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mercredi 11 octobre 2017

WOLVERINE #11-16, de Peter David, John Buscema et Bill Sienkiewicz


Nous voici arrivés au terme du contenu de ce Marvel Epic Collection : Wolverine, avec les épisodes 11 à 16, écrits par Peter David (qui effectue la transition entre le run de Claremont et celui, ensuite, d'Archie Goodwin) et les derniers dessinés et encrés par la paire John Buscema-Bill Sienkiewicz.

Ces six épisodes forment un arc complet : The Gehenna Stone Affair.
 

Archie Corrigan, l'aviateur, convainc son ami "Patch" (alias Wolverine) de l'accompagner à San Francisco pour démêler une affaire familiale qui oppose sa soeur Ruth et son frère Burt à propos de leur héritage. Jessica Drew entend parler de ce déplacement et s'invite pour ce voyage afin de décider si elle doit fermer son agence d'investigations privées à Frisco et revenir ensuite à Madripoor.
Une fois sur place, elle est engagée par le directeur d'un musée pour retrouver un fragment d'une pierre précieuse. Mais ce qu'elle ignore, c'est qu'il a été subtilisé par Burt Corrigan qui prétend à Archie et "Patch" être depuis traqué par des vampires !

 

Le pire, c'est que, bien que connu pour son caractère excentrique, Burt a raison comme le prouve l'irruption en plein tribunal de goules. Jessica, Archie et "Patch" prennent la fuite ensemble en tentant de semer les vampires et la police dans les rues de San Francisco. Dans l'ombre, un mystérieux personnage détient une orbe à laquelle ne manque que quelques fragments : il s'agit de la Pierre de Gehenna aux pouvoirs légendaires !
Cependant à Madripoor, deux malfrats jumeaux descendent au "Princess Bar" de O'Donnell avec, en leur possession, un autre fragment de la pierre qui exacerbe les tensions entre eux et ceux qui les approchent.

 

En route pour l'aérodrome où est stationné l'avion de Archie Corrigan, Burt explique à "Patch" et Jessica Drew l'histoire de la Pierre de Gehenna qui appartint jadis au démon Ba'Al ("le maître") avant qu'un chevalier le tua et ne brisa l'orbe maudite. Depuis, ses éclats sont recherchés par des archéologues ou d'autres individus moins recommandables dans l'espoir de profiter de son pouvoir.
Pendant ce temps, à Madripoor, au "Princess Bar", les malfrats jumeaux s'entretuent dans leur chambre d'hôtel et sont découverts par O'Donnell, qui récupère leur morceau de la Pierre avant de prévenir la police. Lindsay McCabe, la partenaire de Jessica Drew et chanteuse au bar, se sent alors irrésistiblement attirée par O'Donnell.

 

Piégés à l'aérodrome par Ba'Al ressucité et ses sbires, "Patch", Archie, Burt et Jessica les prennent chasse jusqu'à Madripoor. Wolverine n'a plus le choix : il doit dévoiler sa véritable identité pour arrêter leurs ennemis et enfile son costume pour passer à l'action. Malgré tout, Ba'Al parvient à s'échapper, en sacrifiant ses acolytes vampires.
Le Prince de Madripoor, Baran, accepte de recevoir Ba'Al dans son palais car il possède le dernier fragment de la Pierre. O'Donnell succombe au charme de Lindsay avant que l'intendant du Prince ne surgisse dans leur chambre pour leur subtiliser leur fragment de la Pierre.

 

De retour à Madripoor, Wolverine et Jessica sont affranchis de la situation par O'Donnell qui, comme Lindsay, savait qui il était depuis longtemps. Mais il leur faut maintenant agir ensemble pour empêcher Ba'Al de reconstituer l'orbe de Gehenna.
Un groupe formé par le chef de la police Taï, O'Donnell, Archie, Burt, Jessica et Wolverine se rend donc au palais du Prince Baran en pleine transaction avec Ba'Al.

 

Tandis que ses amis affrontent les sbires du démon, Wolverine affronte Ba'Al. Qui sortira vainqueur de cette bataille ? Et où a disparu Burt Corrigan en profitant de la confusion ?

La nouveauté essentielle de cette histoire tient à son format : Peter David rompt en effet avec le rythme de Claremont, qui composait des récits brefs et très mouvementés, dans le cadre exotique de Madripoor, alors qu'ici on a droit à un arc narratif classique, comme on en trouve encore aujourd'hui, en six parties, plus décompressé.

Néanmoins, l'action prime toujours mais le nouveau scénariste fait sensiblement basculer le titre dans une nouvelle dimension : lorsque "Patch" n'a plus le choix, il enfile à nouveau son costume de Wolverine (marron et jaune) pour aller se battre. Tout ce qui tournait autour du mystère supposé de son identité (puisque Logan et les X-Men étaient considérés comme morts au combat depuis la saga Fall of the mutants) est donc terminé... Mais ça l'était en vérité depuis un moment si on en croit Jessica Drew, Lindsay McCabe et O'Donnell qui avouent au griffu l'avoir reconnu depuis son arrivée à Madripoor. Il est certain que ce n'est pas avec un simple bandeau sur l'oeil gauche et un usage discret de ses griffes que Logan passait vraiment inaperçu...

L'intrigue ne vaut, objectivement, pas tripette : cette affaire de pierre maudite, de démon ressuscité, de chevalier dont Wolverine serait le digne successeur, d'emprise mentale, n'est qu'un mince prétexte pour une cavalcade entre San Francisco (avec des cascades dignes d'un cartoon - voir la façon dont Burt Corrigan surgit en plein tribunal ou celle avec laquelle "Patch" éloigne les policiers lancés à ses trousses) et Madripoor (où la situation réserve pourtant des développements nettement plus intéressants, comme le rapprochement entre O'Donnell et Lindsay, ou le rôle équivoque du Prince).

Peter David est plus convaincant quand il use d'un second degré salvateur (comme Claremont en avait fait preuve lors des deux épisodes avec Joe Fixit/Hulk) et met en scène Wolverine apprenant, bougon, que tous ses proches dans la principauté n'ont jamais été dupe de son identité, ou quand il conclut son récit par une ultime pirouette (dans laquelle Burt Corrigan confirme qu'il est vraiment mythomane et adopte le nom du plus célèbre des espions...).

