Affichage des articles dont le libellé est Wilfrid Lupano. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Wilfrid Lupano. Afficher tous les articles

mardi 28 février 2023

VALERIAN : SHINGOUZLOOZ INC., de Wilfrid Lupano et Matthieu Lauffray


Sorti en 2017, cet album de Valérian a été proposé par Pierre Christin et le regretté Jean-Claude Mézières (mort l'an dernier) à Wilfrid Lupano et Matthieu Lauffray après un premier one-shot réalisé par Manu Larcenet (L'armure du Jakolass). Les deux créateurs de l'agent spatio-temporel voulaient que leur héros puisse être réinterprété par des auteurs triés sur le volet. Résultat : un récit complet de bonne facture, qui vaut surtout pour les dessins de Lauffray.



Alors qu'ils procédent à l'arrestation de l'androïde Zi-Pone, escroc intergalactique, Valérian et Laureline voient débarquer leur ami M. Albert à la poursuite des Shingouz. La raison de cette empoignade ? Les Shingouz ont créé une société qui cherche grâce à des sondes des mondes inahbités à vendre. Mais en remontant trop loin dans l'espace et donc le temps, ils ont trouvé la Terre avant que toute forme de vie n'y apparaisse...
 

Propriétaires de la Terre, ils l'ont ensuite perdu au jeu en affrontant Sha-Oo, un assoiffeur cosmique qui revend de l'eau partout dans l'univers à des planètes qui en manquent. Il risque désormais d'assécher la Terre et d'empêcher la naissance de la vie ! Laureline et M; Albert partent tenter de négocier avec Sha-Oo pendant que Valérian répare le vaisseau des Shingouz et de retrouver Zi-Pone, avalé par un Qwanthon, un poisson qu'il pêchait pour un cuisinier recevant la pègre...


Qui sait ce qu'il adviendra de Valérian et Laureline après la mort (qu'on souhaite la plus tardive possible) de Pierre Christin ? Mais il est possible que le scénariste ne souhaite pas que les héros qu'il a créés avec le regretté Jean-Claude Mézières, disparu en 2022, en reste là et que d'autres auteurs le reprennent.


Christin et Mézières avaient déjà autorisé Manu Larcenet à réaliser un one-shot, L'Armure du Jakolass en 2011, mais le résultat fut diversement accueilli par les fans - je me garderai de tout jugement car je n'e l'ai pas lu.. Néanmoins, on peut voir dans cette autorisation une volonté des deux créateurs de tester à la fois un possible repreneur et les fans de la série dans l'éventualité d'une continuation du titre après leur disparition.


Re-belote en 2017 avec ce Shingouzlooz Inc. que Matthieu Lauffray voulait concrétiser pour rendre hommage à la série qu'il lisait enfant. Lauffray est une vedette du 9ème Art en France depuis le succès de Long John Silver (écrit par Xavier Dorison) et de son propre projet, Prophet (commencé avec Dorison également et poursuivi puis achevé après de multiples péripéties éditoriales et créatives).
 
Ne se sentant peut-être de tout faire tout seul, Lauffray a demandé au scénariste-vedette des Vieux Fourneaux, Wilfrid Lupano, de rédiger un script. Une drôle d'association entre cet artiste spectaculaire et cet auteur versé dans le social qui aboutit donc logiquement à un produit fini un peu boîteux.

Si Shingouzlooz Inc. se lit facilement et respecte les codes de la série Valérian, avec les voyages spatio-temporels, l'aventure exotique, une part égale dévolue aussi bien à Valérian qu'à sa partenaire Laureline, convoquant des seconds rôles familiers (les trois Shingouz, M; Albert), j'avoue que certains points m'ont fait tiquer.

Christin a souvent injecté des éléments socio-politiques dans ces histoires, de manière subtile mais complexe, autant de qualités que je ne retrouve pas chez Lupano qui n'a jamais fait mystère de ses sympathies pour la (extrême) gauche. Et cela alourdit de façon maladroite un récit qui n'avait pas besoin de ça.

Un peu comme dans Black Panther : Wakanda Forever où Ryan Coogler appelle tous les personnages blancs des "colonisateurs", Lupano désigne tous les tenants du capitalistes comme des escrocs, des voleurs, des crapules. Cette vision manichéenne et partisane fait passer les dialogues pour un manifeste mélenchoniste franchement affligeant. Heureusement qu'il n'y a pas d'américains dans l'intrigue, sinon on peut parier qu'il serait dépeints comme des suppôts de Satan...

En tout cas, la caractérisation de Zi-Pone comme de Sha-Oo est on ne peut plus grossière et si les Shingouz sont un peu moins maltraités, c'est à l'évidence parce que Lupano leur conserve la sympathie qu'on a pour ces pieds nickelés incapables de convertir leur business en réussite, sinon il aurait droit au même regard sans concessions (dans le monde de Lupano, si tu as de l'argent, c'est qu'il y a forcément un loup...).

Enlevez tout ce charabia et Shingouzlooz aurait été une bien meilleure BD, car le rythme y est, la répartition des rôles entre Valérian et Laureline (lui les mains dans le cambouis, elle dans le feu de l'action), sont là. Dommage.

Le véritable intérêt de l'entreprise repose alors sur Matthieu Lauffray et il ne déçoit pas. Le dessinateur s'empare des personnages avec l'aisance des grands, facilement, avec personnalité. Son respect pour Mézières, cet artiste génial qui aura été pompé sans vergogne par George Lucas sans que le public américain le sache, transpire à chaque page et Lauffray a à coeur d'être à la hauteur de son maître sans le singer.

Surtout on voit bien que, comme beaucoup de fans, ce qu'il adore dans Valérian, c'est... Laureline, cette héroïne d'une modernité incroyable, la première femme qui n'a pas servi de faire-valoir au héros mâle, plus maline, plus combative, et surtout plus canon que toutes les autres. Lauffray adresse des clins d'oeil aux fans de la série en la montrant dans des tenues qu'elle a portées dans des albums emblématiques (comme Brooklyn station terminus Cosmos notamment).

