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lundi 11 septembre 2023

BABYLON ou l'hommage dionysiaque au cinéma de Damien Chazelle


Le cinquième film de Damien Chazelle est son plus fellinien : Babylon évoque instantanément le maestro italien par sa démesure, son outrance, mais aussi son ambition, son amour du 7ème Art. Sans négliger une part de nostalgie et d'amertume. Oeuvre-fleuve de plus de 3 heures, avec un casting époustouflant, on en sort lessivé. Le résultat n'est pas sans défaut mais rappelle que Hollywood est encore parfois capable de folie.


1926. Bel-Air, Los Angeles. Manny Torres doit convoyer un éléphant jusqu'à la villa du producteur du studio Kinoscope, Don Wallach, qui organise une bacchanale. Le sexe, la drogue et le jazz animent cette fête de tous les excès où sont conviés stars de cinéma, journalistes, et autres pique-assiette. La starlette Nellie LaRoy tente d'y pénétrer alors qu'elle n'a pas d'invitation dans l'intention d'être remarquée par le maître des lieux et de décrocher un rôle.
 

Manny la fait entrer puis doit s'occuper de l'overdose subie par Jane Thornton qui pratiquait un jeu sexuel avec Orville Pickwick. L'entrée en scène de l'éléphant dans la maison fournit une diversion parfaite pour l'évacuer vers un hôpital. Nellie se mêle à la foule des invités et danse comme une possédée, éveillant comme prévue la curiosité de Don Wallach qui, mis au courant de la situation de Jane Thornton, décide de la remplacer dès le lendemain matin par cette nouvelle venue. A l'aube, les invités se dispersent et Nellie remercie Manny en jurant de ne jamais l'oublier.


La journée qui suit est consacrée à divers tournages en extérieurs sur les hauteurs de Los Angeles. Nellie fait ses premiers pas devant une caméra et impressionne sa réalisatrice mais provoque la jalousie de la vedette du film. Jack Conrad, la star de la Metro-Goldwyn-Meyer, se prépare pour sa grande scène dans le film historique dirigé par Otto Von Strassberger qui insiste pour immortaliser un baiser romantique au soleil couchant sans lumière artificielle. Manny se distingue encore une fois en récupérant une caméra à la dernière minute pour cette prise de vue. Mais Nellie lui échappe encore.


1927. La carrière de Nellie connaît une ascension fulgurante, couverte par la journaliste Elinor St-John, qui suit aussi Jack Conrad. La sortie triomphale du premier film parlant, Le Chanteur de Jazz, ébranle toute l'industrie du cinéma et chacun tente de s'adapter comme il peut. Nellie est handicapée par son accent et surprend une discussion entre un producteur et un réalisateur qui parlent de la doubler ou de la remplacer. Manny sort son épingle du jeu en supervisant l'enregistrement sur un plateau d'un orchestre de jazz mené par le trompettiste Sidney Palmer , rencontré un an auparavant à la fête de Don Wallach.
 

Elinor St-John rapporte que Nellie a sombré dans la drogue et l'alcool. C'est désormais son père qui est son agent et qui la dépouille sans vergogne pour monter des affaires improbables. Pourtant, elle reste cette it girl qui est régulièrement invitée dans les parties. Ivre, elle défie son père de montrer à Jack Conrad et ses convives de capturer un serpent. Mais il s'évanouit devant un reptile dont elle se saisit et qui la mord dans le cou. Lady Fay Zhu, une chanteuse de cabaret, qui participait également à l'orgie chez Don Wallach un an plus tôt, tue la serpent et sauve Nellie qui l'embrasse passionnément.


1932. Sidney Palmer est devenu la vedette de films musicaux produits pour Kinoscope par Manny et il a abandonné son orchestre pour s'installer dans une somptueuse maison. La popularité de Jack Conrad décline lentement mais sûrement : malgré les conseils de sa nouvelle épouse, comédienne à Broadway, il ne convainc plus le public dans des rôles plus dramatiques à cause de son interprétation trop appuyée. La relation entre Nellie et Fay dérange le studio et Manny est chargé d'éloigner Fay.


