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lundi 3 août 2020

BATMAN, VOLUME 13 : CITY OF BANE (PART 2/2), de Tom King, John Romita Jr., Mikel Janin, et Jorge Fornes


Suite et fin de City of Bane, ce treizième volume de Batman par Tom King collecte les épisodes 80 à 85 de son run. Le scénariste avait prévu de boucler son passage sur le titre au bout de cent épisodes avant d'être subitement écarté par l'editor Bob Harras : ironie du sort, avec les douze chapitres de la future maxi-série Batman/Catwoman, King dépassera le nombre qu'il s'était fixé... Accompagné par John Romita, Jorge Fornes et surtout Mikel Janin, il donne en tout cas tout ce qu'il et réussit une belle sortie.


Batman et Catwoman sont de retour à Gotham et s'en prennent aux inspecteurs du GCPD du commissaire Hugo Strange : Pr. Pyg, Double-Face, Salomon Grundy, Blockbuster, le Châpelier Fou, Hush... Ces manoeuvres alertent le Flashpoint Batman qui détient Robin (Damian Wayne) en otage.


Mais ce dernier a réussi à appeler les membres de la Bat-famille au secours et le Flashpoint Batman reçoit une raclée de Red Robin, Batwoman, Batgirl, le Signal et Orphan. Bane est prévenu de la l'arrivée de Batman et Catwoman et se prépare à les recevoir à l'asile d'Arkham. Le Flashpoint Batman riposte brutalement contre la Bat-famille.


Catwoman découvre que Batman a un allié dans l'asile d'Arkham en la personne de Gueule d'argile. Ils peuvent, grâce à lui, atteindre Bane qui les attend de pied ferme. Batman piège son adversaire en lui faisant croire qu'ils vont se battre en duel singulier. Mais au moment où la victoire semble acquise aux héros, Thomas Wayne surgit et met un terme brutal au combat.


Batman revient à lui dans la salle à manger du manoir Wayne et découvre le cadavre d'Alfred Pennyworth. Dévasté, il pleure son plus proche ami puis se ressaisit. La pièce a ses sorties emmurées. Au comble du désespoir, Batman voit Catwoman resurgir et l'inviter à le suivre dans une pièce voisine où Thomas Wayne l'attend avec le Ventriloque et le Psycho-Pirate.


A rebours des faits, les origines de Thomas Wayne sont dévoilées depuis qu'il est sorti du puits de Naïn jusqu'à la mort de son propre fils sur sa Terre parallèle en passant par la destruction de celui-ci et son arrivée dans notre dimension grâce au Reverse-Flash (qui a voulu ainsi se venger de lui pour l'avoir tué sur son monde d'origine).


Enfin, Bruce et Thomas Wayne règlent leurs comptes...

Curieusement, dans les dernières interviews qu'il a données au terme de son run sur Batman, quand il était interrogé sur l'histoire qu'il avait voulu raconter pendant quatre-vingt-cinq épisodes, Tom King répondait invariablement : une histoire d'amour. Celle, en l'occurrence, entre Batman et Catwoman, sans cacher qu'elle lui avait été inspirée par celle de ses propres parents.

Effectivement, dans le dernier épisode, l'accent est mis sur le couple Bat-Cat (diminutifs qui ont agacé moult lecteurs... Il est vrai que la répétition de ces petits noms dans les dialogues a parfois été abusive). Et cela préfigure ouvertement ce que ce sera sans doute Batman/Catwoman, la maxi-série que King et Clay Mann produiront - même si aucune date de parution n'a encore été annoncée (Mann veut dessiner suffisamment d'épisodes avant que la publication commence et qu'il puisse assurer la totalité des douze chapitres).

De manière plus générale, le couple est mis en scène comme une entité dans ces épisodes, il ne s'agit plus d'un tandem de circonstances, mais bien de deux partenaires engagés dans une relation amoureuse et dans la reconquête de Gotham. Ils se battent ensemble et gagnent grâce à leur complicité. Cette complicité qui a fait défaut à Bane et au Flashpoint Batman.

Car, dans la totalité de l'arc narratif que constitue City of Bane, le centre de gravité s'est déplacé pour faire de Thomas Wayne le vrai méchant de l'histoire, au détriment de Bane, qui n'apparaît plus que de façon secondaire. C'est un peu dommage car on a le sentiment que King a perdu son intérêt pour Bane et modifié son intrigue au profit de ce rapport père-fils.

De fait, cela apparaît comme une erreur stratégique car dans la première moitié de son run, King avait écrit Bane comme un redoutable adversaire, à la fois sur le plan physique évidemment mais aussi intellectuel. Passé le cinquantième épisode, avec notamment l'arc (pourtant moyen) Tyrant Wing, on mesurait la terrifiante domination de Bane pour démolir Batman sur tous les plans.

Mais la bascule en faveur de Thomas Wayne s'est accompli lors des épisodes de l'arc The Fall and the Fallen, quand Batman, réellement mis au tapis par Bane, est donc entraîné dans le désert par le Flashpoint Batman. Bane disparaît alors de l'image et c'est toute la série qui se redessine. Est-ce qu'à cette époque Tom King savait qu'il serait débarqué de la série et a donc précipité ses mouvements ? Ou alors, en ayant eu la possibilité d'aller au bout de son plan de cent épisodes, la transition aurait-elle été plus subtile ? On peut en douter dans la mesure où l'intrigue de Batman/Catwoman ne semble pas (plus) exploiter ce qui était en jeu jusqu'au terme de City of Bane (quelques dessins de Clay Mann, diffusés au compte-gouttes sur Twitter par l'artiste et son scénariste, font plutôt état d'un retour en force du Joker et de l'apparition du méchant Phantasm, issu du cartoon Batman : The Adventures series).

Les deux premiers épisodes de l'album sont dessinés par John Romita Jr. (encré par Klaus Janson). C'est la première (et dernière) collaboration du vétéran avec King et le résultat laisse perplexe. Romita Jr. et Janson produisent des planches qui sont quand même d'une laideur assez triste, le trait est épais, les compositions sont plates, le découpage paresseux. Avec un JR Jr. en forme, c'est-à-dire motivé et surtout avec au moins vingt ans de moins, ç'eût été une toute autre chanson, mais là, c'est juste moche, indigne. Personnellement,je n'ai jamais été convaincu des bienfaits de son binôme avec Janson : le meilleur encreur de Romita Jr restera Al Williamson, mais ce Romita Jr.-là est bien loin et personne n'égalera plus Williamson (qui était en plus un fabuleux dessinateur-embellisseur, tout le contraire de Janson). Les fans de l'artiste accableront la colorisation, certes un peu appuyée, de Tomeu Morey, mais franchement ce reproche ne peut masquer les insuffisances du dessinateur.

Heureusement, Mikel Janin revient et avec lui, l'excellence. Il lui revient la part du lion et des moments-clés du récit. D'abord le duel Batman-Bane, d'une férocité incroyable (surtout quand Catwoman s'en mêle, toutes griffes dehors). King et Janin s'auto-citent de manière habile et renvoient le fan fidèle de leur run au deuxième arc avec le premier combat à Santa Prisca.

Pourtant, à cette baston intense, j'ai préféré l'épisode 83, un sommet du genre. Emmuré dans le salon du manoir Wayne, Batman découvre le corps sans vie d'Alfred Pennyworth. Janin réussit superbement à traduire toute la détresse, toute la douleur de Bruce Wayne face à cette tragédie, ce deuil dans la famille. C'est poignant, puissant, et l'artiste trouve toujours le bon dosage, le bon découpage, le bon angle, la bonne valeur de plan pour capter les émotions du personnage. C'est véritablement le tournant de cet fin d'arc, l'instant où le héros peut définitivement sombrer mais se relève et entame un ultime parcours vers la reconquête. Tout King est en somme résumé dans ces pages : ce n'est pas simple à lire, mais quelle maestria !

Le pénultième chapitre est un bel exercice de style, à la manière du Memento de Christopher Nolan, puisque raconté à l'envers. On découvre les origines du Flashpoint Batman, qui, pour une part, reviennent aussi sur des instants-charnière des aventures de Batman durant le run de King. C'est l'histoire de Thomas Wayne qui a perdu son fils et dont la femme Martha est devenue folle et émule du Joker, puis qui est devenu une version sinistre de Batman, transporté dans notre monde pour forcer son fils adulte de rester un justicier. C'est une figure de méchant fascinante, originale (celle d'un père qui veut épargner son fils en faisant le sale boulot de vigilante à sa place), mais vouée à l'échec (car Bruce est Batman par devoir, non par choix, et que les méthodes de Thomas sont trop radicales, son plan est trop délirant). Jorge Fornes illustre ce segment et je dois avouer que si j'ai été souvent critique envers lui, il s'en sort ici très bien, s'acquittant de la tâche avec rigueur.

Le dénouement surprend par ses parti-pris. King n'a visiblement pas voulu conclure de façon convenue. C'est une sorte de geste orgueilleux et plein de panache de la part d'un auteur qui a écrit Batman en privilégiant l'instropection. L'épisode est ainsi déconstruit, avec des allers-retours, suggérant ici, terminant là, et plus souvent encore en faisant un pas de côté. L'action a comme fil rouge une séquence dans un bar de Gotham où Bruce regarde à la télé un match de football américain aux côtés de Kite Man (en civil - et qui ne reconnaît évidemment pas l'alter ego de Batman). La partie est mal engagée pour une des deux équipes et King s'en sert comme d'une métaphore, simple mais habile, pour parler d'espoir, de fierté, de reconquête, d'estime de soi.

On peut reprocher à cette conclusion d'être anti-climatic, de manquer d'intensité, parce qu'elle n'offre pas un affrontement épique entre les deux Batman notamment. Mais King a voulu faire dépouillé. Il n'y a plus à la fin de cette aventure que quatre personnages dans une pièce et une évidence que l'un refuse d'admettre (ce Thomas Wayne n'est pas le vrai père de Bruce Wayne). Comme l'affirmait King, sa véritable ancre narrative, c'est Batman et Catwoman, leur histoire d'amour, et il leur consacre les plus belles scènes, vibrantes, délicates, pleines de clins d'oeil. Alors, oui, ce n'est pas un climax classique, mais quelque part, c'est mieux que ça. C'est une révèrence, élégante, et émouvante, un refus du tumulte et un éloge de la passion. Mikel Janin les dessine merveilleusement (suppléé sur deux pages par son ancien encreur Hugo Petrus, pour une scène d'ailleurs superflue).

Voilà, ça, c'est fait. Le Batman de Tom King n'est pas un long fleuve tranquille. Il a ses hauts (très hauts, très beaux) et ses bas (très bas), mais l'ensemble est passionnant, profond, envoûtant et atypique. Et ce n'est pas vraiment fini donc puisque Batman/Catwoman finira pas sortir (nul doute que le résultat sera à la hauteur de l'attente).

dimanche 22 juillet 2018

KICK-ASS #6, de Mark Millar et John Romita Jr.


Fin du premier arc narratif pour cette nouvelle version de Kick-Ass - mais le titre va continuer avec une nouvelle équipe créative. On avait laissé Patience Lee en très mauvaise posture et Mark Millar et John Romita Jr. ont prévu une conclusion musclée pour la première aventure de leur héroïne.


Patience Lee est conduite dans une usine désaffectée par Mr. Solo afin d'y être interrogée sur celui qu'elle est accusée de servir, comme le pense Hoops Lucero. Bronco, le gérant de la boîte de nuit que Kick-Ass avait braquée lors de sa première sortie, est également là et veut se venger de l'humiliation subie.


Bien que sa petite fille, Molly, soit aux mains de ces crapules, Patience garde son calme et réfléchit au moyen de se sortir de ce mauvais pas. Elle est seule contre une quinzaine d'hommes armés et a trente minutes avant l'arrivée de Hoops.
  

Grâce à une épingle dans la doublure d'un de ses gants, elle parvient à crocheter ses menottes, puis, saisissant la chaise sur laquelle on l'a assise, elle s'en sert pour frapper Solo. Puis Patience fonce dans le tas, poussant Solo contre Bronco et plusieurs de leurs sbires. Elle se tourne ensuite et bondit contre un autre gangster avec lequel elle se défenestre.


Sa chute du haut de trois étages est amortie en partie par le corps de son adversaire et elle s'en tire avec quelques côtes brisées mais surtout un flingue. Avec cette arme, elle abat méthodiquement le gang et récupère Molly. Puis elle piège Hoops qu'elle exécute devant ses hommes de main.


Devenue la chef des sbires de Hoops, elle neutralise ses rivaux et pacifie la ville en redistribuant une partie de l'argent qu'elle vole ainsi à la collectivité. Kick-Ass est la nouvelle reine de la cité.

On pouvait (presque) trouver ce premier arc bien calme compte tenu du goût de Mark Millar pour les récits musclés et de John Romita Jr. pour la baston homérique. Mais en vérité, on le découvre dans ce sixième épisode, les deux acolytes s'étaient contenus pour la fin de leur histoire.

Le terme de cette aventure inaugurale de Patience Lee sous le masque de Kick-Ass place le personnage dans une position étonnante et ambiguë, une sorte de caïd au féminin, dirigeant son vaste gang à la manière de Robin des bois, volant aux méchants pour aider les laissés-pour-compte de l'Amérique de Trump. C'est savoureux, mais fidèle à la philosophie de cette héroïne étonnante.

Comme elle l'explique, Patience a appris une chose essentielle dans le désert, en qualité de soldat, c'est de combattre le Mal par le Mal. Elle oppose à la pègre locale des méthodes aussi brutales que les mafieux qu'elle affronte. La fin justifie les moyens et, comme une militaire, elle n'hésite pas à éliminer définitivement ses adversaires, à démontrer sa force pour s'imposer.

