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vendredi 13 mai 2022

SUICIDE SQUAD : GET jOKER ! #3, de Brian Azzarello et Alex Maleev


Il s'est fait attendre ce troisième et dernier épisode de Suicide Squad : Get Joker ! Neuf mois se sont écoulés depuis la sortie du n° 2 et on ne saura sans doute jamais pourquoi DC a tant tardé à le distribué. Mais l'important est ailleurs et tient en une question : Brian Azzarello et Alex Maleev livrent-ils une conclusion à la hauteur ?


La Suicide Squad de Red Hood a coincé le Joker, qui détient le détonateur activant la bombe implantée dans chacun d'eux. Mais Amanda Waller dans le coma, une autre Suicide Squad est envoyée sur place pour tuer tout le monde.


Sous le feu nourri de la deuxième équipe, retranchés dans le cabaret du Joker, Red Hood et ses acolytes ne doivent leur salut qu'à Pebbles qui les exfiltre à bord de la camionette de Toyman. Une course-porsuite s'engage et Plastique se sacrifie pour ses camarades en cavale.


Le Joker conduit la bande jusqu'au repaire de Toyman, mais Harley refuse de suivre le clown dont elle a subi depuis trop longtemps l'emprise. Red Hood cherche à récupérer le détonateur que Pebbles a désormais en sa possession. Une bagarre éclate entre les deux hommes.


Mais ils sont interrompus par l'arrivée de la seconde équipe. Pebbles tombe sous les balles ennemies. Meow Meow le venge tandis que Wild Dog couvre la fuite de Red Hood. Vite rattrapé et blessé, il est sauvé in extremis par Harley Quinn, revenue sur ses pas.


Reste pour Red Hood à remettre la main sur le Joker. Harley lui indique où il est. Les deux hommes vont définitivement règler leurs comptes...

Revenons un instant sur la parution chaotique de cette mini-série, qui était pourtant un projet longtemps rêvé pour le scénariste Brian Azzarello (un temps pressenti pour écrire une série mensuelle sur la Suicide Squad). Finalement, ce dernier a revu sa copie pour qu'elle soit éditée au sein du Black Label en trois Livres d'une cinquantaine de pages.

Tout semblait parfait : en effet, le Black Label permet aux scénaristes plus de liberté de manoeuvre, notamment en ce qui concerne la représentation de la violence et la maturité du propos. Mais décidément, il était dit que jusqu'au bout ce ne serait pas facile.

Quand le premier épisode est paru, en Août 2021, le monde était encore en pleine pandémie et le milieu de l'édition en plein doute. Malgré tout, le deuxième chapitre sortait le mois suivant, sans problème. Et puis plus rien, ou presque. Des reports annoncés. Et silence radio de la part de DC. On finissait par se demander si le projet n'était pas maudit et si on lirait un jour son dénouement. Jusqu'à ce que le titre resurgisse dans les sollicitations.

Forcément, après neuf mois d'attente se pose l'autre question : faut-il relire les deux premiers volets de l'histoire afin d'éviter d'être largué ? J'ai choisi de ne pas le faire pour tester mes souvenirs et la capacité d'Azzarello à m'accrocher comme si tous ces mois ne s'étaient pas écoulés et que son intrigue était resté fraîche. Bonne nouvelle : on replonge dans le feu de l'action sans être perdu.

Pour rappel quand même : Jason Todd a été recruté par Amanda Waller pour diriger un escadron suicide. Leur mission : capturer le Joker. Mais ce dernier s'en prend à Waller et lui dérobe le détonateur grâce auquel elle peut activer la bombe miniature implantée dans chaque membre de la Suicide Squad. Red Hood débusque le Joker mais Waller, dans le coma, est remplacée par son second qui décide de procéder à un nettoyage expéditif en tuant tout le monde. Une deuxième Suicide Squad débarque devant le cabaret du Joker.

Brian Azzarello appuie sur l'accélérateur et met la pression sur ses anti-héros et le lecteur. On assiste à une fusillade terrible et à une course-poursuite endiablée. Il y a des sacrifices, des victimes, du spectacle. La narration est sèche, pas de place pour les sentiments ni pour la psychologie. On est pris à la gorge et Red Hood doit réfléchir vite pour sauver sa peau tout en faisant confiance au Joker.

Cette méchante ironie qui voit s'allier, par la force des choses Jason Todd au clown du crime qui jadis le tabassa à mort, donne au récit une tonalité cruelle et une tension à couper au couteau. Chacun est tenté de s'imposer dans ce jeu de massacre, comme quand Pebbles récupère le détonateur et menace de faire exploser Harley Quinn, qui préfère partir de son côté que de suivre le Joker, dont elle a subi l'emprise trop longtemps et dont elle jure qu'il ménera ses partenaires à une mort certaine. Paroles prophétiques.

Lorsque l'action marque une pause, l'ambiance reste noire et tranchante. On découvre que le Joker a corrompu les jouets de Toyman d'une manière glaçante pendant que Jason et Peebles en viennent aux mains. Il n'y a donc pas vraiment d'accalmie. C'est juste une parenthèse, une bulle. Et évidemment elle ne tarde pas à éclater quand les tueurs resurgissent, tels une meute. Azzarello a une idée géniale : il ne fait jamais parler les membres de cette deuxième unité de la Task Force X, il compte entiérement sur la menace effroyable qu'ils incarnent - et on comprend ce parti-pris quand on sait qu'il s'agit de Rick Flagg, Deathstroke, Deadshot, Peacemaker, tous des assassins aguerris au tableau de chasse impressionnant et sans aucun scrupules.

Dès lors, à nouveau, tout s'emballe et tout devient encore plus macabre. L'équipe de Red Hood ne fait clairement pas le poids et l'un après l'autre, ils tombent sous le feu ennemi. Il ne doit plus rester que les trois personnages clés : Red Hood, Harley Quinn, le Joker. Et une plage pour décor. Azzarello impose au lecteur un choix narratif saillant, en ne montrant pas le dénouement, tout se règle hors-champ, on ignorera qui est le vainqueur, si tant est qu'il y en est un et que cela importe encore. J'ai beaucoup aimé, même si je comprends que cela sera trop frustrant pour certains. Mais on l'aura compris, ce qui iinspire Azzarello, ce ne sont pas les codes classiques, le folklore facile : toute son histoire est une réflexion sur le destin, la fatalité, pas un divertissement avec des super-vilains contraints d'accomplir une mission impossible. Il élimine, il épure, progressivement, et opte pour l'ascèse, à la fin il ne reste plus que le coeur de son projet : Jason Todd et le Joker, comme liés par leur passé traumatisant. C'est fort.

Alex Maleev a lui aussi, pour ces trois épisodes king-size, opté pour un dessin à l'os. On lui reprochera assurément de ne pas avoir produit son oeuvre la plus riche, surtout après avoir attendu si longtemps cet ultime épisode (qui avait pourtant terminé de dessiner depuis belle lurette).

Par exemple, la plupart du temps, dans ce chapitre, il réduit les décors au strict minimum, laissant au coloriste Matt Hollingsworth (qui a souvent collaboré avec lui, notamment sur Daredevil) le soin de "meubler" les arrière-plans avec des camaïeux oautés. On a souvent ainsi le sentiment que les fonds d'image sont enfumés, comme dans une guerilla urbaine, et alors on saisit que ce choix graphique ne doit rien au hasard puisque c'est précisément ce qu'évoque Suicide Squad : Get Joker !.

De toute façon, le minimalisme est de rigueur car les personnages évoluent dans un no man's lans permanent : la prison, les bas-fonds de Gotham, des terrains vagues, le hangar désolé de Toyman, le cabaret dépouillé du Joker. Toute l'histoire se passe dans une aire de jeu quasi-virtuel, une zone de guerre, où par définition il ne reste plus grand-chose du mobilier urbain.

La raideur du trait de Maleev confirme cette approche janséniste. Les protagonistes sont peu expressifs, tout entiers dans la tension, sous la triple menace de la bombe qu'on leur a implantés, du Joker, de l'autre Suicide Squad lancée à leurs trousses. C'est un peu comme si on avait confié la mise en scène à un Robert Bresson, un Jean-Pierre Melville des comics. Les acteurs ressemblent à des pantins dépassés par ce qu'on leur a assignés. Ils avancent, réagissent sans analyser, tombent, se relèvent.