Avec l'aide d'Elinor, Manny tente de remettre en selle la carrière au point mort de Nellie en changeant son image. Mais elle ne supporte pas la fréquentation de la haute société et scandalise ses hôtes lors d'une réception. Jack Conrad apprend que son meilleur ami, le producteur George Munn, le premier à avoir cu en lui, s'est suicidé après un énième revers amoureux. Sidney, lors d'un tournage aux côtés de musiciens à la couleur de peau plus noire que la sienne, doit se passer du cirage sur la figure. Humilié, il boucle la prise et quitte définitivement le cinéma pour se produire à nouveau dans des clubs. Jack croise Fay qui part en France, consciente qu'elle ne décrochera plus de travail ici. Il se suicide juste après cet échange.
 

Nellie resurgit un soir dans la vie de Manny en lui expliquant avoir contracté une énorme dette de jeu après du gangster James McKay. Elle ne peut s'en acquitter car elle est ruinée. Avec un complice, Manny paie McKay avec de faux billets mais quand il s'en aperçoit, il les prend en chasse. Manny et Nellie doivent quitter la ville. Il s'arrête prendre quelques affaires mais elle disparaît dans la nuit avant son retour. Il ne la reverra jamais et partira pour le Mexique.


1952. Manny revient avec sa femme et leur fille à Los Angeles. Il s'arrête devant l'entrée des studios Kinoscope puis entre dans un cinéma qui projette Chantons sous la pluie, hommage à l'époque où Hollywood est passé du muet au parlant. Il éclate en sanglots en repensant à cette époque et ceux qui l'animèrent et qu'il connut.

Comme on pouvait s'y attendre, Babylon n'a pas marché en salles aux Etats-Unis. Sa crudité, son outrance, sa nostalgie critique n'ont pas séduit un large public et on peut même se demander comment la Paramount a pu accorder à Damien Chazelle de tels moyens (80 M de $ - même si, à l'écran, il a l'air d'en avoir coûté le double). Sans doute le cinéaste profite-t-il encore du succès de La La Land et des excellents retours critiques de First Man... Chez nous, en revanche, il a eu une belle carrière en salles.

Il y a en tout cas dans ce projet quelque chose qui évoque immanquablement le New Hollywood des années 70, quand le cinéaste était roi et que les majors s'arrachaient les prodiges de l'époque en leur donnant carte blanche (et final cut) pour des histoires qui aujourd'hui n'auraient que peu de chances d'être validées par les comptables.

C'était en tout cas pour Chazelle un film rêvé et il ne s'est pas laissé débordé par son sujet. Même s'il a saisi toute la folie qui régnait à Hollywood à la fin des années 20, début des années 30, pour composer cette fresque dionysiaque sur le cinéma, il a su garder le contrôle alors que, dans les années 70, ce serait devenu une oeuvre aussi culte pour son résultat final que pour son tournage dantesque.

Babylon suit donc le destin de sept personnages, d'inégale importance. C'est peut-être d'ailleurs son seul gros défaut. Chazelle a voulu montrer des figures emblématiques de l'époque en changeant les noms, en synthétisant plusieurs individus, mais même en 3 h. 10, il n'a visiblement pas eu le temps ou l'inspiration de tous les écrire de manière aussi aboutie. Il y a Manny Torres, un jeune mexicain, qui va gravir les échelons dans un studio de cinéma ; Nellie LaRoy, une starlette sulfureuse dont la gloire et la déchéance seront également fulgurante ; Jack Conrad, un acteur très populaire qui voulait faire évoluer le milieu mais sera dépassé par les révolutions techniques en cours ; Elinor St-John, une commère aussi redouté que terriblement lucide sur les soubresauts enregistrés par l'industrie ; Sidney Palmer, un trompettiste de jazz pris sous le feu des projecteurs mais cantonné à son rôle ; Lady Fay Zhu, une chanteuse de cabaret homosexuelle d'abord vénérée puis rejetée ; et enfin James McKay, un gangster qui rêvait de placer ses histoires alors qu'il était consumé par ses démons.

