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mercredi 3 octobre 2018

THE SINNER (Saison 2) (USA Network / Netflix)


La première saison de The Sinner avait été une surprise percutante. Initiée par l'actrice Jessica Biel (toujours productrice du show), cette série policière s'intéressait à des criminels inhabituels, des gens ordinaires commettant l'irréparable, et auxquels s'intéressait particulièrement un detective, lui-même en proie à ses démons. Il fallait transformer l'essai en sachant que cette saison 2 introduirait une nouvelle enquête, de nouveaux personnages (en dehors du héros permanent). Verdict ?

 Harry Ambrose (Bill Pullman)

Après quinze ans d'absence, l'inspecteur de Dorchester Harry Ambrose revient dans sa ville natale de Keller à la demande de la jeune officier de police Heather Novack pour une affaire de double homicide. Le dossier est épineux car le suspect est un garçon de treize ans et les victimes, ses parents, empoisonnés dans un motel de Rockford. En interrogeant Julian, Harry et Heather apprennent qu'ils se rendaient aux chutes du Niagara pour le week-end mais Ambrose remarque aussi une irritation cutanée sur la main droite du garçon, correspondant à l'effet produit par le contact avec une fleur à proximité du motel avec laquelle il a pu intoxiquer ses parents. En inspectant leurs bagages, les policiers ne trouvent aucun vêtement d'enfant. Julian est placé en foyer. Une femme se présente au poste et demande à le voir, affirmant être sa mère. 

Harry Ambrose, Heather Novack et Vera Walker (Bill Pullman, Natalie Paul et Carrie Coon)

Vera Walker explique à Harry et Heather qu'elle avait confié son fils, Julian, à Adam et Bess, les victimes. Heather est choquée en découvrant que Vera fait partie de la communauté sectaire de Mosswood Grove car une de ses amies, Marin Calhoun, l'avait intégrée avant de disparaître quelques années auparavant. Vera rend visite à Julian au foyer et assiste à son interrogatoire durant lequel il revient sur ses aveux. Puis, au tribunal pour enfants, elle produit un certificat de naissance mais la juge refuse qu'elle récupère l'enfant au motif qu'il n'a pas de domicile fixe. Heather révèle à Harry que Julian est le seul enfant de Mosswood Grove et ils en déduisent qu'Adam et Bess ont voulu l'enlever. 

Julian et Harry (Elisha Henig et Bill Pullman)

Julian est transféré du foyer au centre de détention pour jeunes criminels avec l'accusation de double meurtre au second degré sur ordre du procureur, qui veut frapper un grand coup en cette année électorale. Harry, en l'apprenant, informe Vera que son fils va être soumis à une évaluation psychologique mais le test se passe mal car Julian a une crise d'angoisse puis s'énerve violemment. Cependant, Heather fouille dans les affaires de Marin et y trouve un livre où elle a souligné plusieurs fois le prénom "Julian", ce qui l'amène à penser qu'elle en est la mère biologique. Pour en avoir le coeur net, elle se rend avec Harry chez le docteur Sheldon Poole qui accepte de consulter ses dossiers. Mais il en profite pour se suicider. La fouille de son cabinet dévoile son appartenance à la communauté de Mosswood Grove. 

Vera et Harry (Carrie Coon et Bill Pullman)

En examinant ses antécédents, Harry et Heather apprennent que Poole a été autrefois poursuivi en justice par une certaine Carmen Bell. Elle est désormais internée à l'Institut Deakins (là même où la mère de Harry a séjourné) et elle raconte comment elle a été violée par le guide de la communauté, Lionel Jeffries, puis, enceinte, avortée par Poole, qui lui a retirée l'utérus. Sa plainte judiciaire lui a valu l'opprobre des notables de Keller et son internement. Harry accepte l'invitation de Vera à Mosswood afin d'essayer d'en savoir plus mais elle l'entraîne dans la forêt voisine et le sème. A la nuit tombée, il la retrouve dans une cabane où elle lui sert un thé drogué. Il se réveille le lendemain matin dans la chambre du motel où sont morts Adam et Bess. 

