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mardi 5 juillet 2016

Critique 940 : LE CASSE, de David Goodis


LE CASSE (en v.o. : The Burglar) est un roman écrit par David Goodis, traduit en français par L. Brunius, publié en 1954 par les Editions Gallimard (repris en "Folio).

Nathaniel Harbin, orphelin à seize ans, a été receuilli par Gerald Gladden qui l'a formé comme cambrioleur. Lors d'un vol apparemment banal pourtant, à cause d'une alarme discrètement placé, Gerald est surpris et abattu par la police tandis que Harbin réussit à fuir avec la fille de son mentor, de dix ans sa cadette, et qu'il rebaptise Gladden. Il place en pension pendant les cinq années où il est mobilisé dans l'armée.
A son retour, Harbin retrouve Gladden et fait équipe avec elle, Joe Baylock et Dhomer pour de nouveaux cambriolages. Cette nuit-là, ils entreprennent de dévaliser une maison des beaux quartiers de Philadelphie, où la jeune femme a effectué des repérages en étant engagée par les propriétaires. Le casse est compromis un moment par la patrouille de deux flics que Harbin parvient à éloigner en leur racontant que sa voiture est en panne.
Une fois leur butin (des émeraudes) estimé et ayant convenu qu'ils ne dépenseront pas l'argent qu'ils en tireront auprès d'un fourgue avant plusieurs mois, Harbin envoie Gladden en vacances à Atlantic City. Le soir venu, il rencontre dans un restaurant une femme, Della, qui l'invite chez elle et avec qui il passe la nuit - suffisant pour le convaincre de partir avec elle, une fois qu'il aura averti ses acolytes.
Mais Harbin va découvrir, après qu'elle ait reçu une mystérieuse visite nocturne et qu'il l'ait suivie le lendemain lors d'une sortie en ville, que Della est la complice d'un des deux policiers qu'il a rencontré la nuit du casse.
Convaincu que Gladden est en danger, il part la rejoindre à Atlantic City avec Baylock et Dohmer. Mais personne ne sortira indemne de cette aventure...    
David Goodis

Lire ou (re)lire Le Casse, c'est découvrir un concentré de la littérature de son auteur, David Goodis, un autre de ces maîtres de la "série noire" à la carrière tragique et météorique, mais c'est surtout (re)découvrir un chef d'oeuvre du genre.

Le décor dans lequel débute et se déroule la majeure partie de l'histoire de The Burglar (soit le cambrioleur - pourquoi ne jamais avoir traduit simplement ce titre ? Il est écrit à un moment-clé qu'il ne s'agit pas seulement d'une activité coupable mais d'un job enseigné au héros par son mentor avec le souci de l'exercer rigoureusement, en étant honnête vis-à-vis de ce et ceux qu'il implique) est familier à son auteur, né en 1917 et mort en 1967 à Philadelphie. Un demi-siècle d'existence fulgurante pour cet étudiant, de nature timide et solitaire, qui décrocha en 1938 un diplôme de journalisme. A la même époque, il publie ses premières fictions, remarquées par Hollywood, où il part s'installer en 1946 pour devenir scénariste. Mais, comme beaucoup d'autres, il ne s'y épanouit pas et rejoint sa ville natale : déçu par son expérience au sein des grands studios de cinéma, il a déjà sombré dans l'alcoolisme, ce qui l'isole encore davantage socialement, jusqu'à la clochardisation et des arrestations répétées pour vagabondage. 

Pourtant, l'envie d'écrire ne l'a jamais abandonné et en une vingtaine d'années jusqu'à la fin de sa vie, il produit une oeuvre remarquable, peuplée de héros poursuivis par la malchance : Cauchemar (1949), Vendredi 13 (1955), Sans espoir de retour (1956), Tirez sur le pianiste ! (1957), La Nuit tombe (1967).

Le casse a connu deux adaptations cinématographiques : la meilleure, intitulée justement Le Cambrioleur, réalisée par Paul Wendkos (1957, avec Dan Duryea et Jayne Mansfield), et une autre, aux libertés discutables, par Henri Verneuil (1971, avec Jean-Paul Belmondo et Omar Sharif). Mais, en vérité, aucun de ces films n'a su rendre justice à ce diamant noir.

La prose de Goodis est d'une densité extrême (le livre compte juste 180 pages) mais est surtout portée par un vrai romantisme étonnant, exacerbé justement par la concision du traitement de l'intrigue, l'intensité des relations des personnages, l'ambiance à la fois tendue et suspendue. L'auteur n'hésite pas par ailleurs à briser le rythme de son récit : alternant avec des scènes répondant aux clichés du genre (le cambriolage accompli par une équipe réduite dans laquelle chacun a un rôle précis, exécuté au terme d'une longue préparation ; une fusillade terrible qui éclate à la suite d'un banal contrôle routier par la police), d'autres passages détaillent le passé du chef du gang, Nathaniel Harbin, dont la jeunesse - il n'a que 34 ans - détonne avec sa maîtrise de voleur - acquise depuis l'âge de 16 ans ou les sentiments suscités par les femmes (la relation trouble entre Harbin et Gladden - elle est amoureuse de lui, il l'aime d'abord à la fois comme un père et un frère avant d'admettre qu'il en est lui aussi amoureux ; la passion instantanée de Harbin et Della - qui d'abord le manipule puis avouera l'aimer sincèrement mais en le désirant de manière exclusive).

Goodis exprime aussi superbement les temps morts : ainsi n'évite-t-il pas d'écrire sur les longues heures où les cambrioleurs ne font rien, contraints à l'attente, à la cohabitation, tourmentés par le fait qu'ils ne peuvent jouir de leur butin rapidement, composant difficilement avec les caractères des uns et des autres (à l'image de Joe Baylock, constamment en train de se plaindre et irritant ainsi Dohmer comme Harbin). En refusant certaines ellipses, l'auteur nous fait ressentir très efficacement que toute l'existence de ces personnages tourne autour du casse - avant et après sont des périodes d'attente, les repérages, l'élaboration du plan, puis l'estimation des gains, la résignation de ne pas en disposer tout de suite. Le cambriolage est le seul moment où le groupe est soudé car chacun désire la même chose (réussir le coup). Tout le reste n'est qu'une addition de frustrations, dont la verbalisation est violente.