Il nous gratifie aussi de doubles pages somptueuses, démontrant encore une fois son talent pour composer des images à couper le souffle. De ce point de vue, la maîtrise de Lauffray pour le grand spectacle est sans égal dans la BD franco-belge.

C'est donc, scénaristiquement du moins, en deçà de la production de Christin et Mézières. Mais si vous aimez Lauffray et que vous êtes un inconditionnel de Valérian (et Laureline), Shingouzloooz Inc. ne dépareillera pas dans votre collection.

(Maintenant, si Christin convainc Matthieu Bonhomme de s'essayer à l'exercice, je serai comblé.)

mercredi 20 janvier 2016

Critique 797 : LES VIEUX FOURNEAUX, TOME 2 : BONNY AND PIERROT, de Wilfrid Lupano et Paul Cauuet


LES VIEUX FOURNEAUX : BONNY AND PIERROT est le deuxième tome de la série, écrit par Wilfrid Lupano et dessiné par Paul Cauuet, publié en 2014 par Dargaud.
*
Pierre Mayou reçoit chez lui un colis contenant 200 000 Euros et un mot signé "Ann Bonny" : cela le bouleverse si profondément qu'il tente de mettre fin à ses jours lorsque son ami Antoine Perrot lui rend visite à Paris, au quartier général de ses amis anarchistes "Ni yeux ni maîtres".
Antoine informe aussitôt Sophie, sa petite-fille, désormais mère d'une petite Juliette, et auxquelles tient compagnie Mimile : elle en conçoit, secrètement, de la culpabilité car c'est elle qui a envoyé ledit colis à Pierrot, prélevant la somme d'argent sur le compte secret dont Garan-Servier lui a communiqué le code en la confondant avec sa grand-mère dont il fut l'amant.
Ce qu'ignorait Sophie, c'est qu'Ann Bonny était le pseudonyme d'Anita, le premier amour de Pierrot, en 1963, fille de réfugiés espagnol et algérien, et dont il ne s'est jamais remis de la mort. Tandis qu'elle accepte de mettre en scène un spectacle de marionnettes d'après une histoire que lui confie Mimile, la jeune femme décide de réparer son erreur.
Pierrot, lui, part à la recherche d'Anita, qu'il croit finalement encore en vie, tout en commettant quelques coups d'éclat avec ses camarades anarchistes - ce qui inspirera à Sophie une vengeance contre les boulangers et le moyen de consoler Pierrot...

Pour ce deuxième tome des Vieux fourneaux, j'étais, il faut bien le dire, très méfiant : comme j'ai eu l'occasion de l'expliquer dans la critique du tome 1 (et au sujet d'autres bandes dessinées écrites par le scénariste), le style de Wilfrid Lupano m'agace singulièrement. Si je lui reconnais un authentique talent de narrateur, sa manie de raconter comme s'il manifestait avec une pancarte me tape sur les nerfs.

Entendons-nous bien, je n'ai rien contre les artistes engagés, je les défendrai même car ils sont des citoyens libres de s'exprimer comme vous et moi. Par contre, j'attends en retour qu'il parle avec un minimum de nuance et avec des arguments plus saillants que des philosophes de café du commerce. De ce point de vue, pour moi, Lupano ressemble à un Jean-Luc Mélenchon du 9ème Art : un type certainement très cultivé mais affreusement démagogue, au propos manichéen qui n'aboutit finalement à aucune progression intellectuelle. Ceux qui ne sont pas d'accord avec lui ne le seront pas davantage après avoir lu une de ses histoires, et il ne prêchera donc que pour des convertis mais d'une façon paresseuse, pouvant toujours se réfugier derrière l'excuse du divertissement.

Ces défauts sont encore à l'oeuvre dans ce nouvel épisode de son best-seller : avec une "audace" incroyable, Lupano met en scène une scène qui se veut comique mais qui n'est que vulgaire où un pépé gaze littéralement en se déféquant dessus une salle entière venue assister à un discours de Jean-François Copé. Une mémé vachement rebelle se désole de n'avoir pu pirater le site internet de Nadine Morano. A quand un gag sur la petite taille de Sarkozy ? Ou, dès fois que Lupano décide que le Part Socialiste ne vaut pas mieux que les Républicains, une saillie sur Hollande en scooter et son caractère digne d'un Flamby... On se croirait dans un de ces pénibles sketches de Anne Roumanoff le dimanche chez Drucker.

Non, vraiment, je ne saisis pas ce que tant de critiques, éblouis, et de lecteurs, conquis, trouvent de si malin chez Lupano, capable de vous asséner des métaphores sur le capitalisme, l'exploitation d'une île du Pacifique et le désastre écologique et humain qui en a résulté, avec la délicatesse d'un chien dans un jeu de quilles, dans une mise en scène plus pathétique qu'édifiante (elles ont bon dos, les marionnettes de Sophie, et le suspense en carton du spectacle qui occupe une bonne partie du récit).

Un sentiment d'affliction et de colère me prend à l'heure où j'écris cette critique car cette bande dessinée prend le lecteur pour un crétin par la faute d'un auteur visiblement grisé par son succès et qui pense donc que ses idées sont spirituelles. Tout cela suinte plutôt le mépris, la condescendance, la suffisance : ces vieux que Lupano veut nous faire passer pour des héros sont tous laids, cons comme des manches, et les jeunes ne sont pas mieux lotis, de Sophie (personnage intéressant, plein de potentiel dans le tome 1 qui est devenue une gourde grimaçante) aux gamins de son voisinage (s'amusant avec une chèvre avant d'être éduqués miraculeusement lors du spectacle de marionnettes).

