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jeudi 16 novembre 2017

GUARDIANS OF THE GALAXY (VOLUME 3) #15-19, de Brian Michael Bendis et Valerio Schiti


Ce quatrième recueil regroupe les cinq derniers épisodes du Volume de la série qui forment le dernier arc narratif écrit par Brian Michael Bendis si on les additionne aux 27 épisodes du précédent Volume et aux quatre parus durant Secret Wars (sous le titre Guardians of Knowhere), on atteint un run cinquantaine d'épisodes, ce qui représente un total consistant sans être aussi épais que ses New Avengers ou Daredevil par exemple. 

Rappel des faits : l'intervention des Gardiens de la galaxie dans la guerre civile entre super-héros de la Terre a abouti à un fiasco - non seulement leur vaisseau a été détruit durant une bataille entre le camp d'Iron Man et de Captain Marvel (qu'ils soutenaient) , mais Gamora a appris que Thanos était détenu par cette dernière. Conséquence immédiate : Drax, Rocket et Groot se sont dispersés et le groupe a été dissous. Ben Grimm, Angela et Venom ont aussi pris leurs distances pour des raisons différentes. Désormais coincés sur Terre, chacun réagit différemment à la situation...

Un clin d'oeil aux FF - série que Bendis rêvait de produire...

Ben Grimm/la Chose était parti de la Terre sans prévenir ses proches (son ami Johnny Storm/la Torche humaine, seul autre rescapé des Fantastic Four après Secret Wars) ni s'expliquer auprès des autres Gardiens. Dans un fast-food, il est abordé par Maria Hill, la directrice sur SHIELD, qui l'informe que Victor Von Doom a décidé de devenir un héros sous le nom et l'armure d'Iron Man (Tony Stark ayant été blessé et placé dans le coma à la fin de la guerre civile). Mais ni elle ni Ben ne croient à cette reconversion et tous deux souhaitent l'arrêter et le faire juger. La Chose rencontre Mary-Jane Watson, l'assistante de Stark, qui l'oriente vers le Dr. Amara Perrera, une scientifique courtisée par son employeur et Von Doom (la suite de cette enquête pour le nouvel agent du SHIELD se poursuit dans les pages de la série Infamous Iron Man où Von Doom recherche sa mère, une sorcière présumée morte).

Valerio Schiti se dessine avec son scénariste dans la foule entourant Groot...

Groot s'est posé au coeur de Central Park en compagnie de Rocket, qui ne cesse de râler et s'éclipse pour aller chercher de la junk-food. C'est alors que le Tatou, un suer-vilain, commet un braquage et tente de semer la police en effrayant la population. Groot se lance à sa poursuite et réussit à le neutraliser, mais les flics le considèrent alors comme une menace jusqu'à ce qu'un garçonnet s'interpose et que la foule l'entoure. Les deux nouveaux amis profitent des merveilles de New York en retournant à Central Park.


Gamora, depuis qu'elle sait que Thanos est détenu dans le Triskelion, est obsédée à l'idée de l'approcher pour le tuer. Captain Marvel, avec laquelle elle s'est battue à ce sujet, la fait surveiller par Sasquatch, Aurora, Spectrum et Miss America Chavez qui parviennent, difficilement, à l'appréhender. Carol Danvers organise le départ de sa captive de la Terre avec Gladiator, représentant de la garde impériale Shi'Ar, mais Gamora réussit à s'enfuir avant. Pénétrant dans le Triskelion en se mêlant aux gardes, elle découvre la cellule de Thanos vide avant d'y être enfermée par Captain Marvel qui lui révèle que le titan s'est évadé en profitant du chaos entre les super-héros.


Angela cherche sa compagne, Sera, dans un appartement new yorkais, où réside désormais un nouveau locataire. Repartant, elle se sent suivie et affronte Maxilin l'accusateur, un mercenaire, qui traque Gamora. Leur duel se termine dans la rue où l'asgardienne tue son adversaire qui, avant de mourir, la prévient de l'arrivée de Thanos et ses alliés.


Alors que, à bord d'un héliporteur du SHIELD, Carol Danvers cherche un moyen de faire partir Peter Quill/Star-Lord et Rocket, une alerte retentit. Une immense flotte, composée de Badoon, Broods et Arthrosiens et menée par Thanos, survole New York et annonce son objectif de conquête de la Terre, une fois les Gardiens de la galaxie éliminés. Au prix d'un combat épique entre eux et le titan, les héros ont raison de leur ennemi tandis que ses alliés préfèrent rebrousser chemin. Thanos est pris en charge par le corps des Novas. Puis vient le temps des adieux...
  