Goodis est aussi audacieux quand, arrivé au terme du premier tiers de son intrigue, il entraîne le récit dans une direction inattendue (la rencontre, la liaison et l'escapade de Harbin et Della). La vitesse avec laquelle il orchestre cet enchaînement nous fait immédiatement deviner ce que de deuxième acte a de suspect : il est évident qu'avec l'entrée en scène de Della se trame autre chose. Encore une fois, le romancier brise la ligne narrative, en casse le déroulement convenu, tout en suggérant que par cette cassure même, un troisième acte se prépare, découlant directement des deux premiers alors que rien ne semble les relier.

Dans son dernier tiers, en effet, Goodis rassemble ses pions et le destin est en marche. A mesure que les éléments se rapprochent, une ombre funeste les recouvre : il ne fait guère de doute que tout cela va mal finir, à tout le moins que tout le monde ne s'en sortira pas. Selon qu'on soit familier de l'oeuvre de l'auteur, on comprendra plus ou moins vite la nature du dénouement. Mais il n'y a pas besoin d'être un expert pour localiser l'inspiration de Goodis : son style mélancolique, l'atmosphère crépusculaire (ses meilleurs opus saisissent la fin du parcours de ses personnages) de l'histoire, le caractère hantée des protagonistes accablés par le sort (particulièrement remarquable à la fin quand Harbin prend conscience d'à quel point Gerald Gladden, son mentor, a guidé sa vie, influé sur ses choix, pesé sur ses sentiments), tout ça confirme son registre romantique. 

Les ultimes pages, des chapitres courts et poignants, où les amants communient dans une fuite nocturne à la nage, transcendent le polar pour atteindre la puissance de la tragédie, la beauté d'un conte féerique et triste.

David Goodis est aujourd'hui un écrivain oublié dans son propre pays (contrairement à d'autres ténors du roman noir, comme Dashiell Hammett, Raymond Chandler ou William Irish, que le cinéma a immortalisé, même si parfois les spectateurs méconnaissent ou ignorent qu'ils ont écrit les histoires ayant inspirés de grands classiques du 7ème Art) et même en Europe (où le polar a des aficionados curieux d'auteurs datés). C'est une injustice qu'il serait bon de voir réparé, en commençant, par exemple, par (re)découvrir ce magnifique Casse.    
*
Avec son intrigue sans happy end, peu de chance (hélas !) que cet opus fasse un jour l'objet d'un remake, qui plus, enfin, à la hauteur des efforts de Goodis. Mais si cela devait se produire, voilà qui j'aimerai voir incarner cette histoire : 
 Chris Hemsworth : Nathaniel Harbin
 Bella Heathcote : Gladden
 Jaimie Alexander : Della
 Enrico Colantoni : Joe Baylock
 Thomas Haden Church : Dohmer
Adam Scott : Charley Hacket/Finley

dimanche 29 mai 2016

Critique 902 : L'HISTOIRE DE L'AMOUR, de Nicole Krauss


L'HISTOIRE DE L'AMOUR est un roman écrit par Nicole Krauss, traduit en français par Bernard Hoepffner avec Catherine Goffaux, publié en 2006 par Gallimard.

Un livre, L'Histoire de l'amour, va relier le destin de trois personnages à travers le temps et l'espace.
Il y a d'abord Leopold "Leo" Gursky : aujourd'hui au soir de sa vie, il est né et a grandi à Slonim en Pologne jusqu'à ce que les soldats allemands déciment sa famille durant la seconde guerre mondiale. Livré à lui-même, il gagnera les Etats-Unis où il deviendra, pendant 40 ans, serrurier aux côtés d'un de ses cousins puis en reprenant son affaire quand il mourra prématurément. Il a pour voisin Bruno, originaire du même village que lui, et se souvient toujours avec émotion d'Alma Mereminski, qu'il aima dans son enfance, avant qu'elle ne quitte la Pologne avant l'arrivée des nazis. Il a retrouvé sa trace et découvert l'existence de leur fils, Isaac, devenu un écrivain renommé mais qui décède inopinément à 60 ans. Alma avait également inspiré à Leo un texte, L'Histoire de l'amour, dont il confia le manuscrit à un ami à Minsk et qu'il chercha à récupérer, en vain, plus tard...
Il y a ensuite Alma Singer : cette adolescente d'une quinzaine d'années vit avec sa mère, Charlotte, et son frère cadet, qui se fait appeler "Bird". Son père, David, est mort huit ans auparavant d'un cancer. Est-ce cette perte qui est à l'origine de son intérêt étonnant pour les techniques de survie, comme de la crise mystique que traverse actuellement Bird, et de leur envie de voir leur mère refaire sa vie ? Peut-être ce dernier projet serait-il possible avec Jacob Marcus, l'énigmatique commanditaire d'une traduction de L'Histoire de l'amour qu'il demande à Charlotte Singer contre une grosse somme d'argent. Ce roman a pour héroïne une prénommée Alma dont l'adolescente est convaincue qu'elle a réellement existé et qu'elle entreprend de retrouver. Elle découvre qu'elle est née en 1942, morte en 1995, qu'elle était la mère de l'écrivain Isaac Moritz...
Il y a enfin Zvi Litvinoff : également natif de Slonim, il en part en 1934 pour se réfugier au Chili, à Valparaiso, où il rencontre et épouse Rosa. En 1952, il publie L'Histoire de l'amour en plagiant le manuscrit de son ami, Leo Gursky, qu'il pense mort. Mais l'ouvrage ne connaîtra qu'un succès d'estime, même si David Singer - futur père d'Alma - en achètera un exemplaire lors d'un voyage dans sa jeunesse au Chili. Mort en 1978, après avoir ajouté un chapitre consacré à Leo Gursky pour la seconde édition de son livre, il ne saura jamais que l'ami dont il a pillé l'oeuvre cherchera à récupérer son bien auprès de sa veuve, qui ne lui répondra jamais...
Nicole Krauss

Nicole Krauss a prouvé avec ce deuxième roman (le premier n'a, à ma connaissance, pas encore été traduit en France) qu'elle n'était pas que "la femme de" l'un des écrivains les plus importants de la littérature américaine contemporaine - en l'occurrence Jonathan Safran Foer (Tout est illuminé, Extrêmement fort en incroyablement près).