Le fil rouge de Babylon, c'est le "couple" que forment Manny et Nellie, qui ont en commun de vouloir appartenir à quelque chose de plus grand, de percer dans l'industrie. Issus tous deux de milieu modeste, ils sont animés par une ambition folle, mais mus par des forces contraires. Manny est déterminé, patient, endurant. Nellie est impatiente, excessive, sulfureuse. Elle l'entraînera finalement dans sa chute avant de disparaître dans les ténèbres pour mourir, dans l'indifférence, à 34 ans. Lui devra fuir Los Angeles, traqué par James McKay et ne reviendra sur le "lieu du crime" que vingt ans plus tard.

Si Chazelle traite ces deux-là avec passion, il n'accorde pas la même attention aux autres. Jack Conrad est un personnage fascinant, d'abord flamboyant puis prenant conscience que son temps est révolu et qui mettra fin à ses jours. Sa présence, son charisme sont tellement puissants qu'il n'a pas besoin de grand-chose pour nous marquer. En revanche, le cinéaste a plus de mal, bizarrement, à donner chair à Sidney Palmer : pourtant amoureux fou de jazz (Whiplash en témoigne), Chazelle n'arrive jamais à faire proprement exister ce trompettiste génial qui, au prix d'une terrible humiliation raciste, plaquera tout pour revenir à sa passion première.

C'est un peu le même partage avec Elinor St-John et Lady Fay Zhu. L'une est inspirée par les grandes commères hollywoodiennes, comme Hedda Hopper, et en quelques scènes, elle imprime la pellicule et résume une époque de manière prégnante. L'autre est une évocation évidente de Anna May Wong, qui avait déjà inspiré Ryan Murphy dans sa série Hollywood, mais Chazelle ne réussit pas davantage que ce dernier à faire de cette figure tragique un élément de fiction autre qu'exotique, à la traîne derrière les autres. Quant à James McKay, il n'apparaît qu'à la fin, dans une longue séquence hallucinée, remarquablement incarné par un Toby Maguire franchement terrifiant.

La réalisation permet une fois de plus d'apprécier le brio de Chazelle, capable aussi bien d'orchestrer des plans-séquence ahurissant de fluidité, même au milieu d'un chaos indescriptible (la fête d'ouverture, le tournage du film historique de Otto Von Strassberger, double de fiction de Eric Von Stroheim) que de se poser pour saisir en plan fixe les confessions désabusées de Jack Conrad. Le cinéaste s'est complètement lâché et nous gratifie de morceaux de bravoure tape-à-l'oeil comme donc la bacchanale au début, une sorte de test pour le spectateur qui découvre la débauche absolue des noubas d'alors, c'est-à-dire avant le Code Hays, qui contraignit les studios non seulement à censurer leurs propres longs métrages mais aussi à gendarmer leurs vedettes sur et en dehors des plateaux. Je crois que Chazelle, au début, avait envisagé de faire jouer à ses acteurs de véritables stars de l'époque, comme Clara Bow (le modèle pour Nellie) ou Anna May Wong (pour Fay) avant de se raviser. Peut-être là aussi, à presque un siècle d'écart, éviter que le studio ne le réprime (par crainte de procès des descendants). Finalement, Hollywood ne s'est jamais vraiment remis du Code Hays.

Le casting est royal. Brad Pitt prouve encore une fois combien il vieillit bien : comme dans Once upon a time in Hollywood, il campe un second rôle qui vampirise toutes ses scènes et la manière dont il joue cet acteur populaire puis dépassé est formidable. Margot Robbie a hérité du rôle initialement promis à Emma Stone (qui a décliné car elle était enceinte) et elle lui a apporté une sorte d'hystérie poignante et de sensualité débridée totalement grisante. Jean Smart est exceptionnelle dans le rôle d'Elinor : cette immense actrice domine ses partenaires à chaque fois qu'elle partage le plan avec eux sans effort, avec une classe incomparable.

