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vendredi 3 avril 2015

Critique 597 : LES TOURS DE BOIS-MAURY, TOMES 9 & 10 - KHALED & OLIVIER, de Hermann


LES TOURS DE BOIS-MAURY : KHALED est le 9ème tome de la série créée, écrite et dessinée par Hermann, publié en 1993 par les éditions Glénat.
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Le chevalier Aymar de Bois-Maury continue son voyage en Terre Sainte en compagnie de son écuyer Olivier et de ses pairs, William et Hendrick, lorsqu'il est averti que le château de messire Bernard de Mance est assiégé par les troupes arabes de Yazid Al-Salah. Ce dernier a pour allié et informateur le traître occidental Fayrnal, qui convoite une partie de son trésor.
En allant aider de Mance, Aymar retrouve Reinhardt Von Kirstein, rencontré cinq ans auparavant dans les Pyrénées (voir tome 4) quand il lui avait sauvé la vie. Avec Messire Gilles, qui cherche à regagner l'estime du seigneur, les trois hommes élaborent un plan contre les arabes mais aussi contre Fayrnal.
Ils recevront, sans le savoir, l'aide de Bashir, amant de Fayrnal, qui a tué son meilleur ami, Khaled.
Aymar mettra aussi opportunément la main sur un beau pactole avec lequel il espère à nouveau rentrer chez lui et reconquérir son domaine de Bois-Maury. 
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LES TOURS DE BOIS-MAURY : OLIVIER est le 10ème et dernier tome de la série créée, écrite et dessinée par Hermann, publié en 1994 par les éditions Glénat.
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De retour dans sa région natale, Aymar est hébergé par un voisin et il a pris pour épouse Guenièvre, la fille de Hendrik, et va devenir père. Olivier, négligé par son maître et jaloux de son épouse, se perd dans la boisson et recroise par hasard Germain, l'ancien maçon devenu voleur et fugitif, à qui il donnera son cheval pour qu'il fuit le pays - en vain car il sera vite arrêté et pendu.
Aymar accepte de défier messire Guibert pour reprendre son château désormais occupé par le père et la cour de ce dernier. En représailles, Guenièvre est enlevée, mais Olivier a assisté au méfait.
William rejoint Aymar avec des renforts provenant d'Angleterre mais le chevalier hésite à lancer les hostilités de peur que sa femme ne soit exécutée. Lorsque l'écuyer la libère, l'assaut est donné.
Une mort et une naissance concluront l'épopée des tours de Bois-Maury.

Ainsi donc, avec ces deux épisodes s'achève la série de Hermann. L'auteur y reviendra pour des one-shots, situés plus tardivement et ayant pour protagonistes des descendants d'Aymar de Bois-Maury, réalisés en couleurs directes (une technique que privilégie l'artiste depuis plusieurs albums de Jérémiah et des récits complets, mais où il ne m'a jamais convaincu).

En dix ans, Hermann aura été d'une régularité métronomique, livrant dix tomes, tout en produisant donc d'autres albums en parallèle, mais en maintenant une qualité narrative et graphique épatante. On ne peut que remarquer la place à part qu'occupe ce titre dans son abondante bibliographie, de par le choix de son sujet, l'époque de son action, la force de ses personnages, l'originalité de ses intrigues et de leur traitement : c'est un bloc parfait, sans défaut, qui se dévore, n'a pas pris une ride - une oeuvre dans l'Oeuvre d'un auteur complet.

Le tome 9 annonce déjà la fin de l'aventure puisque le périple au Moyen-Orient arrive (déjà, a-t-on envie de dire) à son terme. Le propos de Hermann n'aura pas été de réaliser vraiment un cycle sur les croisades, comme on pourrait dire que le Moyen-Âge n'était qu'un prétexte pour toute la série : ce qui semble avoir d'abord, avant tout, passionné l'auteur, ce sont les décors, les ambiances, le potentiel visuel d'une époque. Cela aurait pu être un western, un récit de cape et d'épées, un polar, de la science-fiction. Ce qui traverse, anime Les Tours de Bois-Maury, c'est d'abord le souffle de l'aventure et la description à la fois réaliste et sensible des épreuves sur les hommes qui peuplent cette épopée.

Pourtant, avec Khaled, Hermann rompt un peu avec ses habitudes et construit une véritable intrigue, plus élaborée encore que ce qu'il avait tenté avec le tome 7 (William). Il y a un vrai argument sur lequel est bâtie une vraie structure dramaturgique, avec le siège du château de Bernard de Mance et comment une bande de chevaliers va y mettre fin. Le suspense est dense, tendu, et l'auteur convoque pour la peine un casting étoffé, où resurgit une figure du passé, Reinhardt Von Kirstein (voir tome 4) - grâce à lui, on apprend ainsi qu'il s'est passé cinq ans depuis l'aventure dans les Pyrénées et leur première rencontre -, mais aussi des acteurs plus récents comme Hendrik (qui acceptera de devenir le beau-père de Aymar, plus par cupidité que par conviction d'ailleurs) et William, sans oublier le fidèle Olivier.

Le traquenard est exposé en détail et la libération du château aboutit à une bataille dantesque, qui se prolonge par une traque (nocturne, autre grand motif de la série : la nuit, beaucoup de choses se joue, se déjoue, se dénoue, se relance) contre le traître Fayrnal. C'est un excellent épisode, efficace, palpitant, d'où, déjà, tous ne reviendront pas (l'ombre de la mort plane sur la fin de la série). Hermann ne glorifie pas les vainqueurs car il montre que les guerres sont déjà des boucheries, que les religions en sont les créatrices.

L'évocation de l'homosexualité de Fayrnal et le drame sur lequel elle débouche, avec Bashir et Khaled, est subtilement exploitée et audacieuse dans ce type de récit où on ne s'attend pas à en entendre parler. Hermann n'a pas toujours aussi mesuré dans son oeuvre pour le féliciter quand il écrit sur ce genre de thèmes aussi bien.

Puis le tome 10 nous ramène, héros et lecteur, en Europe, au fameux pays de Bois-Maury. Nous ne saurons pas davantage qu'avant où cela se trouve exactement, même si cette campagne baignée dans une sublime lumière d'Automne pourra faire penser aux Ardennes si chères à Hermann. Ne vous attendez pas non plus à découvrir les tours du fief d'Aymar : l'auteur a été assez intelligent pour éviter de les représenter et ainsi laisser le lecteur les imaginer (ou non) aussi magnifiques (fantasmées) que lorsque Olivier en parlait. Néanmoins, il est suggéré qu'entre le mythe et la réalité existe un sérieux écart et que le château si beau narré par l'écuyer a perdu de sa superbe.

La fin de la série possède une tonalité désenchantée et que l'ultime tome porte le prénom d'Olivier résume bien le propos : marié à une femme plus jeune que lui, qui porte son héritier mais souhaite surtout récupérer le fief de son époux avec son père, Aymar nous est dépeint comme un chevalier vieillissant et ingrat avec son plus fidèle compagnon. L'écuyer noie son désespoir dans l'alcool, errant dans les bois, ne revenant auprès de son maître que pour s'entendre reprocher son attitude. Olivier est pourtant le plus lucide dans l'affaire mais, faute d'être entendu, rabaissé au rang de serf, il a renoncé.

Ce choix ne lui ôte pas sa noblesse, plus authentique en fait que celle de Aymar : ainsi essaiera-t-il de sauver une dernière fois Germain (dont le retour, fugace, dans la série est un peu artificiel)... Malgré sa rancoeur légitime, il délivrera celle qui est responsable de sa déchéance et sera jusqu'au bout aux côtés de son maître dans la reconquête de son domaine. Discrètement, en fait, si on examine rétrospectivement toute la série, on s'aperçoit que le véritable héros de la série, c'est lui, le modeste et loyal serviteur, plus sympathique qu'Aymar (là où, dans Jérémiah, Hermann favorisera toujours cette insupportable grande gueule de Kurdy jusqu'à s'en servir pour justifier l'injustifiable).

Le dénouement de l'épisode et par là même de toute la saga n'est pas gai, mais il est juste, et même émouvant, d'une belle sobriété, qui conserve à l'entreprise sa tenue exemplaire. Pas de théâtralité, de mélodrame, mais une relation plus sobre et du coup plus poignante. Cela devait se finir ainsi, et Hermann a eu cette intelligence.

Visuellement, si le tome 9 reste d'un niveau formidable, bénéficiant notamment d'une colorisation lumineuse qui rend pleinement justice au cadre de l'action, et avec de longues séquences nocturnes toujours aussi somptueuses, le tome 10 est, lui, exceptionnel.

L'album est pourtant plus court que d'ordinaire (43 planches) mais Hermann livre des planches à couper le souffle, avec un nombre important de plans sans texte, où il semble s'être fait plaisir à représenter la campagne en Automne et où le lecteur peut contempler des images éblouissantes (à commencer par la chasse au cerf du début). Le luxe de détails avec lequel l'artiste dessine ces moments-là, puis le soin avec lequel il réalise des scènes en intérieurs, près d'un feu de cheminée, avec force croisillons, points, hachures, tout cela est d'une beauté renversante.

Le découpage, très simple et dynamique, ne laisse cependant jamais le récit se ramollir, et les personnages ont tous cette vérité picturale qui a participé depuis le début à la réussite du projet.