Ce texte, conséquent (plus de 350 pages), ne manque pas de la même ambition que celle qui anime ceux de son mari, mais pourtant, au petit jeu des références, c'est en vérité davantage à Paul Auster qu'on pense en le lisant, et c'est évidemment une des raisons pour lequel je l'ai apprécié. Comme chez l'auteur de Sunset Park, on y trouve une construction narrative très élaborée, un peu moins maîtrisée sur la fin, et un soin particulier apporté aux personnages principaux et secondaires, mais aussi le fait que les livres lient les gens, que la littérature influence les destinées des individus de manière très concrète.

Le titre pourrait laisser penser à une romance, mais le thème véritable est celui de la transmission. En explorant ce qui attache trois êtres aussi différents que Leo Gursky, Alma Singer et Zvi Litvinoff, Nicole Krauss travaille dans une langue à la fois fluide et caractérisée comment se raconter des histoires revient à raconter une histoire et comment cette histoire défie l'espace et le temps.

Pour bien définir et comprendre chacun des protagonistes, qui sont tour à tour les narrateurs de ce récit, il faut remarquer le petit dessin qui ouvre les chapitres où l'un ou l'autre parle ou est évoqué : Leo est symbolisé par un coeur (représenté par l'image de l'organe, non pas le symbole), Alma par une boussole, et Zvi par un livre ouvert. Ces illustrations miniatures sont particulièrement éloquentes pour saisir leur  nature :

- le coeur pour un vieillard qui a subi un malaise cardiaque à la suite duquel il a cessé son activité professionnelle et qui depuis l'obsède au point d'envisager toutes les circonstances possibles dans lesquelles il mourra (et comment on le découvrira mort) ; 

- la boussole pour une adolescente que la disparition de son père qui cherche à orienter son existence mais aussi celle de sa mère (dont elle souhaite qu'elle refasse sa vie amoureuse) et de son jeune frère (qu'elle invite à être plus "normal" alors qu'il traverse une crise mystique - qui se matérialise par l'enseignement qu'il suit chez un rabbin, la fabrication d'une arche et le projet d'un voyage en Israël, persuadé qu'il fait partie des 36 sauveurs du monde) et qui, en apprenant que l'héroïne du livre que sa mère traduit pour un inconnu très généreux a le même prénom qu'elle, est convaincue qu'elle a existé et inspiré son propre prénom ; 

- le livre d'un auteur réfugié au Chili dont l'unique roman est un plagiat, geste qui le hantera toute sa vie.

Ces symboles sont à la fois naïfs, faciles mais très efficaces, ne serait-ce que pour ne pas s'égarer dans une intrigue labyrinthique où on se demande pendant les deux tiers comment l'auteur va raccrocher ses trois héros. Par ailleurs, Nicole Krauss joue avec les identités (il y a deux Alma, Singer et Mereminski), les origines géographiques (la Pologne, Israël, New York), la temporalité (l'histoire de Alma Singer et Leo Grusky est raconté dans la même époque, celle de Zvi Litvinoff se situe dans le passé), la famille : elle jongle avec ces éléments avec adresse à défaut d'une réelle virtuosité, ne cédant à un maniérisme affecté et inutile que vers la fin.

Pour ma part, plus que la façon dont la romancière réussit à organiser la rencontre entre Leo et Alma, c'est la révélation de l'imposture de Zvi ou les retrouvailles trop tardives entre Leo et Isaac qui m'ont séduit : dans ces lignes narratives, Nicole Krauss captive, nous émeut, nous fait vibrer. On regrette d'autant plus la fantaisie parfois forcée, les extravagances répétitives et lourdes (de Bird), ou l'insistance à disserter sur les techniques de survie (métaphore peu subtile pour traiter de la faculté à faire son deuil) ou anticiper la mort (qu'il s'agisse des soliloques de Leo à ce sujet ou des délires, assez artificiellement amenés, de Bird sur le déluge et sa conviction d'être un Elu de Dieu).

Il faut donc plus et mieux retenir l'audace de l'écrivain, pour élaborer un projet romanesque qui conjugue intimisme et souffle épique, que ses quelques écarts inutiles. L'Histoire de l'amour n'est pas une totale réussite mais une lecture indéniablement accrocheuse : un texte qui annonce une auteur avec un remarquable potentiel.
*
J'ai appris, en lisant ce roman, que le réalisateur français Radu Mihaileanu en tournait actuellement une adaptation pour le cinéma, écrite avec Marcia Romano. La sortie en salles est annoncée pour le 9 Novembre prochain. Dans les rôles principaux, on trouvera :
 Sophie Nélisse : Alma Singer
 Derek Jacobi : Leo Gursky
 Elliott Gould : Bruno
 Torri Higginson : Charlotte Singer
 Gemma Arterton : Alma Mereminski

mardi 24 mai 2016

Critique 897 : LA CLE DE VERRE, de Dashiell Hammett


LA CLE DE VERRE (en v.o. : The Glass Key) est un roman écrit par Dashiell Hammett en 1932, traduit en français par P.J. Herr, Renée Vavasseur et Marcel Duhamel, publié en 1949 par Gallimard.

