan Gosling (Luke Glanton), Bradley Cooper (Avery Cross), Eva Mendes (Romina), Rose Byrne (Jennifer Cross), Mahershala Ali (Kofi), Ray Liotta  (Pete DeLucca), Bruce Greenwood (Bill Killcullen), Dane Dehaan (Jason Glanton), Emory Cohen (AJ Cross).
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Luke Glanton est un cascadeur qui réalise, avec deux partenaires, un spectaculaire numéro à moto dans un cirque itinérant. Il se produit dans un patelin aux environs de New York, Shenectady, où il s'est déjà produit un an auparavant.
Luke Glanton et Romina
(Ryan Gosling et Eva Mendes

Il retrouve Romina, avec qui il avait eu une liaison, une jeune serveuse, Romina, dont il découvre qu'elle lui a donné un fils, Jason. Mais la jeune femme a refait sa vie en couple avec Kofi.
Pour Luke, la paternité est une remise en question fondamentale et il quitte le cirque pour être prêt de son enfant, espérant aussi reconquérir Romina. Il est engagé par un garagiste du coin, qui ne tarde pas à lui proposer de commettre ensemble des braquages. Après avoir d'abord refusé, Luke comprend que l'argent lui permettrait de subvenir aux besoins de la famille qu'il veut former.
Mais après une altercation avec Kofi, il est chassé par Romina. Se fâchant avec le garagiste, qui a détruit sa moto quand Luke lui a annoncé vouloir renoncer aux braquages, il décide d'attaquer seul une nouvelle banque. Son dernier coup, pense-t-il, avec le butin duquel il espère combler son fils et la femme qu'il aime.
 Avery Cross
(Bradley Cooper)

Mais, en tentant d'échapper à la police, Luke est traqué par un agent, Avery Cross, qui le neutralise. Le flic devient, grâce à cet acte de bravoure, au cours duquel il est blessé, un héros et il tente, grâce cela, de négocier une promotion qui lui est malgré tout refusée.
 Jennifer Cross
(Rose Byrne)

Avery est frustré, d'autant plus que son épouse, Jennifer, supporte mal sa popularité, dont ses collègues se servent pour abuser de leurs pouvoirs en tracassant Romina, chez qui se trouve une partie de l'argent volé par Luke.
Cross découvre que plusieurs de ses homologues, y compris son chef, sont corrompus, et décide de les faire traduire en justice, quitte à sacrifier sa carrière - mais en obtenant du procureur une place dans son bureau. L'affaire éclate, c'est un scandale, mais Avery n'est pas compromis.
AJ Cross et Jason Glanton
(Emory Cohen et Dane Dehaan)

Quinze ans passent. Avery enterre son père, magistrat intègre et réputé à qui il succède. Divorcé, il accepte la garde de son fils, AJ, que sa mère n'arrive plus à discipliner. A l'école, il devient l'ami de Jason, issu d'un milieu plus modeste, mais qui lui fournit occasionnellement de la drogue. 
Lorsqu'il l'invite à une fête chez lui, AJ ingore qu'il va permettre à Jason de découvrir que son père était Luke. Cette révélation va bouleverser tous les protagonistes...

J'ai découvert ce film dimanche soir (lors d'une soirée sur France 2, qui rediffusait ensuite Drive, avec le même acteur principal) après avoir failli ne pas le regarder, méfiant devant sa durée - aujourd'hui, beaucoup de films sont souvent complaisamment longs, sans avoir une histoire assez solide et consistante et suffisamment de rythme. Heureusement, je n'ai pas commis cette erreur qui m'aurait fait passer à côté d'un authentique chef d'oeuvre.

Cette fresque de 135' est découpée en trois actes dont l'action se déroule sur une quinzaine d'années et impacte deux générations de personnages. Mais, en vérité, que l'époque à laquelle l'histoire se déroule ne vous trompe pas : Derek Cianfrance a bel et bien réalisé un (post) western avec ce drame où la fatalité poursuit deux pères et leurs fils.

Le scénario, écrit par Cianfrance, Ben Coccio et Darius Marder, est audacieux, moins par sa construction (linéaire) que par sa progression : au bout de 3/4 d'heures où on suit le personnage du motard Luke Glanton (joué avec un magnétisme impressionnant par Ryan Gosling), un coup de théâtre fait basculer le film en l'orientant de manière très risquée. On se demande alors comment les auteurs vont enchaîner et continuer à pouvoir développer aussi puissamment leur intrigue.

Pourtant ils parviennent à rebondir en dressant le portrait aussi passionnant d'un personnage de policier ambitieux qui profite d'un moment de gloire pour gravir les échelons (Bradley Cooper est également excellent dans ce rôle ingrat mais charismatique). L'acte deux se déploie alors, s'éloignant radicalement du précédent : le spectateur sait que ces deux pistes narratives vont se rejoindre mais sans savoir comment. Sinon par un nouveau tour de force scénaristique...

Une ellipse de quinze ans et c'est le troisième et dernier acte : les héros en sont les fils du motard et du policier, le film révèle alors son thème pivotal - la prédestination - de façon magistrale. Ce que les pères produisent, les fils sont-ils condamnés à le reproduire ? Cette interrogation est creusée avec une exceptionnelle intelligence, une intensité dramatique poignante, et son dénouement est bouleversant sans céder à aucune facilité. Ce mélange de sobriété et de souffle romanesque est l'oeuvre d'un cinéaste qui perpétue le grand cinéma classique américain où l'espace et le temps encadrent le sort des individus qui les traversent. Le patelin qui est le théâtre de ce récit a pour nom Shenectady, ce qui signifie en dialecte iroquois "l'endroit au-delà des pins" ("the place beyond the pines"), avec donc ette forêt où Luke, Avery et Jason reviennent sans cesse et où s'écrivent leurs destins.