Marian Calhoun et Heather Novack (Hannah Gross et Natalie Paul)

Au tribunal, l'avocat de Julian, qui a refusé la proposition du procureur de plaider coupable contre un accord de peine de quinze ans, ne peut empêcher la remise en détention du garçon. Pris à parti par d'autres jeunes prisonniers, il est mis à l'isolement et demande à parler à Harry car il ne croit plus Vera qui lui avait promis de le tirer de là. Vera demande à Harry de témoigner en faveur de son fils mais il refuse après qu'elle l'ait manipulée la veille. Elle lui avoue alors n'être pas la mère biologique de Julian. Le chef de la police remercie Harry pour son aide et le congédie. Ambrose comprend alors que les notables se sont ligués pour étouffer l'affaire et il se met à fouiner en douce : ainsi découvre-t-il que le terrain de Mosswood Grove est loué à la communauté par un certain Glen Fisher, ami de Jack Novack - le père d'Heather, laquelle se souvient de la décision soudaine de Marin d'aller à Mosswood. Un choix qui brisa le coeur de la future inspectrice, amoureuse de son amie.  

Vera et Harry

Harry retourne à Mosswood pour confronter Vera à ses découvertes et la pousser à tout dire contre sa promesse de revoir Julian. Ce bluff fonctionne car elle raconte que Lionel Jeffries avait recueilli Marin en la sachant enceinte. Il avait, contre ses principes, accepté qu'elle garde l'enfant, mis au monde par le Dr. Poole. Marin, ne se sentant pas capable d'élever le bébé, partit tandis que Jeffries imposait des thérapies de plus en plus brutales aux membres de la communauté. Estimant Julian en danger, Vera empoisonna Jeffries et le remplaça à la tête de Mosswood en restaurant un mode de vie apaisé. Harry rencontre ensuite le procureur et menace de communiquer anonymement à la presse qu'il a protégé Mosswood s'il ne fait pas juger Julian devant un tribunal pour enfants. Reconduit au foyer, Julian y est kidnappé la nuit suivante.

Harry et Jack Novack (Bill Pullman et Tracy Letts)

La police effectue une descente à Mosswood, persuadée que Vera a enlevé le garçon. Elle est conduite au poste tandis que Harry apprend par des jeunes du foyer la présence suspecte d'un van marron devant l'endroit la veille au soir. Une alerte enlèvement est lancée et le véhicule est repéré sur le bas-côté d'une route. Marin est identifiée comme sa propriétaire mais elle a fui pour rattraper Julian paniqué et lui révéler qu'elle était sa vraie mère. Harry et Heather sillonnent la zone en déduisant que Marin avait déjà demandé à Bess et Adam d'enlever une première fois son fils, maintenant elle va chercher à traverser la frontière avec le Canada par une forêt. Une voiture de police les double, ils la suivent jusqu'à un motel où a été trouvé le corps sans vie de Marin, tuée par balles. 

Vera et Julian (Carrie Coon et Elisha Henig)

Julian se cache avec Vera à New York qui prépare leur départ pour Washington avec de faux papiers. En épluchant les comptes de Mosswood, Harry a mis la main sur des virements d'argent depuis dix ans à Vera par Jack Novack. Il l'interroge à ce sujet et apprend qu'il est le père biologique de Julian car il avait violé Marin, un soir où ils avaient tous trois (avec Heather) trop bu - ce qui a ensuite motivé la jeune femme à se réfugier à Mosswood. Quand elle lui a téléphoné pour lui soutirer de l'argent afin de partir au Canada, il l'a rejointe au motel la veille au soir et l'a accidentellement tuée quand elle a refusé qu'il ramène Julian à Vera. Harry reçoit un appel de Julian après avoir conduit Jack au poste et arrive à localiser son origine. Le garçon explique à Vera qu'il ne veut plus fuir et elle accepte de rentrer à Keller. La juge condamne Julian à une peine de quatre ans dans un foyer spécialisé. Harry a fait lever les charges contre Vera (ne mentionnant pas l'empoisonnement de Jeffries) et elle rentre incendier le temple de Mosswood. En le conduisant au foyer, Heather et Harry font un crocher pour emmener Julian voir les chutes du Niagara.