Ces marionnettes sont les jouets d'une manipulatrice hors-champ (Waller) et d'un fou sadique (le Joker). Si on ne peut guère s'attacher à eux, parce qu'il s'agit quand même de criminels, Maleev soigne leur marche funèbre en montrant le côté dérisoire, pathétique de leur existence. Le dessinateur ignore l'esthétique traditionnel des comics de super-héros, avec des costumes bariolés, pour résumer Red Hood et sa bande à des marginaux sans véritable look - d'ailleurs Jason Tood ne porte pas son casque intégral rouge mais un simple domino, qui le fait ressembler à Robin, son premier alias. Harley Quinn, après son numéro mémorable dans le précédent épisode, est ici simplement vêtue d'un bikini, mais qui l'hypersexualise pas - au contraire il révèle sa fragilité, son dénuement. Quant au Joker, il est habillé comme un touriste qui va (littéralement, à la fin) à la plage.

On ferme ce numéro claqué, sonné, troublé. C'est évidemment dommage que DC ait publié ça un peu n'importe comment, retardant absurdement la fin. Mais cette mini-série tape fort et juste. Elle valait la peine.

mercredi 8 septembre 2021

SUICIDE SQUAD : GET JOKER ! #2, de Brian Azzarello et Alex Maleev


Voilà une mini-série bien déroutante que Suicide Squad : Get Joker ! : avec seulement trois numéros, mais longs de cinquante pages chacun, Brian Azzarello propose un récit dense. Pourtant, ce deuxième chapitre prend son temps, appuie sur les temps morts, joue la montre. C'est très déstabilisant, et ça ne s'arrête pas là... Quant à Alex Maleev, il met tout cela en images de façon très propre mais aussi très statique, au diapason du script.


Red Hood avise Larry, l'assistant de Amanda Waller, que Firefly est mort et que le Joker, après avoir agressé Waller, lui a dérobé le détonateur activant les nano-bombes que porte chaque membre de la Suicide Squad. Larry envoie une équipe de nettoyage pour récupérer le corps de Firefly.


La Suicide Squad retourne au repaire de Toyman. Mais celui-ci est incapable de retirer les nano-bombes - à moins de pratiquer une lobotomie. Harley Quinn sait que le Joker ne va pas agir contre l'équipe, préférant jouer avec leurs nerfs jusqu'à son prochain mouvement.
 

Et justement le Joker envoie ses hommes de main chez Toyman pour inviter la Suicide Squad à sa fête. Elle se tient dans un bouge avec des strip-teaseuses et, à l'entrée, les hommes de l'escadron sont désarmés. Le Joker force Harley Quinn à exécuter une danse lascive sur scène.


Wild Dog glisse dans le string de Harley une lame de rasoir avec quelques billets. Elle égorge le Joker. Red Hood et Wild Dog récupèrent leurs armes et ouvrent le feu. Dans la panique qui s'ensuit, Yonder Man récupère le détonateur et s'enfuit. Mais Toyman le tue juste avant l'arrivée d'une nouvelle formation de la Suicide Squad, menée par Rick Flagg...

Le premier épisode de Suicide Squad : Get Joker ! se distinguait par sa densité et la position de Jason Todd/Red Hood dans le rôle de leur leader. A la tête de l'escadront suicide, il devait capturer le Joker à Gotham mais découvrait que le clown du crime était en affaires avec la mafia russe. Enfin, il surgissait chez Amanda Waller qu'il rouait de coups pour lui dérober le détonateur grâce auquel elle pouvait tuer les membres de la Suicide Squad tentant de fuir la mission.

On pouvait donc s'attendre que ce deuxième chapitre (sur les trois que compte la mini-série) allait poursuivre sur le même rythme, avec une succession de scènes fortes, tendues. Sauf que ps du tout !

Brian Azzarello prend le lecteur à contrepied et même à rebrousse-poil en écrivant un épisode totalement à l'opposé du précédent. Il le fait à dessein, pas pour provoquer car l'enjeu de l'histoire s'est déplacé : il n'est plus question d'une mission suicide contre le Joker car le Joker dispose maintenant d'un moyen imparable pour se débarrasser des chasseurs à ses trousses - le fameux détonateur activant les nano-bombes implantées dans la nuque des agents de Waller et capables de leur faire exploser le ciboulot au moindre écart.

Comme le Joker est fou et donc imprévisible, il est susceptible désormais de tuer Red Hood et son équipe à chaque instant. Harley Quinn l'explique à Red Hood : il va jouer avec leurs nerfs car il est maître des horloges maintenant, il les tient tous, il va s'amuser avec eux comme un chat avec une souris. Tout le monde, lecteur compris, va devoir attendre le prochain mouvement du Joker.

C'est alors que Azzarello consacre plusieurs pages à cette attente et montre les réactions diverses des membres de la Suicide Squad. C'est l'occasion pour ces criminels de faire connaissance, parfois de manière étonnament comique comme quand Plastique, Peebles et Yonder Man se partagent un joint pour se relaxer. Parfois de manière presque émouvante quand Silver Banshee interroge Meow Meow sur ce qui l'a conduit derrière les barreaux. Red Hood doit composer avec la frustration de Wild Dog mais aussi avec le souvenir de sa première confrontation avec le Joker.

Ces pages vont diviser car certains lecteurs estimeront que Azzarello n'y raconte rien, décompresse à outrance. Pourtant, avec le recul, j'ai trouvé que c'était sacrément culotté et finalement payant car on n'a pas l'habitude qu'un vilain ait autant la main sur la situation et les héros. On n'a pas l'habitude de voir des héros être obligés d'attendre que leur ennemi bouge le premier. Ce sentiment horripilant que rien ne se passe est parfaitement traduit grâce au parti-pris du scénariste qui ose mettre son récit sur pause.

Alex Maleev est au diapason. Le décor de cette non-action est désolé, on est dans une zone désertique, le garage de Toyman, entouré de grillages, sous un soleil de plomb. Maleev ne cherche pas à dissimuler cette misère esthétique, il ne meuble pas les arrière-plans, souvent à l'image il n'y a que des personnages qui bavardent, échangent des banalités ou des propos incongrus. Ils sont volontairement statiques, peu expressifs, figés dans cette attente insupportable. De même Matt Hollingsworth applique des couleurs plates, sans éclat, pour bien souligner l'ambiance pénible qui s'installe. Le format long de l'épisode (50 pages) permet cette expérimentation et Maleev et Azzarello en profitent, quitte à déranger le lecteur qui espère de l'action, du mouvement.

Puis, enfin, après quelques touches d'humour absurde (Meow Meow qui fait remarquer à Peebles que son nom civil, Livinstone, correspond mieux que son surnom à ses pouvoirs, Yonder Man qui justifie sa consommation de cannabis pour activer son pouvoir), le Joker bouge. Et la Suicide Squad aussi du même coup. L'action se déplace dans un bouge minable, avec des strip-teaseuses qui font du poll-dance, avec des hommes de main qui fouillent et désarment les membres de la Suicide Squad.

L'apparition du Joker est spectaculaire et glaçante : ses mains et ses avant-bras sont couverts de sang (sans qu'on sache pourquoi). Maleev découpe la scène avec des cases qui occupent toute la largeur de la bande, histoire de donner une dimension quasi-cinématographique à ce moment. Azzarello ne fait pas du Joker un clown hystérique, qui gesticule : au contraire, là encore, il prend le contrepied, c'est un type fardé, habillé de blanc (la fameuse combinaison inspirée de celle portée par Alex/Malcolm McDowell dans Orange Mécanique de Kubrick), très calme, arborant un large sourire et dévisageant, d'un air supérieur, l'assemblée et ses invités. L'effet est redoutable.

La suite aboutit à une autre scène incroyable, malaisante au possible - gratuite diront certains, mais ô combien efficace et perturbante. Le Joker force Harley Quinn à exécuter une danse lascive en sous-vêtements sur scène après avoir menacé de faire sauter la tête de ses compagnons. Elle obéit. Là encore, le temps se dilate et Azzarello et Maleev étirent ce moment à dessein pour que lecteur ressente la gêne, l'humiliation. Puis la surprise. Car, évidemment, Harley ne s'est pas pliée au caprice du Joker innocemment.

C'est dans les dernières pages que tout s'accélère (enfin...). Tout est clairement montré en peu de planches. Maleev ne se départit pas d'une certaine raideur dans son dessin, il n'est pas Immonen ou Samnee, mais finalement ses compositions un peu rigides, un peu gauches, traduisent de manière plus réaliste ce qui se passe dans une fusillade dans un bar et la fuite d'un groupe de soldats. Deux twists imprévisibles achèvent de cueillir le lecteur et de semer le trouble avant la sortie du troisième et dernier acte le mois prochain.