Ned Beaumont est le bras droit de Paul Madvig, affairiste mafieux aussi discret qu'influent, à la tête d'une salle de jeux. Ce dernier cherche à séduire Janet, fille du sénateur Ralph Bancroft Henry, qui compte sur le soutien de c prétendant pour remporter les élections locales - même si Janet n'aime pas Madvig.
La situation va basculer brutalement un soir quand Ned découvre le cadavre de Taylor Henry, le fils du sénateur, tué dans China Street, à proximité de l'établissement de Madvig. La victime étant l'ami de Opal, la fille de Paul, cela déplaisait autant au caïd qu'au sénateur. 
Le crime émeut les autorités et enflamme la campagne électorale, surtout que des lettres anonymes parvenant au journal "The Observer" accablent Madvig. Pourtant, quand Ned entreprend d'enquêter sur l'affaire, son ami est réticent. Que lui cache-t-il ? Et pourquoi, au lieu de calmer ses manoeuvres contre ses ennemis, comme Shad O'Rory, patron du club "Dog House", s'entête-t-il à vouloir les neutraliser ?
Ses investigations valent des représailles musclées à Ned qui réussit malgré tout à se débarrasser des rivaux de Madvig, avec lequel ses relations ne cessent de se tendre. La clé de l'énigme tient à un chapeau de la victime et la vérité sur le coupable du meurtre de Taylor Henry séparera les deux amis...

Plus que Le Faucon maltais, le roman emblématique de l'oeuvre de Dashiell Hammett (dont la réputation doit aussi beaucoup à l'excellente adaptation cinématographique  de John Hustonen 1941), c'est pour moi La Clé de verre qui est le chef s'oeuvre de l'auteur. J'ai d'ailleurs mis longtemps à en acquérir un exemplaire mais le résultat était à la hauteur de l'attente. Le relire aujourd'hui ne fait que confirmer mon sentiment.

Bien que le lecteur ne sache jamais où se situe exactement l'action, on peut d'abord estimer que cette petite ville de l'Est est Baltimore, où Hammett a passé une partie de son enfance : un cadre bien spécial donc pour cette histoire complexe et fascinante sur une guerre de gangs, avec en toile de fond une campagne électorale, la corruption, et surtout la fin d'une amitié. Rédigé avec cette narration objective stricte, qui refuse toute psychologie (les personnages s'y révèlent par ce qu'ils font, pas par ce qu'ils pensent ), ce récit à la troisième personne est une expérience fascinante sur les apparences, la culpabilité et la trahison. Une synthèse en somme des thèmes favoris de l'auteur. 

La seule exception à la règle d'Hammett réside dans un passage, par ailleurs étonnant et troublant, où Ned et Janet se confient leurs rêves, dont les contenus ont de fortes connotations psychanalytiques. Mais pour le reste, c'est une sorte de concentré, développé sur 250 pages intenses.

Le mystère du titre ressemble à un énoncé improbable : il annonce le mensonge qui hante toute l'intrigue, celui où ce qui promet d'être ouvert par cette clé menace de n'être jamais découvert à cause justement de la fragilité de ladite clé. De fait, Ned Beaumont n'aura de cesse de résoudre une affaire dont la solution se dérobe à lui et au lecteur avant que la révélation de la vérité ne le ramène aux suspects finalement les plus terriblement évidents.

Le verre renvoie, lui, au conte et, par bien des aspects, les mésaventures du héros ressemblent aux péripéties d'un curieux en terrain hostile où la solution comme son intégrité personnelle sont sans cesse menacées de se briser. L'enquête de Ned ne se fera pas sans douleurs, aussi bien physique que morale, et les conséquences remettront vraiment question sa situation.

Mais les personnages de Hammett sont des obstinés, des têtus : s'ils fouinent sans trop se préoccuper de la loi, ils le font avec une persévérance décuplée par la difficulté. Tout plutôt que de ne pas savoir : malgré la corruption politique, le chantage, la trahison, le meurtre, la mission que s'est fixé Ned Beaumont ne saurait être entravée. Cette pugnacité suscite évidemment la sympathie et même l'admiration du lecteur, même si comme héros, Ned n'est pas plus fréquentable que les fripouilles qu'il affronte. La clé de verre est donc à la fois l'histoire de la recherche d'une vérité et de la résolution d'un mensonge, quel qu'en soit le prix.

A moins que... A moins que tout soit ne soit qu'un jeu pour Ned Beaumont : dès les premières pages, il est ainsi décrit, et son enquête ressemble aussi à une partie engagée avec lui-même, qui, s'il la gagne, lui redonne de l'estime envers lui-même. Détaché à l'extrême, il semble considérer tout ce(ux) qui l'entoure(ent) avec le même flegme, la même indifférence, mais il se révèle dans la difficulté, le rapport de force. Plus les êtres et les situations lui résistent, plus il est déterminé à les dominer : dès lors, connaître qui a tué Taylor Henry (et pourquoi, et comment) devient un objectif aussi obsessionnel que de remporter un pari, de rafler la mise. Lire le monde, ceux qui le coimposent, interpréter les signes qui mènent à la vérité sont des gestes de joueur pour gagner la partie.

Bien qu'attaché, pour la forme au bureau du procureur, ce n'est pas la vérité judiciaire qui intéresse Ned Beaumont : le meurtre de Taylor Henry est un prétexte, au moins au début. Il lui importe surtout, à l'origine, de récupérer le gain d'un pari qu'un bookmaker ne lui a pas remis. Mais ceci fait, il se prend littéralement au jeu et veut aller toujours plus loin pour savoir où cela conduit : il en déduit rapidement que le sort de Taylor Henry est étroitement lié à celui de son ami Paul Madvig et que Madvig est certainement plus menacé par ses proches que par des rivaux périphériques. Ned veut d'abord protéger son ami, puis le confondre quand il comprend que ses mensonges se moquent de leur amitié.

