vendredi 1 septembre 2023

MARVEL AGE #1000, de Mark Waid et Alessandro Cappuccio, Ryan Stegman, Rainbow Rowell et Marguerite Sauvage, Dan Slott et Mike Allred, Armando Iannucci et Adam Kubert, Steve McNiven, Jason Aaron et Pepe Larraz, J. Michael Straczynski et Kaare Andrews

 

Voilà encore une de ces drôles de parution dont Marvel a le secret : ne cherchez pas les 999 numéros précédents de Marvel Age, mais profitez de ce #1000. Il s'agit d'une anthologie censée célébrer... Quoi au juste ?... Qu'importe ! On a là huit histoires courtes par le gratin de "la maison des idées". Le résultat est évidemment inégal mais ne manque pas d'allure.



- MACHINE LEARNING (Ecrit par Mark Waid et dessiné par Alessandro Cappuccio) - Comment la première Torche Humaine, Jim Hammond, a développé un sens moral ? C'est à cette question que répond Mark Waid dans ce récit d'ouverture, situé en 1939. Il s'agit probablement d'un script écrit par le scénariste avant son départ pour DC, à moins qu'il n'ait produit ceci pour l'occasion. En tout cas, c'est, comme souvent avec Waid, finement raconté. 

Jim Hammond a été un des premiers héros Marvel, plus tard c'est avec lui que s'ouvrait Marvels de Kurt Busiek et Alex Ross. Mais l'androïde capable de s'enflammer demeure une énigme, supplantée par Johnny Storm des Fantastic Four. Waid imagine comment, en écoutant un feuilleton radio il a acquis une éthique et échappé à son créateur, Phineas Horton, qui espérait l'exploiter.

Dommage d'avoir confié les dessins à Alessandro Cappuccio (Moon Knight), dont les planches sont trop sombres pour ne pas voir qu'il se sert de cette astuce pour négliger les décors et dont le trait manque singulièrement d'élégance.


- SUNDAY DINNER (Ecrit et dessiné par Ryan Stegman) - Toujours occupé à piéger les vilains, Spider-Man empêche Peter Parker d'avoir une vie sociale et d'arriver à l'heure à un rendez-vous... Alors là, on a affaire à une sorte d'anomalie chez Marvel qui refuse fréquemment depuis des lustres, sans qu'on sache pourquoi, à ses artistes d'écrire aussi leurs scénarios. Pourtant, cette fois, dans Marvel Age #1000, l'éditeur a accordé cette permission à deux d'entre eux.

Ryan Stegman (Venom) a donc eu le droit de raconter sa petite histoire de Spider-Man et de la dessiner. Certes, ça ne mange pas de pain, mais c'est très sympa et tonique. Stegman s'affirme comme un disciple de Todd McFarlane, qui a marqué de son empreinte une époque du Tisseur. Et ma foi, il mériterait d'avoir sa chance sur le titre (vu ce que commet actuellement John Romita Jr...).
 

- PEOPLE WONDER WHY (Ecrit par Rainbow Rowell et dessiné par Marguerite Sauvage) - Pourquoi Cyclope se montre-t-il toujours si surprotecteur avec Marvel Girl ? Encore une interrogation superbement traitée, ici par Rainbow Rowell (She-Hulk).

Accompagnée par Marguerite Sauvage au dessin, comme d'habitude enchanteresse, acidulée, expressive (un vrai bonheur), la scénariste signe un segment romantique à souhait sur les débuts des X-Men, la première génération. C'est merveilleusement inspiré, sucré au possible, mais très touchant aussi. Et, en pleine vague Fall of X, ça fait du bien de se replonger dans cet âge de l'innocence.


- EARTH'S GREATEST WEAPON (Ecrit par Dan Slott et dessiné par Mike Allred) - Lorsque Captain Mar-Vell espionnait pour le compte de l'Empire kree les humains, qu'est-ce qui l'a convaincu que nous ne représentions aucun danger ?

Il y a quelque chose de magique à chaque fois que Dan Slott (Spider-Man) et Mike Allred (Madman) sont réunis. Ensemble, ils produisent des comics uniques où chacun fait ressortir le meilleur de l'autre. C'est encore une fois le cas avec cette histoire qui prouve que, non, il n'y a pas de tabou à ranimer Captain Mar-Vell. Carol Danvers figure dans ce chapitre qui semble au passage se moquer, à juste titre, de la retcon débile de ses origines. C'et beau, c'est pop, c'est indispensable.


- OVERLOAD (Ecrit par Armando Iannuccci et dessiné par Adam Kubert) - Daredevil a un problème d'audition... Et le lecteur de compréhension ! Que vient faire ce machin sans intérêt, moche (Adam Kubert, vraiment, j'y arriverai jamais) dans cette anthologie. Je ne sais pas qui est Armando Iannucci mais je n'ai aucune envie de le savoir car ce qu'il a écrit est mauvais en diable.