Suicide Squad : Get Joker ! désarçonne : Brian Azzarello et Alex Maleev trompent leur monde en ne nous donnant pas ce qu'on attendait. Cette façon de faire va diviser, je le répète, mais si vous aimez les sorties de route, les scènes de malaise, de tension, et les surprises, alors c'est un régal. En tout cas, c'est culotté, ça, c'est indéniable. Et ça fait du bien.
   
La variant cover de Jorge Fornes.

jeudi 5 août 2021

SUICIDE SQUAD : GET JOKER ! #1, de Brian Azzarelllo et Alex Maleev


Enfin ! C'est non un sentiment de soulagement que j'ai lu ce premier épisode de Suicide Squad : Get Joker ! car c'est un projet qui a connu bien des aléas avant de voir le jour. On le doit pourtant à une équipe artistique de premier plan : Brian Azzarello au scénario et Alex Maleev au dessin, rien de moins. Edité au sein du Black Label de DC Comics, c'est finalement une mini-série en trois numéros de prestige. Et ça valait le coup d'attendre !


Incarcéré au pénitencier de Belle Reve, Jason Todd alias Red Hood, l'ancien Robin de Batman, est abordé par Amanda Waller, la patronne de la Task Force X. Elle veut lui confier la mission de capturer, mort ou vif, celui qui l'a autrefois tué : le Joker. En échange d'une remise de peine, et après réflexion, il accepte.


On lui assigne une équipe de repris de justice détenus dans la même prison : Firefly, Silver Banshee, Wild Dog, Meow Meow, Peebles, Plastique, Yonder Man. Jason Todd les connaît presque tous, pour les avoir combattu ou de réputation. Ils profiteront de la même faveur que lui pour cette mission.


Mais il faudra aussi composer avec le dernier membre de cet escadron suicide : Harley Quinn, l'ancienne fiancée du Joker. Celle-ci pourtant a rompu avec le clown du crime et veut se venger de lui pour la relation toxique qu'il lui a infligée. Waller juge également que son intimité passée avec le Joker sera utile à la mission.


On administre à Jason Todd une puce explosive comme à tous ses co-équipiers pour s'assurer qu'il ne fuira pas. Puis un hélicoptère les parachute au-dessus de Gotham où ils ont rendez-vous avec Toyman dans la casse d'un garage pour localiser le Joker. Ils gagnent un bar mal fâmé mais Harley Quinn fausse compagnie au groupe et la situation dégénère vite en fusillade.


L'équipe quitte les lieux en comprenant que le Joker l'a doublée. Jason Todd appelle Waller pour la prévenir de la présence d'une taupe dans le groupe au même moment où le Joker l'agresse brutalement chez elle...

Revenons pour commencer sur la genèse du projet Suicide Squad par Brian Azzarello. Lorsque l'ère des New 52 s'achève pour DC Comics, et que celle de Rebirth débute, l'éditeur décide de mettre le paquet sur le titre avec Jim Lee au dessin et Rob Williams au scénario. Il faut profiter de la sortie du film réalisé par David Ayer, même si les critiques s'avéreront désastreuses et l'accueil public mitigé - aujourd'hui, le long métrage reste un sujet sensible car des fans et le cinéaste réclame une exploitation de son montage (comme pour le Snyder's cut de Justice League), mais cette fois sans illusion (vu qu'entretemps James Gunn est passé par là.

Mais DC est gourmand, peut-être trop car une fois les épisodes de Jim Lee bouclés, la série devient bimensuelle et use beaucoup d'artistes. Du coup la qualité s'en ressent, même si dans un premier temps les back-ups stories (sur les origines des membres de la Suicide Squad) permettent aux dessinateurs de produire des épisodes de seulement quinze pages. L'éditeur continuera ainsi jusqu'au n°50 en 2019.

L'an dernier, Tom Taylor et Bruno Redondo proposent une nouvelle cuvée mais leur run s'achève au bout de onze épisodes, sans qu'on comprenne bien pourquoi (les critiques étaient excellentes, mais peut-être que les chiffres de vente n'étaient pas à la hauteur). Puis durant Future State, la Suicide Squad a droit à sa version futuriste, très bizarre. Et depuis Robbie Thompson et Eduardo Pansica ont reformulé le titre, en écartant des membres emblématiques.

Brian Azzarello a souvent été cité au cours de ces dernières années pour écrire Suicide Squad, parfois avec son compère Eduardo Risso au dessin, sans que jamais cela ne se concrétise. Idem pour Birds of Prey, qu'il devait piloter mensuellement avant que le projet ne devienne un graphic novel (dessiné par Emanuela Lupacchino), qui n'a pas bénéficié du film de Cathy Yan (qui a déçu Warner Bros). Et pour ne rien arranger, Azzarello a été pris dans un bad buzz lors de la publication de son Batman : Damned pour une scène où le dark knight, rentrant d'un combat, se déshabillait intégralement, laissant entrevoir son sexe (sacrilège ! Cachez cette Bat-teub que je ne saurai voir !).

Et donc nous voici avec Suicide Squad : Get Joker !, qui aurait pu ressembler à une énième révision du projet longtemps dans les tuyaux de Brian Azzarello et qui se déclinera en une mini-série en trois épisodes (trois "Livres") de prestige - entendez : trois fois 50 pages - au sein du Black Label ("for mature readers") de DC. Mais qui, en vérité, ne ressemble qu'à lui, à son auteur, et s'avère magistral.

Comme nous sommes avec une série Black Label, c'est donc un récit hors-continuité. Jason Todd alias Red Hood, l'ancien deuxième Robin de Batman, devenu un vigilante aux méthodes expéditives, est arrêté par la police, jugé et incarcéré pour plusieurs exécutions sommaires. Transféré à la suite d'une bagarre au pénitencier de Belle Reve, il est approché par Amanda Waller, la patronne de la Task Force X pour une mission spéciale en échange d'une remise de peine : capturer, mort ou vif, le Joker.

Azzarello utilise le Joker de manière presque sentimentale car quand il était Robin, lors de la saga Un Deuil dans la famille (par Jim Starlin et Jim Aparo, 1988-1989), il a été kidnappé et massacré par le Joker. A l'époque, un sondage lancé par DC avait permis aux lecteurs de décider du sort de Robin et comme Jason Todd n'était pas aussi apprécié que Dick Grayson, il fut ainsi exclu de la série. Mais comme dans les comics personne ne meurt jamais définitivement, en 2005, il revient sous l'alias de Red Hood, surnom emprunté au Joker avant qu'il ne devienne le clown du crime, grâce à Judd Winick et Doug Mahnke dans Batman #635.  

Les deux personnages sont donc intimement liés pour toujours dans l'histoire des comics et c'est là-dessus que se fonde Azzarello pour la dynamique de son histoire : faire de Jason Todd le meneur de la Suicide Squad pour attraper le Joker, c'est lui donner la possibilité de se venger plus encore que de sortir de prison de manière anticipée. La composition de l'escadron réserve aussi des surprises où le goût de Azzarello pour des récits ancrés dans la réalité s'exprime : ainsi, Wild Dog reconnaît avoir participé à la marche insurrectionnelle sur le Capitole avec les supporters de Donald Trump en Janvier 2021. Le scénariste réintroduit aussi Harley Quinn dans la formation, mais moins comme un argument purement commercial (même si cela ne peut être esquivé) que pour sa relation toxique avec le Joker : elle reste cet électron libre mais qui partage avec Jason Todd un trauma lié au clown du crime, sans oublier une scène savoureuse où, en ex-psychiatre, elle saisit parfaitement le profil de Waller (une bureaucrate sans scrupules, manipulatrice se dissimulant derrière sa mission de serviteur de l'Etat).

Le déroulé de l'épisode est un vrai page-turner qui démontre la virtuosité de Azzarello, à tel point qu'on a du mal à croire qu'on vient de lire cinquante pages tant on les a dévorées. Le scénariste complexifie la mission en adjoignant des russes qui paient le Joker pour créer le chaos dans Gotham (qui est dépeinte comme une zone de guerre, de non-droit) afin de couvrir leurs traffics. Et il adresse des clins d'oeil aux cinéphiles quand le Joker agresse Waller déguisé comme Alex dans Orange Mécanique et reproduisant les gestes avec lesquels il ôta la vie à Todd (qui assiste à la scène sur son téléphone). La présence d'une taupe dans l'équipe et la mort d'un de ses membres suite à un sabotage évident rajoutent à la tension. 