Le mystère concernant le véritable sort d'Anita est en fait à peine exploité, résolu avec une désinvolture telle qu'on se demande bien comment on a pu croire qu'il servait de colonne vertébrale à l'intrigue - alors que tant de pages sont consacrés à cette grotesque affaire de boulangerie (sans doute parce que Lupano a eu le malheur d'avaler un morceau de pain de travers ou est terriblement révolté par le fait qu'il existe différentes sortes de baguettes).

Dans ces conditions, on ne peut que déplorer de voir un dessinateur aussi talentueux que Paul Cauuet se gâcher dans une telle entreprise : il produit des planches bien plus séduisantes que l'histoire qu'elles illustrent, avec des décors fouillés, des compositions soignées, et une expressivité épatante. Mais tous ces efforts ne rattrapent pas une histoire qui suscite plus de consternation que de (sou)rires comme elle l'ambitionne.

Un troisième tome vient de paraître et j'ignore si, et, si oui, quand la bibliothèque municipale se le procurera. Mais en vérité, je ne suis pas pressé de le lire : Les Vieux Fourneaux est un succès que je ne comprends tellement pas qu'insister à en suivre les épisodes n'est plus une priorité.
*
Ci-dessous : la couverture de l'édition limitée, en noir et blanc,
de l'Intégrale des deux premiers tomes de la série.

mardi 12 janvier 2016

Critique 790 : LES VIEUX FOURNEAUX, TOME 1 - CEUX QUI RESTENT, de Wilfrid Lupano et Paul Cauuet


LES VIEUX FOURNEAUX : CEUX QUI RESTENT est le premier tome de la série, écrit par Wilfrid Lupano et dessiné par Paul Cauuet, publié en 2014 par Dargaud.
*

Pierre Mayou, un vieil anarchiste, va chercher son ami Mimile, ancien de la marine marchande, dans sa maison de retraite pour assister à la crémation de Lucette, la femme de leur copain d'enfance Antoine Perron.
A cette occasion, ils font la connaissance de Sophie, la petite fille d'Antoine, qui ressemble étonnamment à Lucette, enceinte de sept mois, qui s'est installée dans la région après avoir quitté la ville et son emploi. On ignore qui est le père de son enfant.
La situation bascule le lendemain quand Antoine, chez le notaire, lit une lettre que lui avait laissé sa femme où elle lui avoue avoir eu autrefois une liaison avec Garan-Servier, leur patron. 
Pierre, Mimile et Sophie partent en Toscane pour rattraper Antoine qui veut aller tuer Garan-Servier...

Véritable phénomène d'édition depuis sa parution, Les Vieux Fourneaux a confirmé son scénariste, Wilfrid Lupano, comme le scénariste à suivre, et imposé Paul Cauuet au grand public. Après avoir lu ce premier tome (et alors que le troisième vient de sortir), je suis aussi tombé sous le charme, sans toutefois considérer le résultat comme exceptionnel.

On retrouve dans cette histoire en effet le meilleur et, sinon le pire, en tout cas ce qui me déplaît chez Lupano. Cet auteur est très habile, c'est indéniable : le choix de ses sujets, la force de ses caractérisations, sa fluidité narrative assurent à ses bandes dessinées une lecture toujours agréable, bien rythmée. On ne s'ennuie jamais.

Les retrouvailles de ces trois papys, accompagnés de la petite fille de l'un d'eux, bénéficient de dessins très expressifs signés Paul Cauuet, un artiste que je découvre ici. Le talent avec lequel il campe ces héros atypiques échappe à la représentation de "seniors" : on n'a pas affaire à des ancêtres ramollis mais à trois énergiques énergumènes dont l'amitié est un spectacle jubilatoire.

Les planches sont découpées de manière classique, mais avec adresse : il y a des gags purement visuels qui fonctionnent de façon épatante alors que ce qu'ils montrent illustrent les outrages du temps (par exemple, les difficultés de Mimile pour descendre de la voiture de Pierre, ou les égarements de Garan-Servier). Pareillement, Cauuet parvient à animer Sophie avec son gros ventre rond avec crédibilité, sans forcer le trait, et il ne la réduit jamais à une belle fille (très enceinte).

Les décors font l'objet d'un grand soin, avec là encore de jolies et subtiles trouvailles (le trio contemplant le site de l'usine où ils ont travaillé, puis le même plan en partie en noir et blanc et gris quand le pré était intacte : la scène ouvre un flash-back muet très touchant). La propriété de Garan-Servier où il s'est retiré en Toscane a droit à un plan d'ensemble superbe, qui en dit plus long que n'importe quel récitatif sur la fortune de son résident et son isolement aussi. Cauuet est un artiste complet, jusqu'à présent le dessinateur le plus solide que j'ai vu associé à Lupano.

Pour en revenir à Lupano, ce qui m'embête depuis que je lis ces oeuvres, c'est son manque de finesse qui parfois ruine ses efforts. Ainsi, dans Les vieux fourneaux, il insiste à nouveau lourdement sur le tempérament rebelle de personnages sous prétexte de glisser un commentaire social sur notre époque, et il s'en dégage toujours un air de "c'était mieux avant" qui me déplaît.

Le monde selon Lupano semble souvent se résumer aux méchants puissants (en l'occurrence ici, le patron sans scrupules mais fort heureusement bien puni car atteint de la maladie d'Alzheimer) et aux braves pauvres (avec une préférence affichée pour Pierre, dont l'anarchisme est traité avec légèreté - car, pour le scénariste, il paraît ne faire aucun doute que les anar' sont de gentils et truculents perturbateurs...). Ce simplisme est sympathique quand on découvre l'auteur, mais devient un peu pénible quand on devient familier de son travail...

