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samedi 7 avril 2012

Critique 319 : HABIBI, de Craig Thompson

Habibi est un roman graphique écrit et dessiné par Craig Thompson, publié par Pantheon Books (et Casterman, collection "Ecritures", en France) en 2011.

La superbe couverture de l'édition originale...

... Et celle, tristement maquettée, de l'édition française.

Il y a des livres dont l'ambition et le volume sont si intimidants qu'on ignore après les avoir lus comment on va bien pouvoir en parler, tout en ayant conscience qu'on n'en appréhendera pas dans un article toute la complexité, la richesse. C'est le cas de quelques oeuvres comme la bande dessinée en propose de temps à autre, et c'est le cas d'Habibi, le nouvel magnum opus de Craig Thompson, six ans après le déjà imposant Blankets.

D'abord il faut dire que c'est le Coran, plus que l'Islam, qui est au coeur d'Habibi. La lecture du Coran, l'apprentissage de la calligraphie arabe, ont été le déclencheur de cette entreprise par Craig Thompson qui a voulu réagir à l'islamophobie croissante en Amérique à la suite des attentats du 11 Septembre 2001. Cette tragédie nationale a fait comprendre à l'auteur à la fois les liens unissant la religion musulmane et catholique tout en soulignant que les Etats-Unis (et plus largement le Nord) prospère sur la pauvreté de l'Afrique (et plus largement du Sud), incitant de cette manière le terrorisme comme une réponse/riposte.
A ces préoccupations philosophiques sont venues se greffer des inquiétudes concernant l'environnement, le manque d'eau, de nourriture.

Pour cadrer ses propos, Thompson s'est inspiré des Contes des 1001 Nuits et a souhaité traiter son sujet à la manière de Star Wars, invoquant un univers suggérant à la fois des temps très reculés et plus modernes. Il s'agissait, selon sa propre expression, de mixer la fable et la chronique, d'appréhender les références culturelles orientales comme, dans le western, on peut utiliser les archétypes que sont les cowboys et les indiens.

Il commence à rédiger un premier traitement de 200 pages début 2004. Une panne d'inspiration l'empêche d'aller plus loin, mais lors d'un séjour à Angoulême, en traçant des grilles de sudoku, un déclic se produit : Thompson assimile ce jeu aux caractères orientaux et à leur signification mystique. Il se plonge alors dans l'étude du Coran et effectue des recherches sur la calligraphie et l'art islamique. Tout cela va lui permettre de se remettre au travail et de redéfinir son histoire, sa structure, ses références.

Thompson opte pour un dessin traditionnel contre les supports numériques (comme les tablettes) par goût des enluminures et des manuscrits. Ainsi, il procède à un découpage au stylo bille sur un petit format, réécrit une centaine de pages de son script et résout ainsi des problèmes narratifs. Puis il passe à la réalisation des planches, d'abord au crayon, puis avec des pinceaux, des plumes et de l'encre. Il ne se servira de l'informatique que pour insérer les ornementations islamiques.  
Poussons les portes et partons en voyage.
*
Habibi comporte neuf chapitres, encadrant une histoire qui s'étend sur 656 pages. Je vais les résumer, je les compléterai avec les principales références données par l'auteur. Enfin, je rédigerai une critique générale mais que j'espère néanmoins précise.
*
1. Le plan de la rivière.

Dodala est une fillette quand elle est vendue par son père à un scribe pour devenir son épouse. Il la déflore puis, pour lui prouver son amour, lui apprend ensuite à lire et écrire. Cet enseignement va servir de fondement à toute l'existence de l'héroïne - et plus largement à toute la structure de l'histoire.
Le scribe est assassiné par des voleurs qui enlèvent Dodola.
Trois années s'écoulent.
Dodola rencontre Zam (ce qui veut dire "calme-toi"), un enfant noir, et s'évade avec lui. Ils se réfugient dans un bâteau abandonné dans le désert au Sud-Est de leur village et au Nord de la nation prospère (et fictive) de Wanatolie. Le récit fait alors écho à la légende de la tortue Luoshu, ce qui signifie "le plan de la rivière", et qui permit au peuple de ce territoire de survivre.
Dodola apprend à son tour à Zam à lire et écrire en lui confiant une sorte de talisman inspiré par la légende la tortue : sur un bout de papier, elle trace neuf cases ayant chacune une valeur numérique correspondant à une lettre, dont la première est le "B" de Bismillah, premier mot du Coran.
Dans ce premier chapitre, Craig Thompson met déjà en parallèle le récit des aventures de ses deux héros avec de multiples anecdotes issues de sa lecture des textes sacrés.
La lecture et les écritures, comme Allah, a enseigné à Adam les noms. Quand Dieu créa les lettres, il en garda les secrets, et quand il créa Adam, il partagea ces secrets avec lui mais continua à les cacher aux anges. Les anges protestèrent car ils pensaient que l'homme répandrait le sang et le mal sur terre quand eux louaient la sainteté du créateur.
L'écriture est décrite de manière imagée comme une rivière serpentant dans le désert, Thompson assimile donc l'eau à la calligraphie et établit un parallèle entre le fait d'étancher sa soif et le fait de se cultiver et de transmettre ses connaissances par l'écriture. La rivière des l'écriture forme des boucles comme des lettres qui deviennent des mots qui forment des histoires, avant de se tarir et que le silence ne revienne.
Thompson use aussi de métaphores pour comparer aussi la connaissance et l'eau, comme lorsqu'il cite la légende de la tortue Luoshu : une gigantesque inondation dévaste la région, les habitants effectuent des sacrifices pour que cela cesse, la tortue apparaît et fait le tour des offrandes mais repart. Ces phénomènes se répétent jusqu'à ce qu'un enfant remarque sur la carapace de l'animal des inscriptions - 9 marques dans 9 cases, chaque marque correspondant à un chiffre, chaque chiffre correspondant à une lettre dont la première est le "B" de Bismillah, le premier mot du Coran, dont la première sourate (chapitre) est la 96ème - 9 + 6 = 15. Or toutes les lignes (horizontales, verticales, diagonales) de ces grilles ont la même somme : 15. Avec 15 offrandes, les inondations cessent. Ecrites sur un papier, ces 9 cases avec leurs signes protégent des Djinns.
"Bismillah au nom de Dieu, votre ancien vous-même pour trouver votre vrai nom" : cette sentence mystique fait écho au fait que Dodola rebaptise Zam, dont le premier prénom était Cham. Ismaël, le fils qu'Abraham abandonna avec Agar dans le désert, fit surgir une source d'eau en tapant le sol avec son pied et sa mère (Agar) le calma avec les mots "Zam ! Zam !", qui devinrent, abrégés, le nom du puits sacré. Le compagnon de Dodola trouvera lui aussi de l'eau comme Isamël.
L'histoire d'Ismaël sera cité à d'autres reprises dans le livre, à la fois pour illustrer la ressemblance de son destin avec celui de Zam ou plus généralement pour parler du contenu des saintes écritures et de leurs variations - ainsi, Thompson rappelle que lorsque Dieu réclama à Abraham le sacrifice d'un de ses fils, les textes divergent sur celui qui le fut, d'Ismaël (consentant) ou d'Isaac (amené par la ruse)...  
2. Voiles de ténèbres.

Retour en arrière.
Quand Dodola rencontre Zam, elle a 9 ans et lui, 3. Elle vient d'être vendue comme esclave sur un marché par les hommes qui l'ont enlevée après avoir tué son mari, le scribe. Zam se prénomme encore Cham et sa mère le confie à Dodola car elle sait que les enfants sont séparés de leur génitrice.
La narration effectue un saut dans le temps.
Dodola vit dans un harem et se rappelle de ce qui a précédé son arrivée dans cet endroit.
Avec Zam, elle a vécu neuf ans sur le bâteau dans le désert : elle avait donc 21 ans et lui 12 quand ils ont été séparés. Mais dans quelles circonstances ? Alors qu'elle était sortie de leur refuge pour s'approvisionner auprès de caravaniers, elle a été capturée et livrée dans ce harem pour grossir les rangs des courtisanes du sultan.
Désormais, Dodola est à la fois à nouveau esclave, mais elle dispose d'une servante, noire comme Zam, et prénommée Nadidah.
Dodola a passé neuf ans à être la mère de substitution de Zam, lui enseignant donc la lecture et l'écriture, pour le cultiver comme elle l'a été. A l'adolescence, le jeune garçon commence à désirer celle qui considère à la fois comme sa protectrice et sa soeur. Mais il ne lui avoue pas.
Au harem où elle est devenue la favorite du sultan, Dodola tombe enceinte et donne naissance à un garçon, qui pourra donc prétendre au trône.
Craig Thompson aime accompagner la relation des péripéties de ses personnages d'apartés dont le sens ne se révèlent pas immédiatement. Mais en même temps que l'intrigue se déploie, ces à-côtés finissent par en révèler les reliefs.
Ainsi, dans ce chapitre qui se clôt sur la naissance du fils de Dodola et du Sultan, l'auteur indique que dans le Coran il est dit que les bébés pleurent à la naissance car l'âme sait qu'elle est séparée d'Allah. De la même manière, quand le bébé pleure dans son sommeil, c'est son âme qui se rappelle en partie ce qui a été perdu. L'idée de naissance, d'engendrement, est intimement liée, dans le Coran, comme dans Habibi, à l'idée de perte, et cette perte est une déchirure dont on ne se remet jamais. Dodola est séparée de Zam, qu'elle a élevé comme son fils, et lorsqu'elle a un enfant du Sultan, sa grossesse est éprouvante, et après avoir accouché, elle ne reconnaît pas sa véritable progéniture car c'est un enfant né d'un rapport contraint. L'affection qu'elle avait pour Zam, son enfant adoptif, est incomparable avec celui qu'elle devrait éprouver pour cet enfant naturel mais qu'elle a eu de manière forcée. Le fils du Sultan n'est que le dernier maillon d'une chaîne qui l'attache à cette prison qu'est le harem et la maintient éloignée de Zam.
Thompson revient aussi au rapport entre l'art de raconter et l'initiation à la vie, à l'apprentissage : raconter est donc le premier enseignement. Dodola récapitule les étapes historiques de cette éducation narrative : quand Zam avait 3 ans, elle lui racontait des histoires (les énigmes posées par Bilqïs, la reine de Saba, au roi Salomon) pour l'aider à s'endormir, à 4 ans pour se rapprocher de lui, à 5 ans pour nourrir son imaginaire, à 6 ans pour le distraire de la faim, à 7 ans pour encourager l'entraide, à 8 ans pour donner des leçons de morale, à 9 ans pour montrer la complexité de la vie, à 10 ans pour le distraire des études, à 11 ans pour partager leurs expériences. C'est quand Zam a eu 12 ans que Dodola a été séparée de lui en étant, sans qu'il le sache, enlevée et livrée au Sultan. 
*
3. Le viol de l'Eden.

