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lundi 29 octobre 2018

BARRY SEAL : AMERICAN TRAFFIC, de Doug Liman


Il est rare de voir un biopic traité sous la forme d'une comédie, et c'est pourquoi la démarche de Doug Liman pour raconter la vie de Barry Seal est étonnante et réjouissante (même si ça finit mal). Incroyable mais vrai (même si le scénario prend quelques libertés), ce récit permet aussi de retrouver Tom Cruise dans un registre où il excelle, mais où bien peu de cinéastes l'utilisent.

 Monty Schafer et Barry Seal (Domnhall Gleeson et Tom Cruise)

1978. Pilote de ligne pour la compagnie TWA, Barry Seal est recruté par l'agent de la CIA Monty Schafer qui sait qu'il fait passer en douce aux Etats-Unis des cigares cubains malgré l'embargo. La mission qu'il lui confie : effectuer des vols de reconnaissance au-dessus de Cuba et prendre des photos grâce à une caméra embarquée. Barry accepte mais le cache à sa femme, Lucy, en lui racontant qu'il a obtenu une promotion.

Schafer et Seal

Années 80. Schafer confie à Barry du courrier pour le général Noriega en Panama. Mais durant une de ses expéditions, Barry est capturé par le cartel de Medellin qui lui commande de livrer de la cocaïne en Louisiane à bord de son avion. La CIA ferme les yeux sur cette activité mais pas la DEA. Aussi pour protéger les Seal, Schafer les fait déménager à Mena dans l'Arkansas.

Barry Seal et les Contras nicaraguayens

Schafer demande à présent à Barry de livrer des armes aux Contras du Nicaragua basés au Honduras. Barry réalise vite que ces révolutionnaires ne prennent pas leur leur mission au sérieux, préférant s'enrichir rapidement grâce aux américains. Il leur propose un deal juteux consistant à revendre les armes au cartel de drogues en se partageant le butin. Pendant ce temps, la CIA installe à Mena une base d'entraînement pour les Contras mais la plupart s'en enfuit dès leur arrivée.

Barry et Lucy Seal (Tom Cruise et Sarah Wright)

Barry amasse très vite une telle fortune qu'il est obligé d'enterrer l'argent dans des valises au fond de son jardin. Il embauche d'autres pilotes pour l'accompagner en mission et commence à consommer de la cocaïne pour supporter les cadences infernales que lui imposent la CIA, les cartels et les Contras. Son beau-frère, un bon à rien, JB, surgit sur ces entrefaites et devine vite les manigances de Barry. Il se fait arrêter avec une valise pleine de billets par les shérif Downing de Mena. Barry le fait libérer sous caution et l'envoie à Bora Bora mais JB cherche à lui extorquer plus d'argent en menaçant de le dénoncer aux autorités. Il sera tué dans l'explosion de sa voiture sur ordre de Jorge Ochoa.
Barry et Schafer

Cet incident va sonner la fin des festivités. La CIA stoppe le programme et lâche Barry. Il est arrêté à la fois par la DEA, l'ATF et la police de l'Etat d'Arkansas. Pour échapper à un procès et à la prison, Barry conclut un arrangement avec le gouvernement qui veut des preuves photographiques du trafic de drogues des Sandinistes liés au cartel de Medellin. Les clichés servent à une propagande contre le Nicaragua et expose Barry publiquement. 

La DEA, l'ATF et la police d'Etat arrêtent Barry

SEal écope finalement d'une peine de mille heures de travaux d'intérêt général. Sa femme le quitte et il est obligé de dormir chaque nuit dans un motel différent. Cela n'empêchera pas des assassins envoyés par Pablo Escobar de le tuer. La CIA détruit tous les documents qui le relie à lui mais l'agence sera quand même éclaboussée par le scandale des révélations établissant les relations entre l'Iran et les Contras.

Tom Cruise et le vrai Barry Seal

Gary Spinelli a initié le projet de ce long métrage en découvrant l'existence de Barry Seal et ses rapports avec les autorités dans les années 70-80 : un sujet en or, tellement énorme et romanesque qu'il fournissait un matériau formidable pour un biopic qui est aussi un récit d'aventures, le portrait d'un pantin et une critique politique.