La nouvelle Kick-Ass n'est pas le Punisher : elle n'agit pas motivée par la vengeance, mais pour survivre et sauver sa fille, et par extension sa famille qu'elle sait menacée maintenant que son identité civile est connue de ses ennemis. Plus que la violence dont elle est capable pour se défendre et qu'elle envisage comme la seule issue pour résoudre ses problèmes, ce qui frappe chez Patience Lee, c'est qu'elle incarne une femme déterminée, rusée - deux qualités que Millar semble vouloir souligner pour donner sa définition du féminisme à l'heure du mouvement #MeToo.

John Romita Jr. rongeait certainement un peu son frein en attendant l'épisode qui lui permettrait de lâcher la bride dans des scènes d'action vigoureuses mais Millar lui a donné de quoi se défouler ici. Une fois Patience libérée de ses entraves, plus rien ne peut l'arrêter et le lecteur comprend qu'elle va gagner car son mélange de calme et de force, expliqué par sa formation militaire, est irrésistible.

En quelques bourre-pifs et une défenestration impressionnante, Kick-Ass prouve qu'elle est, comme son dessinateur, comme un fauve sorti de sa cage. Romita Jr. met en scène sa riposte avec simplicité, de manière directe, sans fioritures. On assiste à la neutralisation minutieuse des gangsters par une héroïne résolue et maline, impitoyable et sadique à l'occasion. L'aspect premier degré du dessin de l'artiste écarte toute dérision, toute distance : on n'est pas là pour rigoler. Mais c'est redoutablement efficace.

Désormais bien occupé par son partenariat avec Netflix (qui vient d'annoncer plusieurs adaptations de comics issus du "Millarworld", parmi lesquelles Empress et Jupiter's Legacy), Mark Millar n'a plus guère d'autre choix que de confier à d'autres le soin de poursuivre ses séries : c'est donc Steve Niles au scénario et Marcelo Frusin au dessin qui animeront le prochain arc de Kick-Ass à partir de Septembre.   

vendredi 15 juin 2018

KICK-ASS #5, de Mark Millar et John Romita Jr.


Ce cinquième épisode de la nouvelle version de Kick-Ass est l'avant-dernier de l'arc narratif et il sort au moment où le cinéaste Matthew Vaughn, complice de Mark Millar, annonce son intention d'en tirer un film (ainsi que d'exploiter en série Kingsman: the secret service). Dans sa parution physique, la série prépare donc la conclusion de son (premier ?) acte et les choses se gâtent sérieusement pour Patience Lee, sous le crayon inspiré de John Romita Jr..


La situation de Patience Lee n'est guère reluisante et elle en est la première responsable à cause de sa double vie : son beau-frère Maurice, complice d'un truand notoire, est hospitalisé, gravement brûlé ; sa soeur est désespérée à cause de cela ; elle-même se remet tout juste des blessures que lui a infligée Violencia (qui est de nouveau incarcéré). Pire, mais cela, elle l'ignore, Hoops Lucero vient de faire appel à Mister Solo.


Ce dernier est un traqueur-nettoyeur redoutablement efficace : il le prouve en localisant rapidement Kick-Ass grâce à des recoupements téléphoniques et géographiques. La justicière doit opérer dans un périmètre à la fois assez éloigné de sa base pour ne pas compromettre ses proches mais assez proche pour y revenir rapidement.


C'est aussi une femme bien entraînée, militaire ou policière, ce qui correspond à une seule personne : Patience Lee, ex-officier de l'armée ayant opéré en Afghanistan, domiciliée non loin de là où ont été ciblés les intérêts de Lucero.


Patience a la tête ailleurs : elle a fait ses comptes et estime qu'il lui faudrait un million de dollars pour réaliser ce qu'elle veut - payer les frais médicaux de Maurice, aider sa soeur et ses parents, subvenir aux besoins de ses enfants, refaire sa vie, et donner aux bonnes oeuvres de son quartier. Pour ça, elle doit braquer le domicile de Lucero qui, pense-t-elle, doit garder au moins cinq millions en cash chez lui.


Mais elle n'aura pas le temps de passer à l'action : Solo et huit hommes armés s'introduisent chez elle et, menaçant sa fille Grace, l'obligent à les suivre hors de la ville, dans une usine où l'attend un interrogatoire musclé pour savoir qui est son boss avant d'être exécutée...

L'aisance dont fait preuve Mark Millar pour dérouler son histoire est toujours remarquable : non pas qu'il réinvente la roue avec Kick-Ass, dont la simplicité est le premier argument, mais il sait indéniablement doser ses effets et faire monter la sauce pour arriver précisément là où il avait prévu de nous emmener.

Patience Lee a fait preuve de trop de confiance en elle et en mesure aujourd'hui le prix, littéralement, comme en témoigne son visage couvert de pansements. Sa suffisance a failli lui coûter cher à plusieurs reprises et sa rencontre avec Violencia s'est soldée par une victoire à la Pyrrhus. Elle a non seulement morflé mais ses actions ont eu des conséquences sur son entourage puisque son beau-frère - certes peu recommandable - est à l'hôpital dans un état critique.

A tous points de vue, c'est l'heure des comptes et les deux parties adverses s'y livrent : Patience a calculé qu'il lui faut encore commettre un coup pour être à l'abri, mais la partie est risquée, à la hauteur du montant convoité. Hoops Lucero, qui est dans son viseur, est aussi à la manoeuvre : il a engagé un coûteux liquidateur mais qui fait la preuve son efficacité rapidement, trouvant Kick-Ass, découvrant sa véritable identité, ses antécédents, et la piégeant.

Deux flash-backs traversent l'épisode, renvoyant Patience sur le théâtre de guerre dont elle est revenue récemment, et leur évocation n'est pas innocente : d'abord, on la voit prendre une balle tirée par un sniper à la place d'un de ses soldats et c'est une métaphore pour les coups qu'elle reçoit en voulant mettre les siens à l'abri, un rappel aussi de sa vulnérabilité malgré sa formation militaire. Ensuite, c'est le souvenir amer d'un engagement dans un conflit où, comme tout combattant en première ligne, elle a servi de chair à canon, sans saisir les enjeux de la situation, mais en servant malgré tout loyalement - une loyauté mal payée, non reconnue à son retour à la vie civile et qui motive ses braquages aujourd'hui, sa revanche sociale.

La morale à tirer de cela, c'est qu'on est toujours le pauvre pion de quelqu'un de plus puissant, riche, haut placé : hier dans l'armée, aujourd'hui dans un quartier communautaire. Autrefois aux ordres d'officiers. Désormais contre un gangster comme Hoops Lucero.

John Romita Jr. illustre ça avec une vigueur vraiment retrouvée : ce retour chez Millar lui aura fait un bien fou et aura rassuré ceux qui l'appréciaient tout en se demandant comment il avait pu être si inégal ces dernières années, aussi bien chez Marvel que chez DC (où il s'apprête à revenir, mais par une porte dérobée, pour un roman graphique écrit par Frank Miller : le très attendu Superman : Year One, dont il a débuté la réalisation en parallèle à Kick-Ass).

L'artiste se fait plaisir tout en restant sage dans son découpage, ne s'autorisant qu'une double page (qui ne présente pas une scène d'action). D'avoir été assisté par Peter Steigerwald pour l'encrage et la colorisation a allégé son trait, épuré son graphisme : c'est véritablement comme une cure, après être passé par des partenaires comme Janson, Miki et d'autres, qui ont échoué à redynamiser JR Jr.

Millar rêve à Tessa Thompson (la Valkyrie de Thor : Ragnarok) pour incarner Patience Lee, ce qui serait un choix parfait. En tout cas, le scénariste et son acolyte, à un mois de conclure leur histoire, ont réussi à relancer le concept de cette série avec une vigueur réjouissante.    

dimanche 20 mai 2018

KICK-ASS #4, de Mark Millar et John Romita Jr.


Si certains, comme je l'ai lu (et y ai répondu), croient encore que cette nouvelle version de Kick-Ass n'est qu'une reproduction paresseuse de la précédente, cet épisode achèvera de les corriger. Tout en comblant les fans du concept, car c'est bien de cela, en vérité, qu'il s'agit : Mark Millar et John Romita Jr. travaillent un concept - celui de la justice masquée dans un contexte où la violence et le crime semblent pourtant déjà avoir gagné. Alors, ce mois-ci, les auteurs dynamitent tout ça et livrent un chapitre explosif.


Patience Lee est entre les mains de Violencia et sur le point d'être démasquée devant Hoops, le commanditaire du tueur, et Maurice, son beau-frère. Elle résiste en jetant ses dernières forces dans la bataille mais son adversaire, plus fort et vicieux, continue de la dominer.


Lorsqu'il lui offre d'épargner le policier passé à tabac contre sa vie, elle refuse, non par égoïsme, mais parce qu'elle ne pas pouvoir faire confiance au malfrat. En revanche, elle a repéré autour d'elle les moyens de s'enfuir : en chipant le briquet d'un de ses assaillants, elle met le feu à des ballons gonflés à l'hélium.


L'explosion qui s'ensuit déclenche un incendie et dans la confusion la plus totale, Patience et le policier blessé en profitent pour sortir du hangar où ils sont retenus en même temps que leurs geôliers. Elle vole une voiture et s'éloigne mais Violencia se jette sur le capot.


Violencia menace Patience avec un pistolet. Pour s'en débarrasser, elle fonce dans la vitrine d'une concession automobile. Elle laisse au policier le soin de l'appeler en appelant des renforts puis prend la poudre d'escampette.


Pour justifier ses blessures, elle raconte à ses parents avoir été victime d'un accident de la route, ayant détruit sa voiture. Sa soirée difficile fait réfléchir Patience aux risques qu'elle prend et les conséquences potentielles pour ses proches - d'autant que sa soeur Edwina appelle de l'hôpital où Maurice, gravement brûlé, a été admis. Hoops, lui, va contacter un certain Mr. Solo afin de se débarrasser définitivement de Kick-Ass, quitte à y mettre le prix fort.

C'est l'épisode de John Romita Jr. : il est indéniable que Mark Millar l'a écrit spécialement pour son acolyte dont il connaît la force pour animer les scènes d'action et les 3/4 du numéro en regorge. Le résultat est spectaculaire et rappelle à quel point le dessinateur, placé dans de bonnes conditions, est un artiste puissant, sans beaucoup d'équivalent actuel.

Chaque coup porté, chaque déflagration, chaque course-poursuite sont intensément communiqués graphiquement avec pourtant un découpage très simple. Peu de cases, pas d'angle de vue excentrique, mais une manière de diriger le regard du lecteur pour l'immerger complètement dans l'action, lui faire ressentir le point de vue de l'héroïne.

La scène d'ouverture où Violencia s'amuse sadiquement et brutalement à la fois avec Kick-Ass concentre l'art magistral de Romita Jr. dans cet exercice. Il enchaîne plusieurs cases qui occupent toute la largeur de la bande pour montrer le mouvement, les esquives du tueur puis les coups habilement portés pour faire mal à sa victime, prouver sa supériorité tactique et physique. Quand il revient à des vignettes au format plus réduit (deux par bandes), c'est pour pointer l'héroïne en position de faiblesse, en plongée, recroquevillée sur elle-même, à terre, en souffrance. Une sobriété imparable.

Puis il enchaîne avec une séquence remarquable : Kick-Ass trouve un moyen, simple et impressionnant, de s'échapper avec le flic tabassé par les malfrats, vole une voiture, et doit se débarrasser de Violencia qui s'y agrippe. Millar y ajoute une pointe d'humour, jubilatoire car le méchant morfle à son tour et parce que l'héroïne accomplit une manoeuvre habile. Toute la vitesse de ces pages est grisante.

Dans sa dernière partie, Millar fait retomber la tension accumulée. C'est l'heure de réfléchir à ce qui vient de se passer. Patience Lee trouve un moyen d'expliquer les blessures qu'elle porte mais surtout dresse le bilant de son action, maladroite, confuse, précaire, dangereuse. Malgré son expérience militaire, qui lui donne un avantage au combat, elle constate ses faiblesses tactiques et mesure les conséquences potentielles pour ses proches. Cette prise de conscience frappe la jeune femme comme le lecteur qui acte la fragilité de Patience, la chance de la débutante qu'elle a minimisée à tort après ses premiers succès faciles.

En concluant l'épisode sur l'état dramatique de Maurice et le plan de Hoops, les ennuis de Kick-Ass sont loin d'être clos. Si, comme c'est l'usage chez Millar (et comme dans les précédents tomes de la série), l'arc narratif compte six numéros, alors les deux prochains actes promettent un dénouement en forme d'apothéose.  

jeudi 19 avril 2018

KICK-ASS #3, de Mark Millar et John Romita Jr.


Avec ce troisième épisode de Kick-Ass nouvelle version, Mark Millar arrive à la moitié de son arc narratif et il sait donc que le moment est venu de faire basculer son récit (et son héroïne) dans une aventure dont l'enjeu devient plus délicat. C'est ce qu'il s'emploie avec savoir-faire à exécuter en compagnie de John Romita Jr. avec un chapitre dont la chute, certes convenue, est un modèle d'efficacité.


Hoops Lucero, le boss de Maurice (le beau-frère de Patience Lee) et de Bronco (le gérant du night-club visité par Kick-Ass), a décidé d'organiser la riposte contre la justicière qui s'en prend à son business. Il recrute pour cela Violencia dont la réputation le précède - au point que son professionnalisme et sa cruauté font dire que, même lors de ses séjours derrière les barreaux, la prison avait plus peur de lui que lui n'avait peur de la prison.