Dodola gagne de la nourriture en se donnant au caravaniers, mais elle le cache à Zam. Toutefois, celui-ci, par curiosité, la suit discrètement un jour et assiste alors à une scène dramatique, qui va devenir un traumatisme fondateur pour lui : la jeune femme tombe sur des marchands peu scrupuleux et l'un d'eux la viole.
Zam décide alors que Dodola ne se prostituera plus et, après avoir découvert un barrage, il s'approvisionne en quantité en eau qu'il va ensuite vendre au village voisin. Ce commerce s'avère rentable, mais il ne réclame que de la nourriture en échange, pas d'argent (car l'eau est un don de Dieu et pas un marchandise ordinaire).
A la même époque, Zam commence à ressentir de l'attirance physique pour Dodola, ce qui le tourmente - et le conduira plus tard à des résolutions terribles...

Ce chapitre est placé sous le double signe de l'épreuve et de la souffrance, et naturellement Craig Thompson puise dans les récits religieux des parallèles avec ce que traversent ses héros.
Il commence par évoquer la situation des quatre Archanges gardant le jardin de l'Eden : Azraël (la terre), Raphaël (l'air), Michel (le feu), et Gabriel (l'eau) ignoraient eux aussi que la véritable menace se trouvait à l'intérieur du territoire qu'ils habitaient (comme Dodola et Zam dans le désert, et comme les hommes sur la terre). Les hommes pillèrent tout ce qui était comestible dans le jardin puis s'en prirent aux animaux puis à la nature, rasant les forêts pour leurs maisons... Jusqu'à ce qu'il ne reste rien, que le désert.
De façon identique, Thompson indique que les épreuves que subissent ses personnages sont des tests. C'est le sens de l'anecdote de Job éprouvé par le démon Iblis : après avoir vu son existence détruite (son bétail volé, ses serviteurs tués, ses récoltes brûlées par la foudre, sa maison rasée par une tempête, touché par la maladie), Job ne renia pourtant pas Dieu et tout lui fut rendu - santé, fortune, famille, eau frâiche.
L'eau continue, comme ces histoires mythologiques, d'irriguer le récit d'Habibi, et Thompson révèle ici que le prénom Dodola est aussi celui de la déesse de la pluie dans le Nord-Ouest. Ensuite, quand Zam fait le commerce de l'eau en ville, pris à parti par un homme qui déclare qu'il ne peut vendre ce que Dieu donne, le jeune homme répond que si l'eau vient de Dieu, l'eau potable vient de lui et il ne la vend pas mais l'échange contre de la nourriture. 
*
4. Mirage.

Dodola est donc enlevée et conduite au harem du Sultan. Il la met au défi de le satisfaire sexuellement pendant 70 nuits d'affilée, et si elle réussit, il lui rendra sa liberté. Elle accepte ce marché.
En compagnie de sa servante Nadidah, Dodola visite le palais, immense avec une salle remplie d'éléphants, un jardin luxuriant (dont le jardinier fait aussi office de bourreau !), les bains...
Après sa première nuit avec Dodola, le Sultan, comblé, la rebaptise "Sfays" ("celle qui donne le plaisir"). A la 69ème nuit d'amour, il la renomme "Ikbal" ("la glorifiée"). Mais après la 70ème nuit, l'ennui resaisit le Sultan. Dodola encourt la mort mais tente de s'évader. Elle est rattrapée et jetée dans un cachot durant 7 mois.
Au terme de cette détention, le Sultan propose un nouveau défi à Dodola : elle a 70 mois pour accomplir un vrai tour de magie consistant à changer une cruche d'eau en or. La jeune femme emploie toute son énergie, une fois rétablie, à s'instruire pour réussir ce prodige.
Le fils qu'elle a eu du Sultan est prénommé Rajab (comme le 7ème mois du calendrier lunaire). Il est assassiné à l'âge de 3 ans, une nuit, et on ne retrouvera jamais l'assassin.
Se consacrant à l'accomplissement du défi, Dodola obtient la complicité des eunuques du palais qui s'arrange pour mettre hors d'état toute la plomberie de l'endroit. Le jour venu, le Sultan est assoiffé mais accorde à la jeune femme l'autorisation d'exercer son miracle. Grâce à une ruse ingénieuse, en plus du problème d'eau, elle remporte le pari.
La vie de Dodola au harem et son attitude fournissent à Craig Thompson de nouvelles et nombreuses occasions de filer la métaphore entre ce qui arrive à la jeune femme et des passages extraits des textes sacrés.
Le comportement de Dodola est original : elle semble soumise, résignée, à sa situation, et se sert encore de ses charmes comme hier quand elle se donnait aux caravaniers. Mais en même temps, elle fait preuve de volonté et se montre même bravache, acceptant, sans savoir comment elle va y parvenir, de relever un défi insensé (changer une cruche d'eau en or) pour regagner sa liberté - et ainsi de retrouver Zam (nous découvrirons plus loin qu'en vérité il n'était pas si loin qu'elle le redoutait).
Qu'elle ait été instruite par son mari (et qu'elle ait cultivé ses connaissances en les transmettant à Zam) lui permet d'effectuer des recherches dans la bibliothèque du Sultan puis, quand on lui en interdit l'accès parce qu'elle est une femme, d'élaborer une ruse savante pour mystifier celui qui l'a défiée.
Mais Thompson insiste sur le fait que rien n'est jamais simple, même quand on est motivé et cultivé. En plus du Sultan, Dodola doit affronter d'autres ennemis mortels au sein du palais (courtisanes jalouses, gardes criminels, intendants divers mais zélés). Face à l'adversité, seules la sagesse et la foi soont de bons guides comme cette histoire de l'archange Gabriel qui retira le coeur du Prophète endormi et le fit purifier par Michel afin qu'il soit dépourvu de toute trace d'erreur, de doute ou de mauvaise action. La poitrine du Prophète fut ainsi remplie de sagesse, de foi et refermée.
Après avoir été incarcérée par le Sultan, la libération et le retour en grâce de Dodola sont comparés à l'ascension du Prophète où il croisa le Coq Blanc (veillant sur les jours et les nuits), Azraël (l'ange de la mort, le protecteur du ciel contre les démons), l'ange aux 70 têtes ayant chacune 70 langues, Idris (père des mathématiques et de l'écriture qui pria le pardon d'Allah quand les hommes lui tournèrent le dos), Noé (petit-fils d'Idris)... Au 7ème ciel, le Prophète se tint au pied du Jujubier sacré, à l'extrémité de la connaissance humaine, sur chaque feuille duquel se tenait un ange secret. A la base de cet arbre coulaient les rivières qui se jetaient dans la Mer du Paradis dont l'eau pouvait étancher la soif pour l'éternité.
Par ailleurs la séquence du défi occupe une place importante dans ce chapitre, et Dodola pour accomplir ce miracle étudie d'abord Aristote (père de la biologie, qui avait expliqué que toute matière est formée par 4 éléments - la terre, le feu, l'air et l'eau - produisant 4 qualités - la sécheresse, la chaleur, l'humidité et la fraîcheur. De chacun des éléments naissait deux qualités opposées) et Jabir Ibn Hayyan (père de la chimie, qui expliqua que tous les minéraux naissaient du mélange de deux émanations - la fumée terreuse et la vapeur aqueuse). Le résultat de ses investigations apprend à Dodola que le soufre mélangé au mercure produit de l'or. Mais, en fin de compte, la jeune femme aura recours à la ruse pour remporter le pari que lui a lancé le Sultan, Thompson semble suggérer que la culture permet d'abord d'obtenir de la ressource pour contourner un obstacle quand on ne peut le franchir scientifiquement. Il y a là une malice certaine de la part de l'auteur qui abreuve son héroïne et le lecteur de références pointues pour arriver à un dénouement à la fois plus simple et ironique.
*
5. La main de Fatima.