Drax, Gamora, Star-Lord, Rocket et Groot repartent pour de nouvelles aventures dans l'espace après avoir quitté Ben Grimm, Angela, Venom et Kitty Pryde. Dans la zone négative, Annihilus et son complice Badoon renoncent à l'avenir à s'en prendre à la Terre.

Le succès des Guardians of the Galaxy, dans la série écrite par Brian Michael Bendis et au cinéma dans les films réalisés par James Gunn, a bien évidemment motivé Marvel à exploiter ces héros en leur dédiant des titres détachés. Skottie Young a ainsi animé (seul puis avec d'autres dessinateurs comme Jake Parker ou Felipe Andrade) Rocket & Groot (très réussi, très drôle), l'ex-catcheur CM Punk et Cullen Bunn se sont penchés sur Drax (crétinissime mais tonique), Sam Humphries a enchaîné Legendary Star-Lord et Star-Lord (avec des fortunes diverses), et une mini-série sur le passé de Gamora par Nicole Perlman a fini par voir le jour (superbe).

Tout cela pour expliquer que ce dernier arc narratif ne s'intéresse pas au sort de tous les membres de l'équipe une fois celle-ci dissoute après la destruction de leur vaisseau durant la saga Civil War II et à cause des cachotteries peu inspirées de Peter Quill (et Captain Marvel). En choisissant seulement quatre d'entre eux, le scénariste nous prive d'un arc qu'on aurait aimé plus fourni (par exemple que devient Flash Thompson entre les épisodes 14 et 19) ou plus détaillé sur certains points (le fait que Kitty Pryde devienne la nouvelle chef des X-Men - voir la série, épouvantable, X-Men Gold)

Malgré cela, cette dernière ligne droite offre de bons moments, parfois très originaux sur le fond comme sur la forme. Le meilleur du lot est le chapitre consacré à Groot, le plus positif, sympathique et atypique des Gardiens : l'épisode est entièrement composé en pleines pages avec un texte off à bases de rimes ! Et ça fonctionne de manière épatante, à la manière d'une fable naïve certes, pleine de bons sentiments, mais correspondant idéalement au personnage. Valerio Schiti s'éclate visiblement dans cette exercice de style, poussant même le jeu jusqu'à représenter Bendis et lui-même dans un plan où la foule protectrice entoure l'extra-terrestre (essayez de les repérer, ce n'est pas difficile).

Un autre segment très convaincant est celui qui suit Gamora, dont la situation intense est exploitée remarquablement. Bendis et Schiti en font une sorte de course-poursuite gorgée d'action et de douleur, réussissant à faire passer le désir de vengeance de la tueuse davantage comme une frustration née de blessures anciennes et incurables que comme une vendetta. Le sort qui l'attend est cruel et on enrage pour elle, contre Captain Marvel.

Plus moyens sont les épisodes consacrés à Ben Grimm et Angela : 

- dans le premier, Bendis titille la nostalgie des fans en évoquant les Fantastic Four au détour d'une scène poignante (le scénariste souhaitait visiblement préparer le retour de l'équipe, et on peut à présent supposer qu'une des raisons de son départ chez DC vient du fait qu'il n'y a pas été autorisé - depuis des années maintenant, Ike Perlmuter, un cadre de Marvel, peste contre le studio Fox qui ne veut pas revendre les droits d'exploitation cinéma des 4 Fantastiques à l'éditeur et ne veut donc plus qu'un mensuel leur soit consacré : cette thèse est appuyée par Jonathan Hickman, qui est l'avant-dernier scénariste de leur série), puis ensuite, brusquement, il redirige la Chose dans une mission du SHIELD, dont il devient un agent pour traquer Victor Von Doom. Pour connaître l'issue de ses investigations, il faut lire Infamous Iron Man, autre série écrite par Bendis... 

- Dans le second, Angela recherche une certaine Sera et là, bon courage pour savoir qui est-ce, à moins d'avoir lu tout ce qui a été publié chez Marvel avec la néo-asgardienne. En revanche, la deuxième moitié de l'épisode met en scène un duel musclé entre la guerrière et un mercenaire qui recherche en vérité Gamora. Schiti fait des merveilles pour chorégraphier cette bagarre et assure le show jusqu'au cliffhanger final.