Par ailleurs, si Lupano sait y faire pour planter un décor, introduire des personnages immédiatement mémorables, rendre leurs relations dynamiques, il ne raconte pas grand-chose finalement pour un premier tome de plus de 50 pages : il faut attendre la moitié de l'album pour que le rebondissement pivotal de l'intrigue soit révélé (la fameuse infidélité de Lucette avec Garan-Servier) ! A la fin, Sophie reçoit de l'amant de sa grand-mère un cadeau inattendu, mais entre cette péripétie et ce qui a entraîné la jeune femme avec les trois papys en Toscane, 25 pages ont défilé ! 

Tout le problème est là : Lupano sait très mener son histoire mais quand on l'analyse ensuite, on se rend bien compte que si son récit se déroule vite, c'est aussi parce que, objectivement, il ne s'y passe pas grand-chose. C'est d'autant plus frustrant que, au milieu de cette poursuite, on a droit à une scène formidable, mais peu creusée, où Sophie engueule un groupe de vieux, avec des arguments à la fois drôles et pertinents - l'occasion d'aborder l'héritage pourri des anciens à la jeune génération ? Hélas ! Non.

En l'état donc, le succès des Vieux Fourneaux se comprend facilement : c'est une BD efficace, dessinée avec brio. Mais la profondeur qu'on lui devine n'est qu'illusion, à l'image de son auteur, très fort pour prêter à ses oeuvres une ambition philosophique qu'elles n'ont pas (comme le discours sur le port et l'usage des armes dans L'homme qui n'aimait pas les armes à feu ou le braquage solidaire de Ma révérence). Je vais quand même emprunter le tome 2 pour voir ce que Sophie va faire du présent de Garan-Servier et comment cela affectera ses trois compagnons...

lundi 19 octobre 2015

Critique 730 : L'HOMME QUI N'AIMAIT PAS LES ARMES A FEU, TOME 3 - LE MYSTERE DE LA FEMME ARAIGNEE, de Wilfrid Lupano et Paul Salomone


L'HOMME QUI N'AIMAIT PAS LES ARMES A FEU : LE MYSTERE DE LA FEMME ARAIGNEE est le troisième tome de la série, écrit par Wilfrid Lupano et dessiné par Paul Salomone, publié en 2014 par Delcourt.
*

Tim Bishop découvre le vieil indien Jack blessé dans le désert où l'a laissé Margot de Garine, profitant qu'il se reposait pour lui fausser compagnie. Il en profite pour raconter au bagagiste son passé et dans quelles circonstances il est revenu sur la terre de ses ancêtres.
Les deux hommes sont recueillis par William, un esclave affranchi, qui s'est installé dans la réserve navajo avec une veuve indienne et sa fille où les retrouvent bientôt Byron Peck et Knut Hoggaard.
Cependant, Margot a trouvé refuge chez des religieuses qui évangélisent impitoyablement de jeunes indiennes. Elle s'attache à l'une d'elles, rebaptisée Lucille, qui est prise en grippe par la mère supérieure et qui lui inflige une nouvelle cruelle punition.
Un détachement militaire arrive pour convoyer Margot, non pour la protéger mais parce qu'elle figure sur un avis de recherche - imprimé par Peck. Quand l'avocat apprend où est son épouse, il se rend sur place avec Hoggaard. Ils sont aussitôt arrêtés par les hommes du colonel Keats, embobiné par Margot.
Cette dernière repart en train pour Washington, après avoir récupéré Lucille à qui elle avait confiée les lettres de James Madison tandis que Byron et Knut sont conduits au pénitencier de Holbrook. Simultanément, Margot est victime d'un braquage, commis par Jack, William et Celle-qui-court, tandis que Hoggaard s'évade en laissant derrière lui Peck.

Pour ce troisième tome, Wilfrid Lupano a cessé ses adresses politiques un brin démagogiques pour se contenter de raconter la suite de son histoire - dont le terme est prévu pour le tome 4 (dont la date de sortie n'est pas encore connue).

La lecture de ce nouvel album m'a laissé un sentiment mitigé : le divertissement reste plaisant mais scénario commence à perdre de son efficacité. Le principal défaut de cet épisode est que Lupano a choisi d'enrichir sa distribution avec de nouveaux seconds rôles, amenés à être encore là pour le quatrième chapitre : c'est ainsi qu'on fait connaissance avec l'ancien esclave William, Celle-qui-court, Lucille. Le scénariste les dote d'un background solide (quoique sans originalité), mais ce sont autant de nouveaux personnages à animer, qui alourdissent plus qu'elles n'enrichissent l'intrigue, avec quelques effets répétitifs voyants à la clé (Margot perd une nouvelle fois les lettres de Madison dans une attaque de train...).

La réunion de tous les personnages, à l'exception de Margot qui demeure insaisissable (avec beaucoup plus de chance que de génie tactique désormais - la façon dont elle "retourne" le colonel Keats, grâce à la complicité de l'épouse et la fille de celui-ci, est particulièrement notable), est orchestrée trop providentiellement pour qu'on ne tique pas : Tim Bishop tombe miraculeusement sur Jack blessé en plein désert navajo, Byron et Knut arrivent sortis de nulle part chez William où sont Tim et Jack, Byron retrouve la piste de Margot par un extraordinaire du coup du sort après avoir invoqué la femme araignée... Tout ça manque beaucoup de subtilité, on a le sentiment que Lupano ne savait pas trop comment rassembler les personnages qu'il avait dispersés  - et la fin de ce tome 3 relance cela.

Malgré ces réserves, L'homme qui n'aimait pas les armes à feu continue de séduire, mais davantage pour le rythme soutenu de sa relation que pour la fluidité de sa mécanique et la singularité de ces protagonistes (il serait, par exemple, bienvenu d'écrire le passé de Margot qui, en définitive, se résume à une garce dont on devine qu'elle a subi, comme Lucille, une éducation très stricte, sans que cela suffise à justifier son attitude si vénale maintenant). 