Après la disparition de Dodola, Zam quitte le bâteau et rejoint la ville où il sombre rapidement dans la misère. Il est recueilli par des eunuques et des transexuels en faisant la connaissance de l'un d'eux, Nahid.
Le souvenir de Dodola et son attirance pour elle puis l'une des pensionnaires de son nouveau refuge le tourmentent à nouveau et le décident à se faire castrer. Zam devient Chamera et se laisse séduire par Ghaniyah, qui se prostitue pour subvenir aux besoins de leur communauté, tandis que lui en devient le cuisinier.
Après que Ghaniyah ait été agressée, Zam/Chamera accepte de la remplacer en se prostituant à son tour. Il est enlevé à son tour par un client qui le conduit au palais du Sultan. Là, il devient un serviteur, il est apprécié, mais reste muet (à défaut d'avoir réussi à se faire passer pour sourd).
On lui propose de travailler dans le harem, ce qui attise sa curiosité. Il escalade un mur des Jardins de la Félicité et aperçoit alors, stupéfait, Dodola.
Avec les autres eunuques, il participe, sans le savoir, à détraquer la plomberie du palais et apporte son concours à Dodola. Mais la manoeuvre est découverte et la jeune femme est condamnée à être noyée (avec d'autres courtisanes) par le Sultan, furieux d'avoir être grugé.
Zam accompagne les condamnées et sauve Dodola in extremis en se jetant à l'eau avec elle.
Ce chapitre se distingue encore par son extrème densité : riche en rebondissements, balayant plusieurs années d'une façon si fluide qu'on les perçoit à peine, il marque les retrouvailles des héros qui ont été longtemps séparés, alors qu'ils ont été également longtemps plus proches géographiquement qu'ils ne le croyaient. La maîtrise narrative de Craig Thompson, son art romanesque, font passer ces péripéties avec une aisance remarquable et rappelle quel redoutable "page-turner" il est.
La rencontre de Zam avec les eunuques et les transexuels permet d'apprendre que la déesse de cette communauté s'appelait Bahuchara Mata, qui préféra se mutiler plutôtque d'être violée par des voleurs dans le désert. Les tourments liés à la sexualité, au désir, qui hantaient Zam depuis son adolescence trouvent une "solution" radicale, mais l'auteur a le tact de pas insister sur l'aspect chirurgical. Le sacrifice de Zam appartient à la veine la plus mélodramatique et décriée de l'auteur (déjà présente dans Blankets) : on peut la juger un peu pénible et impactant le récit de manière trop appuyée, sans donner une plus-value signifiante au récit. C'est sans doute le passage sur lequel je suis resté le plus mitigé.
Thompson aime parfois trop démontrer la cruauté du monde et des mythes pour que le déroulement de son histoire n'en souffre pas : ici, il invoque, assez lourdement, la vie de Moïse, depuis sa petite enfance où, abandonné par sa mère à cause des ordres de Pharaon, il finit par être recueilli par l'épouse de ce dernier et retrouvé par sa nourrice, Myriam (on apprend au passage que, durant l'exode des Israëlites hors d'Egypte menée par Moïse, elle s'insurgea contre son mariage avec une femme noire et pour cela Dieu la punit en l'affligeant de la lépre), et sa mère. Puis l'auteur révèle une anecdote beaucoup moins connue : la rencontre de Moïse avec le guide divin Al-Khidr (le Vert), lequel durant leur voyage commun fit couler leur barque (afin que le Roi ne la récupère pas pour la guerre), tua un enfant (pour qu'il ne fasse pas le désespoir de ses parents, et répara le rempart d'un village (sous lequel se trouvait un trésor, héritage de deux orphelins).
Le sens exact de ces épisodes demeure nébuleux par rapport à ce que traverse Zam dans ce chapitre. Thompson compare-t-il son héros à Moïse ? Si oui, cela n'a rien d'évident car Zam n'a rien d'un prophète, quand bien même il est durement éprouvé dans son âme, son coeur et sa chair. En vérité, tout cela m'est davantage apparu comme des métaphores sur le voyage dans le temps et l'espace du personnage (puisque Zam devient adulte et finit par retrouver Dodola) et des bonus sur la connaissance des textes sacrés.
L'allusion avec la main de Fatima est plus éloquente : Fatima était l'épouse d'Ali qui se brûla la main en touillant un plat lorsqu'il ramena une 4ème épouse chez lui. Mais malgré sa blessure, elle ne ressentit pas la douleur. De la même façon, malgré ce qu'il endure (tout comme Dodola dans le chapitre précédent), Zam dépasse ses douleurs pour survivre.
*
6. Noyade.

Zam réussit à sauver Dodola d'une mort certaine. Mais à quel prix ! Ils échouent dans les égoûts du palais, dérivant dans des eaux remplies d'immondices, et émergent dans les bas-quartiers de la ville. Ils sont hébergés par No (Noé).
Dodola est très malade, à l'agonie, et Zam la veille, essayant de toutes ses forces, de la maintenir en vie. Il fait appel, par l'entremise de No, à un guérisseur.
Au terme d'une longue et douloureuse convalescence, Dodola se rétablit et peut enfin savourer ses retrouvailles avec Zam.
Ils quittent No après l'avoir aidé à rebâtir sa maison, détruite après l'explosion de son purificateur d'eau et l'invasion de son domicile par plusieurs sans-abri. Le couple décide de repartir pour le désert où ils retrouvent leur bâteau, désormais enseveli par le sable et tous les déchets de la ville. 
Après avoir survécu à la séparation, à l'enfermement, à la faim, à la soif, Zam et surtout Dodola doivent encore surmonter la maladie. Ils sont certes libres, s'étant échappés du palais du Sultan, mais leur évasion par les égoûts a sérieusement entamé la santé de la jeune femme. Cette situation installe un renversment dans la relation entre Zam et Dodola : hier, c'est elle qui veillait sur lui, quand il était enfant, aujourd'hui, c'est lui qui la veille et tente de la soigner alors qu'elle est à l'article de la mort.
Leur rencontre avec No est l'occasion pour Thompson de créer un personnage étrange, à la fois fantasque, sympathique, mais qui est en vérité fou, dont la folie finira par (presque) causer sa perte. Le prénom de ce second rôle est une référence explicite à Noé, qui repêche littéralement Zam et Dodola et les accueille dans sa maison (plus une cabane qu'autre chose, dans un bidonville), nouvelle arche où vont échouer d'autres crêve-la-faim et sans-abri.
Révisons donc notre Noé : il consacra 120 ans à bâtir son vaisseau en prévision du Jugement Dernier, y embarquant un mâle et une femelle de chaque espèce, ses trois fils, leurs femmes. Le sort qu'il réserva à sa propre épouse prête à la controverse : il aurait soit refuser qu'elle monte à bord car elle n'était pas croyante, soit accepter qu'elle l'accompagne. Tous les passagers firent voeu d'abstinence, mais la règle ne fut pas respectée et de nombreux petits furent donnés en nourriture à d'autres animaux pour dépeupler l'équipage.
Puis, le déluge terminé, Noé dut trouver comment régénérer le monde. Ses trois fils engendrèrent toutes les nations : Shem/Sem à la peau mate, le favori, devient père de tous les prophètes suivants ; Japheph/Japhet à la peau claire, le plus habile, eût la plus nombreuse des descendances ; mais Cham à la peau noire fut condamné à être le premier de tous les esclaves (soit parce qu'il se serait moqué de la nudité de son père ou parce qu'il le rendit impuissant par la magie).
L'autre point que vient souligner la maladie de Dodola, c'est la structure organique du récit et de ses éléments : une histoire est pareille à un corps, chaque péripétie a une fonction qui permet au récit de progresser, chaque individu vit grâce au bon fonctionnement de son organisme. Cette vision des choses, plus triviale, physique, matériel, logique, contrebalance le discours mystique qui sous-tendait le propos du livre jusqu'à présent, et de la même manière que Thompson parle moins finalement de l'Islam que du Coran, donc moins de la religion que des livres saints qui la racontent, il a aussi à coeur de nous dire que son histoire est d'abord la relation d'éléments affectant des êtres de chair et de sang et pas seulement les exploits de créatures irréelles. Ce faisant, il donne de la matière à de la fiction er rappelle que l'imagination se nourrit et s'organise à partir du réel, sans quoi le résultat n'est qu'un divertissement sans consistance.
*
7. Le sceau de Salomon.

Le désert est devenu une décharge publique à ciel ouvert et Dodola et Zam, résignés à ne plus pouvoir récupérer leur bâteau, regagnent la ville.
Ils se réfugient dans un chantier immobilier abandonné, où ils investissent un appartement inachevé. Zam décroche un emploi à l'usine d'embouteillage d'eau. Dans l'immeuble où ils se sont établis, Dodola leur arrange un foyer confortable et, un soir, lorsque Zam rentre du travail, elle lui montre au sommet du bâtiment toute la ville, dont le palais du Sultan fait partie.
Une nuit de canicule, Zam enlace Dodola mais se ravise, dégoûté par cette attitude qui lui rappelle celle des caravaniers qui abusèrent de la jeune femme autrefois.
Le jeune homme reçoit une promotion dans son usine en se voyant proposer un nouveau poste qui le reconduit au barrage qu'il avait jadis découvert et d'où il ramenait l'eau pour lui et Dodola.
Dodola, justement, lui avoue que, durant son séjour au harem, elle a eu (et perdu) un enfant. Zam lui révèle être devenu un eunuque, ce qui l'empêche de lui donner un nouvel enfant comme elle le désire. Désespéré, il choisit de quitter la jeune femme.
Jusqu'au 6ème chapitre, Habibi pouvait très bien s'inscrire dans un monde fantasmatique, rester du domaine de la fable, du conte, avec force métaphores pour l'habiller. En quittant le désert puis le palais du Sultan, et en installant Dodola et Zam dans la ville, l'histoire gagne en réalisme, devient plus concrète non seulement dans l'espace où elle se déroule mais aussi dans le temps où elle se situe : le décor indique clairement qu'on est à présent à une époque moderne, avec une ville hérissée de gratte-ciel, de véhicules contemporains, d'objets actuels.
Tous deux adultes désormais, les rapports entre Dodola et Zam n'ont également plus rien d'innocent, d'ailleurs ils s'avouent tout (l'enfant que Dodola a eu du Sultan, la castration qu'a subi Zam, leur attirance physique et l'impasse d'une relation de couple ordinaire entre eux). Ce 7ème chapitre ancre Habibi dans une réalité plus affirmée.
Mais Thompson ne renonce pas à dresser des ponts entre le réel et la mythologie. Ainsi, pour dépeindre la Wanatolie, il la compare au royaume de Salomon qui dévasta l'environnement pour bâtir son palais et asseoir son empire. Son arme était un sceau qui lui permettait de contrôler le pouvoir des Djinns et lui assurait la maîtrise sur les hommes, les bêtes et les esprits, dont il parlait les langues.
L'auteur se sert également du Roi Salomon pour parler de la nature du couple Zam-Dodola. 
Conviant tous les animaux à un festin, Salomon apprit par une Huppe l'existence d'un autre royaume échappant à sa loi : le royaume de Saba, aussi riche et sophistiqué que le sien mais vénérant d'autres divinités que Dieu, et dirigé par la reine Bilqîs. 
Salomon invita Bilqîs pour la convertir et elle partit pour Jérusalem avec 797 dromadaires chargés d'or, d'épices et de pierres précieuses, pour le rencontrer. Eblouis l'un par l'autre, ils tombèrent amoureux. mais quand Salomon demanda Bilqîs en mariage, elle refusa car sa virginité était la condition assurant son statut de reine de Saba. Elle repartit donc, en lui laissant une fortune. Pour tenter de l'oublier, il devient polygame, ayant 700 femmes et 300 concubines.
Zam quittera Dodola car il ne peut lui donner d'enfant mais aussi parce qu'il refusait d'être esclave de ses sens comme tous les hommes, ces bêtes sauvages violant les femmes comme les caravaniers jadis.
*
8. La prière de l'orphelin.