Pas de Eduardo Risso au dessin (il doit encore terminer la série Moonshine, également écrite par Azzarello, publiée chez Image Comics, et qui a connu bien des retards), mais Alex Maleev. On peut s'étonner que le dessinateur soit deux fois à l'affiche en ce moment, avec donc cette mini-série et Checkmate (écrit par Bendis), mais je pense que Suicide Squad : Get Joker ! a été achevée depuis des mois, si ce n'est l'an dernier, en attendant que DC donne le feu vert à Checkmate.

L'artiste bulgare retrouve le coloriste Matt Hollingsworth avec qui il a collaboré sur Daredevil et le résultat est magnifique, fruit d'une complicité évidente. Maleev est bien plus inspiré que sur Event Leviathan ou Checkmate ici, disposant d'un script rigoureux, qui lui laisse visiblement moins de lattitude pour le découpage. On ne compte qu'une seule double page par exemple et elle est très cadrée. Maleev alterne des planches en "gaufrier" et donc avec des cases de la largeur de la bande, c'est précis, il n'y a pas de déchet et pourtant, cette apparente contrainte lui convient bien car elle chaque plan a son utilité. "Un plan. Une idée" comme disait le cinéaste Sergio Leone.

En contrepartie, le fait que la série soit publié sous le Black Label autorise à des révisions esthétiques. Au début Red Hood est montré avec son casque rouge puis, une fois en mission, Jason Tood ne porte plus qu'un loup sur les yeux. Sous son blouson, on reconnaît un gilet ressemblant à celui qu'il avait quand il était Robin. C'est comme si le déguisement le renvoyait à la période tragique où son destin a connu un virage historique. Il est fort possible là encore que ce détail ait été indiqué dans le script.

Mais Maleev a sans doute été plus libre au moment de designer les membres du commando, subtil mélange de costumes super-héroïques (dans le cas de Firefly, Yonder Man, Silver Banshee...) et de vêtements plus casual (Peebles, Meow Meow...). Dans le cas particulier de Harley Quinn, Maleev a opté pour son costume contemporain mais sans l'hypersexualiser (pas de short moulant donc, mais un pantalon avec un bustier), pas non plus de chapeau mais des couettes bicolores.

Le découpage est sec, avec des angles de vue neutres, pas de fantaisie. Il y a quelque chose de minimaliste, d'austère, comme si Maleev avait refusé toute complaisance dans la représentation de la violence, tout enjolivement. C'est payant même si, évidemment, pas dynamique, mais le talent de Maleev ne s'est jamais exprimé par l'énergie de ses dessins, plutôt par leur intensité.

C'est donc une réussite. Pour Eduardo Risso, c'est un beau retour, pour Alex Maleev l'occasion de briller avec une histoire bien tenue. Et pour les fans de Suicide Squad, une excellente synthèse entre l'identité de l'équipe, sa fonction, et une aventure en dehors de clous et des limites du mainstream.

Avec, en prime, une fabulesue variant cover de Jorge Fornes :



mercredi 20 décembre 2017

SOLO #6 : JORDI BERNET


Avec le #5 (consacré à Darwyn Cooke), ce numéro 6 de la collection des Solo, éditée par Mark Chiarello en 2005, était celui que je désirais le plus lire un jour, et c'est enfin chose faite. DC Comics a donc donné carte blanche au génial dessinateur espagnol Jordi Bernet pour un recueil d'histoires courtes écrites par ses amis et qui permet d'apprécier l'étendue de son talent.


- Back Bone (écrit par John Arcudi). Mrs. Chisolm et sa jeune fille Lainie hébergent Mr. Rayburn  chez elles. C'est un bien curieux locataire qui intrigue vite l'adolescente et qui lui déplaît à cause de sa manière de s'exprimer comme s'il posait toujours des questions et aussi pour sa mauvaise odeur. C'est ce dernier point qui va l'amener à découvrir son secret lorsqu'elle surprend un soir Rayburn quittant sa chambre par la fenêtre tel un mollusque alors que son lit repose son squelette ! Les morts de plusieurs cochons dans les fermes alentours conduisent Lainie à penser que l'homme les tue et elle va alors trouver un moyen de le confondre tout en convainquant sa mère, de manière imparable, de la monstruosité de son locataire...

On démarre avec cet étrange récit imaginé par un scénariste habitué au fantastique puisque John Arcudi est un collaborateur de Mike Mignola (le créateur de Hellboy). Une scène suffit à l'auteur et Jordi Bernet pour installer une atmosphère bizarre et surchauffée où la narratrice est une jolie adolescente. 

Le duo nous laisse d'abord croire à un fantasme de jeune fille puis lorsqu'on découvre avec elle le secret du mystérieux Mr. Rayburn, tout bascule. Il ne s'agit pas tant d'effrayer que de susciter le malaise et même la fascination pour cette créature improbable lié à des meurtres porcins. On devine que tout cela se passe dans le passé, les années 50-60 probablement, mais ce n'est pas si important car les monstres sont de tous temps.

Bernet excelle à croquer les belles femmes, de tous âges, tout comme les hommes les plus repoussants, et sa science du découpage produit une tension immédiate. Le dénouement, comique, absurde, grotesque même, n'en est que plus efficace. 


- Drive (écrit par Joe Kelly). Harrison et sa femme Loretta se disputent à propos du caractère envieux de celui-ci et de l'insatisfaction chronique de celle-ci tandis que se noue, dans le Las Vegas des années 50, un drame passionnel entre un animateur de télé séducteur et sa première conquête devenue star de cinéma. Jaloux de son succès et redoutant qu'elle le quitte ou ne le trompe, il finira par la tuer puis enterrera son corps dans le désert du Nevada.

Si on peut déplorer que la majorité des histoires de ce numéro soit en couleurs, c'est bien parce que Bernet est un virtuose du noir et blanc, comme il l'a prouvé tout au long de la série Torpedo sur laquelle il succéda à Alex Toth, un autre maître (qui abandonna le titre car il n'appréciait pas la violence des scripts de Enrique Sanchez Abuli). Aussi faut-il apprécier ce deuxième récit.

La narration de Joe Kelly est très originale et même déroutante au début puisque le lecteur assiste à une passion tragique en même temps qu'il lit le dialogue d'un couple hors-champ qui dégénère en dispute. Le procédé prend tout son sens quand on saisit que ce qui se dit d'un côté rebondit sur ce qui se joue de l'autre.

Les retrouvailles d'un animateur télé avec une actrice dont il fut l'amant et qui rallume la flamme de leur amour avant de provoquer sa jalousie sentimentale et professionnelle jusqu'au meurtre, dans le cadre du Las Vegas des années 50, sont promptes à évoquer chez le lecteur tout l'imaginaire véhiculé par cette époque et ce décor, celui du "Rat Pack" (la bande de Frank Sinatra avec Dean Martin, Sammy Davis Jr.), des casinos, de la mafia, du désert du Nevada où bien des corps furent enterrés après des assassinats.

Le décalage entre cette passion dramatique et les motifs dérisoires, pathétiques, de la dispute de Harrison et Loretta permet à chaque partie de gagner en intensité : plus l'échange entre le couple hors champ se tend, plus la liaison entre celui à l'image dégénère.

Bernet illustre ça à la perfection, dosant magistralement ce crescendo romantique et romanesque, avec ce trait vif et précis à la fois, qui sait exploiter la lumière émanant du blanc même de la planche et de noirs profonds dans le choix des vêtements (le smoking, la robe du soir), du jour et de la nuit, des intérieurs et des extérieurs (sublime dernière page dans le désert). Somptueux.


- Old Dog New Trick (écrit par Andrew Helfer). Dans un pénitencier d'Amérique latine, quatre vieux détenus, là depuis trente-cinq ans, survivent tranquillement en sachant se tenir à l'écart des règlements de compte, coups fourrés, trafics et autres mutineries... Jusqu'au jour où le gouvernement local est renversé par l'armée. Ils sont alors conduits auprès du général Ramirez qui a conduit la révolution et les absout de leurs crimes passés à condition de rejoindre ses rangs. Mais ils déclinent l'offre et l'assassinent pour continuer de profiter du gîte et du couvert de la prison. 

Une petite nouvelle croustillante à souhait que ce chapitre dont le titre équivaut à notre expression "ce n'est pas au vieux singe qu'on apprend à faire la grimace". Andrew Helfer nous présente d'abord une galerie de vieux taulards dont la sagesse est très ambivalente, comme ce coiffeur-barbier qui égare ses rasoirs "coupe-chou" servant à d'autres détenus à égorger leurs rivaux ou ce réparateur de radio à se tenir au courant de ce qui se passe dans les cellules pour se prévenir des ennuis.