Pour ne pas perdre de vue les mobiles des actions de Ned, il faut aussi ne pas se laisser égarer par l'écriture même de Dashiell Hammett qui s'amuse à à multiplier les suspects, les fausses pistes, à aller d'un personnage à un autre, à  tourner en rond. Or, l'intrigue est justement circulaire et son dénouement révèle sa virtuosité quand on s'en compte.  Le style aride de l'écrivain décrit de manière mécanique les mouvements de son héros, le lecteur progresse donc à la même vitesse que lui la majorité du temps. Il paraît évoluer avec assurance, d'autant plus qu'il se garde de partager ses cogitations avec autrui (les autres personnages ou le lecteur). Mais sachant que c'est un joueur, le lecteur doit considérer que Ned bluffe et n'agit donc pas toujours en étant sûr de lui, du résultat de ses actes - ce qui introduit une part de doute dans l'esprit du lecteur.  Ainsi, dans le chapitre IV ( Le "Dog House"), on se rend compte qu'il n'a pas tout correctement anticipé et il va le payer chèrement.

On lit donc le roman sous deux angles différents : le  premier en constatant que les efforts de Ned sont à la fois têtus et maladroits, le second en reconstituant l'enquête à la lumière de son succès malgré justement ses avancées brouillonnes et impulsives. A la fin de l'histoire, on mesure la démarche laborieuse du héros mais en saluant la réussite à laquelle il parvenu en s'acharnant comme il l'a fait, en acceptant les multiples sacrifices consentis. Ne considérer que la fin revient à interpréter avec excès la fortune de Ned : il est évident qu'il n'est pas un enquêteur doué, mais il compense  son manque de méthode par sa persévérance et sa volonté de plus se compromettre avec des menteurs et des assassins.  La seule chose qu'il décide  longtemps à l'avance (longtemps avant de connaître le fin mot de l'affaire), c'est qu'il va quitter cette ville pour s'installer à New York, où, espère-t-il, il pourra refaire sa vie - se refaire comme dirait un joueur après une partie perdue. Il l'annonce très tôt à Opal Madvig, il le répète à Janet Henry et d'autres protagonistes : ce départ est son autre objectif, aussi important que résoudre le crime de Taylor Henry - résoudre le crime conditionne seulement la date de son départ, il ne partira qu'une fois le crime résolu.

Comme tout joueur, Ned compte sur sa chance, cette croyance lui donne le courage de foncer tête baissée dans la gueule du loup - sinon coment expliquer qu'il aille défier Shad O'Rory et ses gorilles. Ce comportement tranche avec celui d'un authentique détective qu'il calcule mieux les risques, comme Jack Rumsen (prêt à l'assister, mais jusqu'à un certain point seulement, comme lorsqu'il finit par refuser de s'attaquer directement à Madvig). C'est aussi ce qui distingue Hammett de Conan Doyle : chez l'écrivain américain, l'enquêteur n'est pas un fin limier rationnel, avec plusieurs coups d'avance - c'est un fonceur, parfois inconscient, volontiers "bourrin". Le seul point commun entre Ned Beaumont et Sherlock Holmes, c'est qu'une fois engagés dans leurs affaires, rien ne saurait les stopper  - ni le danger, ni la proximité (amicale) avec les suspects.
   
Avec cette affaire, Ned joue donc la partie de sa vie, le lecteur comme lui savent qu'il y laissera des plumes. Même si le procédé est donc inhabituel chez Hammett, les rêves sont comme des présages dans cette histoire et, comme il compte sur la chance, Ned leur accorde, contre toute logique, une valeur spéciale. Plusieurs personnages sont, comme lui, hantés, intimement convaincus qu'il leur faut régler une dette, faire éclater la vérité, rompre avec la situation dans laquelle ils se trouvent, ne pas laisser les coupables impunis. Opal et Janet sont aussi déterminées que Ned, mais lui seul veut que la vérité soit solidement établie pour que la condamnation soit sans appel. Ainsi ceux qui réclament la justice seront-ils récompensés. Pour être payé, il faut avoir soi-même payé - souffert.  C'est le prix de la vérité, de la morale, mais aussi de la liberté, de l'indépendance.

Hammett se pose donc comme une sorte d'esthète - à travers son héros, il évoque les apparences à la fois importantes et dérisoires, dénonce l'hypocrisie des convenances et la nécessité de la briser - mais aussi un dandy, un dilettante - son détachement tranche avec l'affairisme dominant. Mais parce qu'il côtoie le milieu, Ned ne se prétend pas supérieur aux canailles : il rend les coups, n'est pas un courtisan, ironise sur les femmes (dont le tempérament est volontiers fiévreux, limite hystérique). Pourtant, paradoxe savoureux, c'est aussi quelqu'un avide de pureté (à commencer par sa propre purification) : cela le porte à une intransigeance, quasiment une asociabilité. Qu'importe dès lors qu'il s'adresse à un homme ou à une femme, âgé(e) ou jeune, il ne transige pas avec cette exigence d'intégrité. Les lois, l'amitié, l'amour, la famille ne résistent pas à cette ligne de conduite : plutôt que d’être utilisé par Shad, plutôt que de démentir Opal ou de céder à Janet, plutôt que de cautionner Howard Mathews (le directeur de l’"Observer"), plutôt même de couvrir son ami Madvig ou le sénateur Henry, il veut avoir la conscience tranquille, partir honorablement.

La pureté désirée des personnages est précaire : lors d'un dialogue mordant entre Janet et Ned à l'hôpital, l'hostilité entre eux éclate pour mieux révéler leur aspiration commune qui est de confondre l'assassin de Taylor Henry. L'affrontement glisse vers la romance avec une subtile ironie, au diapason d'une histoire où rien n'est jamais acquis simplement. C'est aussi pourquoi elle comme lui veulent quitter la ville : ils savent que plus ils y demeureront, plus ils risquent d'être à leur tour corrompus et engloutis. 
     