Bendis a toujours aimé conclure ses runs ou célébrer des épisodes spéciaux en offrant à ses lecteurs un numéro double dans lequel des artistes de première classe sont invités à s'exprimer pour quelques pages. Ce sont donc quarante planches spectaculaires qui composent ce 19ème chapitre où Thanos, Annihilus, les Broods, les Badoon et d'autres fripouilles aliens envahissent la Terre (en commençant, comme d'habitude, par New York) et, surtout, éliminer les Gardiens.

Le scénariste plaisante sur le fait qu'en ce moment dramatique tous les héros de la Terre semblent aux abonnés absents comme pour mieux laisser Star-Lord et sa bande en finir avec le titan. La blague est aussi inoffensive que savoureuse (surtout après avoir livré Civil War II et son casting pléthorique). En revanche, les guests artists font leur effet : Phil Noto (pages 9-10, très bien), Andrea Sorrentino (pages 11-12, le minimum syndical), Ed McGuinness (pages 17-18, bien bourrin), Art Adams (pages 24-25, épatant - et gratifiant pour le cover-artist de ce Volume), Kevin Maguire (pages 26-27, parfait), Mark Bagley (pages 28-29, tonique), Sara Pichelli (pages 30-31, superbe), Felipe Andrade (pages 32-33, bâclé).

Malgré cette "concurrence", Schiti produit encore de fabuleuses pages, au point que Bendis se passe de dialogues vers la fin pour une magnifique séquence de séparation, à la fois apaisée et émouvante. Mais comme il ne saurait être question de se quitter sur une note triste, les deux dernières pages offrent quelques vannes malicieuses (dont un clin d'oeil au film Avengers).

C'est la fin de l'aventure et, pour ma part, d'une lecture fort agréable. Entre temps, on en a appris un peu plus sur le futur de Brian Michael Bendis, dont le bail chez Marvel s'achèvera fin Décembre (les editors-in-chief, Tom Brevoort et Nick Lowe, ont convenu de le laisser finir ses arcs sur Invincible Iron Man et Defenders en douceur tout en lui donnant des garantis sur les personnages qu'il a créés - Miles Morales, Riri Williams - et ont été intégrés au MCU). Courant Janvier, des annonces provenant de DC Comics devraient être communiquées sur les premiers projets de leur nouvelle recrue, qui, comme autant d'indices, a publié sur son compte Twitter une pile de livres de son nouvel éditeur qu'il révise - avant d'en reprendre l'écriture de certains ?

mercredi 7 juillet 2010

Critique 153 : TOM STRONG - DELUXE EDITION, BOOK 1 (# 1-12), d'Alan Moore et Chris Sprouse

Tom Strong est une création originale du scénariste Alan Moore et du dessinateur Chris Sprouse, éditée sous le pavillon ABC (America's Best Comics) au sein du label Wildstorm de DC Comics. Depuis 1999, la série compte 36 épisodes (plus quelques numéros supplémentaires écrits par d'autres auteurs, et une suite rédigée par Peter Hogan, qui sort cette année). Ce volume 1 hardcover rassemble les 12 premiers chapitres, dont les deux derniers forment le prologue au spin-off de Tom Strong, la maxi-série en 12 volets Terra Obscura (idée de Moore, traitement de Peter Hogan, illustrations de Yanick Paquette).
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Tom Strong, le héros du titre, est l'archétype du "héros de la science" : il a grandi dans une chambre spéciale conçue par son père et a reçu une éducation vouée à faire de lui un surhomme. Ses parents étaient des excentriques, échoués sur l'île fictive d'Attabar Teru au large des "Indes de l'Ouest" (référence à celles que voulait découvrir Christophe Colomb). Recueilli, après la mort de ses parents, par les indigènes, Tom Strong a profité de leurs connaissances et de leur mode d'alimentation pour optimiser sa condition physique et son savoir. C'est un homme moderne, qui finira par épouser Dahlua et de ce métissage naîtra leur fille Tesla, la synthèse entre le monde tribal de sa mère et les racines occidentales de son père. A ce trio vient se greffer le robot Pneuman et le singe intelligent King Solomon, ce qui fait de la "Strong family" un ensemble hétéroclite mais dont chaque membre possède une identité forte et une complémentarité avec les autres, au service de la science et de la justice.