Enrichi par un avant-propos, écrit par Paul Herman, qui résume et contextualise tous les épisodes, et des croquis inédits (études de personnages, crayonnés de planches, ébauches de couvertures), l'album clôt de la meilleure manière une série passionnante, puissante, visuellement splendide, qui ne souffre d'aucune faiblesse, et a mérité son statut de classique.

mercredi 1 avril 2015

Critique 596 : LES TOURS DE BOIS-MAURY, TOMES 7 & 8 - WILLIAM & LE SELDJOUKI, de Hermann


LES TOURS DE BOIS-MAURY : WILLIAM est le 7ème tome de la série créée, écrite et dessinée par Hermann, publié en 1991 par les éditions Glénat.
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Aymar a décidé de partir en Terre Sainte et accepte pour ce voyage d'être accompagné par William, fils de messire Harold, un de ses vieils amis.
De passage à Bruges, où d'autres chevaliers sont sur le départ pour la même destination, après quelques jours en mer, Aymar est pris d'une forte fièvre qui le cloue au lit pendant six jours. Il laisse donc William partir sans lui. Olivier prie pour le salut de son maître tandis que le chevalier Hendrik, une brute, lui propose d'entrer à son service après que son écuyer soit mort.
Mais Aymar se rétablit. Sans le sou, il accepte d'escorter un groupe de pèlerins et retrouve bientôt sur sa route Hendrik. Leur périple les mène jusqu'en Hongrie, à Plystov, où le pope Anatoli les reçoit dans un village déserté à la suite de pillages commis par des chevaliers.
Aymar finit par découvrir que William a participé à ces exactions et est retenu en otage par les villageois... 
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LES TOURS DE BOIS-MAURY : LE SELDJOUKI est le 8ème tome de la série créée, écrite et dessinée par Hermann, publié en 1992 par les éditions Glénat.

Aymar, Olivier, William et Hendrik escortent toujours le groupe de pèlerins jusqu'en Terre Sainte. Ils traversent la région de Cappadoce, en Turquie, qui est alors le 1er centre d'expansion du christianisme.
C'est dans ce contexte et ce décor hostiles qu'ils font prisonnier un turc seldjoukide, Sandjar, qui leur cache sa mission - il est messager entre les siens et les chrétiens, et cousin du Grand Sultan, donc de haute lignée. Sans le savoir, les chevaliers, en le retenant, vont attiser le climat de tensions déjà vif entre les deux camps.
Leur guide, le byzantin Meltiadès, les mène jusqu'à un village dans des grottes où se sont réfugiés des religieux. Sandjar en profite pour s'évader. Les turcs et les chrétiens s'engagent dans un combat inévitable puisque le message qui devait pacifier leurs positions ne leur est pas parvenu. Aymar et ses compagnons se joignent à la bataille qui s'achèvera par le sacrifice du seul vrai pacifiste de l'histoire... 

Comme annoncé à la fin du tome précédent (Sigurd), le cadre de l'action et la tournure de la série sont bouleversés : c'est clairement un nouveau (le second) cycle qui démarre ici, avec le départ pour la Terre Sainte et le début du voyage d'Aymar de Bois-Maury et son écuyer Olivier.

Mais il n'est pas question que de dépaysement, la structure même de la saga d'Hermann change aussi pour accueillir de nouveaux personnages qui vont emboîter le pas au tandem principal, à commencer par William.

Avec lui, Hermann questionne plus directement la noblesse de la chevalerie (chrétienne en l'occurrence, mais comme on l'a vu auparavant personne n'est tout blanc ou noir pour l'auteur) : l'histoire du tome 7 introduit ce fils bien né et en quelque sorte "pistonné" dans une aventure qui le dépasse et qui va révéler sa nature peu héroïque. Il est présenté d'emblée comme un individu fanfaronnant mais peureux, on se doute donc qu'il va faillir. Comment ? Pourquoi ? C'est cela qui sera découvert simultanément par Aymar et le lecteur.

Hermann laisse planer une atmosphère de mystère pendant la majeure partie de l'épisode et nous entraîne sur de fausses pistes quand se mêle au groupe de pèlerins escorté par le chevalier de Bois-Maury et son écuyer une autre figure, aussi antipathique, en la personne de Hendrik : il est rustre, brutal, colérique, menteur, autant qu'imposant. C'est un bon instrument narratif pour souligner le caractère taiseux de Aymar, dont on commence tout juste à deviner par des flash-backs fulgurants ce qui l'a conduit si loin de son fief (un incendie, d'évidence criminelle).

Lorsque ce groupe de protagonistes atteint le village déserté, l'hommage au western d'Howard Hawks, Rio Bravo, est limpide : quelque chose de vilain s'est passé, quelque chose de déplaisant va se produire, tout cela finira mal. La révélation du rôle de William dans cette intrigue confirme les doutes que le lecteur et le héros avaient, et le dénouement est un massacre dans les flammes, qui donne définitivement à l'histoire un ton très sombre, amer.

L'enchaînement avec le tome 8 est alors assez logique : si l'environnement devient plus exotique, avec les paysages de la Cappadoce, qui renvoie directement au contexte historique de l'époque (même si Hermann ne précise toujours pas l'année du récit, on sait que cette région fut celle où le christianisme se développa le plus et que cela aboutit aux affrontements de la première croisade, quand les turcs refusèrent l'accès libre à Jérusalem aux chrétiens), l'action est traitée sur le même mode, avec un mystère autour du personnage dont le nom donne son titre au livre et le suspense issu de sa situation (retenu prisonnier, il est empêché dans une mission cruciale pour la stabilité de l'endroit et cela va précipiter les violences entre les deux camps sur place).

Hermann va loin avec ce procédé puisque Sandjar, le cavalier seldjoukide, ne prononce qu'un mot durant toute l'histoire (le prénom d'un de ses compagnons) : ce mutisme renforce la tension qu'il génère dans la petite communauté dont il est le captif et révèle le bellicisme de chacun (les pèlerins sont plus d'une fois prêts à faire la peau à cet étranger qui, lorsqu'il loue Allah dans ses prières, insulterait, selon eux, Jésus Christ). D'une manière finalement très subtile mais percutante, l'auteur renvoie dos à dos les fanatiques religieux : jamais la série n'avait au fond été aussi politique, insistante sur les guerres religieuses de l'époque. Nous quittons le domaine simplement divertissant de l'aventure au Moyen-Âge pour une odyssée plus philosophique.

Mais l'action demeure très présente et réserve des scènes puissantes, comme la fuite en pleine nuit de Sandjar, ou la bataille finale, dont l'issue laisse un goût aussi amer que la fin du tome 7. Le personnage du guide byzantin Meltiadès incarne alors un destin poignant, dont le sort est d'autant plus cruel que rien ne le laissait présager.

Que dire qui n'a pas été écrit sur la beauté graphique de la série ? Hermann est indéniablement transporté par ce qui raconte et se surpasse à chaque fois : il ose même sur la couverture de William invoquer la tapisserie de Bayeux, cette fresque confectionnée entre 1066 et 1082, longue de plus de 70 mètres, représentant la conquête de l'Angleterre par les Normands - une allusion aux origines du personnage-titre mais aussi à la période couverte par la série, à ces temps de conquête, mélange de gloire et de cendres, de foi et de sang.

Lorsqu'il investit la Turquie au tome 8, le dessinateur renoue avec des paysages grandioses, une sorte de western oriental, qui rappelle évidemment son travail sur Comanche. On s'y croirait en tout cas, tant le trait est juste, la chaleur étouffante bien restituée, l'aridité si finement captée. Et quand la nuit tombe sur ces reliefs si étonnants, encore une fois, l'art avec lequel Hermann illustre la séquence de l'évasion de Sandjar est un spectacle éblouissant, avec un découpage très efficace.

L'exportation des récits permet aussi à l'artiste de s'exercer sur les physionomies : la rugosité de Hendrik fait partie des trognes qu'il affectionne, mais des silhouettes comme celles du pope Anatoli, puis du seldjoukide sont le résultat d'un talent rare pour camper des personnages typés sans verser dans la caricature, la facilité. Voyez avec quel soin les emblèmes sont reproduits, les vêtements sont coupés : tout cela, c'est une documentation bien digérée au service d'un dessin extraordinairement vivant.

Plus que deux tomes avant la fin de la série et autant de promesses pour une saga qui ne vole pas sa qualité de grand classique. 

mardi 31 mars 2015

Critique 595 : LES TOURS DE BOIS-MAURY, TOMES 5 & 6 - ALDA & SIGURD, de Hermann


LES TOURS DE BOIS-MAURY : ALDA est le 5ème tome de la série créée, écrite et dessinée par Hermann, publié en 1989 par les éditions Glénat.
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Le chevalier Aymar de Bois-Maury et son écuyer Olivier atteignent les terres du seigneur Yvon de Portal qu'ils trouvent à l'abandon. En étant reçu dans son château en bois, le vieil homme confie avoir souffert de la mort de sa femme et du départ de son fils, Raymond, pour les croisades. A présent, il partage son lit avec la jeune Guillaumette, complice de la bande qui s'est établie auprès de lui. 
Il s'agit en vérité de la troupe de voleurs dont Germain, l'ancien maçon, est devenu le chef (suite à la mort de la Pie - voir tome 3) avec Marcus.
Alda, elle, s'est installée dans la ville voisine où elle tient une auberge et apprend que des chevaliers traquent les brigands dans toute la région.
Aymar finit par découvrir que Yvon retient sa femme et son fils en détention dans une fosse de la cour de son château et Germain, ayant reconnu le chevalier, l'aide à s'évader. Olivier est chargé de trouver des renforts pour libérer la place. Et Alda va s'employer à sauver Germain d'une mort certaine...

LES TOURS DE BOIS-MAURY : SIGURD est le 6ème tome de la série créée, écrite et dessinée par Hermann, publié en 1990 par les éditions Glénat.
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Un tournoi approche et Aymar avec Olivier gagnent le domaine de messire Landri. En en approchant, ils voient un superbe étalon blanc dont le front porte un médaillon en or mais sans réussir à le capturer.
En racontant cette anecdote, les deux visiteurs ne se doutent pas de l'effroi qu'ils provoquent chez le seigneur et ses gens, qui craignent le retour de Hervör, l'ancien maître des lieux qui a maudit les siens après avoir été assassiné par son fils Sigurd en 963.
Lorsqu'un participant au tournoi disparaît, Aymar part à sa recherche, seul, et va être entraîné dans une étrange aventure aux frontières du réel, expliquant la conversion à la religion chrétienne des anciens descendants vikings du coin...