Puis, tandis que cette bande de vétérans derrière les barreaux depuis une éternité dispute une partie de cartes dans la prison surchauffée, la politique s'invite au menu, une révolution a gagné le pays d'Amérique latine (qui n'a pas besoin d'être nommé pour qu'on puisse laisser au lecteur la liberté de le situer) et les parias d'hier sont rappelés par un général à devenir les nouveaux héros de la nation. Sauf qu'ils ne le veulent pas, préférant vieillir tranquille, et achevant le militaire dans une copie de l'assassinat de César.

Jordi Bernet s'amuse visiblement autant que nous avec cette formidable fable, cynique et hédoniste à la fois, qui tourne en dérision les coups d'état, l'héroïsme des révolutionnaires parvenus, l'ordre et le chaos, la soumission et la survivance. Il croque généreusement des tronches mémorables et son découpage sait tirer avantage d'une action exclusivement en huis-clos sans même que le lecteur s'en rende compte du premier coup. Jubilatoire.


- The Stalking Horse (écrit par Chuck Dixon). En Août 1851, dans les montagnes du Colorado, Philip Starlighter rencontre un pèlerin à la nuit tombée devant un feu de bois. Défiguré sur la moitié du visage, il lui raconte dans quelles circonstances il a été blessé : quelques années plus tôt, il chassait l'ours avec son frère cadet Zachariah lorsqu'un grizzly les attaqua par surprise. Zach fut tué par la bête et leur guide, Silver Goose, prit la fuite. Phil se remit lentement pour mieux traquer Goose puis le grizzly. C'est alors que l'ours surgit, attiré par un macabre appât.

Dans sa longue carrière, Bernet a déjà préalablement travaillé pour DC Comics en dessinant quelques épisodes fameux du western Jonah Hex, écrits notamment par Jimmy Palmiotti et Justin Gray (c'est un point commun qu'il partage avec Darwyn Cooke). Il était donc impensable qu'une des histoires de ce Solo ne se déroule pas dans cet univers qu'il maîtrise si bien.

Avec Jonah Hex, le récit concocté par le vétéran Chuck Dixon partage bien des choses, à commencer par la défiguration subie par son héros, un chasseur animé par une vengeance démente, à la démesure de son impressionnante mutilation. Le scénario est prétexte à un flash-back impressionnant par son art de l'ellipse et son pouvoir de suggestion. Le lecteur est immergé dans un cauchemar oppressant, tellement qu'on peut penser que sa narration est altérée par la folie de son personnage principal.

Mais l'énormité de l'argument, des scènes-clés, et le climax final passent comme une lettre à la poste grâce à l'énergie du dessin, débarrassé de toutes fioritures. La densité du propos est contenue et servie par l'art de Bernet à faire tenir un maximum d'informations en peu de place sans sacrifier l'essentiel. Tout simplement bluffant.
   

- Poison (écrit par Brian Azzarello). Gotham City, une nuit. Poison Ivy attire Batman dans un piège en séquestrant un botaniste. Elle veut en vérité tester le justicier et l'attirance sexuelle qu'elle exerce sur lui. Batman perd ses nerfs et gifle Poison Ivy pour la neutraliser, prouvant ainsi qu'elle avait raison de le considérer comme un mâle ne pouvant s'affirmer qu'en dominant une femme.

Le plus controversé des épisodes de ce recueil est pour la fin : en effet, l'histoire écrite par Brian Azzarello a suscité des réactions tranchées parmi les lecteurs, même ceux habitués à sa prose sans concessions.

Cet affrontement entre Batman et Poison Ivy est un subterfuge car il déplace la bataille sur un autre plan physique que celui auquel les comics nous habituent. Tout ici est explicitement une affaire de sexe et de domination, et c'est cela qui a tant dérangé. Poison Ivy provoque volontairement son adversaire moins pour gagner que pour prouver une thèse : elle excite Batman pour lui faire perdre les pédales et observer sa réaction. Il répond de manière machiste et violente et cela semble plaire à la séduisante méchante.

Le trouble qu'engendre cette issue au combat a de quoi interroger en effet : Poison Ivy est-elle une sado-masochiste ? Ou Azzarello sexualise-t-il autant ce duel de manière complaisante ? Batman est-il un macho incapable de maîtriser une femme autrement qu'en la maltraitant et sa brutalité traduit-elle son désir évident mais refoulé ?

Je laisse à chacun la liberté d'apprécier en comprenant le malaise que cela peut produire. Il n'empêche, l'audace du traitement et l'extraordinaire sensualité dont Bernet dote Poison Ivy en font un objet fascinant même si moralement équivoque.

En cinq volets, ce Solo #6 permet en tout cas de goûter à toutes les facettes du talent de Jordi Bernet, dans un cadre idéal. Quel regret qu'un pareil projet n'ait jamais été reconduit avec d'autres artistes depuis 12 ans... 

mercredi 20 juillet 2016

Critique 956 : BATMAN #43-44 + ANNUAL #4, de Scott Snyder, Brian Azzarello, James Tynion IV, Greg Capullo, Jock et Roge Antonio


BATMAN : SUPERHEAVY, PART THREE est le 43ème épisode de la série, écrit par Scott Snyder et dessiné par Greg Capullo, publié en Octobre 2015 par DC Comics.
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Jim Gordon retrouve Bruce Wayne, bien vivant mais ayant tout oublié de sa vie comme Batman après son dernier combat contre le Joker, et travaillant désormais dans une maison pour jeunes aux côtés d'une de ses anciennes amantes, Julie Madison. L'ex-commissaire lui révèle être le nouveau Batman et, convaincu que son prédécesseur sous ce nom, est encore capable de l'aider, lui donne une des "graines" de Mr Bloom pour qu'il l'analyse.
Leur rencontre est observée par Alfred Pennyworth et Clark Kent/Superman (dont la double identité a été publiquement dévoilée récemment). Dans la Batcave, le majordome de Wayne explique pourquoi il ne souhaite pas que Bruce redevienne Batman et impose ce choix à son interlocuteur quand il proteste.
Le nouveau Batman retourne, sans prévenir sa hiérarchie et Geri Powers, dans le quartier des Narrows pour inspecter la planque du gang de feu Gigi Cheung. Mais il s'y fait piéger... Tout comme Oswald Cobblepot/Le Pingouin lors d'une négociation avec Mr Bloom.

Le cliffhanger de l'épisode 42 (en fait déjà suggéré dès le #41) confirme donc que Bruce Wayne n'est pas mort. C'était prévisible et peu exploité d'ailleurs, donc un peu décevant, il faut bien l'admettre. Mais l'état dans lequel on retrouve le personnage le présente profondément changé (et pas seulement parce qu'il arbore une barbe fourni) : sa situation est protégée en quelque sorte par son fidèle Alfred, dont l'explication avec Superman sonne juste.

Sur ce plan, délicat, Scott Snyder réussit quand même bien son coup. L'épisode s'articule en quatre parties bien distinctes et successives : les retrouvailles assez lunaires entre Gordon et Wayne, le dialogue entre Alfred et Clark Kent, le retour de Gordon/Batman dans le quartier de Narrows (avec une issue très compromise), et la rencontre du Pingouin avec Mr Bloom. L'apparition du vilain de cet arc narratif ne déçoit pas : il en impose, avec un look flippant à souhait - j'ignore s'il s'agit d'une création originale ou d'une nouvelle version d'un ancien méchant, mais l'effet est garanti.

Et Greg Capullo n'est évidemment pas pour rien dans cette réussite. Il réussit deux séquences sensationnelles - la fusillade dans le repaire du gang, avec des requins ; et l'épilogue, saisissant. Le dessinateur est vraiment dans une forme éclatante, avec des partenaires à l'encrage et aux couleurs, qui savent le compléter. En ayant consulté quelques-uns de ses anciens travaux (sachant qu'il avait abandonné les comics pendant plusieurs années), son évolution est stupéfiante et il n'est donc pas étonnant que, son run sur Batman terminé désormais, Mark Millar ait voulu collaborer avec lui (une mini-série en creator-owned chez Image Comics, Reborn, paraîtra à partir de la rentrée).

Après ça, l'histoire va dévier, le temps d'un épisode et pour son quatrième Annual.
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BATMAN : A SIMPLE CASE est le 44ème épisode de la série, co-écrit par Scott Snyder (histoire originale et co-scénario-dialogues) et Brian Azzarello (co-scénario-dialogues) et dessiné par Jock, publié en Novembre 2015 par DC Comics.
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Il y a cinq ans de cela, Batman, alors en activité depuis seulement un an à Gotham, enquêta sur la mort maquillé en règlement de comptes d'un jeune afro-américain, Peter Duggio, originaire du quartier de Corner.
Le justicier interroge le Pingouin, sans grand succès, avant d'orienter ses recherches sur la victime, qui gérait l'épicerie de son père, située dans les 4/5èmes, entre les territoires de deux gangs. Pour protéger son commerce, il avait contacté un certain jardinier, fournissant des graines donnant des super-pouvoirs - mais tuant aussi ses consommateurs à petit feu... 