Allez, on zappe !


- DEAF HEAVEN (Ecrit et dessiné par Steve McNiven) - Le Surfeur d'Argent marche au milieu d'un terrain bombardé et Mephisto en profite pour le tourmenter en accablant la nature humaine capable de telles atrocités... Mais Steve McNiven, trop rare, nous livre une pépite.

Comme Ryan Stegman, lui aussi a eu le droit d'écrire et dessiner ce segment. Autrefois superstar, suite au triomphe de Civil War, McNiven a ensuite eu toutes les peines du monde à enchaîner, jusqu'à se contenter de quelques covers par-ci, par-là. Désormais influencé par Barry Windsor-Smith (qu'il imite à la perfection) et Moebius, aborder le Silver Surfer est toute compte fait logique.

C'est classique, mais franchement somptueux. Toutes les pages sont découpées en trois cases verticales, avec une intensité rare. Le trait est fin et puissant à la fois; L'histoire est poignante. Bon sang, si Marvel avait un Black Label, ce serait génial d'avoir une mini Silver Surfer par McNiven...
  

- THE GIRL WHO HATES SUPER HEROES (Ecrit par Jason Aaron et dessiné par Pepe Larraz) - Jyl Tally n'aime pas les super héros qui sauvent le monde mais n'ont pas guéri sa mère du cancer. Jusqu'à ce qu'elle croise la route de la puissante Thor... Et là, miracle !

Oui, parce que Jason Aaron revient à sa meilleure création, Jane Foster/Thor, et prouve qu'il est encore capable d'écrire quelque chose de valable, de chouette, de lumineux. Ce récit est parfait, c'est comme une fable, il n'y a rien à jeter. Qui l'eût cru ? Et pour ne rien gâcher, c'est Pepe Larraz qui signe les dessins, qui sont évidemment d'une beauté à tomber à la renverse. Vraiment revigorant !
 

- OBSERVATIONS FROM THE BACKYARD (Ecrit par J. Michael Straczynski et dessiné par Kaare Andrews) - Trois gamins, dans le jardin d'une maison de banlieue, imaginent des histoires de super héros qu'eux seuls voient et dont ils sont convaincus qu'elles doivent être racontées...

S'il ne devait y avoir qu'un chapitre de ce Marvel Age #1000 à retenir, qui justifierait l'achat de ce comic-book, alors ce serait celui-ci. Parce que, avant son grand retour chez Marvel ce mois-ci pour la reprise de Captain America, J. Michael Straczynski rend un hommage absolument splendide aux trois pères fondateurs de Marvel. Car les trois gosses se prénomment Stan, Jack et Steve... C'est sans doute naïf, d'aucuns diront même mièvre, mais ne soyez pas cyniques et appréciez ce tribute si juste, si inspiré, si beau tout simplement.

Et encore plus beau grâce à Kaare Andrews qui dessine en couleurs directes des planches sublimes. Je n'ai que des compliments à faire à ce récit. D'autant qu'il paraît après un documentaire sur Stan Lee (sur Disney +) qui a passablement agacé les héritiers de Kirby (parce qu'on lui niait la paternité de plusieurs héros). Mais en vérité, quoi qu'on pense de Lee, Kirby, Ditko, de leurs relations houleuses, de qui a fait quoi, ces observations depuis l'arrière-cour nous rappelle que c'est surtout la combinaison du génie de ces trois auteurs qui a fait de Marvel ce qu'il est. Tout le reste n'est qu'accessoire.

A deux chapitres près, Marvel Age #1000 est quand même une belle parution. Même si Marvel vous déçoit, vous irrite, vous déboussole, c'est là une belle manière de rappeler aussi pourquoi on aime quand même lire leurs comics.

MS. MARVEL : THE NEW MUTANT #1, de Iman Vellani, Sabir Pezada, Carlos Gomez et Adam Gorham

 

Comme c'est indiqué de façon bien voyante sur la couverture, Ms. Marvel : The New Mutant marque les premiers pas de scénariste de comics de l'actrice Iman Vellani, qui a incarné le personnage dans la série sur Disney +. Pour coller à la nature du personnage, l'héroïne est effectivement devenue une mutante et dans les cinq numéros à paraître, on va la suivre après le massacre commis par Orchis.

 


Tourmentée par un cauchemar récurrent depuis sa résurrection, Kamala Kahn a néanmoins accepté de suivre un programme d'été dans une université sponsorisée par Orchis. Elle doit jouer les espionnes pour la résistance mutante...


