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mercredi 13 mars 2024

FABLES #162 (Bill Willingham / Mark Buckingham)


Où l'on dit adieu à la Forêt Noire et aux Fables...


Oui, c'est sans doute le résumé d'un épisode le plus court que j'ai jamais fait, mais je ne vais pas spoiler (même si les planches d'illustration vous fourniront quelques indices sur le sort de certains personnages). Ce qu'il faut retenir, c'est que c'est la fin d'une aventure éditoriale de 22 ans.
 

Car, oui, il serait tout à fait incroyable qu'on lise un jour de nouveaux épisodes de Fables, à moins que DC ne relance la série avec un nouvel auteur, ce qui semble tout aussi improbable. Bill Willingham ne travaillera plus jamais pour DC avec lequel il s'est définitivement fâché durant la publication de ces derniers épisodes (j'ai évoqué ce psychodrame grotesque dans une précédente critique, je ne vais pas revenir dessus). 
 

Tout ça fait que le lecteur, a fortiori le fan de longue date, de Fables voit sa série se terminer d'une bien curieuse manière et cela, il ne peut en faire abstraction, en tout cas pas complètement en ce qui me concerne. La parution de ces douze derniers épisodes, que nul n'attendait au demeurant, a été chaotique, avec de nombreux retards (dus à l'engagement de Mark Buckingham sur un autre titre, Marvelman, chez Marvel), ce qui a encore compliqué les choses.


Mais bon, les délais, tout ça, ce n'est pas grave en soi. Certains lecteurs poussent des cris d'orfraie en râlant sur la lenteur des artistes et c'est vrai que, dans ces cas-là, même si ce n'est pas une réplique satisfaisante, j'ai envie de leur répondre : "faîtes-en autant, livrez vingt pages chaque mois et si vous y arrivez, on en reparle". Parfois aussi, mais bizarrement, ça, on le mentionne moins souvent pou alors on le pardonne plus facilement, il arrive aussi que les retards soient le fait de scénaristes peu disciplinés ou qui écrivent trop de séries à la fois. 

Revenons à Fables, je m'égare. et posons-nous la bonne, la vraie question : la fin de la série est-elle réussie ?

Je vais répondre comme un normand, que je ne suis pourtant pas : oui et non.

Oui, parce que Willingham a résisté à sa vilaine manie (qu'il partage avec Brian K. Vaughan) de sacrifier quelques personnages chers au coeur des fans juste pour le plaisir cruel de prouver que personne n'est à l'abri (encore moins quand il est furax après son éditeur). Et il a également résisté (là aussi comme BKV) à nous asséner une de ses opinions politiques discutables et exagérément simplistes pour prouver que Fables est une savante métaphore de son cru sur les réalités du moment (on sait que l'auteur a longtemps défendu l'idée que Fables était sa vision du conflit israélo-palestinien et que Israël pouvait faire ce qu'il voulait pour se défendre - une logique manichéenne qui s'accommode mal de la réalité bien plus complexe, surtout à la lumière des événements du 7 Octobre dernier. Je dis ça et pourtant je suis pro-Israël (pas pro-Nethanyaou !) dans cette situation parce que je n'oublie pas les atrocités commises par le Hamas, ses appels répétés à un cessez-le-feu que ces terroristes ne respectent jamais et la complaisance d'un partie de civils gazaouis quand ces salopards exhibaient leurs otages après les attentats.

Mais non, parce que, bien que Willingham ait affirmé avoir écrit l'intégralité de son script avant la réalisation des planches de Buckingham, le dénouement de sa saga est d'une rare faiblesse. D'ailleurs, la toute dernière page de cet ultime épisode est mal découpée, sans aucune émotion, comme si vraiment le scénariste en avait marre et même pire, qu'il expédiait des subplots avec une désinvolture assez insultante.

C'est vraiment dommage parce qu'avec un arc en douze épisodes, il aurait dû soigner tout ça, quel que soit son état d'esprit alors. Déjà, le retour de Fables, après 150 épisodes, m'avait surpris, mais tout à ma joie de retrouver cet univers pour un nouveau round, je ne m'étais pas laissé aller à des hésitations oiseuses. Et puis l'intrigue démarrait bien, établissant de nouveaux personnages, en présentant d'autres dans des rôles initialement imaginés bien avant (comme Peter Pan dans le rôle du méchant), renouant avec des protagonistes emblématiques (Bigby Wolf, Blanche Neige, Cendrillon).

Mais c'est vrai que DC s'y est mal pris : l'éditeur savait que Mark Buckingham dessinait déjà Marvelman et ne pourrait donc pas livrer tous les douze épisodes en temps et en heures. Au lieu, comme c'est souvent le cas pour les mini-séries du DC Black Label, d'interrompre la publication à mi-chemin, le temps pour l'artiste de souffler (ou dans le cas présent, de travailler sur son autre projet), DC s'est entêté à sortir les épisodes avec du retard, mais sans break. Du coup, le lecteur voyait dans les sollicitations de numéros prévus pour sortir tel mois puis être repoussé souvent sine die. Le rythme de lecture s'en est trouvé complètement cassé et il fallait souvent relire le dernier épisode paru pour se remettre dans le bain.

Quand tout ça sera réédité en recueil, il sera alors temps pour relire l'intégralité de l'arc The Black Forest et l'apprécier différemment, mieux. Mais je doute que ça rattrape cette fin ratée, d'où toute émotion est absente, qui semble avoir été écrite par un auteur n'en ayant plus rien à faire ou alors prévoyant peut-être un nouvel arc après celui-ci (mais qui ne verra jamais le jour). C'est vraiment dommage.

Mon conseil : si vous ne vous sentez pas de replonger dans Fables pour ces douze derniers numéros, ne vous forcez surtout pas. Ils n'ajoutent rien de fondamental à la série (ils n'enlèvent rien non plus à ses nombreuses qualités). Mais si vous ne voulez pas rater cette extension ultime, ne vous privez tout en sachant que vous serez certainement très frustré et sans doute déçu.
   
La variant cover de Mark Buckingham.

vendredi 12 janvier 2024

BIRDS OF PREY #5 (Kelly Thompson/Arist Deyn) / FABLES #161 (Bill Willingham/Mark Buckingham)

Retour de lecture sur deux séries DC qui sont sur le point de conclure, pour l'une son premier arc, pour l'autre son histoire éditoriale.