Graphiquement, je reste toujours aussi réservé sur la collaboration entre John Buscema et Bill Sienkiewicz. J'ai déjà expliqué pourquoi je n'appréciai pas le mélange entre la rondeur du trait puissant du premier avec l'encrage nerveux du second, mais les défauts me paraissent encore plus flagrants sur ces épisodes qui correspondent avec une publication bimensuelle de la série : sachant que Buscema, dans de telles conditions, devait fournir des crayonnés peu poussés, Sienkiewicz a dû les achever et y imprimer encore plus son style (cela me semble flagrant avec le démon Ba'Al, et plus généralement dans le traitement des décors - ou plutôt l'absence de décors). Malgré tout, on ne peut nier à ces chapitres une énergie grisante, mais bon, le départ d'Al Williamson n'a jamais été suppléé.

On peut trouver ces épisodes dans le troisième volume des recueils Wolverine Classic en v.o., et dans la collection "Version Intégrale" de la série Serval chez Semic ou en albums "Deluxe" chez Panini (mais dans ce dernier cas, au risque de casser votre tirelire). 

lundi 2 octobre 2017

WOLVERINE #7-10, de Chris Claremont, John Buscema, Bill Sienkiewicz et Gene Colan


Je reprends la critique du contenu du pavé Marvel Epic Collection : Wolverine avec le détail des épisodes 7 à 10, les derniers écrits par Chris Claremont, toujours accompagné par John Buscema désormais encré par lui-même puis Bill Sienkiewicz et suppléé, pour un numéro, par une autre légende, Gene Colan.


Nous avions laissé Wolverine surpris par Baran, prince de Madripoor, au terme de la bataille qui opposait d'un côté les amis du mutant - Tyger Tiger, Jessica Drew et Lindsay McCabe - et ses ennemis - le général Coy et ses sbires, Roughouse et Bloodsport - pour le contrôle du crime organisé dans le bas-fonds de la principauté. 
Les deux parties conviennent d'un cessez-le-feu fragile mais le prince Baran semble plutôt prendre parti en faveur de Tyger quand il reconnaît Lindsay McCabe dont il était un admirateur lorsqu'elle était actrice à Hollywood. 
Cependant, les ennuis de Coy alarment ses complices américains qui envoient à Madripoor Joe Fixit pour régler la situation.


Joe Fixit ? En vérité, il s'agit de Hulk qui, à cette époque, voit ses pouvoirs altérés  : Bruce Banner a appris à maîtriser ses accès de colère qui le transforment en monstre, désormais le colosse ne se manifeste que la nuit et garde le contrôle de ses nerfs. Par ailleurs le monstre a désormais la peau grise et non plus verte.
En qualité de négociateur, il ignore cependant les derniers événements et lorsque Wolverine/Patch apprend son arrivée sur l'île, il va s'employer, par la ruse, à dévaster le business de Coy (qui organise le trafic de drogue local). Mécontent d'avoir été (doublement - par Patch mais aussi par Berengetti, son commanditaire) dupé, Fixit quittera Madripoor résolu à ne plus servir ces hommes.

Ces deux épisodes sont jubilatoires : outre que John Buscema s'y encre lui-même (une rareté), exprimant ainsi toute la puissance de son dessin, grâce à la présence de Hulk en guest-star, le scénario de Chris Claremont étonne positivement par l'humour irrésistible qui irrigue l'intrigue.

On a trop peu vu Wolverine aussi malicieux que dans cette aventure où il s'amuse à rouler Hulk dans la farine en l'amenant à agir contre ceux-là même qu'il a été envoyé aider. Ayant reconnu immédiatement le colosse dès son débarquement à Madripoor, le griffu, qui se cache toujours sous le pseudo de "Patch" (car le monde croit Wolverine et les X-Men morts), s'emploie activement à rendre publique la véritable identité de Fixit en le poussant à bout. Cela nous vaut des scènes très drôles comme lorsque Hulk découvre sa garde-robe lacérée et remplacé par des vêtements violets (comme les pantalons déchirés qu'il porte habituellement).

Un autre moment lunaire est celui où le prince Baran dévoile à Lindsay McCabe une pièce de son palais remplie de statues à l'effigie de la jeune femme, immortalisée dans ses meilleurs rôles cinématographiques (alors qu'elle a surtout joué dans des nanars). Pendant ce temps, Jessica Drew maugréé - et j'y vois déjà quelque chose qui m'a toujours interrogé (ma théorie est que Spider-Woman est sinon gay, du moins bisexuelle, car elle a souvent été proche, au point de manifester de la jalousie, de ses amies femmes. Brian Michael Bendis semblait jouer sur cette corde aussi en montrant l'amitié très trouble entre Jessica et Carol Danvers. Marvel n'a jamais éclairci ce point, par pudeur ou frilosité, mais ça me paraît pourtant évident).

*

 

Suit un étrange one-shot avec un épisode dessiné par Gene Colan : l'histoire est sommaire, il est question d'une ancienne vengeance promise par Wolverine à une nonne canadienne tuée par de sadiques mercenaires américains lors d'une opération en Irak des années auparavant. Aujourd'hui, ces vauriens traqués fuient dans la campagne, éliminés un par un par le mutant jusqu'au jour anniversaire de leur massacre.

L'ambiance de l'épisode doit tout à Colan et son style inimitable : le dessinateur, que tous ses encreurs avaient de la peine à encrer tant son trait était difficile à fixer, s'encre donc lui-même et livre des images puissantes, soulignant l'ambiance inquiétante, oppressante, cauchemardesque même du récit. Les visages sont déformés comme si cela était un stigmate des abominations commises par les fugitifs, et Wolverine n'apparaît pratiquement pas durant tout l'épisode - curieusement, quand il le fait, à la fin, il est dans son costume noir et jaune (mais sans masque) : peut-être le scénario ne précisait-il pas la tenue du héros et que le dessinateur l'a donc vêtu classiquement, ou alors est-ce un signe supplémentaire de la bizarrerie de l'histoire ?