Par où commencer ? Sans doute par ce qui fâche le plus. Il ne s'agit pas du changement de condition de Ms. Marvel devenue une mutante récemment. Laissons du temps au temps pour déterminer si Marvel a eu raison de faire d'une Inhumaine une mutante. En revanche, la manière a suscité la controverse, à raison.


En effet, ce n'est ni dans sa série (elle n'en a plus), ni dans les pages de Champions (titre aussi annulé), ni dans Avengers (elle ne figure plus dans l'équipe depuis belle lurette), mais dans Amazing Spider-Man que Kamala Kahn a trouvé la mort, d'une façon stupide, affreusement mal écrite, et desservie par une communication désastreuse de Marvel.


L'éditeur avait, semble-t-il, décidé de tuer Kamala Kahn pour que son statut dans les comics soit identique à celui de sa série sur Disney +. En soi, rien qui me choque : aujourd'hui, films et BD interagissent et ce n'est pas la première fois qu'on nous fait le coup (souvenez-vous quand dans Uncanny Avengers vol. 2, de Rick Remende et Daniel Acuna, on nous a expliqué que Scarlet Witch et Quicksilver n'avaient jamais été des mutants ni les enfants de Magneto parce qu'à l'époque Marvel studios ne disposaient pas des droits d'exploitation cinéma des mutants mais avaient utilisé les jumeaux Wanda et Pietro Maximoff dans Avengers : l'ère d'Ultron).

Mais là se débarrasser de Ms. Marvel de manière aussi bâclée (il est vrai sous la plume d'un scénariste aussi médiocre que Zeb Wells), c'était comme cracher à la figure de G. Wollow Wilson et Adrian Alphona, les créateurs de l'héroïne.

Quoi qu'il en soit, désormais, Ms. Marvel est une mutante. Quoique... C'est encore une Inhumaine (c'est pour cela qu'elle échappe aux moyens de détection traditionnels des chasseurs de mutants). Bref, c'est compliqué. Mais on va faire avec. Et c'est ce que Ms. Marvel : The New Mutant se propose d'établir.

Ensuite, cette mini-série est écrite, pour moitié, par Iman Vellani, l'actrice qui a incarné Kamala dans la série Ms. Marvel sur Disney +. On peut toujours été dubitatif quand un acteur prétend s'investir dans les comics, surtout qu'on lui adjoint un partenaire d'écriture. Sauf que Vellani est une vrai nerd, passionnée par les comics et son personnage en particulier. Donc on aurait plutôt envie de croire sinon à son talent d'auteur su moins à son engagement dans ce projet. Et puis son co-scénariste, Sabir Pedaza, n'est pas très connu, donc ce n'est pas tout à fait un cas de figure comme celui de la série BRZKR chez Boom ! Studios initiée par Keanu Reeves mais écrite par Matt Kindt (un nom bien connu des fans, à la bibliographie abondante).

Enfin, il faut juger le livre sur son contenu. Et c'est très honnête. Pas exceptionnel, ça n'a d'ailleurs pas la prétention de l'être, mais divertissant et rondement mené. Ce premier épisode s'ouvre par une scène onirique de 12 pages, quelque chose de conséquent donc, et de déroutant, où Kamala Kahn revit sa résurrection tout en étant au centre d'attentions multiples en lien avec son parcours de super-héroïne. On retrouve là tout l'enthousiasme de Iman Vellani mais aussi une véritable singularité dans la façon d'articuler cette introduction, très métaphorique.

La suite est plus convenue mais efficace. Kamala intègre une programme étudiant dans un campus financé par Orchis. Elle est là pour espionner l'endroit incognito et fait son rapport à la résistance mutante qui s'est réfugiée dans les égouts des Morlocks - là où se retrouvent Talon (Laura Kinney), Synch, Rasputin IV et Shadowkat (Kitty Pryde). Lorsqu'un individu menace des étudiants à l'extérieur, Ms. Marvel se découvre et les sauve mais elle est vilipendée par la foule qui la tient pour responsable de l'attentat. Bienvenue chez les X-Men, espérons que tu survives à l'expérience !

Vellani et Pedaza s'attachent à garder les fondamentaux qui ont fait la popularité de Ms. Marvel avant : on la voit en compagnie de ses parents mais surtout de son meilleur ami Bruno, qui s'est également inscrit à ce programme. Elle en profite d'ailleurs pour lui révéler la vérité sur ce qu'elle vient de traverser récemment (même si Emma Frost le lui avait déconseillée). Et bien entendu, à la fin de l'épisode, Orchis sait que Ms. Marvel est sur la campus et que derrière le masque se cache une des étudiantes.

La scène d'ouverture est illustrée par Adam Gorham (The Blue Flame). Il semble bien que ce sera sa son seul rôle sur cette série, ce qui est évidemment frustrant quand on connaît le talent de cet artiste. Mais c'est mieux que rien et il s'en sort bien.

