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lundi 2 décembre 2019

BATMAN : CREATURE OF THE NIGHT - BOOK FOUR : DARK KNIGHT, de Kurt Busiek et John Paul Leon


Deux ans après la sortie de son premier numéro et un an et demi après celle du troisième, la mini-série Batman : Creature of the Night s'achève dans la douleur. Il ne s'agit pourtant pas d'une production bâclée par ses auteurs mais bien d'un oeuvre malade à tous les égards (j'y reviendrai), qui a couru après son illustre devancier (Superman : Secret Identity) sans jamais le rattraper. Mais avec une volonté qui force l'admiration, Kurt Busiek et surtout John Paul Leon n'ont rien lâché, ni leur projet ni leurs lecteurs.
  

En se transformant en Batman devant Robin Helgeland et Alfred Jepson, Bruce Wainwright a non seulement révélé son secret aux deux personnes les plus proches de lui mais cédé à ses démons. L'événement a provoqué une crise cardiaque à Alfred, heureusement non fatale.


Alfred implore Robin de veiller sur Bruce mais la jeune femme est désemparée. Bruce assume désormais sa part d'ombre et déchaîne sa colère et sa frustration contre les malfrats de Boston la nuit. Jusqu'à déraper lors d'une bagarre qu'il provoque dans un bar...


Arrêté, Bruce est libéré sous caution par Robin et accepte de consulter un psy. Il raconte son histoire, ses traumatismes d'enfance (l'assassinat de ses parents, la mort in utero de son frère jumeau) et se voit prescrire un traitement contre la dépression. Son état semble s'améliorer.


Mais Bruce interrompt vite son traitement, toujours obsédé par sa théorie selon laquelle le commanditaire du meurtre de ses parents est encore dans les parages, menaçant ses proches. Robin découvre l'état de Bruce mais l'informe que Alfred vient de succomber à un nouvel infarctus.


Ce choc achève la déchéance de Bruce. Il s'enfonce dans la paranoïa et s'imagine que l'ancien inspecteur Gordon Hoover est impliqué dans les morts de ses parents et de Jepson. Il échoue dans le zoo où il allait enfant, en proie à de violentes hallucinations. Robin tente de l'apaiser... Et cela semble fonctionner - même si, deux ans après cette nuit cauchemardesque, Bruce continue d'entendre la voix de la créature. Celle de son défunt frère.

Difficile de rédiger une simple critique de ce dernier volet de Batman : Creature of the night, pour plusieurs raisons.

Commençons par celles qui relèvent uniquement de critères artistiques : la mini-série écrite par Kurt Busiek était initialement un pari audacieux et fou, celui d'appliquer à Batman le traitement donné à Superman dans Secret Identity voilà quinze ans, une réflexion iconique sur le héros de fiction dans un récit inscrit dans la réalité.

Mais était-ce une si bonne idée ? Busiek avait réussi avec Superman une merveille de poésie et d'intelligence, merveilleusement illustrée par Stuart Immonen, une histoire lumineuse et profonde à la fois, qui démontrait surtout la faculté du scénariste à parler de l'homme d'acier et à mélanger rêve et réalité.

Avec Batman, bien entendu, cela agissait sur d'autres ressorts et d'ailleurs dans les bonus de cet ultime épisode, Busiek revient sur la genèse de son projet, dévoilant le premier pitch de Creature of the night. Le lecteur pourra à loisir pointer les différences entre le premier jet et le résultat final, parfois plus subtil, parfois plus maladroit. Mais ce qui frappe surtout, hélas !, c'est que le synopsis n'a jamais paru aussi clair qu'il pouvait l'être dans le cas de Secret Identity (qui reposait sur un postulat simple : que se passerait-il si un ado ordinaire découvrait qu'il était Superman, ou qu'il avait ses pouvoirs, donc sa capacité à changer le monde ?).