*

 

Et on termine par le dernier épisode écrit par Claremont. Avec le recul, on notera la brièveté de son run, même s'il a lancé le personnage dans ses aventures en solo dans Marvel Comics presents d'abord puis son titre dédié ensuite. Mais tout de même, pour un feuilletoniste comme lui, 10 épisodes, c'est court, quand bien même il était fort occupé par ailleurs...

Cet ultime chapitre voit aussi un changement d'encreur : Al Williamson n'est donc pas revenu après le #6, et après les deux volets encrés par Buscema lui-même, c'est Bill Sienkiewicz qui s'occupe donc de finaliser les planches du maître. Un choix étrange à dire vrai, pour plusieurs raisons : d'une part parce que "Sienk' " était déjà un dessinateur bien établi à l'époque et que le voir à ce poste est inattendu ; ensuite parce que son style tout en angles, hachures, trait fin à la plume rehaussé d'à-plats noirs rares mais profonds, tranche avec la rondeur musclée de celui de Buscema, c'est le mariage du classique et du moderne, d'un des théoriciens du dessin à la "Marvel's way" et de celui qui a révolutionné ses codes ; enfin parce qu'il ne restera pas longtemps sur le titre (7 numéros, soit jusqu'au départ de Buscema, avant l'arrivée de Byrne et le retour de Janson). Pour ma part, même si je respecte infiniment Sienkiewicz, je trouve que c'est une erreur de casting que de l'avoir associer à Buscema : c'est le choc des cultures, deux façons de faire opposées, deux personnalités trop fortes pour se combiner. Le résultat est tout sauf harmonieux, même si certains plans sont à couper le souffle, très audacieux.

L'histoire de Claremont est peu inspirée mais très nerveuse : la narration parallèle explore une bagarre passée entre Wolverine (avant qu'il ne soit pourvu de son squelette et ses griffes en adamantium, donc avant le projet "Weapon X") et Sabretooth (dont on apprendra plus tard qu'il est son père), ce dernier ayant tué Silver Fox, une indienne amie de Logan ; et, aujourd'hui, le sauvetage d'un couple de touristes imprudents dans les bas quartiers de Madripoor à la suite duquel Patch et Jessica Drew sont poursuivis par leurs agresseurs et sauvés par un inconnu invisible (mais dont Wolverine devient qu'il s'agit de Sabretooth, refusant que d'autres que lui ne tue Logan).

Ces épisodes sont également disponibles en v.o. dans le recueil Wolverine Classic, volume 2 (voir ci-dessous), et en v.f. chez Semic (dans la collection de revues "Version Intégrale") et en albums de l'Intégrale Wolverine chez Panini.

La suite et fin du run de Buscema sera écrite par Peter David dans un arc en six parties, dont je vous parlerai prochainement. Stay tuned !

jeudi 21 septembre 2017

WOLVERINE #1-6, de Chris Claremont, John Buscema et Al Williamson


Reprenons le fil du volumineux Marvel Epic Collection : Wolverine. Après vous avoir touché un mot des mini-épisodes parus initialement dans Marvel Comics Presents Wolverine, le mutant griffu gagna rapidement en 1989 son propre mensuel, toujours écrit par Chris Claremont et dessiné par John Buscema, avec en prime Al Williamson comme encreur.

Examinons les 6 premiers épisodes réalisés par ce trio, qui sont composés de deux arcs de trois numéros chacun, et qui prolongent les aventures de Wolverine à Madripoor. Pour rappel, Logan (comme ses amis X-Men) est toujours considéré comme mort (l'équipe s'est retirée en Australie après le crossover Fall of the Mutants) et, bien que sa physionomie ne passe normalement pas inaperçu (avec notamment sa fameuse chevelure), il évolue dans cette principauté asiatique sous le pseudo de "Patch" (parce qu'il porte, en civil, un bandeau sur son oeil gauche)...
  

Wolverine arrive trop tard sur les lieux d'un crash aérien mais les survivants, parmi lesquels se trouvent une partie du personnel naviguant et son amo Kojima Noburo, sont aux mains de pirates. Après leur avoir réglé leur compte, Logan promet à Nobura, mourant, de retrouver l'épée noire de Muramasa.

 

Cette arme qui est à la fois sacrée et maudite, car la légende raconte qu'elle prend possession de celui qui la brandit et en fait un guerrier sanguinaire, est évidemment convoitée par d'autres. Lindsay McCabe et Jessica Drew (la première Spider-Woman, qui, à cette époque, s'est retirée de la communauté des super-héros car elle a perdu presque tous ses pouvoirs) enquêtent au sujet de l'épée et s'attirent vite des problèmes. Même si Wolverine veille discrètement sur elles, il arrive trop tard pour empêcher Jessica d'être instrumentalisée par l'arme et doit en plus affronter le Samouraï d'argent...


En désarmant Jessica, Wolverine est à son tour sous l'emprise de l'épée et il s'enfuit en prenant Jessica en otage afin de la sacrifier en présence des membres de la secte vouant un culte à l'instrument. Lindsay fait alliance avec le Samouraï d'argent et appelle O'Donnell, le patron du "Princess Bar", en renfort. Arriveront-ils tous les trois à ce que Logan épargne Jessica ?

Chris Claremont mène son récit à toute allure : il poursuit dans la veine qu'il exploitait dans le bimensuel Marvel Comics presents même si le format des épisodes est passé de huit à une vingtaine de pages. Les éléments du folklore super-héroïque sont pratiquement tous gommés : Wolverine porte une simple tenue noire et un vague masque (qui évoque plutôt un trait sommaire de camouflage sur les yeux), pas de super-vilain non plus (le Samouraï d'argent se range du côté des gentils ici). La manifestation des super-pouvoirs est réduite au possible (Jessica Drew grimpe aux immeubles comme Spider-Man mais sans exécuter d'acrobaties insensées, Wolverine sort les griffes en dernier recours).

Ainsi épuré, le récit gagne en intemporalité et peut même presque se lire comme l'équivalent d'un What if...? ou des Elseworlds (chez DC Comics), des versions alternatives des histoires inscrites dans la continuité ou déplaçant des personnages emblématiques dans des lieux et des époques décalés. Si l'action est percutante et spectaculaire, l'exotisme du cadre et le sens de l'aventure priment donc sur les codes habituels. C'est, encore 28 ans après, très rafraîchissant à lire.