Patience Lee, ignorant tout de ces manoeuvres contre elle, prépare son nouveau coup. Mais pour aider sa communauté autant qu'elle-même, elle sollicite son fils, Jordy, afin de savoir qui est le plus dans le besoin. Ceci fait, grâce à quelques rapides recherches sur Internet, elle se rend dans un entrepôt avec l'intention de le braquer selon un plan qu'elle pense bien mieux préparé que ses premières sorties.


Mais une fois sur place, la situation n'est du tout celle à laquelle elle s'attendait. Si elle vient facilement à bout d'un gardien, elle découvre dans une remise un agent de police tabassé après avoir été capturé par le propriétaire de l'endroit. Et la voix de celui-ci ne tarde pas à se faire entendre, reconnue immédiatement par Patience...


Il s'agit de Maurice, son beau-frère, accompagné par Violencia et plusieurs hommes de main, qui barrent la sortie à Kick-Ass. Le tueur se montre impressionné par le culot de la femme masquée au point de lui accorder une chance de s'en tirer, à la manière de Two-Face, l'ennemi de Batman.


C'est donc à pile ou face que va se jouer le sort de Kick-Ass... Et, miracle ! La chance lui sourit. Elle commence à s'éloigner en soutenant le flic. Mais Violencia s'est amusé avec elle et lui fracasse une bouteille sur le crâne. Groggy, elle entend le psychopathe ordonner à Maurice de la démasquer...

Mark Millar pâtit d'un malentendu, alimenté par son goût à vendre chacun de ses projets comme des productions révolutionnant le média dans lesquelles elles s'inscrivent : ce bateleur promeut ses séries avec des armes qui sont pourtant les mêmes que celles des "big two" (Marvel, DC) mais c'est comme si les esprits chagrins ne voulaient pas accepter que lui, l'ancien scribe au service des majors, emploie les mêmes méthodes, soit si enthousiaste. 

Et puis il y a ce procès souvent répété comme quoi, justement parce qu'il en promet beaucoup, il faut le juger sans modération. Comme il ne livre guère de comics révolutionnaires, mais simplement (et c'est déjà beaucoup et très honorable) divertissants, cela suffirait à justifier pour l'accabler. Ajoutez-y qu'il est aussi coupable de pré-concevoir ses BD pour de futures adaptations cinéma et l'affaire est pliée.

Mais, en vérité, pour moi, Millar n'est ni un scénariste visant à renouveler le support ni autre chose qu'un auteur défendant avec vivacité ce qu'il est le seul à écrire - une sorte d'indépendant que son succès a permis d'être racheté par Netflix et donc d'être autonome, sur la base d'un univers qui a créé entièrement.

De toutes ses créations, Kick-Ass reste la plus emblématique car elle résume à la fois l'art et la manière de son auteur, artistiquement et commercialement. Millar y donne à ses lecteurs ce qu'ils attendent, avec précision et même roublardise, mais non sans efficacité. Point. Il pourrait certainement faire plus (plus original entre autres), il n'en est pas incapable, mais il s'amuse aussi et surtout avec ce qu'il sait bien faire comme un musicien répète ses gammes.

Ainsi, qu'observe-t-on dans ce troisième chapitre de la série ? Le moment où la situation de l'héroïne prend un tournant à son désavantage, celui où, péchant par excès de confiance, elle se perd et rencontre en même temps son adversaire. Violencia est un archétype : un homme cruel, brutal, effrayant - moins un individu qu'un concentré caractéristique, le méchant par excellence, celui qui n'a pas de circonstances atténuantes, celui qui fait mal et aime ça. Il théorise d'ailleurs lui-même son emploi dans un dialogue : si Kick-Ass est une héroïne, il lui faut un méchant, et il le sera parce qu'il aime ça.

Ce n'est pas original, d'accord. Mais il n'empêche qu'à la fin de l'épisode, on frémit pour l'héroïne, en (vraiment) fâcheuse posture. L'intrigue est relancée, classiquement, certes, mais efficacement. Et celui qui n'est pas accroché par cette formule est soit blasé, soit un menteur.

John Romita Jr. prend un plaisir manifeste avec ce récit simple où il a de place pour s'exprimer, où il peut représenter un vilain instantanément mémorable, dont il a soigné le design, qu'il sait rendre flippant sans se forcer. Le dessinateur est vraiment régénéré par Millar au point qu'il n'expédie pas les scènes plus quotidiennes comme lorsque Patience fait ses courses en famille ou cherche sur le Net des gens dans le besoin avec son fils, tous ces moments qui permettent à l'histoire de respirer avant de replonger dans l'aventure.

L'autre élément salutaire pour Romita Jr., c'est, il faut le répéter, la contribution de Peter Steigerwald à l'encrage et aux couleurs, qui fait un bien fou à son trait en lui conservant la spontanéité du crayonné tout en lui ajoutant des effets nuancés (on est bien loin des couches que tartinait un Dean White). Ainsi, quand l'artiste se fend d'une double page, il surprend presque le lecteur qui avait oublié avec quel soin il pouvait organiser la disposition des éléments d'une image comme celle-ci, en traduisant l'aspect oppressant tout en la laissant lisible au premier regard.

Kick-Ass tient tout entier dans cela : son ambition n'est pas de renverser la table, à peine d'étonner, mais d'offrir un comic-book qui vise juste parce qu'il sait ce qu'il veut raconter et comment. 

vendredi 23 mars 2018

KICK-ASS #2, de Mark Millar et John Romita Jr.


Ce nouvel épisode de la nouvelle version de Kick-Ass a quelque chose de réjouissant : d'abord parce qu'on sent la complicité qui unit ses deux auteurs ; ensuite parce qu'il est délicieusement roublard en offrant exactement au lecteur ce qu'il attend ; et enfin parce que derrière tout cela il propose quand même une habile réflexion sur les notions de super-héroïsme (différemment du premier Kick-Ass) et des laissés-pour-compte du rêve américain. Mine de rien, ça fait un programme plus copieux que ça n'en a l'air.


Patience Lee a flanqué une sévère rouste aux sbires de Bronco, le gérant du night-club qu'elle a entrepris de braquer et dont elle ressort sans encombres avec son butin. Mais cet argent n'est pas que pour elle puisqu'elle a décidé de le partager avec les plus démunis de sa communauté - l'autre moitié servira à ses propres fins.


Avec 40 000 $, elle peut voir venir et s'autorise d'abord quelques plaisirs simples comme un repas au restaurant en famille. Puis il faut commencer à rembourser les dettes laissées par son ex-mari. Elle se paie des cours du soir sans lâcher son job de serveuse harassant.


Bronco, hospitalisé, explique à Maurice (le beau-frère de Patience) et leur chef, Hoops Lucero, l'agression dont il a été victime et décrit celle qu'il les a attaqués, lui et ses hommes. Aussi extravagant que semble être son récit, il convainc malgré tout les gangsters qu'un ennemi peu commun est dans la place et qu'il va falloir réagir vite et fort.


Patience, elle, a déjà la tête ailleurs et désigne sa prochaine cible. Elle écarte les plus dangereux malfrats, comme les triades, et, lors de repérages dans les bas-quartiers, jette son dévolu sur des mafieux casaques dont un motard vient relever les compteurs dans les établissements qu'ils gèrent. Mais elle est remarquée par un gosse noir qui lui confie être, comme sa mère, battu par un père alcoolique.
  

Patience neutralise le motard casque à la solde Ruslan Salamatin et lui vole sa recette après un affrontement plus disputé que prévu. Puis, remontée à bloc, elle fait un détour en rentrant chez elle chez le gamin et inflige une raclée à son père à qui elle conseille de d'éloigner. La voleuse se sent alors investie du rôle de super-héroïne.

Avec Mark Millar, on peut débattre du devoir d'un scénariste quand il exploite une de ses créations : faut-il flatter le lecteur que l'on a séduit en lui fournissant ce qu'il attend ? Ou, comme le préconisait Jacques Chancel, faut-il donner au public non pas ce qu'il aime mais ce qu'il pourrait aimer ? Ces grandes questions agitent bien des créateurs et se valent au moment de livrer une histoire qu'on ambitionne de rendre efficace sans être paresseuse.

Kick-Ass, dans ce deuxième épisode, ne tranche pas le débat mais le creuse. En changeant l'identité de son protagoniste, Millar a aussi modifié la perspective de son propos. Il ne s'agit plus du fantasme d'un adolescent qui se prend pour un redresseur de torts, mais de la nécessité pour une femme de survivre avec les moyens du bord - en l'occurrence en se masquant pour braquer des voyous.

L'ambiguïté de cette nouvelle justicière est donc posée : ce n'est pas vraiment une héroïne noble, au sens chevaleresque, même si ses motivations ne sont pas qu'égoïstes (elle veut employer l'argent qu'elle dérobe pour les plus démunis, dont elle fait partie), mais ses méthodes, brutales, s'accommodent fort bien des cibles qu'elle choisit (des malfrats patentés). C'est donc une version spéciale de Robin des bois, qui vole à d'authentiques vilains riches pour donner à des pauvres (en se servant au passage).

Elle opère donc dans la plus parfaite illégalité, et comme un flic ripou, prélève sa part dans le butin qu'elle soustrait à des méchants qui l'ont acquis malhonnêtement. Comment dès lors mettre en scène le moment où un tel personnage bascule de ses intérêts personnels dans une mission plus généreusement collective ?

La solution trouvée et racontée ici par Millar n'a rien d'original, on en conviendra (un gosse maltraité attire la compassion et provoque l'action punitive de Patience Lee), mais il agit comme un révélateur pour l'héroïne et le lecteur - qui la prend en sympathie grâce à cela. Le scénariste donne donc au lecteur plus que ce qu'il attend tout en le satisfaisant avec ce qu'il réclame d'un comic-book comme celui-ci. C'est adroit à défaut d'être subtil.

On pourrait en dire autant de la prestation de John Romita Jr., qui profite d'un terrain de jeu idéal pour son expression. Même s'il ne fait franchement pas dans la dentelle, la puissance dont il est capable pour mettre en image de bonnes séances de bourre-pifs (deux ici, particulièrement percutantes) a quelque chose de jouissif.

Millar sait donner de l'espace à son compère et ce dernier en profite, retrouvant vraiment des couleurs comme on ne l'en croyait plus capable après des prestations en demi-teintes ces dernières années chez Marvel et DC. Romita Jr. se lâche et ça fait du bien parce qu'il n'est jamais meilleur que dans ces conditions. 

Et la cerise sur le gâteau, c'est qu'il se force même sur des détails qu'il négligeait, comme les expressions, de façon discrète mais bien placée (le sourire satisfait de Patience au gamin après qu'elle ait rossé son père abusif). De la même manière, si son dessin est au top quand il faut frapper dur, il prouve qu'il sait (encore) exprimer ces temps d'hésitations quand l'héroïne doit enfiler sa cagoule vite fait, dégainer un taser, autant d'instantanés où la nouvelle Kick-Ass trahit encore son manque d'assurance et qui souligne son humanité derrière la guerrière pourtant entraînée qu'elle est.

Alors, non, ce n'est pas du champagne, mais comment résister à ce plaisir bourrin où une belle black règle son compte à l'American Dream avec un crochet du droit ? 

lundi 26 février 2018

KICK-ASS #1, de Mark Millar et John Romita Jr.


Après avoir consacré trois volumes à Dave Lizewksi, le premier héros-titre de Kick-Ass, Mark Millar inaugure un nouveau cycle avec un nouveau personnage qui redéfinit et renouvelle le concept de "real-life super-hero". L'entreprise pourrait paraître opportuniste, mais le scénariste, qui retrouve pour l'occasion John Romita Jr., co-créateur et dessinateur de la série, nous entraîne dans une direction qui sans renier la première version propose vraiment autre chose.


Qui est donc cette femme qui a décidé de reprendre le pseudonyme, le masque et la tenue de Kick-Ass à Albuquerque, Nouveau-Mexique ? A priori une amatrice puisqu'elle se fait surprendre par les gardiens d'une boîte de nuit puis conduire devant le patron peu commode de l'établissement autour duquel elle rodait...


... Sauf qu'en vérité Patience Lee servait, quelques semaines auparavant, comme G.I., en Afghanistan. Elle y a terminé son temps en sauvant deux amis soldats aux mains de terroristes en attendant les renforts et une évacuation aérienne.


De retour aux Etats-Unis, elle est accueillie en héroïne par sa famille et ses deux enfants, Grace et Jordy. Mais quand Patience demande où est son mari, Frankie, elle apprend qu'il l'a quittée pour une certaine Raven, direction Las Vegas.


Ses déconvenues ne s'arrêtent pas là : elle ne décroche qu'un minable job de serveuse dans un rade pour subsister, refusant l'offre de Maurice, son beau-frère, de travailler dans un club louche. Et elle découvre ensuite que Frankie l'a laissée avec des dettes exorbitantes.


C'est donc ainsi qu'elle prend l'initiative de devenir la nouvelle Kick-Ass et de dévaliser un night-club de mauvaise réputation. Elle se laisse délibérément capturer par les vigiles pour atteindre le propriétaire, neutraliser sa garde rapprochée et lui soutirer son fric - pas seulement pour elle mais aussi pour tous ceux qui, comme elle, dans son quartier, sont les oubliés de l'administration Trump !

On aurait tort de réduire cette nouvelle incarnation de Kick-Ass au fait qu'il s'agit d'une héroïne afro-américaine et non plus un adolescent blanc, même s'il est évident que ce choix n'a rien d'innocent de la part de Mark Millar. La charge qu'il adresse au gouvernement Trump (mais qui peut s'appliquer aux précédents présidents américains ayant délaisser les soldats de retour du front) n'est pas subtile mais transforme la mission même du personnage-titre.