In fine, le parcours de Bruce Wainwright n'a pas la même efficacité que celle du Clark Kent de Secret Identity et Creature of the night ressemble davantage à un long essai laborieux sur la dépression, les fantasmes, la paranoïa et la gémellité, sans qu'aucun de ses thèmes ne trouve un aboutissement satisfaisant. Il suffit de lire la scène où la créature revient au zoo où allait le jeune Bruce enfant : tout y est lourdement signifiant - les chauve-souris, les hallucinations inspirées des comics de Batman, l'ultime transformation, le face-à-face avec la créature (qui tend un flacon d'anti-dépresseurs à Bruce)...

Beaucoup de pièges que Busiek a voulu éviter se referment sur lui, impitoyablement. Ainsi, à l'origine, il était question d'introduire un variation du Joker dans l'histoire, ce que l'auteur a écarté ensuite, mais que penser alors du fait qu'il a quand même gardé Robin, Gordon, Alfred, qui parasitent tout autant le sujet de références sans les assumer (car leurs rôles et leurs noms de famille sont différents).

En vérité, on ne comprend jamais où veut en venir Busiek, désireux de livrer un message mais sans grâce, sans finesse. Tout est trop souligné ou trop allusif - mais plutôt trop souligné en fait. Et ce qui aurait pu être une grande histoire sur la maladie, l'enfance est devenue une BD malade.

Et cela nous conduit aux coulisses de la réalisation de cet épisode, mais plus généralement de toute la mini-série. Quand Busiek l'a débutée, il sortait d'une sale période, minée par la maladie (ce qui avait contrarié la production d'Astro City entre autres). On devine alors combien cette nouvelle entreprise lui a tenu à coeur et à quel point le sujet parlait de Busiek lui-même, survivant d'une affliction qui faillit l'emporter.

La parution de Creature of the night a été très vite perturbée par des retards, sans que l'éditeur (comme d'habitude) ne communique sur leurs raisons. Busiek était-il encore souffrant ? Ou la longueur inhabituelle des épisodes (50 pages) expliquait-elle ces délais ?

On n'a appris que très récemment (et par l'intéressé lui-même !) que John Paul Leon a été rattrapé par la maladie lui aussi puisqu'il souffre d'un cancer. Il a dû arrêter de dessiner pour être hospitalisé mais a ensuite repris son crayon durant son traitement, tenant absolument à terminer son ouvrage. Une persévérance exemplaire, incroyable. Et qui invite à la réflexion sur ce métier : car de soi-disant fans se plaignent de la lenteur des artistes en oubliant que la vie peut les empêcher. Ce que nous enseigne le "cas" de John Paul Leon, c'est que les artistes ne sont pas infaillibles, ils sont fragiles, soumis à des cadences folles, et travaillant dans un pays (les États-Unis) où la couverture santé les précarise encore plus (cela vaut aussi pour David Aja, qui a eu apparemment des soucis graves, expliquant la suspension de la publication de Seeds depuis plus d'un an).

Tout cela faisait sans doute trop pour un tel projet, et on souhaitera surtout à ses auteurs de meilleurs lendemains, car Busiek reste un scénariste passionnant et John Paul Léon un artiste d'exception.

mardi 24 avril 2018

BATMAN : CREATURE OF THE NIGHT - BOOK THREE : CRUSADER, de Kurt Busiek et John Paul Leon


Après une longue attente due à de nombreux reports de sortie (eux-mêmes consécutifs à des retards de production - dans l'écriture, les dessins, ou les deux ?), voici enfin que parait le troisième et pénultième épisode de Batman : Creature of the Night. L'enseignement immédiat qu'on retire de cette lecture est que, non, Kurt Busiek n'égalera pas avec cette relecture de Batman ce qu'il avait produit avec Superman (dans Superman : Secret Identity, dessiné par Stuart Immonen). Mais cela ne signifie pas que les qualités font défaut à ce projet, dont le charme est indéniablement envoûtant.