Ces deux tomes représentent un tournant dans la série puisque le 5ème épisode conclut le premier cycle des Tours de Bois-Maury et le 6ème représente un intermède dans la saga, avant que Hermann ne redirige son histoire jusqu'au terme du tome 10.

Comme pour mieux signer ce virage, mais cette fois visuellement, on constate que Fraymond n'est plus en charge de la colorisation : Hermann s'en occupe pour le tome 5, avant de provisoirement laisser la place à Zeljo Pahnuck au 6ème. Le titre n'en ressort pas profondément transformé, mais une nouvelle palette est sensiblement mise en place.

Toujours avare en détails permettant de situer géographiquement et historiquement son récit, Hermann laisse au lecteur le soin de deviner que du temps a passé depuis le chapitre précédent (Reinhardt) : on le remarque notablement en retrouvant Aymar et Olivier qui ne sont plus au service du marchand qu'ils escortaient. Le chevalier et son écuyer sont en nouveau en route pour le fief de Bois-Maury, qui ressemble de plus en plus à un pays fantasmé et lointain : en vérité, les deux hommes sont des voyageurs errants, profitant de leur voyage pour saluer des connaissances, et ils sont alors embarqués, malgré eux, dans des intrigues où ils portent secours à ceux qu'ils jugent en détresse.

La relation entre Aymar et Olivier est complexe, d'autant plus que, là aussi, Hermann ne la formalise pas ou très peu : à les voir cavaler côte à côte, peu de choses semble distinguer l'un de l'autre, le chevalier ne traite pas son serviteur comme tel. Aymar est un être secret, taiseux, on lui prête un âge mûr (une bonne quarantaine d'années), de l'expérience au combat - et dans ce tome 5, on en trouve une nouvelle confirmation quand il est obligé de se camoufler dans les bois et qu'il exécute un des voleurs avec une redoutable efficacité puis qu'il affronte Marcus. 
Olivier est un compagnon fidèle, loyal, dévoué, mais pas du tout décrit comme un serf : il semble autant attaché à son maître qu'à un ami, surtout parce que celui-ci ne le considère pas comme un subalterne mais bien comme un second, un bras droit, un partenaire.

Ces rapports de classe sont justement au coeur d'Alda où l'on rencontre un seigneur aveuglé par l'amour d'une gourgandine, complice d'une bande de voleurs - cette assemblée réunit des êtres réunis par l'appât du gain, solidaires et sans scrupules : y retrouver Germain, désormais à leur tête, résume de manière saisissante l'évolution de ce personnage, même si, en apprenant qu'Aymar est l'invité puis le prisonnier d'Yvon de Portal, le renvoie aux origines de sa corruption (quand il eût la main ébouillantée après avoir été accusé du meurtre du chevalier qui avait violé son amante, Babette - voir tome 1) et le conduira à s'acquitter de la dette qu'il a envers lui en lui permettant de s'évader (il ignore pourtant qu'en faisant cela il condamne ses acolytes).

Le scénario s'appuie sur un équilibre épatant, où, pour la première fois, les situations du héros (Aymar) et d'un des seconds rôles récurrents (Germain) sont développées équitablement. Le dénouement, spectaculaire, est amené avec une magistrale fluidité, toujours sur un court laps de temps, après une succession de scènes mouvementées et plus calmes, des séquences diurnes et nocturnes (encore une fois splendides). Ce n'est pas tant l'originalité du dispositif que son efficacité qui rend la lecture aussi plaisante et prenante, avec, de plus en plus, un souci prononcé pour produire des dialogues imitant le langage de l'époque, un vieux français au vocabulaire évocateur.

En comparaison, Sigurd provoque une surprise totale : dès les premières pages, avec l'apparition de cette spectrale monture au front orné d'un talisman, le fantastique s'invite franchement dans le récit et y introduit une ambiance inquiétante, troublante, intense, que Hermann manie avec virtuosité.

La série s'est toujours distinguée par sa capacité à générer des images mémorables, des atmosphères puissantes, et ce 6ème tome le confirme comme une ponctuation éblouissante. Il est visible que l'auteur a fait plaisir à l'artiste, au point que plusieurs pages sont muettes (et, au demeurant, tout l'album pourrait se passer de texte en conservant sa lisibilité tout en augmentant son aspect atypique et fascinant).

Pourtant, il ne s'agit pas que d'une parenthèse fantasmagorique : cette aventure bouleversera profondément Aymar pour qu'il prenne une décision finale ré-orientant nettement son parcours, et aussi celui d'Olivier. Comme pour annoncer ce revirement, au tout début de l'histoire, une scène, a priori insignifiante, souligne une altération dans la relation du chevalier et de son écuyer - lorsque ce dernier, en rattrapant son cheval de bât, ramasse le bouclier de son maître, celui-ci le rappelle sèchement à l'ordre. Plus tard, on verra Aymar partir enquêter sur la disparition de Joscelin de Courcy, seul. 

Graphiquement, donc, ces deux épisodes sont époustouflants : Hermann y déploie une fois encore son génie pour représenter la nature dans son expression la plus sauvage et compose des plans comme autant de tableaux. 

Qu'il s'agisse du domaine de Portal en Automne ou du château de Landri avec ses falaises contre lesquelles se fracassent les vagues d'une mer déchaînée (où semble voguer un drakkar), le trait allie précision (avec une méticulosité ahurissante, semblable aux gravures de Albrecht Dürer, avec des tapis de feuilles, des arbres fournis, des pierres aux fissures presque palpables, une brume épaisse faite de milliers de points) et puissance (la façade du bâtiment de bois de Portal, la pleine page du château de Hervör).

Les personnages sont campés avec le même talent, avec un souci de réalisme saisissant, mais sans que la reconstitution n'étouffe jamais le souffle du récit. Des silhouettes inoubliables, particulièrement dans Sigurd, traversent les pages, des visages familiers refont surface (Alda, Germain, Marcus), les héros sont marqués subtilement par le temps qui passe (des rides, une bedaine naissante, une allure plus lourde).

La conclusion de ce premier cycle des Tours de Bois-Maury est fabuleuse. Relire la suite promet énormément, mais le doute est mince qu'Hermann se rate quand on voit avec quelle inspiration il anime cette saga.

jeudi 26 mars 2015

Critique 592 : LES TOURS DE BOIS-MAURY, TOMES 3 & 4 - GERMAIN & REINHARDT, de Hermann


LES TOURS DE BOIS-MAURY : GERMAIN est le troisième tome de la série créée, écrite et dessinée par Hermann, publié en 1986 par les éditions Glénat.
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Aymar de Bois-Maury et son écuyer Olivier sont devenus les escortes d'un marchand et de son épouse, qui semble avoir perdu la raison suite à un viol, et qui se rendent à Saint-Jacques-de-Compostelle en pèlerinage.
De son côté, l'ancien apprenti orfèvre Germain continue de tailler la route en compagnie de la petite troupe de forains voleurs, formée de la Pie, Marcus, la belle Alda et un autre larron, qui l'a recueilli. Installée près d'un monastère où se sont arrêtés d'autres pèlerins sous la garde du chevalier Favard, la bande décide de le piller et Germain infiltre le bâtiment. Mais un autre mendiant, Ludovic, a le même projet et tous ces vilains s'enfuient ensemble tandis que Alda distrait Favard.
Le lendemain matin, comprenant qu'il a été joué, le chevalier se lance à la poursuite des brigands qui se séparent pour ne pas être pris et se donnent rendez-vous plus tard. Germain tente de sauver la peau de ses amis mais la traque est sans pitié : Alda est capturée, la Pie gravement blessé, Ludovic double Marcus... La jeune femme se vengera terriblement de Favard pourtant.
De leur côté, Aymar et Olivier continuent leur voyage, sans savoir tout cela. L'écuyer trouvant un nourrisson abandonné sur le bord d'une route le remet à la femme du marchand et favorise sa guérison. 
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LES TOURS DE BOIS-MAURY : REINHARDT est le quatrième tome de la série créée, écrite et dessinée par Hermann, publié en 1987 par les éditions Glénat.
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Des pluies torrentielles obligent durant trois jours le marchand, son épouse, leur bébé à stationner dans un hameau, sur le conseil d'Aymar et Olivier. La peste décime les paysans de la région que traverse, une fois le temps calmé, Reinhardt Von Kirstein, un chevalier templier et ses deux compagnons. Ce revenant des croisades retourne dans son fief familial dans le Nord où son père, le Baron, se meurt.
Peu après, pourtant, Reinhardt est attaqué par des mercenaires, dont il ignore qu'ils sont envoyés par Hugo, le serviteur de son frère cadet, Manfred, qui veut le supprimer pour hériter seul du domaine de leur père. Aymar et Olivier lui portent secours.
L'expédition prend la direction du port de Bordeaux, mais Reinhardt les quitte en route, préférant emprunter un passage en montagne que le sentier. Une fois en ville, le lendemain, Aymar apprend que le croisé et son cheval ne sont plus ensemble et, avec Olivier, il part à la recherche de l'homme.
Une fois Reinhardt délivré de son frère et d'Hugo, Aymar compte les semer en allant encore plus haut dans les Pyrénées. Mais de terribles conditions hivernales les y attendent... Ainsi qu'une fillette mystérieuse, déjà entrevue auparavant, qui prétend être guidée par une dame aux fleurs de lis et pouvoir les sauver d'une mort certaine dans les neiges.

Pour commencer cette critique, il convient de préciser une chose : si vous n'avez pas lu les deux premiers tomes de la série, c'est le moment de rattraper votre retard sinon vous allez être perdus pour continuer car Hermann fait plusieurs fois référence aux épisodes précédents en dévoilant le sort de personnages secondaires.

Ainsi, en intitulant le tome 3 Germain, l'auteur indique clairement que l'histoire renoue avec l'infortuné apprenti orfèvre dont on a fait la connaissance dès le tome 1 (Babette). Cela deviendra une caractéristique de la série de muter en feuilleton, de s'apprécier comme une saga complète, en s'intéressant alternativement au chevalier de Bois-Maury et son écuyer puis à des personnages apparus en marge de leurs aventures.