Sans aucune image, ce pénultième chapitre est un monologue intérieur de Zam. Il a rejoint le barrage et s'apprête à se suicider en se jetant du haut de l'édifice. Il est accablé par le cours de sa vie, les choix irréversibles qu'il a pris, ce chemin de croix, son incapacité à donner un enfant à Dodola, mais aussi de l'eau aux habitants des bidonvilles.
Ses préoccupations personnelles se mêlent à des considérations plus générales sur le sort des démunis qui, comme Dodola et lui, semblent maudits et condamnés.
A moins que ces épreuves finissent par l'éclairer et donner un sens à sa vie...

Craig Thompson est un sentimental et il n'a visiblement pu se résoudre à abandonner ses personnages en les ayant une fois encore séparés. Néanmoins, pour que Zam revienne à Dodola, il lui faut passer par un examen de conscience difficile mais nécessaire.
Le choix de traiter ce passage sans image interpèle : est-ce vraiment une décision qui s'est imposée à l'auteur ? Un défi narratif ? Une forme d'impuissance à montrer son héros sur le point de suicider et se raviser in extremis ?
Cela donne en tout cas un tour de force et, surtout, un texte puissant, très évocateur, éloquent, qui trouve son point culminant dans son épilogue. Après une bataille, le Prophète déclara à ses compagnons : "nous sommes revenus du petit djihad pour passer au grand djihad. (...) Le combat contre soi-même."
De la même manière, c'est en remportant lui-même ce combat contre lui-même que Zam renonce à se tuer et à repartir... Jusqu'à Dodola. 
*
9. Respire.
Seule, Dodola se souvient comment son mari, le scribe, l'avait apprivoisée en lui racontant l'histoire de la vie de Jésus, lui apprenant ainsi le goût des récits.
En ville, elle achète un encrier et, de retour à l'appartement, commence à son tour à écrire, recensant les prophètes, jusqu'à ce qu'elle s'endorme, épuisée. Zam revient vers elle, apaisé après avoir marché et médité dans le désert. Ils s'étreignent et connaissent le plaisir.
Le chantier de l'immeuble où ils habitent reprend et ils doivent partir, choisissant de quitter la ville. Zam négocie l'acquisition d'un canôt pneumatique tandis que Dodola achète à un marchand une fillette esclave. 

Le récit d'Habibi est lié à l'art même de raconter des histoires, et particulièrement celles des prophètes. Les Hadiths en recensent 124 000, de Noé à Salomon en passant par Adam, Abraham, Job, Moïse, Jésus, Mohammed. La généalogie de Mohammed est traçable jusqu'à Ismaël et celle de Jésus jusqu'à Isaac. 
Ni Ismaël ni Isaac ne furent sacrifiés : à la place, l'archange Gabriel amena un bélier pour qu'il soit présenté en offrande et égorgé. Cette permanence du motif sacrificiel et son aspect violent définissent la crudité, la cruauté, extrèmes des textes sacrés, illustrant le calvaire que doivent endurer les hommes sur terre pour survivre (le prix à payer pour leur faute originelle si on est croyant). C'est cela aussi qu'on traversé Dodola et Zam : un lot d'épreuves atroces, morales et physiques, spirituelles et afectives. Et finalement lorsqu'ils se retrouvent et décident de quitter la ville, c'est logiquement en direction du désert qu'ils vont, le désert domaine de Dieu mais aussi l'endroit où ils trouvèrent refuge pendant si longtemps, où ils furent épargnés de la barbarie des hommes (et plus près l'un de l'autre, et de Dieu).
Ils y repartent en emmenant, comme un symbole, une fillette vendue par un marchand, qui doit avoir l'âge qu'avait Dodola quand elle fut vendue à son mari, le scribe, et Zam, quand il fut abandonné par sa mère à Dodola.
La boucle est bouclée, et la circularité du récit lui confère une forme d'aboutissement, à la mesure de son ambition et de la maîtrise avec laquelle l'a mené Craig Thompson.
*
"Habibi" signifie "mon bien-aimé" : c'est l'adresse la plus évidente de ce que ressent Dodola pour Zam, comme une mère pour son enfant, puis à la fin de l'histoire, c'est que ressent Zam, devenu adulte, pour la femme, Dodola, qu'il aime, non plus comme un fils adoptif mais comme un homme (même s'il est devenu eunuque). Mais l'amour chez Craig Thompson n'est jamais facile, ni à définir, ni à vivre, et c'est le fond de cette fresque démesurée avec ces presque 700 pages, son foisonnement de péripéties, son emphase feuilletonesque.
Toute l'entreprise semble vouée à rendre plus réels, réalistes, des personnages initialement plus proches de figures légendaires : Dodola est une variation de Shéhérazade ; Zam d'Ismaël (fils d'Abraham) et de Cham (fils de Noé) ; leur couple réinvente celui du roi Salomon et de la reine de Saba, Bilqîs ; leur arrachement au désert (le domaine de Dieu) ressemble à l'expulsion d'Adam et Eve du Paradis ; et le bâteau échoué dans les sables évoque évidemment l'arche de Noé.
L'idylle de Dodola et Zam apparaît comme un mirage semblable aux visions créées par la chaleur du désert, un rêve impossible. Elle se brise une première fois dans une scène traumatisante (le viol de Dodola par un caravanier semblable à un vilain de Robert Crumb et qui hantera Zam), à laquelle Thompson reviendra dans de nombreuses pages. Zam a échoué à sauver Dodola, qui finira par être enlevée pour devenir courtisane dans un harem, et ce ravissement acquiert un double sens (la disparition de Dodola mais aussi un cauchemar récurrent pour Zam).
Le Sultan de Wanatolie est représenté comme le roi Shahryar des Contes des 1001 Nuits revu et corrigé par Mad Magazine, un bouffon enturbanné et obsédé sexuel, personnage à la fois grotesque et cruel. La Wanatolie elle-même est une synthèse de clichés orientaux avec son souk, son marché aux esclaves, son harem, ses femmes au bain. Ses habitants sont des archétypes : concubines dénudées et offertes, colosses eunuques à la peau noire, opiomanes, serviteurs zélés. 
Une grande partie des dessins de Thompson sont des citations explicites des peintures du XIXème siècle de Jean-Léon Gérôme. Tout cela nous rappelle en permanence que l'histoire est une affabulation, Thompson ne prétend pas au réalisme. En tant qu'illustrateur, il est en fait dans une situation similaire à Zam : tous deux sont prisonniers de leurs fantasmes, apparemment incapables de penser à Dodola sans l'idéaliser et l'érotiser (elle est souvent montré nue alors que les hommes le sont rarement et jamais de manière flatteuse). Tourmenté par sa libido, Zam se punit d'une manière définitive et extraordinaire, alors que Thompson, lui, s'abandonne à son art, comme grisé par la représentation de cet Orient fabuleux, de son héroïne magnifique, de ces enluminures complexes, de la calligraphie arabe. En cela, il se démarque totalement du réalisme sec d'un Joe Sacco ou de la simplicité d'une Marjane Satrapi, étalant sans forfanterie mais avec un plaisir décomplexé sa virtuosité technique au service de cet exotisme de carte postale. 
Cette exubérance contraste avec la dureté des situations traversées par les héros, à qui rien n'est épargné. Dans son précédent ouvrage, Blankets, qui était une histoire semi-autobiographique située dans une famille de chrétiens fondamentalistes du Wisconsin, Thompson se livrait à une introspection romantique, et cette fois, avec Habibi, il s'aventure en territoire étranger, aussi bien culturellement que géographiquement(explorant le Coran, se déplaçant en Afrique). Blankets était un livre "de l'intérieur", auto-centré, là où Habibi est un livre "de l'extérieur", excentré.
L'Islam, dans le monde fictif d'Habibi, existe comme une collection d'histoires (celles que Dodola raconte à zam), le récit fait se succéder plusieurs extraits du Coran, des variations mystiques impliquant aussi bien une tortue géante qu'un talisman avec des inscriptions et des combinaisons de chiffres.

"J'ai eu plaisir à penser l'orientalisme comme un genre semblable aux cowboys et aux indiens - il n'y a pas de représentation précise, unique de l'Ouest américain, il s'agit aussi de contes de fées." - Craig Thompson.

Habibi s'articule donc autour de trois composantes.

- 1/ La calligraphie et les enluminures islamiques : le premier mari de Dodola est un scribe qui l'initie à l'écriture et la beauté de la calligraphie. De la même manière, Thompson s'exerce et nous montre le caractère à la fois esthétique et symbolique de ces arts en explorant les formes de l'art islamique, le détail des enluminures, qui obligent le lecteur à s'attarder sur l'image autant que le texte traité comme un dessin à part entière.
   