Bien qu'il ait rompu tout contact avec la Créature, Bruce Wainwright sait qu'elle continue à combattre le crime et qu'il peut à tout moment l'invoquer. Mais il a surtout admis que ses méthodes sont trop inefficaces sur le long terme pour éradiquer le Mal : pour un gang démantelé, un autre prend sa place, plus violent. 

Le jeune homme est toutefois hanté par les actions de la Créature et il a besoin de partager son secret avec quelqu'un. C'est la raison pour laquelle il finit par convoquer son oncle Alton et sa secrétaire Robin sur le toit de l'immeuble de sa société où il appelle la Créature. Mais elle n'apparaît pas.


Bruce retourne consulter le psy (qui met son trouble comme toujours sur le compte de la culpabilité du survivant depuis la mort de ses parents), puis songe à voir des marabouts, des médiums, des voyants. Il évoque la Créature avec Gordon, le policier, qui refuse de recevoir des confidences car cela l'obligerait à ouvrir une enquête qui vaudrait des problèmes à Bruce. C'est alors qu'en se recueillant sur la tombe de ses parents, il découvre une plaque funéraire à côté de la leur, dissimulée par des feuilles, au nom de Thomas Wainwright : son oncle Alton lui révèle que c'était le prénom du frère jumeau de Bruce, mort-né.
  

Cette révélation conduit Bruce à réorienter ses recherches : se faisant passer pour un écrivain cherchant de la documentation, il rencontre le professeur Katerine Nibisi, spécialiste en parapsychologie et sciences occultes auprès de laquelle il obtient des réponses décisives. Il est désormais convaincu que la Créature est Thomas.


Pour vérifier cela, il l'invoque et la Créature resurgit. Ils se réconcilient. Ces retrouvailles rendent son énergie à Bruce et aussi son envie de combattre le crime. Mais il est déterminé à frapper, cette fois, un grand coup et vise le sénateur Jack Crowder, soupçonné par Gordon, de corruption. Il amasse des preuves mais découvre alors que c'est en vérité son adversaire aux prochaines élections, le respectable Tim Healy, qui est soutenu par la pègre de Boston.


En déroulant la liste des intermédiaires de Healy jusqu'à la pègre, Bruce met à jour l'identité d'un policier qui sert de relais : Gordon. La créature et Bruce le font avouer et le jeune homme transmet les informations compromettantes qu'il a collectées aux médias. L'affaire sort et le scandale est retentissant, mais trop tardif car publiée la veille des élections. Healy accède au poste de sénateur.


Bruce ne peut supporter cela et sa colère se manifeste comme s'il était alors possédé d'abord mentalement puis physiquement par la Créature dans laquelle il se fond sous les yeux sidérés de son oncle Alton et Robin, avant de s'envoler pour rendre la justice.

Pourquoi ai-je dit en préambule que Kurt Busiek ne rééditerait pas son exploit de Superman : Secret Identity avec Batman : Creature of the Night ? Il ne s'agit pas d'une affaire de talents car le scénariste s'est montré aussi habile pour conduire son récit et nous captiver que John Paul Leon pour l'illustrer, avec une qualité égale à celle, jadis, de Immonen (chacun dans leurs styles).

Alors quoi ? Il va falloir comparer, mais si comparaison n'est pas toujours raison, cela permet de pointer l'endroit où le récit bascule et élève l'ensemble de l'intrigue vers un chef d'oeuvre ou une production moins accomplie.

Cet instant-charnière se situe précisément dans ce troisième épisode qui s'est tant fait attendre (depuis le mois de Décembre dernier quand même). On pourrait presque croire que la raison de ce retard vient justement du doute qui a pu s'emparer de Busiek au moment où il a fallu procéder à la révélation qui signerait son projet.