Même si, donc, Jovan Adepo, dans la peau de Sidney Palmer, et Lin Jun Li, dans celle de Fay Zhu, n'ont pas une partition aussi dense à jouer, ce sont deux belles performances : dommage vraiment que leurs personnages aient eu si peu de substance. Enfin le débutant Diego Calva est épatant en Manny, vibrant à chaque plan jusqu'au dernier où son visage semble traversé à la fois par une peine immense et une sorte d'épiphanie troublante.

Babylon est un film total, épuisant, galvanisant. Un vrai grand huit cinématographique.

mardi 27 novembre 2018

FIRST MAN, de Damien Chazelle


Avec La La Land, Damien Chazelle avait décroché les étoiles - et une moisson de prix. Il ne comptait pas en rester là puisque, déjà avant ce succès, il avait le projet de First Man. Son rêve est exaucé et le résultat confirme la place à part du cinéaste, qui ne réalise pas un biopic ordinaire, mais un nouvel opus majeur, mélancolique et cruel, sur un homme plus hanté par la mort que par l'espace.

Neil et Janet Armstrong (Ryan Gosling et Claire Foy)

1961. Neil Armstrong est pilote d'essai pour la NASA et franchit accidentellement l'atmosphère, avant de réussir à atterrir dans le désert de Mojave. Ses supérieurs le jugent trop distrait, mais en vérité Armstrong est surtout préoccupé par l'état de santé de sa fille, Karen, deux ans et demi, atteinte d'une tumeur au cerveau à laquelle elle succombera vite.

Janet Armstrong et Deke Slayton (Claire Foy et Kyle Chandler)

Peu après Neil est abordé pour intégrer le programme Gemini. Il déménage avec sa femme Janet et leur fils Rick à Houston. La famille s'installe dans un quartier pavillonnaire où vivent déjà d'autres astronautes et leurs épouses et enfants. Neil se lie d'amitié en particulier avec Elliot See et Ed White tandis que Deke Slayton les informe des progrès accomplis par les Russes dans la conquête spatiale. Janet donne naissance à un deuxième garçon, prénommé Mark.

La mission Gemini 8 en 1965

1965. Les soviétiques réussissent la première sortie d'un cosmonaute dans l'espace. Neil apprend qu'il est désigné pour commander la mission Gemini 8, avec David Scott comme pilote. Elliot See et Charles Bassett trouvent la mort dans le crash de leur T-38. Malgré ce drame, la mission Gemini 8 est un succès, bien que l'arrimage à la capsule Agena en orbite frôle la catastrophe. Le sang-froid de Neil lui vaut les louanges de sa hiérarchie et Slayton lui annonce dans la foulée qu'il mènera la mission Apollo 1 avec Gus Grissom et Roger Chaffee.

Vol d'essai avec le prototype du véhicule lunaire en 1966

1967. Un tir d'essai tue l'équipage d'Apollo 1 à cause d'une avarie technique. Neil apprend la nouvelle alors qu'il se trouve à la Maison-Blanche pour convaincre le gouvernement de poursuivre le financement du programme spatial. 1968 : Neil frôle à son tour la mort en testant un prototype de module lunaire à cause d'une fuite de gaz. Mais sa maîtrise et sa tenacité lui valent une nouvelle fois une promotion : il commandera la mission Apollo 11 qui en fera le premier homme à marcher sur la Lune.

Neil Armstrong, Buzz Aldrin et Michael Collins (Ryan Gosling, Corey Stoll et Lukas Haas)

1969. Janet tance son mari pour qu'il explique à ses fils qu'il risque de ne pas revenir. Il s'exécute froidement et part se préparer. Une conférence de presse est donnée avec ses co-équipiers, Buzz Aldrin et Michael Collins. Puis les trois hommes décollent quelques jours après.