L'argument - une épée magique mais maléfique, que seul un guerrier aguerri peut dompter - fait évidemment penser à ce qu'on lisait dans les pages de Conan, et c'est bien entendu ce qui plaisait le plus à John Buscema. Il s'en donne à coeur joie pour représenter Wolverine comme un loner à la fois rusé, hargneux, taraudé par sa violence, et la simplicité de son découpage traduit à merveille le nerf tendu de l'intrigue, à la fois extravagant et élémentaire. Dans cette narration, on ne croise que des mâles outrageusement virils, revenus de tout, et de splendides femmes, conquérantes, téméraires, qui n'ont rien envier aux héros masculins.

Mais la plus-value graphique vient de l'encrage d'Al Williamson : comme avec John Romita Jr sur Daredevil, il sublime les dessins de Buscema avec son trait de plume fin, d'une élégance folle. Il y a des pages renversantes, comme celle où Wolverine, possédé, se tient sur le toit en feu du bar où il a récupéré l'épée, tenant dans ses bras Jessica Drew inconsciente. Sans vouloir déprécier le travail de Klaus Janson sur les épisodes de Marvel Comics presents, l'apport de Williamson élève cette BD à un niveau supérieur, plus fin, plus racé, et s'impose comme un des meilleurs "embellisseurs" de Buscema car, ayant lui-même été un grand dessinateur, il est à même de peaufiner les crayonnés de son partenaire (qui ne les poussait pas toujours beaucoup).

Passons au deuxième acte.


De manière prévisible, après l'accession de Jessan Hoan sur le trône de nouvelle maîtresse de Madripoor downtown (après la chute de Roche dans Marvel Comics presents), un nouveau prétendant se présente pour prendre sa place et restaurer les trafics divers de la principauté.


Pas de quoi impressionner l'orgueilleuse "Tyger" qui peut compter sur Wolverine, son ange gardien. Mais son rival n'est pas le premier venu, il s'agit du colonel Coy, richissime affairiste et père de Shan Coy Manh (alias Karma, ex-membre des Nouveaux Mutants). Il peut compter sur deux hommes de mains particulièrement redoutables, deux mutants, le vampire Bloodsport et le colosse Roughouse, pour s'imposer.


Wolverine s'interpose avec les renforts de Jessica Drew et Lindsay McCabe, pourtant réticentes au début à l'idée d'aider une reine du crime organisé. Mais la clé du succès pour neutraliser le colonel Coy et ses sbires reste sa fille, déchirée entre son amour pour son père (même si elle désapprouve ses projets criminels) et ses convictions d'héroïne...

Si le premier arc était divertissant et efficace, le suivant est un cran au-dessus grâce à la présence d'un vrai méchant et d'une intrigue, certes peu complexe, mais plus dense. L'argument est tout trouvé et prolonge celui qui traversait les épisodes de Marvel Comics presents avec la saga Save the Tiger : on est plongé dans une guerre pour le trône du crimelord de Madripoor downtown.

Claremont réintroduit donc Jessan Hoan alias "Tyger" et sa première apparition est digne de celle de Dragonlady dans Terry et les pirates de Milton Caniff, moulée dans une robe dorée inoubliable. Il y a d'ailleurs beaucoup de (très belles) femmes dans cette histoire puisqu'on retrouve aussi Jessica Drew, Lindsay McCabe, et que l'ex-Karma des Nouveaux Mutants a un rôle déterminant. Ce sont toutes des combattantes, aux caractères bien trempées, et non des potiches.

Comme pour appuyer cette singularité, les adversaires de Wolverine sont vraiment coriaces : Bloodsport, capable de saper l'énergie vitale une fois qu'il a griffé ou marqué de son empreinte quelqu'un, et Roughouse, dont la force est ici comparée à celle de Hulk (pas moins), valent au mutant de sérieuses roustes au cours desquelles il est défenestré, passe à travers des murs épais, manque de se noyer. Comme il évite, toujours pour éviter qu'on ne le reconnaisse, au maximum d'utiliser ses griffes, il a fort à faire pour ne pas être défait.

John Buscema dispose donc d'un matériau digne de son immense talent : la brutalité des affrontements lui permet de déployer toute son énergie, et celle-ci est d'autant plus communicative qu'elle est mise en scène dans un découpage toujours aussi basique. Le maître n'a pas besoin de doubles pages et n'utilise que des splashs que pour démarrer l'épisode, mais quel punch ! Et Williamson ajoute de superbes fonds, utilisant des hachures, dosant les à-plats de noir, soulignant les contrastes : magnifique ! Hélas ! l'encreur laissera sa place ensuite, remplacé par Bill Sienkiewicz (qui déméritera pas, mais dont le style offre un mélange curieux avec celui de Buscema)...

Quoiqu'il en soit, voilà une lecture jubilatoire, qui fut traduite en son temps dans la collection "version intégrale" chez Semic, puis en recueils chez Panini. Pour les "vo-istes", ils sont aussi disponibles (pour les 5 premiers dans l'album Wolverine Classic vol. 1). 

lundi 11 septembre 2017

MARVEL COMICS PRESENTS WOLVERINE, de Chris Claremont, John Buscema et Klaus Janson

Triste coïncidence, mais je vais vous parler de Wolverine le jour où l'annonce du décès (à 69 ans) de son créateur, le légendaire scénariste-editor Len Wein, est communiquée. Que les lignes qui suivent soient aussi une forme d'hommage à cet immense figure des comics.


Je suis offert, début Août, ce gros volume (plus de 450 pages) intitulé Marvel Epic Collection : Wolverine, qui reprend la totalité du run dessiné par John Buscema sur la série Wolverine. Auparavant, Marvel rééditait dans leurs Essential, d'épais albums en noir et blanc des anciens épisodes de leurs titres emblématiques pour un prix modique, puis, pour conserver ces lecteurs friands de oldies but goldies mais en récoltant plus de flouze au passage, hop ! passage à des livres en couleurs plus chers (mais avec des bonus en plus) et publiés sans ordre chronologique. That's business !