Les plans majestueusement composés, avec une photographie sublime (de Sean Bobbitt), le souffle à la fois épique et intimiste, mais aussi la justesse mesurée du traitement, le casting fourni et impeccablement dirigé (tous les seconds rôles sont formidables : Eva Mendes, Rose Byrne, Mahershala Ali, Ray Liotta, Bruce Greenwood, et surtout les deux "juniors" : Dane Dehaan et Emory Cohen), tout participe à la grande cohérence esthétique et narrative, aboutit à une émotion vibrante précisément contenue.

Rarement a-t-on l'occasion de regarder un film réunissant autant d'atouts et les exploitant aussi brillamment : c'est le sentiment qui vous saisit devant l'oeuvre d'un cinéaste au sommet de son art ou face à un deuxième film comme celui-ci qui a tout d'un "instant classic". De quoi surveiller avec appétit le prochain effort de Derek Cianfrance.

lundi 1 février 2016

Critique 807 : JOY, de David O. Russell


JOY est un film réalisé par David O. Russell, sorti en salles en France le 30 Décembre 2015.
Le scénario est écrit par David O. Russell et Annie Mumolo, librement inspiré de la vie de Joy Mangano.
La photographie est signée par Linus Sandgren. Le film est produit par John Davis, Megan Ellison, John Fox, Jonathan Gordon et Ken Mok.
Dans les rôles principaux, on trouve : Jennifer Lawrence (Joy Mangano), Robert de Niro (Rudy Mangano), Edgar Ramirez (Tony Mirrane), Elisabeth Röhm (Peggy Mangano), Isabella Rossellini (Trudy), Bradley Cooper (Neil Walker), Diane Ladd (Mimi Mangano), Virginia Madsen (Terry Mangano).
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Dans les années 80, Joy Mangano vit dans l'Etat du Massasuchetts : elle est divorcée de Tony Mirrane, chanteur de bal, qui co-habite au sous-sol de sa maison avec son père Rudy Mangano, tandis que sa mère, Terry, passe ses journées devant la télé à regarder des soap operas dans sa chambre au rez-de-chaussée, et que sa grand-mère, Mimi, l'aide à élever ses deux enfants. Sa demi-soeur, Peggy, aide Rudy à gérer leur garage de camions.
Joy
(Jennifer Lawrence)

Rudy séduit une riche veuve, Trudy, qui invite toute la famille Mangano à une sortie en mer sur le voilier de son défunt mari. La traversée se passe dans une ambiance tendue : en servant du vin, Tony renverse son verre sur le pont et Joy doit nettoyer en s'écorchant les mains avec les bris.
Joy, son père Rudy Mangano, et son ex-mari, Tony Mirrane
(Jennifer Lawrence, Robert de Niro et Edgar Ramirez)

Cet incident va pourtant lui inspirer une idée comme celle qu'elle avait enfant : elle dessine les plans, sommaires mais ingénieux, d'un balai-serpillière qui s'essore tout seul grâce à un mécanisme manuel
Trudy accepte de financer l'assemblage de l'engin qui est monté dans le garage reconverti de Rudy avec la main d'oeuvre mexicaine locale et à partir de pièces fournies par un sous-traitant en Californie.
Pour commercialiser son invention, Joy démarche les magasins du coin, sans succès, jusqu'à ce que Teddy la mette en relation avec un de ses anciens amis, lui-même en affaires avec Neil Walker, directeur d'une chaîne de télé-achat.
Rudy Mangano, Neil Walker et Joy
(Robert de Niro, Bradley Cooper et Jennifer Lawrence)

Joy convainc Neil de promouvoir son produit et il en confie la présentation à l'animateur vedette du show. Mais la démonstration en direct est lamentable et aucune commande n'est prise par les téléspectateurs. Joy ne renonce pas et insiste auprès de Neil pour présenter elle-même son balai : c'est un succès !
La famille Mangano et Trudy devant le télé-achat
(Isabella Rossellini, à la droite de Robert de Niro
et Diane Ladd, à la gauche de Jennifer Lawrence)

La jeune femme doit ensuite faire face à de nouveaux obstacles : sa grand-mère, la seule à à avoir toujours cru en elle, meurt. Puis sa demi-soeur paie, sans son accord, l'augmentation que réclame le fournisseur des pièces en Californie.
Peggy, Joy et Rudy Mangano
(Elisabeth Röhm, Jennifer Lawrence et Robert de Niro)

Joy sait que ce sous-traitant l'escroque et menace de couler son affaire : elle se rend dans son usine et découvre qu'il l'a spoliée en s'alliant avec un affairiste texan qui a breveté son invention. Elle tente de récupérer son bien mais la police l'arrête.
L'avocat de Trudy explique à Joy qu'elle doit déposer le bilan. Elle renonce à tout, puis se resaisit et épluche tous les documents juridiques où elle découvre les fraudes concernant la rédaction de ses contrats et de la comptabilité.
Elle donne rendez-vous à l'homme d'affaires texan et menace de révéler ses malversations s'il ne la dédommage pas et ne lui rend pas la propriété de son invention. Cette victoire sera la première d'une longue série qui va en faire une puissante patronne et inventrice, uniquement entourée de son ex-mari et sa meilleure amie, prête à donner leur chance à d'autres mais sans pardonner à ceux qui l'ont lâchée, y compris dans sa famille.