Cet épisode détone immédiatement grâce (ou à cause, selon qu'on aime ou non son style graphique, et, dans une moindre mesure, sa narration écrite) aux dessins de Jock : l'ambiance est radicalement différente de celle produite par Capullo et aboutit à des planches à mi-chemin entre l'illustration et l'expérimentation. L'artiste insère des (fausses) coupures de presse à ses images, joue avec le lettrage, et la colorisation reconnaissable entre mille de Lee Loughridge ajoute au climat déroutant, avec des tonalités où dominent le noir, le gris et le brun, comme s'il s'agissait effectivement d'un document d'époque.

Scott Snyder, qui signe toujours l'histoire et une partie des dialogues, s'est adjoint les services d'un de ses collègues, réputé pour son goût des séries noires, Brian Azzarello (à qui on doit la saga 100 Bullets, mais aussi un run mémorable de Wonder Woman).

Il semble évident pourtant que c'est Azzarello qui ait pris le dessus dans la rédaction : l'emploi d'une voix off inspiré par le roman criminel, renouant avec les detective stories, diffère très nettement de celle de Snyder, plus tournée sur les réflexions que se fait le héros sur ses capacités et ses actions. Ici, Batman enquête, déduit, remonte la piste de Mr Bloom, déjà, donc, présent à Gotham, dans un coin appelé Blossom Row où la nature a repris ses droits.

Cette révélation apprend donc que ce dealer au coeur de l'intrigue de l'arc Superheavy opère depuis longtemps, assez discrètement pour que Batman ne l'ait jamais arrêté en cinq ans, profitant aussi sans doute des méfaits commis par d'autres vilains. Que Bruce Wayne, désormais amnésique, soit incapable de l'apprendre à Jim Gordon est un twist très vicieux.

Néanmoins, et c'est le gros bémol de cet épisode, on ne sait rien de l'origine des pouvoirs de Mr Bloom, de son identité réelle. J'espère que Snyder y reviendra en temps et en heure. C'est frustrant, mais ça donne encore plus envie de suivre cette intrigue.
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BATMAN : ANNUAL #4 - MADHOUSE est écrit par James Tynion IV et dessiné par Roge Antonio, publié en Novembre 2015 par DC Comics.
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Reconverti momentanément en nouvel asile pour les criminels auparavant détenus à Arkham, le manoir Wayne est rendu à son propriétaire après le transfert de ses derniers locataires. Mais en revenant chez lui pour décider s'il va garder cette demeure ou permettre à Geri Powers (qui a racheté les biens et les entreprises Wayne) de la vendre, Bruce est piégé et harcelé par le Sphinx, Gueule d'argile et Mr Freeze, après avoir été séparé d'Alfred et Julie Madison.
Les trois vilains, ignorant que leur cible a été Batman, mais sachant qu'il a perdu la mémoire, veulent se venger de celui qu'il considère comme le mécène du justicier. Comment ? En le traumatisant assez brutalement pour qu'il devienne aussi fou qu'eux...

Les Annuals d'une série sont souvent ces gros épisodes (ici, pas moins de 40 pages) censés être des bonus pour les fans, mais s'avérant des suppléments dispensables, d'autant qu'ils sont sont rarement réalisés par l'équipe artistique de la série.

Celui-ci, le quatrième, est inégal. L'argument exploité par James Tynion IV (qui a auparavant déjà écrit des tie-in à Batman, et même signé un spin-off consacré à un membre de la Cour des Hiboux, Talion, qui fit long feu) n'est pas inintéressant - trois ennemis de Batman, ignorant qu'ils ont piégé son (ex) alter ego, Bruce Wayne, veulent se venger de lui en le rendant fou. La situation est savoureuse puisqu'on peut légitimement estimer que Wayne a sombré dans la folie en devenant Batman, poursuivant dans une quête morbide et sans fin tous les individus comme l'assassin de ses parents (cette thèse d'un Batman finalement aussi cinglé que ses ennemis a été synthétisée avec une maestria indépassable par Alan Moore dans Killing joke).

Pourtant, est-ce que ça méritait ce gros chapitre parallèle de 40 pages, aux rebondissements convenus, au rythme alternatif, et au graphisme moyen (Roge Antonio a un style qui ressemble à celui de Rafael Albuquerque, mais sans des finitions aussi maîtrisées) ? La réponse est dans la question.

Plus indécis est l'impact de cette épreuve sur Bruce Wayne pour la suite de l'arc Superheavy ? Il faudra attendre le retour de Scott Snyder et Greg Capullo aux manettes pour l'estimer - et donc la parution de "Batman Universe" #6 le mois prochain. Stay tuned !
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Ces épisodes sont disponibles, en vf, dans la revue "Batman Univers" n° 4 et 5.

mercredi 25 février 2015

Critique 579 : WONDER WOMAN, VOLUME 5 - FLESH, de Brian Azzarello, Cliff Chiang et Goran Sudzuka


WONDER WOMAN : FLESH rassemble les épisodes 24 à 29 et le n° 23.2 (First Born) de la série, écrits par Brian Azzarello et dessinés par Cliff Chiang (#27 et 29 plus une partie du #28), Goran Sudzuka (#24-26 et l'autre partie du #28), et ACO (#23.2), publiés en 2014 par DC Comics.
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(Extrait de WONDER WOMAN #29.
Textes de Brian Azzarello, dessins de Cliff Chiang.)

Nouveau souverain de l'Olympe, Apollon a capturé son frère, le Premier Né, après qu'il a subi une cuisante défaite en affrontant Wonder Woman. Bientôt Apollon apprend l'imminence d'une guerre, ce qui le motive à réunir le panthéon pour convaincre ses semblables d'accueillir Wonder Woman dans leurs rangs en tant que déesse de la guerre.
Cependant, cette proposition n'a pas l'heur de plaire à l'un des membres de l'Olympe et prépare sa revanche contre l'amazone...

Après les trois premiers volumes de son run sur la série, qui ont été mouvementés, le scénariste Brian Azzarello a rebondi dans une direction décisive lors du tome 4, impliquant dans l'intrigue le nouveau fils de Zeus. Les épisodes de ce nouvel arc narratif négocient donc avec les conséquences des derniers événements tout en entraînant le lecteur vers de nouveaux rebondissements.

Encore une fois, pourtant, l'auteur aboutit à un résultat qui laisse un sentiment très mitigé : il développe en effet une histoire complexe, elle-même alimentée par des "sub-plots". Apollon retient le Premier Né prisonnier sur le mont Olympe où il lui fait subir de multiples tortures, complaisamment détaillées, mais dans un but précis.
Pendant ce temps, sa soeur, Cassandre, le défie frontalement, n'hésitant pas à user de manoeuvres aussi crasses pour avoir ce qu'elle convoite. 
Pour couronner le tout (qui est déjà assez corsé), Azzarello met en scène la quête de Wonder Woman et sa bande pour retrouver un membre de leur famille qui a été kidnappé.

Tout ça fait beaucoup. Trop en vérité, et c'est devenu un défaut récurrent dans la série pour ne plus être indulgent ou espérer que cela s'arrange, même si, pris au jeu, le lecteur a quand même envie d'aller jusqu'au terme du run du scénariste pour en connaître le fin mot. 
Personnellement, je suis lassé par la narration d'Azzarello, qui, en définitive, n'a jamais réussi à maintenir l'excellent niveau de ses premiers épisodes, qui avaient le mérite de renouveler bien des éléments. Il s'agit bien de cela en fait : à force de mener son affaire en permanence pied au plancher, de bourrer jusqu'à la gueule son intrigue, d'animer un casting très (trop) fourni, la série ne respire jamais, les personnages sont grossièrement caractérisés, la lecture devient fatigante. 

Il ne s'agit pas de blâmer l'ambition manifeste du projet d'azzarello, mais de pointer ses excès, et en la matière le trop est l'ennemi du bien (c'est un reproche que j'adresserai à d'autres scénaristes, comme Rick Remender avec ses Uncanny Avengers par exemple).