Comme je ne me sentais pas de vous critiquer ce pavé d'un trait, j'y consacrerai trois articles (pas successives cependant) pour que ce soit plus digeste (pour vous) et moins chronophage (pour moi). On commence donc par le plat d'entrée, également disponible en trade paperback sous le titre Marvel Comics presents Wolverine


En 1988, l'editor Mike Higgins est chargé de produire un bimensuel où Marvel veut tester quelques héros en vue de leur accorder ensuite une série régulière. C'est l'occasion de mettre en avant de personnages provenant d'équipes populaires tout comme d'autres seconds couteaux qui prennent la poussière sur des étagères, mais en les confiant à des créatifs solides et même parfois prestigieux. Ainsi donc Wolverine cohabitera-t-il avec Shang-Chi (Master of Kung-Fu) ou Man-Thing mais aussi Thor, Iron Man.

Le mutant griffu est déjà une star à l'époque en tant qu'X-Man et les pontes de Marvel ont bien l'intention de contenter ses fans. Logiquement, Chris Claremont écrira ses aventures solo et on lui adjoint "Big" John Buscema pour les dessins - comme ce dernier n'a jamais apprécié les super-héros et leur folklore (masque, costume, super-pouvoirs), le scénariste le convainc d'embarquer en lui promettant une histoire à mi-chemin du Terry et les Pirates de Milton Caniff et Conan (dont Buscema fut un des artistes emblématiques).

La revue de 24 pages sortant tous les quinze jours doit donc proposer des épisodes à la pagination réduite (8 pages) et à la narration "feuilletonnante", mais en contrepartie les auteurs ont carte blanche pour raconter ce qu'ils souhaitent (à condition quand même d'accrocher les lecteurs). Des contraintes donc mais qui vont devenir un puissant stimulant. 

Wolverine va séjourner dans Marvel Comics presents pendant dix numéros (soit cinq mois) avant de gagner sa propre série régulière (et par là-même commencer à devenir un héros de plus en plus présent jusqu'à nos jours, où en plus de ses aventures solos, il est devenu Avenger en plus de rester X-Man). Mais en 1988-1989, le griffu avait fier allure grâce à Claremont et Buscema dans cette saga inaugurale intitulée Save the Tiger

L'intrigue tient la promesse formulée par son scénariste en mélangeant action et exotisme : Logan prend congé des X-Men (à l'époque portés disparus, suite au crossover Fall of the Mutants, et réfugiés en Australie) pour gagner l'île de Madripoor, au Sud de l'Indonésie, véritable principauté gangrenée par le crime et la corruption, entre ses buildings et ses villas luxueuses (où officie la pègre) et ses bas quartiers (où la misère, la corruption et le meurtre sévissent). Il s'y rend au nom d'un ami, Dave Chapel, pour trouver O'Donnell, tenancier du "Princess Bar".


Chapel a été exécuté par Roche, le parrain local, qui apprend l'arrivée de cet étranger grâce à Sapphire Styx, infiltrée dans l'entourage de O'Donnell. Pour éliminer Wolverine, il peut aussi compter sur ses sbires, l'Inquisiteur (spécialiste es-torture) et surtout Razorfist (dont les mains ont été remplacées par deux lames de sabre). Mais le mutant, d'abord malmené, gagne une alliée inattendue dans son projet de venger Chapel : Jessan Hoan, ex-banquière sauvée des Reavers par les X-Men et revenue à Madripoor dépouillée de ses biens par Roche, qu'elle compte bien détrôner...

Comme dans un bon vieux comic-strip, la forme narrative de ces épisodes de huit pages a un peu vieilli : à chaque nouveau chapitre, il faut supporter un rappel des faits par Wolverine (qui assure ce service en voix-off), lequel ne manque jamais de préciser régulièrement ses pouvoirs (facteur régénérateur, squelette en adamantium incassable, super-sens, et griffes métalliques). Mais c'est bien le seul bémol qu'on émettra à la lecture de cette histoire palpitante, au parfum rétro irrésistible.

Claremont définit son héros comme une version "unleashed" de Wolverine, c'est-à-dire déchaîné : quand il agit au sein des X-Men, il ne tue pas (ou hors-champ) en vertu des règles du groupe fondé par le Pr. Xavier mais aussi pour prouver à ses acolytes qu'il n'est pas la bête sauvage que son nom de code suggère. Dans le contexte présenté ici, Logan se lâche en revanche complètement car il n'a de comptes à rendre à personne et que ses adversaires ne lui font pas de cadeau. Il s'agit d'ailleurs d'ennemis sacrifiables (méchants de seconde zone, armée de porte-flingues anonymes), qui ne reviendront pas ensuite.

Cela ne signifie pas que le scénariste se défoule en d'abondantes scènes violentes : pour Claremont, ce qui distingue Wolverine de Hulk, c'est que lorsque le colosse de jade redevient, après un accès de rage, Bruce Banner, il a oublié les ravages qu'il a causés, tandis que Logan, lui, compose en permanence avec le sang qu'il fait couler. Si dans cette saga, ce tourment psychologique n'est pas encore très fouillé, il le deviendra davantage une fois que le personnage aura sa série, montrant le mutant en perpétuel conflit avec lui-même, tantôt samouraï impitoyable, tantôt justicier hanté par ses démons, ses amis tués et ses adversaires morts. Bref, il ne s'agit plus seulement de présenter un Wolverine cool, rebelle à l'autorité, qui séduit tant les fans des X-Men, mais un être déchiré entre bestialité et humanité.

Qui de mieux alors, effectivement, pour représenter cette dualité incarnée que l'immense John Buscema ? Alors âgé de 61 ans, le vétéran est dans une forme resplendissante : celui qui, avec Jack Kirby, Steve Ditko et John Romita Sr, a véritablement façonné visuellement Marvel s'amuse visiblement avec Wolverine qu'il dessine fidèlement, c'est-à-dire trapu, robuste (plus que musclé), petit, teigneux. Son trait rond, expressif, donne une densité, une gravité, une pesanteur même au personnage, véritable fauve constamment sur le point de bondir sur sa proie. Effectivement, Conan n'est pas loin, mais replacé dans un décor fantasmé de série noire exotique, avec le look ad hoc (borsalino sur la tête, blouson de cuir... Et, détail désormais banni, clope au bec).