Les Birds of Prey sont confrontés, en particulier Black Canary à Magaera, la créature tapie sur l'île de Themyscera en quête d'un hôte humain. Dans le ventre de la bête va se jouer le destin de Sin Lance...


Cet épisode a été, c'est le moins qu'on puisse dire, fraîchement accueilli par les fans de la série récemment relancée. Non pas tant pour ce qu'il raconte que par la manière dont il le raconte, en particulier graphiquement. Car, oui, autant prévenir tout de suite, ce n'est pas Leonardo Romero (qui signe quand même la couverture) qui le dessine mais Arist Deyn et son style n'est visiblement pas fait pour tout le monde.
 

J'ai découvert Arist Deyn il y a déjà quelque temps sur Tumblr avec des fan art, représentant notamment Wonder Woman. Mais je l'ai ensuite perdu de vue et c'est donc ici que je le retrouve. Si j'en crois Kelly Thompson, la scénariste, il ne s'agit pas d'un fill-in mais bien d'un choix artistique (même s'il aura permis à Romero de souffler). D'après elle, il fallait une rupture visuelle pour coller au propos et surtout à l'environnement de cet épisode qui se déroule majoritairement du point de vue de Magaera.
 

On a appris auparavant que cette créature tapie sur Themyscera cherchait un hôte humain pour s'incarner dans notre monde et certaines amazones avaient ainsi enlevé Sin Lance, la soeur adoptive de Dina Lance/Black Canary, à cette fin. Thompson montre de manière efficace comment Megaera séduit Sin et tente de raisonner Black Canary tout en n'éludant pas la partie la plus inquiétante.

Et c'est là qu'intervient Arist Deyn qui s'emploie avec talent à donner corps et chair à cette créature étrange et flippante. Là où le dispositif atteint ses limites, c'est que, contrairement à ce qu'affirme Thompson, tout n'est pas raconté du point de vue de Megaera et donc, sans doute, aurait-il été préférable, pour les fans les plus tolérants et ceux qui le sont moins (voire pas du tout), que Romero dessine quand même les pages dont l'action se situe à l'extérieur de la bête tandis que Deyn aurait fait le reste. Moi, j'aime bien ce que fait Deyn tout en comprenant qu'on puisse ne pas partager mon ressenti. Mais en aucun cas cela ne justifie les commentaires désobligeants émis à son encontre.

En tout cas, c'est un pari osé, tout en exploitant des figures récurrentes chez Thompson. Et cela augure d'une fin d'arc (le mois prochain) attirante.


Peter Pan n'est pas mort, dévoré par Bigby Wolf. Herne le défie avant que la fée Clochette, liée à Pan par un sort, ne vienne le défendre contre le dieu de la forêt noire. Mais Blanche Neige et sa meute et avant eux Greenjack sont aussi sur le point de croiser le fer avec Pan...


Après le psychodrame ayant entouré la sortie du précédent numéro, et qui est surtout venu confirmer qu'avec la fin de cette histoire, c'en sera bel et bien terminé de Fables, on apprécie cet épisode avec un goût amer. Bill Willingham a beau l'avoir écrit depuis deux ans, c'est comme s'il avait de toute façon prévu de couper les ponts, et pas seulement avec DC.


Le scénariste n'a jamais fait dans le sentimentalisme avec Fables, n'hésitant pas à tuer des personnages chers au coeur des fans, et ne reculant pas devant une certaine cruauté au moment de les faire tomber. On se souvient de ce qui est arrivé à Boy Blue par exemple et sa longue agonie. Fables #161 est un nouvel exemple de la plume impitoyable de Willingham. Mais est-ce que cela n'est pas un peu gratuit ?


En ce qui me concerne, et sans présager de ce que dévoilera la fin de Fables (prévue pour le mois prochain, même si je reste prudent compte tenu des retards récurrents), je trouve que le scénariste y va un peu trop de bon coeur dans le gore et le sadisme. Certes, c'est pour partie justifié par le caractère des adversaires et du méchant de l'histoire, un Peter Pan en mode barjo (et qui ainsi justifie que Willingham voulait en faire le méchant du premier cycle de Fables à la place de Gepetto). Mais disons aussi qu'il y a la manière et de ce côté-là, un épisode comme ça se révèle un brin pénible à supporter tant l'auteur semble se réjouir de casser ses jouets sans se soucier de l'affection que le lecteur porte aux héros.

Mark Buckingham a l'honnêteté de ne pas se défiler devant le spectacle sinistre qu'il doit mettre en images. Ses planches sont épiques, violentes, sanglantes, désespérées. Son découpage très simple, avec très peu de cases par page, renforce cette impression que chaque coup porté est définitif et que rien ne saurait contredire ce qui se passe.

Autant dire qu'entre ceux qui se sont plaints d'Arist Deyn sur Birds of Prey comme si c'était un scandale et ceux qui n'ont pas du lire cet épisode de Fables, les vrais raisons de faire grise mine sont vite trouvées pour moi. Dommage : j'espérai quelque chose de moins lugubre pour la presque fin de Fables - même si, en procédant de la sorte, Willingham est somme toute malin : personne ne le regrettera.

jeudi 26 octobre 2023

FABLES #160, de Bill Willingham et Mark Buckingham

 

Hé bien, il se sera fait attendre ce dixième chapitre de The Black Forest ! C'est que, depuis Juin dernier, un véritable drama s'est noué autour de Fables et de son scénariste Bill Willingham. Tant et si bien qu'on pouvait légitimement se demander si DC allait finir la publication de cet arc... Mais heureusement, il est là et il est très bien.


Ghost éloigne la féé Clochette pour l'empêcher de continuer son massacre dans la forêt noire. Peter Pan tue Jack in the Green avant d'être férocement attaqué par Bigby qui veut protéger sa meute. Mais Clochette réussit à trouver la maison de Blanche Neige en espérant y attirer le grand méchant loup et sauver son maître...


Revenons si vous le voulez bien sur ce qu'il est convenu d'appeler l'affaire Bill Willingham et qui a donné des sueurs froides à tous ceux qui attendaient la parution de Fables #160. Ce n'est pas un mystère que Willingham est, disons, un bonhomme avec son petit caractère et des opinions tranchés. Il l'a encore prouvé ces derniers mois.