J'ai eu l'occasion récemment de vous dire tout le bien que je pensais de l'avant-dernier film de David O. RussellHappiness Therapy, et j'attendais donc avec appétit de découvrir son nouvel opus, un biopic inspiré de la vie de Joy Mangano, sorti en France le 30 Décembre dernier. Le fait que le cinéaste y retrouve ses interprètes fétiches, en premier lieu Jennifer Lawrence, ne pouvait que me mettre en confiance.

Il arrive parfois ainsi qu'un réalisateur rencontre sa muse, l'acteur/trice, qui incarne parfaitement son cinéma. Ainsi John Ford et John Wayne, John Huston et Humphrey Bogart, Alfred Hitchcock et Grace Kelly, Billy Wilder et Audrey Hepburn, Martin Scorsese et Robert de Niro puis Leonardo di Caprio, Sydney Pollack et Robert Redford, François Truffaut et Jean-Pierre Léaud, Claude Sautet et Romy Schneider, Tim Burton et Johnny Depp... Et tant d'autres. Le comédien devient alors le véhicule emblématique de l'univers d'un artiste de la mise en scène, en qui il peut projeter ses fantasmes, qui joue ses partitions mieux que les autres.

C'est ce qui est visiblement arrivé à David O. Russell avec Jennifer Lawrence. Bien entendu, on peut penser que leur relation aurait été fort différente si Happiness Therapy n'avait pas connu un tel succès, critique et public, valant même à l'actrice son Oscar (elle est à nouveau en lice cette année pour Joy et figure comme une des favorites parmi les cinq prétendantes - à égalité avec Cate Blanchett et Brie Larson). Mais il y a comme une évidence dans leur association : Russell a gagné avec Lawrence une interprète parfaite et dévouée, Lawrence a accédé à une crédibilité d'actrice (que ne lui autorisait pas la franchise Hunger Games ou ses participations aux films X-Men) au contact de Russell.

Comme le disait Truffaut : " Le cinéma est un art de la femme, c'est-à-dire de l'actrice. Le travail du metteur en scène consiste à faire faire de jolies choses à de jolies femmes." et Joy en est l'illustration par David O. Russell avec Jennifer Lawrence; Le film entier apparaît comme une ode à cette jeune comédienne qui porte cette histoire sur les épaules avec une grâce incroyable. Il ne s'agit pas d'une de ces performances comme le cinéma américain adore en demander à ses acteurs : ici, pas de perruques, de maquillage outrancier, de prothèses, de prise ou perte de poids. Jennifer Lawrence joue juste et justement, si bien que jamais le spectateur ne se rappelle qu'elle est plus jeune que la vraie Joy Mangano, qu'elle domine une prestigieuse distribution sans être éclipsée par elle. Elle habite son rôle comme la patronne que devient son personnage, avec une détermination impressionnante qui lui vaut la sympathie immédiate du public.

Pourtant, cette fois, David O. Russell n'est pas aussi brillant : en effet, son long métrage est un peu trop long. Pas beaucoup, il ne dure après tout que 125', ce qui, par les temps qui courent, est raisonnable, et raisonnable pour un biopic, genre où, presque par définition, on a droit à des formats plus généreux. Non, là où Joy peine un peu, c'est à démarrer : le cinéaste traîne un peu trop avant d'arriver au véritable enjeu de son histoire, lorsque son héroïne invente son fameux balai. Du coup, ce début un peu laborieux impacte la fin du film où on voit un empire commerciale bien installé après une audacieuse ellipse, tout juste éclaircie par la voix-off de la narratrice (la grand-mère, Mimi, nous apprenant que Joy a déposé plus d'une centaine de brevets entretemps).

Le premier acte du récit, qui montre donc la situation familiale et professionnelle sinistrée de l'héroïne, est un bloc assez curieux où Russell s'inscrit dans le registre du conte et le ton de la comédie de moeurs, avec une galerie abondante de personnages : l'ex-mari aux ambitions grotesques mais à la loyauté exemplaire, le père de famille indigne, la demi-soeur jalouse, la grand-mère soutien indéfectible, la mère accro à la télé... Dans le lot, beaucoup plus de caricatures grossières que de bons seconds rôles, rarement finement joués (Virginia Madsen est pathétique, Diane Ladd grimaçante). Mais Edgar Ramirez (malgré un doublage français lamentable), Elisabeth Röhm (odieuse à souhait) et même Isabella Rossellini (qui prend cher, au propre comme au figuré) sont bien mieux.

Le deuxième acte relève nettement le niveau : c'est le coeur du film et sa partie la plus aboutie, quand Joy touche le fond, rebondit, rechute, contre-attaque. L'énergie qui irrigue les scènes est euphorisante et correspond à l'entrée en scène de Bradley Cooper. Même si la présence effective du partenaire de Lawrence dans Happiness Therapy (et aussi American Bluff) est plus modeste que ne le suggère l'affiche, son personnage électrise l'intrigue. Cooper a un regard étonnant, celui d'un homme qui semble constamment au bord des larmes, comme bouleversé par la résolution de Joy, et en même temps implacable en affaires - en fait, la somme de ces deux courants en fait un businessman revenu de tout, qui veut être ami avec cette jeune femme tout en prévoyant déjà qu'un jour ils seront concurrents.

Le troisième et dernier acte est plus inégal mais quand même plaisant : l'héroïne perd (littéralement) tout, mais dans la plus pure tradition des success stories à l'américaine, trouve les ressources in extremis pour repartir à l'assaut. Son coup de bluff face à l'escroc texan est un moment d'anthologie, mis en scène comme une vraie séquence de polar - presque un film dans le film, ou la promesse de ce que pourrait être un polar de Russell avec Lawrence. Malheureusement, donc, comme si le cinéaste s'était rendu compte de la durée de son long métrage, il préfère expédier la suite du destin de Joy en quelques saynètes, sous la forme de flash-forward, plutôt que d'y consacrer un peu plus de temps ou de conclure sur ce duel jubilatoire dans l'hôtel (et, mettons, un "carton" expliquant ce que la jeune femme allait vivre ensuite).