L'intrigue est filandreuse à souhait, encore plus complexe et touffue que celle de la première saison, notamment parce que davantage de protagonistes sont impliqués. Pourtant, une fois encore, le showrunner Derek Simmonds réussit à rendre une copie très lisible, toujours compréhensible, que le téléspectateur peut suivre sans crainte d'être égaré.

Toutefois, The Sinner reste ce polar singulier où le "pourquoi ?" prime sur tout autre question dans le déroulement de l'enquête. Pourquoi, ici, un garçon de treize ans empoisonne-t-il ses parents (ou du moins ceux qu'on prend d'abord pour eux) ? La situation de départ est aussi dérangeante, choquante, que le meurtre de Cora Tanneti dans la première saison, mais l'affiche de cette deuxième saison ne ment pas en suggérant que le crime d'un enfant n'est jamais seulement le sien.

Comme on pèlerait un oignon ou défilerait une pelote de laine, l'enquête va donc éclairer le téléspectateur comme les policiers sur les raisons qui ont abouti à ce drame. Cette fois-ci, en prime, les auteurs ont établi un parallèle entre Julian Walker et Harry Ambrose, dont le passé est aussi miné par des faits troublants. On savait que ce flic tourmenté s'adonnait au sado-masochisme (dans le rôle du dominé), on apprend que son enfance n'a pas été un lit de roses puisque sa mère souffrait d'une sévère dépression (comment ne pas songer à Annie Landsberg, dans Maniac ? Tout cela est dans l'air du temps...). Pour échapper à sa condition, le jeune Ambrose mit le feu à sa maison, aboutissant à l'internement de sa mère et à son placement en foyer, puis plus tard à son départ de la ville de Keller.

Cette localité dégage une atmosphère vraiment toxique qui imprègne toute la saison et ses huit épisodes. Entre la ville et la communauté sectaire de Mosswood Grove règne une relation trouble, mélange de haine et d'attirance, mais partageant les mêmes racines, se contaminant l'une l'autre. Plusieurs notables de Keller ont protégé Mosswood qui a détruit la vie de quelques jeunes gens de la ville - à moins que la communauté ne les ait sauvés. Lorsque toutes les pièces du puzzle sont assemblées, on observe l'enchevêtrement de causes ayant ravagé les deux camps qu'une omerta coupable associe. Marin Calhoun en est la figure sacrificielle centrale, violée par le père de sa meilleure amie, dépossédée de son enfant par la maîtresse de Mosswood, provocatrice involontaire du double meurtre commis par son fils, et finalement abattue dans une tentative tragique de rétablir un équilibre trop compromis.

Il y a dans The Sinner une dimension mélodramatique qui risque souvent de faire basculer la série dans un trop-plein de circonstances accablantes, une sorte de déterminisme socio-psychologique forcément malheureux. Pourtant, l'adresse de l'écriture, la sobriété de la réalisation (même si elle s'autorise des scènes fortes et stylisées) et la qualité de l'interprétation préservent miraculeusement la production de ces écueils.