la série explore plusieurs lignes temporelles et différents univers, ce qui en fait un mix d'aventures, de comédie, d'action et de fantaisie, le tout écrit avec à la fois de la distanciation et une affection sans fards pour les genres abordés. Des références explicites sont formulées, évoquant le récit de guerre, le western, le fantastique, le burlesque...
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Les trois premiers volets sont réalisés par la paire Alan Moore (scénario)-Chris Sprouse (dessins) :
- 1 : How Tom Strong Got Started. Timmy Turbo reçoit son inscription des "Strongmen of America", avec une revue racontant les origines de Tom Strong. Pendant qu'il la lit, le héros met en échec une bande de malfaiteurs attaquant le métro aérien de Millenium City.
- 2 : Return of the Modular Man. Le Modular Man, un savant mégalomane que Tom a déjà vaincu en 1987, est de retour à Millennium City après que deux "nerds" lui aient permis accidentellement de prendre le contrôle d'Internet.
- 3 : Aztech Nights. Lorsqu'un mystérieux bâtiment aztèque se matérialise dans le parc de Millenium City, Tom découvre qu'il abrite des brutes fanatiques provenant d'une terre parallèle aux ordres d'un programme informatique inspiré de la divinité Quetzalcoatl.

Suit un récit en 4 actes (#4-5-6-7) :
- 4 : Swatiska Girls! (avec la participation aux dessins de Art Adams) - Ingrid Weiss et ses disciples nazies attaquent le domicile de Tom, le Stronghold. Le héros riposte en les poursuivant jusqu'à une forteresse volante où elles lui ont tendu un terrible piège... Entretemps, nous découvrons la première rencontre entre Ingrid et Tom à Berlin en 1945.- 5 : Memories of Pangaea + Escape from Eden! (avec la participation aux dessins de Jerry Ordway) - Envoyé dans le passé, aux origines du monde, Tom doit affronter l'unique habitant de cette époque où la terre n'avait qu'un seul continent : la Pangée... Entretemps, nous assistons au premier voyage que fit Tom en compagnie de Dhalua à cette période, dans les années 50.- 6 : Dead Man's Hand + The Big Heat? (Avec la participation aux dessins de Dave Gibbons) - Piégé par son ennemi de toujours, Paul Saveen, Tom doit encore faire face à une ultime manigance d'Ingrid... Entretemps, nous voyons la première confrontation entre Strong et Saveen dans les années 20.- 7 : Sons and Heirs + Showdown in the Shimmering City. (Avec la participation aux dessins de Gary Frank) - Face au tandem Saveen-Weiss et à son fils caché Albrecht, Tom parviendra-t-il à les vaincre ? Pas sans Dalhua... Entretemps, nous découvrons comment en 2050 Tom s'oppose à son fils.

Retour à des épisodes en un acte auxquels s'intègrent des mini-récits :
- 8 : Riders of the Lost Mesa + The Old Skool! + Sparks.
*Riders of the Lost Mesa (dessins de Alan Weiss) - Tom et Solomon enquêtent sur la mystérieuse disparition d'un ville en Arizona en 1849 et qui réapparait 150 ans après.
*The Old Skool ! - Timmy Turbo et d'autres jeunes membres des "Strongmen of America" sont piègés dans une dimension parallèle où sont appliquées des méthodes pédagogiques infernales. Tom vient à leur rescousse.*Sparks - Tesla Strong enquête sur l'éruption soudaine d'un volcan à San Mageo et fait à cette occasion une étrange rencontre.
- 9 : Terror Temple of Tayasal + Volcano Dreams + Flip Attitude!
*Terror Temple of Tayasal (dessins de Paul Chadwick) - En route pour rendre visite à sa femme et son beau-père à Attabar Teru, Tom Strong effectue une halte pour enquêter dans les ruines d'un temple Maya à Tayasal où l'attend une curieuse découverte.*Volcano Dreams - Tom Strong arrive donc en retard à Attabar Teru. Dhalua évoque un rite initiatique qu'elle expérimenta dans sa jeunesse, bravant l'autorité paternelle.
*Flip Attitude ! - Tesla Strong affronte Kid Tilt, fille du criminel scientifique King Tilt arrêté par Tom Strong et qui croupit en prison : le combat est littéralement renversant !
- 10 : Tom Strong and his Phantom Autogyro + Funnyland! + Too Many Teslas?
*Tom Strong and his Phantom Autogyro (dessins de Gary Gianni) - En 1925, Tom réalise un voyage au pays des morts grâce à la dernière invention de feu son ami Foster Parallax : l'occasion de découvrir comment ses parents se sont rencontrés, une révélation dérangeante.*Funnyland ! - Après sa visite dans la dimension aztèque (épisode 3 : Aztech Nights), Tom construit une planche de surf permettant d'explorer de nouveaux mondes comme celui où habitent des versions animalières des terriens et donc son propre double, le lapin Warren Strong.*Too Many Teslas ? - Outrepassant les mises en garde de son père, Tesla teste les machines du laboratoire de Tom et déclenche l'apparition de plusieurs doubles d'elle-même en provenance de dimensions parallèles ayant eu la même idée qu'elle.