Dave Lizewski était l'archétype de l'ado mal dans sa peau, victime de brimades au collège, fantasmant sur une camarade, élevée par une mère absente, sans référent paternel, jusqu'à ce qu'il s'engage dans une quête insensée : appliquer la justice dans le rues. Une correction sévère et un accident plus tard, il devenait insensible à la douleur mais pas davantage prêt à mener son combat et sa rencontre avec deux vigilants professionnels (dont la fillette Hit-Girl) le précipitera dans une guerre contre la pègre puis dans dans une société parallèle de justiciers aux méthodes et objectifs divers.

Patience Lee n'est pas du même bois : effectivement, c'est une femme, noire, et adulte, mère de famille et mariée. Mais cette fois, c'est une guerrière aguerrie, militaire de formation, ayant servie sur des théâtres de guerre dangereux. Elle devient Kick-Ass par nécessité, endettée, abandonnée par son époux, oubliée malgré ses brillants états de service par le gouvernement. Sa soif de revanche teinte son désir de justice d'une coloration propre.

A une lettre près, il est facile de confondre, dans le feu d'une discussion animée (comme l'écossais sait en susciter), Millar et (Frank) Miller. Cette nouvelle version de Kick-Ass fournira sûrement quelques confusions supplémentaires tant on pense immédiatement à Martha Washington, l'héroïne de Liberty (dessiné par Dave Gibbons... Le partenaire de Millar sur Kingsman : The Secret Service ! Le monde est petit...), elle aussi femme, noire, issue d'un milieu défavorisé, officier de l'armée, animée par un besoin de reconnaissance (pour elle et sa communauté ethnique et sociale). Mais la comparaison s'arrête là car cette série ne verse pas dans la dystopie, bien ancrée dans la réalité et l'époque.

En revanche il est troublant (même si les deux projets ne peuvent être suspectés de plagiat, mais plutôt de puiser à la même source, celle de Liberty justement) de lire ce numéro 1 juste après le premier épisode de The Silencer (écrit par Dan Abnett, publié chez DC Comics), qui anime une héroïne black experte dans le maniement des armes.

Le rapprochement est d'autant plus piquant que les deux séries sont dessinées par John Romita Jr. ! L'artiste a cependant déjà réalisé les trois premiers épisodes de The Silencer pour lesquels il s'était engagé avant de retrouver Mark Millar, mais on trouve les deux titres en kiosques simultanément.

La différence de qualité graphique entre les deux travaux est éloquente et prouve que Romita Jr. a avec Millar un auteur qui sait bien mieux tailler son script pour lui que Dan Abnett. Le dessinateur, plus "Kirby-esque" que jamais, a besoin d'espace pour s'exprimer et s'épanouir, ce dont il ne dispose pas sur The Silencer, alors que dès les premières pages de Kick-Ass, on mesure son aisance avec ce qu'il illustre (sans doute aussi parce que cet univers lui est plus familier).

Lorsqu'il met en scène le sauvetage opéré par Patience Lee en Afghanistan ou le tabassage en règle, précis et brutal, contre les vigiles du night-club, Romita Jr. est vraiment dans on élément, mais il compose aussi bravement les scène d'exposition, en sachant y glisser une tension constante (dans la relation de Patience avec Maurice par exemple).

L'autre nouveauté en pratique sur ce Kick-Ass, c'est que JR Jr. n'est plus encré par ses fidèles Klaus Janson ou Tom Palmer (ni les différents partenaires qui lui ont été attribué chez DC comme Danny Miki, Richard Friend, Sandra Hope). Place à Peter Steigerwald et un encrage digitale très fin, discret, et sa mise en couleurs quasiment directe (la même méthode employée par Frank Quitely et Dave Stewart) : le résultat fait un bien fou au trait de l'artiste, qui gagne en légèreté, en vivacité, d'autant que la palette utilisée privilégie des teintes presque pastel, loin des couches épaisses d'un Dean White (qui a longtemps, ces dernières années, assisté Romita Jr.).

Avec son héroïne revancharde, aux motivations dignes de Robin des bois, mais capable de botter les culs avec énergie, cette nouvelle ère qui s'ouvre pour Kick-Ass a tout d'une cure de jouvence.      

lundi 17 février 2014

Critique 414 : THOR - A LA RECHERCHE DES DIEUX, de Dan Jurgens, John Romita Jr et John Buscema


J'ai acquis il y a quelque temps ce volume de presque 300 pages pour un petit prix et qui propose le début du run du scénariste Dan Jurgens sur la série THOR, dont c'était le 2ème volume. Le dessins sont signés par John Romita Jr (#1-7, 10-12) et John Buscema (#9). 
Curieusement, cette édition (au format poche, publié dans la collection Succès du Livre de Paninicomics) escamote l'épisode 8, mais cela ne nuit pas à la compréhension de l'histoire.
L'action débute à New York lors d'une prise d'otages dont l'auteur réclame de parler à Thor. Celui-ci se présente et découvre que le preneur d'otages prétend être Heimdall, le gardien du pont arc-en-ciel d'Asgard. Ils s'y téléportent et découvrent la glorieuse cité en ruines et désertée. Désemparé, Thor ramène l'homme sur terre et le confie à Jane Foster, la femme mortelle dont il a été épris et qui travaille dans un hôpital de la ville.
Mais déjà Thor est appelé ailleurs : sur les docks, ses amis Vengeurs affrontent... Le Destructeur, dont l'armure est occupée par un militaire aigri. La bataille fait rage et coûte la vie au dieu du tonnerre qui sombre dans le royaume d'Héla, la déesse des morts.
Là, l'énigmatique Marnot arrache Thor à celle qui le convoitait mais ce service a un prix : désormais Thor, qui veut découvrir ce qui est arrivé à Asgard, devra partager son temps avec l'enveloppe d'un ambulancier, Jake Olson, mort lui aussi durant la bataille contre le Destructeur. 
Thor doit apprendre à connaître les secrets de la vie de Jake Olson qui avait entamé une relation avec Hannah, mère d'une adolescente qui ne s'entendait pas avec l'ambulancier. Il devra aussi affronter Sedna, une créature de la mer, convaincre Hercule de l'aider, subir les assauts de Majest Zelia et Perrikus...


La série THOR avait, avant ce run, connu des auteurs emblématiques comme Jack Kirby (dont c'était un des héros fétiches) ou Walt Simonson (qui l'a animé comme scénariste et dessinateur). Avec ces épisodes, Dan Jurgens hérite du personnage au lendemain de l'event Heroes Return (lui-même issu de Heroes Reborn et la saga Onslaught). Il lui revient de donner un second souffle au dieu du tonnerre, qui a toujours occupé une place à part chez l'éditeur (ce n'est pas un de ces super-héros à problèmes traditionnels).
Le point de départ n'est pas spécialement original : il s'agit à nouveau d'une histoire où la fin d'Asgard fournit l'argument pour que Thor soit embarqué dans une série d'aventures qui vont converger dans une bataille épique et la restauration du royaume des dieux nordiques.
Néanmoins, Jurgens évacue un élément important en n'utilisant pas Don Blake, l'alter ego mortel du dieu du tonnerre. A sa place, on a droit à l'ambulancier Jake Olson, guère plus original, et dont la création semble surtout servir de prétexte pour justifier l'existence et les manigances du personnage de Marnot.
Pour le reste du casting, Jurgens exploite une galerie de seconds rôles charismatiques, qui interviennent ponctuellement (Namor - une idée intéressante de réunir deux monarques, même si elle est juste effleurée ici. Roger Langridge dans Thor the mighty avenger les réunira sans, non plus, avoir le temps de creuser leur relation) ou s'inscrivent dans la trame générale de l'intrigue (le Destructeur, Hercule). Dans la dernière ligne droite du récit, des partenaires familiers de Thor font aussi leur apparition (Balder, Sif, les trois guerriers, Odin).
Tout cela est mené sur un rythme soutenu, même si les dialogues ampoulés (et traduits avec zèle) et un subplot ralentissent occasionnellement l'action. Jurgens prend le parti affiché de livrer une histoire où la baston est prédominante au détriment de la psychologie, qu'il s'agisse des bons ou des méchants (encore des conquérants déchus par Odin qui veulent se venger).
Bref, si on cherche un divertissement spectaculaire, qui ne demande pas de réflexion mais offre son lot de bagarres épiques et d'acteurs manichéens, ces épisodes remplissent parfaitement leur rôle. Mais on peut quand même préférer une autre approche, que ce soit en matière de rythme (avec par exemple le court mais très beau passage de J. Michael Straczynski et Olivier Coipel - le volume suivant celui de Jurgens) ou d'ambition (Kirby ou Simonson donc). Pour ma part, j'ai mis un certain temps avant d'attaquer la lecture de ce livre acheté sur un coup de tête, motivé par son rapport quantité/prix, et j'ai aussi mis du temps à adhérer au style de Jurgens, plus mécanique qu'inspiré. J'ai fini tout ça avec une impression mitigé : c'est distrayant mais bourrin, un peu lassant.

Ces sentiments partagés, on les retrouve aussi dans la partie graphique. A l'exception du fill-in dessiné par John Buscema et encré par Jerry Ordway, d'un superbe classicisme, d'une classe folle, les dessins de John Romita Jr encrés par Klaus Janson ont les défauts de leurs qualités.
Pour ce qui est d'enchaîner les séquences coup de poing vraiment ravageuses, on peut compter sur JR Jr qui connait son affaire et prouve son savoir-faire. L'apport de Janson est minimal : c'est lui mais en vérité, n'en déplaise à ses fans, ça pourrait être un autre qu'on ne verrait pas une grande différence. Il est loin le temps où ce bon vieux Klaus finissait et embellissait les crayonnés des artistes plus ou moins doués que lui, et je ne parle même pas de son run sur Daredevil avec Frank Miller où il était l'encreur le plus impressionnant qui soit, avec des effets de lumière, de texture merveilleux. Maintenant, il ne fait guère plus que ce qu'un encreur lambda accomplit, et je n'ai jamais trouvé que son association avec Romita Jr avait abouti à un résultat particulier (comparez avec ce qu'apportait Al Williamson au même dessinateur et vous comprendrez).
En revanche, quand il s'agit d'illustrer des scènes plus calmes avec des personnages plus ordinaires, les faiblesses de Romita Jr sautent au visage : l'expressivité est réduite au minimum, les attitudes sont figées, les compositions ordinaires... En rendant son dessin plus efficace, plus productif, Romita Jr a aussi négligé puis abandonné tous les aspects du graphisme qui pouvaient le rendre plus subtil, plus varié. A ce régime-là, les séries qu'il anime souffrent toujours d'une espèce de grossièreté dans l'exécution (encore pire quand il se contente de tracer des layouts, laissant le gros du boulot à ses encreurs). C'est dommage car, quand il s'inspirait moins de Kirby et plus de son père, JR Jr était finalement un dessinateur plus complet.

Bon, malgré tout, tout ça n'est pas désagréable à lire, et même, vers la fin, c'est suffisamment tonique pour devenir un "page-turner" assez redoutable. Il manque juste un peu d'âme et de finesse dans ce monde de brutes où d'autres auteurs, avant ou après Jurgens et Romita Jr, ont prouvé que l'univers de Thor ne saurait se résumer aux aventures d'un géant blond avec un gros marteau lançant des éclairs...

samedi 24 novembre 2012

Critique 362 : DAREDEVIL par ANN NOCENTI, JOHN ROMITA JR et AL WILLIAMSON (2/2)

Voici la seconde partie de cette rétrospective du run de la scénariste Ann Nocenti avec le dessinateur John Romita Jr et l'encreur Al Williamson sur la série Daredevil, couvrant les épisodes #268-276 (Juillet 1989-Janvier 1990) et #278-282 (Mars 1990-Juillet 1990). L'épisode #277 a été dessiné par Rick Leonardi, mais ne présente aucun lien avec les précédents et les suivants.
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Les épisodes dont je vais parler se situent tout de suite après la saga Typhoïd Mary, les tie-in au crossover Inferno, et le départ de Matt Murdock/Daredevil de New York. Il vient de rencontrer Méphisto lors d'une soirée mémorable dans un bar puis s'est "réconcilié" avec le mercenaire Bullet, mais son couple avec Karen Page a sombré. Il prend donc un aller-simple pour Albany, mais en route saute du train pour secourir le pilote d'un avion qui s'est crashé : l'homme est sauf et lui promet du travail dans sa ferme, mais notre héros a découvert que l'aviateur transportait de la drogue.
Loin de la ville, de son quartier, de ses repéres, où le hasard va-t-il le mener ?
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Daredevil #268 : Golden Rut
(Juillet 89)

Matt Murdock a quitté New York et pris un aller-simple pour Albany. Mais son voyage en train est rapidement interrompu lorsque des passagers sont témoins du crash d'un petit avion. Matt quitte son wagon en marche et porte secours au pilote mais découvre qu'il transporte avec lui de la drogue. Néanmoins, il décide de ne pas s'en mêler et reçoit même de l'homme une carte de visite s'il cherche du travail dans le coin.
On retrouve le héros dans une bourgade où il s'arrête et s'installe dans un "bed & breakfast". Rapidement, il détecte une affaire louche à laquelle est mêlé le mari de son hôtesse, Raymo, qui assiste son frère aîné, Hank, un usurier. Mais Raymo cherche à s'en sortir et Daredevil va l'y aider à son insu...