Mais le coup de génie du scénariste aura été de traiter cela sous la forme d'une comédie, un choix validé par le réalisateur Doug Liman. En cela, le résultat évoque les oeuvres de Billy Wilder par leur ironie mordante : on assiste au parcours du héros avec stupéfaction tout en s'amusant et en appréciant que personne ne soit épargné - ni le personnage principal qui passe de gentil gogo heureux d'échapper à une sanction à véritable escroc et complice en passant par ses multiples commanditaires et complices, sans oublier quelques contrariétés ponctuelles.

Soit donc la trajectoire météorique d'un pilote de ligne qui fait passer des cigares cubains en loucedé malgré l'embargo américain, repéré par la CIA qui lui offre l'impunité contre de menus services. Il s'agit à l'époque d'espionnage dans le contexte de la fin de la guerre froide mais aussi de tensions en Amérique centrale. Mine de rien, le contexte est complexe mais l'histoire est formidablement lisible, pas besoin de se plonger dans un cours magistral. Tout est narré du point de vue de Barry Seal qui découvre en même temps que nous l'entrelacs de réseaux entre authentiques barbouzes et révolutionnaires manipulés avec entre les deux des trafiquants de drogue qui, selon les circonstances, se tirent dans les pattes ou s'allient.

Tout le monde est donc renvoyé dos à dos : la CIA, les Contras (décrits comme de sombres crétins mais aussi de véritables anguilles qui, dès, qu'ils sont introduits aux Etats-Unis s'empressent de filer plutôt que de suivre leur entraînement), les dealers. Une ahurissante galerie de fripouilles aussi bêtes que méchantes, mais motivés par les dollars, l'argent facile, le profit. Le tableau dressé de ce capitalisme sauvage est à la fois glaçant et hilarant car au bout d'un moment on ne sait plus qui y laisse le plus de plumes. Les américains, vaniteux, sont convaincus de contrôler la situation ; les nicaraguayens, désinvoltes, en profitent ; les cartels incarnent des électrons libres et finalement plus dangereux que tous les autres. On devine vite qu'à l'heure des comptes, les floués se vengeront durement.

Jouet, acteur et victime de ce jeu de dominos, Barry Seal est une figure à la fois naïve, jouisseuse, et sacrificielle : il est heureux d'échapper à une condamnation pour les cigares cubains puis encouragé à participer activement à des livraisons d'armes, de cocaïne, grâce auxquelles il amasse un pactole monstrueux. A ce moment-là, le film bascule dans une farce tordante quand on voit le héros littéralement submergé par les narco-dollars qu'il est obligés de les enterrer dans son jardin tout en investissant dans la vie sociale et économique de Mena, Arkansas, dont il devient, en quelque sorte, le citoyen modèle (donnant du boulot aux habitants via des sociétés écrans, soudoyant grassement le shérif pour se débarrasser d'un encombrant beau-frère, embauchant un véritable escadron de pilotes pour le soutenir dans ses livraisons, gâtant sa femme qui se transforme en héroïne de soap avec des bijoux voyants). 

La chute, inévitable, sera dure et ressentie comme injuste par le spectateur qui avait sympathisé avec Barry Seal, à qui Tom Cruise donne un éclat jubilatoire. La star s'est visiblement beaucoup amusé à camper ce personnage extraordinaire et on redécouvre à quel point Cruise est un acteur de comédie fabuleux, même si on l'oublie parce qu'il enchaîne surtout des films d'action (avec, notamment, la franchise Mission : impossible). Ici, c'est le retour de Risky Business en quelque sorte, avec la vedette tout sourire, bondissant, culottée, irrésistible. Lorsque plusieurs organisations d'Etat lui passent les menottes et se disputent la priorité de le faire juger, il ne se départit pas de son assurance, sachant qu'il est l'homme qui en sait trop pour qu'on puisse le faire tomber pour tous autres. La scène est fantastique, surréaliste.