Les mâles alpha de Buscema sont célèbres mais quel talent aussi pour croquer les femmes, fatales et outrageusement sexy (sans être jamais vulgaires) comme Sapphire Styx, ou vengeresses, véritables croisées comme Jessan Hoan.

Ces dix épisodes sont encrés par Klaus Janson, qui, parfois, en vérité, finissait le travail livré par Buscema (coutumier du fait, il préférait l'esquisse, traduisant l'énergie qu'il désirait traduire sur la page, au tracé précis). Contre toute attente, l'homme dans l'ombre de Frank Miller (sur Daredevil) s'en sort merveilleusement, même si son style est plus anguleux que celui de "Big" John et qu'il rajoute finalement peu à chaque plan (les décors sont souvent réduits à leur plus simple expression, dans les scènes d'action, ou dans les plus petites vignettes). Et, enfin, la colorisation de Glynis Oliver a bien supporté le passage des années (mais la collection "Epic" a aussi permis de restaurer les films d'époque).

Ces 80 et quelques pages de BD sont jouissives, et pourtant ce n'est que le début. A suivre donc dans Wolverine Classic Volume 1... 

mercredi 13 mai 2015

Critique 617 : FANTASTIC FOUR - L'INTEGRALE 1971, de Stan Lee, Archie Goodwin, John Buscema, John Romita Sr et Jack Kirby


FANTASTIC FOUR : L'INTEGRALE 1971 rassemble les épisodes 106 à 117 du premier volume de la série, écrits par Stan Lee (#106-115) et Archie Goodwin (#116-117, plus les dialogues des #115-117) et dessinés par John Buscema (avec John Romita Sr sur le #108), John Romita Sr (#106) et Jack Kirby (les pages 2 à 6 du #108), publiés en 1971 par Marvel Comics.
Ce recueil contient aussi l'épisode inédit La Menace des Néga-Men (Fantastic Four : The Lost Adventure 1), première version inachevée du #108, écrit par Stan Lee et dessiné par Jack Kirby, finalisé par Ron Frenz, publié en Avril 2008.
*

L'album se compose de deux parties : 

- Fantastic Four #106-112 + Fantastic Four : The Lost Adventure 1 (Ecrits par Stan Lee, dessinés par John Romita Sr, John Buscema et Jack Kirby). Les 4 Fantastiques participent au dénouement du drame familial entre le savant Phillip Rambow et son fils Larry, transformé en une créature d'énergie pure, initialement prévue pour instaurer la paix sur Terre en détruisant les armements des grandes puissances avant que sa transformation ne dégénère.
Cependant, Red Richards/Mr Fantastic a tenté une nouvelle fois de rendre son aspect humain à Ben Grimm/la Chose, mais, là aussi, l'expérience aboutit à un résultat compliqué : l'ami du leader des FF peut effectivement choisir son apparence mais des séquelles psychologiques le rendent odieux et brutal. Il s'en prend alors à ses compagnons puis aux civils jusqu'à ce que sa route croise celle de Hulk qui manque de le tuer.
(Extrait de Fantastic Four #116.
Textes de Archie Goodwin, dessin de John Buscema.)

- Fantastic Four #113-117 (Ecrits par Stan Lee et Archie Goodwin, dessinés par John Buscema). Les dégâts causés par la Chose durant son épisode névrotique valent de nouveaux ennuis à l'équipe des Fantastiques : le propriétaire du Baxter Building veut les expulser, le maire les arrêter. Est-ce la pression qui fait alors craquer Red Richards quand il agresse sa femme Jane/la Femme Invisible, son beau-frère Johnny Storm/la Torche Humaine et Ben Grimm ?
En vérité, dans l'ombre, manoeuvre déjà le redoutable alien Mastermind, ancien champion des Eternels, une race de conquérants cosmiques déchus, désormais prêt à asservir la Terre. Contre cet adversaire Jane Richards, avertie par le Gardien Uatu et la nourrice de son fils Franklin, la sorcière Agatha Harkness, se résout à demander de l'aide auprès du Dr Fatalis.
la bataille n'a toutefois pas fait oublier à Johnny Storm son amour pour la belle Inhumaine Crystal, devenue la captive de l'alchimiste Diablo.

Il y a déjà quelque temps j'ai fait un peu de lobby auprès de la bibliothèque municipale pour qu'elle acquiert des comics américains et mes efforts ont abouti à quelques achats. Un volume de Intégrale de Iron Man, Watchmen, V pour Vendetta, quelques Marvel Deluxe d'Ultimates, Ultimate X-Men et Ultimate Spider-Man, ou ce recueil des Fantastic Four pour combler l'amateur de super-héros : c'est déjà ça, me direz-vous, mais tout ça est bien désordonné et maigre. J'ai peu d'illusions sur le fait qu'un de ces jours ces livres seront revendus lors d'un "désherbage" car ils ne sont pas souvent empruntés et les collections auxquelles ils appartiennent n'ont pas été suivies.

Pour ma part, je n'ai guère les moyens de me procurer ces Intégrales Panini Comics (même en occasion sur les sites en ligne où elles sont revendues à des prix exorbitants), souvent mal traduites et éditées (on est loin des rééditions de Urban Comics, avec un rédactionnel soigné, du beau papier, etc).

Faute de mieux donc, j'ai donc emprunté ces épisodes des Fantastic Four, un album couvrant toute l'année 1971, période charnière dans l'histoire de la série puisqu'elle vit le départ fracassant de Jack Kirby pour DC Comics : le "King" ne supportait plus de n'être crédité (et payé en conséquence) que comme simple dessinateur alors qu'il participait activement à la conception de plusieurs titres. 
Cela provoqua une sorte de schisme entre les lecteurs, dont une partie se mit à croire que Stan Lee abusait de ses collaborateurs et du public alors que Kirby (comme Steve Ditko) était le véritable auteur de ses séries.
Bien entendu, la vérité est certainement plus complexe et ambiguë à cause même de la fameuse "Marvel way", cette façon de réaliser les comics de l'éditeur où le scénariste fournissait une trame à son artiste qui procédait alors à un découpage avant que l'auteur revienne y ajouter des dialogues. Kirby, comme d'autres, hier comme aujourd'hui, a donc sans doute oeuvré souvent davantage comme un co-scénariste que comme un simple dessinateur (son influence sur les sagas cosmiques est indéniable par exemple). Mais cela ne signifie pas que Lee n'était pas un authentique storyteller, quand bien même son activité d'editor l'accapara de plus en plus au fil des années 60.