Comment ? Pour résumer, le scénariste, connu pour ses positions conservatrices et politiques plutôt controversées, a mal pris que des lecteurs lui reprochent les retards dans les sorties des épisodes de Fables. Il a alors expliqué sur les réseaux sociaux que tout ça ne saurait être sa faute, ayant terminé la rédaction des scripts il y a déjà deux ans et les ayant remis à DC et Mark Buckingham.
 

Après ces déclarations, tout est parti franchement en sucette : Willingham s'est répandu sur ses relations difficiles avec DC. Rappelons que, à l'origine, Fables était publié sous le label Vertigo, qui abritait les créations indépendantes de DC, dont les droits appartenaient aux auteurs. Mais Vertigo n'existe plus et le retour de Fables s'est fait sous le DC Black Label.

Karen Berger et ses editors du temps de Vertigo étaient réputés pour la qualité des rapports entretenus avec les créateurs, et quand Berger a quitté DC, son départ a été unanimement salué par tous ceux qui avaient collaboré avec elle. Willingham compris.

Il semble qu'aujourd'hui le scénariste n'ait pas d'interlocuteur aussi privilégié chez DC et il l'a fait bruyamment savoir en commentant les retards de Fables. Mark Buckingham étant par ailleurs occupé à dessiner Miracleman, longtemps différé, chez Marvel, il a dû jongler le moment venu entre les deux séries, ce qui explique les délais entre chaque épisode. C'est ce qu'on appelle un concours de circonstances malheureux. Mais pour Willingham, ce fut surtout l'occasion de régler ses comptes.

S'estimant maltraité par DC, sans doute parce que l'éditeur ne communique plus aussi étroitement avec lui qu'à l'époque de Vertigo et n'a pas communiqué sur les retards de Fables, Willingham a totalement vrillé en affirmant qu'il était le seul propriétaire de Fables et que, donc, il pouvait faire de qu'il voulait. Donc : il allait rendre la série libre de droit et autoriser qui voudrait à l'exploiter comme toute oeuvre tombée dans le domaine public.

Pour cela, il suffisait, selon lui, de reconnaître que les héros de Fables étaient déjà tous libres de droit et donc que DC ne pouvait pas prétendre les exploiter unilatéralement. Un coup de bluff en vérité assez puérile puisque, évidemment, DC et Willingham sont liés par un contrat et que le scénariste ne peut pas décider sur un coup de tête de le rompre en offrant sa série et ses personnages à qui il le souhaite. Comme il ne souhaitait pas s'engager dans une bataille judiciaire (perdue d'avance contre l'armée d'avocats de DC et aussi parce que Willingham n'a pas les moyens pour ça), le scénariste défiait son éditeur publiquement. Un communiqué de DC plus tard pour clarifier les termes du contrat et depuis on n'a plus entendu parler de Willingham : comme il l'expliquait au tout début, il a terminé l'écriture de cette histoire il y a deux ans, il en a fini avec Fables et DC.

Cette tempête dans un verre d'eau avec un pari grotesque à la clé fait un peu pitié quand même. Pour Willingham, d'abord, qui risque bien d'y laisser quand même des plumes car qui, après cet épisode, se risquera à collaborer avec lui. Et pour DC qui, pour le coup, même avec la loi pour lui, a semblé traiter l'affaire de manière autoritaire, ne s'exprimant que par communiqué, sans chercher à négocier avec l'auteur. Enfin pour Mark Buckingham qui ne méritait vraiment pas de se trouver au milieu de tout ça.

Le lecteur, lui, a quand même eu droit à son épisode. Il en reste deux à sortir et comme il me semble que Buckingham a achevé Miracleman, on peut espérer que la publication soit plus apaisée et régulière. Mais même si ce n'est pas le cas, on attendra tranquillement et, une fois la fin arrivée, on regrettera surtout que Fables se soit achevée ainsi. Déjà qu'on pouvait avoir des doutes sur ce retour tardif, alors dans ces conditions, c'est triste.

D'autant plus triste que l'épisode en question est bon, très bon même. Willingham lâche les chevaux en vue de la fin. Les lignes narratives convergent vers un dénouement terrible entre Peter Pan et Clochette qui font couler le sang, Bigby qui défend les siens, et Cendrillon qui magouille toujours (même si elle semble être allée trop loin et être évincée). Il y a toujours eu de la brutalité, de la violence dans Fables, des morts cruelles, et ça m'étonnerait que Willingham qui est donc tout sauf un sentimental nous épargne de ce côté-là.

Visuellement, Buckingham produit un excellent travail comme d'habitude. Jamais, au cours de cet ultime arc, on n'a senti que le dessinateur était las ou épuisé par deux séries simultanées. Le combat à mort entre Peter Pan et Bigby témoigne de la vitalité intacte de Buckingham pour mettre en scène un duel âpre et spectaculaire. Et on reste toujours ébloui par la beauté sauvage de Bigby quand il prend l'apparence du grand méchant loup (souvenons-nous qu'au tout début de Fables, quand Willingham souhaitait que deux dessinateurs se relaient sur la série, il avait demandé à Buckingham quel arc il souhaitait dessiner et l'artiste avait choisi celui d'Animal Farm car il préférait dessiner les animaux. Hé bien, son talent éclate, intact, après toutes ce temps).

Pour ma part, quand tout sera bouclé, je ne garderai que les bons moments de Fables, loin des prises de positions de Willingham, loin des querelles éditoriales. Tout sera emporté par le vent et il ne demeurera qu'une grande série.
  
Variant cover par Mark Buckingham

vendredi 30 juin 2023

FABLES #159, de Bill Willingham et Mark Buckingham


On entre dans le dernier tiers de cet ultime arc de Fables. Bill Willingham poursuit ses histoires à un rythme tranquille, comme toujours visiblement sûr de ses effets - il peut se le permettre après tant de passer à animer cet univers. Même sentiment du côté du dessin de Mark Buckingham, l'artiste qui n'a jamais l'air de se forcer et qui pourtant rend toujours une copie impeccable, réglée comme du papier à musique. 


Qui de Bigby, GreenJack, le père de Herne ancien dieu de la Forêt Noire vengera les animaux massacrés trouvés par Sam ? Que cherche exactement la fée Clochette avec Cendrillon en lui livrant plusieurs coffres renfermant les pires horreurs des royaumes ? Et Peter Pan va-t-il vraiment réussir à décimer la meute ?