La liberté que s'octroie ainsi Hermann lui permet consacrer un épisode entier avec Aymar et Olivier en retrait au profit de Germain. Ce dernier, mutilé et donc incapable de travailler à nouveau sur les chantiers de construction des cathédrales, avait rejoint une petite troupe d'artistes voleurs et nous apprenons à en détailler les membres : leur chef est la Pie, un stratège attiré comme l'oiseau dont il a pris le nom par tout ce qui brille ; puis il y a Marcus, un jongleur ; la belle Alda, qui n'hésite pas à jouer de ses charmes pour faciliter les rapines de ses acolytes ; et un dernier larron, sans nom.

Le récit s'attarde sur le vol qu'ils commettent dans un monastère, abritant des pièces d'orfèvre telles qu'en confectionnait Germain, puis sur leur fuite et leur traque par l'implacable chevalier Favard. Celui-ci est un curieux individu, obsédé par Alda au premier regard, mais aussi hanté par des cauchemars récurrents impliquant un oiseau qui veut l'aveugler avec ses serres. Il n'a de toute évidence pas la conscience tranquille, même s'il escorte des pèlerins.

Cette course-poursuite menée sous un soleil de plomb dans un paysage rocailleux, aride, escarpé, fournit à Hermann le cadre pour un suspense bien tendu, où la vengeance tient une place importante (celle de Favard comme celle de Alda). Comme l'action se déroule dans un laps de temps réduit, on n'a pas le temps de souffler et, même si les actes de la troupe sont condamnables, le comportement acharné et sadique de Favard fait qu'on prend les voleurs en sympathie, souhaitant qu'ils s'en sortent malgré tout.

Pendant ce temps-là, l'espace dévolu à Aymar, Olivier, le marchand et son épouse, est réduit mais réserve quelques beaux moments, comme la découverte du nourrisson que l'écuyer "offre" à la femme et qui lui permet de sortir de sa léthargie.

Le tome 4 propose un contenu recentré sur le chevalier de Bois-Maury et les gens qu'il escorte jusqu'à leur rencontre avec un personnage immédiatement mémorable, Reinhardt Von Kirstein. Ce colosse blond, véritable force de la nature, au caractère arrogant, électrise le récit. Son charisme naturel éclipse celui d'Aymar et infléchit le cours des événements. 

Hermann s'en sert pour imposer une déviation importante à son histoire qui s'engage dans une très longue séquence épique, spectaculaire, captivante, flirtant même avec le fantastique (grâce à l'apparition récurrente de cette petite mendiante en relation avec une mystérieuse dame aux fleurs de lis). Entre l'évasion de Reinhardt organisée par Aymar et Olivier, leur fuite dans les Pyrénées, et le retour du chevalier et son écuyer auprès du marchand à Bordeaux, c'est une vingtaine de pages qui défilent, soit près de la moitié de l'album : un pari narratif audacieux mais parfaitement maîtrisé.

Visuellement, ses deux tomes sont encore plus beaux, si c'est possible, que les deux précédents : on devine que Hermann a passé de longues heures à se documenter pour représenter les décors, les vêtements d'époque, tant ceux-ci sont criants de vérité. La qualité de la reconstitution n'est cependant jamais sacrifiée au détriment de la puissance narrative, tout cela palpite, bouillonne, au rythme des saisons, des climats des régions traversées (la chaleur accablante du Sud-Ouest puis la froideur hivernale des Pyrénées).

La série abonde toujours d'images splendides, comme l'intérieur du monastère en pleine nuit (lorsque Germain le traverse pour aller voler les pièces d'orfèvrerie), la garrigue jaunie par le soleil et ses périlleux sentiers creusés de gorges assassines, de falaises abruptes, de ronces, puis, surtout, dans Reinhardt, le périple en haute montagne, avec une tempête de neige illustrée avec une minutie époustouflante, telle qu'on sent presque la texture de la neige, la rigueur du froid, en tournant les pages. Encore une fois, Hermann étale son génie pour reproduire de grands espaces, indomptables même par des hommes à la volonté de fer, à l'orgueil démesuré.

Les personnages fournissent à l'artiste son lot d'occasion pour croquer des trognes masculines inoubliables, créatures parfois difformes, visages trahissant les sentiments les plus vils, traits exprimant la rudesse ou la noblesse. Les femmes sont plus rares, mais Alda s'impose comme une figure alliant la beauté et la détermination sans que le dessinateur ne tombe dans la facilité : chez Hermann, la crédibilité physique est plus importante que la séduction esthétique.

En trois ans et quatre albums, Les Tours de Bois-Maury s'imposait déjà comme un classique de la bd d'aventures, aux images fortes et aux scénarios atypiques.     

mercredi 25 mars 2015

Critique 591 : LES TOURS DE BOIS MAURY, TOMES 1 & 2 - BABETTE & ELOÏSE DE MONTGRI, de Hermann


LES TOURS DE BOIS-MAURY : BABETTE est le premier tome de la série créée, écrite et dessinée par Hermann, publié en 1984 par les éditions Glénat.
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Au XIIème siècle, en plein Moyen-Âge, le chevalier Aymar de Bois-Maury parcourt, en compagnie de son écuyer Olivier, la France pour regagner son château (dont les tours seraient les "plus belles et les plus hautes du monde"), d'où il a été chassé.
Les deux hommes sont actuellement les invités de Messire Eudes, en attendant de repartir pour participer à divers tournois sur leur route.
C'est alors qu'une jeune paysanne du domaine est violée par Geoffroy, le fils aîné de Eudes, avant qu'on le retrouve mort, sa lance plantée dans le corps. Le maçon Germain, qui participe à l'édification d'une cathédrale voisine, est soupçonné parce qu'il était l'amant de Babette, mais Aymar ne croit pas à sa culpabilité.
Le frère cadet de Geoffroy mutile le maçon avant de défier Aymar, dont il ne supporte pas l'attitude. Le chevalier tue le dernier fils de son hôte et doit partir ensuite. Quant à Germain, il essaie de retrouver une place sur un chantier, puis entre au service d'une lingère, avant de retrouver une bande de forains voleurs qui lui offre le gîte et le couvert...
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LES TOURS DE BOIS-MAURY : ELOÏSE DE MONTGRI est le deuxième tome de la série créée, écrite et dessinée par Hermann, publié en 1985 par les éditions Glénat.
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Une bande de pillards, emmené par leur inquiétant chef qui dissimule son visage sous un masque et une peau de mouton, sème la terreur dans le pays de Caulx en pénétrant dans les châteaux avec un troupeau. Partout où ils violent, volent, tuent, incendient.
Aymar de Bois-Maury et Olivier croisent le brigand sans se douter de ses activités puis rencontrent ses dernières victimes. C'est alors que surgit Eloïse de Montgri, venue de Catalogne, à la poursuite des malfrats, et qui convainc le chevalier de les aider, elle et ces gens, de se venger.
Mais la jeune femme, aussi belle que redoutable, a un contentieux encore plus ancien avec le chef des pillards...

La relecture de Comanche m'a donné envie d'enchaîner avec celle des Tours de Bois-Maury, un projet autour duquel je tournais depuis quelque temps sans trouver le temps de m'y consacrer. Mais dans ce cas comme le précédent, me replonger dans une série qui m'a marqué lorsque j'étais plus jeune m'a motivé. Il est toujours tentant de confronter ses souvenirs, surtout quand ils sont favorables, avec un regard plus tardif : l'occasion de tester la qualité d'une bande dessinée.

Si je n'aime guère (passés les premiers tomes) Jérémiah, l'autre série-phare de Hermann comme auteur complet, Les Tours de Bois-Maury sont toujours aussi impressionnants : le projet fut d'abord accepté par l'éditeur yougoslave Strip Art Features avant d'être repris par les éditions Jacques Glénat, c'est ainsi que le titre devient un des fleurons de la revue "Vécu" pendant des années.

Le dépaysement est assuré avec cette saga qui se déroule durant le Haut Moyen-Âge, même si Hermann ne précise pas exactement l'année où l'histoire commence. 

L'Europe comptait moins de 50 millions d'habitants alors, et la première croisade allait opposer à partir de 1096 les turcs seldjoukides aux pèlerins chrétiens auxquels était refusé le libre passage vers Jérusalem. En 1150 Thierry d'Alsace finit par ramener de la ville sainte la relique du Saint-Sang du Christ, après la deuxième croisade entamée en 1146.  
De 1136 à 1155, la légende du Roi Arthur prit forme, tandis que la société médiévale se transformait grâce à de nouvelles codifications des usages et obligations (en faveur des dépendants) mais aussi aux progrès techniques (la fertilisation des terres avec la récolte des fruits, les moissons, la culture des vignes, des prés, des pâtures, et l'élevage des moutons et des vaches grâce à l'apparition des harnais, de l'étrier, de la charrue à roues).
C'était aussi le temps des cathédrales, avec l'invention d'engins de levage sur les chantiers, et la participation active des francs-maçons (qui "signèrent" bien des bâtiments).

La bande dessinée d'Hermann a de toute évidence été très documentée, mais l'auteur a su digérer toutes ces informations pour éviter de produire une oeuvre scolaire. Le résultat, c'est que Les Tours de Bois-Maury est un projet où la reconstitution passe davantage par la représentation visuelle, avec des décors incroyablement réalistes, des ambiances d'une authenticité puissante, des personnages d'une vérité troublante, que par le texte. On est dans une expérience sensible, où le lecteur est immergé dans un monde évoqué avec une richesse et une fluidité exceptionnelles.

Ces deux premières aventures montrent aussi que l'originalité du propos tient au traitement des protagonistes : Aymar de Bois-Maury et son écuyer Olivier sont moins les héros au sens de premiers rôles que les participants à des histoires dont les vrais acteurs sont souvent à la marge du récit. Ainsi, Babette connaît un sort tragique et rapide mais qui va impacter toute une galerie d'individus tout aussi dramatiquement (la confrontation entre le deuxième fils de Messire Eudes et Aymar, la punition infligée à Germain - pourtant innocent mais soumis au "jugement de Dieu", consistant à lui brûler une main qui si elle n'était pas guérie au bout de trois jours prouvait sa culpabilité - , les rapines d'une petite troupe de forains).