Le face-à-face entre Jessica Biel et Bill Pullman avait une intensité remarquable dans la saison 1 (d'autant plus qu'on n'attendait pas l'actrice à ce niveau). Mais le casting de cette saison 2 est encore supérieure. Pullman est une nouvelle fois prodigieux, tout en intériorité. Son duel contre Carrie Coon, dans un rôle très ambigu (a priori détestable mais surtout désespérée), tient toutes ses promesses, la comédienne délivrant une prestation impressionnante (encore une fois, ou comme toujours plutôt serait-on tenté de dire). C'est aussi un vrai plaisir de retrouver Hannah Gross, vue dans Mindhunter, dans un rôle plus consistant, auquel elle apporte une subtilité fabuleuse. Natalie Paul et Tracy Letts forment une paire fille-père saisissante. Et le petit Elisha Henig est époustouflant.

J'ignore si la série a été renouvelée pour une troisième saison, mais son excellent accueil critique (et ses nominations aux derniers Emmy Awards) devrait convaincre USA Network.   

mercredi 18 octobre 2017

MINDHUNTER (Saison 1) (Netflix)


Après avoir enchaîné le visionnage de plusieurs séries de grande qualité, dont j'ai fait le compte-rendu ici, j'ai éprouvé le besoin de faire une pause. Si l'offre est abondante, elle l'est aussi presque trop et on ne sait plus où donner de la tête actuellement. Puis de nouvelles productions inédites s'annonçaient, qui viendraient bien assez vite et m'accapareraient à nouveau.

Parmi ces nouveautés prometteuses, l'une m'attirait spécialement : Mindhunter, produite par le prestigieux duo formé par David Fincher (déjà à l'oeuvre sur le célèbre House of Cards) et Charlize Theron. Disponible depuis le 13 Octobre sur Netflix, j'ai commencé à regarder cette saison 1 (une deuxième est déjà commandée) le lendemain et fini hier. Inutile de faire durer le suspense : c'est une réussite absolue. Un chef d'oeuvre même, osons l'affirmer.

Les agents spéciaux Bill Tench et Holden Ford (Holt McCallany et Jonathan Groff)

1977. Holden Ford est un agent spécial et instructeur du FBI, spécialisé dans la négociation lors de prise d'otages. Sa dernière mission s'est soldé par un échec - le preneur d'otages s'est suicidé - et ses élèves suivent ses cours sans passion. Frustré, il souhaiterait élargir son champ d'action en étudiant le comportement de tueurs violents afin de comprendre leurs motivations, leur fonctionnement et apprendre à anticiper de futurs crimes. Après en avoir parlé à son supérieur, le chef Shepard, il est associé au vétéran Bill Tench, responsable de l'Unité des sciences comportementales du Bureau.

Le criminel Ed Kemper et l'agent spécial Holden Ford (Cameron Britton et Jonathan Groff)

Tench est réservé sur le projet de Ford, doutant qu'on puisse prévoir des crimes violents, mais Holden finit par le convaincre de participer à des entretiens qu'il commencés à réaliser avec Ed Kemper, auteur de meurtres particulièrement atroces, avec lequel il est certain d'avoir établi un dialogue fiable. Ils font cela sur le temps libre dont ils disposent entre deux déplacements en province où ils rencontrent des flics ordinaires avec lesquels ils partagent la méthodologie du FBI concernant les balbutiements du profilage. Mais quand leur hiérarchie l'apprend, leurs recherches provoquent des réactions négatives.

Le Dr. Wendy Carr (Anna Torv)

Holden grâce au soutien inattendu de Bill obtient quand même de poursuivre ses entretiens en prison et son collègue introduit dans leurs études une amie, psychologue réputée, le Dr. Wendy Carr. Elle élabore une stratégie plus aiguisée pour cerner le passé et ses conséquences sur leurs actes des criminels alors que jusque-là les deux agents improvisaient et tâtonnaient. Cette modification dans leur approche appliquée leur concours dans une affaire locale est un succès puisqu'elle permet à la police d'appréhender et de confondre le coupable d'un homicide violent.