Paul Salomone a assuré dans une interview au site "ligne claire" que le dénouement de la série se produira bien dans le quatrième volume et qu'il sera à la fois étonnant et clair, mais la tâche ne sera pas aisé pour Wilfrid Lupano. 

Le scénariste pourra néanmoins s'appuyer sur son dessinateur qui livre une prestation toujours aussi solide : certes, je reste toujours mesuré sur son encrage, auquel je reproche encore un manque de nuances, et je trouve que certains décors sont moins détaillés qu'auparavant, mais, en revanche, ses pages sont toujours aussi dynamiques, avec des personnages à l'expressivité épatante.

Le soin apporté aux costumes, en particulier pour Margot, et l'énergie qui se dégage des scènes d'action comme le découpage bien dosé pour les scènes plus calmes sont remarquables. 

La série stagne, voire régresse un peu, mais j'espère que la fin sera à la hauteur. Ce western est inégal mais pourvu de qualités indéniables qui incitent à l'indulgence et maintiennent l'intérêt.
(Toujours pour le plaisir, ci-dessous, la quatrième de couverture du livre avec encore un beau portrait de la terrible Margot :)   

vendredi 16 octobre 2015

Critique 728 : L'HOMME QUI N'AIMAIT PAS LES ARMES A FEU, TOME 2 - SUR LA PISTE DE MADISON, de Wilfrid Lupano et Paul Salomone


L'HOMME QUI N'AIMAIT PAS LES ARMES A FEU : SUR LA PISTE DE MADISON est le deuxième tome de la série, écrit par Wilfrid Lupano et dessiné par Paul Salomone, publié en 2013 par Delcourt. 
*

Après avoir échappé à la mort, mais vu leur magot dérobé par le vieil indien, Byron Peck veille au chevet de Knut Hoggaard, dont le médecin reconnaît sur une poterie du navajo le Spider-Rock - l'endroit où il est certainement parti se cacher.
Six mois auparavant, Peck a gagné un procès pour la Pacific Electric Railway en obtenant l'expropriation de Wilson Cole dont la ferme se trouvait sur le tracé d'une future voie ferroviaire. Mis les enfants de ce dernier le tiennent pour responsable du suicide de leur père et jure d'avoir sa peau.
Lorsque Hoggaard vient frapper à sa porte, l'avocat le reçoit à contrecoeur, effrayé et seul depuis que son épouse Margot est partie en vacances chez la riche famille Warwick. Le danois veut que Peck examine des documents qu'il pense sans valeur, en particulier une correspondance d'un des aïeuls.
Mais Peck reconnaît l'auteur de ces lettres : ce n'est pas moins que James Madison, rédacteur de la Constitution américaine, qui y exprime ses réserves sur le droit pour tout citoyen à porter une arme à feu. L'avocat est convaincu qu'il peut alors faire annuler ce droit devant la Cour Suprême.
Margot, de retour chez son mari, y voit plutôt le moyen de s'enrichir facilement en monnayant ces documents auprès des marchands d'armes. Elle va alors s'employer à éliminer Byron puis Knut... Mais, comme on le sait depuis, ça n'a pas suffi.

Dédiant ce nouvel épisode à la National Riffle (le puissant lobby des armes aux Etats-Unis) qui soutint la candidature du républicain Mitt Romney (vaincu par le démocrate Barack Obama en 2012), Wilfrid Lupano agace toujours un peu avec cette volonté de faire un western à message - message lourdingue ("tuer, c'est mal" : on croirait entendre une Miss France). Le contraste est d'autant plus saisissant que L'homme qui n'aimait pas les armes à feu évolue dans un registre plus léger que le manifeste qu'aimerait en faire son auteur.

Passons.

Ce deuxième tome présente une construction différente du premier car il est développé autour d'un très long flash-back : Lupano, qui a joué sur le procédé du "Mac Guffin" en laissant planer le mystère sur la nature des documents volés par Margot de Garine, a décidé de révéler de quoi il s'agissait.

L'idée que le rédacteur de la Constitution américaine ait fait part de ses doutes sur le droit de chacun à posséder une arme à feu est savoureuse et donne une profondeur, même si elle est fictive, étonnante au récit : le cours de l'Histoire rattrape les péripéties du trio de protagonistes de la série. Le scénariste s'en sert aussi pour préciser la caractérisation de ses héros, où l'on découvre que Peck a d'abord été un avocat au service d'une puissante compagnie ferroviaire avant d'aspirer à défendre une plus noble cause (même s'il le fait moins par conviction que parce que les conséquences du procès qu'il a gagné lui ont inspiré son aversion pour les armes à feu - aversion toute relative puisqu'il les reprendra, ces armes, pour se venger). Hoggaard est aussi montré avant qu'il ne soit devenu une brute au langage limité également désireux de prendre sa revanche. En revanche, ce retour dans le passé confirme la vénalité de Margot, qui est, plus que jamais, la vedette de la série, une figure aux reliefs moraux aussi fascinants que ceux de sa plastique.

Malgré son aspect très explicatif, le scénario se déploie avec beaucoup de rythme et de fluidité, comme un crescendo, et au terme de ce tome 2, nous ramène au tandem Byron-Knut en route pour retrouver Margot, le viel indien (Tim Bishop semble abandonné à un sort moins favorable, mais je ne jurerai pas que Lupano en ait fini avec lui). La suite se déroulera à nouveau dans un territoire hostile au potentiel de dangerosité élevé, chez les navajos...

Paul Salomone nous apprend dans le cahier graphique en supplément avec la première édition de l'album sa méthode de travail et c'est instructif. On notera que l'artiste est un authentique perfectionniste, qui a besoin de préparer très minutieusement ses planches, en accumulant les recherches sur les personnages, les études pour les décors, les designs des costumes. C'est aussi lui qui détermine les couleurs, désormais appliquées par Simon Champelovier.