Sur la Lune

Apollo 11 se pose quatre jours plus tard sur la surface de la Lune. Neil entre dans l'Histoire, après avoir réussi à éviter un crash dans un cratère puis un sol accidenté avec Aldrin, mais en consumant beaucoup de carburant. Profitant d'un moment à l'écart de son camarade, Neil dépose le bracelet de sa défunte fille Karen dans un cratère lunaire.

Neil retrouve Janet sur Terre

De retour sur Terre, quatre jours plus tard, Neil et Buzz sont placés en quarantaine, le temps de subir divers examens médicaux. Neil reçoit la visite de Janet dans une pièce séparée par une vitre et partage avec elle un moment de réflexion silencieuse.

La La Land a sans doute engendré un malentendu sur le cinéma de Damien Chazelle car la comédie musicale, avec ses chansons énergiques et ses couleurs flamboyantes, donnait des airs enjoués à une histoire pourtant amère sur les désillusions d'un couple, dont les ambitions allaient les séparer.

Cette dureté était plus sensible dans son précédent long-métrage, Whiplash, car le jeune batteur cédait au sadisme de son professeur. Chazelle est donc bien le cinéaste des illusions perdues, et First Man le confirme, en étant un curieux biopic, elliptique, fuyant l'hagiographie, le grand spectacle, pour nous montrer la conquête spatiale par les yeux d'un astronaute taiseux, hanté, pour qui la Lune est un cimetière.

Ce qui frappe, comme l'avis promis le scénariste Josh Singer, qui a adapté le livre éponyme de James R. Hansen (pourtant une biographie autorisée), c'est l'expérience sensorielle qu'en a tirée Chazelle. Le soin apporté en particulier au son communique intensément le bruit souvent effrayant des engins soumis à des frottements, des chaleurs, des vibrations infernaux. Les hommes à l'intérieur étaient littéralement dans des cercueils volants - et le film montre la mort de plusieurs d'entre eux, ainsi que les propos ahurissants des techniciens qui, jusqu'au dernier moment, rafistolaient un élément avec un couteau suisse.

First Man raconte l'histoire de ces hommes dans des vaisseaux vulnérables aux antiques cadrans qui s'affolent, aux carlingues qui tremblotent, fument, prennent parfois feu... Ou s'envolent quand même. La réussite de chaque décollage, de chaque mission relève toujours de l'heureux hasard, de la chance. Jamais ne se dissipe le doute de tels entreprises.

Pour cela, Chazelle prend le contre-pied du genre : peu de plans sur les appareils, si énorme qu'ils ne semblent pas pouvoir entrer dans le cadre ou si petits dans le vide spatial qu'ils paraissent dériver, inaccessibles (voir la séquence d'arrimage de Gemini 8 à Agena). En revanche, beaucoup de gros plans sur les mains, les visages, les yeux, des plans subjectifs : l'immersion est totale, on est à la place du pilote ou on lit sur sa figure les émotions défiler.

Ryan Gosling, investi dans le projet depuis le début, incarne à la perfection l'insaisissable Neil Armstrong. Le jeu minimaliste de l'acteur est idéal pour interpréter cet homme lunaire bien avant d'y poser le pied. Le vrai paysage, c'est ce visage, impénétrable, qui se referme progressivement, au fil des pertes qu'il subit - la mort de sa fille (rappelée avec un tout petit trop d'insistance comme le deuil fondateur), puis celle d'Elliot See, Ed White. Neil Armstrong se coupe du monde et ne vise plus que le satellite de la Terre, observé par sa femme impuissante et fébrile.

Dans ce rôle, Claire Foy impressionne, d'abord parce qu'elle nous fait connaître ce personnage méconnu, et ensuite parce qu'elle permet au spectateur d'éprouver toutes les peurs attachées à son statut - celui d'une veuve en puissance, mais aussi d'une femme qui devine bien que la hiérarchie et les techniciens ne maîtrisent rien.