Depuis le début, Bruce Wainwright et le lecteur s'interrogent sur la nature de la Créature de la nuit et le lien qui les unit. On l'apprend à mi-chemin de ce chapitre quand Bruce déduit, de manière logique aux vues de ses investigations, que la Créature est l'incarnation de son frère jumeau mort-né, Tommy, dont il vient de découvrir la plaque à côtés de celles de ses parents au cimetière.

Et soudain, c'est comme si la solution proposée par Busiek révélait le piège de son dispositif narratif, condamné en quelque sorte à décevoir car levant le mystère par un effet finalement à la fois évident et facile. Ce jumeau sort de nulle part, trop providentiellement, il ne peut satisfaire la curiosité qui le précédait. Comme on dit : quelle est la différence entre un mystère et une énigme ? Une énigme a toujours une réponse. En en donnant une au mystère de son histoire, Busiek lui ôte sinon toute, en tout cas beaucoup (trop ?) de sa beauté, de sa puissance. Tout devient alors clair (un comble) : l'apparition de la Créature, sa présence protectrice, l'expression de sa violence traduisant la frustration de Bruce, etc.

Dans Superman : Secret Identity, il s'agissait d'une relecture poétique, parallèle, subtilement décalée de Superman à travers l'existence d'un jeune homme que ses parents avaient facétieusement prénommé Clark comme l'alter ego du kryptonien. Lorsqu'il se découvrait les mêmes pouvoirs (mais aussi les mêmes responsabilités, les mêmes problèmes) que le super-héros des comics, le mystère perdurait sur leurs origines. Il ne s'agissait jamais tant de raconter l'histoire d'un surhomme mais bien d'un humain pourvu de capacités extraordinaires et identiques à celles d'un personnage fictif. On le voyait grandir, vieillir, vivre en couple, avoir des enfants, sans jamais savoir pourquoi lui, comment, etc. Un mystère sans réponse, infiniment intriguant et fascinant et touchant, qui permettait, miraculeusement, de s'identifier, ou du moins comprendre l'existence de ce Superman-là.

Ici, en levant le voile du mystère, en expliquant, Busiek gâche ce qui faisait une partie du plaisir du lecteur - cette frustration de ne pas savoir associée au plaisir d'assister au spectacle de ce tandem invraisemblable. Il prive le lecteur d'autres interprétations possibles (la Créature comme un fantasme de Bruce, une apparition magique, une manifestation de ses démons intérieurs). Même si cela ne signifie pas que le quatrième et dernier Livre ne sera qu'un dénouement classique, convenu, une vengeance contre un politicien corrompu, le champ des possibles se trouve réduit par l'explicitation. Une erreur tactique. "... Publiez la légende", comme il est dit dans L'Homme qui tua Liberty Valance : autrement dit, laissez au lecteur le choix de croire ce dont il a envie si cela sert la mythologie, non pas pour tromper, abuser, mentir, mais pour servir la (bonne) cause.

John Paul Leon n'a pas à partager cette décision discutable : sa prestation reste extraordinaire et soutient la comparaison avec celle d'Immonen, tout en évoluant dans un registre différent. Maître du clair-obscur, il délivre des planches d'une puissance inouïe, si bien qu'il est impossible d'en distinguer une (ou quelques-unes) plutôt que d'autres.

Voyez comment il représente une nuée de chauve-souris quand la Créature sur le point d'être arrêtée par la police s'échappe en se décomposant ainsi : la scène a une beauté plastique fabuleuse grâce à la technique fabuleuse de l'artiste mais aussi à son intelligence dans le cadrage, une image simple qui souligne l'effet désiré.