Beaucoup de questions, toutes angoissantes. Bill Willingham a un avantage sur beaucoup d'autres scénaristes : il n'a pas besoin de prétendre avoir de grandes ambitions, il a déjà une oeuvre derrière lui et il s'agit de Fables. Quand on a atteint ce cap vertigineux de 159 épisodes sur un titre, on a son affaire bien en mains et on peut se permettre d'avancer à son rythme, sûr de soi.


C'est cette assurance qui transpire de cet épisode. Fables a du retard, les épisodes ne sortent plus à l'heure, et il n'est même pas garanti que cette dernière histoire reste dans les mémoires, ni même que la série en ait eu vraiment besoin. Mais Willingham n'est pas revenu sur Fables pour prouver quoi que ce soit.


Il avait une histoire à raconter, c'est ce qu'il fait. Et il le fait bien, éprouvant suffisamment le lecteur pour capter son intérêt, le faire douter de ses plans d'auteur, le faisant craindre pour ses personnages chéris. Car ce 159ème épisode fait monter la pression et indique des dangers multiples rôdent.

Sam a découvert plusieurs animaux de la Forêt Noire massacrée. Il conjure Bigby, GreenJack et le Dieu du lieu (qui vient tout juste de recouvrer la liberté mais représente une entité surpuissante) de trouver le coupable de cette abomination. Problème : chacun estime être le gardien de ce territoire. Pour les départager, une solution simple s'impose : le premier qui trouvera le coupable sera le vrai chef.

Willingham développe deux subplots parallèles : d'une part, la fée Clochette, sous une forme inattendue, a attiré Cendrillon et des forces du Pentagone vers de mystérieux coffres et les prévient qu'ils renferment des atrocités, dont qu'il vaut mieux les mettre à l'abri plutôt que s'aventurer à les ouvrir. Pourquoi fait-elle ça ? Mystère. Mais ça a l'air d'un test car qui pourrait résister à la tentation de vérifier cet avertissement ? Et c'est pour cela que Cendrillon retourne à Fabletown pour la première fois depuis sa résurrection avec le projet d'y trouver de la documentation.

D'autre part, la même fée Clochette, sous son aspect plus familier, découvre Peter Pan dans un sale état après son affrontement contre la meute des enfants de Blanche Neige et Bigby. C'est une humiliation qu'il entend bien corriger et pour cela il commande à la fée d'exterminer la meute et tous ceux qui lui sont proches. Là, Willingham en profite pour caractériser plus précisément la relation entre Clochette et Peter : ce ne sont pas des amis, ni même des alliés. Pan tient Clochette et lui impose ses ordres. Elle part les exécuter sans pitié, mais visiblement à contrecoeur. A la fin de l'épisode, on peut déjà compter une victime...

Vous l'aurez compris, le temps s'assombrit grandement sur la série, alors qu'elle entre dans son dernier tiers. Il reste des zones à explorer, des énigmes à résoudre et on peut s'étonner que Willingham ouvre de nouvelles sous-intrigues (comme avec les coffres livrés à Cendrillon). Mais comme je le disais plus haut, le scénariste affiche la tranquillité des auteurs qui savent où ils vont et disposent les éléments de leur récit en toute connaissance.

Par ailleurs, la mort guette : il apparaît de plus en plus évident que Willingham va nous infliger des pertes terribles dans la vengeance entreprise par Peter Pan. La couverture de l'épisode suggère un affrontement dantesque entre Peter Pan et Bigby, donc on peut penser que sa progéniture ou sa femme puissent tomber sous les assauts de Clochette. A moins qu'il ne s'agisse d'une fausse piste, mais je ne veux pas être trop optimiste, le scénariste nous a maintes fois prouvés par le passé qu'il n'hésitait pas à éliminer des personnages populaires de sa série.

Visuellement, le travail de Mark Buckingham est toujours irréprochable. J'ai toujours apprécié cet artiste mésestimé selon moi, parce que beaucoup le préféraient quand il était encreur (de Chris Bachalo sur Death par exemple). Aussi sans doute parce que, à première vue, il n'est pas un narrateur tape-à-l'oeil.

Pourtant, Buckingham est tout sauf un dessinateur de seconde main. D'abord parce que sa production sur Fables parle pour lui. Comme son scénariste, il a aligné un nombre considérable de pages, avec une rigueur jamais démentie. Ensuite parce que si Fables est un vrai page-turner, la série le doit à cet artiste en grande partie.

Son découpage imprime au récit un rythme imparable : chaque fois, très peu de cases (une moyenne de quatre vignettes par planche), mais chacune bien remplie, bien composée, allant à l'essentiel. Les personnages, il les a en main depuis des lustres et si son trait n'a plus la même élégance qu'au début, on ne peut lui nier une force étonnante pour créer encore des figures majestueuses (comme celle du dieu de la forêt) et mémorables. Tout ça n'a l'air de rien, mais c'est justement parce que le lecteur n'a pas d'effort à fournir que c'est très fort : pour arriver à rendre tout ça si fluide, si constant, il faut une technique solide et un véritable regard.

Rendez-vous le 15 Août pour la suite. Moi, j'y serai en tout cas.
  

La variant cover de Mark Buckingham

mercredi 5 avril 2023

FABLES #158, de Bill Willingham et Mark Buckingham


Depuis la mi-Janvier dernier, on n'avait plus lu de nouvel épisode de Fables, mais la série est de retour pour la huitième partie (sur douze) de la saga de la Forêt Noire. Ce qu'il y a de bien avec le scénario de Bill Willingham, c'est qu'on n'est jamais perdu, et c'est pareil avec le dessin de Mark Buckingham. Cette suite à Fables ne restera peut-être pas dans les annales, mais demeure agréable et facile à lire, avec en vue un dénouement qui se précise.


Peter Pan entreprend de conquérir la Forêt Noire et envoie la fée Clochette en éclaireur pour connaître les menaces qui rôdent. Gwen/GreenJack revient elle aussi dans la Forêt et cela signifie que son ennemi s'y trouve. Tandis que Connor Wolf est pourchassé par Pan, Bigby découvre plusieurs crimes parmi les animaux du coin et Herne entend bien châtier le coupable...


La fin approchant, il est opportun de s'interroger sur la pertinence du retour de Fables dix ans après que Bill Willingham avait affirmé en avoir fini avec cet univers et ces personnages. On peut, je crois, affirmer sans se tromper que cette addition ne rajoutera rien d'essentiel à la série, mais cependant ça aura été une chouette lecture.