Le procédé de la voix-off, surtout quand on comprend qu'elle est celle d'un personnage à la fois secondaire et qui meurt avant la fin du film, est un pari risqué, qui ne fonctionne pas complètement. Ce côté "il était une fois", souligné grassement par des flash-back sur l'enfance de Joy, est même assez horripilant au début. Il faut tout le souffle et l'ironie de Russell, qui traite autant en vérité du dépassement de soi qu'il égratigne la famille traditionnelle américaine, pour que le spectateur ne décroche pas. Et ça en vaut quand même le coup, donc, quand cette biographie décolle : la vraie performance, en fait, est là, car, après tout, il s'agit de l'histoire de l'inventrice d'un balai !

Le réalisateur confirme l'influence de Scorsese sur son oeuvre désormais : en plus de Robert de Niro (un peu cabotin, mais tout de même excellent, car dirigé), on a droit à une vraie compilation musicale très entraînante, comprenant une majorité de chansons rock (Rolling Stones, Neil Young...) et jazz (avec l'emploi merveilleux du titre The Sidewinder de Lee Morgan), accompagner une mise en images virevoltante, avec des mouvements de caméra ostentatoires et un montage fluide.

Joy est donc un écrin superbe pour son interprète principale, effectivement magistrale. Le résultat est inégal, mais ne manque pas d'allure. Espérons que le quartet magique Jennifer Lawrence-Robert De Niro-Bradley Cooper-David O. Russell se retrouvent vite !

mardi 5 janvier 2016

Critique 785 : HAPPINESS THERAPY, de David O. Russell


HAPPINESS THERAPY est le sixième film réalisé par David O. Russell.
Le scénario est écrit par David O. Russell, adapté du roman Silver Linings Playbook de Matthew Quick.
La photographie est signée par Masanobu Takayanagi. Les musiques du film ont été réunies par Susan Jacobs. Le film est produit par Bruce Cohen, Donna Gigliotti et Jonathan Gordon, pour la Weinstein Company.
Dans les rôles principaux, on trouve : Bradley Cooper (Pat Solatano, Jr), Jennifer Lawrence (Tiffany Maxwell), Robert De Niro (Pat Solatano, Sr), Jacki Weaver (Dolores Solatano), et Chris Tucker (Danny).
Le film est sorti en France en 2012.
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Diagnostiqué tardivement comme bipolaire, Pat Solatano a été interné huit mois dans une clinique psychiatrique après avoir agressé l'amant de sa femme, Nikki, qu'il a surpris ensemble chez lui. Sans emploi, il est obligé de retourner s'installer chez ses parents et de suivre un traitement ainsi qu'une psychothérapie.
Son père, Pat Sr, est devenu bookmaker et espère gagner assez d'argent avec ses paris pour ouvrir un restaurant. Sa mère veille sur sa convalescence en essayant de le raisonner quand il parle de se réconcilier avec Nikki, qui a obtenu une ordonnance restrictive contre lui. 
Pat accepte l'invitation à dîner de son ami Ronnie dont la femme, Veronica, est une amie de Nikki. Lors du repas, il fait la connaissance de Tiffany Maxwell, la soeur de Veronica, dont le mari, policier, est mort récemment, et qui tente elle aussi de se remettre de cette épreuve. La jeune et jolie veuve a été renvoyée de son travail après avoir couché, désespérée, avec tous ses collègues. Excédée par la prévenance de leurs hôtes, Tiffany quitte la table avant la fin et demande à Pat de la raccompagner chez elle. 
Pat (Jr.) Solatano et Tiffany Maxwell
(Bradley Cooper et Jennifer Lawrence)

Amie de Nikki, Tiffany propose son aide à Pat pour lui remettre une lettre si, en échange, il participe avec elle à un concours de danse. Après y avoir réfléchi, il accepte, à contrecoeur, et se soumet en compagnie de la jeune femme à un entraînement rigoureux. Contre toute attente, Pat prend goût à ces rendez-vous, même si son père se méfie de Tiffany et de l'euphorie de son fils. 
Dolores et Pat (Sr.) Solatano 
(Jacki Weaver et Robert De Niro)

Il aimerait en vérité que ce dernier se calme et passe plus de temps avec lui, convaincu qu'il lui porte bonheur lors des matchs sur lequel il parie. Cette superstition culmine jusqu'à une confrontation des Eagles de Philadelphie sur laquelle Pat Sr mise tout ses économies et à laquelle doit assister, au stade, Pat Jr. Mais celui-ci a promis de voir Tiffany le même jour.
Pris à parti par des supporters du camp adverse, Pat Jr est finalement arrêté par la police et les Eagles perdent leur match. Tiffany surgit, furieuse, chez les Solatano et explique à Pat Sr que, contrairement à ce qu'il croit, c'est quand son fils est avec elle que ses joueurs gagnent. Le père fait alors un pari insensé avec son meilleur ami : il prédit que les Eagles gagneront largement leur prochaine rencontre mais également que Tiffany et Pat Jr auront une moyenne de cinq points sur dix à leur concours de danse.
Tiffany et Pat (Jr.)