Le reste, qui constitue la majorité de l'épisode, est dessiné par Carlos Gomez, que j'aime beaucoup même si, lui aussi, semble cantonné par Marvel à des mini-séries. Après avoir brillé sur America Chavez, X-Terminators et Rogue & Gambit, soit une belle collection de jolies plantes à fort caractère, il doit ici animer une jeune fille au charme différent. 

Sa narration est fluide et tonique et il y a toujours ce côté clair et sympathique dans le trait. Il ne transforme pas Kamala en bombasse mais fait quand même avec un costume redesigné affreux (pourtant l'oeuvre de Jamie McKelvie, qu'on a connu plus inspiré).

Où Marvel veut mener Kamala Kahn ? Rien n'est très précis à ce sujet. Possible qu'elle devienne la nouvelle Kitty Pryde, égérie des futurs New X-Men teasés pour 2024, après la période Fall of X. Possible aussi que cela débouche sur une nouvelle série régulière consacrée à cette héroïne attachante, une des créations les plus rafraîchissantes de l'éditeur ces dernières années. A moins qu'elle ne soit intégrée à un relaunch de New Mutants... On verra. Mais cette mini-série s'avance avec des arguments convaincants : ce n'est pas écrit n'importe comment ni dessiné par n'importe qui, et ça, c'est l'indéniable signe que Marvel n'a pas transformé Ms. Marvel juste par caprice.

jeudi 31 août 2023

ULTIMATE INVASION #3, de Jonathan Hickman et Bryan Hitch


Le (déjà) pénultième numéro de Ultimate Invasion prouve une fois encore la maestria de Jonathan Hickman quand il a les coudées franches. Si on ignore encore comment il va redéployer l'univers Ultimate, il a déjà réussi à redonner de l'intérêt à cet Terre parallèle qu'il avait lui-même effacée de la carte. Bryan Hitch prend un plaisir manifeste à illustrer de récit qui à l'image de son dessin est bigger than life.


De retour auprès de son fils Tony, Howard Stark lui révèle ce qui s'est passé après l'attaque contre la Cité du Créateur en Latvérie. Ce qu'il a appris des machinations de ce dernier lui déplaît et il a bien l'intention de les contrarier en agissant de l'intérieur...
 

Le mois dernier, je soulignais l'évidence que me paraissait revêtir une mini-série comme Ultimate Invasion, qui ressemble à travers le personnage du Créateur (Ultimate Reed Richards) à un autoportrait de Jonathan Hickman.


Cette impression se confirme encore davantage dans ce numéro où le point de vue de l'auteur se dédouble. En vérité, Hickman agit comme le Créateur en réinventant la Terre 6160 mais il nuance les manigances de ce dernier en montrant aussi ce qu'en pense Howard Stark (devenu Iron Man à la place de son fils Tony).


On a ainsi droit à une scène, assez longue, finement dialoguée, explicative, sur ce monde refaçonnée. Après l'attaque subie par la Cité du Créateur en Latvérie par des super-héros du futur, Howard fait plus ample connaissance avec les invités de marque ici présents.

On découvre avec Howard qu'il existe sept territoires majeurs, sept super puissances alliées au Créateur. Emmanuel da Costa (qu'on peut identifier comme le père de Roberto da Costa, le mutant Sunspot) désigne l'Union d'Amérique du Nord, la Société d'Amérique du Sud, la Coalition européenne, les Royaumes supérieur et inférieur, la République d'Eurasie, le Pays du Feu, et donc la Cité de Latvérie. Il demeure des territoires inconnues.

Suivant les plans du Créateur, pour assurer la paix dans ces différents territoires, chacun à tour de rôle joue le rôle de "l'ennemi" honni des autres. En créant artificiellement cet ennemi, chaque territoire s'assure la paix intérieure. Toutefois, pour le Créateur, la vraie menace ne vient pas de l'espace, au sens des territoires alliés au nom de cette convention, mais du temps et plus précisément du futur, d'où sont venus les assaillants. Il attend qu'en surgissent de nouveaux et c'est pour se tenir prêt à les repousser, voire à éviter de nouvelles incursions, qu'il souhaite la collaboration de Stark.

Stark ne représente pas de nation, de territoire, c'est un savant et un homme d'affaires. Le Créateur ne le considère pas comme un politique, un dirigeant mais une aide. Cependant s'il compte sur lui, il ignore que Stark est écoeuré par le cynisme de l'alliance et que, comme son fils, il souhaite y mettre fin car ce n'est pas juste, pas correct. C'est une union de puissants qui domine depuis leur Olympe personnel les faibles en leur mentant.