Tel que le désirait Chazelle et l'ont décrit ses acteurs, le film va et vient ainsi de la cuisine à la Lune, produisant des moments très forts comme lorsque Neil explique, contraint et forcé par Janet, à ses deux fils qu'il risque de ne pas revenir - il s'en acquitte comme, plus tard, quand il répond froidement aux journalistes avant l'envol d'Apollo 11. Les retrouvailles du couple, séparé par une épaisse cloison de verre, sont aussi glaçantes (on le sait, d'après les témoignages des intéressés, on ne revient jamais entièrement de l'espace).

Le film, tout entier à Neil Armstrong, laisse peu de place aux autres donc, en dehors de Janet. Mais il n'est guère flatteur envers Buzz Aldrin, décrit comme un opportuniste vantard, et même vis-à-vis des politiques qui ont dépensé des fortunes pour exaucer le rêve de JFK, alors qu'à la même époque, la contestation grondait, accusant ce projet d'être ruineux, développé au détriment des plus pauvres. Le "grand pas pour l'Humanité" n'était pas un aboutissement pour tous - même si l'exploit fut accueilli avec retentissement, et les astronautes érigés en héros (quoique Armstrong fuira la gloire toute sa vie).

Magnifiquement photographié par Linus Sandgren et porté par la musique envoûtante de Justin Hurwitz, First Man est un film immense et intimiste : être parvenu à jouer et gagner simultanément sur ces deux tableaux en dit long sur le génie précoce de Damien Chazelle.

lundi 3 septembre 2018

LA LA LAND, de Damien Chazelle


Le 17 Octobre prochain sortira en France First Man, le nouveau film de Damien Chazelle, retraçant les années passées par Neil Armstrong à s'entraîner pour le premier voyage sur la Lune. C'est peu dire que le cinéaste sera attendu au tournant, deux ans après le sacre de La La Land, son succès critique et public et sa moisson de récompenses. D'ailleurs, tient que reste-t-il de de ce long métrage ? Est-il toujours aussi bon ?

Sebastian Wilder (Ryan Gosling)

Los Angeles. Coincée dans un embouteillage, Mia Dolan, serveuse dans un café attenant aux studios de Hollywood et aspirante actrice, insulte Sebastian Wilder, pianiste de jazz, qui vient de la klaxonner. Peu après, elle arrive à une audition où elle essuie un nouvel échec.

Mia Dolan (Emma Stone)

Le soir, pour se détendre, elle suit ses trois co-locataires à une fête donnée sur les hauteurs de la ville mais elle s'en va avant la fin. Mia a alors la désagréable surprise de constater que sa voiture a été embarquée par la fourrière et doit rentrer chez elle à pied. En passant devant un restaurant, elle est attirée à l'intérieur par la musique qui en provient et découvre au piano Sebastian se livrant à une superbe improvisation jazz - qui provoque immédiatement après son renvoi par Bill, le patron de l'établissement. Furieux, il quitte l'endroit en bousculant Mia venue à sa rencontre pour le féliciter. 

Mia et Sebastian sur Ferndell Trail

Les semaines suivantes, Mia et Sebastian ont à nouveau l'occasion de se croiser comme cette fois où elle le remarque jouant du clavier avec un groupe ringard dans une réception et se moque de lui. Il ironise quant à lui sur le fait que sa carrière de comédienne n'est pas plus brillante. Quittant la fête ensemble, ils échangent quelques mots, troublés par la ressemblance de leur situation et leur attirance évidente.  

Sebastian et Mia dans les studios de Hollywood

Sebastian retrouve Mia et ils sympathisent en se faisant découvrir leurs passions respectives : elle le guide dans une visite des studios de cinéma en évoquant son plaisir de jouer la comédie ; il l'entraîne dans un club de jazz (musique qu'elle avoue ne pas aimer) pour lui faire comprendre à quel point lui est ému par ceux qui l'interprètent en rêvant d'ouvrir sa propre boîte. 