Hermann procède avec son scénario comme avec un fait divers dont il nous expose ensuite les conséquences sur une toute une communauté. C'est encore le cas avec Eloïse de Montgri, même si, là, la construction est plus classique, avec un prétexte plus convenu (la vengeance - celle d'Eloïse, mais aussi celle de Basile de Caulx, des gueux qui suivent l'héritier de leur seigneur et ceux qui se volent entre eux pour survivre, ou encore du vieillard qui veut qu'on épargne sa poule Aldegonde). Aymar et Olivier font d'abord connaissance avec le méchant de l'histoire sans savoir qui il est, puis le chevalier hésite à s'engager dans l'expédition punitive de ses victimes (une nuit d'amour avec Eloïse le fera revenir sur sa décision).

L'auteur maîtrise toute son entreprise avec une maestria éblouissante et on finit ces deux premiers tomes avec le souvenir d'images fulgurantes, d'une beauté à couper le souffle, dessinées d'un trait de plume d'une finesse sensationnelle : Hermann use de croisillons, de hachures, de points, qui restituent fantastiquement le crépitement d'un feu, la sauvagerie de la nature, le tapis des herbes folles, la boue des chemins.
Maître en matière de scènes nocturnes, il produit également des vignettes impressionnantes, comme la prise du château de Caulx, un repas sous un pont, l'assaut d'une grotte.

Les décors sont aussi dignes de gravures, comme cette vue en plongée de la cathédrale où travaille Germain quand le fils de messire Eudes vient l'arrêter : une pleine page qui rappelle à quel point Hermann est génial pour capturer un lieu en un seul plan d'envergure. Plus loi, au terme du duel opposant Aymar au second fils de Eudes, il utilise le même angle de vue pour figer la scène, en dessinant chaque pierre (!) d'un mur d'enceinte à l'intérieur du château.

Les personnages se prêtent plus que dans n'importe quelle autre série de son artiste à son goût pour les trognes : Aymar n'est, par exemple, pas un bellâtre, mais un chevalier d'âge déjà mûr, à la physionomie crédible. Mais le dessin peut aussi révéler toute la beauté d'un visage de femme comme lorsque apparaît Eloïse de Montgri, avec ses cheveux courts mais ses traits si fins. Et Hermann réussit aussi à créer une créature inquiétante, à la limite du fantastique, quand il représente le chef des pillards, dont la cape en peau de mouton et la tête ornée de cornes en font une silhouette inoubliable.

Les couleurs de Fraymond finissent d'envoûter, avec une palette aux nuances délicates (admirez comment il traite un cour d'eau, un prés : il sublime réellement l'imagerie si élaborée de Hermann).

Plus de trente après, Les Tours de Bois-Maury ont bel et bien gardé toute leur magie.

dimanche 22 mars 2015

Critique 590 : COMANCHE, TOMES 1 & 2 - RED DUST & LES GUERRIERS DU DESESPOIR, de Greg et Hermann


COMANCHE : RED DUST est le 1er tome de la série, écrit par Greg et dessiné par Hermann, publié en 1972 par les éditions Le Lombard.
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Red Dust arrête la diligence de Sid Bullock non loin de Greenstone Falls car il n'a plus de cheval. Mais ce contretemps irrite le seul passager, Willy Hondo, un tueur à gages que défie le cowboy en voulant le calmer. Contre toute attente, c'est Dust qui réussit à abattre ce professionnel sur lequel Bullock trouve un contrat concernant sa cible : Comanche, propriétaire du ranch du "Triple-6".
Une fois en ville, Dust se fait passer pour Hondo auprès de Lawrence Cathrell, l'homme de loi qui a fait appel à ses services, avant d'être démasqué par son autre homme de main, une connaissance du cowboy, Jack "Kentucky Kid" Jeffords.
Dust prend la direction du ranch de Comanche et s'y fait engager après avoir dompté un cheval, Palomino. La propriété de la jeune femme ne paie pas de mine : elle est seulement aidée par le vieux Ten-Gallons et doit son infortune à Cathrell qui a interdit quiconque de commercer avec elle pour la déloger.
Mais Red Dust convainc la jeune femme de tenir bon : ensemble, ils vont obtenir 50 têtes de bétail, l'assistance de deux employés - Toby-face-sombre et Clem-cheveux-fous - , écarter le vétérinaire véreux Doc Wetchin, et finir par connaître qui en veut au ranch et pourquoi.
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COMANCHE : LES GUERRIERS DU DESESPOIR est le 2ème tome de la série, écrit par Greg et dessiné par Hermann, publié en 1973 par les éditions Le Lombard.
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Le personnel du "6-6-6" reçoit la visite des Cheyennes et de Cheval-Debout, fils aîné de leur chef Trois-Bâtons, qui vient réclamer la restitution des terres et du bétail car leur tribu est affamée.
Comanche et Red Dust négocient une trêve avec le Sachem : la jeune femme reste avec les Cheyennes durant les trois jours obtenus par le cowboy pour aller régler ce litige avec le bureau des affaires indiennes à Arrow Creek.
Mais les ouvriers de la West Coast Railroad attendent eux aussi la viande promise par le ranch du "Triple-6" et décident d'attaquer la tribu.

Tout cela ne nous rajeunit pas mais ces deux premiers épisodes nous renvoient à il y a 43 et 42 ans ! Pourtant ils demeurent toujours efficaces et ont démarré cette superbe série, digne des classiques de la bande dessinée western comme Jerry Spring ou Blueberry.

Greg met en place dans le premier tome l'essentiel de son casting pour les tomes à venir : il ne s'agit pas simplement de présenter des personnages, un décor, mais de les inscrire dans un récit qui possède une intrigue solide et aura assez de potentiel pour être développé.

La figure du cowboy solitaire, tireur exceptionnel, sorti de nulle part, et qui sauve une petite communauté, n'est ps très originale en soi, et il est vrai que Red Dust apparaît d'abord comme un homme providentiel extraordinaire, capable d'abattre deux pistoleros redoutables, de remotiver Comanche (sans pour autant vouloir la séduire) et le vieux Ten-Gallons, de convaincre deux étrangers comme Toby et Clem de grossir les rangs de leur équipe, et de démasquer le méchant qui voulait précipiter le départ de la propriétaire du "6-6-6", tout ça en 46 pages !

On mesure à quel point Greg, à partir de ce héros incroyable, part de loin et parviendra à le transformer en un personnage extrêmement plus nuancé, que son séjour dans le Wyoming changera définitivement. Néanmoins, au-delà de Red Dust, le scénariste installe déjà des protagonistes inhabituels dans une bande dessinée, avec une femme aux commandes d'un ranch, ou un employé noir affranchi (qui n'apparaît, en outre, jamais comme le quota de la série, et ça, même aujourd'hui, cela reste rare). En fin de compte, la bande de "Triple-6" est une famille recomposée avec la chef (Comanche), le bras droit (Red Dust), le vétéran (Ten-Gallons), et les deux "cousins" (Toby et Clem) : un ensemble attachant, contrasté, aux relations très vives, bref une base très riche.

Des seconds rôles récurrents sont aussi rapidement mis en place comme le conducteur de diligence Sid Bullock, le véto véreux Doc Wetchin. Et d'autres rôles évolueront (comme le shériff de Greenstone Falls) de manière significative.

Avec le tome 2, une autre composante est établie : même si l'époque précise à laquelle se déroule la série n'est jamais mentionnée, on devine que c'est après la guerre de sécession (après 1865) et les guerres indiennes (1868), car dans le Wyoming se trouvent déjà parqués dans des réserves les Cheyennes présents dans Les guerriers du désespoir.

Greg aborde ce sujet avec tact et vigueur à la fois, en évitant de représenter les indiens comme des sauvages sanguinaires. Au contraire, ils sont dépeints comme des gens dépossédés de leurs terres, négligés par l'administration, réduits à la famine : il est impossible de ne pas comprendre le mobile de leur révolte au début de l'histoire ni la raison des tensions entre eux et les blancs. La situation est rendue encore plus complexe par la présence voisine des ouvriers du chemin de fer, qui réclament eux aussi au ranch de Comanche la nourriture promise, quitte à se débarrasser des Cheyennes s'ils leur prennent leur part.

L'histoire est intense, et même si la construction trahit un chapitrage évident, taillé pour la pré-publication hebdomadaire dans le Journal de Tintin, Greg alimente un suspense très efficace, reposant majoritairement sur Red Dust. On y découvrira aussi dans quelles circonstances Cheval-Debout deviendra le nouveau chef de sa tribu, comment son frère Feu-Solitaire ourdira sa vengeance (dans le tome 6, Furie rebelle) et surtout comment Tâche-de-Lune, à la suite d'un drame familial dans le feu de l'action, rejoint la troupe du ranch.

Visuellement, Hermann est encore dans sa période "moite" : son trait, plus rond, et son encrage, plus fluide, n'ont pas encore la tenue qui feront sa renommée et donneront cette identité graphique si particulière à ses propres séries (Jérémiah, Les Tours de Bois-Maury) ou à la fin de ses runs sur Comanche et Bernard Prince.

Ce rendu que je qualifie de "moite" est remarquable par cette impression que tous les personnages semblent évoluer dans un climat chaud (renforcé par des couleurs souvent vives), avec leurs vêtements qui leur collent à la peau. On ne voit pas encore l'usage de croisillons, de hachures, de points, comme Hermann le fera plus tard, à l'instar de Giraud/Moebius et Franz.

Mais le résultat est tout de même fabuleux car lorsqu'il s'agit de situer l'action dans les grands espaces, l'artiste ne connaît pas beaucoup de concurrents. Il sait aussi camper des ambiances, notamment nocturnes, tout à fait intenses. Les décors sont traités avec un soin incroyable (mentions au village indien et au ranch), et les personnages ont déjà une vraie caractérisation (dans leurs expressions, leurs attitudes, leur diversité).