- 2/ Les illustrations des sourates du Coran et des Haddiths : Thompson explore aussi l'Histoire et les histoires de la culture islamique en s'appuyant sur une documentation très riche (comme en témoignent les notes reproduites à la fin de son ouvrage). Les Haddiths sont les rapports sur les choix et actions du prophète Mohammed durant son existence. Les sourates du Coran sont les chapitres du livre sacré. Le mysticisme pré-coranique est également convoqué, de même que des légendes extrème-orientales.
L'auteur se sert de ce matériel pour critiquer l'islamophobie américaine, à l'origine de son projet, où les actes d'une minorité extrémiste étaient considérés comme représentatifs d'une foi entière. Thompson démontre que les religions sont étroitement liés dans la structure même de leurs écrits sacrés, mais c'est surtout l'interprétation qu'on fait de ces textes qui distinguent les croyants. Comment, autrement dit, autant de catholiques et de juifs peuvent-ils encore être si hostiles aux musulmans (et inversement) alors que leurs religions partagent tant de traits ?
Quand il évoque le choix qu'a dû faire Abraham pour sacrifier un de ses fils (avant de révèler à la toute fin le fin mot de cette histoire), l'auteur pointe habilement comment d'une même histoire on a pu tirer des versions différentes alors que la base est identique. 
Pour Thompson, Islam et chrétienté sont interconnectés, et cela lui permet de les considérer avec objectivité, sans idulgence ni condescendance. 
  
- 3/ L'histoire d'amour entre Dodola et Zam : cette romance tumultueuse est décrite de manière à la fois romanesque, romantique et triviale. Surtout, au long des presque 700 pages du livre, elle évolue avec ses acteurs et l'amour prend donc plusieurs formes successives : mère et fils, frère et soeur, amis, amants, partenaires... Dodola et Zam seront tout cela à la fois et au fur et à mesure.
L'asservissement des femmes et des hommes dans cet Orient à la fois irréel et cruel fait écho à celui des pauvres par les riches, du Sud par le Nord, des bidonvilles par la ville.
La sexualité de Dodola en fait une créature à la fois tragique et pragmatique : qu'elle subisse les assauts des hommes ou qu'elle use de ses charmes pour les manipuler rend impossible tout jugement définitif à son sujet, on souffre pour elle mais on savoure aussi quand elle reprend l'avantage - toutefois, l'honnêteté veut qu'on la plaigne plus qu'autre chose car elle est rarement en position de supériorité, et quand elle l'est, ce n'est jamais sans avoir fait de sacrifices.
Il en va de même pour Zam, petit garçon abandonné à deux reprises, mutilé, tout prêt de perdre sa "bien-aimée" quand ils sont enfin libres, voulant se suicider quand il comprend qu'il ne pourra lui donner ce qu'elle désire, puis apprenant à redonner du plaisir, différemment, et enfin repartant avec sa compagne dans ce désert à la fois inhumain et refuge.
Une image séquentielle (à la façon de Will Eisner dont Thompson est un héritier inspiré -peut-être le plus légitime avec Posy Simmonds) résume parfaitement la relation de Dodola et Zam quand celui-ci, adulte, l'enlace. Hier, enfant chétif et craintif lové dans les bras de cette mère d'adoption, de cette grande soeur aimée-désirée comme une femme, il est aujourd'hui devenu un colosse si grand et puissant qu'il est capable de protéger sa partenaire. Dans le même temps, Dodola continue, dans son rêve, de serrer contre elle le petit Zam qu'elle avait récupéré autrefois.

La représentation de l'Orient et les choix narratifs de Thompson ont suscité la polémique auprès de certains qui n'ont pas apprécié et son interprétation de ce monde et sa culture et le fait même qu'un catholique blanc américain ose en parler.
Face à ces esprits chagrins, l'auteur a reçu deux soutiens de poids : le scénariste-dessinateur Eddie Campbell (à qui l'on doit les illustrations de From Hell d'Alan Moore) et la danseuse-chorégraphe spécialiste du folklore arabe Leela Cormal :

"L'intérêt d'Habibi repose davantage dans sa construction narrative, ses diversions visuelles, ses digressions, et ses éléments en filigrane, que dans sa description socio-politique du pays imaginaire moyen-oriental (la Wanatolie) où se situe l'action" a déclaré Campbell, avant d'ajouter : "tout est dans un espace d'idée, à la manière d'Alan Moore qui dit qu'une chose et son contraire peuvent exister dans une juxtaposition immédiate."

Cormal, elle, a félicité Thompson pour sa "description juste du harem comme symbole de la société ottomane, avec son architecture sociale, et le fait qu'il s'agisse littéralement du "quartier des femmes", le lieu des concubines, des servantes. Elles étaient effectivement vendues dans tout l'empire comme les africaines et les eunuques. (...) Il est difficile de représenter une culture étrangère, mais c'est important d'essayer."

Thompson est à l'évidence bien intentionné, il ambitionne de montrer les liens existant entre le Coran et l'Ancien Testament, et pour cela il n'hésite pas à effectuer des bonds narratifs audacieux, produisant une oeuvre dont le volume et le flot sont hors normes, parfois excessifs. Mais à qui s'y abandonne, le livre procure un voyage, presqu'un trip voluptueux, vertigineux, dont on sort à la fois essoré et repu. 

lundi 31 octobre 2011

Critique 277 : BLANKETS - MANTEAU DE NEIGE, de Craig Thompson

La couverture de l'édition française
de Blankets - Manteau de Neige,
parue chez Casterman
dans la collection "Ecritures".
Blankets - Manteau de Neige est un roman graphique autobiographique écrit et dessiné par Craig Thompson, publié en 2003 par Top Shelf Productions.
Ce volumineux ouvrage de 582 pages raconte l'histoire de son auteur en évoquant à la fois son enfance dans le Wisconsin, dans une famille très religieuse, son premier amour, et son entrée dans l'âge adulte.
Craig Thompson a déclaré que son projet s'est développé autour d'une idée simple mais ambitieuse : décrire le sentiment qu'on éprouve lorsqu'on partage pour la première fois l'intimité amoureuse avec quelqu'un.
Son entreprise lui a valu la reconnaissance critique (le magazine "Time" a élu Blankets comme un des cent meilleurs romans graphiques en langue anglaise en 2005) et publique.
Une planche et la couverture de l'édition américaine.

Présentons d'abord les principaux personnages de l'histoire :

- Craig : l'auteur se met lui-même en scène dans ce récit, depuis son enfance jusqu'au début de l'âge adulte, lorsqu'il quitte la maison familiale. Craig se débât avec son éducation religieuse et sa croyance va être mise à l'épreuve en grandissant, quand il découvre l'amour, souffre du poids de la religion dans ses rapports avec sa famille et son entourage. En découvrant que les Saintes Ecritures ont été remaniées lors de leurs différentes transcriptions et traductions, sa foi est ébranlée et tout ce sur quoi reposait son existence est alors remis en question. Lors d'un séjour dans un camp de vacances, il fait une rencontre qui change définitivement sa vie avec une fille prénommée Raina, qui devient son premier amour.

- Phil : c'est le frère cadet de Craig. Comme lui, il aime dessiner et l'évocation de leur enfance occupe l'autre partie principale du récit, jusqu'à ce que, étant devenus adultes, leurs rapports se distendent.

- Raina : c'est le premier amour de Craig. Peu après leur rencontre dans un camp de vacances paroissial, ses parents divorcent et elle traverse cette épreuve avec difficulté. Par ailleurs, elle a un demi-frère et une demi-soeur, tous deux trisomiques, auprès desquelles elle occupe quasiment la place de mère.

- Les parents de Craig : sa mère est une femme dévote et effacée, son père est un homme fruste et autoritaire.

- Les parents de Raina : ce sont deux personnes aimables et aimants, mais l'adoption de leurs deux enfants mogoliens a eu raison de leur couple. Ils sont en instance de divorce, ne communiquant plus que par l'entremise de Raina, mais accueillant avec bienveillance la relation de Raina et Craig. Leur autre fille, Julie, mère d'une petite Sarah, est mariée mais s'est éloignée d'eux.

- Laura et Ben : ce sont les demi-frère et soeur de Raina, tous deux trisomiques. Laura est gentille, joueuse et très sensible ; Ben est taciturne et proche de son père adoptif.

- Julie et Dave : Julie est la soeur aînée de Raina et Dave son époux. Petits bourgeois, entretenant des rapports distants avec les parents de Julie, ils sont parents d'une petite fille, Sarah, dont Raina s'occupe régulièrement avec amour.

Le premier baiser échangé par Craig et Raina.

Craig et Raina enlacés couchés sur le couvre-lit en patchwork.

Blankets compte 9 chapitres dont la narration va et vient entre différentes époques du passé de l'auteur, de son enfance dans le Wisconsin au début de l'âge adulte quand il quitte sa famille en passant par le séjour de deux semaines qu'il passe dans le Michigan après avoir rencontré Raina, une jeune fille de son âge dans un camp de vacances paroissial.

- Chapitre 1 : Dans le cagibi. Craig Thompson commence par évoquer son enfance. Elle est marquée par sa complicité avec son frère cadet, Phil, avec lequel il partage sa chambre à coucher et son lit. Leurs rapports sont complices mais parfois ils chahutent et alors ils subissent la sévèrité de leur père, un homme fruste, qui n'hésite pas à enfermer une nuit durant Phil dans un réduit poussièreux et peuplé d'araignées (le cagibi du titre) pour le punir de s'être amusé trop bruyamment avec Craig.
A la rudesse du climat régional et de leur éducation s'ajoute le poids de la religion : les parents Thompson suivent strictement les préceptes de la Bible, (s')imposant une existence austère, qui vaut à Craig les railleries de ses camarades à l'école.
Enfin, en l'absence de leurs parents, les deux frères Thompson sont gardés par un adolescent grassouillet et boutonneux qui commet des attouchements sexuels sur les deux garçons.