Au bout du compte, le lecteur comme le héros reste pantelant après avoir traversé cette enquête éprouvante : Dashiell Hammett nous laisse, comme Ned et Janet, devant une porte à la fois fermée sur le passé mais un futur incertain, un vertigineux précipice. N'est-ce pas le propre des grands livres et des grands auteurs de réussir à faire partager à leurs lecteurs le même sentiment que ses personnages ?
*
La clé de verre a été adapté deux fois au cinéma.
 Ci-dessus : l'affiche de la première adaptation cinématographique
du roman, réalisée par Frank Tuttle (1935),
avec George Raft (Ned), Claire Dodd (Janet) et Edward Arnold (Madvig).
 Ci-dessus : l'affiche de la seconde adaptation cinématographique
du roman, réalisée par Stuart Heisler (1942), avec :
 Brian Donvely (Madvig), Alan Ladd (Ned), Veronica Lake (Janet).

Je n'ai vu que la version réalisée par Stuart Heisler avec le couple Alan Ladd-Veronica Lake, qui est moyenne - en tout cas loin d'être aussi puissante que le roman. Voilà donc un livre qui mériterait d'être revisité par un cinéaste d'envergure, avec un casting de choix. Voilà les acteurs que je choisirai (dont les trois premiers m'ont été inspirés par Gangster Squad de Ruben Fleischer, un très bon polar, superbement interprété) :
 Ryan Gosling : Ned Beaumont
 Josh Brolin : Paul Madvig
 Emma Stone : Janet Henry
 Christopher Plummer : sénateur Ralph Henry
 Ricky Gervais :procureur Michael Farr
 Britt Robertson : Opal Madvig
 Sam Rockwell : Shad O'Rory
 Helen Mirren : Mme Madvig
Giovanni Ribisi : Jack Rumsen

jeudi 12 mai 2016

Critique 885 : L'INTROUVABLE, de Dashiell Hammett


L'INTROUVABLE (en v.o. : The Thin Man) est un roman écrit par Dashiell Hammett en 1934, traduit par Henri Robillot, publié pour la première en France en 1950 par les Editions Gallimard.

Inventeur excentrique et fortuné, Clyde Wynant a disparu depuis plusieurs jours. Nick et Nora Charles, en vacances à New York pour les fêtes de fin d'année, en sont informés par sa fille, Dorothy, tandis que son ex-femme, Mimi Jorgensen, et son fils, Gilbert Wynant, le recherchent. En effet, le scientifique est soupçonné d'avoir tué sa secrétaire (et maîtresse), Julia Wolf. arles revient pour les fêtes de fin d’année à New York. Dorothy, la fille de Clyde Wynant, Mimi, son ex-femme, Gilbert, son fils, le cherchent. 
Ancien détective privé, Nick est sollicité par l'inspecteur John Guild, chargé de l'affaire, et par l'avocat de Clyde, Herbert Macaulay pour les aider à retrouver Wynant. Mais Charles traîne des pieds : il a abandonné son activité pour gérer les affaires de son épouse, qui, elle, en revanche, est excitée par cette disparition et ce crime qui pimentent  les mondanités auxquelles elle se livre. 
Avec pour seuls indices les lettres que l'introuvable adresse à son avocat et en interrogeant les membres de sa famille et leurs proches, Nick acquiert la conviction que tous mentent et que le laboratoire du scientifique est la clé de l'énigme...
Dashiell Hammett

Longtemps, quand on me demandait qui était le plus grand romancier américain, je répondais immédiatement Dashiell Hammett. Bien entendu, ça ne veut pas dire grand-chose car je n'ai pas lu tous les auteurs américains, mais Hammett m'a marqué au fer rouge et son style a bouleversé ma façon de lire et d'estimer la littérature.

Né en 1894, l'écrivain est aujourd'hui reconnu à sa juste valeur comme un des fondateurs du roman noir, celui qui a défini les standards de la "hard-boiled school" (qu'on pourrait traduire comme "l'école des durs-à-cuire"). Ses héros sont des personnages bruts au diapason de son écriture, sèche, sans compromis, au point qu'Ernest Hemingway le considérait comme son maître. Pourtant qui aurait parié sur la postérité de cet homme, parti de chez ses parents à 14 ans, ayant vécu dans la rue, alcoolique précoce, et devenu un temps détective privé dans la célèbre agence Pinkerton ? Cette existence a sans doute pourtant nourri l'inspiration de son oeuvre et aiguisé son regard sans illusions sur le monde.

Comme d'autres auteurs policiers, il cédera aux sirènes de Hollywood sans jamais vraiment s'y imposer. Mais il y rencontrera sa femme, Lilian Hellman, elle aussi écrivain, mais issue d'un milieu aisé, ce qui lui permettra de se consacrer à leur vocation commune. Durant les années 50, Hammett est victime de la "chasse aux sorcières" menée par McCarthy et ira même brièvement en prison à cause de ses sympathies communistes. Cette épreuve ruinera son mariage et sa carrière, précipitera sa déchéance jusqu'à sa mort en 1961.

Dans cette biographie mouvementée et tragique, L’Introuvable occupe une place à part puisque c'est le dernier roman de son auteur, publié en 1934. Etonnant ouvrage en vérité car rien ne laisse deviner, dans cette comédie policière, la fin de Hammett. Le texte sera initialement publié sous une forme condensée dans le magazine "Redbook" l'année précédente, puis il sera retravaillé et augmenté. Une adaptation au cinéma sera produite en 1941, réalisée par W. S. Van Dyke, et connaîtra un franc succès, aboutissant à des suites (sans que Hammett soit impliqué).