Salomone reçoit donc un script visiblement très détaillé à partir duquel il commence par tirer sur des post-it le schéma des pages en établissant le nombre de plans. Puis il effectue un pré-découpage sur ordinateur, qu'il affine en un storyboard. Viennent ensuite des crayonnés plus prononcés et l'encrage toujours numériques. Sur ce dernier point, ce tome 2 possède un trait parfois plus gras, mais le résultat n'est finalement pas plus abouti que le tracé fin du premier épisode : on sent bien que ce graphisme n'est pas purement manuel et manque donc de nuances.

Malgré de menues réserves encore une fois, ce titre confirme des qualités indéniables et fournit une lecture agréable. De quoi aborder le tome 3 avec confiance.
(Et toujours pour le plaisir des yeux, je poste le quatrième de couverture représentant la divinement perfide Margot dans un habit très élégant :) 

jeudi 15 octobre 2015

Critique 727 : L'HOMME QUI N'AIMAIT PAS LES ARMES A FEU, TOME 1 - CHILI CON CARNAGE, de Wilfrid Lupano et Paul Salomone

Les trois héros de la série :
Byron Peck, Knut Hoggaard et Margot de Garine.
(dessin de Paul Salomone

Faisons une pause et quittons les vikings de Thorgal le temps de parler de la série (prévue en quatre tomes, dont trois sont déjà publiés) western écrite par Wilfrid Lupano (Ma Révérence, dont j'a écrit la critique - n° 721 - récemment) et dessinée par Paul Salomone.
*

L'HOMME QUI N'AIMAIT PAS LES ARMES A FEU : CHILI CON CARNAGE est le premier tome de la série, écrit par Wilfrid Lupano et dessiné par Paul Salomone, publié en 2011 par Delcourt.
*

1899. L'avocat britannique Byron Peck, exerçant à Los Angeles, et son secrétaire danois, Knut Hoggaard, traquent en Arizona Margot de Garine, épouse du premier et maîtresse du second, qu'elle a laissés pour mort après leur avoir volé des documents susceptibles de modifier le cours de l'Histoire des Etats-Unis.
Mais Margot perd ces documents après avoir été attaquée par Manolo Cruz et ses hommes. Depuis elle tente de le retrouver et finit par y parvenir. Elle séduit le bandit, découvre son repaire et lui propose de devenir associés en lui promettant la fortune. Mais elle ignore cependant que Peck et Hoggaard savent où elle est et se préparent à agir.
Pourtant, les événements prennent un tour inattendu à cause d'un vieil indien, cohabitant avec les outlaws mexicains dans leur hacienda et Tim Bishop, un bagagiste épris de Margot...

Comme pour son récit complet Ma Révèrence, les remerciements qu'a ajouté Wilfrid Lupano en préambule de cette histoire précisent l'intention à l'origine de ce projet : après avoir voulu répondre au discours contre Mai 68 de Henri Guaino, il s'en prend cette fois aux lobbys des armes aux Etats-Unis en ironisant sur les carnages que cela occasionne fréquemment dans les lieux publics.

Cette volonté de proposer des bandes dessinées qui seraient comme des manifestes quasiment politiques est toujours un peu écrasante : elle semble, pour l'auteur, être l'occasion de donner forcément du sens à ce qu'il conçoit aussi comme un divertissement, dont le récit est pourtant largement suffisant à comprendre le message.

Avec son titre à rallonge et son sous-titre en forme de jeu de mots, Lupano rappelle aussi ce qui était évident dans Ma Révèrence : ses références se situent du côté d'un certain cinéma populaire bien français, celui des scénarios de Michel Audiard. Et il assume fort bien, avec un talent certain, cet héritage.

L'Homme qui n'aimait pas les armes à feu est un western, mais atypique : l'action se déroule à la toute fin du XIXème siècle et ses protagonistes ne sont pas des cowboys, mais un avocat et son secrétaire aux trousses de leur femme et maîtresse commune. Il est question d'un document de valeur au coeur de cette traque, mais Lupano s'en sert, dans ce premier tome, comme d'un "Mac Guffin", ce procédé cher à Alfred Hitchcock. Il s'agit d'un prétexte au développement d'un scénario qui peut être un objet matériel, généralement mystérieux, dont la description est vague et sans importance, ou un secret qui motive les méchants (mais pas nécessairement le protagoniste) et qui est de peu d'intérêt pour le spectateur car celui-ci ne doute pas que les méchants ont d'excellentes raisons de mettre le protagoniste dans l'embarras.

Byron Peck fait irrésistiblement penser au Pied-Tendre Waldo Badmington dans Lucky Luke : son allure aristocratique, ses manières précieuses, détonent dans le décor hostile de l'Arizona. Tout aussi exotique, le colosse danois Knut Hoggaard, devenu une brute frustre depuis que Margot de Garine lui a tiré dans la tête, ce qui explique pourquoi il ne s'exprime plus que par des borborygmes (toutefois très évocateurs) est le parfait contrepoint de l'avocat. Ils forment un duo comme on en trouve pléthore dans la bande dessinée, unis par un objectif commun en dépit de caractères et de cultures contraires.

Lupano épice son plat en y ajoutant un personnage féminin aussi fortement incarné avec Margot de Garine : cette séduisante intrigante n'est motivée que par l'argent et ne recule devant rien pour accéder à la fortune qu'elle compte tirer des documents dérobés à ses poursuivants. Son culot et ses charmes ont raison de Manolo Cruz, un bandido aussi bête que brutal, mais tourneront aussi la tête à Tim Bishop, un bagagiste naïf mais romantique, aveuglément épris de la belle. Seul le vieil indien, dont le rôle promet d'être plus développé dans le tome suivant, surpasse en rouerie celui de Margot - c'est dire !

Pour mettre en images ce récit truculent, qui lorgne aussi volontiers du côté du western italien, Lupano fait équipe avec un autre jeune talent (comme Rodguen pour Ma Révèrence), Paul Salomone.