Leon joue aussi avec la verticalité et l'horizontalité de ses cases selon les besoins de l'action. Quand il met en scène Bruce, il privilégie les vignettes horizontales qui en formant des bandes comme autant de strates sur la page suggèrent l'écrasement subi par le jeune homme. En revanche, quand il veut indiquer une élévation, annoncer une révélation dynamiser la narration, il opte pour des plans verticaux qui renvoient au point de vue aérien, surélévé de la Créature, veillant depuis les hauteurs de la ville sur son protégé. C'est aussi une manière subtile d'interpréter visuellement la prière, l'invocation, la sensation d'être observé, ou de chercher dans les cimes une réponse : Bruce comprend qu'il a conservé son lien avec la Créature en levant les yeux au ciel, quand il l'appelle il monte au sommet d'un immeuble, quand il se réconcilie avec elle et a appris qu'elle était son frère jumeau c'est parti pour une séquence de voltige vertigineuse, enfin quand il confond le détective Gordon la créature le laisse tomber dans une benne à ordures depuis le toit d'un bâtiment.

Saisissant aussi est la façon dont John Paul Leon épure son trait pour intensifier une ambiance ou une explication : il consacre une pleine page où on voit Bruce se recueillir en se lamentant sur la tombe de ses parents, juste avant qu'il ne découvre celle de Thomas (un plan vertical) ; plus tard il écoute l'exposé sur la gémellité et les symboles du professeur Nibisi et seule le visage de l'enseignante apparaît en gros plan, dans un coin de la vignette (à notre gauche) tandis que l'autre partie de l'image (à notre droite) est occupée par des symboles appuyant l'argumentaire.

Enfin, Leon est connu pour travailler sur le noir et donc les effets de contraste naissent du peu de blanc qu'il laisse à un plan parfois. Une démonstration impressionnante en est donnée lorsqu'on assiste à la fin de l'épisode à la fusion des corps de Bruce et de la Créature - cette dernière enveloppant de ses ailes/sa cape son frère à genoux, avant de se redresser, plus bête qu'homme, animé par le désir de vengeance. En arrière-plan, par des traits épais qui ne permettent de distinguer que le minimum nécessaire, on distingue alors le malaise dont est victime l'oncle Alton soutenu par Robin, devant ce spectacle terrifiant. Au propre comme au figuré, les ténèbres ont absorbé le héros.

Plus somptueux que satisfaisant, il faudra maintenant attendre (en espérant plus de ponctualité) la suite et fin de cette mini-série pour juger de la qualité de son dénouement. Souhaitons que Busiek ait gardé un atout dans sa manche en plus de la maestria de Leon.     

jeudi 28 décembre 2017

BATMAN : CREATURE OF THE NIGHT - BOOK TWO : BOY WONDER, de Kurt Busiek et John Paul Leon


Après un premier chapitre impressionnant, la suite de la mini-série écrite par Kurt Busiek et dessinée par John Paul Leon, Batman : Creature of the Night, vient juste de paraître. Ce superbe projet va-t-il continuer à tenir toutes ses promesses ?
  

Etudiant à Harvard, Bruce Wainwright a conservé intacte sa passion pour les comics, en particulier ceux mettant en scène son héros favori, Batman. Il est désormais aussi en âge de profiter de la fortune de ses défunts parents et dirige, avec l'appui de son oncle "Alfred", la compagnie Wainwright Investments avec brio. Il décide ainsi d'investir dans des modems électroniques mis au point par un ingénieur noir, Martin, rejeté par toute la concurrence à cause de leur racisme.


Mais Bruce continue de voir la créature de la nuit qui s'est manifesté à lui quand il avait neuf ans et qui les protège, lui et la ville contre divers gangs. Le jeune homme aimerait, lui aussi, oeuvrer pour la bonne cause, plus activement, pour changer le monde, à sa mesure. Il convainc, pour cela, son oncle de parrainer un orphelin, pour commencer : il a élu une jeune fille, dont les parents ont été assassinés par la pègre, Robin Helgeland.


Mais cela ne lui suffit bientôt plus. Lorsqu'il apprend que sa protégée risque de ne pas s'intégrer à son programme, Bruce décide de faire toute la lumière sur la mort des siens. Pour cela, il doit accéder au dossier de la police et soudoie l'officier Gordon Hoover, le policier monté en grade qui l'avait pris en charge quand ses propres parents trouvèrent la mort. Mais ses investigations aboutissent à une impasse, aucun élément nouveau ne permettant de rouvrir l'enquête. La créature, elle, se met en chasse, mais Bruce est frustré de ne pouvoir parler de leur relation à personne, convaincu qu'on le prendrait pour un fou.