Mais, donc, l'histoire ne se termine pas bien et colore le film d'une teinte amère maline : Seal finira exécuté par les cartels, la CIA cherchera à effacer son nom de ses documents (sans échapper à un scandale annexe). Tout à coup, l'aspect le plus crapoteux, le plus sordide, de cette affaire se révèle et nous fait reconsidérer tous les faits avec un regard plus critique, sévère : Domnhall Gleeson, qui joue l'agent de la CIA responsable du recrutement de Seal et des opérations montés par l'agence, devient le visage à la fois si respectable et infâme d'un Etat qui broie des individus, manipule des pays, se joue des mouvements, en endossant les habits du gendarme mondial.

Par la "petite" aventure de Barry Seal : American Traffic se lit les dossiers les plus vils, encore actuels, des Etats-Unis. Ce divertissement devient alors une leçon, un rappel efficace et judicieux, exemplaire par sa capacité à nous instruire tout en nous distrayant.    

dimanche 29 avril 2018

EX_MACHINA, de Alex Garland


Il y a peu, je vous ai dit tout le bien que je pensais d'Annihilation diffusé sur Netflix après que le studio Paramount ait renoncé à l'exploiter en salles. Je profite du creux dans les sorties comics pour vous causer aujourd'hui du premier et précédent opus écrit (avec Glen Brunswick) et réalisé par Alex Garland, déjà un chef d'oeuvre de science-fiction : Ex_Machina, sorti lui en salles en 2015.

 Nathan et Caleb (Oscar Isaac et Domnhall Gleeson)

Caleb, programmateur dans une importante entreprise informatique, gagne une loterie interne pour rencontrer son patron, le savant visionnaire et richissime, Nathan, qui vit retiré du monde dans un domaine en montagne. A son arrivée, son hôte l'informe tout de suite de la raison de sa présence en ce lieu : il va participer à une expérience test pour déterminer si une intelligence artificielle a une conscience, selon le test de Turing (soit : une proposition de test d’intelligence artificielle fondée sur la faculté d'une machine à imiter la conversation humaine, consistant à mettre un humain en confrontation verbale à l’aveugle avec un ordinateur et un autre humain. Si la personne qui engage les conversations n’est pas capable de dire lequel de ses interlocuteurs est un ordinateur, on peut considérer que le logiciel de l’ordinateur a passé avec succès le test. Cela sous-entend que l’ordinateur et l’humain essaieront d’avoir une apparence sémantique humaine. Pour conserver la simplicité et l’universalité du test, la conversation est limitée à des messages textuels entre les protagonistes.).

Ava et Caleb (Alicia Vikander et Domnhall Gleeson)

Caleb est disposé à ces six "sessions". A cours de la première, il est en présence d'Ava, une androïde, dans une pièce où une vitre les sépare. Le jeune homme est fasciné par le réalisme et la réactivité de cette créature, dont l'aspect physique est féminin et le visage possède une indéniable beauté - la sexualité est un des facteurs déterminants pour le "cobaye". Lors d'une de leurs discussions, une panne d'électricité a lieu, bloquant les accès et sorties, coupant les caméras et micros : Ava en profite alors pour mettre en garde Caleb contre Nathan qui, même s'il le prétend, n'est pas son ami.

Caleb et Nathan

Pourtant, en dehors des "sessions", lors de leurs "débriefs", ou dans les moments qu'ils passent ensemble sans évoquer l'expérience, Nathan se montre aimable, affable (quand bien même a-t-il fait signer un contrat de confidentialité à Caleb, lui interdisant après son séjour de divulguer quoi que ce soit à ce sujet), malgré un tempérament dominateur, sûr de sa supériorité intellectuelle et même physique (il pratique du sport et de la musculation pour se défouler).

Ava

Nathan dévoile progressivement les travaux qui ont conduit à la conception d'Ava, façonnée à partir d'un piratage mondial de données sur des moteurs de recherche pour élaborer son intelligence et son apparence. Il souhaite produire une intelligence artificielle parfaite qui confondrait n'importe quel humain, en prévision de l'extinction qui nous attend, mais cela suggère aussi à Caleb une reprogrammation prochaine d'Ava, des améliorations. Le programmateur tombe amoureux de Ava au cours de leurs dialogues qui s'ouvre à lui, en lui avouant notamment être à l'origine des pannes électriques de plus en plus fréquentes au cours desquelles elle s'alimente en énergie et pour communiquer avec lui à l'insu de Nathan.