Ainsi, même si le récit se déploie avec une efficacité certaine, compte tenu de ses nombreuses voies, et continue à surprendre encore, parfois, avec certains protagonistes (je pense en particulier à Héra, qui est devenue plus appréciable maintenant qu'elle doit apprendre à composer avec sa mortalité), toute la partie avec le Premier Né occupe trop d'espace, vole la vedette aux autres. Si on comprend pourquoi il est et reste un tel monstre, on n'éprouve toutefois peu de compassion pour lui, il est trop évident qu'il est là pour incarner un des méchants de service et guère plus. Azzarello échoue lourdement à imposer ce personnage en dehors de clichés rebattus pour justifier à quel point il est sinistre et tragique (souligner l'arrogance de Zeus pour expliquer tout ça n'avance pas à grand-chose, sinon à rabâcher à quel point le père des dieux peut avoir lui aussi été monstrueux).

C'est dommage car, par ailleurs, quelquefois, Azzarello parvient encore à séduire, notamment par la qualité de ses dialogues, exprimant souvent très bien les émotions des personnages. Mais c'est bien peu quand même.

L'action prime sur la majorité de l'intrigue, plusieurs des batailles mises en scène ne sont là que pour faire avancer l'histoire mais sans résoudre quoi que ce soit : tout cela est très mécanique. On saisit juste (mais on s'en doutait déjà) que le Premier Né représente une sacrée menace pour Wonder Woman, ce qui entretient un certain suspense quand à l'issue de leur duel.

La partie graphique apporte plus de satisfaction, même si, de ce côté-là aussi, la série est devenue sérieusement bancale. En effet, bien que Cliff Chiang reste présent, il ne signe en réalité que deux épisodes et demi, ce qui est peu pour un artiste crédité en premier sur la couverture et sur la page du sommaire, considéré comme le véritable co-auteur de ce run. Sa prestation n'a rien de honteux, il produit encore de belles pages, et la manière dont il représente les personnages féminins en particuliers reste superbe.

Mais, soyons justes, Goran Sudzuka (qui avait déjà prouvé sa solidité lorsqu'il remplaçait Pia Guerra sur Y : The Last Man) donne à voir des épisodes plus réguliers et achevés, en signant plus de planches dans tout ce recueil (trois n° complets et la moitié d'un 4ème).
Son trait est sobre, ses découpages dosés, mais il se dégage des deux une assurance, une qualité, une constance désormais supérieures à ce que fait Chiang. Rien de spectaculairement différent, mais ce "truc" en plus qui gagne l'attention du lecteur, le convainc que c'est ce dessinateur-là qui fait vraiment le mieux son job.

Un mot, enfin, de la colorisation de Matthew Wilson qui est impeccable comme toujours (il a d'ailleurs succédé à Javier Rodriguez sur le Daredevil de Mark Waid et Chris Samnee, sans que la série en souffre : belle performance). Les séquences nocturnes en particulier sont magnifiées par ses choix chromatiques toujours judicieux.

Malgré son cliffhanger et le développements de nouveaux éléments narratifs à la dernière minute, ce pénultième volume de Wonder Woman par Brian Azzarello ne gomme pas une déception bien consommée. Pourtant, tout avait si bien démarré...

mardi 20 janvier 2015

Critique 560 : WONDER WOMAN, VOLUME 4 - WAR, de Brian Azzarello, Cliff Chiang, Goran Sudzuka et Tony Akins


WONDER WOMAN : WAR rassemble les épisodes 19 à 23 de la série, écrits par Brian Azzarello et dessinés par Cliff Chiang (# 21-23) et Goran Sudzuka (# 19 avec Tony Akins et l'intégralité du # 20), publiés en 2013 par DC Comics.
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Sur une terrasse de building avec piscine (figurant le mont Olympe), Apollon parlemente avec Dionysos et Artémis sur son règne et les menaces qui le mettent en péril : en effet, il n'arrive pas à mesurer le danger réel que représente Wonder Woman et il est inquiet à propos d'une vieille prophétie annonçant que le dernier fils de Zeus (Zeke, enfanté par la mortelle Zola, amie de l'amazone) éliminera celui qui l'empêchera d'accéder au trône.
Cependant, à Londres, le groupe uni autour de Diana dresse un bilan de la situation (qui est complexe) : Orion, Héra, Lennox et Arés ont tous un point de vue différent au sujet du fils de Zola et Zeus mais aussi à propos de la conduite à tenir face à Apollon et ses alliés.
Enfin, le Premier Né affronte Poséidon qui détient son épée, sous le regard de Cassandre.

Ces nouveaux épisodes concluent la deuxième "saison" de la série telle qu'elle a été relancée par DC Comics et confiée aux bons soins de Brian Azzarello, qui en a tiré une version à la fois inattendue et percutante. C'est, comme pour son héroïne, l'heure de faire le point.

Pour les bons points, on peut dire que le scénariste et son dessinateur en chef, Cliff Chiang, ont réussi à redonner du lustre à un personnage qui n'avait pas eu droit à de tels égards depuis fort longtemps : Wonder Woman est redevenue une héroïne singulière, attractive, dans une production  divertissante et adulte, commercialement gagnante. Chiang, notamment, a su re-créer visuellement Diana en la relookant de manière sobre et efficace. Azzarello a modifié sensiblement des points concernant ses origines, ses pouvoirs, en l'intégrant à un vaste tableau où se mêlent les figures revisitées du panthéon grec mais aussi du Jack Kirby's Fourth World avec le retour des New Gods. A eux deux, ils ont tiré le meilleur de cette réinvention pour proposer une série qui en définitive se démarque nettement du lot commun des super-héros pour se diriger vers un fantastique baroque.

Dans le recueil précédent, Azzarello et Chiang sont parvenus au coeur de l'entreprise - la succession de Zeus sur le trône de l'Olympe sur fond de complots entre différentes factions de dieux convoitant la place du patron. Pourtant, la lecture des derniers chapitres aboutissait à un sentiment brouillon, parasité par un casting trop abondant, des lignes narratives confuses : la série allait s'en relever et savoir négocier la suite avec le même brio qu'au début de sa relance ?

Premier constat : ce recueil renoue avec un certain swing décapant comme aux premiers jours, c'est un "page-turner" très efficace.

Azzarello paraît résolu à faire le tri, ou du moins à être plus lisible, plus clair : la lutte de pouvoir est mise en avant et les belligérants sont facilement identifiables, avec des motivations qui sont plus nettes. C'est une bataille disputée mais passionnante, même si l'affrontement entre le Premier Né et Poséidon (qui perdu de sa superbe) puis celui où Apollon charge Artémis de régler son compte à Wonder Woman au lieu de le faire lui-même, après avoir assuré quelque temps auparavant qu'il n'en ferait qu'une bouchée, manque de conviction. On a alors l'appréhension qu'Azzarello ne se  contente que d'honorer le minimum syndical en matière d'action (alors que c'est un auteur réputé pour ses comics violents).

Mais il semble surtout que cela soit une manoeuvre, assez habile convenons-en, pour souligner le niveau de puissance du Premier Né et le degré de résistance de Wonder Woman. A priori le duel entre ces deux-là ne laisse guère de place au suspense tant le premier est supérieur mais cette idée que l'héroïne puisse être réellement, de façon crédible, vaincue offre une vision pour le moins dérangeante et donc accrocheuse.

A partir de là, il faut que le scénariste s'y entende pour convaincre le lecteur que Diana ne pourra venir à bout de cet adversaire redoutable qu'en usant de ruse et d'intelligence, avec le renfort de ses amis (même si, dans l'affaire, les actions d'Arès manquent quelque peu de panache)... Et il faut bien admettre que ce qu'Azzarello a retrouvé en rythme, il l'a perdu en intensité. D'où cette persistante faiblesse à passionner le lecteur car la psychologie des personnages n'a jamais été suffisamment développée pour contrebalancer l'action classique.

L'autre souci, c'est que la qualité graphique qui faisait merveille auparavant est en décalage avec l'évolution de l'intrigue. Les styles similaires dans l'élégance d'artistes comme Chiang et Goran Sudzuka (qui a en quelque sorte pris la place de doublure officielle tenue jusqu'alors par Tony Akins, même si celui-ci réalise encore quelques planches) ne convient guère à une bande dessinée qui misent sur des confrontations physiques. 

Demeurent des ambiances, des décors, des designs très originaux, mais il manque du punch et de variété dans l'exercice si spécifique des combats de comics super-héroïques, avec des ennemis qui se balancent des coups, atterrissent plusieurs mètres plus loin, se relèvent et repartent à l'assaut.