Debbie Mitford et son fiancé Holden Ford (Hannah Gross et Jonathan Groff)

En parallèle, on découvre l'intimité des trois collaborateurs : Holden a une liaison avec une ravissante étudiante, préparant son doctorat (donc capable de soutenir ses réflexions) ; Bill est en couple avec sa femme mais l'enfant qu'ils ont adopté se mure dans le silence sans qu'ils trouvent une psychothérapie concluante ; et Wendy a une relation avec une collègue qu'elle s'apprête à quitter après que le FBI lui offre un poste de consultante pour superviser Ford et Tench. Wendy réussit à lever des fonds privés pour financer leurs travaux, ce qui incite le Ministère de la Justice à mettre aussi la main à la poche.

Holden Ford, Wendy Carr et Bill Tench

Le double emploi des agents les accapare de plus en plus : ils doivent s'acquitter de visites dans des postes de police en qualité de conseillers, et parfois aussi pour participer à des enquêtes (en l'occurrence le meurtre d'une jeune fille dont les suspects sont son petit ami, la soeur de celui-ci et le fiancée de cette dernière) ; mais ils poursuivent leur série d'entretiens avec des criminels violents, comme Monte Rissel, au profil différent de Kemper. Disposant de plus de recul, Wendy détermine, elle, les similitudes entre ces meurtriers, déjà détenus ou suspects, et, avec Ford et Tench, cherche un terme générique. La notion de "tueur en séquences" fait place à celle de "tueur en série".

Bill Tench, Holden Ford et le criminel Monte Rissel 
(Holt McCallany, Jonathan Groff et Sam Strike

A ce stade de leurs avancées, sur le terrain mais aussi avec leurs interviews, Ford, Tench et Carr doivent recruter pour gérer les dossiers qui s'accumulent. Il faut transcrire les témoignages des tueurs et trouver d'autres interrogateurs. Mais la sélection est difficile car il faut composer avec les préjugés des tueurs et l'envie de leur hiérarchie de contrôler leurs recherches - ainsi le chef Shepard leur impose-t-il un assistant, ami d'un ami. Ford est le plus contrarié par l'évolution de leur structure, tout comme par l'insistance de Wendy et Bill à respecter un questionnaire alors que lui préfère improviser en fonction de son interlocuteur. Il compte prouver qu'il a raison avec son prochain candidat : le criminel Jerome Burdos.

Holden Ford et le criminel Jerome Burdos (Jonathan Groff et Happy Anderson)

Après le très loquace Kemper et le nerveux Rissel, Burdos s'avère un redoutable manipulateur, très narcissique. Pour le percer à jour, Holden le laisse parler de lui à la troisième personne puis, contre l'avis de Bill, lui offre une paire d'escarpins à talons aiguilles qui satisfait son fétichisme et le motive pour s'épancher. Dans le privé, Wendy s'habitue à sa vie solitaire même si elle cherche à attirer un chat errant, dont elle entend les miaulements dans la buanderie de son immeuble ; Bill avoue à sa femme son découragement vis-à-vis de leur fils alors qu'elle songe à le confier à une musicothérapeute ; et Holden découvre que Hannah le trompe avec un camarade à l'université, ce qui cause leur rupture malgré une brève réconciliation.

Bill Tench, Wendy Carr et Holden Ford

Les rapports professionnels entre Holden, d'un côté, et Bill et Wendy, de l'autre, se tendent de plus en plus à cause des improvisations provocatrices du premier lors des interviews. Néanmoins, les deux agents, sur le terrain pour une nouvelle affaire de meurtre, oublient leur contentieux et, suivant successivement l'intuition de Ford, confondent un élagueur forestier itinérant pour le viol et la mort d'une majorette en recourant à une mise en scène dérangeante. Autour d'un verre avec les policiers, Holden se vante ensuite de ses ruses. Conséquence : les journaux évoquent l'affaire résolue et les méthodes employées, ce qui met Wendy en colère car désormais les détenus interrogés vont se méfier d'eux, persuadés qu'au lieu de les faire parler d'eux ils voudront les accabler aux yeux de la justice ou les manipuler pour que le FBI s'en glorifie ensuite.