Caleb et Nathan

Caleb décide de libérer Ava pour s'enfuir avec elle, après qu'elle se soit présentée à lui habillée comme une humaine (pour un résultat effectivement troublant). Pour cela, il va trahir Nathan en le faisant boire et profiter qu'il soit assoupi pour lui dérober sa carte magnétique afin de pénétrer dans son bureau. Sur son ordinateur, il consulte ses fichiers et découvre les précédentes versions d'Ava et leurs tentatives d'évasion - même la servante Kyoko est un robot. Tout cela perturbe le jeune homme au point qu'il se met à douter de sa nature et pour savoir s'il n'est pas lui-même une machine, il se mutile.

Ava

La veille de son départ, Caleb tente à nouveau de soûler Nathan mais celui-ci l'a démasqué et a compris qu'Ava était la cause des pannes électriques en les surveillant lors des sessions avec des caméras autonomes alimentées par des piles. L'objectif du savant était en vérité de savoir si Ava pouvait manipuler Caleb en la calibrant à partir de ses fantasmes. Pourtant ce dernier a devancé Nathan la veille en trafiquant le système de sécurité de la villa : Ava sort de sa cellule, son créateur assomme son invité et va tenter de la raisonner. Mais l'androïde tue son maître avec l'aide de Kyoko, détruite dans l'affrontement.

Ava

Ava se répare et camoufle ses parties électroniques avec la peau artificielle de ses prédécesseurs puis s'habille. Plus rien ne la distingue d'une humaine. Caleb, lui, reste prisonnier du piège qu'il avait prévu pour Nathan, dans la villa. Ava rejoint l'hélicoptère qui avait amené le programmateur sur place et rejoint la civilisation dans laquelle elle se fond, indétectable.

Adolescent, j'aimais principalement deux genres littéraires, la série noire et la science-fiction. Pour cette dernière j'avais été initié par un ami, fan d'Isaac Asimov et de sa saga Fondation (au point d'entretenir le rêve fou de l'adapter en bande dessinée - projet maintenant en préparation chez Amazon). J'ai fini par préférer le roman policier, mais je revenais occasionnellement à la S.-F. quand on me recommandait un ouvrage, un auteur dignes d'être considérés (Robert Silverberg, Stefan Wul, Philip K. Dick...). C'est demeuré le continent mystérieux de ma culture livresque, celui que j'explore de loin en loin, avec curiosité et parcimonie, mais une fascination intacte.

Plus que les romans en fait, j'étais consommateur de films de science-fiction, en particulier d'anticipation, de dystopie : Soleil vert, Mondwest (qui a inspiré la série Westworld), Minority Report, Silent running, etc. Et bien sûr, au-dessus de la mêlée, 2001 : L'Odyssée de l'espace.

Ce genre qui a abouti à des longs métrages et des livres mémorables est, comme le western, mais dans une moindre mesure, tombé un peu en désuétude. Hollywood y revient de façon cyclique mais rarement en égalant ses réussites passées, il faut souvent un cinéaste d'exception (comme Steven Spielberg, Andrew McNiccol) pour rappeler au public ce que la S-F a de puissamment distrayant et de cauchemardesque à la fois.

Mais Alex Garland a prouvé en deux films que l'avenir s'écrirait avec lui, qu'il en serait le nouveau guide, le nouveau modèle à suivre. Parce qu'il revient en quelque sorte aux sources du genre, concevant ses longs métrages non comme des histoires fournies avec un mode d'emploi pour rassurer le spectateur mais, au contraire, en conservant l'indispensable part de mystère inhérente au genre. Car la S-F s'appuie sur ce paradoxe : elle doit s'appuyer sur une base crédible, vraisemblable (elle puise ses sujets dans les dérives du présent en les exagérant), mais doit s'affranchir du réalisme (pour révéler l'horreur de la situation, souligner la corruption du système).