Ce qui frappe encore aujourd'hui, c'est le rythme implacable du livre : 250 pages découpées en 31 chapitres ! Rapide et intense, traversé par un humour désabusé, le style est d'une modernité étonnante, avec ses phrases brèves, exemptes de description et de psychologie. Tout au plus sait-on que l'action se déroule à la fin de l'année à New York, souvent dans la suite de l'hôtel où sont descendus les époux Charles et divers night clubs, restaurants et commissariats. 

Nick et Nora sont un couple atypique de mondains noctambules et hédonistes, entraîné dans une aventure malgré eux mais se mouvant avec un détachement inversement proportionnel à l'hystérie des autres personnages, tous à cran à cause de la disparition inexplicable de Clyde Wynant, de son argent, du meurtre de Julia Wolf. Le contraste entre le flegme des Charles et la fébrilité suspecte de ceux qu'ils croisent produit un effet savoureux à l'image de ces bourgeois qui fréquentent les speakeasy (ces bars louches où on servait de l'alcool malgré la prohibition) et que la boisson semble rendre plus lucides et perspicaces.

Pas de narration omnisciente ici : l'histoire est racontée par Nick Charles dont les investigations procèdent à tâtons, et que sa femme, Nora, titille à coups de répliques à la fois acides et spirituelles, comme si tout cela n'était qu'un jeu, une distraction urbaine, une parenthèse avant de repartir s'occuper de la scierie dont elle a héritée et des actions boursières qu'il gère sur les conseils de Harrison Quinn. 

Hammett ne cède pas à la violence facile et condamne même à plusieurs reprises les brutalités commises par des policiers pressés de faire parler des suspects. Le romancier renvoie dos à dos des notables décadents, des flics corrompus, des jeunes perdus, des adultes pathétiques. Tout cette société n'inspire rien de bon à l'auteur et ses dialogues mordants témoignent du mépris avec laquelle il la considère.

Pour lui, ces riches privilégiés sont des profiteurs, des rapaces, qui se dénigrent entre eux, qui ne tiennent qu'à leur confort et ne veulent préserver que les apparences, alors qu'ils se meuvent dans un univers glauque, médiocre. Il n'est pas difficile de comprendre que Dashiell Hammett s'exprime directement à travers Nick Charles, son double fantasmé, marié à un héritière fortunée, buveur, ancien détective. Le personnage semble juste mieux encaisser, "gérer", que son créateur.

Même s'il est moins puissant que ses chefs d'oeuvre (Le Faucon maltais, La Moisson rouge, La Clé de verre), L'introuvable fait la preuve du génie de son auteur qui accroche le lecteur pour ne plus le lâcher et résout cette affaire avec un humour décalé imparable grâce à une vision perçante de la société américaine des années 30.
*
Le film qui a été tiré du roman est une libre adaptation, sympathique mais sans grand relief.
 Affiche de l'adaptation cinématographique
 de L'Introuvable (The Thin ManW.S. Van Dyke (1941).
 Nora et Nick Charles et Dorothy Wynant
(Mirna Loy, William Powell et Maureen O'Sullivan)

On pourrait certainement en réaliser une bien meilleure version (les frères Coen seraient parfaits pour ça). Et, pour ma part, voilà qui je verrais bien dans les rôles principaux :
 Gwyneth Paltrow : Nora Charles & Robert Downey Jr : Nick Charles
 Annasophia Robb : Dorothy Wynant
 Kate Winslet : Mimi Jorgensen
 Connor Paolo : Gilbert Wynant
 Martin Freeman : Herbert Macaulay
Patrick Wilson : Christian Jorgensen/Victor Rosewater
Danny de Vito : inspecteur John Guild

mercredi 13 avril 2016

Critique 865 : LE LIVRE DE LA JUNGLE, de Rudyard Kipling


LE LIVRE DE LA JUNGLE (en v.o. : The Jungle Book) est un recueil de nouvelles écrit par Rudyard Kipling, traduit en français par Louis Fabulet et Robert d'Humières, publié en 1972 par les éditions Gallimard.

Le texte est composé de sept récits, dont les quatre derniers sont indépendants.

- Les Frères de Mowgli. Mowgli, encore bébé, est recueilli par une famille de loups alors que le terrible tigre Shere Kahn voulait en faire son dîner. Présenté au clan des loups, le nourrisson est épargné grâce à la protection que lui offrent l'ours brun Baloo et la panthère noire Bagheera.
 

Une dizaine d'années s'écoulent : Mowgli, désormais parfaitement intégré et instruit par Baloo aux lois de la jungle, est toujours l'objet de la rancune de Shere Kahn qui compte profiter du déclin du chef des loups, Akela, pour satisfaire son projet. Mais le Petit d'Homme vole du feu aux hommes d'un village voisin et retourne la situation à son avantage. Toutefois, déçu par le comportement des loups (envers lui et leur chef), il quitte leur meute pour vivre sa vie à l'écart dans la jungle.

- La Chasse de Kaa. Mowgli est enlevé par les singes, les Bandar-Log, et ne doit son salut qu'à l'intervention du serpent Kaa, un python appelé en renfort, après sa mue, par Baloo et Bagheera.

- Au Tigre, au tigre ! Mowgli obéit à la recommandation de Baloo et Bagheera de partir continuer sa vie parmi les hommes. Il est pris à la fois pour le fils disparu d'une femme et un imposteur par le chef des chasseurs d'un village. Averti par un loup, il est apprend que Shere Kahn est dans les environs et, en manoeuvrant habilement les troupeaux de buffles et de vaches avec Akela et Frère Gris, il piège et tue le tigre. Néanmoins, cet acte effraie les villageois qui l'excluent et Mowgli repart vivre dans la jungle.

- Le Phoque Blanc. Né albinos, Kotick le phoque, après avoir vu ses congénères chassés, tués et conduits à l'abattoir par des chasseurs, entreprend de trouver une île où lui et ses semblables seraient à l'abri des hommes. Il trouvera cet endroit après bien des efforts et avoir corrigé les sceptiques, suscitant la fierté de son père et de sa mère.