Cela aura été un régal de relire ces épisodes (même si hélas ! le tome 8 n'était plus disponible à la bibliothèque municipale) : western atypique aux héros attachants, abordant des sujets et développant des intrigues avec talent, et supporté par des dessins de première classe, Comanche reste une série incontournable, produite par un tandem d'auteurs à la complémentarité exceptionnelle.  

samedi 21 mars 2015

Critique 588 : COMANCHE, TOMES 9 & 10 - ET LE DIABLE HURLA DE JOIE... & LE CORPS D'ALGERNON BROWN, de Greg et Hermann


COMANCHE : ET LE DIABLE HURLA DE JOIE... est le 9ème tome de la série, écrit par Greg et dessiné par Hermann, publié en 1981 par les éditions Le Lombard.
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Red Dust est de retour à Greenstone Falls et y rencontre Addison De Vega, un assureur venu de Boston avec son partenaire, Pickford. Depuis quelque temps, des incendies, apparemment accidentels, détruisent des ranchs, comme dernièrement celui des McClure, et De Vega fait signer des contrats aux fermiers pour les couvrir.
Le ranch du "Triple-6" est à son tour victime des flammes et De Vega trouve à proximité une flèche d'indien Pawnee. Mais Red et Tâche-de-Lune sont persuadés qu'il s'agit d'un coup monté par l'assureur. La dispute ne va cependant pas plus loin car un nouveau feu se déclare chez des voisins.
Clem-cheveux-fous resté au "6-6-6" surprend alors une discussion compromettante entre De Vega et Pickford qui le neutralisent et prennent la fuite.
Red et Tâche-de-Lune se lancent à la poursuite des deux hommes et découvrent rapidement qu'un troisième larron est de la partie : il s'agit d'une vieille connaissance du cowboy, Doc Wetchin, ancien complice de Russ Dobbs (le criminel que tua Dust jadis)...
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COMANCHE : LE CORPS D'ALGERNON BROWN est le 10ème tome de la série, écrit par Greg et dessiné par Hermann, publié en 1983 par les éditions Le Lombard.
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Après 21 jours de pluie continus, les terres de Greenstone Falls sont dévastées et les troupeaux décimés. En constatant les dégâts lors d'une patrouille à cheval, Comanche, Ten-Gallons et Red Dust découvrent le cadavre d'un nommé Algernon Brown, noyé après avoir été abattu de deux balles.
Le hasard veut que le nouveau médecin de la ville, Averell Colby, venu saluer Comanche à son ranch, reconnaît le nom de la victime, qu'il décrit comme un tueur. Le successeur du shériff Wallace, Ken Willard, nomme Red à son poste le temps qu'il aille à Laramie, d'où venait Brown. Mais un mercenaire abat le policier avant qu'il soit arrivé sur place et que Red ait eu le temps d'éviter ce nouveau drame.
Bon gré mal gré, le cowboy retourne à Laramie, où il n'a pas que de bons souvenirs (c'est là qu'il tua Russ Dobbs), mais il y retrouve "Bombardier" Cavendish, le boxeur, qui lui prête main forte pour son enquête. Il va ainsi apprendre une vieille histoire concernant une famille de notables locaux, révélant une usurpation d'identité, une vengeance tardive, et impliquant le Dr Colby...

N'ayant pu emprunter le tome 8 (Les Shériffs), j'enchaîne donc avec les épisodes 9 et 10 de la série, qui sont aussi les derniers réalisés en commun par Greg au scénario et Hermann aux dessins. L'artiste abandonna le titre à cause d'un emploi du temps surchargé à l'époque : en effet, il illustra en parallèle jusqu'en 1978 Bernard Prince et depuis 1977, écrivait et mettait en images sa propre production, Jérémiah (dont il signa huit albums d'affilée jusqu'en 83, année où il quitta donc Comanche, soit 11 albums toutes séries confondues en 6 ans !).

En relisant ces deux dernières histoires, un détail m'a frappé, que je n'avais pas remarqué auparavant (mais ça faisait aussi longtemps que je n'avais pas rouvert ces livres) : Greg utilise deux éléments naturels contraires au coeur de ses intrigues, le feu dans Et le diable hurla de joie..., l'eau dans Le corps d'Algernon Brown.

Dans le tome 9, le scénariste renoue avec un exercice qu'il apprécie et maîtrise parfaitement en mélangeant les motifs du western et ceux de l'enquête policière : de prime abord, on a affaire à une escroquerie à l'assurance montée par Addison De Vega (qui, autre fait amusant, vient de Boston comme le photographe Dan Morgan dans Furie Rebelle : à croire que cette ville ne produit que des individus peu recommandables...). Mais c'est plus compliqué et Greg en profite pour relier son histoire à un personnage déjà employé auparavant, le fameux Doc Wetchin, inoubliable complice de l'infâme Russ Dobbs (dans le tome 4). Il sera encore question de la terrible tuerie de Laramie dans le tome suivant d'ailleurs.

Le suspense est très efficace et bien malin qui devinera qui est le véritable coupable avant la fin. Certes, le scénario aurait pu se dispenser de quelques rebondissements (comme lorsque Red Dust perd temporairement la vue), un peu capillotractés, mais la traque du héros et de son ami Tâche-de-Lune dans un périmètre finalement réduit et un laps de temps très court (comme souvent dans la série) est riche d'un suspense intense.

Dans le tome 10, après les incendies criminels ravageant les ranchs de Greenstone Falls, c'est une sorte de déluge qui s'est abattu sur la région et l'a dévasté. Cela ne procure pas seulement au début du récit un air post-apocalyptique aussi réaliste que dans le Jérémiah d'Hermann mais aussi le contexte pour une histoire de meurtre tordue à souhait.

Greg a d'ailleurs un peu chargé la mule car il est vite difficile de suivre les fausses pistes, les coups de théâtre et les retournements de situations d'un récit là encore mené comme un polar au far-west. Il semble surtout que tout cela serve parfois de prétexte pour autre chose : ramener Red Dust en un endroit aussi traumatisant pour lui que pour le lecteur, Laramie, où se dénoua la traque de Russ Dobbs (dans le tome 4, Le ciel est rouge sur Laramie). Hélas ! la comparaison ne joue pas en faveur de ce 10ème épisode, beaucoup moins intense, directe et violent. Ce qui faisait la force de la série, c'était la simplicité de ses récits, et Le corps d'Algernon Brown se perd au contraire dans une histoire de famille, de folie, de vendetta, dont la conclusion est expédiée.

Pour la dernière fois donc, Hermann dessine la série et livre des planches magnifiques, avec la mise en couleurs somptueuse de Fraymond (alias Raymond Fernandez).

Qu'il s'agisse de mettre en scène les incendies dans Et le diable hurla de joie..., avec de larges plans dans des camaïeux de rouge, orange et jaune, qui font quasiment sentir la fournaise dévorant les ranchs, ou les terres submergées du Corps d'Algernon Brown, l'ambiance de ces récits est visuellement traduite de manière impressionnante : comme toujours, la maîtrise dont fait preuve Hermann pour représenter les grands espaces, les décors naturels, subjugue.

Mais quand l'action se déplace en ville, notamment lors du retour à Laramie, qui a bien changé depuis le duel entre Dust et Dobbs, la beauté des décors, avec notamment la propriété luxueuse des Brown, est intacte. Le génie réaliste de l'artiste, son goût pour les détails, et le parfait dosage entre ce qui constitue sa marque de fabrique (hachures fines, jusqu'à un pointillisme extrême) produisent un effet mémorable, qui inscrit Hermann dans la tradition des Giraud/Moebius et Franz.

Les personnages sont également savamment campés, et on notera avec quel soin le dessinateur leur donne des attitudes et expressions étudiées, des physionomies correspondant si justement à leurs rôles. Du grand art.

Greg (puis plus tard Rodolphe) écriront quelques tomes supplémentaires à la série, sans jamais renouer avec la magie de ce run initial. Le départ d'Hermann ne sera jamais compensé (Rouge le remplacera, sans éclat, dans ce style impersonnel, copié sur Giraud).
Mais cela ne doit pas faire oublier la qualité de ces épisodes et de ce western de haute volée, narrativement et graphiquement.     

vendredi 20 mars 2015

Critique 587 : COMANCHE, TOMES 6 & 7 - FURIE REBELLE & LE DOIGT DU DIABLE, de Greg et Hermann


COMANCHE : FURIE REBELLE est le 6ème tome de la série, écrit par Greg et dessiné par Hermann, publié en 1976 par les éditions Le Lombard.
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Red Dust est devenu l'adjoint du shériff Wallace à Greenstone Falls, après avoir prouvé sa valeur et sa loyauté contre la bande de Shotgun Marlowe. Les deux hommes doivent assurer la protection d'un photographe du "Boston Examiner", Dan Morgan, qui veut immortaliser l'Ouest sauvage avant que le progrès l'ait définitivement transformé.
Mais la période est bien mal choisie car les tensions sont à leur comble entre différentes tribus Cheyennes : il y a le clan de Feu-Solitaire, un rebelle dont les hommes enivrés veulent chasser les blancs pour récupérer leurs terres en commettant des pillages ; et le clan de Cheval-Debout, qui a conclu les accords de paix avec l'armée.
Tâche-de-Lune, l'ami de Red Dust et employé de Comanche au "Triple 6", l'autre fils de feu Trois-Bâtons, se retrouve au centre de ce conflit dont Dan Morgan espère tirer un reportage à sensations sans mesurer le danger qu'il court et fait courir aux autres... 
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COMANCHE : LE DOIGT DU DIABLE est le 7ème tome de la série, écrit par Greg et dessiné par Hermann, publié en 1977 par les éditions Le Lombard.
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Alors que le juge Dillon est en campagne pour devenir le nouveau gouverneur de la région, Red Dust, qui ne goûte guère à la modernité, décide de démissionner de son poste de shériff adjoint à Greenstone Falls pour faire sa vie ailleurs.
Il se dirige vers le Montana où l'exploitation du cuivre menace les cultivateurs les plus pauvres au profit de propriétaires que la loi Apex favorise en leur permettant de prendre possession de terrains voisins des siens où affleure une veine minière. 
Red fait la connaissance de Joseph Duncan et sa fille Patricia, qui vivent à l'écart de tout ça. Mais pas pour longtemps car ils reçoivent la visite de Dan Wallach, un redoutable pistolero au service du richissime Augustus Heinze. Ce funeste émissaire va se souvenir qu'avant d'être un paisible fermier, Duncan fut Jed Dexter alias "le doigt du diable", le tireur le plus efficace de l'Ouest.
Dès lors, pour le déloger, l'affrontement est inévitable et Red prend le parti du plus faible...