Avec Annihilation, l'ex-romancier a disposé d'un budget confortable (sans être une super-production : 40 millions de $) et en a profité pour filmer des extérieurs altérés par de superbes effets spéciaux. Ex_Machina est un long métrage aux moyens plus modestes (15 millions de $) et cela se voit dans le choix de situer l'action dans un huis clos. Mais Garland tire le maximum de cette contrainte en soignant déjà superbement le look de son oeuvre : ainsi la demeure de Nathan ressemble non pas à une maison mais à un "centre de recherches" (comme le précise le personnage lui-même à Caleb qui s'étonne d'être logé dans une chambre sans fenêtre au sous-sol). Les sessions avec Ava se déroulent dans une pièce nue coupée en deux par une simple vitre, frontière transparente mais aussi surface renvoyant le reflet des deux personnages et donc soulignant leur troublante ressemblance. Seule rupture de ton : les pannes électriques qui ponctuent le récit et au cours desquels les décors baignent dans une lumière rouge qui font passer le lieu comme une immense chambre noire de photographe où se révèlent littéralement le rapport de confiance (et de duplicité) entre Ava et Caleb.

L'austérité de l'endroit agit aussi comme une sorte d'espace favorable au strict minimum requis pour l'expérience, la recherche, le dialogue. Le laboratoire de Nathan ressemble à une espèce de morgue, avec ses moules de visage d'Ava, d'exosquelette sur une table d'opération : on se croirait chez un thanatopracteur, prêt à préparer un cadavre pour le rendre présentable pour une cérémonie. Le bureau du savant est tout aussi épuré : une table, un fauteuil, trois écrans d'ordinateur et un mur couvert de post-it, un mélange étonnant de minimalisme et d'archaïsme (les notes sur des bouts de papier) - on est loin d'un complexe incroyablement sophistiqué, encombré de machines improbables, pour un savant démiurge et richissime.

Cela contraste avec les rares prises de vue montrant l'extérieur de la villa de Nathan et dévoilant une nature montagnarde et verdoyante, sauvage, isolé, cachant au reste du monde le nid du créateur. Il est question à plusieurs reprises dans les discussions entre Caleb et Nathan des notions de responsabilité, de progrès, d'objectif : s'agit-il ici d'élaborer une nouvelle forme de vie complémentaire de la nôtre ? Ou de fabriquer celle qui nous survivra quand nous nous serons éteints, victimes de nos incorrigibles excès ? Sommes-nous maîtres des avancées technologiques ? Ou ce que nous mettons au point précipite-il notre fin ? Pour Caleb, citant Oppenheimer quand il atomisa le Japon durant la seconde guerre mondiale, nous sommes les nouveaux "destructeurs de monde". Pour Nathan, il s'agit d'anticiper cette issue et d'enfanter une progéniture androïde prolongeant l'esprit humain.

Le résultat est également extrêmement troublant, perturbant, et passionnant par la qualité de l'interprétation. Oscar Isaac, barbe fourni et crâne rasé, exhibant ses muscles, compose un pygmalion 2.0 glaçant, machiavélique, et génial, immédiatement antipathique mais aussi fascinant. Domnhall Gleeson (le fils du génial Brendan Gleeson, vedette de l'excellente série Mr. Mercedes) campe un candide moins naïf qu'on ne le croit initialement, qui traduit parfaitement les propres sentiments ressentis par le spectateur face à l'expérience qu'il vit. Mais c'est surtout l'interprétation extraordinaire de la suédoise Alicia Vikander qui impressionne le plus dans ce rôle renversant : la finesse avec laquelle elle bouge, dans un mélange de raideur et de douceur, la subtilité de son expressivité, sa voix modulée avec un génie absolu, n'ont d'égale que la beauté délicate à laquelle elle accède dans les dernières scènes - si bien en vérité qu'on a réellement l'impression alors d'avoir vu une androïde façonnée par des effets spéciaux sidérants remplacée par une authentique actrice. L'effet est totalement sidérant.