Pat Jr refuse d'abord de suivre son père dans cette affaire avant de comprendre, en relisant la lettre que Nikki a remise à Tiffany, que c'est cette dernière qui l'a écrite pour qu'il ne la lâche pas. Il décide alors de la pièger à son tour en acceptant le pari lancé par son père.
Le jour venu, Les Eagles gagnent contre les Cowboys. Pat Jr et Tiffany doivent alors obtenir la moyenne au concours de danse dans le public duquel il aperçoit Nikki... 

Cette année, j'ai décidé de varier les plaisirs pour alimenter mon blog et donc, outre des critiques de bandes dessinées, je proposerai parfois des articles sur des films. J'ai déjà consacré des entrées aux adaptations cinématographiques de comics Marvel et à des longs métrages qui m'ont particulièrement marqué ou plu, mais je souhaite désormais écrire sans attendre forcément des occasions exceptionnelles ni suivre l'actualité de sorties en salles (je vais au demeurant peu au cinéma et me rattrape volontiers avec des dvd).

Donc, après vous avoir parlé récemment de Beginners, aujourd'hui c'est au tour d'un autre film que j'ai vu et revu : Happiness Therapy. J'aime bien, je l'avoue, les comédies sentimentales mais à certaines conditions : les sucreries formatées produites par les grands studios sont divertissantes mais souvent peu mémorables, par contre quand un cinéaste avec un tant soit peu de personnalité et une histoire atypique s'inscrit dans ce genre, le résultat peut être jubilatoire, comme c'est le cas avec le film de Mike Mills et, ici, celui de David O. Russell

Je suis toujours friand des petites histoires sur la genèse des films et les bonus des dvd permettent de les découvrir parfois. Ainsi ai-je appris que c'était le regretté Sydney Pollack qui avait en quelque sorte initié ce long métrage en en acquérant les droits (avant même sa publication) pour que Russell l'adapte et le réalise. Toutefois le metteur en scène de Out of Africa prévint son collègue que la tâche serait délicate car l'histoire mêlait humour et romance avec des personnages décalés. Mais David O. Russell ne fut pas apeuré car il trouva dans ce livre un écho à sa propre expérience : en effet, son fils était lui-même bipolaire.

Prévu au départ, par le cinéaste, pour les acteurs Vince Vaughn (puis Mark Wahlberg) et Zooey Deschanel (on notera que Wahlberg et Deschanel formèrent déjà un couple dans Phénomènes de M. Night Shyamalan), O. Russell corrigea sa copie pour convaincre Bradley Cooper dont la "bonne énergie de mauvais garçon" l'inspirait. Pour incarner Tiffany Maxwell, ce fut beaucoup plus laborieux : Anne Hathaway, Elizabeth Banks, Kirsten Dunst, Angelina Jolie, Blake Lively, Rooney Mara, Rachel McAdams, Andrea Riseborough et Olivia Wilde furent pressenties, avant que Jennifer Lawrence fut engagée. Considérée comme trop jeune au début (elle a dix ans de moins que Cooper), elle passa des essais qui impressionnèrent le cinéaste.

Que nous enseignent ces anecdotes ? Peut-être que la qualité essentielle de Happiness Therapy est, comme son réalisateur et ses interprètes, de gagner le coeur du spectateur grâce à leur énergie et leur conviction.

Sur le papier, il faut le reconnaître, elle est plutôt improbable, cette histoire d'amour entre deux névrosés avec un concours de danse comme ressort. David O. Russell la filme avec une caméra qui ne lésine pas sur les effets avec des mouvements d'appareil ostentatoires : il la joue un peu comme Scorsese, ce qui aboutit à un résultat étonnant, déconcertant, un peu maladroit même. L'hystérie n'est jamais loin, les personnages sont souvent à cran, à vif, avec des maux prononcés (les toc du père, les accès de colère du fils, la nymphomanie occasionnelle de Tiffany, les visites du copain d'asile, la fébrilité de la mère)...

Mais, comme l'a expliqué le réalisateur dans une "leçon de cinéma" au magazine "Studio Ciné Live", Happiness Therapy exprime surtout l'enthousiasme qu'il visait en l'écrivant et en le filmant. Russell n'a pourtant pas toujours été considéré comme un "nice guy" par ses acteurs - George Clooney, qu'il avait dirigé dans l'excellent Les Rois du désert, lui reconnaissait un vrai talent mais un comportement tyrannique - et il a connu un gros creux dans sa carrière après l'échec de I Love Huckabees (que je n'ai pas vu) avant de revenir en grâce avec Fighter (un film sur le milieu de la boxe, pas mal mais alourdi par le cabotinage de l'horripilant Christian Bale). Là, les planètes étaient en quelque sorte alignées : le cinéaste est en possession d'un sujet qui lui tient à coeur, qu'il met en scène avec une sorte d'insouciance revigorante, avec des acteurs acquis à sa cause (parce qu'ils jouaient aussi leur réputation : Cooper peinait à trouver le rôle qui ne se limiterait pas à sa belle gueule et Lawrence voulait convaincre le monde qu'elle n'était pas que la vedette de la franchise Hunger Games).

Cette union sacrée entre l'auteur et ses interprètes donne tout son charme au film et compense ses excès. L'enjeu d'une bonne comédie romantique n'est pas de savoir si les deux protagonistes finiront ensemble (c'est une convention) mais plutôt comment ils y arriveront. Le scénario offre une progression dynamique à cette romance en évitant beaucoup de clichés (par exemple, Pat Jr. et Tiffany ne s'embrassent vraiment qu'à la toute fin, et avant cela, on devine à peine le trouble qui peut signifier leur attirance - Pat Jr. apercevant Tiffany nue de dos dans le reflet d'un miroir chez elle). Les seconds rôles sont étoffés et font contrepoids avec des moments forts (Pat Jr. frappant accidentellement sa mère, Pat Sr. pleurant devant son fils). Et le morceau de bravoure final - le concours de danse - communique une folie contagieuse, avec une chorégraphie loufoque et sensuelle à la fois.