Hickman est un scénariste décidément fascinant à lire. D'aucuns le trouvent trop complexe, maniériste, et ironisent à bon compte sur ses tics formels, avec ses data pages, ses pages blanches qui ponctuent ses épisodes, ses diagrammes, etc. Mais il faut être bien idiot pour ne pas comprendre ce que raconte Hickman qui ne dit rien de si compliqué - au contraire tout est clairement exposé, expliqué.

C'est vrai qu'il est maniériste, mais c'est son style. Sachant comment il procède depuis maintenant un moment, chacun sait où il met les pieds en ouvrant un comic-book qu'il écrit et donc libre pour chacun de zapper ses séries. Mais ironiser dessus en prétendant que tout ça est trop élitiste, c'est affirmer que Hickman ne s'adresse qu'à des lecteurs choisis et méprise les autres.

Récemment, dans plusieurs critiques, j'ai pu dire à quel point j'étais parfois déçu du manque de substance des histoires produites, ce qui me conduisait soit à abandonner des titres, soit à différer leur critique pour les rédiger quand un arc entier était collecté en recueil. La narration décompressée ne me dérange pas mais disons que j'en ressens les limites sur le confort de l'expérience de lecture. Et souvent désormais j'ai l'impression que des auteurs jouent la montre pour aboutir à des arcs narratifs en six épisodes dont l'intrigue tiendrait en moitié moins d'épisodes.

Au moins avec Hickman (mais que lui), je trouve quelque chose à lire qui me fait ma journée et m'inspire des critiques qui vont au-delà du "j'ai bien/pas aimé". Je veux dire, en d'autres termes, que ce sont des épisodes qui, à chaque fois, font phosphorer, prêtent à des interprétations, donnent envie de lire le suivant. Je n'ai pas de regret à dépenser pour avoir quelque chose de substantiel comme ça.

Et cette réflexion vaut pour le dessin de Bryan Hitch. Si je n'aime pas une seule façon de dessiner, il faut reconnaître à Hitch qu'il vous en donne pour votre argent. Parfois, curieusement, il loupe un visage, abuse de certains angles de vue (ces fameux plans tangents en légère contre-plongée avec des groupes de personnages).

Mais on ne peut lui reprocher de donner tout ce qu'il a dans chaque plan, chaque page, chaque numéro. Là au moins, il y a des décors, précis, fournis. Là au moins, on a pas de copier-coller d'une image pour illustrer un dialogue. Le scénario est exigeant graphiquement et Hitch répond présent en montrant des machineries foisonnantes, des costumes redesignés, des valeurs de plan spectaculaires. C'est très agréable de voir un artiste répondre aux exigences d'un auteur aussi pointilleux. 

Surtout, on sent bien que Hitch, après quelques années difficiles (qu'il a lui-même abordées publiquement), est de retour et qu'il a en plus trouvé une méthode pour travailler plus rapidement sans sacrifier au sens du détail qui le caractérise. C'est une évolution assez étonnante pour être notée quand, le plus souvent, soit les artistes en vieillissant se contentent de composer sur leurs acquis, soit complexifient leur dessin et produisent moins, soit s'appuient sur des assistants ou une armée d'encreurs pour finir leurs planches.

Je n'ai volontairement rien dévoilé des dernières pages de cet épisode qui révèle l'identité de l'adversaire si redouté par le Créateur. Mais cela s'annonce passionnant pour la suite et fin le mois prochain (car Hickman me paraît être le seul scénariste en mesure de traiter ce vilain avec la démesure souhaitée).

mercredi 30 août 2023

Le tango mortel de Villanelle et Eve continue dans la saison 2 de KILLING EVE


Encore une série télé que j'avais incompréhensiblement abandonnée après une première saison pourtant formidable... Il y a 5 ans ! Je vais donc rattraper mon retard et pour commencer écrire aujourd'hui sur la saison 2 de Killing Eve, diffusée en 2019. Phoebe Waller-Bridge, qui avait adapté les romans de Luke Jennings, a passé les rênes à la talentueuse Emerald Fennel sans que la qualité s'en ressente.


Eve Polastri vient de poignarder Villanelle qui prend la fuite, mal en point. Eve, elle, est rappelée à Londres pour mener une enquête sur un nouveau meurtre attribué aux Douze. Villanelle réussit à regagner la Grande-Bretagne après un passage dans un hôpital parisien.


Eve fait la connaissance de sa nouvelle équipe au sein du MI6 mais, après avoir examiné le dossier du meurtre sur lequel elle doit investiguer, elle a l'assurance que ce n'est pas Villanelle qui l'a commis. Cette dernière a dupé un homme, Julian, pour qu'il l'héberge mais il la séquestre. Après quelques jours, encore convalescente, elle le tue et s'enfuit avec Raymond, son nouveau contact au sein des Douze.