Mia et Sebastian au "Lighthouse Cafe"

Ils conviennent d'aller au cinéma ensemble, voir La Fureur de vivre, et Mia plaque son fiancé pour rejoindre Sebastian. La projection est abrégée suite à un pépin technique mais ils finissent la soirée à l'Observatoire Griffith (un des décors emblématiques du long métrage) où ils s'embrassent pour la première fois.

Keith (John Legend)

Encouragée par Sebastian, Mia entreprend d'écrire un one-woman show tandis qu'il décroche une place de pianiste au "Lighthouse Cafe". C'est là qu'il croise une vieille connaissance en la personne de Keith, chanteur et musicien à succès, avec qui il accepte, pour l'argent, de partir en tournée. Les absences prolongées de Sebastian minent Mia jusqu'à ce qu'une dispute éclate entre eux lors d'un dîner où il lui reproche de l'avoir aimé quand il galérait parce que cela la rassurait. Leur rupture est consommée quelques jours plus tard où, retenu pour une séance photo avec le groupe de Keith, Sebastian arrive après la fin de la première sur scène de Mia, qui s'est produite devant une salle quasiment vide.  

Et si ça s'était passé autrement...

La jeune femme, écoeurée, rentre chez elle, auprès de ses parents, à Boulder City, mais Sebastian part l'y rechercher après avoir reçu un appel d'une directrice de casting. Elle se laisse convaincre de saisir cette audition de la dernière chance où elle donne tout ce qu'elle a... 

Chacun de son côté...

Cinq ans passent : Mia est devenue une actrice célèbre, mariée et mère de famille ; Sebastian a ouvert son club. Un soir qu'elle sort avec son époux, David, Mia entre avec lui dans le restaurant tenu par Sebastian : en la remarquant dans la salle, alors qu'il s'installe au piano, il imagine quelle aurait été leur vie commune. Puis elle repart après avoir échangé un dernier regard et un ultime sourire avec son ancien amant.

Je ne vais pas faire durer le suspense : La La Land reste bien  le chef d'oeuvre encensé par la majorité de la presse et un large public.

A présent, pourquoi reste-il si bon ?

Damien Chazelle l'a expliqué dans une interview (publiée dans "Paris Match") : "on ne peut pas faire un film sur Los Angeles sans avoir en tête que c'est la cité des rêves, mais où beaucoup ne se réalisent pas. L'air y est empli de tous ces livres jamais écrits, de ces chansons qui n'ont pas vu le jour, de films jamais tournés." Et donc : "mes héros ne pouvaient pas tout gagner !"

Mais le jeune cinéaste (rappelons quand même que ce prodige n'a que 34 ans !) a par contre remarquablement réussi son film en forme de défi - face au refus des studios, face au "déclinisme" ambiant.

Cette réflexion, aussi belle et amère que l'amour peut l'être, sur le succès est explorée dans plusieurs scènes de La La Land à travers des moments aussi humiliants pour Mia et Sebastian que ceux traversés par le héros de son précédent opus, le batteur de Whiplash : des castings cruels pour elle, des prestations minables dans des restos ou des réceptions pour lui. Ce sont donc d'abord leurs échecs qui provoquent la rencontre et la passion amoureuse entre ces deux jeunes rêveurs, qui vont ensuite s'encourager mutuellement - lui pour qu'elle s'écrive un rôle au lieu d'en attendre un à sa hauteur, elle pour qu'il croit en son projet d'ouvrir un club de jazz où il jouera cette musique qu'il adore.

Mais la solidarité qu'ils partagent pour leurs désirs professionnels va aussi révéler et précipiter ce qu'ils exigent de sacrifices sur le plan sentimental. Lorsque Sebastian accepte de jouer dans un groupe de soul-pop (mené par John Legend, évidemment parfait dans son propre personnage) pour l'argent (même s'il doit lui servir justement à financer son futur club), Mia déplorera qu'il brade ainsi son talent et son exigence. Sebastian lui rétorquera cruellement qu'elle l'aimait davantage quand il galérait comme elle, oubliant ensuite d'assister à la première du spectacle de la jeune femme, qui s'est produite devant une salle presque vide. Aussi blessée que vaincue, elle quittera L.A. pour rentrer chez elle, son vrai "chez moi", dans son patelin de Boulder City, auprès de ses parents, loin des désillusions de Hollywood et de son couple. 