Cousin du comédien Bruno Salomone (connu pour son rôle de père de famille dans la série télé Fais pas ci, fais pas ça), l'artiste né en 1981 (de dix ans le cadet de Lupano donc) se destinait d'abord à une carrière sportive avant de publier dans ""Lanfeust magazine". Là, il est remarqué par Albert Uderzo en personne et décide de se consacrer exclusivement au Neuvième Art.

Ses influences sont, de son preuve aveu, à trouver du côté de Charles Dana Gibson, illustrateur américain (1867-1944), connu pour avoir créé la "Gibson girl", première vraie représentation de la beauté idéale américaine (une fille élégante, indépendante, parfois insolente, visiblement issue de l'élite - le contraire donc de la pin-up), et aussi de Peter de Sève, cover artist (notamment pour le "New Yorker") et character designer pour le cinéma d'animation (Scrat dans L'Âge de glace, c'est lui, mais aussi Le Monde de Némo).

Evoluant dans un registre semi-réaliste, son trait est très expressif, et ses planches très fournies, avec notamment des décors extrêmement détaillés. Son découpage est simple mais fluide, même s'il gagnerait en efficacité avec des plans moins systématiquement remplis (qui ralentissent la lecture avec des éléments abondants). Son encrage est aussi un peu trop uniforme, et la colorisation de Lorenzo Pieri (qui cède sa place pour le tome suivant) compense souvent ce manque de contraste. Mais le résultat en donne pour son argent au lecteur et contribue à la réussite du projet.

Prévue pour compter quatre tomes, cette série démarre fort et confirme à la fois l'intérêt du travail de Lupano en révélant celui de Salomone.
(Pour le plaisir, je ne résiste pas à ajouter l'image du 4ème de couverture avec la belle et diabolique Margot, dans une superbe toilette :)  

mercredi 7 octobre 2015

Critique 721 : MA REVERENCE, de Wilfrid Lupano et Rodguen


MA REVERENCE est un récit complet écrit par Wilfrid Lupano et dessiné par Rodguen, publié en 2013 par Delcourt.
*

Issu d'une famille modeste et raciste (depuis un drame familial datant de la Libération), Vincent Loiseau hérite de sa grand-mère une somme d'argent avec laquelle il part au Sénégal. Il y rencontre l'amour en la personne de la belle et intelligente Rana, biologiste qui éduque les femmes africaines à la contraception... Jusqu'à ce qu'elle tombe elle-même enceinte.
Vincent panique, hanté par sa situation familiale et ses futures responsabilités de père, et rentre en France, où, après un bref retour chez ses parents, il enchaîne plusieurs boulots. Un soir, dans un bar, il écoute les confidences d'un client, Bernard, convoyeur de fonds, miné par ses déboires passés et présents. Vincent a ensuite une idée : braquer le fourgon de Bernard et, avec l'argent, repartir en Afrique, renouer avec Rana, élever leur fils... Tout en consacrant une partie du butin au dédommagement de ceux qu'il va devoir attaquer.
Pour réaliser son projet, il compte sur l'aide de Gabriel Roquet alias Gaby Rocket, un énergumène désoeuvré mais qui rêve, lui aussi, de refaire sa vie ailleurs.
Mais, évidemment, rien ne va se passer comme prévu... Et, pourtant, une succession de coups du sort sera la vraie chance de Vincent et Gaby.

Wilfrid Lupano est le scénariste qui "a la carte" en ce moment dans la bande dessinée franco-belge : en quelques années récentes, il s'est imposé comme une signature atypique dont chaque nouvelle histoire obtient l'attention de la critique et du public. Cette réputation est-elle méritée ? Je décidai de le vérifier en empruntant Ma Révérence, un one-shot, réalisé avec Rodguen.

Cette histoire de 128 pages est effectivement une réussite, même si elle n'est pas exempte de quelques défauts - toutefois insuffisants à minimiser le plaisir de la lecture.

Les remerciements qu'adressent les auteurs d'une BD ne sont pas toujours passionnants à relever mais parfois ils vous instruisent sur leur inspiration et soulignent à quel point le succès de leur entreprise tient à leur complicité et leur complémentarité. En l'occurrence, ici, on voit bien que Lupano et Rodguen se sont bien trouvés, au point qu'on n'imagine pas ce récit écrit pour le second et dessiné d'après un autre que le premier. On comprend surtout qu'à l'origine de tout cela, il y a une source inattendue, sans doute pas parfaitement exploitée, mais décisive, quand Lupano "remercie" Henri Guaino, une des plumes de Nicolas Sarkozy, qui stigmatisa, avec une rare bêtise pleine de morgue l'esprit de Mai 68, responsable, selon lui, des dérives sociales actuelles (de la permissivité excessive des familles envers leurs enfants au culte de l'argent - on croit rêver quand on sait le nombre de casseroles que traîne l'ex-président de la "France Forte"...).

Ma Révérence se présente comme une réponse à cette allocution durant la campagne présidentielle française du candidat de l'ex-UMP en 2007 sous la forme d'un polar et d'une étude de caractère où le déterminisme social est à la fois considéré comme une évidence sans être une excuse, et où l'appât du gain facile a supplanté toutes les valeurs. Le héros du récit veut commettre un braquage "humanitaire", dont l'échec est inéluctable, mais qui matérialise une utopie sympathique sans être angélique.

Au petit jeu des "+" et des "-", l'album est aisé à analyser alors que sa construction et sa conception ont été plus délicates : Rodguen a passé plus d'un an et demi à finaliser ses planches (en négligeant sa vie privée, comme il s'en excuse dans ses propres remerciements) tandis que Lupano a bâti une intrigue à la structure complexe mais étonnamment fluide, qui doit beaucoup au puzzle (un motif fondateur du personnage pivotal de Bernard, le convoyeur de fonds).