Côté business, Wainwright Investments profitent de l'infortune d'un concurrent, Pennyworth, pour remporter un nouveau gros contrat dans le domaine des transports maritimes et les modems de Martin sont un succès. La créature remonte la piste des assassins des parents de Robin Helgeland, neutralisant ainsi un vaste réseau criminel que la police n'a plus qu'à placer derrière les barreaux. Cela met évidemment la puce à l'oreille de Gordon Hoover qui suspecte Bruce d'être mêlé à cette affaire sans savoir comment : pour l'apprendre, il sollicite un entretien avec lui dès que possible.


Bruce invoque la créature et lui demande des explications sur la manière dont il a mis hors d'état de nuire tous ces malfrats. En accédant à l'esprit de son allié, le jeune homme découvre qu'il a aussi travaillé à la réussite de son entreprise, notamment en sabotant les convois maritimes de Pennyworth.  

S'estimant trahi, malgré ces bonnes intentions, Bruce repousse la créature et se remémore le conseil avisé de son oncle comme quoi la vie se charge toujours de vous rappeler à l'ordre si on pense que tout vous est dû. Pour se racheter, espère-t-il alors, il doit veiller sur Robin Helgeland qui, comme lui, voudrait à présent aider les nécessiteux.

Le résumé que j'ai tiré de cet épisode ne rend pas vraiment justice à sa densité exceptionnelle, ayant volontairement passé sous silence quelques péripéties précisant l'évolution de la quête de justice de Bruce Wainwright.

On reconnaît en tout cas dans ce riche matériau la griffe de Kurt Busiek qui ne saurait se contenter de livrer une version alternative autour de Batman mais joue avec la mythologie du personnage et les variations qu'elle offre au scénario. L'autre point évident appartenant au scénariste est que l'action est quasi-exclusivement narrée du point de vue d'un protagoniste normal, une sorte de figure témoin à laquelle on peut facilement s'identifier, en l'occurrence Bruce Wainwright.

Il est effectivement aisé de comprendre les motivations qui agitent le jeune homme, son intranquillité comme son assurance, bien équilibrées par le contenu du propos. D'un côté, on le retrouve avec quelques années en plus mais encore jeune (autour de la vingtaine d'années), devenu un étudiant émérite à Harvard mais toujours fan de comics (et s'amusant volontiers lui-même de sa presque homonyme avec Bruce Wayne ou du choix qu'il fait en rachetant une entreprise en fonction du nom de son ancien patron ou encore quand il désigne Robin Helgeland pour devenir son parrain). De l'autre, il demeure hanté par son désir de faire le bien, en aidant comme il le peut cette étrange créature de la nuit, puis en s'engageant en faveur d'une orpheline au point de vouloir débusquer les assassins de ses parents.

Busiek maintient le lecteur en état d'alerte tout en laissant le récit respirer régulièrement en montrant Bruce profiter de sa jeunesse, ses plaisirs (il est, comme il le reconnaît, bien né, séduisant, et il collectionne les aventures sans lendemain avec des filles). Comme un pas de côté, le jeune homme prend aussi la mesure de son entourage, en particulier de son oncle, qui est devenu son bras-droit en affaires, mais dont il a surtout compris que s'il ne l'a pas élevé, c'est parce qu'il était homosexuel, situation délicate à l'époque. En creux le personnage d' "Alfred" voit son attitude ainsi justifiée sur bien des plans : ainsi sa réticence à approuver l'investissement financier dans le projet de Martin ne relève pas du racisme, ayant accablé l'ingénieur noir, mais d'une méfiance confinant au réflexe dans la sphère publique (ne surtout pas attirer l'attention). C'est très finement suggéré.