Ann Nocenti démarre le second acte de son run avec John Romita Jr et Al Williamson avec cette histoire qui confirme que Daredevil a quitté New York. Le personnage est encore miné par les évènements qui l'ont conduit à s'éloigner (ses affrontements avec le Caïd, Typhoïd Mary, la déchéance de son couple avec Karen Page) et il semble résolu à ne plus s'impliquer dans les affaires des autres, même si ses super-sens l'empêchent de ne pas remarquer quand quelque chose cloche autour de lui. C'est ainsi qu'il intervient en faveur de Raymo et sa femme, sans toutefois qu'ils s'en doutent.
Le personnage de Raymo n'est pas un méchant mais un homme ordinaire tiraillé entre la fidélité à son frère aîné, Hank, et la promesse qu'il fait à sa femme, Sally, de changer de vie. Il est hanté par le souvenir de son chien, Winnie, blessée et à qui on a dû couper une patte. Lui-même s'identifie à cet animal pour qui se couper de son frère est une amputation, mais un mal nécessaire.
Ann Nocenti résume le dilemme de cet homme avec des scènes oniriques saisissantes et poignantes, mais aussi des moments intimes du couple, fugaces, où le malaise de Raymo et le souci que se fait Sally sont palpables.
L'art du dialogue dont fait preuve l'auteure est admirable d'efficacité :

- quand Matt Murdock arrive au "bed & breakfast", il dit à Sally qu'il la suit à l'étage en suivant sa voix - et c'est l'ouïe hyper-developpée du héros qui lui indique la fatigue de cette femme, les problèmes de son couple, puis ensuite, en écoutant un échange entre les deux frères, la nature toxique (la toxicité des rapports humains, on l'a vue, est au coeur des récits de Nocenti) de leur relation ;
- puis, avant que Daredevil ne s'en prenne (d'une manière sinistre, inquiètante) à Hank, on peut lire une pensée éloquente de Sally déplorant que les gens soient "dans le noir" (allusion à la cécité mais aussi aux ténébres du mal), "torturés, seuls et paralysés".

La simplicité du vocabulaire rend impeccablement compte de la souffrance des individus mis en scène : de façon similaire, donc, quand DD intimide Hank, il fait plusieurs allusions renvoyant au sort du chien de Raymo. Il apprend incidemment que Hank est un lointain intermédiaire pour le Caïd, signe que Daredevil ne s'est pas encore assez éloigné de ses bases.
Sur un argument banal, Nocenti prouve qu'elle peut encore produire un épisode à la fois sobre et intense - le début de l'odyssée de Daredevil sur les routes.

John Romita Jr et Al Williamson forment désormais un tandem parfaitement rodé et leur travail est magnifique. Les scènes oniriques sont aussi très fortes pour cela, avec une colorisation vive, agressive, des compositions cousines de ce qu'ont fait aussi bien Will Eisner (magnifique page où le petit Raymo comprend ce qui va arriver à Winnie, dans le plus pur style de l'art séquentiel) que Bill Sienkewiecz (les trois premières planches, glaçantes).
Le découpage est sage, mais c'est aussi parce qu'il n'est nul besoin de compliquer, d'en rajouter. Les deux artistes ont choisi de coller au script, privilégiant les ambiances. Il y a une espèce de sécheresse, d'aridité, dans ces plans où chaque image est bien pesée, vise un effet précis et l'atteint.

Un "petit" épisode drôlement efficace donc.
Daredevil #269 : Lone Stranger
(Août 1989)

La Freedom Force est une équipe de mauvais mutants repentis, aux ordres du gouvernement, et chargés de recenser tous les mutants dans le pays. Ils ont mené la vie dure aux X-Men et compte dans leurs rangs Mystique, Destinée, Spirale, le Colosse/Blob et Pyro. Ces deux derniers sont téléportés dans un patelin pour y capturer une gamine dont ils ne savent rien des pouvoirs mais dont ils ont la photo. Leur arrivée est remarquée et effraie la population, impuissante, malgré le shérif et quelques hommes, à les faire repartir. Matt Murdock arrive dans le coin et comprend vite la situation. Il entreprend de sauver la fille que cherche les deux mutants tout en les corrigeant.

"Vous deux ! Cette ville est trop petite pour nous trois." Cette réplique, page 17, synthétise l'épisode et le genre dans lequel il s'inscrit : Ann Nocenti signe ici un pur western, avec en lieu et place des cowboys et des bandits, Daredevil et le duo Pyro-Blob, s'affrontant pour les beaux yeux d'une demoiselle en détresse (la mutante Amanda).
Tous les clichés du genre y sont savoureusement respectés : les deux méchants sont cruels, brutaux, dangereux, mais aussi crétins (ce qui les perdra) ; le héros est (littéralement) un "étranger solitaire", surgissant de nulle part, rétablissant sinon la loi en tout cas l'ordre et (surtout) la justice, au terme d'une lutte inégale, disputée et valeureuse, en faisant preuve aussi bien de malice que de bravoure. Comme pour souligner cela, Matt Murdock apparaît coiffé (comme dand l'épisode précédent) d'un chapeau (un feutre au lieu d'un stetson certes) digne d'un pistolero, il est aussi ombrageux et courageux que les desperados des films de Sergio Leone, Corbucci et Clint Eastwood, et une fois sa tâche accomplie, il repart comme il est venu.
La bagarre opposant DD à Pyro et Blob (dont la silhouette massive évoque évidemment le Caïd) est jubilatoire. On ne donne pas cher de la peau du justicier qui doit exercer tous ses talents d'acrobate et son intelligence tactique pour résister. Mais Nocenti rend le spectacle épatant, démontrant son inventivité et sa souplesse pour mixer les codes super-héroïques à ceux plus anciens du western, dont elle respecte scrupuleusement la dramaturgie.

Dans ce registre, laissant beaucoup de place à l'action, les talents de scénographe de John Romita Jr sont éprouvés et le dessinateur livre des planches superbes, d'une fluidité fabuleuse. C'est convenu mais tant pis, répétons-le : JR Jr est un exceptionnel artiste pour orchestrer les combats, pour enchaîner les plans, choisir la bonne taille de chaque case, disposer les vignettes de chaque planche en variant les effets tout en leur conservant de la logique. Le flux de lecture est un modèle du genre avec lui.
Al Williamson accompagne le mouvement avec son soin coûtumier, et son apport est encore une fois notable pour tout ce qui concerne les arrière-plans : le décor de ce bled perdu est d'une justesse confondante, sans qu'il ait jamais besoin de forcer sur les détails.

Un "one-shot" jouissif.  
Daredevil #270 : Blackheart
(Septembre 1989)

Dans un coin de campagne perdu, sur une colline, depuis plusieurs siècles, circule une rumeur concernant des disparitions d'enfants et de jeunes gens qui aboutirait à l'apparition d'une force maléfique : deux amoureux, dont le garçon cherche à effrayer la fille, vont en avoir le coeur net quand, devant eux, surgit Blackheart - le fils de Méphisto... Non loin de là, Daredevil s'exerce à quelques acrobaties sur les installations d'installations foraines abandonnées : le justicier a, semble-t-il, récupérer physiquement et moralement depuis son départ de New York. Mais le repos est de courte durée car Blackheart, justement, l'attaque. Peter Parker, qui passait par là, remarque la bagarre et Spider-Man vient prêter main forte à Tête à Cornes...

C'est un "one-shot" qui n'en est pas vraiment un : Ann Nocenti pose en vérité les bases d'une future saga, qui conduira à la fin de son run en compagnie de John Romita Jr. La présence de Méphisto rappelle évidemment la conclusion du premier acte, et notamment l'épisode #266 (A beer with the Devil), on fait connaissance ici avec son fils, une créature co-créée par Nocenti et Romita Jr, étrange, puissante et inquiétante. Resurgissant parmi les vivants à la faveur d'une malédiction, ses motivations sont radicales : il veut tuer comme pour satisfaire son appétit maléfique, mais son père lui apprend à la fois à le respecter (quand il fait mine de s'en prendre à lui) et ruser (pour accomplir sa sinistre tâche).
Ce personnage mutique, à l'aspect primaire, Ann Nocenti parvient à lui donner une curieuse innocence : Blackheart est en fait l'ultime avatar de l'enfant qui traverse ses scénarios, et comme nous l'avons déjà remarqué, l'enfant chez la scénariste est une figure équivoque, tiraillé entre la tentation du mal et son refoulement, qui cherche à tester les adultes (un modèle paternel) pour décider quelle voie il empruntera finalement. Cette version incarnée par Blackheart semble naturellement mauvaise, frustre, et son référent représente le mal absolu, il n'a aucune chance de basculer du bon côté ; pourtant avec son visage informe (et même refaçonné par son père, impassible), il émane de lui quelque chose de presque tendre.
Il n'y a aucun doute que Nocenti jette ce nouveau vilain dans les pattes de DD juste au moment où celui-ci a repris du poil de la bête : c'est une manière de le garder en alerte, sur la brêche. C'est aussi une manière, bien fréquente désormais pour la scénariste, de lui opposer un adversaire bien plus puissant et d'éprouver l'intelligence de la parade que trouvera le justicier pour le neutraliser - on verra qu'il veut le tuer, mais Spider-Man l'en empêchera, comprenant que c'est justement ce que souhaite Blackheart (et cela renvoie alors à la nature de la créature qui préférerait peut-être effectivement en finir que d'avoir à tuer pour subsister).
La présence du Tisseur semble un peu forcée dans cette affaire : il passe juste au bon endroit au bon moment et aide providentiellement DD. Néanmoins, Daredevil et Spider-Man forment toujours un tandem efficace, ils n'ont pas toujours été amis mais le sont devenus, ils connaissent leurs identités secrètes, et l'existence ne les a pas épargnés (décés de proches, acquisitions de pouvoirs accidentellement, galerie de vilains voués à leur perte, et même transfert d'adversaires puisqu'avant d'être obsédé par DD, le Caïd fut un ennemi acharné du Tisseur).
Quoi qu'il en soit, il convient de retenir cet épisode pour la suite car Blackheart et Méphisto reviendront tourmenter Daredevil...

Graphiquement, John Romita Jr et Al Williamson ne cessent d'exceller : cela fait maintenant 18 épisodes qu'ils collaborent ensemble et les deux hommes se connaissent parfaitement comme ils maîtrisent parfaitement leur sujet. Nocenti leur livre des scripts à leur mesure.
Il est notable que JR Jr a atteint sa pleine puissance, que sa scénariste veille à lui laisser de la place pour s'exprimer, quand on examine ses découpages : de superbes pleines pages, avec un encrage extraordinaire, ponctuent les épisodes, et les planches sont, par ailleurs, aérées par une moyenne de cases très basse (trois, quatre, rarement plus) - sans doute peut-on estimer que c'est à partir de cette époque que l'influence de Jack Kirby commence à se manifester chez Romita Jr, plus que jamais tourné vers le mouvement, l'énergie, la simplicité. La force évocatrice des ses images, le dynamisme de ses enchaînements, vont de pair avec cette épure du découpage. Mais chaque case est parfaitement composée, Williamson se chargeant de doser les effets pour valoriser le dessin, avec un trait fin et des à-plats noirs très contrastés, que la colorisation (vive sans être criarde) souligne.

La suite va déployer un arc narratif étonnant.   
Daredevil #271 : Genetrix
(Octobre 1989)

Daredevil #272 : Liberation
(Novembre 1989)

Daredevil #273 : The Billion Dollar Ashtray
(Mi-Novembre 1989)

Daredevil #274 : Bombs and Lemonade
(Décembre 1989)

Skip Ash, l'aviateur trafiquant de drogue (rencontré à la fin du #267 : Cremains), dirige une ferme expérimentale, dont les activités génétiques sont couvertes par l'armée : l'élevage en batterie, la transformation de volaille et de bétail, ne sont que la partie la plus ordinaire de cette orgnaisation. L'homme emploie aussi plusieurs scientifiques pour travailler à l'élaboration de la femme parfaite, avec reprogrammation mentale, manipulation cellulaire : le spécimen n°9, une très jolie blonde au pouvoir régénérateur mais devenue totalement amnésique et ne désirant plus que satisfaire le premier homme qu'elle suivra, est celle qu'il a élue, même si les chercheurs le mettent en garde contre certaines défaillances.
Brandy Ash est la fille de Skip : elle est entretenue par son père mais, comme activiste pour la libération animale, est écoeurée par ses méthodes d'élevage. Elle a par ailleurs accumulé des preuves accablantes sur la collaboration de son père avec les autorités gouvernementales. Excédée par cette dépendance et ces manoeuvres, elle décide de frapper un grand coup en commettant un attentat filmé par des complices, qui révèleront au grand public ce que l'Etat et son père trafiquent.
Daredevil (à qui Skip avait remis, en rencontrant Matt Murdock lors du crash de son avion, la carte de visite de Brandy) la surprend et s'en mêle : il adhère à la révolte de la jeune femme et veut également stopper les activités de la ferme, tout en comprenant que, judiciairement, c'est une affaire complexe car impliquant le gouvernement, sans compter qu'il désapprouve le recours à un attentat (même s'il sait qu'il n'y aura pas de victimes, DD souligne que le sort des animaux ne sera pas réglé en leur rendant la liberté).
L'opération aboutit à deux conséquences : d'une part, n°9 s'évade et est prise en charge par Brandy (agacée par sa servilité, même si elle n'est pas volontaire) et Daredevil (compatissant mais embarrassé aussi par l'attention qu'elle lui porte et la colère de Brandy) ; et d'autre part, Shotgun, un mercenaire surarmé, est recruté pour à la fois récupérer n°9 et se débarrasser de DD.
Mais Skip Ash a un autre secret : il a fait affaire avec les Inhumains, dont deux membres - Gorgone et Karnak - entreprennent au même moment de descendre sur Terre pour récupérer l'enfant de leur reine Médusa, banni par les autorités car jugé dangereux...