Bradley Cooper est effectivement formidable dans ce rôle grâce auquel, depuis, sa carrière a pris une autre dimension (persuadant Clint Eastwood de le recruter dans American Sniper, énorme carton critique et public pour un résultat choc) : il est parfait dans la peau de cet homme trompé qui finit par se calmer et pardonner - et aimer à nouveau. Sa présence physique l'emporte sur sa séduction naturelle sans qu'il ait eu besoin de se transformer exagérément (les cheveux courts et une barbe seulement).
Jennifer Lawrence est phénoménale aussi et elle n'a pas volé son Oscar de la meilleure actrice (ravi à la favorite Emmanuelle Riva à l'époque) : sa sensualité et ce mix épatant de fragilité et de détermination sont irrésistibles. Elle aussi a une densité à l'écran qui marque le spectateur, et pas seulement parce qu'elle y apparaît brune et avec quelques kilos supplémentaires (on notera d'ailleurs que cette comédienne, aussi jeune que douée, a un sacré tempérament, pleine d'autodérision et d'autorité quand elle ose publiquement se moquer d'elle-même et râler contre la discrimination salariale et physique des actrices à Hollywood).

Dans des rôles secondaires, Jacki Weaver et surtout Chris Tucker sont aussi remarquables (le second est très bien dirigé, O. Russell l'empêchant de cabotiner comme il s'y complaît souvent). Mais c'est Robert De Niro qui surprend le plus positivement : quoique grimaçant encore comme la caricature de personnages qu'il a souvent joués dans sa longue carrière, il est impeccable en père paniqué, et même terriblement émouvant lors de la fameuse scène citée plus haut où il confie tout l'amour qu'il porte à son fils.

Pas étonnant qu'avec les critiques favorables, le joli succès commercial et la pluie de récompenses, David O. Russell ait fait de Cooper, Lawrence et De Niro sa troupe fétiche depuis (on les retrouve tous trois à l'affiche de son dernier film, Joy, sorti le 30 Décembre dernier). Happiness Therapy est aussi ce film précieux qui aura scellé la réunion de ce cinéaste et de ces interprètes : Le Bon Côté des Choses, son titre québécois résume bien la réussite de ce projet.  

vendredi 5 septembre 2014

Critique 504 : LES GARDIENS DE LA GALAXIE, de James Gunn

LES GARDIENS DE LA GALAXIE (Guardians of the Galaxy, en v.o.) est l'adaptation cinématographique du comic-book publié par Marvel Comics, réalisée par James Gunn.
Le scénario est écrit par James Gunn et Nicole Periman. Le film est produit par Kevin Feige pour Marvel Studios.
Dans les rôles principaux, on trouve : 

Chris Pratt (Peter Quill, alias Star-Lord)
Zoe Saldana (Gamora)
David Bautista (Drax)
Vin Diesel (la voix de Groot)
Bradley Cooper (la voix de Rocket)
*

En 1988, juste après avoir vu sa mère mourir sur son lit d'hôpital, le jeune Peter Quill s'enfuit en courant dans la nuit. Une fois dehors, un vaisseau spatial plane au-dessus de lui et il est aspiré à l'intérieur...
26 ans plus tard, Quill pille un sanctuaire dans l'espace, sur une planète apparemment abandonné. En s'introduisant dans une grotte, il y dérobe un mystérieux globe. C'est alors que des soldats, menés par Korath, surgissent et veulent l'arrêter. Mais celui qui se surnomme désormais Star-Lord réussit à s'échapper.
On le retrouve sur Xandar où il cherche à vendre le globe à un receleur. Mais celui-ci panique quand il apprend que la relique est également convoitée par Ronan l'accusateur, un Kree fanatique qui défie le Corps des Novas, dirigeant la planète.
Nova Prime, chef du Corps des Novas de la planète Xandar
(Glenn Close)

En sortant de chez le receleur sans avoir pu vendre le globe, Peter Quill est attaqué à la fois par Gamora, une des deux filles du titan Thanos, allié de Ronan, et le duo de mercenaires formé par Rocket, un raton-laveur génétiquement modifié, et Groot, un arbre humanoïde, qui veulent respectivement récupérer l'objet et livrer Star-Lord (en sa qualité de membres des Ravageurs, des pilleurs galactiques) aux autorités contre une prime. Mais le Corps des Novas arrêtent toute la bande et les envoient dans une colonie pénitentiaire.
Gamora, Peter Quill/Star-Lord, Rocket, Drax et Groot
(Zoe Saldana, Chris Pratt, Bradley Cooper, David Bautista et Vin Diesel)

Dans cette prison, ils rencontrent Drax, dont la femme et l'enfant ont été tués par Ronan, et qui veut les venger en se servant de Gamora pour retrouver l'accusateur. 
Drax (David Bautista)

Gamora convainc Quill, Rocket, Groot et Drax qu'elle ne souhaite pas aider Ronan ni Thanos, et qu'elle connaît un homme intéressé pour acquérir le globe. 
Les Gardiens de la Galaxie se font la belle...
Les cinq brigands conviennent d'une alliance pour s'évader.
Gamora conduit ses acolytes jusqu'au Collectionneur, un excentrique fétichiste qui leur montre et explique ce que contient l'orbe : il s'agit d'une des six gemmes d'infinité, dont le pouvoir peut détruire une planète.
Le Collectionneur (Benicio Del Toro)