Visuellement, le travail de John Paul Leon est toujours aussi impressionnant : son trait à la fois charbonneux et détaillé fait des merveilles dans les scènes avec la créature dont le quasi-mutisme renforce l'aspect inquiétant, et dont la brutalité est encore plus souligné. L'artiste parvient à exprimer la majesté inquiétante, la présence et la connaissance presque omniscientes de ce Batman alternatif en le réduisant pourtant à une silhouette opaque dont les yeux rouges renvoient à l'inspiration première de Bob Kane et Bill Finger, le Dracula de Bram Stoker.

Mais l'expressivité du récit ne s'arrête pas à sa dimension fantastique et Leon livre aussi des planches saisissantes avec Bruce dans des cadres plus banals mais superbement traités. Le dessinateur se permet même, comme Immonen le fit avec Superman : Secret Identity, des imitations plus vraies que nature de pages de comics rétro, parfois pour une planche pleine (comme celle qui ouvre l'épisode) ou quelques cases lors d'une scène poignante (l'arrivée de Robin Helgeland au Cornerstone). Les décors les plus ordinaires - un bureau d'entreprise, une salle des archives, une chambre, un salon, le hall d'une réception, les toits et les rues de la ville - sont l'occasion d'admirer le souci de réalisme sans jamais sacrifier l'atmosphère envoûtante créée par John Paul Leon.

Le coup de théâtre final relance totalement l'histoire et promet une nouvelle fois énormément pour la suite de cette aventure qui, entamée en cette fin 2017, se poursuivra en 2018 comme un événement.   

dimanche 3 décembre 2017

BATMAN : CREATURE OF THE NIGHT - BOOK ONE : I SHALL BECOME, de Kurt Busiel et John Paul Leon


Annoncé depuis des années, souvent reporté (à cause des ennuis de santé de son scénariste), le premier épisode de la mini-série Batman : Creature of the Night paraît enfin cet hiver. Conçu comme le pendant à son sublime Superman : Secret Identity (dessiné par Stuart Immonen, publié en 2004), le récit écrit par Kurt Busiek et illustré par John Paul Leon est l'événement de cette fin d'année. 


Bruce Wainwright est le fils unique de Henry et Carol, un couple de bourgeois résidant à Boston. Le jeune garçon est un lecteur passionné de comics et son héros favori est Batman : il s'amuse ainsi à décomposer son nom de famille (Wain/Wayne) et celui de son oncle (Alton-Frederick Jepson/Al-Fred). 

Lors de la nuit de Halloween, déguisé comme le protecteur de Gotham, Bruce est témoin d'un drame atroce : en rentrant chez eux, les Wainwright surprennent trois cambrioleurs qui les abattent. Le garçon est gravement blessé mais survit après deux mois dans le coma. Il apprend par l'officier de police Gordon Hoover le décès de ses parents mais s'avère incapable de fournir un signalement suffisamment détaillé des voleurs.


Son oncle refuse de le recueillir et le confie au collège Cornerstone où doit faire face aux moqueries de certains élèves. Rongé par une colère sourde, Bruce est suivi par un psychothérapeute, le Dr. Lester, mais ne se confie guère à lui. Lors d'une visite au zoo avec son oncle, Bruce se dispute avec lui et se réfugie dans une salle abritant des chauves-souris dont la vitre de la cage se brise soudainement : il interprète cela comme un signe sans réussir à en formuler la signification.


Alors que l'enquête policière piétine sur le meurtre des Wainwright, plusieurs malfrats sont neutralisés par un mystérieux vigilant dont les témoins font une description délirante et effrayante. Bruce poursuit son éducation en faisant un voyage en France, puis dans un camp de vacances où il apprend l'équitation et les bonnes manières. Cependant, le justicier à Boston finit par empêcher la fuite de Donald Bradagh, acteur raté impliqué dans une série de cambriolages et meurtres.