En trois mois, la parution de la série va connaître une accélération puisque paraissent d'Octobre à Décembre 1989 cinq numéros (un en Octobre, deux en Novembre et deux en Décembre). Cet effet se propage aux intrigues en cours puisqu'Ann Nocenti précipite, après plusieurs "done-in-one stories", Daredevil dans un arc narratif plus vaste. A partir du #271 (Genetrix), en fait, la scénariste va disposer des éléments qu'elle va faire interagir et exploiter jusqu'au #282 (même si le #277, dessiné par Rick Leonardi, n'a rien à voir).
L'opération passe par une injection importante de seconds rôles : n°9, Brandy et Skip Ash, Shotgun, les Inhumains Gorgone et Karnak. La scénariste fait feu de tout bois et le rythme des péripéties est effréné, renouant avec la veine feuilletonnesque de la saga Typhoïd Mary, peut-être de manière encore plus intense, en tout cas encore plus originale quand on examine les ingrédients dont elle agrémente son récit.
Dans un premier temps (du #271 au #273), l'histoire se concentre sur Brandy Ash : fille à papa mais militante radicale, c'est un personnage féminin comme Nocenti sait les écrire, un caractère fort, ambigü, qui déclenche une réaction en chaîne d'évènements palpitants, où le lecteur est pris à parti sur un sujet social (la traîte des animaux d'élevage), la position adopté par les personnages impliqués (dépassant les cadres simplistes des bons et des méchants - héros opérant clandestinement contre une organisation légale malgré ses procédés indignes) et un rattachement à des éléments apparemment incongrus (mais qui vont s'intégrer de façon étroite - les Inhumains).
Nocenti mixe tout ça avec une habileté épatante : on part sur cette idée de ferme aux méthodes louches, où humains, bétail, volaille sont les jouets d'apprentis-sorciers ; puis on enchaîne avec l'irruption d'un mercenaire (Shotgun) qui part à la chasse aux alter-mondialistes et héros costumés comme un pseudo-Rambo ; et on "termine" sur une réflexion impertinente à la fois sur le féminisme (n°9 et sa docilité) et le complexe d'Oedipe (Brandy s'interposant entre DD et son père, mais aussi les Inhumains à la recherche d'un enfant répudié par une société extra-terrestre pratiquant l'eugénisme).
La partie concernant les Inhumains est celle qui détone le plus car s'il est bien des personnages qu'on ne s'attendait pas à voir dans une série comme Daredevil, ce sont bien eux. Mais pourtant, tout s'explique assez naturellement : éditorialement d'abord, Ann Nocenti a écrit auparavant le Graphic Novel Inhumans, illustré par Bret Blevins, dont l'intrigue est justement axé sur l'enfant de Flêche Noire et Médusa et son bannissement par le conseil génétique d'Attilan (la cité royale, basée sur la face bleue de la Lune - cf. Fantastic Four #240, Mars 1982, par John Byrne), et historiquement ensuite car les Inhumains sont eux-mêmes de créatures dont la race Kree s'est servis comme de cobayes avant de les abandonner (personnages éminemment "Kirby-esques" par leur nature de peuple caché du reste du monde, d'une grande puissance, et que leur différence écarte des humains) - ce qui en fait des "cousins" de n°9 et autres sujets d'expérimentation de la ferme de Skip Ash.
Pendant un moment, Nocenti brouille les pistes et on est tenté de penser que n°9 est peut-être l'enfant de Flêche Noire et Médusa (et non pas seulement une jeune femme sur laquelle Skip a fait travailler ses scientifiques) : ses pouvoirs auto-cicatrisants, sa psychologie, tout prête à croire qu'elle n'est pas humaine, et comme Gorgone et Karnak surgissent alors qu'elle est au centre du conflit entre Daredevil, Brandy et son père, tout semble aligné pour cette conclusion. Mais la scénariste nous corrige pour mieux préparer la suite, avec cette attelage étrange, atypique, que vont former n°9, les Inhumains, Brandy, et Daredevil.
Le méchant de service, Shotgun, une création originale de Nocenti, souffre d'un certain manque de charisme : si ses actions ne manquent pas d'alimenter les épisodes en séquences spectaculaires, il ne fait jamais de doute que Daredevil en viendra à bout, et que le coeur du problème est ailleurs. Ce n'est pas un adversaire comme Bullet, juste un guignol, un obstacle mineur dans une tapisserie plus vaste, plus ambitieuse, et cela porte finalement la marque de Nocenti, qui ne s'intéresse pas tant à des bagarres entre un héros et un vilain, mais davantage à des cas de conscience, à des suites d'actions qui interrogent les personnages sur leurs relations, leur place dans le monde. 

Ces épisodes sont formidablement mis en images par John Romita Jr et Al Williamson : comme galvanisés par la frénésie qui s'empare de la série, ils produisent des planches qui sont un modèle d'efficacité, de lisibilité, d'élégance. Comme Nocenti se lâche, ils l'imitent et Romita Jr nous gratifie de splash et doubles pages, parfois un peu faciles (comme celle avec Shotgun extatique, ses armes à la main), mais regorgeant de pêche.
Le découpage peut aussi bien rester sommaire (les fameuses planches à trois-quatre vignettes maximum) que plus élaboré, avec des alternances de bandes avec une seule case ou jusqu'à quatre alignées verticalement, ce qui donne du swing aux scènes de dialogues. Les scènes d'action sont de véritables leçons dans leur genre, leur fluidité, leur explosivité sont exemplaires. Parfois, encore, Romita Jr dispose ses plans en se référant à l'art séquentiel "Eisner-ien", un seul cadre entoure trois actions, l'angle de vue ne varie pas mais justement donne un liant incroyable à l'ensemble (comme lorsque DD corrige Skip).
Et puis il y a le traitement réservé aux pages avec les Inhumains sur Attilan : la gestuelle, les expressions sont subtilement captées (le caractère tempétueux de Gorgone, celui plus mesuré de Karnak, la noblesse de Flêche Noire, le chagrin poignante de Médusa), plus les designs fabuleux de Kirby (bien avant que Jae Lee ne les défigure...) - tout ça est merveilleusement beau... Et laisse un regret : que le combo Nocenti-Romita Jr-Williamson ne se soit pas réuni pour réaliser une (mini ou ongoing) série avec ces personnages qu'ils ont su si parfaitement saisir.

Toute la bande va maintenant poursuivre ses aventures, en passant d'abord par un nouveau crochet en relation avec le crossover Acts of Vengeance, et une guest-star de poids : Ultron !
Daredevil #275 : False Man
(Mi-Décembre 1989)

Daredevil #276 : The Hundred Heads of Ultron
(Janvier 1990)


De Décembre 1989 à Février 1990, Marvel publie un nouveau crossover, Acts of Vengeance, écrit par un collège de scénaristes comme John Byrne, Chris Claremont, Mark Gruenwald, Tom De Falco, Gerry Conway, David Michelinie, Peter David... Et dessiné par plusieurs artistes comme Paul Ryan, Sal Buscema, Alex Saviuk, Erik Larsen, Todd McFarlane, Jim Lee...
- Les épisodes-clés se déroulent dans : Avengers Spotlight # 26-29, Avengers (vol.1) # 311-313, Avengers West-Coast # 53-55.
Mais l'histoire impacte pléthore d'autres titres comme : Alpha Flight (vol.1) # 79-80, Amazing Spider-Man (vol.1) # 326-329, Avengers Annual # 19, Captain America (vol.1) # 365-367, Damage Control (vol.2) # 1-4, Daredevil (vol.1) # 275-276, Doctor Strange : Sorcerer Supreme # 11-13, Fantastic Four (vol.1) # 334-336, Incredible Hulk (vol.2) # 363 et 369, Iron-Man (vol.1) # 251-252, Marc Spector : Moon Knight # 8-10, Mutant Misadventures of Cloak and Dagger # 8-10, New Mutants (vol.1) # 84-86, Power Pack (vol.1) # 53, Punisher (vol.2) # 28-29, Punisher War Journal (vol.1) # 12-13, Quasar # 5-7, Spectacular Spider-Man (vol.1) # 158-160, Thor (vol.1) # 411-413, Uncanny X-Men # 256-258, Web of Spider-Man (vol.1) # 59-61 et 64-65, Wolverine (vol.2) # 19-20, X-Factor (vol.1) # 49-50.

- L'argument de cette saga :

une immense conspiration de criminels surhumains prend pour cible les héros des Etats-Unis en général et les Vengeurs en particulier. Loki est à l'origine de ces "Actes de Vengeance" qui se déguise pour ressembler à six génies criminels afin de faire croire à chacun qu'il est l'instigateur de son plan. Des dizaines d’autres malfrats, plus mineurs, souscrivent l'idée étonnamment simple ’échanger les ennemis traditionnels de leurs cibles : ainsi les héros seraient désorientés en étant opposés à des ennemis peu familiers pour eux.

- Dans Daredevil #275-276 :

Le Dr Fatalis réactive le robot Ultron et programme sa 13ème version pour s'en prendre à Daredevil que le Caïd a été impuissant à vaincre. Mais le raisonnement d'Ultron est brouillé par ses différentes personnalités antérieures, le fait qu'il ne sert personne à part lui-même... Et bientôt par sa rencontre avec n°9, la femme parfaite, un concept en soi qui déstabilise celui qui doit tuer les hommes et leurs créations forcèment imparfaites mais est paralysé devant cette créature parfaite... Qui le renvoie à sa propre imperfection.
Tandis que Brandy Ash sont motivés à l'idée d'aider Gorgone et Karnak à retrouver l'enfant de Médusa que n'a plus Skip, Daredevil, prêt à se retirer de cette affaire qui ne le concerne pas, remarque l'absence de n°9, localise Ultron et le défie.
Les deux Inhumains viennent en aide au justicier qui va tenter contre cet adversaire surpuissant de profiter de son trouble pour le vaincre...

Ann Nocenti a prouvé qu'écrire des tie-in à des crossovers, dont le pitch n'allait pas forcèment de soi avec Daredevil et les histoires qu'elle développait au même moment, ne lui posaient pas de problème : au contraire, elle a toujours su en tirer profit pour faire ce qu'elle apprécie, précipiter son héros dans une situation et face à un adversaire si décalés que cela entraînait du suspense et de l'action.
Lorsque le Dr Fatalis (déjà un client sérieux) décide d'utiliser Ultron (un autre gros calibre) pour éliminer Daredevil, on est donc moins étonné de voir apparaître ces deux super-vilains qu'excité à la perspective d'assister à une rencontre inattendue et prometteuse.
Comme Nocenti est maline, elle va se servir d'une carte dans son jeu pour donner à cette intrigue en deux parties (à cette époque, les crossovers touchaient autant, sinon plus, de séries qu'aujourd'hui, mais sans les paralyser aussi longtemps...) un tour imprévu et savoureux. N°9 est donc le joker de la scénariste, celui qui va brouiller la donne et transformer ces tie-in en récit étonnamment philosophique.
Les deux axes de l'intrigue sont la perfection et l'identité :

- la perfection : n°9 est le grain de sable dans la machine, et cette machine est Ultron (et par extension le plan de Fatalis, qui en fait n'apparaît qu'au début et ne va pas se mêler de la bataille). Page 16 du #275, une planche en gaufrier de neuf cases montre une succession de gros plans du visage de n°9, étreinte par Ultron : sur le visage de la jeune femme, plusieurs expressions (étonnement, attente, peur, incompréhension, sourire...) accompagnent la voix-off d'Ultron face au casse-tête qu'elle lui pose, qui entrave sa mission (il se demande s'il faut la tuer - mais en sachant que c'est impossible, il a cru la pulvériser juste avant et a découvert qu'elle guérissait automatiquement - , puis se rappelle que c'est le héros - Daredevil - qu'il doit tuer, se méfie des sentiments humains qui le harcèlent, ces passions qui altèrent sa programmation informatique et font écho à ses voix antérieures). Ultron, en vérité, est comme Typhoïd Mary : il aime n°9 (comme Mary aimait Daredevil) mais doit la tuer (comme Typhoïd devait tuer DD) pour tuer Daredevil. Formidable boucle scénaristique de Nocenti !

- L'identité : depuis le #270, on note que Matt Murdock a disparu de l'image, il ne quitte plus (et ce jusqu'au #282) son costume et son masque de Daredevil. Quand n°9 tente de lui retirer son masque, il l'en empêche en prétextant qu'il doit garder son identité secrète (mais secrète pour qui puisque personne ne connaît Matt Murdock hors de New York ?). En vérité, s'éloigner de Hell's Kitchen, de New York, ne suffit visiblement pas : il faut pour Matt Murdock s'éloigner aussi de lui-même et se réfugier derrière Daredevil, et par là-même du rôle d'avocat pour se consacrer exclusivement à son rôle de justicier.
N°9 représente une autre facette de ce thème de l'identité puisqu'elle ignore qui elle est. Elle n'est qu'un numéro, dont les souvenirs ont été effacés, la mémoire reprogrammée. Sans passé, elle ne se soucie pas non plus de son futur : c'est littéralement une créature du présent. Et son rapport à l'identité se résume à satisfaire l'autre, quel qu'il soit pourvu qu'il lui manifeste de l'affection, de l'attention.
Brandy se cherche aussi : elle balance entre le refus de n'être que la fille d'un père qu'elle méprise mais qu'elle ne se résout pas à quitter complètement ni à le condamner totalement. L'affection qu'ont les hommes (son père, DD, les Inhumains) pour n°9 exacerbe sa jalousie : c'est un comble pour elle que de constater que cette fille-jouet suscite plus de sympathie en étant si servile qu'elle qui affirme ses convictions, agit, pense.
Quant aux Inhumains, Gorgone et Karnak en particulier, ils sont aussi des individus en quête d'identités : ils cherchent un enfant rejeté par leur communauté tout en étant eux-mêmes des enfants abandonnés par leurs créateurs (les Kree), exilés sur la Lune, dont la mission divise leurs régents. Par ailleurs, comme Daredevil, ce sont des hommes constamment costumés et masqués, dont on ignore donc les visages, l'aspect véritable, dont l'identité physique est dissimulée.
Enfin, le robot Ultron n'est au fond qu'un pantin qui cherche à savoir qui il est, et dont la détresse existentielle causera sa perte, une marionnette dont l'échec trouve son origine dans sa confusion identitaire.