- Rikki-Tikki-Tavi. Rikki-Tikki est une mangouste recueillie par une famille anglaise. Il veille sur l'enfant, Teddy, contre la menace de deux cobras noirs, Nag et sa femme Nagaina, avec l'aide de l'oiseau Darzee et du rat musqué Chuchundra.

- Tomai des Eléphants. Petit Tomai, fils d'un cornac réputé, assiste, sur le dos de son éléphant, Kala Nag, à un spectacle considéré comme une légende : la danse des pachydermes. Mais il convainc le Sahib Petersen et son homologue Machua Appa de la véracité de son aventure en leur indiquant le chemin qu'il a pris.

- Service de la Reine. A la veille de la réception par le Vice-Roi de l'Inde de l'Amir d'Afghanistan, un chameau, tourmenté par un cauchemar, réveille un cheval de troupe, un mulet, des boeufs et un éléphant avec qui il se met à deviser de la guerre, ses dangers et des hommes. Le lendemain, malgré tout, la parade se déroule sans problème et l'Amir est même impressionné par la cérémonie.
Rudyard Kipling

Alors qu'aujourd'hui sort en salles la version "live", réalisée par Jon Favreau, du Livre de la Jungle, 39 ans après le magnifique dessin animé produit par Walt Disney et dirigé par Wolfgang Reitherman, il était temps que je découvre vraiment le texte original dans sa traduction française la plus renommée, par Louis Fabulet et Robert d'Humières !

The Jungle Book est d'abord l'oeuvre la plus célèbre de son auteur qui est un personnage fameux bien que son histoire soit méconnue. Rudyard Kipling est né en 1865 à Bombay avant de rentrer à 6 ans en Angleterre pour y être scolarisé. Eduqué sévèrement, il reviendra en Inde à 17 ans. Puis deux ans plus tard, il découvre les Etats-Unis où il épousera Caroline Balestier et écrira le premier volume du Livre de la Jungle (le second sera écrit en 1895).

En 1903, Kipling repart en Angleterre où il s'installera définitivement et poursuivra son oeuvre de romancier. A cette époque coloniale, il situe ses intrigues dans les décors exotiques de l'Inde et de la Birmanie. C'est aussi un poète prolifique (dont les fins de chapitres du Livre de la Jungle témoignent). Patriote fervent, il loue l'exemplarité de ses compatriotes et la grandeur de l'empire, ce qui explique sans doute que, malgré l'obtention du Prix Nobel de littérature en 1907, ses qualités littéraires et philosophiques seront disputées. Pourtant, Kipling n'est pas un idéologue et son oeuvre est d'abord une ode au respect de soi et des autres, à la tolérance entre les peuples.      

Pour qui se souvient du dessin animé de 1967 et découvrira le film de cette année, qui semble en reprendre la trame (tout en adoptant un ton plus sombre apparemment), la première surprise qui attend le lecteur est que Le Livre de la Jungle n'est pas constituée d'une histoire unique avec les personnages emblématiques de Mowgli, Baloo, Bagheera, Kaa et Shere Kahn, mais de sept nouvelles (dont seules les trois premières sont liées).

Ensuite, on sera saisi par le style même de Kipling : alors que les textes ont pour cadre une nature sauvage, souvent hostile mais aussi luxuriante, ils comportent très peu de descriptions, préférant des évocations rapides et usant d'ellipses audacieuses (comme lorsque les dix-douze premières années de Mowgli sont littéralement zappées : "cela remplirait je ne sais combien de livres", dit l'auteur). La langue de l'écrivain est d'une étonnante vivacité, ce qui a préservé sa modernité et la facilité avec laquelle on la lit.

Le format court des nouvelles participe aussi au dynamisme de la narration : Kipling pose les enjeux de chaque chapitre, met en scène ses personnages face aux dangers, et aboutit à une solution aussi vite. On n'a pas le temps de s'ennuyer, mais le résultat est toujours palpitant, parfois drôle, quelquefois cruel aussi (ainsi Baloo est bien différent de l'ours de Disney : il n'hésite pas à rudoyer Mowgli pour lui apprendre des leçons sur la jungle. Par ailleurs, le périple du phoque blanc Kotick est aussi éprouvant, la lutte de la mangouste Rikki-Tikki incertaine jusqu'au bout. Et la conversation nocturne des animaux de la parade a pour sujets de thèmes aussi graves que la guerre et la mort.).

Après les aventures de Mowgli, Baloo, Bagheera et Shere Kahn, on peut légitimement être dérouté à l'idée de suivre les péripéties traversées par un phoque, une mangouste, un jeune fils de cornac et son éléphant, mais passées quelques pages à s'habituer à ces nouveaux protagonistes, on vibre pour eux avec la même fébrilité enthousiaste que pour le "Petit d'Homme" contre son ennemi le tigre boiteux. Le talent de Kipling passe avant tout dans l'intensité qu'il sait communiquer à ses histoires et à la caractérisation accrocheuse de ses héros, auxquels on s'attache d'abord parce que la partie n'est pas gagnée d'avance pour eux mais qu'ils s'emploient à forcer leur destin ou à accomplir bravement leur mission (trouver un refuge pour Kotick, se débarrasser des cobras noirs pour Rikki-Tikki, assister à un spectacle légendaire pour Petit Tomai).

Il se dégage de cette ouvrage classique une efficacité indéniable, nullement entamée par le temps, une originalité singulière aussi (même si depuis on s'est habitué au traitement anthropomorphe des animaux). En remarquant que le bouquin que j'ai emprunté à la bibliothèque municipale avait été sorti pour la dernière fois il y a six ans, je me dis qu'il serait temps, à l'occasion de la sortie d'une nouvelle version cinématographique (prometteuse et que j'espère voir bientôt), de le remettre en valeur sur un présentoir pour inciter de jeunes lecteurs à le découvrir.