Et enfin, un récit en deux actes qui sert d'introduction au spin-off de Tom Strong, Terra Obscura, entièrement dessiné par Sprouse :
- 11 : Strange Reunion. - Tom reçoit la stupéfiante visite d'une vieille connaissance, le Docteur Tom Strange, héros de Terra Obscura, une terre alternative située à l'autre bout de la Voie Lactée, qu'il découvrit en 1969 et qui est désormais en grand danger...
- 12 : Terror on Terra Obscura ! - Tom Strong et Tom Strange retournent sur Terra Obscura pour y affronter une terrible menace et y libérer d'autres héros pris au piège depuis ces trente dernières années.
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Tom Strong est à contre-courant : c'est une entreprise à la fois référentielle, qui s'inspire de bandes dessinées antérieures, dans les genres de la science-fiction et plus généralement du récit d'aventures, et pourtant d'une grande modernité, car écrite avec beaucoup de liberté (mixant humour, drame, parodie, réflexion) et abordant les thèmes les plus variés (le rapport de l'homme à la science, l'héroïsme, l'amour multi-racial, le tribalisme face à la civilisation). Comme souvent chez Moore, c'est un "produit" d'une richesse étonnante mais qui est surtout soucieux d'être accessible à tous, un comic-book à la fois dense, profond, qui réfléchit sur sa forme, joue avec les codes, mais qui demeure divertissant. C'est, enfin, une leçon de storytelling servi par un graphisme exceptionnel, fidèle à la rigueur du script d'un conteur prodigieux, qui rend un hommage vibrant à l'un des maîtres du 9ème Art : Winsor McCay (Little Nemo in Slumberland).
Alan Moore, avec des oeuvres-phares comme Watchmen ou From Hell, est entré dans la légende en livrant des histoires aux constructions et aux enjeux ambitieux. Cela en a fait un auteur auquel on associe encore aujourd'hui, malgré la variété de sa production, le style "grim'n'gritty", ces récits sombres et complexes, peuplés de personnages névrosés au coeur d'intrigues à tiroirs. Peut-être est-ce d'abord pour contredire sa propre légende que Moore a créé Tom Strong qui semble être sa création sa plus lumineuse, la plus sympathique, la plus abordable. Mais les bandes dessinées d'Alan Moore n'ont pas seulement figé leur auteur dans cette tendance, elles ont aussi conditionné tout ou partie des comics en les transformant parfois en caricatures de ses premiers chefs-d'oeuvre (V pour Vendetta, Watchmen) : de fait, avec Frank Miller (dont l'étoile a cependant bien plus pâli que celle de son homologue britannique), Moore a définitivement altéré notre vision des comics et avec celle des lecteurs, celle d'une génération entière d'auteurs qui ont imité son écriture ou du moins ses effets narratifs (déconstruction, ambiances, caractérisation...).
Et Dieu sait que les héros peuvent être gratuitement compliqués et sinistres aujourd'hui : leurs attitudes et leurs motivations sont de plus en plus sombres, à la mesure des aventures qu'ils traversent et les malmènent comme jamais. Aussi la première question à se poser avant d' "essayer" Tom Strong serait : êtes-vous prêts pour suivre un héros sans ce genre de bagages ? Si oui, si vous voulez vraiment lire un comic-book à la fois léger et palpitant, alors vous trouverez votre bonheur ici !
Au sein de la gamme ABC qu'il a créée, Alan Moore a imaginé Tom Strong comme un véritable antidote au tout-venant en revenant aux fondamentaux, mais sans oublier la singularité de ses meilleurs travaux. Les aventures du protecteur de Millenium City et de son étonnante galerie d'ennemis trouve en effet sa source dans les récits fondateurs de séries du "golden age" comme Doc Savage, Flash Gordon, Tarzan, Allan Quatermain (par ailleurs un des protagonistes de La Ligue des Gentlemen Extraordinaires) : c'est donc un surhomme aux aptitudes physiques supérieures mais également un savant, soit la définition du "science hero", cet archétype cher à Alan Moore - un être dont les qualités phénomènales sont le produit d'expériences scientifiques et qui les met au service du Bien.