Tandis que Eve et son équipe continuent leurs recherches sur le tueur surnommé le Fantôme, Villanelle reçoit l'ordre de Raymond de commettre un assassinat à la façon de son rival. Elle élimine sa cible mais laisse un indice pour Eve afin de lui signaler qu'elle est de retour. Niko, le mari de Eve, lui reproche de rester obsédée par Villanelle et de négliger leur vie de couple.


L'enquête sur le Fantôme fait apparaître un nombre croissant de victimes dans l'entourage de l'homme d'affaires Aaron Peel. Villanelle demande à Konstantin son aide pour ne plus dépendre de Raymond et des Douze et il lui propose un partenariat. Leur premier contrat les conduit à Amsteram où Villanelle exécute un homme de manière particulièrement sanglante en espérant attirer l'attention de Eve.


Les efforts de Eve et son équipe paient et le Fantôme est appréhendé mais elle refuse de livrer le nom de son commanditaire. Avec l'accord de sa supérieure, Eve lance un contrat sur sa propre tête afin d'approcher Villanelle mais au lieu de l'arrêter elle lui offre de travailler pour elle. Villanelle doit faire parler le Fantôme qui finit par avouer qu'elle exécutait des contrats pour Aaron Peel.


Niko quitte Eve et celle-ci se réfugie une fois encore dans le travail. Pour confondre Peel, le MI6 décide de continuer à s'appuyer sur les talents de Villanelle. Celle-ci approche la soeur de Aaron puis ce dernier qu'elle réussit à fasciner suffisamment pour qu'il l'invite à l'accompagner à Rome lors d'un voyage d'affaires.

 

Eve supervise l'opération au cours de laquelle Villanelle doit apprendre ce que va vendre Aaron Peel. Il reçoit divers clients dont il connaît tous les secrets et à qui il offre de tout savoir sur n'importe qui. Peel est également un voyeur psychopathe qui filme Villanelle à son insu et les meurtres qu'il commet pour son propre plaisir.
 

Lorsqu'elle avertit, au moyen d'un mot codé, Eve, Villanelle comprend que Peel savait tout de l'opération depuis le début. Elle le tue et prend la fuite avec Eve mais Raymond resurgit et s'interpose. Eve est obligée de le tuer pour sauver Villanelle. Les deux femmes ont conscience d'avoir été des pions dans un complot qui les dépasse. Mais quand Eve veut le mettre à jour, Villanelle lui conseille de partir avec elle. Face au refus d'Eve, elle lui tire dessus dans le dos.

J'ai un peu honte, je vous l'avoue, quand je me rends compte du nombre d'excellents séries que j'ai plantées après une saison. Sans doute, pour la plupart, les ai-je laissées tomber pour aller en découvrir d'autres, mais tout de même...

Malgré tout il y a souvent un vrai plaisir à renouer avec des intrigues délaissées. Il s'est passé cinq and depuis la saison 1 de Killing Eve, la série est désormais terminée, mais j'ai replongé sans difficulté dedans, car les personnages et leur histoire sont forts. C'est comme retrouver un vieil ami et reprendre une discussion.

Logiquement, après avoir fait la chronique de Fleabag, j'ai eu envie de revenir à Killing Eve que Phoebe Waller-Bridge avait adapté pour le petit écran d'après les romans de Luke Jennings. Sauf que cette saison 2 n'est plus pilotée par elle : déjà accaparée par d'autres projets, elle a confié le show à Emerald Fennell. Et c'est un choix évident.

Le nom de Emerald Fennell ne vous dit peut-être rien comme ça mais j'avais eu l'occasion de critiquer son film, Promising Young Woman, avec Carey Mulligan - un bijou noir sur une jeune femme qui s'était fixée comme mission de terroriser des hommes voulant profiter de filles vulnérables. Depuis, hélas ! Fennell n'a plus trop fait parler d'elle, sinon pour un projet de film sur Zatanna (la magicienne de DC Comics), dont il ne semble plus être question depuis la refonte du DCU chez Warner par James Gunn et son partenaire Peter Safran.

En tout Fennell accomplit un travail de reprise remarquable sur Killing Eve dont elle a su conserver les qualités tout en développant le matériau originel dans des directions imprévisibles et terriblement accrocheuses. L'action démarre quelques secondes après la fin de la saison 1 où Eve Polastri, la profileuse du MI6 qui traquait la tueuse à gages Villanelle, l'avait trouvée dans un appartement parisien. Allongées sur un lit côte à côte, Villanelle se figeait de surprise en découvrant que Eve lui avait plantée un couteau dans l'abdomen.

