vendredi 5 août 2016

Critique 968 : UNCANNY X-MEN #122-128, de Chris Claremont et John Byrne

Et voici donc la seconde partie de la critique consacrée aux épisodes de Uncanny X-Men écrits et dessinés par Chris Claremont et John Byrne en 1979, soit sept nouveaux chapitres exceptionnels dans ce run historique.
 Uncanny X-Men #122 : Cry for the children !
(Juin 1979)
 Uncanny X-Men #123 : Listen - stop me if your heard it -
But this one will kill you !
(Juillet 1979)
 Uncanny X-Men #124 : He only laughs when I hurt !
(Août 1979)

Le professeur Charles Xavier assiste au couronnement de Lilandra à la tête de l'empire Shi'Ar tout en pressentant déjà que les responsabilités de sa bien-aimée vont l'éloigner de lui.
Jean Grey, qui s'est réfugiée sur l'île de Muir au Nord de l'Ecosse où elle est hébergée et aussi analysée pour ses pouvoirs mutants (augmentés depuis qu'elle est devenue l'hôte de la Force Phénix), cohabite avec Jamie Maddrox/l'Homme Multiple, Lorna Dane/Polaris et Alex Summers/Havok (le frère de Cyclope). Elle rencontre dans cet endroit isolé un séduisant touriste, Jason Wyngarde, dont elle devrait se méfier...
Pendant ce temps, à New York, les X-Men tentent de reprendre leurs marques (Logan revoit Mariko Yoshida, Peter Raspoutine traverse une période de doute, Kurt Wagner fréquente Amanda Sefton et Scott Summers flirte avec Colleen Wing). Mais, profitant qu'ils ont baissé leur garde, Arcade, le tueur à gages dirigeant le parc d'attractions mortelles Murderworld, les capture pour les éliminer, payé par Black Tom Cassidy et Caïn Marko/le Fléau.
Les mutants devront se surpasser pour s'en sortir, sans pour autant réussir à neutraliser leur adversaire cette fois-ci.

Comme un nouveau signe des ambitions grandissantes du duo Chris Claremont-John Byrne, cette histoire se déroule en trois parties et affirment les options entrevues auparavant : la plus manifeste étant l'établissement et le développement d'un subplot, une intrigue secondaire qui va conduire à l'arc narratif suivant mais aussi préparer le terrain pour les épisodes de 1980.

Dans le #122, les auteurs accordent une sorte de pause à leurs personnages, mais il faut se méfier de l'eau qui dort car tous sont en proie à des doutes sur leur situation et leur avenir. Cela commence par Colossus qui estime être un boulet dans l'équipe et que Wolverine va se charger de remettre en confiance, avec la finesse tout particulière qu'on lui connaît. C'est un plaisir, encore aujourd'hui, de relire ces digressions qui permettent d'humaniser les héros et d'entretenir la dynamique du groupe : Claremont et Byrne le font en peu de pages, dans des scènes rapidement menées, mais très efficaces.

Il y a toujours eu une fibre romantique, un côté soap opera dans la série, qui semble le fait de Claremont plus que de Byrne (guère réputé pour son sentimentalisme), et cela se traduit par la peinture de la vie amoureuse des personnages. Kurt Wagner/Diablo entretient une relation avec Amanda Sefton, et, plus surprenant, Scott Summers ouvre son coeur à Colleen Wing (partenaire avec Mysty Knight des aventures des "héros à louer", Luke Cage/Power Man et Iron Fist, que Claremont et Byrne ont animé auparavant) - cette dernière a du mérite de supporter celui qui n'est pas vraiment un soupirant très décontracté, devenu franchement morose depuis qu'il croit Jean Grey morte, et chef autoritaire, déjà rigide, des X-Men. On ne croit guère qu'ils vont aller loin ensemble et l'avenir le confirmera. Logan, lui aussi, devient étonnamment fleur bleue quand il se met à penser vie à deux en revoyant Mariko Yoshida.

Plus audacieux est le passage où Tornade se promène dans les bas quartiers, où elle vécut enfant, et découvre son ancien appartement occupé par de jeunes drogués : cette scène est saisissante en montrant des désoeuvrés abandonnés par les pouvoirs publics, comme le lui expliquent Luke Cage et Mysty Knight. Peut-être pas de quoi faire de la série un pamphlet social, mais tout de même, c'est frappant.

La suite de cette histoire replonge dans les codes du genre lorsque les X-Men sont piégés, capturés et malmenés par Arcade, un des vilains les plus extravagants de l'époque, avec son parc d'attractions mortelles. Avec le recul, c'est assez savoureux d'assister à la bataille des mutants contre cet adversaire, comme une métaphore anticipée de Disney et de ses propres animations alors que des rumeurs récurrentes annoncent que Marvel veut cesser d'exploiter la franchise "X" (puisque leur exploitation cinématographique est produite par Fox)...

 Par ailleurs, cette lutte contre Arcade contient des éléments peu inspirés, en particulier avec Colossus qui subit un lavage de cerveau express le travestissant en "Prolétaire" soviétique : certes, en 1979, la guerre froide fait encore rage entre l'Est et l'Ouest, les relations diplomatiques entre la Russie et les Etats-Unis sont très tendues, mais c'est peu dire que ce rebondissement a mal vieilli.