Bill Tench et Holden Ford

Pourtant, la crise qui couve va réellement éclater avec le prochain tueur en série rencontré par Ford et Tench : Richard Speck se montre peu coopératif, agressif, et porte plainte contre eux après leur visite car il a subi des violences de la part d'autres prisonniers. En outre, durant l'interrogatoire, Holden a employé un vocabulaire vulgaire pour pousser Speck à se confier sur un viol, mais censure ensuite ce passage lors de sa transcription. Wendy le découvre puis le rédacteur envoie, anonymement, l'enregistrement complet à la police des polices.

Le criminel Richard Speck (Jack Erdie)

L'équipe est à son tour passé sur le grill par les affaires internes. Holden ne peut supporter qu'on remette en cause l'efficacité de son travail, quand bien même sa méthode est discutable. Bill le lâche, comme Wendy. Le délateur pense, lui, avoir accompli son devoir en dénonçant ces pratiques. Apprenant, dans l'intervalle, que Kemper a tenté de se suicider et l'a désigné comme responsable pour le traitement médical à suivre, Holden se rend à son chevet. Leur face-à-face fait craquer l'agent spécial qui s'effondre ensuite dans le couloir de l'hôpital, victime d'un malaise respiratoire...


Fascinant objet narratif que ce Mindhunter en vérité. En surface, il s'agit d'une série policière sur les origines du profilage et la frontière ténue entre ceux qui traquent le mal (ses origines chez les tueurs déjà arrêtés, mais aussi en voulant appréhender des criminels dans la nature) et ceux qui le commettent. Pourtant vous ne verrez pas de courses-poursuites spectaculaires, de tirs avec ou sans sommation contre des suspects, de procès avec témoignages à charge des agents de police ou du FBI. La série fuit l'action pour revenir aux bases : le questionnement, les doutes, les tâtonnements, l'impact que la fréquentation avec l'horreur a sur la vie quotidienne (privée, professionnelle, amicale, amoureuse), l'élaboration laborieuse d'une méthodologie, le débat entre les vertus d'une stratégie stricte, claire et nette et les mérites de l'improvisation pour provoquer les confidences des monstres. Et, enfin, le résultat de tout cela, s'il en vaut la peine, entre les pressions d'une hiérarchie bureaucratique, les tensions entre collègues, l'approche académique d'une universitaire et celle plus pragmatique des agents...

En vérité, Midhunter, créé par Joe Penhall d'après le livre de John E. Douglas (l'agent qui a servi de modèle au personnage de Holden Ford) et Mark Olshaker, raconte plus sûrement, selon moi, ce qu'est une histoire, la raconter, l'écouter, la comprendre, la relater, l'exploiter.

Car la série se résume, puissamment, mais de manière étonnamment minimaliste en fait, à cela : deux hommes dans une cellule de prison qui en écoute un troisième débiter les horreurs qu'il a commises et tenter d'en tirer ensuite un traité sur la manière à la fois de saisir les motivations, le fonctionnement de tueurs, et d'anticiper de futurs crimes violents, d'établir les fondations d'une justice préventive et pro-active.

Lorsque Holden Ford et Bill Tench enregistrent les confessions, confidences, d'Ed Kemper, Monte Rissel, Jerome Brudos, Richard Speck, qu'ont-ils face à eux sinon des ogres sortis de contes ? Et les contes ne sont-ils pas étonnamment macabres, atroces, violents, traumatisants, métaphoriques ? Il était une fois une jeune fille attirée par un loup qui finit par la dévorer après lui avoir fait subir les derniers outrages. Des récits affreux, inspirés à leurs auteurs par des motifs récurrents, sommairement ciblés par la psychanalyse freudienne, comme le père absent et/ou une mère écrasante, une sexualité frustrée, des humiliations qui, un jour, éclatent et provoquent le passage à l'acte, le basculement dans les ténèbres.