Une des servantes du Collectionneur tente de voler la gemme d'infinité et provoque une spectaculaire explosion dans la station spatiale. 
Groot et Rocket (avec les voix de Vin Diesel - en vo et vf -
et Bradley Cooper)

Ce chaos empire encore avec l'arrivée de Ronan que Drax a attiré ici par un message radio pour le tuer.
Ronan l'accusateur (Lee Pace)

L'accusateur est accompagné par Nebula, la demi-soeur de Gamora, décidée à tuer cette traitresse.
Nebula (Karen Gillan)

Ronan récupère le globe avec sa gemme tandis que Quill est retrouvé par Yondu, son père adoptif qui, s'estimant doublé, veut se débarrasser de lui. 
Yondu (Michael Rooker)
 
Mais Star-Lord réussit successivement à convaincre son mentor de l'épargner en lui promettant de récupérer le globe (et donc d'en tirer une forte somme) puis Rocket, Groot, Gamora et Drax de le suivre pour contrecarrer les plans de Ronan (au péril de leur vie, mais ils n'ont plus rien à perdre, n'ayant plus de famille).
 Gamora et Peter Quill/Star-Lord (Zoe Saldana
et Chris Pratt)

Ronan trahit Thanos en absorbant le pouvoir de la gemme et, fort de cette puissance, part détruire Xandar.
Thanos (Josh Brolin)

L'équipe de Quill et ses compères, avec les Ravageurs en renfort, persuadent le Corps des Novas de leur prêter main forte pour stopper le Kree et ses troupes. Réussiront-ils cette mission dont dépend le sort d'une partie entière de l'univers ?  

C'est déjà le 10ème film produit par Marvel Studios depuis Iron Man 1 en 2008, et Les Gardiens de la Galaxie est sans doute la plus belle réussite de Kevin Feige. Car, oui, on sort de la salle avec le sentiment d'avoir vu le film le plus abouti de la collection alors qu'il s'agit de celui qui, le premier, ne met pas en scène des super-héros (a fortiori des super-héros connus) et qui est le plus déconnecté des précédents longs métrages (même si les fidèles y repéreront des références).

Adapter un comic-book relève d'une équation délicate à résoudre, même si, en vérité, elle est vieille comme Hollywood, à savoir qu'il s'agit de concilier les exigences d'un studio propriétaire de personnages et des aspirations de cinéastes désireux de ses les approprier.
De la (bonne) gestion de cette tension entre les contraintes d'une major et de la vision d'un réalisateur qui ne veut pas être qu'un simple faiseur nait soit, au mieux, un bon divertissement ; soit, au pire, une commande brouillonne. Parmi les meilleurs résultats artistiques de Marvel Studios, on peut ainsi compter le premier Iron Man, les deux Captain America et Avengers. Moins accomplis, voire parfois ratés, il y a les deux Thor, L'incroyable Hulk, Iron Man 2 et 3.

On peut même affirmer que chaque film Marvel est le fruit de la ligne imposée par le producteur Kevin Feige et des tentatives d'émancipation du réalisateur qui a accepté d'être sous sa tutelle. A ce petit jeu, on a pu voir qu'un bon cinéaste n'est pas toujours le meilleur choix pour piloter une telle entreprise (le "Shakespearien' Kenneth Branagh s'y est cassé les dents, et Alan Taylor, emprunté à la série Game of Thrones, a aussi souffert). En revanche, ce sont souvent des metteurs en scène inattendus, novices ou revenants, qui s'en sont mieux sortis (Joss Whedon, les frères Russo, Joe Johnston, Jon Favreau).

Dans ce cadre-là, le choix de James Gunn, plus connu (quoique sa notoriété ne dépassait guère le cercle de quelques initiés) pour ses films indépendants comme Super ou Horribilis, était celui du parfait outsider : un geek déclaré, désireux de pouvoir disposer d'un tel budget, mais dont on ignorait s'il aurait les reins assez solides et la bonne inspiration. Mais, en fait, avec le recul, avoir élu James Gunn n'était pas plus surprenant que de monter un blockbuster à partir des Guardians of the Galaxy, comic-book plus que méconnu (même s'il a des mordus, et que son récent relaunch enregistre de bien meilleures ventes, grâce à une équipe artistique plus en vue - Brian Bendis au scénario et une flopée de dessinateurs côtés).

Que vaut-il alors, ce film ?
Hé bien, d'abord, et même avant tout, sa première qualité est qu'il vit très bien indépendamment des précédentes adaptations Marvel. Les quelques références qui subsistent sont discrètes et ne gêneront pas ceux qui n'ont pas tout suivi (au contraire même, puisque, pour la première fois, véritablement, on a droit à des éclaircissements sur les gemmes d'infinités, l'évocation des puissances primordiales que sont les Célestes, et une présence un peu plus nette de Thanos, entrevue à la fin de Avengers).

Ensuite, donc, il ne s'agit pas d'un film de super-héros, ce qui permettra donc à ceux qui apprécient plus ou moins ce type de personnages d'apprécier l'histoire et les personnages. Nous sommes ici dans la configuration d'un "space opera" teintée de comédie. Les héros sont des anti-héros, une bande de "misfits" au départ guère recommandables et aux actions peu honnêtes : un pilleur de reliques (Peter Quill), une tueuse (Gamora), deux chasseurs de primes (Rocket et Groot) et un veuf désireux de venger les siens (Drax). L'intrigue a le mérite de les présenter clairement, rapidement, mais surtout d'expliquer comment les évènements qu'ils traversent les changent en héros, en personnages abandonnant leurs mauvaises manières pour accomplir un authentique acte héroïque.