La saison 1 insistait sur la relation ambiguë entre Eve et Villanelle : il était évident que la profileuse était fascinée par cette tueuse excentrique qui cherchait à attirer l'attention. De là à imaginer une attirance sexuelle entre elles il n'y avait qu'un pas que la série franchissait sans équivoque mais sans le formuler clairement. Le téléspectateur lui-même s'identifiait à Eve car il existait un mélange d'effroi et de magnétisme suscité par Villanelle : ses actes étaient terrifiants, mais son pouvoir de séduction indéniable.

La confusion reste intacte dans ces huit nouveaux épisodes qui sont clairement découpés en deux actes. Pendant la première moitié de la saison, les chemins des deux héroïnes sont séparées par ce qui s'est passé à Paris et les conséquences du face-à-face final. Eve se voit confier une nouvelle affaire alors qu'elle reste obsédée par Villanelle et alors qu'elle a caché à tout le monde l'avoir poignardée (et peut-être tuée). Toutefois, sa nouvelle enquête va mobiliser toute son attention.

Elle et son équipe sont sur les traces d'une nouvelle tueuse aux méthodes diamétralement opposées à celles de Villanelle : c'est pourquoi elle est surnommée le Fantôme. Elle exécute ses contrats sans laisser d'indices, en éliminant ses cibles de manière quasi-indétectable. Eve dresse on profil (une femme donc, étrangère, agent d'entretien, avec des connaissances médicales) qui s'avère exact mais ne facilite pas son arrestation pour autant. Lorsqu'elle l'appréhendera, Eve aura la confirmation de ses soupçons : le Fantôme se rendra docilement et s'enfermera dans le silence, résistant à toutes les formes d'interrogatoire.

Les frasques de Villanelle lui coûteront cher : blessée, elle finit dans un hôpital dont elle se tire encore convalescente. Elle regagne l'Angleterre enfermée dans le coffre d'une voiture. Cherchant un pied-à-terre et des médicaments, elle ensorcèle un pigeon qui sera finalement plus retors que prévu. Puis s'en remet aux Douze, cette organisation qui l'emploie et l'exfiltre en la confiant aux bons soins de Raymond, décidé à lui serrer la vis. Finalement, elle s'en remet à Konstantin pour la sortir de là et scelle avec lui un partenariat qui va connaître une forme inattendue.

En effet, alors qu'elle cherche à attirer l'attention d'Eve en commettant des crimes spectaculaires, Villanelle est sollicitée pour l'exécuter. Il s'agit en vérité d'un piège car Konstantin, placé sous la protection du MI6, veut revoir sa famille et vend sa tueuse aux services secrets en échange. La situation aboutit donc à une association ahurissante entre Eve et Villanelle, réunies de la manière la plus étrange.

On entre alors dans la seconde partie de la saison. Et on va constater qu'entre le monde des tueurs et celui des espions, il n'y a pas une grande différence. Eve et Villanelle ne sont que des pions sur un échiquier où les commanditaires misent sur le long terme. Ainsi alors qu'elles pensent toutes les deux devoir coincer rapidement un affairiste désireux de vendre des données sensibles et privées, elles vont se voir manipulées pour savoir le contenu exacte de ces données, à qui elles seront vendues. Après quoi elles seront probablement sacrifiées. Mais évidemment tout ne va pas se terminer aussi simplement car Eve et Villanelle ne sont pas des oies blanches disposées à être plumées...

L'intrigue culmine dans les ruines romaines et un différend profond entre les deux alliées de circonstance. Les cartes sont complètement rebattues à l'issue de cette saison 2 conçue en miroir à la première. Cette fois, c'est Eve qui tombe de haut. Même si on sait qu'elle ne meurt pas (puisqu'il reste deux saisons), il n'empêche qu'on se demande ce que nous réserve la suite. 

Réalisés au cordeau, les épisodes défilent, sur un rythme implacable. Une tension permanente les traverse, avec une charge érotique intense. On rit aussi beaucoup grâce à des dialogues étincelants et une interprétation admirable. Sandra Oh est épatante dans le rôle de Eve qui, comme la prévient un psychiatre spécialisé dans les tueurs en série, risque de finir à l'asile ou en prison parce qu'elle ne renonce ni à arrêter les assassins ni à penser à Villanelle.

Pourtant, ce n'est pas mésestimer le talent de Oh que de dire que cette saison 2 de Killing Eve est un vrai festival Jodie Comer. La jeune comédienne britannique est extraordinaire de bout en bout. Elle incarne avec une malice incomparable cette tueuse redoutable et farfelue avec une expressivité d'une précision chirurgicale. Fashionista et imprévisible, glaçante et hilarante, Comer envoûte, fascine, et fait de ce show sa scène. Elle cabotine mais avec un tel génie qu'elle réussit à ne pas vampiriser la série. Du grand art.