L'auteur démarre donc avec un peinture très sombre de l'univers de son enfance. Ses détracteurs lui reprocheront d'ailleurs d'avoir exagéré la charge mélodramatique, pourtant les situations sont authentiques et leur narration est rapide, employant habilement le hors-champ pour suggérer des passages pénibles comme les abus du baby-sitter.
Malgré la pesanteur de l'ambiance, Thompson ne dresse pas un portrait à charge de ses parents qu'il s'abstient de juger : il laisse au lecteur le soin d'apprécier la situation et leur attitude, contrebalançant le dureté de cette famille avec les scènes de complicité entre les deux frères.
Visuellement, le découpage est classique, sobre : l'artiste évite de charger ses images de symboles ou de composer ses plans et ses pages de manière trop fantaisiste, là encore pour rester dans l'évocation à hauteur d'enfant, dans la retenue.
Le regard sur l'enfant qu'est alors Craig Thompson est aussi altéré par l'éducation religieuse à laquelle il est soumis : la culpabilité est omniprésente, donc il n'est pas question d'incriminer ses parents, et lorsqu'il s'agit de parler du baby-sitter, c'est sans complaisance (il est impossible de ne pas comprendre ses exactions) mais avec une représentation naïve (l'enfant ne comprend pas vraiment ce qui lui arrive, ne mesure pas vraiment la gravité de ce qu'il subit même s'il est sensiblement troublé).

- Chapitre 2 : Dans la fournaise. Plusieurs pages sont consacrés au Wisconsin et au climat de cette région : situé au centre-nord des Etats-Unis, à l'Ouest des Grands Lacs, c'est un endroit où la nature domine, partagé entre les forêts et les pairies. L'été, y règne une canicule qui, chez les Thompson, rend l'intérieur de leur maison étouffante (pour profiter du ventilateur et d'un peu de fraîcheur, les deux frères se crachent dessus pour faire croire à leurs parents qu'ils ont la fièvre). Mais le plus souvent, le paysage est enneigé, la blancheur enveloppe tout (d'où le titre de Blankets), donnant à l'endroit un aspect à la fois virginal et irréel, sauvage, quasi-primitif, au milieur de nulle part.
Le récit effectue un saut dans l'espace et le temps lorsque Craig part dans un camp de vacances organisé par la paroisse : c'est un tournant crucial puisqu'à cette occasion, non seulement il peut s'éloigner de sa famille (même s'il doit subir les moqueries de ses camarades), mais surtout parce qu'il va y rencontrer Raina, une adolescente de son âge, d'une grande beauté, au caractère timide comme lui. Il est évident que le jeune garçon a son premier coup de foudre, en revanche il ne sera jamais précisé si la jeune fille est aussi fortement touchée dès cette première fois : en vérité, les deux se trouvent, ils sont ensemble au bon moment au bon endroit. Il y a une dimension providentielle dans leur rencontre.

Craig Thompson donne un coup d'accélérateur à son récit, après un premier long chapitre. Non seulement, le héros nous est montré plus âgé (d'enfant, il est devenu adolescent), mais à cette progression temporelle il ajoute un déplacement dans l'espace en relatant le séjour dans le camp paroissial. 
Visuellement, le changement n'est pas exceptionnel : les personnages évoluent toujours dans un décor enneigé, isolé, quasiment en vase-clos. Mais la rencontre avec Raina marque un virage essentiel dans le récit. Pourtant, là encore, Thompson fait preuve d'une élégante sobriété : si de son point de vue, cette jeune femme le bouleverse immédiatement, la représentation de leur rencontre n'a rien d'un spectaculaire coup de foudre et rompt avec la tonalité mélodramatique du premier chapitre.
Cette alternance dans les atmosphères, les rythmes, en écho aux allers et retours dans les différentes époques du passé, va devenir la signature de l'oeuvre.

- Chapitre 3 : Le drap blanc. Retour dans le Wisconsin et l'enfance : Phil et Craig partagent un jeu qui consiste à marcher sur un lac gelé près de chez eux sans en briser la surface (ce à quoi ils parviennent rarement).
Entre les deux frères, il y a aussi la passion commune pour le dessin (à la fin du livre, on apprend qu'un ami de la famille leur fournissait des feuilles reliés qui se dépliaient et sur lesquelles ils dessinaient des monstres et autres images baroques, loin des icones religieuses). Cette pratique artistique demeurera un lien entre Phil et Craig, comme on le verra à la fin de l'histoire.
Un appel téléphonique de Raina, passé depuis une cabine au coeur d'une tempête de neige dans le Michigan, apprend à Craig que les parents de la jeune fille ont décidé de divorcer. Il obtient de ses propres parents la permission de passer deux semaines chez elle, après les avoir rassuré sur divers points (de bons résultats scolaires, manger de la viande...).
Raina en accueillant Craig lui offre un couvre-lit en patchwork (ce qui renvoit là aussi au Blankets du titre, mais aussi à la structure morcelée du récit avec des motifs complexes, la couverture se pliant et se dépliant comme l'évocation des souvenirs de l'auteur).
Enfin, Craig fait la connaissance des demi-frère et soeur de Raina, Ben et Laura, tous deux adoptés et trisomiques, dont elle s'occupe plus comme une mère - cette dernière évitant soigneusement de croiser son époux quand il passe à la maison.

Ce troisième épisode se distingue encore des deux précédents par sa succession de séquences, plus courtes qu'auparavant. Le rythme de la lecture s'en trouve effectivement affecté : il s'agit de poser certains éléments rapidement mais qui définissent le personnage de Raina et son environnement. Elle habite dans le Michigan, état voisin du Wisconsin de Craig, situé plus au Nord, bordés par les lacs Supérieur, Huron et Erié, qui vit dans un hiver permanent (constat dressé non sans humour par le père de Raina). Contrairement au Wisconsin de Thompson, le Michigan revêt un aspect cotonneux, duveteux, paradoxalement plus accueillant, mais c'est normal car c'est l'endroit où les amants sont réunis. 
Thompson utilise ici la première allégorie d'un récit qui en connaîtra d'autres avec le couvre-lit en patchwork qu'offre Raina à Craig : cet objet revêt de multiples significations, il s'agit à la fois d'un simple cadeau fait par la jeune fille au garçon qu'elle apprécie ; c'est aussi une couverture donc une étoffe conçue pour se protéger du froid (du Michigan et du Wisconsin) ; le patchwork est un assemblage tissé de plusieurs morceaux de tissus qui peut symboliser ici la famille (celle de Craig mais surtout celle de Raina, qu'on n'a pas encore complètement découverte mais qui est au bord de l'éclatement avec le divorce de ses parents) ; les différents tissus cousus pour un patchwork révèlent des motifs divers et Raina a sélectionné des échantillons richement illustrés que Craig compare à une bande dessinée, qui raconte une histoire en images, dont le sens se dévoile au bout de plusieurs lectures (alors que Blankets se comprend facilement malgré une construction non linéaire)...
Ce couvre-lit en patchwork résume l'ambition graphique de Thompson : plus on tourne les pages de son ouvrage, plus sa richesse visuelle se révèle. C'est un mix étonnant d'images dépouillées, à l'image des décors envahis par la neige, et de vignettes touffues, aux ombres tourmentées, où les planches sont tour à tour très découpées puis parfois sont réduites à une ou deux cases, qui ponctuent l'action, qui soulignent des moments particuliers, accentuent une émotion, une expression, une attitude, une lumière.


Conversation nocturne.
- Chapitre 4 : Statique. Après l'abondance d'informations du volet précédent, le récit se suspend presque tout en établissant un parallèle dans le temps et l'espace. Craig accompagne Raina dehors pour une balade. Ils traversent une forêt puis s'arrête dans une prairie enneigée où ils se laissent tomber à la renverse. La neige tombe et les flocons forment un paysage semblable à un ciel étoilé, suggérant au couple qu'ils flottent dans l'espace. Ces flocons sont chargés d'électricité statique et cette particularité rappelle à Craig un épisode de son passé avec Phil, lorsque, dans leur lit commun, le même phénomène physique se produisait sur et sous leur couvre-lit. Les enfants pensaient qu'il s'agissaient d'elfes, d'une manifestation magique, avant que leurs parents ne leur expliquent la vérité.

Ce passage représente une sorte de test pour le lecteur : soit on adhère à sa poèsie, son sentimentalisme, soit on les rejette et alors inutile d'aller plus loin. Ce serait pourtant dommage car, pour peu qu'on s'y abandonne, c'est à ce moment-là que Blankets acquiert toute sa dimension : la narration y est d'une fluidité fabuleuse, le récit atteint l'universalité d'un conte et dépasse la simple chronique. C'est comme une grande bulle magique où l'histoire s'envole et produit un effet d'une grâce absolue dont la beauté ne se trouve que dans de rares bandes dessinées.
Mais, plus encore, c'est graphiquement dans ce chapitre que Blankets atteint des sommets : la manière dont Thompson parvient à représenter la chute des flocons de neige, à y inclure un motif religieux (comme celui de la croix chrétienne à la toute fin), ou visualiser l'électricité statique donne un aspect quasi-fantastique au récit, frôlant avec l'abstraction. Du grand art.