Ex_Machina en dit finalement autant, sinon plus, en 105 minutes que la première saison de Westworld. Mais plus que cette comparaison, c'est surtout la naissance et la confirmation instantanées d'un immense cinéaste auquel ce film permet d'assister.

mardi 12 juillet 2016

Critique 948 : IL ETAIT TEMPS, de Richard Curtis / HORS DU TEMPS, de Robert Schwentke


IL ETAIT TEMPS (en v.o. : About Time) est un film écrit et réalisé par Richard Curtis, sorti en salles en 2013.
La photographie est signée John Guleserian. La musique est composée par Nick Laird-Clowes.
Dans les rôles principaux, on trouve : Domnhall Gleeson (Tim), Rachel McAdams (Mary), Bill Nighy (le père de Tim), Lydia Wilson (Kitkat), Margot Robbie (Charlotte).
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 Tim et son père
(Domnhall Gleeson et Bill Nighy)

Alors qu'il va entrer dans sa vie d'adulte, Tim reçoit de son père une extraordinaire confidence, qu'il doit promettre de ne jamais divulger : tous les hommes de leur famille possèdent le pouvoir de voyager dans le temps, mais seulement en se déplaçant dans le passé. Pour cela, il devra s'isoler dans un endroit à l'abri des regards, fermer les poings et les yeux, et penser très fort au moment et à l'endroit où il veut revenir.
D'abord perplexe, Tim teste cette capacité en s'enfermant dans une armoire et constate, médusé, sa véracité !
 Charlotte et Kitkat
(Margot Robbie et Lydia Wilson)

Peu après, cet été-là, la soeur de Tim, surnommée Kitkat, a invité sa meilleure amie à passer les vacances dans la propriété familiale en Ecosse, Le jeune homme fait ainsi la connaissance de la superbe Charlotte dont il tombe immédiatement amoureux.
Pour espérer la séduire, il use de son pouvoir afin de l'aborder au mieux, de découvrir ses goûts, sans qu'elle se doute de quoi que ce soit. Pourtant, malgré ses efforts, l'amour n'est pas au rendez-vous, Tim admettant qu'il est plus attiré physiquement par Charlotte que sincèrement épris d'elle - et elle de lui.
Tim et Mary
(Domnhall Gleeson et Rachel McAdams)

Tim part à la rentrée s'installer à Londres pour y travailler. Il bénéficie d'une bonne situation, même s'il loge chez un auteur dramatique miné par ses échecs critiques et publics et peu ravi à l'idée de cohabiter avec ce provincial.
Dans la capitale, Tim retrouve Jimmy, un ami d'enfance qui a toujours été amoureux de Kitkat sans jamais oser le lui avouer. Il arrange un curieux rendez-vous dans un restaurant où les invités se rencontrent dans le noir afin de découvrir s'ils ont des atomes crochus sans se soucier de leurs apparences.
Le dîner se passe tellement bien pour Tim qu'il convient avec la jeune femme avec laquelle il a fait connaissance de la retrouver dehors. C'est ainsi que la ravissante Mary se présente à lui. Coup de foudre entre les deux jeunes gens - une opportunité que Tim ne veut pas laisser filer et qu'il va s'employer à faire aboutir en employant à nouveau son pouvoir.
Pourtant le jeune homme aura aussi l'occasion d'apprendre qu'il ne peut ni tout arranger ni empêcher l'inévitable, quand ses proches ne connaîtront pas le même bonheur que lui ou seront rattrapés par le temps qui passe... 
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HORS DU TEMPS (en v.o. : The Time Traveler's Wife) est un film réalisé par Robert Schwentke, sorti en salles en 2009.
Le scénario est adapté du roman de Audrey Niffenegger par Bruce Joel Rubin et Jeremy Leven. La photographie est signée Florian Ballhaus. La musique est composée par Mychael Danna.
Dans les rôles principaux, on trouve : Rachel McAdams (Claire Abshire), Eric Bana (Henry DeTamble), Ron Livingston (Gomez), Stephen Tobolowsky (Dr David Kendrick).
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 Henry et Claire
(Eric Bana et Rachel McAdams)