Après le triptyque formé par Les loups du Wyoming, Le Ciel est rouge sur Laramie et Le Désert sans lumière, on peut sans peine imaginer la pression qui pesait sur les épaules de Greg et  Hermann pour poursuivre leur série en maintenant un degré de qualité équivalente.

Ces deux tomes ne déçoivent pas, même s'ils ne composent pas un récit à suivre. Les scénarios ont toutefois en commun la transformation du far-west, déjà entrevue dans le tome 5 quand Red Dust, à sa sortie de prison, découvrait, après vingt mois d'absence, à quel point Greenstone Falls avait changé. On pressentait déjà qu'il n'appréciait que modérément cette modernité et qu'elle impacterait d'autres personnages dans l'entourage de Comanche, plus réceptive au progrès.

Dans Furie Rebelle, Greg exploite cette situation en inscrivant la visite d'un photographe venu de la ville de Boston avec un conflit entre tribus d'indiens. Le décalage qui s'installe entre l'ambition du citadin venu observer des "sauvages" dans le but d'en tirer un reportage sensationnel et les tensions claniques sur place, non seulement entre les factions de Cheyennes mais aussi avec les "visages pâles", produit une multitude de scènes hautes en couleurs, avec des personnages aux philosophies diverses.

Le contexte offre à Tâche-de-Lune, ami de Red Dust, employé de Comanche, et frère des deux chefs rivaux, Feu-Solitaire et Cheval-Debout, un rôle complexe dont le lecteur comme ses amis ne découvrent la vérité que vers la fin. Le récit ménage aussi son lot de moments spectaculaires dont le sommet est le vol en montgolfière au-dessus des deux tribus en plein affrontement et de l'assaut contre le ranch du "666". On ne s'ennuie pas et Greg évite tout manichéisme sans sacrifier au divertissement.

Dans Le Doigt du Diable, on trouve la confirmation de ce dont on se doutait dans Furie Rebelle : Red Dust prend le large au moment où le progrès et le changement qu'il concrétise s'incarne dans un homme, le juge Dillon, briguant le siège de gouverneur de l'état. Il s'agit pour le cowboy d'aller trouver ailleurs les grands espaces où quelqu'un comme lui, épris de liberté, peut échapper à ces bouleversements.

Greg expédie un peu vite les "adieux" entre Red Dust et son existence à Greenstone Falls - juste une petite scène (en une page) où il salue le vieux Ten-Gallons : c'est un peu rapide quand on sait à quel point il était attaché à Comanche, Toby-face-sombre, Clem-cheveux-fous et Tâche-de-Lune. Mais, en même temps, le lecteur se doute que le héros ne part définitivement, qu'il reviendra sûrement.

L'action se déplace donc dans le Montana où Red Dust n'est plus le centre de l'histoire en rencontrant un homme et sa fille, apparemment sans histoires, mais dans un coin lui aussi en proie à une situation peu ordinaire. L'exploitation minière du cuivre, la mainmise sur les filons par de gros propriétaires au détriment de résidents plus modestes, et surtout la rivalité qui va se déclencher entre deux légendes du colt deviennent les arguments d'un récit à la fois dense et simple, d'une efficacité imparable.

La figure du "doigt du diable", un flingueur retiré, est campé avec intelligence : comme lors de la conclusion du tome 4, on comprend que ce genre de personnage n'a plus sa place dans un pays qui encadre ses habitants grâce à de nouvelles lois censées le normaliser. Red Dust a payé cher pour le comprendre en étant envoyé dans un pénitencier pour avoir fait justice lui-même. Joseph Duncan alias Jed Dexter a devancé cela en s'occupant de sa fille et en lui promettant de ne plus se servir de ses armes. La sommation de Dan Wallach, qui cherche plus à se mesurer à lui qu'à exécuter les ordres de son employeur, sert de déclencheur à un ultime duel.

Et ce duel est formidablement mis en scène par Greg : c'est un exercice révélateur pour réussir un western et il répond à toutes les attentes, avec un suspense à couper au couteau, osant même se produire avant le véritable dénouement de l'histoire.

Ces deux tomes confirment aussi la grande forme affichée par Hermann aux dessins, qui livre des planches magnifiques, à la mesure d'excellents scripts. 

Les deux histoires lui permettent en particulier de mettre en images de nombreuses scènes en extérieur, avec des paysages somptueux qu'il met en valeur grâce à des angles de vue très dynamiques : de vastes plongées, des perspectives profondes, des valeurs de plans très variées. On en prend plein les yeux !

Des moments clés comme l'envol de la montgolfière de Morgan, l'assaut contre le "Triple 6", puis le périple jusqu'au Montana (grâce à un enchaînement d'images alternativement en couleurs et en noir et blanc, en plans rapprochés et larges), l'arrivée de Wallach et ses deux acolytes chez Duncan, le petit matin qui se lève sur la ferme du "doigt du diable", les séquences nocturnes et en pleine nature, composent des planches extraordinaires, avec des découpages à la fois astucieux et simples, toujours au service de l'histoire.

Et, comme toujours, Hermann se fait plaisir en soignant les personnages, qu'ils s'agissent de seconds rôles familiers (les indiens, la Comtesse) ou d'acteurs occasionnels (Morgan et sa fine moustache blonde, Wallach avec ses lunettes rondes, Duncan et sa silhouette fatiguée). Tous ces protagonistes dégagent une vérité qui ajoutent à l'intensité et la vraisemblance du récit, faisant de la série un western quasi-documentaire, dont le réalisme surpasse le romanesque.

Presque quarante après leur parution, ces épisodes demeurent de fabuleux témoignages de la qualité du travail commun de Greg, cet auteur prodigieux, et Hermann, cet artiste si impressionnant.     

jeudi 12 mars 2015

Critique 584 : COMANCHE, TOMES 3, 4 & 5 : LES LOUPS DU WYOMING, LE CIEL EST ROUGE SUR LARAMIE & LE DESERT SANS LUMIERE, de Greg et Hermann


COMANCHE : LES LOUPS DU WYOMING est le 3ème tome de la série, écrit par Greg et dessiné par Hermann, publié en 1972 par les Editions Le Lombard.
Cette histoire se poursuit dans le tome 4 (Le Ciel est rouge sur Laramie).
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Le gang des cinq frères Dobbs (Melvin, Carter, Judd, Roddy, et le chef, l'aîné, Russ) sème la terreur dans les environs de Greenstone Falls en s'attaquant aux diligences. Mais en s'en prenant à celle de Sid Bullock, ils trouvent fort à faire avec son passager, un mystérieux révérend du nom de Brian Braggshaw, un as de la gachette venu évangéliser ces contrées.
Blessé, le conducteur perd le contrôle de ses montures mais reçoit le renfort de Toby-face-sombre et Clem-cheveux-fous, deux cowboys employés du ranch voisin du "Triple 6", dirigé par la belle Comanche, avec l'aide du vieux Ten Gallons et du contremaître Red Dust.
Sid explique qu'il a confié l'argent de l'union des éleveurs dont il devait assurer le transport à Pharaon Colorado, un cavalier porté sur la bouteille mais honnête.
Des groupes de deux partent à sa recherche tout comme les frères Dobbs. L'un d'eux n'en reviendra pas vivant...  
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COMANCHE : LE CIEL EST ROUGE SUR LARAMIE est le 4ème tome de la série, écrit par Greg et dessiné par Hermann, publié en 1975 par les Editions Le Lombard.
Cette histoire fait suite au tome 3 (Les Loups du Wyoming) et se poursuit dans le tome 4 (Le Désert sans lumière).

Red Dust a quitté le ranch du "Triple 6" après avoir promis à Brian Braggshaw, agonisant, d'arrêter Russ Dobbs en cavale. Il tient, par courrier, Comanche et le personnel de son ranch de l'évolution de sa traque qui l'entraîne dans le Nebraska puis le Wyoming. La piste du bandit n'est pas difficile à suivre car il laisse derrière lui de nombreuses victimes.
En chemin, Red fait la connaissance d'une troupe de personnages, parmi lesquels un certain Mr Hart, agressé par Dobbs et son complice Wetchin, ancien vétérinaire de Greenstone Falls.
Après avoir dévalisé la banque de Pike's Junction, les deux malfrats vont dépenser leur argent à Laramie. Red Dust et "Bombardier" Cavendish, un boxeur rencontré en même temps que Hart, s'y rendent pour neutraliser les criminels, et le cowboy va y rencontrer son destin... 
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COMANCHE : LE DESERT SANS LUMIERE est le 5ème tome de la série, écrit par Greg et dessiné par Hermann, publié en 1976 par les Editions Le Lombard.
Cette histoire fait suite à celles des tomes 3 et 4 (Les Loups du Wyoming et Le Ciel est rouge sur Laramie).
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Condamné à cinq ans de prison pour le meurtre de sang froid de Russ Dobbs, Red Dust bénéficie d'une libération anticipée au bout de vingt mois, compte tenu du casier judiciaire de sa victime et du soutien de ses amis de Greenstone Falls. En contrepartie, il n'a plus le droit de toucher à une arme, de s'adonner au jeu ou de consommer de l'alcool, et devra se présenter deux fois par semaines pendant six mois chez le shériff.
C'est un homme brisé par le pénitencier qui revient au "Triple 6", tandis qu'une nouvelle menace terrorise la région avec la bande de Shotgun Marlowe, une vingtaine de voleurs impitoyables. Red Dust, après avoir supporté les provocations d'employés du ranch, d'ivrognes en ville, et de l'adjoint du shériff, aura-t-il le courage de reprendre les armes face à cet ennemi ?