Personne n'a forcé le scénariste à ajouter un arc narratif à sa série, s'il y est revenu, c'est pour le plaisir -et parce que, reconnaissons-le, depuis, il n'a pas été capable de produire une série aussi populaire. A côté des autres projets développés au sein du DC Black Label, Fables fait figure de relique d'un lointain passé, un vestige de l'ère Vertigo.


Si vous n'avez jamais lu Fables, cela reste acceptablement accessible, et en même temps, grâce à la collection Urban Nomad de Urban Comics, désormais, personne n'a d'excuse pour passer à côté puisque l'intégralité de la première série est réédité dans des albums consistants petit format moyennant moins de 10 Euros.

Evidemment, ayant été un lecteur de la première heure, je suis mal placé pour conseiller la lecture de la saga de la Forêt Noire, mais il me paraît assez facile de plonger dedans sans difficultés pour identifier les protagonistes et saisir les enjeux. En dehors de la famille Wolf (Bigby, Blanche Neige, leurs quatre enfants, et Cendrillon), tout le reste est nouveau.

Est-ce bon toutefois ? Comme je l'écris plus haut, cette nouvelle histoire qu'on n'attendait pas n'ajoute rien de crucial aux 150 premiers épisodes déjà publiés. On peut encore être surpris puisqu'il reste quatre épisodes à paraître et Willingham a prouvé par le passé qu'il n'était pas du genre à épargner des personnages chers au coeur des fans, mais je n'ai pas l'impression qu'on s'achemine vers une terminaison trop tragique.

En revanche, ce qu'il fait de Peter Pan est clairement une revanche sur les plans qu'il avait échafaudés au tout début de Fables, puisque, pour des raisons de droits sur le personnage imaginé par James Barrie, il n'avait pu en faire le vilain et s'était rabattu, très efficacement, sur Gepetto. Avec ce #158, Peter Pan se montre particulièrement antipathique et ses desseins sont sinistres à souhait.

Mais dans le même temps, alors que jusque-là, on avait du mal à voir où voulait en venir Willingham avec GreenJack et Herne, on découvre comment les rôles sont distribués. Je ne suis pas certain que cela méritait un récit en douze épisodes, mais c'est à la fin qu'on fera les comptes.

Et puis il y a Mark Buckingham. C'est sans doute sa "faute" si Fables a pris du retard puisque, en même temps, l'artiste travaille sur Miracleman : The Silver Age (écrit par Nail Gaiman), publié, après bien des reports, par Marvel (là aussi, l'éditeur du titre en vf, Panini Comics, a pensé aux retardataires puisqu'un premier Omnibus va paraître, avec les épisodes d'Alan Moore - peut-être l'occasion pour moi de vraiment m'y mettre car, oui, à ma grande honte, je n'ai jamais lu Miracleman).

Revenons à Buckingham : j'aime beaucoup ce dessinateur, vous ne me lirez jamais en train d'en dire du mal, et s'il n'avait pas été de la partie, je n'aurais certainement pas lu ce retour de Fables. Bien qu'il n'ait pas illustré la série à ses débuts (il n'a commencé qu'au second arc, et devait ensuite alterner avec Lan Medina, mais s'est imposé comme le titulaire à son poste), sa régularité et la qualité de son ouvrage font complètement partie du succès du titre.

Buckingham est un faux simple : quand on lit ses planches, ça va vite car le découpage est très basique, jamais plus de quatre cases par page. Mais il ne faut pas prendre ça pour de la facilité ou de la paresse car tout est détaillé, d'une remarquable fluidité aussi, avec un talent imparable pour caractériser les personnages (humains ou animaux), les animer (avec leurs pouvoirs), et les positionner dans des décors fouillés. C'est pour cela qu'on lui pardonne ses retards car on est sûr de la stabilité de son trait.

Rendez-vous dans un mois pour la suite, qui s'annonce pour le moins piquante.
 
Variant cover de Mark Buckingham

jeudi 19 janvier 2023

FABLES #157, de Bill Willingham et Mark Buckingham


Après une pause de deux mois (le précédent n° remontait à Octobre 2022), Fables revient pour la suite et fin de l'arc The Black Forest. Il reste six issues avant la fin et Bill Willingham a encore des surprises en réserve comme on peut le voir ce mois-ci. Mark Buckingham, bien occupé en ce moment, nous régale avec de superbes planches.



Winter est sauvée du monde de la tasse à thé où la retenait Yoruba, le vent du Sud. La famille de Bigby et Blanche Neige vit en paix dans la forêt noire tandis que Gwen Greenjack reçoit une offre qu'elle ne peut pas refuser de Cendrillon...


La série revient donc pour entamer la seconde partie de son arc en douze chapitres. La raison de cette pause est sans à chercher du côté de Mark Buckingham car le dessinateur est actuellement très occupé entre Fables et la publication, maintes fois repoussée, de Miracleman : The Silver Age (écrit par Neil Gaiman) par Marvel.


Mais relativisons : le break n'a duré que deux mois et on a à peine eu le temps de le remarquer, sans avoir eu celui d'oublier où l'histoire en était. Dans les six premiers épisodes, le scénario de Bill Willingham avait, entre autres, envoyé les enfants de Bigby Wolf et Blanche Neige dans des aventures séparées.


Ainsi Ambrose avait vaincu un démon et entrepris de fonder une université. Connor avait croisé la route d'un sinistre chevalier et sauvé le vieux Sam de son épée. Blossom a fait la connaissance du dieu de la forêt, Herne, dont elle est tombée amoureuse. Il restait à savoir ce qu'il était advenu de Winter, l'incarnation du vent du Nord...

Tombée dans une tasse de thé sur le dos d'une tortue, elle était prisonnière d'un royaume tenu par Yoruba, incarnation du vent du Sud, et privée de ses pouvoirs. Comme le montre la couverture variante de Mark Buckingham (ci-dessous), elle en sort enfin, emmenant avec elle Tak, son gardien.


C'est alors que Willingham nous surprend en effectuant un bond dans le temps de cinq ans. Les enfants ont grandi et s'ils vivent encore tous auprès de leurs parents, ils sont occupés. Ambrose veille à l'achèvement de la construction de son université avec le vieux Sam. Connor s'entraîne à devenir un chevalier digne de ce nom. Blossom et Herne vivent leur romance - même si Bigby refuse de reconnaître son presque gendre comme le dieu de la forêt (tout en ménageant sa susceptibilité pour faire plaisir à sa fille). Et Winter explique à Tak qu'elle consentira à le rendre à son royaume si Yoruba accepte qu'elle yn séjourne sans la priver de ses pouvoirs.