En allant la rechercher, Sebastian cherche évidemment autant à se racheter qu'à l'empêcher de passer à côté d'une miraculeuse opportunité professionnelle avec une audition déterminante. Mais, déjà, le sort en est jeté : il restera absent, sur les routes pour une tournée ; elle partira en France pour plusieurs mois répéter et jouer dans un film.

Lorsqu'ils se recroiseront cinq ans plus tard, Mia comme Sebastian ont accompli leurs rêves professionnels, mais au prix de leur amour. Cela en valait-il la peine ? A son piano pour lui, dans la salle du club pour elle, ils imaginent leur vie commune si les choses avaient tourné différemment et cette existence parallèle, fantasmée, inspire au spectateur comme aux héros le même regret tout en permettant de ne pas les quitter, en sortant de la salle (de cette bulle renvoyant à l'expression "to live in La La Land"), sur une note trop triste.

Et on en revient au rêve car fantasmer suffit finalement à les (et à nous) rendre heureux : c'est ainsi qu'ils ont été les plus gais, amoureux, au temps où tout était possible, et c'est en se souvenant de ces moments passés qu'ils le resteront, malgré les regrets.

Chazelle réussit à émouvoir ainsi parce qu'il ancre son récit, ponctué de superbes numéros musicaux dansés et chantés sans jamais verser dans la performance mais en privilégiant le naturel, dans des décors réels (à l'exception, logique, de la séquence onirique finale). Tout en nous entraînant dans la fantaisie colorée et les artifices du pur musical, nous restons comme Mia et Sebastian dans un monde où lieux et sentiments existent, avec vérité.

Entre les références assumées par le cinéaste lui-même (Jacques Demy au premier rang) et celles citées par les critiques et les spectateurs les plus cinéphiles (Vincente Minnelli, Stanley Donen et Gene Kelly), La La Land évoque, je trouve, surtout, par la fluidité virtuose de ses mouvements de caméra et ses plans -séquences magnifiques (où on peut suivre les héros quitter une fête, dialoguer, chanter, danser et se quitter, sans coupure, comme dans cette scène fantastique sur Ferndell Trail, tournée durant "l'heure magique", dans un crépuscule au ciel rosé), à Max Ophüls. Avec ce maître, Chazelle partage une philosophie - "le bonheur n'est pas gai", dixit Maupassant dans Le Plaisir - et un sens du mouvement qui traduit les élans et les tourments de ses personnages. 

Cette alternance entre glamour (les couleurs éclatantes saisies par la photo de Linus Sandgren, le format Scope) et émotion (captée en se concentrant sur le couple), entre beauté et sensibilité, est formidablement exprimée par les deux comédiens principaux, dont la complémentarité et la complicité fait des étincelles (comme si Crazy, Stupid Love et Gangster Squad n'avaient été qu'un échauffement) : Emma Stone rayonne et prouve qu'elle possède une expressivité renversante en plus d'avoir un charme à la fois mutin et bouleversant, tandis que Ryan Gosling révèle derrière une apparente impassibilité et une classe incomparable des nuances incroyables. La sincérité de leur prestation permet sans peine de croire à leur amour digne des grands couples romantiques.

La La Land dépasse l'hommage rétro car Damien Chazelle remixe la romance et le musical en réécrivant les règles de ces deux genres, capable aussi bien d'enchaîner des morceaux de bravoure que de s'en priver pendant toute la dernière partie avant de dégainer une "Audition" magique puis une rêverie enchanteresse et poignante.

C'est avec ce plaisir rare et donc précieux d'avoir assisté à un spectacle aussi euphorisant que mélancolique, également ressentis, qu'on salue les artistes : cette réussite, c'est la signature des chefs d'oeuvre.