Henry DeTamble découvre, enfant, qu'il se déplace dans le temps, passé comme futur, mais sans pouvoir anticiper quand cela se produit ni à quel époque (et dans quel endroit) il réapparaît. Il découvre ainsi qu'il se mariera adulte avec Claire Abshire dont il fait la connaissance alors qu'elle est encore enfant alors que lui est presque quadragénaire.
 Henry et Claire

Cette rencontre, Claire ne l'oubliera jamais et, quand arrivée à son tour à l'âge adulte, elle croise à nouveau Henry, elle reconnaît à la fois l'homme rencontrée dans son enfance. D'abord réticent à s'engager dans une relation amoureuse à cause de l'instabilité de ses déplacements temporels, Henry abdique car Claire l'aime comme il l'aime. 
Gomez (à gauche), Henry et Claire (au centre)
(Ron Livingston, Eric Bana et Rachel McAdams)

La jeune femme offre à son amant une certaine paix en acceptant ses disparitions incontrôlables et fréquentes. Ils réussissent même à se marier et Henry explique à Gomez, le meilleur ami de Claire, son étrange condition après qu'ils aient été tous trois témoins d'une scène troublante dans laquelle il s'est vu mourir blessé par balles.
A partir de ce moment-là, le couple traverse une série de crises, Henry devenant de plus en distant et refusant que Claire et lui aient un bébé comme elle le souhaite car il craint à la fois que l'enfant ait le même pouvoir mais aussi qu'elle soit rapidement orpheline...  

Par un de ces curieux "hasard" de la programmation, à une semaine d'intervalle, respectivement diffusés sur NT1 et France 4, l'actrice Rachel McAdams a été deux fois au premier plan de deux films romantiques avec les voyages dans le temps comme argument commun ! Pourtant les deux longs métrages n'ont rien de commun dans le traitement et ont été tournés avec quatre ans d'écart.

Il était temps de Richard Curtis est une production qui annonce la couleur d'entrée de jeu : son scénariste-réalisateur est notoirement connu pour avoir signé des oeuvres marquantes comme Quatre mariages et un enterrements, Coup de foudre à Notting Hill et Love Actually, tous des cartons au box office. Depuis, il est devenu le maître de la comédie romantique anglaise, dirigeant des acteurs renommés dans des histoires charmantes. Pourtant, chacun de ces films souffre d'un manque de style esthétique, ce sont des exemples de longs métrages de scénariste mis en scène sans personnalité, des habiles mécaniques dénuées d'âme. Pas désagréables, mais pas inoubliables.

Pourtant, cette fois, Curtis, en injectant une dose de fantastique, fait le pari d'être moins drôle  et plus émouvant, plus audacieux. Qu'on ne s'y trompe cependant pas, About time abonde en scènes sentimentales bien sucrées, et le métier de l'auteur est indéniable. Il apparaît surtout que le voyage dans le temps, bien cadré (puisque Tim ne peut que remonter dans le passé, et qu'il se contente d'influer seulement sur le cours d'événements qui le touche directement, dans le domaine amoureux et familial), n'est qu'un prétexte pour pimenter les codes de la "rom-com". 

Le film prend étonnamment son temps (125' quand même) et n'enchaîne pas les gags. Il se pare même d'une mélancolie surprenante quand son héros tente de réparer les destins de ses proches - cela aboutit à des passages émouvants, notamment quand Tim veut sauver sa soeur d'une relation amoureuse toxique, ou, mieux encore, quand son propre père tombe malade sans espoir de rémission. L'histoire prend alors une ampleur inattendue tout en restant intimiste : c'est joliment et adroitement accompli.

Mais Curtis est trop gentil et son intrigue souvent trop superficielle : avec un tel pouvoir, son héros se contente finalement de peu, il n'en profite jamais de manière vraiment offensive ou subversive. Et quand, d'aventure, il se rend compte, comme un autre personnage, qu'il est peut-être passé à côté d'une occasion, l'affaire est expédiée (le cas le plus évident concerne ses retrouvailles avec Charlotte - incarnée par la sublime Margot Robbie - qui regrette à l'évidence de ne pas avoir aimé Tim plus jeune). L'interprétation de Domnhall Gleeson et de Rachel McAdams confortent cette impression d'un film finalement bien comme il faut, très (trop) fleur bleue, en-deçà du potentiel de son sujet. Seuls l'excellent Bill Nighy (qui apporte une malice jubilatoire à son rôle) et l'épatante Lydia Wilson (aussi énergique que touchante dans le rôle de Kitkat) ajoutent du relief à l'ensemble.