La mise en scène de John Romita Jr et Al Williamson est à la (dé)mesure de l'originalité narrative du dyptique : dans un premier temps, les pages se suivent sur un faux rythme, où couve une tension croissante, mais où rien ne se passe vraiment (Ultron célébrant un étrange rituel avec ses têtes sur des pieux, progressant vers sa cible, rencontrant n°9, d'un côté ; Daredevil s'interrogeant sur l'irruption des Inhumains, son prochain départ, les négociations des Ash avec Karnak et Gorgone, de l'autre), puis un cliffhanger dramatique.
Dans le second temps, les deux artistes redéveloppent les motifs apocalyptiques déjà exploités lors des tie-in d'Inferno : ciel en feu, images hallucinées, séquences proches du délire, bagarre absurde (où DD affronte Ultron à la fois sur le terrain psychologique en profitant de son trouble existentiel et à coups de bâton en bois !) jusqu'au final à la fois inquiétant et dérangeant (n°9 se jurant de ranimer Ultron en qui elle semble avoir trouvé une sorte de frère, de miroir, aussi tourmenté, perdu qu'elle). Les planches se sont faits plus spectaculaires, avec des splash, des doubles-pages (l'autel d'Ultron avec ces têtes !), et des chorégraphies à la fois désespérées et gracieuses où DD, Karnak, Gorgone se succèdent pour vaincre le robot.

Deux épisodes annexes encore une fois excellents. La série marque une courte pause (le #277, Of crowns and horns - l'art des titres selon Nocenti ! -, est dessiné par Rick Leonardi et n'a rien à voir avec ce qui s'est et va se passer). Puis la dernière ligne droite littéralement infernale...   
*
L'épisode #277, Of Crowns and Horns (Février 1990) est écrit par Ann Nocenti et dessiné par Rick Leonardi, encré par Al Williamson, mais n'a aucun lien avec ce qui a précédé et ce qui suit.
Daredevil #278 : The Deadly Seven
(Mars 1990)

Gorgone et Karnak prennent congé pour continuer à chercher le fils de Médusa et Flêche Noire, n°9 décide les suivre. Mais peu après leur départ, Brandy et Daredevil décident de les suivre pour les aider. En chemin, les deux Inhumains prennent à bord de leur véhicule un auto-stoppeur, dont les allusions sournoises sur la romance entre n°9 et Gorgone agace Karnak. Daredevil et Brandy les retrouvent en train de se battre puis le justicier se lance à la poursuite de l'auto-stoppeur...
En vérité, derrière ces actions puériles mais destructrices se cachent les maneouvres de Blackheart et plus encore de son père, Méphisto, qui apprend à son rejeton que pour être efficace le Mal doit se déguiser et pour s'accomplir il doit éprouver les braves et leur orgueil, leur cupidité...
Daredevil et ses compagnons ne le savent pas encore complètement mais une inéxorable chute les attend - et tout le monde n'en sortira pas indemne...

Ann Nocenti et John Romita Jr débutent à partir de cet épisode la dernière ligne droite de leur collaboration. Cet arc en cinq chapitres va progressivement entraîner la série dans une direction à la fois spectaculaire, étrange, inattendue, dérangeante. Depuis le #266, Méphisto rôde autour de Daredevil qu'il veut tourmenter comme pour prouver sa supériorité maléfique et philosophique : quoi ? Un héros déguisé en diable rouge, prétendant ne pas connaître la peur, imposant sa morale ? Voilà un cobaye à tester (on remarquera que Méphisto agit comme Skip Ash avec n°9 : il s'est choisi un sujet d'expériences, qu'il s'agit moins de vaincre physiquement que de dominer psychologiquement - même si le démon ne désire pas faire de DD son esclave mais, comme le Caïd, lui prouver qu'il se trompe).
La scénariste avait visiblement choisi la direction dans laquelle elle souhaitait aller depuis longtemps, et on mesure mieux à présent ce que l'éloignement géographique de Daredevil signifie : hors de son quartier, de sa ville mais aussi face à des forces occultes, DD est désorienté, donc affaibli, "prenable". Les décors choisis reflètent aussi ce choix : on s'enfonce dans des espaces de plus en plus isolés, hostiles (la météo tourne à l'hiver), les paysages se font sauvages, désolés même. Même s'il est indiqué à un moment qu'on se trouve au Nord de l'Etat de New York, il apparaît qu'on est comme au bout du bout du monde.
L'épisode est découpé en deux parties :

- d'abord, une suite de scènes narre la séparation des Inhumains et n°9 d'avec Daredevil et Brandy tout en étant ponctuée par le dialogue entre Méphisto et Blackheart enx enfers - dialogue où le père enseigne au fils comment corrompre les hommes, choisir ses cibles, porter ses coups. Il est question de faire le mal non pour le mal mais pour se nourrir de la détresse qu'il cause chez les hommes, faire le mal nourrit les malfaisants, souligne leur domination.

- Ensuite, Blackheart ayant pris les traits d'un autostoppeur dépanné par les Inhumains et n°9 commence son oeuvre et sème le trouble. Gorgone et Karnak se déchirent, se battent, n°9 assiste impuissante, sans comprendre, au conflit ; puis Daredevil intervient, non pas en tentant de séparer les deux amis abusés, mais en traquant Blackheart. Un bref mais brutal combat les oppose, déchaînant le héros, qui comprend à la fois que son ennemi (et son père) le harcèle(nt) à nouveau et réussisse à le pousser à bout - une issue dont il devine vite qu'elle signera sa défaite.

A la fin de cet épisode, une mère effrayé par son fils se réfugie dans une église pour demander conseil à un prêtre : moment fugace mais piste importante puisqu'elle nous ramène au fils banni de Médusa et Flêche Noire, dont il devient évident qu'il sera une pièce importante, décisive, pour la suite.
Nocenti dispose ses pions avec adresse, méthodiquement, alors qu'on pouvait auparavant encore avoir l'impression que ce "subplot" du fils maudit ne menait nulle part ou ne serait pas résolue dans la série.
C'est une indication en tout cas sur le fait que tous les acteurs du drame sont en place et vont jouer un rôle, ce sont eux qui forment le Mortel Septuor (traduction choisie pour la vf) de l'épisode : DD, Gorgone et Karnak, Brandy, n°9, Blackheart et Méphisto.

Visuellement, le résultat est très abouti tout en restant prometteur (ce qui augure de très bonnes choses, vu le niveau) : les premières pages sont particulièrement impressionnantes, avec la représentation des enfers, royaume de feu, de fumée, avec des colonnes difformes, des parois, un sol composés d'âmes damnées. La colorisation ajoute à l'ambiance avec des contrastes violents de jaune, rouge, rose, mauve. John Romita Jr découpe ses pages de manière remarquable, notamment en employant toute la largeur de doubles-pages selon trois panneaux : à gauche et à droite, il aligne des bandes d'une case avec les Inhumains, Brandy, n°9, Daredevil ; au centre, il dresse un image sans cadre verticale où Méphisto fait la leçon à Backheart.
Par ailleurs, il se contente de planches sagement composées pour que le lecteur se concentre mieux sur l'atmosphère délétère que va créer Blackheart. Puis, à la fin de l'épisode, lorsque la situation dégénère, il enchaîne des bandes d'une case horizontale, ponctuées par d'autres de deux cases, puis retour à une case, avant de casser le rythme par des pages de deux vignettes horizontales. En déstructurant ainsi le découpage, il lui donne beaucoup d'énergie, en écho à celle que dépense (notamment) Daredevil contre Blackheart, et à l'intérieur de ses images, il joue sur l'espace négatif, supprimant le décor pour souligner la blancheur de la neige environnante (qui aveugle comme l'est DD, au propre comme au figuré).
Al Williamson adapte intelligemment son encrage en insistant sur les hâchures, les striures, qui donnent un aspect élimé aux vêtements, aux arbres, au ciel (toujours traversé de traits, ce qui donne l'impression stressante qu'il va se craqueler, se déchirer), des effets de texture aux matières, et appuie l'énergie des mouvements (c'est comme si Joe Kubert encrait Jack Kirby). C'est vraiment magnifique, un mélange de fin et de brut surprenant mais réussi.

Le ciel est à l'orage, mais c'est la terre sous le pieds des personnages qui va littéralement s'ouvrir... 
Daredevil #279 : Before The Flame
(Avril 1990)

Qui est le Pape ? Ce petit garçon énigmatique, capable (apparemment) de tuer d'un regard un bouc (qu'il voit la bouche et les naseaux exhalant des flammes), paniquant sa mère adoptive, les autres enfants et les adultes du village, est sur le point d'être lynché quand Daredevil, Brandy, n°9, Gorgone et Karnak s'interposent. Sa mère montre à l'équipe le vaisseau lunaire dans lequel elle l'a trouvé : c'est donc le fils de Flêche Noire et Médusa. Auparavant, dans un bar où ils faisaient une pause, le groupe a encore été, à son insu, manipulé par Blackheart, ayant pris les traits d'une serveuse. Le fils de Méphisto commet pourtant une grave erreur en entraînant plus tard les héros et Pape dans les enfers car l'enfant contrarie les plans du maître de l'antimonde...

Cette fois, Ann Nocenti accélère notablement le cours de son histoire en y ajoutant le dernier élément, suggéré à la fin du précédent épisode : les Inhumains trouvent enfin le fils de leurs régents, et la première scène le montrant explique, subtilement mais efficacement, pourquoi l'enfant a été banni d'Attilan par le conseil génétique. Son pouvoir est terrible, et son existence même va jusqu'à alarmer Méphisto - ce qui en dit long sur sa puissance !
(Le) Pape, qui ne doit son nom qu'aux râilleries des autres gosses du coin, est, après Blackheart, le dernier d'une longue liste d'enfants qui signe le run de la scénariste, et comme ses prédécesseurs, ce n'est pas un simple mouflet innocent, mais un être ambigü, à l'origine d'évènements cruciaux, pris dans des jeux d'adultes. Pourtant, comme les autres enfants de Nocenti, il apparaît physiquement inoffensif, touchant même, mais, plus que dans tous les autres récits avant, il ne faut pas se fier aux apparences.
Blackheart, l'autre fils de l'histoire, évolue aussi considérablement : une nouvelle fois, il a tenté les humains, les héros, mais découvert deux choses. D'abord, qu'il est aisé d'irriter les faibles, les vulnérables, et ensuite, conséquemment, que la vision de Méphisto, ses leçons, son angle d'attaque, ne sont pas aussi efficaces que prévu. En vérité, les hommes sont pleins de failles, mais aussi de ressources, dont la plus redoutable est leur volonté : on peut les entamer, mais ce n'est pas parce qu'ils plient qu'ils rompent.
Le doute de Blackheart vis-à-vis de Méphisto et le courroux de Méphisto vis-à-vis de Blackheart (à cause de son doute mais aussi du jeune Pape) vont peser substantiellement dans la suite de l'histoire. Et la chute, au propre et au figuré, de l'épisode, marquent un tournant pour cette suite : ce qui va se passer fait glisser le récit dans le fantastique, la métaphore, presque la légende, la série bascule carrèment dans une nouvelle dimension - peut-être ce qui a été imaginé de plus original et puissant parmi les auteurs marquants du titre.

Graphiquement, John Romita Jr et Al Williamson opérent un choix étonnant mais très malin (c'est le cas de le dire...) : les planches dégagent une simplicité, une sobriété, surprenantes. Il semble que les deux artistes aient opté pour cette approche à la fois pour éviter la surenchère visuelle (quand bien même on a droit à une sidérante splash-page de Méphisto dans son royaume et que l'aspect même du personnage est des plus effrayants - et encore, le pire est à venir...) et pour renforcer l'ambiance anxieuse de l'épisode.
Les planches sont plus garnies qu'à l'habitude : gaufriers de six cases plus parfois une vignette occupant toute une quatrième bande, pages en "échelle" (une case verticale en opposition à d'autres cases plus larges ou plus petites à côté), abondance de gros plans (sur les visages où, en peu d'expressions, JR Jr réussit à communiquer la progression des émotions)...
Tout cela concourt à rendre l'image où la terre s'ouvre littéralement sous les pieds de personnages, les faisant chuter dans les entrailles infernales (à l'exception de la mère adoptive) incroyablement frappante, comme si tout avait retenu visuellement jusqu'à cet instant dramatique. Et à l'horreur de la mère adoptive saisi en gros plan, en contre-plongée, répond la grimace horrible et furieuse de Méphisto : du grand art en matière de storytelling !

Place maintenant à la visite de l'Hadès : frissons (mais pas seulement...) garantis !
Daredevil #280 : Twilight of the Idols
(Mai 1990)

L'enfer n'a pas qu'un visage, c'est ce que vont découvrir Daredevil, n°9, Karnak et Gorgone, Brandy et le Pape, séparés dans cet ordre après avoir chuté dans le royaume de Méphisto. DD doit traverser une tempête de neige puis une ordre de diablotins féroces. N°9 croise l'ange Gabriel (en vérité, le nouveau déguisement de Blackheart) puis Lucy (Lucifer) dans un simulacre de paradis publicitaire. Karnak et Gorgone rencontre une créature allant et venant entre les royaumes, vivant dans un palace aussi luxueux que sans vie. Brandy et le Pape gravissent une montagne sans fin et réveillent un ange indien en chemin. Il s'agit plus se survivre, tenter de comprendre, se repérer... Avant de se réunir et de défier le roi de l'antimonde.