Graphiquement, Byrne livre des pages toujours aussi énergiques, son trait est mis en valeur par l'encrage de Terry Austin malgré la colorisation souvent criarde (tout ça aurait bien besoin d'une restauration) de Glynis Wein. Le nombre réduit de cases contribue au rythme soutenu de la narration visuelle tout comme la représentation percutante des pouvoirs (même si la rafale optique de Cyclope a des effets toujours aussi inexplicablement variable : capable à la fois de défoncer des murs que de chatouiller à peine la peau métallique de Colossus).

Ces réserves mises à part, ce triptyque est très divertissant. Mais ce qui va suivre est d'un tout autre niveau : une tétralogie époustouflante en guise de bouquet final pour 1979 !  
*
 Uncanny X-Men : There's something awful on Muir Island !
(Septembre 1979)
 Uncanny X-Men #126 : How sharper than a serpent's tooth...!
(Octobre 1979)
 Uncanny X-Men #127 : The quality of hatred
(Novembre 1979)
Uncanny X-Men #128 : The action of the tiger
(Décembre 1979)

Le Fauve retourne à l'institut Xavier car il a remarqué que les alarmes avaient été désactivées. Il découvre ainsi que les X-Men sont toujours vivants ! Et peut ainsi révéler à Cyclope que Jean Grey a survécu à leur aventure polaire contre Magnéto pour se retirer sur l'île de Muir. Scott Summers lui téléphone aussitôt mais, au bout de la ligne, un cri retentit.
L'équipe s'envole pour le Nord de l'Ecosse à bord du Blackbird et, une fois sur place, Moira McTaggert leur résume la situation : son fils, le mutant Proteus, s'est échappé mais, pour survivre, doit consommer des hôtes humains. Les X-Men, auxquels se joignent Polaris, Havok, et l'Homme Multiple, partent à la recherche du fugitif qui a investi le corps de son père, Joe.
La bataille fait rage à Edimbourg et les héros sont en difficulté face à cet adversaire qui peut déformer la réalité même. Toutefois, son pouvoir décline à mesure qu'il se déchaîne et, battant en retraite dans le château sur les hauteurs de la ville, il ne résistera pas à son duel contre Colossus. Moira sera réconfortée par le Hurleur tandis que les X-Men au complet se retrouvent enfin.

L'affrontement des X-Men contre Proteus est un chef d'oeuvre : non seulement il s'agit d'un des sommets du run de Claremont et Byrne, mais ces quatre épisodes demeurent parmi les plus mémorables de toute la carrière des mutants. Jusqu'au bout, l'issue du combat est indécise, les héros sont durement éprouvés, leur ennemi est suffisamment puissant et ses mobiles poignants pour que l'histoire comble le fan.

Le récit est développé comme une aventure horrifique, les possessions de Proteus et ce qu'il fait endurer à ceux qui se mettent en travers de sa route étant visuellement impressionnantes. Lorsqu'on voit Wolverine à ce point ébranlé par le fils de Moira McTaggert, on prend conscience que l'affaire ne sera pas facilement pliée.

Les deux auteurs ne cessent durant cette mini-saga d'entretenir le doute : rien ne semble pouvoir durablement freiner la progression du méchant et en même temps son comportement est intelligemment motivé. On le plaindrait presque... S'ils ne menaçaient nos mutants préférés, comme quand il est sur le point de dominer Tornade, ou qu'il réussit à bousculer Phénix.

Pour contrebalancer cette intensité dramatique, plutôt que d'accorder un peu de répit aux personnages et au lecteur, Claremont et Byrne choisissent au contraire de surenchérir : quand Cyclope veut relancer la traque mais que Wolverine, fragilisé, hésite, il le provoque et déclenche la rébellion de ses co-équipiers... Avant, in extremis, de calmer tout le monde en justifiant sa méthode comme une manière de soigner le mal par le mal, d'avoir forcé le groupe à réagir comme lors d'un entraînement dans la salle des dangers. 

L'occasion aussi d'admirer le découpage de Byrne : Cyclope y fait preuve de sa supériorité tactique exceptionnelle en tenant tête à plusieurs des siens, les enchaînements des plans sont d'une fluidité extraordinaire (sauf à un moment où Byrne aligne un champ-contre-champ maladroit), la percussion des coups portés et reçus est remarquablement rendu. Idem dans la bataille au coeur d'Edimbourg où, comme le disait l'accroche française "la réalité se révulse" : l'effet est saisissant, d'autant plus que Byrne se garde bien de décadrer n'importe comment, jouant plutôt sur l'horizontalité et la verticalité des cases, la distorsion des éléments du décor. Et le final est somptueux quand Colossus a enfin raison de Proteus dans un déferlement d'énergie très graphique.

Claremont donne à chacun des nombreux personnages son moment : Tornade seule face à Proteus dépouillé de son hôte, Havok et Cyclope joignant leurs forces pour l'écharper, Moira McTaggert déchirée entre son amour maternel et son devoir de protéger les civils de l'île de Muir... Du grand art !

1979 s'achève donc en apothéose (complétée aussi par un Annual grandiose dessiné par George Perez). Difficile de croire que l'année suivante sera encore supérieure, et pourtant en 1980, ce sera la publication du classique des classiques avec "la saga du Phénix noir" : il ne me reste plus qu'à préparer quelques notes pour une future entrée...

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