jeudi 15 mai 2014

Critique 446 : TIFFANY, TOME 1 - ESCRIME ET CHÂTIMENT, de Yann et Herval


TIFFANY : ESCRIME ET CHÂTIMENT est le premier tome de la série créée et écrite par Yann et dessinée par Herval, publié en 2006 par Delcourt.
Tiffany D'Arc est une jeune et jolie maître d'armes capable de lire les pensées : elle a de qui tenir puisqu'elle descend de la famille de Jeanne D'Arc, qui entendait aussi des voix. Ce don, elle accepte, à contrecoeur, de le mettre parfois au service de son frère Donatien, qui est détective privé et dont les enquêtes lui servent d'abord à rembourser ses dettes de jeu. Lorsque la riche famille des Luncingey-Coligny l'engage pour s'informer sur la respectabilité du jeune roturier que leur fille, Servane, souhaite épouser, il pense donc s'occuper d'une affaire qui le renflouera.
Mais les revers de fortune continuent : en effet, Tiffany s'éprend du prétendant, ce qui lui fait perdre son pouvoir, Donatien quitte prématurément la scène et la police s'en mêle... Pour couronner le tout, l'histoire se déroule dans un cadre familier pour l'héroïne : le château où elle a grandi - mais peut-être que sa connaissance du décor lui sera d'un précieux secours...

Yann (alias Yann Le Pennetier) est un scénariste notamment connu pour la série Pin-Up qu'il a écrit pour Philippe Berthet, mais aussi pour son caractère bien trempé (ce qui ne lui vaut pas que des amis parmi ses confrères et les lecteurs). Sa prolificité (en moyenne une demi-douzaine d'albums par an, séries régulières et one-shots confondus) lui permet de se frotter à tous les genres, de collaborer avec des artistes aux styles très différents et à la notoriété variable, passant d'une franchise (comme les spin-off de XIII) à des projets plus personnels.
Tiffany appartient à cette dernière catégorie tout en empruntant aux codes d'un produit bien calibré : on y retrouve le goût de l'auteur pour les figures féminines fortes, les intrigues policières, l'humour acide, mais dans un moule suffisamment formaté pour espérer toucher un large public. Hélas ! ça n'aura pas suffi puisque Delcourt a mis fin au titre après seulement deux tomes. Mais Yann a eu la bonne idée de composer ses scénarios comme des one-shots, évitant au lecteur d'être frustré.

Beaucoup d'éléments dans cette bande dessinée figurent un hommage à Audrey Hepburn : le physique de l'héroïne, son prénom (inspiré par le célèbre film de Blake Edwards, Breakfast at Tiffany's), la relation entre la jeune femme et son frère détective privé (qui renvoie à Ariane de Billy Wilder, où le rôle de l'enquêteur était tenu par son père de fiction, Maurice Chevalier). Ceux qui, comme moi, en ont toujours pincé pour la belle actrice seront ravis.
L'histoire s'articule autour d'une affaire qui se déroule de manière assez inoffensive durant les trois quarts de l'album avant une résolution puisée dans un passé beaucoup plus dramatique et qui produit donc un contraste étonnant avec le ton léger de l'ensemble (de l'ensemble seulement, car la mort d'un des protagonistes assez tôt surprend déjà). C'est d'abord une simple enquête de moralité qui devient ensuite un "whodunit" classique mais efficace. La lecture est d'autant plus plaisante que Yann, qui connaît son métier, emballe ça avec beaucoup de rythme, même s'il ne force pas son talent sur d'autres aspects (une caractérisation un peu lâche des seconds rôles, qu'il s'agisse des membres de la famille Lucingey-Coligny, de Benjamin Ducastel ou des deux adjoints de Donatien).
En revanche, Tiffany est une héroïne très sympathique, dont le don est évoqué et employé avec humour et parcimonie : Yann sait camper la féminité sans sombrer dans les clichés. C'est dommage que la série n'ait pas connu le succès car on tenait là une potentielle version de l'excellent Jérôme K. Jérôme Bloche d'Alain Dodier.    

Herval (alias Hervé Nau) est un dessinateur beaucoup moins réputé que son scénariste mais qui a déjà eu le temps d'exercer son talent ici et là : il a notamment travaillé dans l'illustration publicitaire et aussi sur les trois tomes de la série Marny (écrite par la comédienne Axelle Lafont), en employant un style graphique très différent (plus cartoony).
Il assure son encrage et sa colorisation : son trait est fin, fluide, expressif, parfois encore un peu trop "tendre" (pas assez de contrastes, de masses noires, de volumes, et des personnages secondaires moins travaillés), mais son utilisation de l'infographie et des couleurs par ordinateur, avec une palette très pastel, est sobre et séduisante.
Ses planches sont surtout bien découpées, avec des plans aérés aux compositions très bien vues (bonne disposition des personnages et des objets dans l'espace). 

Ce n'est pas une bande dessinée exceptionnelle, mais du travail bien fait, divertissant, sans doute un peu transparent. Mais qui méritait mieux qu'une interruption si rapide.

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