Il flotte dans ces pages, magnifiquement illustrées par Mark Buckingham (toujours adepte d'un découpage très classique, avec une moyenne de quatre cases et deux bandes, ce qui lui donne de l'espace pour des plans bien fournis mais une lecture fluide), une drôle d'ambiance appuyé par le texte en off. 

Willingham souligne que ce furent des temps heureux pour la famille Wolf, mais qu'ils ne vont pas durer. Une menace sourde plane et donc on ne va pas en rester là. Toutefois, impossible de savoir de quel côté va arriver le danger, voire le drame. Les pistes sont multiples : Herne va-t-il finir par s'agacer que Bigby ne le traite pas comme le dieu de la forêt ? Yoruba, le vent du Nord, va-t-elle se venger de Winter ? A priori Connor et Ambrose ne risquent rien, mais méfions-nous de l'eau qui dort.

Le saut dans le temps nous fait aussi changer de décor et on retrouve alors Gwen Greenjack... Dans la prison de Ryker's Island ! Elle y croupit depuis cinq ans et son arrestation alors qu'elle avait surgi dans le restaurant où était Peter Pan, l'ennemi qu'elle voulait éliminer sans le savoir. Pire : elle a été accusée d'avoir tué sauvagement des policiers, massacrés en vérité par le fée Clochette pour permettre à Pan de s'éclipser sans être interrogé.

Willingham réintroduit Cendrillon dans la boucle, elle qu'on avait laissé abordant des pontes de la sécurité nationale à qui elle offrait ses services pour gérer la situation relative à l'apparition des Fables dans la réalité new-yorkaise. Elle a pris du galon puisqu'on apprend qu'elle dirige désormais une unité spécialisée pour s'occuper des égarés des royaumes.

La seconde moitié de l'épisode consiste donc en un dialogue entre Cendrillon et Gwen dans une pièce de la prison. Willingham parvient à rendre la situation totalement compréhensible au lecteur, qui peut être désarçonné par l'ellipse, et en même temps à poser les enjeux que représente la présence de Gwen dans le monde réel.

Mark Buckingham met en scène ce long dialogue avec la même simplicité et tire parti au maximum de ce qui se joue là : il varie les valeurs de plan, les angles de vue, les éclairages, et pourtant, si on n'y prend pas garde, il a l'air de dessiner tout ça sans effort particulier. C'est tout l'art de ce narrateur de ne jamais être démonstratif ni ennuyeux. On tourne les pages, captivé, et cet échange passe comme une lettre à la poste. Magistral.

Est-ce la fin de l'arc de Gwen Greenjack ? Va-t-elle vraiment en rester là ? Elle revient de loin et sa détention semble avoir entamé son enthousiasme. Mais, quand bien même abandonnerait-elle sa traque qu'il lui reste à rentrer auprès du précédent Greenjack - et la laissera-t-il utiliser ce nom ? Ce qui paraît en revanche plus probable, c'est que Cendrillon enquête sur Peter Pan et le confronte, ce qui augure d'un face-à-face prometteur.

Bref, si vous croyiez que Fables était revenu juste pour raconter un arc tranquille, vous en êtes pour vos frais. Bill Willingham et Mark Buckingham ont encore des cartouches à tirer et ne vont pas ménager leurs héros. Que demander de mieux ?

samedi 22 octobre 2022

FABLES #156, de Bill Willingham et Mark Buckingham


Avec ce 156ème épisode, nous atteignons la moitié de l'arc The Black Forest de Fables. Et Bill Willingham le sait bien : son histoire, composée de plusieurs lignes narratives, commence à s'agréger, des personnages se rencontrent et se retrouvent, mais certains pistes restent encore à creuser. Mark Buckingham nous enchante avec des planches magnifiques.
 

New York. GreenJack fait irruption dans le restaurant où se trouve Peter Pan en menaçant le clientèle. La police intervient et arrête la jeune femme tandis que Peter file avec l'aide Clochette.


La Forêt Noire. Alors que Kit Helconer menace de tuer le Vieux Sam à cause de sa couleur de peau, Connor Wolf intervient et tue le chevalier. Le Vieux Sam le prend sous son aîle.

Blossom Wolf et Herne tombent amoureux et rejoignent le père de ce dernier, le Dieu-Cerf. Ambrose commande à Mr. Kyrkogrim de transformer sa maison en université.

Tandis que Blossom avec Herne et Connor avec le Vieux Sam rejoignent Bigby et Blanche Neige, celle-ci s'inquiète de ne pas voir revenir Winter...

Jusqu'à présent, on pouvait légitimement se demander où comptait nous emmener Bill Willingham en ramenant Fables. N'avait-il pas tout dit ? Ne risquait-il pas d'écrire l'histoire de trop, et trop tard ? Ce sentiment, je l'éprouvais d'autant plus fort que je n'avais jamais lu Fables avec une périodicité mensuelle, j'avais toujours critiqué la série via ses recueils en TPB.

Or quand on lit une mini-série, il y a toujours, je crois, cette appréhension entre ce qu'on attend de l'histoire et son format. Douze épisodes, c'est un an de publication, on embarque dans un voyage qui a une durée certaine. On s'en remet à des créateurs qui doivent nous captiver pendant un bon moment. Si ça ne fonctionne pas au bout de quelques épisodes, le doute s'installe, puis le découragement.

J'ai beau apprécier ce format, je sais aussi que rien n'est jamais acquis. Même les auteurs qui le maîtrisent le mieux sont capables de se planter et ça devient alors pénible de continuer à lire. Bon, peut-être ne suis-je pas assez confiant, peut-être ne suis-je pas dans le bon mood, et que si j'étais moins prudent, j'apprécierai davantage. Mais chacun sa sensibilité.

Fables #156 est le sixième chapitre de l'arc The Black Forest, on arrive donc pile à la moitié de l'histoire. Il est donc temps pour Bill Willingham de commencer à faire converger certaines des lignes narratives qu'il a lancées. Et c'est ce qui se produit ici.