Malgré ces réserves, il y a quand même un mieux notable avec le précédent album, en particulier dans les scènes intermédiaires : Wonder Woman administre à Orion une réplique bien sentie sur son comportement machiste d'une manière surprenante, Cassandre révèle la raison de son conflit avec Lennox et cela est pertinent pour qui sera capable de resituer le personnage dans la mythologie. Une source de jubilation pour les fans de Kirby et de son Quatrième Monde correspond à l'usage du "boom tube" dans une séquence visuellement mémorable. Et la fin du 23ème épisode est très impressionnante tout en étant graphiquement dans la retenue, avec un découpage magnifique.

Il est clair que la série, qui avait démarré formidablement, connaît une stagnation, voire une régression ;  ses auteurs, engagés dans un récit très dynamique, préférant toujours l'intrigue à ses acteurs (parfois réduits à des sujets sans substance, à l'image de Zeke, un bébé qui traverse les batailles les plus acharnées sans que ses protecteurs semblent s'en préoccuper outre mesure). Visuellement aussi, les partis pris du début ne sont plus aussi convaincants, malgré une esthétique toujours séduisante mais avec une sérieuse carence dans le punch.

Tout cela finit par former un ensemble bancal, avec des personnages desquelles on se détache. Dommage, même si un sursaut n'est pas exclu car l'équipe artistique ne manque pas d'atouts. Reste à savoir si elle saura faire les bons choix pour redresser la barre...

Critique 559 : WONDER WOMAN, VOLUME 3 - IRON, de Brian Azzarello, Cliff Chiang, Tony Akins et Goran Sudzuka


WONDER WOMAN : IRON rassemble les épisodes 13 à 18 et l'épisode 0 de la série, écrits par Brian Azzarello, publiés en 2012-2013 par DC Comics.
Les dessins sont signés par Cliff Chiang (#0, 15-16 et 3 pages du # 18), Tony Akins (# 14, avec Rich Burchett ; # 17, avec Amilcar Pinna) et Goran Sudzuka (#18, avec 7 pages par Tony Akins).
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- # 0. Dans ce récit, on découvre la jeunesse de Wonder Woman qui, à travers un rite initiatique sur l'île de Thémyscira, doit prouver sa bravoure. Elle attire l'attention du dieu de la guerre qui décide de lui inculquer l'art du combat en lui donnant pour mission de tuer le Minotaure.

Comme pour toutes les séries du "New 52", un épisode 0 a été produit pour permettre aux lecteurs de mieux situer les origines des héros DC : Brian Azzarello s'acquitte de cet exercice en adoptant une narration étonnamment rétro (alors que jusqu'à présent son run brillait par son approche atypique), en utilisant une voix off, des récitatifs. Ce procédé semble avoir été choisi pour adresser un clin d'oeil  à la genèse même de Wonder Woman, rappeler sa longévité comme personnage, et distinguer ce qui y est raconté de ce qu'on a déjà lu jusqu'à présent sous la plume d'Azzarello.
Mais ce "gadget" ne dispense pas son auteur de raconter des choses importantes pour mieux appréhender l'héroïne, notamment la relation qui l'a uni à War, présenté comme son tuteur, son mentor - une relation conflictuelle, qui souligne déjà le caractère affirmé de la jeune femme (quand le Minotaure est à sa merci mais qu'elle refuse de le tuer).
Cela légitime surtout la formation de guerrière de Diana, mais révèle aussi son empathie, ce qui en fait une figure dotée d'un vrai relief. C'est la première fois que la part psychologique du personnage est abordée avec cette importance, au sein d'une série où l'action prime.

Cliff Chiang illustre cela parfaitement grâce à un trait épuré qui lui permet de représenter Diana de manière crédible dans ses jeunes années, dans un cadre à l'exotisme bien dosé, des ambiances fortes mais subtiles. Son encrage un peu épais, avec des zones noires profondes, donne une texture particulière à l'histoire qui ressemble à ce dont on peut se souvenir, sans être encombré de détails. Et encore une fois, le design des personnages est remarquablement original, évitant tous les clichés de l'imagerie du panthéon et des amazones.

- # 13-18. Zola accouche  et donne naissance à un garçon, de fait un nouvel héritier de Zeus. Mais sa progéniture est aussitôt kidnappée et Wonder Woman lui promet de la retrouver. Elle est accompagnée pour cela de Lennox, War, Hera, Siracca, Milan, Orion (l'un des New Gods de Jack Kirby), Strife, et quelques autres. De son côté, Apollo organise une réunion de dieux. Par ailleurs encore, en Antarctique, des chercheurs découvrent la tombe du Premier Né, qui va opérer son retour en force.

Mine de rien, ces épisodes marquent la deuxième année de la série depuis sa relance, et force est de constater que le niveau baisse sensiblement après une première "saison" très accrocheuse. En même temps, c'était assez prévisible au vu des efforts consentis par Azzarello au cours des 12 premiers chapitres pour revitaliser le personnage et développer une intrigue épique.
Avoir réussi à donner un véritable nouvel élan à Wonder Woman, qui en impose à nouveau, en la débarrassant de tout ce qui en faisait une héroïne ayant moins d'aura que d'autres vedettes du DCU (comme Green Lantern, Batman), voilà assurément le meilleur de la série : on lit à présent les aventures d'une femme forte, charismatique, qui n'a pas peur de se battre, mais qui comporte une vraie noblesse (parce qu'elle ne tue pas sans raison en premier lieu). Elle a depuis le début été un soutien infaillible pour Zola et ses origines modifiées en font désormais l'égale des dieux qui se mettent parfois en travers de son chemin.
Brian Azzarello a atténué tout ce qui pouvait conférer trop de glamour au personnage, sa féminité n'est plus un élément déterminant (notamment en ayant écarté très vite la relation mère-fille entre Hyppolita et Diana).
En vérité, Wonder Woman est moins une série super-héroïque qu'une histoire avec des surhommes, des dieux, des monstres, ce qui la distingue du tout-venant par leur ambiguïté morale et physique. L'intrigue développée ne se révèle que progressivement, nourrissant un authentique suspense.

Bien entendu, le projet doit aussi beaucoup à la conception graphique de Cliff Chiang. Cet artiste au style plutôt raffiné n'a pas hésité à soigner les composantes visuelles les plus horrifiques du récit et à relooker un casting abondant.

Mais cette charge de travail ajoutée à une capacité de production déjà moyenne a son revers : en ne dessinant pas tous les épisodes, parfois en se contentant juste d'en signer quelques planches, il doit céder la place à des collaborateurs occasionnels plus ou moins doués.
Dans le présent recueil, il n'intervient que sur trois épisodes sur sept : c'est frustrant quand on voit avec quel brio il représente un dieu comme War (avec ses membres continuellement ensanglantés comme stigmates de ses victimes de guerre - une idée simple mais intelligente et impressionnante). Son trait anguleux et un peu gras renforce cette apparence brute, conforme à l'ancienneté des divinités. Le Premier Né est également une réussite, qui est immédiatement mémorable.

Mais cela n'excuse pas d'autres éléments : par exemple, le costume de Diana possédait un raffinement séduisant au début mais qui, à la longue, est devenu un peu absurde pour la même raison (le collier ou le bandeau à son bras gauche en forme de WW tous les deux). Chiang pêche aussi par le manque de variété dans l'expressivité de ses personnages ou ses décors urbains.

Tony Akins supplée donc Chiang avec un talent inégal. Le remplacement est plus convaincant avec Goran Sudzuka (qui fut déjà la doublure de Pia Guerra sur Y the last man, écrit par Brian K. Vaughan), un artiste méconnu et mésestimé qui mérite mieux que ce rôle de fill-in.

En s'étoffant, la série a aussi instauré une distance avec ses lecteurs, principalement à cause d'une distribution trop riche (jugez-en plutôt : Aphrodite, Apollo, Arès, Artémis, Demeter, Dionysus, le Premier Né, Héphaïstos, Héra, le Haut-Père des New Gods, Orion, Lennox, Siracca, Stryfe, War, Zola...) : tout ce monde ne peut pas exister avec le même relief.

Azzarello, avec la venue au monde du bâtard de Zeus, fruit de ses amours avec Zola et les diverses machinations du panthéon pour tirer profit de l'absence du père des dieux, a fort à faire pour animer tout cela et le rendre intéressant. L'apparition du Premier Né complexifie encore une fresque déjà fournie. Du coup, on a le sentiment que Diana se démène avec beaucoup trop de monde contre elle, elle paraît submergée comme l'est le lecteur.

Pour toutes ces raisons-là (scénario proche de l'obésité, inconstance graphique), ce troisième volume déçoit mais, et c'est tout le paradoxe de la série, donne toutefois envie de découvrir comment le scénariste, ses dessinateurs et son héroïne vont pouvoir s'en sortir.