Appelé au poste de police, Bruce identifie formellement Bradagh comme l'assassin de ses parents. Mais, même après cela, il demeure troublé. Une nuit, il monte sur le toit de son collège et la créature de la nuit lui apparaît en lui assurant qu'il est désormais en sécurité.


Bruce y voit comme un souhait exaucé : il a désiré que Batman existe et tel un justicier surgi de son imagination, cela s'est produit. Peu après, son oncle lui offre une radio grâce à laquelle il capte la fréquence de la police, pouvant ainsi suivre leurs actions - et celle de la créature...

Il y a quelque chose d'angoissant et d'excitant, en égales mesures, à lire une bande dessinée attendue, programmée pour être un sommet du genre. Le résultat va-t-il être à la hauteur des espérances ? Et en même temps on s'y plonge avec un sentiment de soulagement - cette fois-ci, c'est la bonne, on va pouvoir vérifier sur pièce.

Dans Superman : Secret Identity, Kurt Busiek (avec Stuart Immonen) brodait une variation magnifique sur le Man of Steel en le suivant sur quatre longs chapitres de l'adolescence à la vieillesse, se référant au mythe du personnage de papier mais en le confrontant à la réalité. Une sorte de variation romanesque et intimiste comme si Superman était considéré non pas comme le produit d'une fiction mais comme une hypothèse vraisemblable.

Le scénariste emploie un procédé semblable avec ce Batman : Creature of the Night. Il ne s'agit pas d'une énième relecture des origines de Batman, les noms sont subtilement altérés, juste assez familiers et malicieux pour créer le trouble. Mais cela est invoqué pour établir une distance qui permet d'apprécier la dimension mythique du personnage.

Busiek pense que Batman est un fantasme qui, si on pense très fort à lui, comme le fait son jeune héros, Bruce Wainwright, se matérialise et exécute son oeuvre de justicier. Le dessinateur (et encreur et coloriste) John Paul Leon le représente non pas comme la figure dont on a l'habitude mais littéralement comme une créature, une sorte de monstre informe et terrifiant aux membres indistincts, camouflés dans sa cape - elle-même comme une extension des chauves-souris qui l'entourent. Ses yeux rouge sang, ses apparitions éclair, son envergure, la fulgurance de ses interventions, tout concourt à la figurer comme un démon, un être cauchemardesque.

Et pourtant, il émane de cette "créature de la nuit" (dixit la traduction littérale du titre en v.o.) une aura aussi saisissante que rassurante, apaisante même : n'assure-t-il pas, après avoir coincé le meurtrier de Bruce, qu'il est désormais en sécurité ("Now... You're safe..."). Son incarnation fait penser à la fois à Dracula (influence revendiqué par ses créateurs historiques, Bob Kane et Bill Finger) et à la version publiée dans la collection Just imagine Stan Lee creating... dans lequel Stan Lee avec Joe Kubert imagina un Batman dont le masque était designé comme le faciès d'une vraie chauve-souris.

Busiek et Leon se gardent bien (parce qu'il ne s'agit que du premier acte de leur histoire mais aussi pour laisser vagabonder l'esprit du lecteur) de dire si oui ou non, tout cela est une extension du chagrin et de la colère de Bruce Wainwright. Beaucoup d'éléments conservent leur part d'ombre (qu'on peut interpréter de bien des manières), comme le mystérieux oncle Alton/Alfred, l'officier Gordon Hoover. L'arrestation de Donald Bradagh ne saurait tout régler non plus.

Autant de pistes qui promettent beaucoup pour la suite de cette production magistrale, à la poésie crépusculaire, esthétiquement impressionnante (peu de scénaristes peuvent se vanter d'avoir eu deux artistes du calibre d'Immonen et Leon pour revisiter les mythes de Superman et Batman), explorant de manière troublante le deuil, la frustration, la vengeance, la justice et le motif du démon (intérieur ou personnifié). Ne passez pas à côté !