Après Ambrose, c'est au tour de Connor et Blossom Wolf de conclure leurs aventures dans la forêt noire, et ils reviennent auprès de leurs parents. Connor a fait l'apprentissage de la confiance justement : il a croisé un chevalier errant et la suivi pour se rendre compte qu'il marchait en compagnie d'un type violent et radical, qui tuait tous ceux qu'il jugeait mauvais ou dangereux. Mais quand ils rencontrent le Vieux Sam, la balade prend une tournure franchement désagréable.

En effet Kit Helconer se révèle être raciste, soupçonnant Sam d'être un démon parce qu'il a la peau noire. Alors qu'il est prêt à l'occire, Connor ne peut supporter cette probabilité, surtout qu'au passage le chevalier a insulté sa mère en insinuant qu'elle pouvait être "une des putains de Méphisto" ! Le Vieux Sam n'est pas démuni pour autant et utilise ses pouvoirs pour esquiver les assauts de Helconer, mais Connor se transforme et tue le chevalier. Ce geste le soulage en même temps qu'il le trouble : n'est-il pas devenu lui-même un assassin comme celui qu'il a exécuté ? N'est-il pas aussi mauvais ? 

Scénariste marqué à Droite (il est opposé à l'I.V.G. et ses prises de position contre la Palestine lui ont valu des critiques acerbes), Willingham est pourtant quelqu'un qui n'écrit pas des histoires simples, en noir et blanc. Favorable à la peine de mort, on peut interpréter le châtiment infligé par Connor à Kit Helconer comme la traduction de l'opinion de Willingham. Pourtant, c'est en vérité plus nuancé car il souligne bien à quel point l'action de Connor embarrasse et tracasse le garçon. Et il l'a fait en sauvant un vieux vagabond noir.

L'issue de l'aventure de Blossom est nettement plus romantique. La jeune fille est amoureuse de Herne qui veut la présenter à son père, le Dieu-Cerf. Quand les deux jeunes gens rejoindront le campement de Bigby et Blanche Neige, Blossom présente Herne mais le dialogue indique qu'elle l'a déjà fait plusieurs fois, et d'ailleurs Herne semble un peu gêné par cette répétition.

Une autre scène, très courte, montre Ambrose retourner chez Mr. Kyrkogrim pour lui ordonner de faire de sa maison une librairie, ou plutôt une université. Ambrose lui enverra chaque année des élèves. Le garçon a complètement renversé la situation vis-à-vis de Kyrk qui l'avait piégé, attiré, séquestré, effrayé.

Si, donc, la majorité de l'épisode se déroule dans la forêt, l'autre partie la plus importe se passe à New York où Gwen/GreenJack se fait prestement arrêter par la police après avoir menacé les clients d'un restaurant où elle comptait loger celui qui menace la forêt. Or dans ce restaurant se trouve Peter Pan. Celui-ci écartera violemment les flics qui veulent l'interroger avec l'intervention de le fée Clochette, comme vous ne risquez pas de la voir dans un film Disney...

Gwen ne comprend pas pourquoi on l'embarque, car elle n'a jamais connu la police des humains. Willingham saisit à merveille le décalage abyssal entre les Fables et les humains, dont les codes moraux, les règles sociales divergent totalement. Mais le scénariste insiste un peu plus sur la figure maléfique, inquiétant de Peter Pan (dont il voulait faire l'Adversaire du premier Cycle de la série). sachant que si Gwen est sans doute hors-jeu pendant un moment (même si son parcours ne s'arrête certainement pas là, je mise sur un affrontement entre Peter Pan et la famille Wolf et leurs alliés dans la seconde moitié de la mini-série.

Visuellement, cet épisode est une merveille. Les fans de Mark Buckingham sont particulièrement gâtés en ce moment puisque Marvel a enfin lancé la parution de Miracleman : The Silver Age, écrit par Neil Gaiman, attendu depuis un bail.

Buckingham est influencé par Kirby, moins dans le trait (quoique, par le passé, dans Fables, il lui a adressé de véritables hommages), que dans le découpage. Chaque page compte très peu de cases, le plus souvent quatre en "gaufrier". Cela rend la lecture très rapide et fluide, mais oblige aussi l'artiste à soigner chaque plan car chaque image compte. Le lecteur peut s'y attarder pour apprécier les détails des décors et la composition.

C'est à contre-courant de la production moderne où les dessinateurs multiplient les vignettes et explosent les cadres. Ici, tout est scrupuleusement défini, rien ne déborde, c'est "old school", mais sans être démodé. Car le trait de Buckingham possède ce naturel, très accessible, intemporel. Fables, grâce à lui, est une BD sans âge, et donc toujours plaisante, toujours aussi unique. De temps à autre, "Bucky" s'offre une case ou carrément une pleine page qui prouvent, si besoin était, qu'il est aussi capable de nous en mettre plein la vue. Mais jamais gratuitement, toujours au service du récit.

Avec Winter toujours introuvable, Peter Pan qui manigance, GreenJack derrière les barreaux, Cendrillon au service du gouvernement américain, le second acte de The Black Forest promet beaucoup. Maintenant, on peut voir venir avec plus de légèreté.

La variant cover de Mark Buckingham.

dimanche 25 septembre 2022

FABLES #155, de Bill Willingham et Mark Buckingham


Cette cinquième partie de l'arc The Black Forest de Fables est un nouvel exemple que des scénaristes expérimentés comme Bill Willingham savent prendre le lecteur par la main tout en ne le laissant voir que ce que lui désire. Les multiples intrigues progressent à pas de loup mais suscitent notre curiosité. Et, comme d'habitude, Mark Buckingham nous ravit avec ses superbes planches.


Washington. Cendrillon s'invite pour proposer ses services à une réunion au Pentagone où militaires et politiques discutent de la menace potentielle que représentent les Fables.


La Forêt Noire. Connor Wolf continue son périple aux côtés du chevalier errant, Kit Helconer. Mais il s'aperçoit vite que ce dernier applique une justice très expéditive contre tous ceux qu'il croise.


New York. GreenJack/Gwen et Mme Ours recherchent celui ou celle qui menace la Forêt Noire. En ville, Peter Pan et Clochette réfléchissent au moyen de récupérer les territoires de Gepetto.


La Forêt Noire. Blossom a libéré des coffres enchaînés le père de Herne, le dieu cerf. Mais le jeune homme, reconnaissant, jure de servir la jeune fille à présent.