- Chapitre 5 : Je ne veux pas grandir. Trois nouveaux personnages entrent en scène, toujours lors du séjour de Craig chez Raina : il s'agit de la soeur aînée de cette dernière, Julie, de son mari, Dave, et de leur fille (encore bébé), Sarah. Julie s'est éloignée de sa famille et s'est mariée pour gagner son indépendance, c'est l'opposé de Raina : une bourgeoise, pimbêche, immédiatement insupportable. Le portrait dressé de Dave n'est pas plus flatteur : avec ses sous-entendus pesants sur les rapports qu'entretiennent Craig et Raina, il est déplaisant d'entrée de jeu, et physiquement, ce colosse inexpressif semble figurer l'exact contraire de Craig, grand dadais maigrichon à l'air lunaire. Il n'y a rien à sauver chez eux, si ce n'est leur enfant, Sarah, dont Raina est la baby-sitter, ou plus exactement la mère de substitution tant il est clair que Julie et Dave semblent s'en débarrasser en la lui confiant.
Ensuite, lors de la soirée, Raina propose à Craig de lui montrer des photos de famille. Au coeur de cette séquence, qui dévoile le passé de la jeune fille sans grand discours, une scène-clé se produit lorsqu'elle offre à son compagnon un cliché d'elle, enfant, la seule image où elle apparaît seule.
Par ce biais, Raina se remèmore à la fois d'un instant joyeux, où elle partait s'amuser dans la neige, et constate le délitement de sa famille, avec la séparation de ses parents, la charge qu'a représenté l'adoption de Ben et Laura, la situation de Julie, et le sort de Sarah. L'innocence du nourrisson invite Craig et Raina à discuter de l'engagement - celui de former un couple, d'élever des enfants.
Finalement, Raina demande à Craig de passer la nuit avec elle pour ne pas être seule encore une fois.

Le titre de ce chapitre a un double sens : c'est à la fois le souhait exprimé par Craig quand il refuse que les bons moments passés avec Raina cessent, que les responsabilités de l'âge adulte ne le rattrapent et le brident, devant la félicité qui semble s'emparer de Sarah endormie, et en se représentant le bonheur de Raina quand elle était enfant, immortalisée sur une photo ; mais c'est aussi un voeu qu'il sait impossible, prononcé naïvement, comme pour conjurer le futur et ne pas devenir ce que sont des gens comme Julie et Dave, les parents de Raina qui se déchirent.
Blankets est aussi le récit de ce déchirement entre le souvenir de l'enfance enchantée, même si elle n'est pas exempte de brutalité, de cruauté, et le fait d'être adolescent et de vivre une parenthèse encore plus agrèable mais qu'on sait provisoire. Ne plus vouloir grandir ne précise pas à quand on veut cesser de vieillir, c'est espérer, en sachant pertinemment que c'est vain, que le bonheur qu'on vit présentement se fige, se cristallise. En souhaitant que le temps s'arrête, Craig pense qu'il a atteint un aboutissement (et le fait de partager une nuit avec Raina est effectivement un accomplissement, une perfection) mais sait en même temps que c'est un rêve, et qu'être conscient que ce n'est qu'un rêve ne le rend que plus précieux.
La mise en images de ce chapitre est plus sage : pas de réel "morceau de bravoure" dans cette séquence, pas de vignette vraiment mémorable. Mais la prouesse est ailleurs, plus subtile et efficace en quelque sorte, dans un découpage si fluide, si précis, qu'on tourne les pages sans s'en rendre vraiment compte. A ce stade, on a déjà dépassé la moitié des presque 600 pages du livre, et cela sans effort (à moins, comme je l'ai dit auparavant qu'on n'ait été rapidement allergique au traitement dramaturgique, à la fois flippant et lumineux). Il faut, quoi qu'on en pense au final, une vraie maestria pour imprimer un tel rythme à un ouvrage aussi imposant, sans recourir à une imagerie racoleuse.  
L'arbre des amants perchés.

- Chapitre 6 : Teen spirit. 4 temps : le premier renvoie à l'enfance de Craig et de Phil. Les deux frères se chamaillent une nouvelle fois dans leur lit après que Phil ait fait croire à Craig qu'il lui a pissé dessus. Rapidement, tout dégénère et une bagarre éclate au terme de laquelle Craig tombe parterre et Phil urine vraiment sur son frère. C'est alors que leur mère entre dans la chambre : d'abord stupéfaite par le spectacle de ses enfants, elle les traîne sous la douche. C'est la première fois que les deux garçons doivent se laver en ne prenant pas un bain et l'expérience est vécue comme une sorte de rite de passage, fortement symbolique (il s'agit pour eux de se nettoyer mais aussi de se purifier après un acte dégradant, tout en comprenant qu'ils ont échappé à une terrible punition si c'était leur père qui les avait pris sur le fait).
Le deuxième nous ramène dans la chambre de Raina qui demande à Craig de dessiner sur un des murs de sa chambre (pendant qu'elle tape à la machine des poèmes manuscrits de sa composition). Craig ne sait d'abord pas quoi faire, doublement paralysé par la responsabilité qui lui incombe (ne risque-t-il pas de simplement salir le mur ? De réaliser une image qui déplaîra à Raina ?). Finalement, comme tout artiste, c'est en oubliant ces interrogations, en dépassant ses doutes, et surtout en s'isolant, en puisant dans la solitude du dessinateur à l'oeuvre, qu'il peut produire quelque chose. Le résultat est alors évident et parfaitement exécuté (il se représente avec Raina, perché dans un arbre).
Le troisième indique que la scène dans la chambre est en fait un flash-back récent car Craig a accompagné Raina à une fête donnée par des amis de l'école où étudie la jeune fille. Accaparée par ses camarades, elle néglige son compagnon qui échoue à se lier avec ces étrangers à qui il reproche mentalement de l'empêcher d'être seul avec Raina. 
Le quatrième montre Raina et Craig revenant chez elle, en voiture, à la nuit tombée, après la fête. L'ambiance n'est pas gaie, la jeune fille ayant eu le temps de réfléchir sur la viabilité de leur relation et son bien-fondé, car déjà, bientôt, Craig va repartir chez lui et sans doute leur histoire n'y résistera pas. Les fantômes de la vie conjugale terminée de ses parents et celle médiocre, minable, de sa soeur et son mari, hantent prophétiquement la jeune fille.

Craig Thompson entame la dernière ligne droite de son récit à partir de ce chapitre en quatre actes. Chaque séquence annonce le terme de l'histoire du livre (les bêtises des frangins préfigurant leur éloignement, la solitude dans laquelle doivent se plonger Craig - pour dessiner - et Raina - pour écrire - suggérant un mur entre eux, la fête confirmant cette ligne de séparation, et enfin la réflexion exprimée par Raina sur l'avenir de leur liaison).
L'auteur traduit superbement cette mélancolie qui étreint progressivement les acteurs : c'est l'apprentissage de la fin d'une certaine insouciance, celle où les gamineries sont pathétiques, celle où le fait d'avoir trouvé une muse souligne à quel point l'idéalisation d'une personne la rend plus inaccessible que désirable, celle où on se rend compte que les amis de la fille dont on est épris sont des obstacles à l'intimité qu'on voudrait partager avec elle, celle où le plaisir d'être ensemble se brise en se rappelant que bientôt il faudra se quitter - et qu'il est improbable que la romance survive à la distance et au temps qui passe.
Graphiquement, Thompson traite ces scènes avec rapidité, presqu'en les survolant, ne s'autorisant qu'une fois à reconvoquer une imagerie connotée (quand Craig voit Raina comme une déesse). Ce presqu'empressement signifie que le moment n'est pas encore venue de trop appuyer ses effets pour dramatiser la situation (en l'occurrence, la séparation physique de Craig et Raina) : il prépare le lecteur pour la suite et fin du récit. C'est adroit et comme toujours très raffiné.  

- Chapitre 7 : Comme au ciel. Deux séquences se répondent dans ce chapitre. La première nous renvoie l'enfance de Craig et Phil, un épisode dont la gaieté tranche avec l'aspect plutôt sinistre que nous avions de leur vie de famille jusqu'à présent. Gamins donc, les deux frères, quand ils ne trouvaient pas le sommeil, s'amusaient à imaginer que leur lit était un bâteau pris dans une tempête. La mer était démontée, peuplée de requins énormes prêts à dévore celui qui passerait par dessus bord. Finalement, quand ils avaient échappé à ces dangers, ils se collaient l'un à l'autre, blottis dans la même couverture.
La seconde réunit Craig et Raina qui passent une nouvelle nuit ensemble dans le lit de la jeune fille. Pour ne pas être surpris par un de ses parents, Raina avait convenu avec Craig de le réveiller, grâce à son radio-réveil avant l'arrivée de son père ou sa mère au matin. Mais cette fois-ci, elle oublie (accidentellement ou volontairement ?) de brancher l'appareil. Plus proches que jamais, après d'énièmes confidences au coeur de la nuit, ils franchissent un nouveau cap dans l'intimité, s'embrassant, se caressant, se dévêtissant et s'étreignant...