Il était temps a donc les défauts de ses qualités : c'est un vrai feel-good movie, sympathique, mais aussi pataud, longuet, pas assez ambitieux.

Hors du temps est une autre curiosité. Selon ses producteurs, ce n'est pas un film de science-fiction, et il est vrai que le scénario explique peu pourquoi son héros, Henry, se déplace ainsi dans le temps - il n'explique pas davantage pourquoi il ne fait jamais rien pour tenter de maîtriser ce handicap (alors que sa fille s'y emploiera avec succès) !

Il semble en effet que Robert Schwentke et ses scénaristes, en adaptant un best-seller, aient, contrairement à Richard Curtis avec sa romance, voulu prétendre à une réflexion métaphysique. Mais leurs questionnements n'ont rien de nouveau : cette version de de "où suis-je, où vais-je, dans quel état j’erre ?" ressemblent à une fuite en avant, un rapport sans cesse différé, dont le héros, passif au possible, est moins intéressant que la femme qui l'aime.

Le risque quand on veut raconter une histoire d'amour extraordinaire, aussi bien dans son intensité que dans les circonstances qui l'encadrent, c'est qu'il faut mieux disposer d'un script solide, suscitant une émotion vibrante. Or, The Time Traveler's Wife manque cruellement de cette émotion et se tire même une balle dans le pied quand l'imminence de la mort de Henry articule son dernier acte.

Avant cela, pourtant, le film propose quelques passages troublants, intéressants, comme lorsque Henry rencontre à plusieurs reprises Claire dans le passé, conditionnant peut-être les sentiments qu'elle éprouvera pour lui quand ils se reverront une fois qu'elle aura le même âge que lui, ou quand Claire insiste pour porter un enfant de Henry, allant même jusqu'à le piéger. Dans ces moments-là, cette romance fantastique devient plus équivoque et passionnante que lorsqu'elle suggère une transcendance des sentiments par-delà le temps.

L'union de Henry et Claire est une illusion fragile, et on s'étonne que le script n'explore pas plus les crises que génèrent les disparitions du héros - à peine verra-t-on le couple se disputer quand il s'évapore lors de la semaine de Noël et du Jour de l'An ! Pas vraiment de quoi provoquer un drame bouleversant...

Le titre original, bien que soulignant le point de vue féminin, est contredit par le développement de l'intrigue où le premier rôle est masculin. Les prestations de Eric Bana, très bon comédien un peu sous estimé mais ici assez terne, et de Rachel McAdams, beaucoup plus concernée et touchante, ne sont pas en cause, ils font ce qu'ils peuvent avec ce qu'ils ont à jouer, mais ils ne peuvent pas empêcher le film de passer à côté de sa promesse (de son aspect le plus intéressant même), celle de l'existence d'une femme qui renonce à la tranquillité en aimant un homme qui lui échappe au propre comme au figuré.

On peut tirer un enseignement identique de ces deux longs métrages et qui touche au statut même de son actrice principale : Rachel McAdams est une jolie fille, une très bonne comédienne, mais ce qui l'empêche d'accéder au rang de "nouvelle Julia Roberts" (à laquelle on l'a souvent comparée pour une certaine ressemblance physique et un début de carrière prometteur), c'est qu'elle n'a pas (pas encore du moins, soyons indulgent) trouvé le film (et le -premier - rôle qui va avec) susceptible de la transformer en une vraie star. Comme Mary et Claire (ou aussi en Irene Adler dans les Sherlock Holmes de Guy Ritchie), elle est encore trop cantonnée à l'emploi de la "girl next door" spectatrice des événements, faire-valoir d'un héros masculin aux capacités extraordinaires.