Tout cet arc est construit comme un escalier, chaque marche/épisode conduit les protagonistes dans les tréfonds (de l'âme, de la terre) et maintenant qu'ils y sont, ils doivent s'y frayer un chemin, recouvrer la raison dans un espace qui en est dépourvu.
Ann Nocenti explore de manière plus visuelle que Frank Miller le thème de la descente aux enfers, et de cette manière elle pousse la logique même de Daredevil (le personnage comme la série) à son paroxysme. Ce qui avait été montré de façon grotesque et délirante dans le tie-in du crossover Inferno, puis aperçu dans le #266 (A beer with the Devil), est à présent clairement exposé... Et revêt un aspect polymorphe, adapté en fait à chacun des protagonistes.
DD est d'abord éprouvé physiquement : dans un endroit où ses super-sens et son radar ne lui sont d'aucune utilité, il doit progresser dans un impressionnant enfer blanc, glacial. Il est plus aveugle que jamais, seule sa détermination peut encore le guider.
N°9 a, en comparaison, droit à un traitement plus clément mais trompeur pour sa nature naïve : célèbrée comme une déesse par une nuée de diablotins (sur les tuniques desquelles Nocenti s'est amusée à inscrire les noms de groupe de hard-rock - la musique du diable ! - comme Motley Crüe, Heavy Metal, Anthrax, Run DMC), elle se rend plus ou moins compte de la superficialité de ce décor dont elle serait l'emblême.
Karnak et Gorgone, après s'être une énième fois écharpé sur le moyen de s'en sortir (le premier conseillant la réflexion là où le second privilégie la force brute), font connaissance avec une créature équivoque, dans un milieu fastueux mais désincarné.
Enfin, Brandy et le Pape escaladent une paroi raide et infinie en dissertant sur la réalité de leur situation, la pertinence des croyances.
La scénariste brasse des thèmes incroyablement larges et ambitieux dans le cadre d'un épisode de comic-book de super-héros. Elle entraîne la série dans une mise en scène, une réflexion rares, où il n'est plus question de simples bons et méchants, de réglements de comptes, mais de questionnement sur soi, sur sur ce qui nous entoure, nous forme, nous forge le sens critique, le caractère. On voit que l'auteure a atteint une licence narrative pour oser une écriture pareille (on l'avait entrevue quand elle s'était passée de Daredevil après sa défaite contre le gang de Typhoïd Mary, puis lors des tie-in d'Inferno) : c'est la marque d'une grande confiance à la fois dans ce qu'elle raconte, propose, mais aussi de la part de son éditeur, qui la laisse développer une trame dégagée de figures imposées, de codes familiers. Très fort - et très bien formulé !

John Romita Jr et Al Williamson font eux-aussi feur de tout bois dans ce chapitre : comme disait Alex Toth, "an artist must "plus" the script" - il faut avoir du répondant face au scénario mais plus encore, il faut l'enrichir visuellement.
Les planches se déclinent quasiment comme des tableaux (au sens où on l'entend dans un ballet), chaque séquence a été intelligemment conçu pour être distincte et évocatrice de l'endroit et des émotions traversés par les personnages. Le résultat est à chaque fois très graphique (même quand DD se trouve dans des cases sans décors... Mais lorsqu'arrive la tempête de neige, c'est aussi bluffant : quel rendu superbe !), avec un découpage différent là aussi à chaque fois (petites cases en rafale pour n°9, gaufriers et plans verticaux alternés pour Brandy et le Pape, case-bande ponctuant des paires de vignettes pour Karnak et Gorgone).
Que dire ? Il est là aussi rare de lire des épisodes d'une telle constance dans la qualité graphique, non seulement avec un tandem dessinateur/encreur régulier, mais qui tient surtout le coup chapitre après chapitre, en vous gratifiant de pages à la fois mémorables, inventives et efficaces. C'est aussi tout cela qui rend Romita Jr avec Williamson si extraordinaire.

La suite (et bientôt fin) ne va pas démentir les prouesses de cette équipe.
Daredevil #281 : Heaven is knowing Who You are
(Juin 1990)

Une fois en Enfer, on y sombre ou on en sort (du moins on essaie) : Daredevil, une torche à la main, va tenter de se présenter directement devant Méphisto pour répondre à son défi - mais chaque démon tué pour tailler sa route grossit (en volume et en puissance) son adversaire. N°9 va indirectement montrer à Blackheart (qui se cache toujours sous les traits de Gabriel) qu'on n'est pas toujours ce que les autres veulent. Karnak et Gorgone prennent congé de leur hôtesse pour comprendre où ils sont (et donc pourquoi ils y sont, comment en sortir). Brandy et le Pape, abandonnés par l'ange indien qu'ils ont ranimé, déduisent qu'être meilleur se gagne.

Un aphorisme fameux de Frank Miller dans Born Again ("Un homme sans espoir est un homme sans peur", comprenait le Caïd alors qu'il pensait avoir brisé Matt Murdock en lui ôtant tout) est ici, in fine, reformulé : "Quand l'homme n'est pas brisé, il devient plus fort".
Ann Nocenti, à une étape du dénouement de sa saga en enfer, nuance notablement sa différence : chez Miller, tout est combat, obstination, vengeance/revanche ; quand chez Nocenti, le combat devient vain -pas inutile, pas débouchant sur la défaite, mais au contraire établissant que, parfois, c'est en arrêtant de répondre violemment à la violence qu'on affirme sa force et qu'on contrarie vraiment l'ennemi.
Cette philosophie est énoncée autrement, mais pour le même constat, par le Pape quand il discute avec Brandy au bord d'un cratère d'une beauté terrible : "si tu veux le bien, donne le bien.  Si tu veux quelque chose, donne-le d'abord".
Et pour Karnak et Gorgone, cette sortie de crise est déclarée par ces mots : "on ne défonce pas les portes pour le plaisir d'agir. On essaie de les comprendre pour qu'elles s'ouvrent."
Ces citations ne sont pas écrites par une scénariste qui se regarde écrire, qui fait des mots d'auteur : elles sont les conclusions de personnages qui comprennent que, face à eux-mêmes, leurs faiblesses, leurs échecs, dans un endroit qui les désoriente, face à une menace qui les dépasse, c'est par la raison et non pas la force qu'ils s'en sortiront. Il leur faut avant tout récupérer cette raison dans un milieu qui veut leur la faire perdre pour se sauver, vaincre le démon qui les a piégés.
Nocenti vise haut en voulant élever son comic-book super-héroïque au-delà de ses codes (le bon, le méchant, l'affrontement physique, la victoire, la morale de l'histoire), mais comme elle est astucieuse et audacieuse, elle passe par le verbe, la phrase, le style, qui seuls peuvent démasquer les clichés, les retourner, relancer le récit. Ce n'est en tout cas pas banal, ce spectacle de héros qui arrêtent de lutter physiquement pour gagner, déjouer le plan de leur ennemi et reprendre le contrôle de leur sort.
Par ailleurs, un invité, toujours aussi surprenant, va s'engager dans la partie : le Surfer d'Argent ! Stan Lee et John Byrne avaient fait d'un face-à-face entre l'ex-héraut de Galactus et Méphisto l'argument d'un récit complet, et Ann Nocenti  convoque le personnage à l'évidence en référence à cette histoire. C'est aussi une façon de créer un contraste avec ce qui se passe : Le Surfer erre dans l'espace, donc à l'opposé des profondeurs infernales, mais ses pouvoirs lui permettent de détecter les activités maléfiques. La silhouette argenté, virginale, du personnage tranche aussi de manière symbolique avec les noirceurs et les incandescences sanguines de Méphisto et son royaume : c'est donc, en quelque sorte, l'incarnation suprême du chevalier blanc qui descend dans l'Hadès pour affronter le démon-dragon menaçant les simples mortels innocents (plus quelques Inhumains, guère plus armés...).

A quelques exceptions (les séquences avec n°9 et, dans une mesure moindre, celles avec les Inhumains ou Brandy et le Pape), l'épisode fait la part belle aux grandes images, dans la veine la plus "Kirby-esque" de John Romita Jr : dès la première page (comme à la dernière), Daredevil est représenté dans une pose iconique, le rouge de son costume tranchant avec la blancheur de là où il est, une torche brandie à bout de bras. 
Les décors sont somptueux et offrent encore une fois l'occasion à Al Williamson de réaliser des prouesses pour les finitions et l'encrage : il semble à la fois nettoyer et habiller le dessin de son partenaire. Qu'il s'agisse de représenter un cratère en feu ou le Surfer dans l'espace, de détailler les gravures de la paroi escaladée par Brandy et le Pape, ou de s'inspirer des surréalistes pour le voyage de n°9, le soin apporté aux cases, à la sensation qu'elles doivent produire sur le lecteur, est sensationnel.

Comment tout ça va-t-il se dénouer ? Réponse avec le dernier épisode de cette saga (et de ce run) dantesque.  
Daredevil #282 : Crooked Halos
(Juillet 1990)

C'est la fin du voyage, l'heure de vérité : Daredevil va se présenter devant Méphisto et il reçoit un dernier conseil de Blackheart lui-même, qui déclare à son père que son plan a échoué, que ses méthodes ne fonctionnent plus. Le diable tente plusieurs fois de faire taire sa progéniture en l'écrasant, mais bientôt les héros réunis lui font face et le défient. Il leur rit au nez et tue l'un d'entre eux, mais ce crime est inutile - d'autant plus que le Surfer d'Argent surgit et attaque. Il permet aux prisonniers de remonter à la surface du monde : cette évasion signe leur victoire sur Méphisto. Ils ont réussi à s'échapper de l'enfer.

Deux ans et demi après le début de leur collaboration et après 30 épisodes, la fin de cette saga marque la fin du run d'Ann Nocenti avec John Romita Jr. Le risque après un partenariat dont les fruits ont été si originaux et riches est d'aboutir à un dénouement en-deçà de ce qui a précédé. Mais il n'en est rien (même si on peut néanmoins regretter que cela n'ait pas fait l'objet d'un numéro double, encore plus épique, avec plus de place, et pour frapper un dernier grand coup).
Au terme de l'arc Typhoïd Mary, Ann Nocenti avait choisi de ne pas conclure de façon classique, avec un combat physique, une victoire nette et sans bavures du héros - au contraire, Daredevil finissait défait, son adversaire s'éclipsant comme dans un songe (ou plutôt un cauchemar), et la série allait s'en trouver impacté profondèment au point de l'emmener, elle et son héros, sur des chemins de traverse.
De manière similaire, mais aussi plus baroque, mythologique, cette saga avec Méphisto s'achève non pas avec les poings (même si le Surfer d'Argent s'en mêle) mais avec un discours sur la condition humaine, l'inutilité même de se battre comme des pugilistes ordinaires. Ce ne sont pas des adversaires communs qui s'affrontent mais plutôt des symboles, des formes, presque des états, des abstractions, des concepts. Méphisto avait dit que ce qui lui plaisait avec les héros, c'est qu'ils tombaient de haut. Daredevil triomphe du diable en lui renvoyant cette pensée au visage : en vérité, ce n'est pas une question de bons et de méchants, mais de liberté, de choix. L'arrogance de Méphisto l'a condamné à l'échec : il a voulu faire une démonstration, bloquer ses ennemis dans les cordes. Mais ses ennemis refusent le combat et partent, et comble de l'humiliation, s'en vont en lui pardonnant - ce pardon leur permet de se libérer du diable.
La puissance singulière de ce dénouement éclipse l'issue même des autres intrigues (le fait que Karnak et Gorgone aient retrouvé le fils de Médusa et Flêche Noire, que n°9 accepte d'être enfin seule et indépendante), et d'ailleurs dans le #283, Ann Nocenti expédiera les adieux entre les Inhumains, la "femme parfaite" et DD. On peut estimer que, comme d'autres grands scénaristes face au problème de boucler la boucle efficacement, l'auteure ait été en quelque sorte dépassée, impuissante à conclure à la mesure de ce qu'elle avait développé. Mais il lui sera beaucoup pardonné après nous avoir gratifiés d'épisodes aussi ébouriffants.

John Romita Jr et Al Williamson n'ont levé le pied pour ce dernier round. La représentation de Méphisto est un concentré de leur production ici : créature difforme, devenue obèse après s'être goinfré des souffrances qu'il a infligées, la face entre le serpent et la grenouille, couché sur un lit de corps damnés, il est à la fois grotesque et effrayant, immense ogre écarlate défié par de minuscules héros. Voilà un monstre qu'on n'oublie pas.
La participation du Surfer d'Argent permet d'admirer une autre facette du talent des deux artistes qui parviennent, avec une économie remarquable de traits, la vitesse de l'alien sur sa planche en route pour les enfers, traversant toute la largeur d'une double-planche puis fondant sur le diable, immaculé face à la créature bavant de l'encre.
Romita Jr et Williamson flirtent à plusieurs reprises avec l'art abstrait : JR Jr s'y révèle, comme l'a analysé Bernard Dato (dans Comic Box), comme un dessinateur du mouvement, de l'énergie, de l'esquisse, que Williamson affine, précise, orne. Le résultat est à la fois sommaire et sensible, ébauché et gravé, simple et puissant, d'une intense élégance.
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Dans le courrier des lecteurs du #282, à l'époque, Marvel annonce que John Romita Jr reviendra sur le titre rapidement, mais ce ne sera pas le cas (il retourne dessiner Iron Man). Mark Bagley le remplace brièvement, puis Lee Weeks devient le nouvel artiste régulier de la série, toujours encrée par Al Williamson. Ann Nocenti poursuivra l'aventure jusqu'au #291 avant de s'en aller vers d'autres aventures.

Mais, bon sang, quel run : 30 épisodes de haut vol, à (re)découvrir d'urgence !