Cette étreinte à la fois fougeuse et tendre est dessinée d'une manière équivoque par Thompson, si bien qu'on ne sait trop si ses personnages passent vraiment à l'acte, font l'amour (le doute est permis car ils ne sont pas complètement nus - Raina garde sa culotte par exemple). Mais qu'importe, il s'agit d'une véritable nuit d'amour, une extase partagée. L'ambiguïté réelle de la scène est sa raison : comme nous le verrons dès le chapitre suivant, cette étreinte ressemble davantage à un ultime échange, qui passe plus par la chair que par la parole, que comme une nouvelle étape prolongeant la relation des amants. C'est en vérité un adieu et c'est pourquoi ce moment est à la fois une consécration et un achèvement.
L'intimité et le partage sont au coeur de cet épisode puisque dans la partie consacrée à la "tempête", nous assistons également à une sorte d'étreinte, de communion, mais cette fois entre Craig et Phil. Ce souvenir est le premier vraiment joyeux depuis le début de l'histoire dans les évocations de la vie de famille Thompson. Les deux frères y laissent libre cours à leur fantaisie débridée, sans que plane la menace des parents, le poids de l'éducation religieuse : c'est une fantasmagorie où la force de la fratrie a raison de tout - du réel, du danger, du temps, de l'espace. La fait que la séquence se déroule dans un lit n'est pas seulement un écho de l'autre "scène de lit" avec Raina et Craig, c'est avec son décor délirant, produit de l'imagination, un hommage évident au Little Nemo in Slumberland de Winsor McCay, dans lequel le héros (lui-même enfant, d'un âge similaire à celui des frères Thompson) vivait en rêvant des aventures extravagantes et dont la chute était invariable (il se réveillait en sursaut, en tombant du meuble, mais la suite de ses voyages endormis reprenait exactement au moment où ils s'étaient interrompus à l'épisode suivant).
Le trait vif, avec des coups de pinceaux vifs, parfois secs, fait merveille pour décrire aussi bien le mouvement de la traversée maritime houleuse que pour représenter l'enlacement des amants, avec d'un côté des lignages anguleux, agressifs, et de l'autre des courbes qui semblent figurer d'autres vagues mais plus paisibles, un roulis grisant et sensuel.    
La tempête.
- Chapitre 8 : La caverne engloutie. La narration reprend un défilement dense et nerveux dans une succession de scènes rapides et brêves. D'abord, les parents Thompson offrent à chacun de leurs fils leur propre chambre. Ce cadeau, d'abord bien accueilli par les deux frères, en les séparant physiquement, leur fait finalement comprendre à quel point ils ont besoin d'être proches, et rapidement, Phil, à l'invitation de Craig, rejoint le grand lit de son aîné. Pourtant, plus tard, nous verrons que le fait d'avoir chacun leur quartier redéfinira leur relation.
Ensuite, un peu plus âgés, les deux frères se rappellent un étrange épisode de leur enfance lorsqu'ils avaient découvert une grotte durant l'hiver. Avec la fonte des neiges, la grotte s'est réduite en un terrier étroit puis a complètement disparu, comme engloutie par la terre.
Après cela, c'est l'heure de la séparation pour Raina et Craig : la séquence est traîtée comme un échange de prisonniers, chacun d'un des parents (le père de Raina, la mère de Craig) s'étant donné rendez-vous à mi-chemin entre le Michigan et le Wisconsin. Sous les regards scrutateurs de leurs géniteurs, les deux jeunes gens se disent adieu (sans encore savoir qu'ils ne se reverront jamais) de manière à la fois gauche et tendre, en s'enlaçant pudiquement. Puis Raina repart la première dans la voiture de (et avec) son père.
De retour chez lui (après avoir entendu sa mère durant le trajet lui avoir dit que, doutant qu'ils n'étaient qu'amis, lui et Raina, elle aurait dû lui refuser ce séjour de deux semaines dans le Michigan), quelque chose a définitivement changé pour Craig, étranger dans sa propre maison. Il retrouve son frère s'amusant dans sa chambre avec un jeu vidéo violent : on comprend qu'entre lui et Phil, la complicité de l'enfance a depuis longtemps passé. Du moins jusqu'à ce que Craig voit les dessins de son cadet : leur passion commune reste le dernier vrai lien entre eux, et l'aîné fait promettre à l'autre de ne jamais cesser de la pratiquer.
Mais, donc, quelque chose, au début indéfinissable, a mué chez Craig après ses deux semaines loin de chez lui : en évoquant le fameux mythe de la grotte chez Platon, il comprend (et nous avec lui) ce qu'il ressent désormais. Cela prend la forme de questionnements intimes : comment apprécier justement ce qu'il vient de vivre avec Raina, la qualité de leurs sentiments, de leur relation, et mesurer leur impact maintenant qu'il est revenu à sa base ? Toute cette parenthèse n'a-t-elle pas été qu'un rêve, une sublime illusion, mais une illusion quand même ?
Cette interrogation va poursuivre son cours, plus profondément et largement, car Craig comprend que ce qu'il a vécu dans le Michigan bouleverse toute son existence désormais. Son rapport à la foi est progressivement mais irréversiblement remis en compte : à son tour, elle lui apparaît comme une illusion pire un mensonge et il ne croit plus. Non plus en Dieu, non plus en une certaine spiritualité, mais dans les préceptes religieux dans lequels on l'a élevé et tels qu'on lui a enseigné au catéchisme.

La séparation, le retour chez soi, sur soi et la remise en question sont donc au coeur de ce chapitre particulièrement dense. Des pans entiers de la vie de Craig se renversent à mesure qu'il éprouve en quoi le séjour chez Raina l'a affecté. Il ne s'agit pas seulement d'évoquer la séparation des amants, en vérité Thompson la traite rapidement, sans effusion, avec sobriété et élégance. Il est davantage question de la façon dont Craig, en revenant chez lui, ne reconnaît plus rien : désormais, les contraintes religieuses l'insupportent (quand bien même il ne l'exprime pas ouvertement), le constat est fait que sa complicité avec Phil (si forte durant l'enfance) n'est qu'un souvenir. 
Ironiquement, c'est au moment où il comprend qu'il a perdu la foi, ou plus exactement où il ne croit plus à l'enseignement des Evangiles tel qu'il l'a reçu, que Craig a une révèlation, plus existentielle que mystique, mais aussi radicale, décisive : ce n'est plus sa vie, ce n'est plus sa croyance, et il choisit de rompre avec elles, sans bruit mais déterminé.
Suivant la méthode appliquée depuis le début du récit, Thompson revient, quand il communique beaucoup d'informations au lecteur, à un découpage plus sobre car il ne s'agit pas d'entraver le déroulement de l'histoire avec des effets visuels qui compromettraient le rythme de la lecture ou l'intelligibilité de ses propos. Et le résultat est parfait : on saisit précisèment, sans effort ni surprise, la métamorphose du héros en ressentant comme lui à quel point le retour dans le Wisconsin ressemble à un retour à la fois familier et où le protagoniste est déphasé.      
L'amour.
- Chapitre 9 : Notes de bas de page. Nous voilà arrivé au terme de l'aventure : comme l'indique le titre du chapitre, ce qui va être relaté apparaît comme un appendice, confirmant certains points antérieurs, dévoilant la suite d'autres évènements, concluant des pistes.
Dans l'épisode précédent, Craig a mis fin à ses rapports avec Raina, avec laquelle il ne communiquait plus que par téléphone. Leurs échanges se réduisaient à une conversation de plus en plus banale, sur le temps qu'il faisait chez eux, la dégradation de la situation familiale de Raina, le poids des responsabilités sur la jeune fille - et par là même l'impuissance de Craig à l'aider à cause de leur éloignement (mais aussi parce qu'il n'y pouvait objectivement rien) - quand ce n'étaient pas des silences embarrassés qui dominaient. Le jeune homme décide in fine de passer un dernier coup de fil à son amie pour lui dire "au revoir" : il ne va nulle part (comme leur relation désormais) mais il est devenu évident pour tous les deux qu'ils ne se reverront pas, qu'il n'y a pas d'avenir pour eux ensemble (comme l'avait prophétisé Raina au retour de la fête chez ses amis dans le Michigan). Dans ce cas, il faut conclure plutôt que se leurrer avec des projets chimériques et parce que chacun a son lot de problèmes à régler - et à régler seul.
En rompant, résigné et sans fracas, Craig a franchi une nouvelle étape dans son émancipation. Il quitte aussi l'adolescence pour entrer dans l'âge adulte et sa famille pour poursuivre des études en ville (où la simple visite à la bibliothèque ressemble à la découverte d'un magasin de friandises gratuites). En s'éloignant, il abandonne, sans regrets ni doutes, le milieu ultra-puritain dans lequel il a toujours baigné et dont les thuriféraires lui décrivent les études aux Beaux-Arts comme une promesse de déchéance (les artistes étant condamnés à être des débauchés, et même pire, des homosexuels...).
Craig ne revient plus auprès de ses parents et de son frère qu'en des occasions spéciales : pour fêter l'obtention de diplômes, pour le mariage de Phil (avec une géologue dont les connaissances contredisent évidemment les thèses créationnistes). Pourtant, il refuse de décevoir (ou de briser le coeur) de sa mère en lui avouant qu'il a renoncé à devenir missionnaire, ou en parlant de son abandon des Saintes Ecritures depuis qu'il a découvert que les transcriptions et les traductions en avaient altéré le contenu (et donc faussé le message).
Que reste-t-il alors du Wisconsin natal, des souvenirs bons (l'amitié d'un frère, l'amour chaste de Raina) ou moins bons (la sévérité de l'éducation, les persécutions de l'enfance, la bondieuserie des enseignants) ? Retrouver dans un carton rangé dans le cagibi, autrefois si terrifiant, le couvre-lit en patchwork, un passage de la Bible laissant à la fois place au doute et invitant à l'amour, et le fait de laisser ses traces de pas, même éphémèrement, dans la neige...

Le final de Blankets pouvait être une déception, avec un chapitre dispensable, au contenu et au traitement sans saveur. C'est tout le contraire : Thompson ne termine pas vraiment son récit, il préfère nous montrer la redéfinition de son double après les expériences qu'il a traversées et les leçons qu'il en a tirées, la manière dont tout cela (les personnes, les faits) l'ont affecté et transformé. Et certainement rendu plus heureux, enfin heureux.
Miraculeusement, si j'ose dire, cette conclusion à la fois romanesque (comme un film de François Truffaut) et intimiste (comme tout récit autobiographique sincère, honnête) n'a rien d'un rajout superflu, mais est à la fois ouvert et intelligemment terminal. Blankets brasse en fin de compte beaucoup de choses - de thèmes, de situations, de symboles, de métaphores - tout en laissant un sentiment à la fois de rapidité (on ne s'ennuie jamais à le lire, le tempo est varié) et d'entièreté (il n'y a rien à ajouter, tout est dit et bien dit, tout est compréhensible).
Visuellement, ce voyage dans l'espace et le temps d'un jeune homme, qui n'a finalement qu'une vingtaine d'années au terme du livre (Thompson est né en 1975), est aussi prodigieux, mélangeant le goût de la belle image, un certain sens du baroque, et au milieu d'ombres terribles, la subsistance d'une grande luminosité.    

Du crayonné à la version encrée.

Raina.