Aujourd'hui, la situation semble plus apaisée, après de longues années de procédures judiciaires, qui ont permis que le nom de Jack Kirby soit mentionné à égalité avec celui de Stan Lee sur bien des séries encore produites. Et cela permet aussi que des auteurs et artistes partagent le titre de storytellers sans souci (comme, par exemple Mark Waid et Chris Samnee sur Daredevil), sans parler de nombreux auteurs qui ont su protéger leur travail grâce aux efforts de leurs prédécesseurs et d'habiles négociations avec leurs éditeurs ou en produisant des creator-owned chez des indépendants (comme c'est le cas, notamment, chez Image Comics).

Pour en revenir au contenu de ce recueil, il faut bien admettre qu'il ne s'agit pas des meilleurs chapitres des Fantastic Four. L'album a deux parties assez distinctes, avec d'abord une suite d'épisodes où l'équipe règle une intrigue en cours peu intéressante (le cas de Larry Rambow) puis doit faire face à la personnalité altérée de Ben Grimm par une expérience de Red Richards, d'un meilleur niveau. Le climax de ce premier acte a lieu avec une titanesque baston entre la Chose et Hulk (le bien nommé #112 : Combat de monstres).

Ensuite, Stan Lee lance une nouvelle aventure qui court sur 4 épisodes, avec un méchant qui remplit bien son rôle en mettant vraiment en grande difficulté les héros - au point même de les vaincre ! En passant, on assiste à l'arrivée sur le titre de Archie Goodwin (1937-1998) : alors âgé de 34 ans, il a rejoint l'écurie Marvel en 1968 après une longue collaboration avec l'éditeur Warren. Il écrit alors Iron Man, créera le personnage de Luke Cage, co-inventera (avec Marie Severin) Spider-Woman et sera même editor-in-chief de Marvel de 1976 à 1978.   

Sa contribution à Fantastic Four sera brève puisque début 72, Stan Lee reprendra son poste. D'abord là pour écrire les dialogues, Goodwin imprime quand même sa marque en donnant une énergie, un souffle, épatants à ses épisodes (qualités qu'on retrouvera quand il s'occupera de la franchise Star Wars pour Marvel), et la saga avec Mastermind (et le début de celle avec Diablo et Crystal) sont d'une prodigieuse vigueur.

Cette vigueur, on la retrouve dans les dessins de John Buscema, qui prend donc la relève de Kirby (après un fill-in de John Romita Sr). L'artiste n'aimait guère, on le sait, les super-héros, auxquels il a pourtant donné quelques grandes heures (ses passages sur Avengers, Wolverine ou Hulk en témoignent), préférant les récits d'aventures (comme Conan, dont il demeure une des signatures emblématiques.

Avec Joe Sinnott à l'encrage, sa prestation sur Fantastic Four ne déçoit donc pas et aboutit à des pages somptueuses, d'un punch incroyable, particulièrement dans la partie mettant en scène Mastermind (dont les origines donnent lieu à quasiment tout un épisode, où Buscema retrouve un univers comme il les aime, peuplé de guerriers, de monstres, d'explosions, mais aussi de sensualité).

Bien entendu, il faut composer avec un ton très mélodramatique et un tempo très soutenu, que le découpage (souvent en gaufriers de six cases) souligne : il se passe toujours quelque chose, les sentiments sont exacerbés, la théâtralité est omniprésente. Quand Ben Grimm ne devient pas fou, c'est Johnny Storm qui pleure après son célibat ou Red Richards qui se comporte comme un ahurissant macho envers son épouse Jane (soumise au possible - ah, ça, c'est sûr que les comics de cette époque feraient hurler la plus timide des féministes !).

Mais ça marche quand même ! On est emporté par ce récit déchaîné, avec ses bagarres démesurés, son emphase aujourd'hui si dérisoire : c'est le secret du plaisir qu'on prend à (re)lire de telles histoires. On ne les apprécie pas tellement pour ce qu'elle raconte, mais pour la manière dont elles racontent, le tonus des scripts, la vitalité des dessins. Cet excès et cette naïveté ont une audace finalement bien plus grande que des sagas actuelles qui veulent impressionner le chaland en le noyant sous une continuité souvent réécrite ou trop souvent citée pour ne séduire que des experts, avec un graphisme inégal (encore faut-il trouver des artistes présents sur plus de six épisodes consécutifs...).

A tel point que le bonus du recueil avec cet épisode inédit et alternatif, jamais terminé par Kirby (mais finalisé par Ron Frenz), n'apparaît que comme un document pas si important (l'histoire n'est pas bonne, les dessins pas très inspirés). 

On finit donc la lecture de ce recueil retourné : après avoir été dubitatif au début, nous voici grisés par ce grand huit plein d'émotions grandiloquentes, d'actions spectaculaires, qui file à toute allure.  

lundi 17 février 2014

Critique 414 : THOR - A LA RECHERCHE DES DIEUX, de Dan Jurgens, John Romita Jr et John Buscema