Quelquefois, je crois que c'est le cas de la plupart des lecteurs de bande dessinée, on aime revenir à des albums qui ont marqué notre jeunesse, motivé à la fois par l'envie de voir si ces histoires ont bien vieilli, si elles ont conservé leur force, mais aussi par le besoin de renouer avec des "valeurs refuges", ces livres qui ont contribué à l'amour qu'on éprouve pour ce média.

Ces trois tomes de la série Comanche, je les avais découverts il y a très longtemps. Je n'étais pas encore adolescent et j'adorai déjà les westerns en général, sous toutes leurs formes (cinéma, bd, romans). J'ai littéralement grandi en compagnie de Lucky Luke, Blueberry, Chick Bill et, donc, Comanche.

Bien qu'ils ne forment pas une trilogie officielle (même si les tomes 3 et 4 sont indissociables), ces trois albums m'ont bouleversé pour toujours. Cela faisait un bail que je ne les avais pas rouverts, et une des raisons à cela est que je suis fâché avec Hermann depuis plusieurs années : en effet, dans un épisode de sa série Jérémiah, il a traité de la peine de mort sans finesse et, pour lever toute ambiguïté à ce sujet, avait ensuite confirmé qu'il y était favorable. J'ai alors cessé de suivre son travail, et quand il m'est arrivé de feuilleter un de ses albums (antérieurs ou ultérieurs à cette déclaration), j'étais trop gêné pour continuer, je ne pouvais plus apprécier ce que je lisais en sachant que c'était la production d'un auteur avec des idées si éloignées des miennes sur un thème si épineux. 
C'est pour cela que je préfère en savoir le moins possible sur les opinions des scénaristes ou artistes, car cela risque de brouiller la perception que j'ai de leur oeuvre. Bien entendu, il y a des idées plus acceptables que d'autres, et aussi des manières plus subtiles de les communiquer dans une bd, mais justement dans le cas d'Hermann, c'était une mauvaise opinion et une médiocre communication.

Et puis, l'autre jour, j'emprunte ces trois tomes de Comanche à la bibliothèque municipale. Je fais l'effort de mettre ma gêne de côté au profit d'un plaisir nostalgique, en espérant que ma lecture ne sera pas parasité par mon avis sur son dessinateur.

Je conservais un souvenir vivace et clair de l'histoire de ces trois livres et donc je n'ai pas eu de révélation subite en les relisant. L'efficacité du récit demeure intact, et on ne peut qu'être saisi par la qualité de ces productions réalisées en trois ans par un duo d'auteurs au sommet de leur art. 

Débutée en 1972, Comanche était la seconde série écrite par Greg et Hermann, qui animaient déjà depuis 1966 Bernard Prince (un titre d'aventures au goût de madeleine de Proust là aussi). Quand ils démarrent Les Loups du Wyoming, ils ont respectivement 43 et 37 ans, ce ne sont plus des débutants, mais ils vont donner à la bd franco-belge un de ses plus beaux westerns réalistes, alors qu'à l'époque Charlier et Giraud déroulaient avec génie et succès la saga de Blueberry.
Les deux premiers tomes installent les personnages principaux : la belle Comanche, propriétaire du ranch du "666" - un personnage plein de caractère et une figure féminine charismatique dans un univers machiste - ; Red Dust, le mystérieux pistolero devenu contremaître ; Ten Gallons, Toby-face-sombre (là encore, un second rôle original car les personnages noirs n'étaient pas légion), Clem-cheveux-fous (qui a sans doute servi d'ébauche, physiquement, à Jérémiah), et Tâche-de-Lune (un indien qui n'était pas le méchant de service : encore une belle audace). 
Le décor est celui d'une propriété dans l'Ouest sauvage peu à peu rattrapé par le progrès mais encore déchiré par des bandits de grand chemin.

Ces deux derniers éléments sont au coeur de ces trois épisodes où l'on voit Comanche s'embourgeoiser en même temps que Greenstone Falls se civiliser, tandis que des criminels et des cowboys règlent encore leurs comptes à coups de revolver et que de curieux prêcheurs parcourent les grands espaces pour évangéliser les sauvages.

Le drame sur lequel se clôt Les Loups du Wyoming et qui va entraîner Red Dust dans une chasse à l'homme donne cependant une tonalité naturaliste et tragique tout à fait étonnante à un western qui était pré-publié dans le familial journal de Tintin. Greg introduit une violence âpre, une brutalité glaçante dans son récit qui restent stupéfiantes 41 ans après. Pourtant ce n'est qu'un début.

En effet, Le Ciel est rouge sur Laramie est encore plus désespéré, et sa chute d'un réalisme encore plus frappant : on y voit le héros tuer le méchant de sang froid et il est acquis que sa vengeance ne lui apportera aucun apaisement mais surtout lui vaudra d'en répondre devant la loi des hommes. Le message qu'adresse Greg au lecteur est sans équivoque : la justice personnelle n'est pas légitime, ne peut être cautionnée, et Red Dust a commis un crime comme l'homme à qui il a retiré la vie, même si celui-ci était un monstre.

Le scénariste ne se dérobe pas quand il enchaîne avec Le Désert sans lumière où on retrouve Red Dust en train de casser des cailloux dans un pénitencier, crâne rasé, amaigri. Il a beau bénéficier d'une libération conditionnelle, sa peine n'est pas annulée, sa faute n'est pas effacée. Surtout, c'est un homme désormais brisé, moralement et physiquement profondément atteint par son séjour en prison : Greg en brosse le portrait sans concession ni excès, avec une grande justesse, une parfaite sobriété, en quelques scènes inoubliables (dès son arrivée à la gare de Greenstone Falls, il est fouillé par l'adjoint du shériff, puis humilié par des employés du ranch, des gamins en ville, des poivrots dans un bar).

Cet aspect-là m'a renvoyé à ma fâcherie avec Hermann et son épisode déplorable de Jérémiah : j'ai mesuré alors le gouffre qui séparait un scénariste du calibre de Greg, qui avait su m'expliquer il y a si longtemps, et avec quel à-propos, pourquoi tuer un homme, aussi ignoble soit-il, n'était pas une bonne chose, et donc que la peine de mort, quelle que soit la façon et le cadre dans lesquels elle est administrée, n'est pas admissible ; et la justification nauséabonde qu'avançait Hermann dans Jérémiah, au nom d'une loi d'exception (en l'occurrence, il estimait que les violeurs pédophiles ne méritaient pas de vivre).
Lorsque la bande dessinée, qu'on estime souvent seulement capable de divertir en s'adressant à un lectorat jeune, vous fait comprendre dès le plus jeune âge des vérités aussi sensibles que le caractère condamnable de la justice personnelle et de la mauvaise solution que représente la peine de mort, elle devient un instrument éducatif, que ses auteurs ne doivent ensuite pas trahir. Or, Hermann, en se servant de Jérémiah, plusieurs années après Comanche, d'un outil pro-peine de mort a trahi le message de Greg, ô combien plus intelligent et mieux transmis.

Je ne voudrais cependant pas transformer cette critique en un réquisitoire contre Hermann qui, si je ne partage pas ses idées, est un artiste de grand talent. Et ces épisodes le prouvent, comme d'autres de ses oeuvres (en solo ou avec des scénaristes, même si son association avec Greg reste indépassée à mon avis).

Le dessin de Hermann est encore en pleine mutation lorsqu'il entame le tome 3 de Comanche, avec un trait aux courbes fluides, souligné par un encrage qui donne l'impression que toute l'atmosphère de l'histoire est empreinte d'une curieuse moiteur (les vêtements des personnages semblent leur coller à la peau comme s'ils transpiraient). 

Toutefois, on trouve déjà des personnages aux physionomies très variées et aux expressions fouillées, avec un goût prononcé pour les gueules, souvent cabossées : l'histoire ne ménage pas Red Dust, qui passe une bonne partie du tome 4 avec le visage abîmé puis les cheveux rasés et le corps amaigri suite à sa détention dans le tome 5. On ressent vraiment fortement à quel point les épreuves qu'il traverse le marque dans sa chair, et comment ces atteintes corporelles matérialisent sa dégradation morale, psychologique.

Les décors du western sont aussi l'occasion pour Hermann de montrer sa virtuosité pour représenter les grands espaces, le cadre favori de toute son oeuvre (Bernard Prince déjà et ses voyages en mer, mais aussi Jérémiah et son Amérique post-apocalyptique, Les Tours de Bois-Maury et son Moyen-Âge hyper-réaliste...). 
Le ranch du "666" est déjà fantastiquement visualisé, notamment avec de larges vignettes en plongée, mais quand Red Dust chevauche les pistes de l'Ouest sauvage, en montagne ou dans la plaine, jusqu'aux rues de Laramie en pleine nuit, ou revient à Greenstone Falls pour y affronter le gang de Shotgun Marlowe sous une pluie diluvienne, c'est une succession de plans, de pages d'anthologie.       
La longue séquence de l'assaut dans le tome 6 est en soi un morceau de bravoure d'une intensité graphique peu commune, traduisant à la perfection toute la dureté, la cruauté, la crasse du combat.

Et la mise en couleurs, avec des vignettes parfois monochromatiques presque criardes, même si elle a un peu vieilli, ajoute à l'impact de ces scènes.

Le trait s'affine progressivement et avec lui des détails d'une précision fabuleuse, pour texturer les éléments. Impressionnant.

Quel trio d'albums ! Quelle série ! Quel plaisir de relire cela en retrouvant, intactes, ses impressions d'antan.