Je ne veux pas avoir l'air de jouer les vieux cons mais actuellement je trouve que ceux qu'on appelle les vétérans parmi les scénaristes de comics donnent souvent une leçon de storytelling aux plus jeunes. A l'exception de Christopher Priest (61 ans) qui me désarçonne un peu trop avec Black Adam, les scripts de Mark Waid (60 ans) pour World's Finest et donc de Bill Willingham (65 ans)  pour Fables sont quand même sacrément bons.

En examinant ma pile de lectures, j'ai pu constaté que, ces derniers mois, mes préférences allaient à des auteurs expérimentés qui savaient où ils allaient et qui, sous un certain classicisme, livraient des histoires solides. Et, en vérité, je préfére ça, j'aime qu'on me prenne la main et qu'on réussisse à me surprendre sans faire le malin, sans prétendre réinventer la roue.

Un exemple parmi d'autres de cette solidité dans l'écriture se vérifie avec la pratique de la narration parallèle, un procédé vieux comme les comics mais qui révèle si le scénariste sait construire un script. Pour cela, il suffit d'une ou deux pistes narratives simultanées minimum que l'auteur arrive à exploiter à parts égales tout en entetenant le suspense jusqu'au climax, à la convergences de ces lignes narratives. Si ça ne fonctionne pas, ça se voit très vite et l'histoire se déroule alors laborieusement, la lecture est hachée.

Priest s'est pris les pieds dans le tapis sur Black Adam avec cette narration, à cause d'un manque de ryhtme et de consistance. Mais Waid fait des étincelles avec sur World's Finest. Et Willingham s'en sert comme d'un virtuose puisque Fables a souvent (pour ne pas dire tout le temps) jonglé avec une multitude de personnages et donc de lignes narratives.

C'est encore le cas ce mois-ci avec cette cinquième partie de l'arc de la Forêt Noire, correspondant au n°155 de Fables. On suit en parallèle Cendrillon, Connot Wolf, Blossom Wolf, GreenJack. Quatre personnages, autant d'hstoires parallèles. Et  toutes sont accrocheuses, maîtrisées, intrigantes. C'est presque une leçon que donne Willingham dans sa gestion narrative.

Souvent, pourtant, l'auteur ne progresse qu'à pas comptés : Cendrillon, par exemple, fait juste son entrée dans une salle de réunion du Pentagone, et c'est tout. Mais cela suffit à amorcer quelque chose qui sera développé ultérieurement et qui surtout se préoccupe d'un aspect important (comment les humains envisagent la cohabitation avec les Fables ? Sont-elles des menaces ?). Dans le cas de Greenjack aussi, c'est un tout petit pas en avant puisque, perdue dans les rues de New York où elle cherche celui/celle qui menacerait la Forêt Noire, elle croise sans le voir Peter Pan et Clochette qui planifient la reconquête des territoires perdus par Gepetto. N'empêche : Willingham suggère que Greenjack et Peter Pan vont sûrement se revoir et sans doute s'affronter.

Plus consistant, ce qui implique Connor Wolf et Kit Helconer : ce dernier s'avère un personnage inquiétant, qui n'hésite pas à dégainer son épée pour occire tous ceux qu'il juge suspect de mauvaises actions (des bandits) ou contre nature (des créatures de la Forêt Noire). Pour Connor qui voulait, comme se frères et soeurs, vivre une grande aventure, c'est inquiétant. Pour Blossom Wolf, qui a libéré le dieu cerf du coffre dans lequel il était enfermé, c'est plus mitigé : elle craint d'avoir commis une terrible bourde mais fait la connaissance de Herne, le fils du dieu cerf, qui, pour la remercier de lui avoir rendu sa liberté, devient son servant.

Tout coule de source, rien ne vient heurter la lecture. Et en matière de subplots, ce que si peu de scénaristes maîtrisent, c'est carrément magistral. Cet arc de Fables est tellement riche qu'on peut même se demander si tout va être résolu dans les sept épisodes restants, ce qui signifie qu'on ne risque pas de s'ennuyer, qu'il y aura de quoi lire, vibrer. Combien de comics sont aussi riches, denses, et excitants ?

Et combien ont une dessinateur si parfaitement en phase avec le scénariste ? Dans un milieu où les artistes ont non seulement du mal à enchaîner les épisodes mais sont en plus fréquemment déplacés d'une série à une autre par des editors voulant privilégier les titres les plus exposés avec les dessinateurs les plus populaires, que c'est agréable de savoir qu'on va lire tout une histoire de douze épisodes avec le même dessinateur.

Mark Buckingham n'est pas, lui non plus, un perdreau de l'année : à 56 ans, il en a vu passer, mais son expérience en tant qu'encreur puis de dessinateur, et sa complicité éprouvée avec Willingham est quelque chose qui ne doit rien à des caprices éditoriaux, à la côte de popularité, encore moins à une difficulté à enchaîner les épisodes.

Buckingham est entouré par le même encreur depuis des lustres (Steve Leialoha), du même coloriste (Lee Loughridge) : à eux trois, ils forment une équipe soudée, qui se connaît parfaitement. Buckingham n'est pas une star, c'est un artisan consciencieux, qui aodre cet univers, qui a établi esthétiquement la majorité des personnages même s'il n'a pas été le premier choix pour dessiner la série. N'empêche, son nom est désormais indissociable du titre.

Il découpe quasi invariablement ses planches en "gaufrier" de quatre cases, avec comme influence assumée la simplicité d'un Jack Kirby. Peu de plans donc mais à chaque fois bien composés, avec des décors détaillés. C'est aussi cela qui rend la lecture si fluide, si facile, on n'est jamais perdu malgré la multiplicité des lieux et des acteurs de l'histoire. C'est tout con, mais si un peu plus d'artistes appliquaient cette sobriété, non seulement ils se fatigueraient moins et donc ils enchaîneraient plus facilement, avec pour le lecteur un confort de lecture supplémentaire. 

Je ne dis pas que tous les comics devraient ressembler à Fables, mais il y a avec Fables matière à réflexion, au niveau de l'écriture et des dessins. Quelque chose qui ressemblerait à de l'humilité, et qui renvoie à l'essence des comics, ce que certains jugent avec mépris comme de la sous-littérature, et que d'autres estiment comme un divertissement populaire, mais qui, quand c'est bien fait, se reconnait immédiatement, quel que soit le nom qu'on lui donne.  

La variant cover de Mark Buckingham.