La qualité des héros se mesure aussi à celle de leur adversaire et de ce point de vue, là aussi, le film offre un méchant d'envergure, réellement menaçant, au caractère inquiétant et original (c'est un fanatique religieux, que la puissance qu'il acquiert en récupérant la gemme d'infinité ne fait que souligner), avec sa complice Nebula (Karen Gillan, venue de Dr Who, parfaitement flippante). Le décalage entre la démesure du pouvoir obtenu par Ronan (joué par un Lee Pace imposant, bien loin de son personnage dans Pushing Daisies) et les ressources dérisoires en comparaison dont disposent les Gardiens permet d'apprécier pleinement l'incertitude de l'issue de leur affrontement : on tremble alors vraiment pour les héros, et ce frisson est jubilatoire, il offre un vrai suspense.

Les Gardiens sont une équipe qu'on voit naître, de manière plus dynamique encore que les Avengers, et leur étrangeté ajoute à l'exotisme du projet sans empêcher qu'on vibre pour eux. Surtout, James Gunn a su trouver la bonne distance pour les traiter, toujours avec humour mais sans se moquer d'eux, en évitant la parodie. Il fallait ça pour, sinon croire, en tout cas suivre les aventures d'un arbre sur pattes (auquel Vin Diesel prête sa voix gutturale aussi bien en version originale qu'en français, réussissant à donner une grande variété d'intonations dans l'unique phrase que prononce Groot : "Je s'appelle Groot"), un raton-laveur enragé et sur-armé (avec la voix de Bradley Cooper - assurément le personnage le plus mémorable de l'année), un tueuse en quête de repentance mais redoutablement efficace (parfaitement incarnée par Zoe Saldana, qui peut composer ce personnage sans jouer sur la séduction), un guerrier mélancolique mais incapable de saisir le moindre second degré (campé par le catcheur David Bautista, dont la présence massive va avec un regard presque enfantin).

Cette troupe improbable, qualifié de "bande de trous du cul" par les flics de l'espace, confère au film une énergie et une bonne humeur communicatives : ils passent leur temps à se disputer, à se réconcilier, ils apprennent à s'apprécier, s'estimer, et même à nous émouvoir, après nous avoir fait rigoler (la génération de lucioles par Groot distille un vrai moment de poésie). En action, ils sont très bien mis en valeur, et James Gunn réussit là aussi à faire preuve de très bonnes idées, avec des séquences très efficaces (l'évasion de la prison, l'infiltration et l'attaque du vaisseau de Ronan).

Visuellement, le film affiche une contribution extraordinaire des designers, la plus aboutie de tous les films de la gamme. Le Knowhere est particulièrement impressionnant (même si son usage a été détourné par rapport à la BD : ici, il s'agit d'une station où réside le Collectionneur alors qu'il s'agit à l'origine du QG des Gardiens), et de manière plus générale, la dimension spatiale, avec des coloris parfois psychédéliques, atteste de l'ambition du projet. C'est la visualisation d'un pan entier du Marvel univers, après les aventures terriennes (Iron Man, Captain America) ou extra-dimensionnelles (Thor) - lorsqu'on sait que se prépare un film Dr Strange, et donc l'exploration des domaines magiques, cela offre un panorama très varié.

Pourtant, si l'on ne devait retenir qu'un élément dans cette réussite, ce serait le personnage de Peter Quill aka Star-Lord : depuis le Tony Stark / Iron Man interprété par Robert Downey Jr, c'est la meilleure incarnation distribuée par les studios Marvel, et le meilleur résumé du projet même des Gardiens de la Galaxie comme film. Ce pirate de l'espace, insolent, charmeur, qui ne veut jamais se séparer de son antique walkman avec sa cassette audio de vieux tubes compilés par sa mère (proposant une b.o. dans la b.o., égalant les meilleures mix de Tarantino), c'est le successeur des grandes figures du cinéma de divertissement grand public à la Spielberg auquel James Gunn adresse plusieurs clins d'oeil imparables (avec un trauma d'enfance digne de E.T. jusqu'à la personnification adulte descendant directement d'Indiana Jones).
Quand on part dans l'espace se bagarrer avec des aliens durs au mal, on pense aussi immanquablement aux premiers épisodes de Star Wars de George Lucas, et Peter Quill renvoie aussi au anti-héros le plus cool de la fin des 70's, Han Solo (on aimerait alors que pour la suite, déjà annoncée, Marvel persuade Harrison Ford de jouer le père de Star-Lord, qui n'apparaît jamais ici mais dont il est dit qu'il appartient à une race très ancienne).
Le casting de Chris Pratt, qui n'avait rien d'une évidence puisqu'il vient de la comédie et qui a dû subir un régime physique intense pour convaincre la production, est une idée de génie, un de ces acteurs qui a compris qu'il tenait là le rôle et qui le joue avec un plaisir communicatif.

Ainsi donc, en se démarquant des précédents longs métrages Marvel mais en embrassant la mythologie d'un cinéma bien antérieur à la mode des super-héros sur grand écran, en empruntant aux genres du récit d'aventures, de la pulp fiction, du space opera, Guardians of the Galaxy parvient à cette synthèse jouissive qui comblera aussi bien les jeunes fans avides de sensations fortes et de cool attitude et les nostalgiques des films où les personnages n'étaient jamais éclipsés par les effets spéciaux.
Pour la première fois, peut-être, on sort d'un film des studios Marvel en ayant pris autant de plaisir qu'à une production ne se limitant pas aux références de son catalogue, surpassant même son comic-book d'origine, bref une histoire et des protagonistes aimables pour eux-mêmes et par tous (plus seulement des amateurs ou des initiés).

Si vous aviez des réserves : oubliez-les, ces Gardiens vont vous faire du bien.