Evoquons donc ce qui m'a le moins plu : 

- Lupano aime, c'est flagrant, les personnages qui ont de la substance, de la chair, un vécu. Mais il charge volontiers, trop complaisamment, et contre-productivement finalement, la barque en dotant ses protagonistes d'origines indigestes. Tout y passe, du racisme aux abus sexuels à la drogue aux rapports père-fils difficiles sans oublier l'homosexualité, la mention au colonialisme, l'alcoolisme : n'en jetez plus. 
Pourquoi insister autant sur le passé et le présent misérables de ses héros ? S'il s'agit de nous les rendre sympathique en faisant en sorte qu'on ait pitié d'eux et donc qu'on excuse certains de leurs propos limites (qui, du coup, deviennent des dérapages amusants), leurs attitudes pathétiques, leurs projets fantaisistes, c'est, au mieux, maladroit. 
Le scénariste a assez de talent et de verve pour n'avoir pas besoin de si grosses ficelles (Gibrat ou Chauzy animent aussi des personnages aux bagages encombrants mais leurs aventures suffisent à les absorber et donc à les rendre "digestes").
Bient entendu, les figures de losers magnifiques peuplent les polars sociaux depuis la nuit des temps, et sans doute Lupano estime-t-il que l'état actuel de la société ne peut qu'inspirer des perdants encore plus prononcés, mais gare à la surdose de pathos - qui ne remplace pas l'humanité.

- L'exposition de l'histoire est également laborieuse et cette impression est soulignée par la déconstruction narrative puisque Vincent, le héros, est aussi le conteur. L'usage de la voix-off est moins en cause (quoique très abondant) que la légitimité à raconter certains passages, au moins au début, en vrac, sans que cela augmente l'intensité ou l'émotion du récit. Il faut bien une cinquantaine de pages avant que Lupano choisisse enfin de ne plus aller et venir entre hier et aujourd'hui (certains épisodes, comme celui de la chèvre, sont franchement dispensables).

- Enfin, pour un récit qui a été motivé par un discours politique, Ma Révérence exploite finalement assez peu cet aspect (en dehors d'une scène où Vincent écoute et regarde Sarkozy dans un bistrot, dont tous les clients sont grossièrement représentés comme des piliers de comptoir racistes). C'est dommage car Lupano a des Lettres et quand il fait référence à Dostoiëvksi via Crime et châtiment pour détailler la logique du casse "humanitaire" de Vincent, le résultat est épatant. Mais quand il veut répondre directement aux propos de Guaino sur Mai 68 et ses conséquences, il semble plus savoir comment le faire (au risque d'en rajouter encore sur le mobile du "crime" de son héros qui veut voler non comme un délinquant mais comme une sorte de justicier face aux vrais voleurs de l'establishment - banquiers, assureurs, politiques).

Ces réserves émises, il faut convenir que le reste de ce qui constitue cette production les compense, souvent largement.

En premier lieu, l'album doit énormément au talent de Rodguen : de son vrai nom Rodolphe Guenoden, cet artiste, qui travaille comme animateur pour le studio Dreamworks, est une révélation formidable, quand on sait que Ma Révérence est son premier opus !
Son trait a hérité de tous les avantages de l'exercice du dessin animé, en premier lieu une stupéfiante expressivité, non seulement pour les visages mais aussi pour tout ce qui concerne le langage gestuel et la composition. Rodguen a expliqué, en interview (notamment à Télérama), s'être servi de modèles pour ses personnages, aussi bien pour Gaby ("un Gérard Lanvin vieilli, abattu") que pour le portier de la boîte de nuit gay (d'après Lupano !).
A la manière d'un François Boucq, il sait exagérer les attitudes mais sans trop forcer afin de souligner le caractère de ses personnages, dont il soigne le look, le choix des vêtements. Il sait aussi les placer dans l'espace, les faire évoluer au sein de décors (aussi bien intérieurs qu'extérieurs), où chaque élément est détaillé (meubles, accessoires, véhicules). 
Son découpage est taillé sur trois bandes avec un strip ternaire récurrent, qui ponctue agréablement la page où se relaient des plans occupant toute la largeur de la bande ou deux vignettes, et il livre des pleines pages à intervalles réguliers magnifiquement ouvragées.

On peut juste déplorer que la colorisation de Ohazar ne soit pas plus nuancée parfois, se cantonnant trop souvent à des codes comme le jaune-marron ou le bleu-gris (selon qu'il fasse jour ou nuit). Mais les scènes africaines sont par contre superbes, rendant parfaitement compte du climat et contrastant fortement avec les ambiances zonardes.

Lupano est parfois, comme je l'ai dit, maladroit ou inutilement insistant, mais c'est un remarquable dialoguiste, qui a un langage bien à lui, fleuri et vivant, conférant une caractérisation sensible et prononcée à ses personnages.

Certaines réparties sont très drôles, d'autres témoignent de la culture littéraire de l'auteur (réussir à résumer le destin de Raskolnikov pour justifier un braquage sans victime n'est pas à la portée du premier venu). Même si l'histoire est traversée par des moments douloureux, cruels, violents, sa happy end est amenée naturellement grâce à cette expression.

Comme je le notais aussi plus haut, la construction du récit est inspirée par le puzzle, qui est une pratique essentielle pour le personnage de Bernard. Et Lupano agence les pièces de son intrigue avec adresse, surtout dans sa dernière partie, où il réussit à orchestrer un chassé-croisé magistral : l'échec du braquage devient alors secondaire et le lecteur est embarqué dans une direction inattendue, positive, rafraîchissante, extrêmement agréable. 

C'est pour cela que Ma Révérence gagne mes faveurs : l'ensemble du bouquin est supérieur à ses parties, la qualité du résultat global l'emporte sur ses défauts et facilités. Plus qu'un grand polar social, c'est en fait une belle fable, dont le sentimentalisme gagne contre l'envie de répliquer à un discours.