J'ai acquis il y a quelque temps ce volume de presque 300 pages pour un petit prix et qui propose le début du run du scénariste Dan Jurgens sur la série THOR, dont c'était le 2ème volume. Le dessins sont signés par John Romita Jr (#1-7, 10-12) et John Buscema (#9). 
Curieusement, cette édition (au format poche, publié dans la collection Succès du Livre de Paninicomics) escamote l'épisode 8, mais cela ne nuit pas à la compréhension de l'histoire.
L'action débute à New York lors d'une prise d'otages dont l'auteur réclame de parler à Thor. Celui-ci se présente et découvre que le preneur d'otages prétend être Heimdall, le gardien du pont arc-en-ciel d'Asgard. Ils s'y téléportent et découvrent la glorieuse cité en ruines et désertée. Désemparé, Thor ramène l'homme sur terre et le confie à Jane Foster, la femme mortelle dont il a été épris et qui travaille dans un hôpital de la ville.
Mais déjà Thor est appelé ailleurs : sur les docks, ses amis Vengeurs affrontent... Le Destructeur, dont l'armure est occupée par un militaire aigri. La bataille fait rage et coûte la vie au dieu du tonnerre qui sombre dans le royaume d'Héla, la déesse des morts.
Là, l'énigmatique Marnot arrache Thor à celle qui le convoitait mais ce service a un prix : désormais Thor, qui veut découvrir ce qui est arrivé à Asgard, devra partager son temps avec l'enveloppe d'un ambulancier, Jake Olson, mort lui aussi durant la bataille contre le Destructeur. 
Thor doit apprendre à connaître les secrets de la vie de Jake Olson qui avait entamé une relation avec Hannah, mère d'une adolescente qui ne s'entendait pas avec l'ambulancier. Il devra aussi affronter Sedna, une créature de la mer, convaincre Hercule de l'aider, subir les assauts de Majest Zelia et Perrikus...


La série THOR avait, avant ce run, connu des auteurs emblématiques comme Jack Kirby (dont c'était un des héros fétiches) ou Walt Simonson (qui l'a animé comme scénariste et dessinateur). Avec ces épisodes, Dan Jurgens hérite du personnage au lendemain de l'event Heroes Return (lui-même issu de Heroes Reborn et la saga Onslaught). Il lui revient de donner un second souffle au dieu du tonnerre, qui a toujours occupé une place à part chez l'éditeur (ce n'est pas un de ces super-héros à problèmes traditionnels).
Le point de départ n'est pas spécialement original : il s'agit à nouveau d'une histoire où la fin d'Asgard fournit l'argument pour que Thor soit embarqué dans une série d'aventures qui vont converger dans une bataille épique et la restauration du royaume des dieux nordiques.
Néanmoins, Jurgens évacue un élément important en n'utilisant pas Don Blake, l'alter ego mortel du dieu du tonnerre. A sa place, on a droit à l'ambulancier Jake Olson, guère plus original, et dont la création semble surtout servir de prétexte pour justifier l'existence et les manigances du personnage de Marnot.
Pour le reste du casting, Jurgens exploite une galerie de seconds rôles charismatiques, qui interviennent ponctuellement (Namor - une idée intéressante de réunir deux monarques, même si elle est juste effleurée ici. Roger Langridge dans Thor the mighty avenger les réunira sans, non plus, avoir le temps de creuser leur relation) ou s'inscrivent dans la trame générale de l'intrigue (le Destructeur, Hercule). Dans la dernière ligne droite du récit, des partenaires familiers de Thor font aussi leur apparition (Balder, Sif, les trois guerriers, Odin).
Tout cela est mené sur un rythme soutenu, même si les dialogues ampoulés (et traduits avec zèle) et un subplot ralentissent occasionnellement l'action. Jurgens prend le parti affiché de livrer une histoire où la baston est prédominante au détriment de la psychologie, qu'il s'agisse des bons ou des méchants (encore des conquérants déchus par Odin qui veulent se venger).
Bref, si on cherche un divertissement spectaculaire, qui ne demande pas de réflexion mais offre son lot de bagarres épiques et d'acteurs manichéens, ces épisodes remplissent parfaitement leur rôle. Mais on peut quand même préférer une autre approche, que ce soit en matière de rythme (avec par exemple le court mais très beau passage de J. Michael Straczynski et Olivier Coipel - le volume suivant celui de Jurgens) ou d'ambition (Kirby ou Simonson donc). Pour ma part, j'ai mis un certain temps avant d'attaquer la lecture de ce livre acheté sur un coup de tête, motivé par son rapport quantité/prix, et j'ai aussi mis du temps à adhérer au style de Jurgens, plus mécanique qu'inspiré. J'ai fini tout ça avec une impression mitigé : c'est distrayant mais bourrin, un peu lassant.

Ces sentiments partagés, on les retrouve aussi dans la partie graphique. A l'exception du fill-in dessiné par John Buscema et encré par Jerry Ordway, d'un superbe classicisme, d'une classe folle, les dessins de John Romita Jr encrés par Klaus Janson ont les défauts de leurs qualités.
Pour ce qui est d'enchaîner les séquences coup de poing vraiment ravageuses, on peut compter sur JR Jr qui connait son affaire et prouve son savoir-faire. L'apport de Janson est minimal : c'est lui mais en vérité, n'en déplaise à ses fans, ça pourrait être un autre qu'on ne verrait pas une grande différence. Il est loin le temps où ce bon vieux Klaus finissait et embellissait les crayonnés des artistes plus ou moins doués que lui, et je ne parle même pas de son run sur Daredevil avec Frank Miller où il était l'encreur le plus impressionnant qui soit, avec des effets de lumière, de texture merveilleux. Maintenant, il ne fait guère plus que ce qu'un encreur lambda accomplit, et je n'ai jamais trouvé que son association avec Romita Jr avait abouti à un résultat particulier (comparez avec ce qu'apportait Al Williamson au même dessinateur et vous comprendrez).
En revanche, quand il s'agit d'illustrer des scènes plus calmes avec des personnages plus ordinaires, les faiblesses de Romita Jr sautent au visage : l'expressivité est réduite au minimum, les attitudes sont figées, les compositions ordinaires... En rendant son dessin plus efficace, plus productif, Romita Jr a aussi négligé puis abandonné tous les aspects du graphisme qui pouvaient le rendre plus subtil, plus varié. A ce régime-là, les séries qu'il anime souffrent toujours d'une espèce de grossièreté dans l'exécution (encore pire quand il se contente de tracer des layouts, laissant le gros du boulot à ses encreurs). C'est dommage car, quand il s'inspirait moins de Kirby et plus de son père, JR Jr était finalement un dessinateur plus complet.

Bon, malgré tout, tout ça n'est pas désagréable à lire, et même, vers la fin, c'est suffisamment tonique pour devenir un "page-turner" assez redoutable. Il manque juste un peu d'âme et de finesse dans ce monde de brutes où d'autres auteurs, avant ou après Jurgens et Romita Jr, ont prouvé que l'univers de Thor ne saurait se résumer aux aventures d'un géant blond avec un gros marteau lançant des éclairs...