Tom Strong représente la figure classique du brave et du sage : il est taillé comme une armoire à glace, séduisant, mais ses tempes blanchies, son statut d'époux, de père de famille, d'explorateur et de justicier, ajoutent de l'épaisseur à ce qui ne serait autrement qu'une énième version de l'aventurier sans peur et sans reproches, à la noblesse surréaliste. Alan Moore s'emploie à révèler les failles de ce héros en le confrontant à des dangers vraiment menaçants, à des situations troublantes, et en faisant graviter autour de lui un entourage parfois bienveillant mais qui l'humanise (sa femme, sa fille), parfois malveillant et qui le fragilise en étant diablement retors (sa némésis Paul Saveen, Ingrid Weiss et leur fils Albrecht).
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Cet ouvrage de très belle facture (couverture dure, format plus grand que les recueils traditionnels, bonus appréciables sur les coulisses graphiques de la série) s'ouvre avec une "Histoire" en deux pages de Tom Strong et sa relation avec Millenium City, comme si, malgré l'excentricité du propos, Moore voulait inscrire son héros et le lieu principal de l'action dans une réalité propre, un passé, des étapes biographiques (il a utilisé le même procédé pour Top Ten).
Cette préface procure une entrée formidable pour cette collection des 12 premiers chapitres de la série. Tout commence en 1899 lorsque les parents de Tom Strong échouent sur l'île d'Attabaar Teru où ils vont mener leur projet scientifique, à l'écart de l'influence de la société civilisée. Tom naît sur l'île et grandit dans une chambre spéciale, conçue pour améliorer sa force et son endurance, bâtie dans le cratère d'un volcan éteint. Ses parents meurent quelques années plus tard lors d'un tremblement de terre et il vit ensuite en compagnie des indigènes.
Cent ans plus tard, Tom Strong est devenu une légende vivante, établie à Millenium City où il mène des recherches scientifiques dans plusieurs domaines tout en garantissant la sécurité de la ville contre les criminels les plus variés. Il a épousé Dhalua, son amour de jeunesse à Attabar Teru, dont la beauté n'a d'égale que son intelligence, avec laquelle il a eu une fille, Tesla, et ils sont entourés par le robot Pneuman et le gorille intelligent, King Solomon. Tom Strong a fort à faire à Millenium City, quand il ne s'accorde pas avec sa famille quelques congés à Attabar Teru : il affronte des psychopathes comme Paul Saveen, des créatures comme l'Homme Modulaire, ou la dominatrice nazie Ingrid Weiss. Comme si cela ne suffisait pas, il découvre également des univers parallèles où existent des versions alternatives de lui-même, des siens et de ses adversaires.
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Chacune de ces douze aventures est l'occasion pour Moore et Sprouse (plus quelques guest-stars comme Art Adams, Dave Gibbons, Paul Chadwick, Gary Frank, et d'autres, illustrant des flash-backs et flash-forwards) de relever de nouveaux challenges, d'explorer de nouveaux territoires, de manier différentes tonalités - offrant à chaque fois un angle unique à la narration comme au dessin. C'est ainsi que les deux auteurs peuvent tout se permettre, jusqu'à revisiter l'univers des Looney Tunes avec la version Bugs Bunny de Tom Strong : un Funnyland détonant et drôlissime !
A l'opposé, on suit également le héros jusque dans le pays des morts lorsqu'il expérimente son véhicule, le Necro-Gyro, et assiste à la rencontre de ses parents : là encore, le soin apporté aux couleurs, au lettrage, au style visuel, témoigne de l'intelligence avec laquelle le fond est sublimé par la forme.
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Cette édition "deluxe" est donc un pur régal à lire. On y trouve, à la fin, un sketchbook de 10 pages révèlant les étapes des dessins de Chris Sprouse, de l'esquisse jusqu'à l'encrage et la mise en couleurs : des coulisses comme on aimerait en lire dans tous les recueils. N'hésitez pas à vous procurer ce beau livre qui vaut son prix - et qu'on peut d'ailleurs acquérir pour une vingtaine d'Euros. C'est une pièce de collection, mais surtout l'occasion de découvrir un comic-book enchanteur et addictif !