Le sens de tout cela se révèle, à la manière d'une photo qu'on développe dans une chambre noire, par le personnage de Wendy Carr, inspirée par le docteur Ann Wolbert Burgess, qui est une sorte d'intermédiaire entre Ford, Tench et le milieu universitaire et la hiérarchie du FBI en sa qualité de consultante et superviseur. Mais c'est aussi cette femme entre ces deux hommes qui sert de filtre avec le spectateur, lui permettant de prendre du recul, de n' "héroïser" ni les deux agents ni les tueurs (à la faconde parfois aussi fascinante que leurs crimes sont abominables). Anna Torv l'interprète fabuleusement, avec une froideur hautaine.

En creux des interviews de ces serial killers, des enquêtes sur le terrain, se joue une autre partie, plus intime et bouleversante. Malgré leurs états de service, leur professionnalisme, leur expérience, leur faculté à encaisser, à quel point Ford et Tench restent-ils imperméables à ce qu'ils entendent et traversent ? Pire : à quel point ce qu'ils enregistrent et résolvent impacte-t-il leur vie privée ? 

Tench est d'abord montré comme le plus humain, le plus sensible, malgré son allure de vieux loup : son couple est en souffrance depuis l'adoption de leur fils, qui leur impose un inquiétant et persistant silence. L'impuissance de Bill se traduit par sa fréquentation assidue de terrains de golf où il préfère se détendre plutôt, au début du moins, que de participer aux interviews de criminels, puis par ses absences répétées et de plus en plus longues de son foyer à mesure que les enquêtes et les interrogatoires l'accaparent. Holt McCallany est imposant dans le rôle de ce colosse aux chevilles d'argile.

Ford semble, lui, comme le dit son collègue, "immunisé" à l'horreur. On pourrait même facilement supposer qu'il est fasciné, obsédé par le Mal, que son envie de comprendre le fonctionnement des tueurs dépasse la simple curiosité professionnelle, la simple motivation de créer un dispositif prévenant les crimes violents en détectant les individus à risque. Bien que sa liaison avec Debbie (superbe, dans tous les sens du terme, Hannah Gross) soit volontiers torride et que leur relation soit riche intellectuellement, c'est un animal à sang froid, imperturbable, de plus en plus absorbé par sa mission, convaincu de la justesse de sa méthode jusqu'à la suffisance. Ce faisant, il se coupe de son collègue et allié, se met à dos Wendy, s'attire les menaces de sa hiérarchie, pour finir, après un face-à-face vertigineux, malsain à souhait, avec un de ses interlocuteurs criminels, par littéralement craquer, s'effondrer. Sa chute, au propre comme au figuré, illustre parfaitement la pensée de Nietzche : "si tu regardes l'abîme, l'abîme aussi te regarde." Jonathan Gross n'est pas qu'un beau jeune premier, il livre une composition habitée, impressionnante.

La production est somptueuse, David Fincher réalise lui-même quatre épisodes sur les dix que compte la saison (les deux premiers et derniers) et prouve que ce format lui convient idéalement (alors qu'au cinéma, il s'est montré plus inégal et semble même, depuis un moment, en errance, sans projet fixe et/ou alléchant). 

Et si Mindhunter, comme ce mystérieux personnage à Park City, Kansas, qu'on voit brièvement dans les prologues de plusieurs épisodes (préparant visiblement un crime), était, comme série, le tueur parfait, celui qu'on ne voit pas venir et qui, plus sûrement que vous exécuter, vous laisse, pantelant, haletant, conscient que les ténèbres qui nous entourent ne seront percées par aucune lumière ? En achevant cette saison sur une séquence calée sur la chanson In the light de Led Zeppelin, on reconnaissait le terrifiant et ironique motif derrière la quête de ses héros : et si, donc, les tueurs gagnaient toujours en se succédant ? Vertigineuses dynastie et destinée.