Je ne sais pas si je vais enchaîner avec la saison 3 tout de suite, même s'il est difficile de résister. Mais en tout cas, une chose est sûre : je n'attendrai pas cinq ans pour écrire à nouveau sur Killing Eve.

lundi 28 août 2023

DONJONS ET DRAGONS : L'HONNEUR DES VOLEURS n'a vraiment pas eu le succès qu'il mérite


Sorti en Avril dernier en France, Donjons et Dragons : L'Honneur des Voleurs est l'adaptation du jeu de rôles sur table. Et bien que tous ceux qui l'ont vu aient loué ses qualités cinématographiques, ce film n'a pas été un succès commercial. Un échec inexplicable tant le résultat est jubilatoire, servi par une réalisation, une écriture et une interprétation impeccables;


Edgin Darvis fit partie de l'ordre des bardes qui traquait les magiciens rouges. Mais ces derniers se vengèrent en tuant sa femme. Dévasté, il élève seul sa fille Kira et s'allie à une bande de brigands, formée par Holga Kilgore, Forge Fitzwilliam, Simon Aumar et la mystérieuse Sofina. Jusqu'à ce qu'ils entreprennent de cambrioler un repaire des bardes et ne tombent dans un piège. Holga et Edgin sont arrêtés et jetés en prison tandis que Forge promet de s'occuper de Kira.


Après deux ans de détention, Edgin et Holga s'évadent et rejoignent Forge pour récupérer Kira. Mais leur ancien complice est devenu un seigneur avec l'appui de Sofina et surtout il a raconté à Kira que son père avait préféré l'abandonner pour faire fortune. Sofina fait arrêter Holga et Edgin pour qu'ils soient exécutés mais ils réussissent à s'échapper. 


Ayant appris que Forge va organiser des jeux du cirque auxquels il a conviés les puissants de plusieurs royaumes, Edgin veut le dépouiller à cette occasion mais il lui faut assembler une équipe. Avec Holga il retrouve Simon Aumar la magicien qui les convainc de recruter Doric, une métamorphe qui veut protéger les habitants de sa forêt contre l'armée de Forge.
 

Dans le butin de Forge se trouve une tablette de résurrection volée jadis au repaire des bardes et avec laquelle Edgin pourrait ramener sa femme à la vie et convaincre sa fille de partir avec lui. Mais la salle des trésors de Forge est protégé par un sort puissant que seul le casque de disjonction peut leur permettre de franchir. Ce casque est en possession de Xenk Yendar, un ancien magicien rouge devenu paladin qui accepte de le céder si Edgin reverse le trésor au peuple.


Mais une fois en possession du casque, Simon est incapable de l'utiliser correctement. Edgin imagine un plan B mais Forge et Sofina piège la bande et l'expédie dans l'arène lors des jeux du cirque où ils doivent éviter d'être dévorer par un griffon. Cependant, Forge fait transférer le trésor dans un bâteau et livre la ville à Sofina qui invoque un sort pour transformer les habitants en une armée de zombies. Edgin et ses amis réussissent à quitter l'arène et arrêter Forge.


Mais alors qu'ils prennent le large, ils voient le sort de Sofina s'abattre sur la ville et font demi-tour pour l'affronter. Au terme du combat, ils la tuent mais Holga est mortellement blessée. Edgin utilise la tablette de résurrection pour la sauver. Comme il l'avait promis à Xenk, le trésor est laissé à la population qui célèbre la bande comme des héros. Xenk lui envoie Forge en prison.

On devine que pour le studio Paramount Donjons et Dragons : L'Honneur des Voleurs représentait une opportunité pour bâtir une franchise de plusieurs longs métrages. Le jeu de rôles sur table commercialisé par Hasbro a connu un énorme succès à travers le monde et le projet d'adaptation cinématographique a d'abord failli se faire chez Warner.

Mais, inexplicablement, le public n'a pas suivi. Le film a remboursé son budget mais sans faire de gros profits (à peine 200 millions $ de recettes pour une mise de 150 millions $) et il paraît désormais très improbable qu'on ait droit à une suite. Quel dommage !

Je l'avoue, je n'avais pas prévu d'aller voir le film en salles mais ce qui m'a mis la puce à l'oreille, c'est que tous ceux qui en parlaient après l'avoir vu en disaient le plus grand bien, louant un divertissement très bien écrit, réalisé et joué. Comment alors justifier que les spectateurs n'aient pas été plus nombreux ?

C'est un vrai mystère auquel je n'ai pas la réponse. Tout démarre par une narration très accrocheuse : on est présenté à Edgin le barde et Holga la guerrière alors qu'ils plaident leur cause devant un jury qui doit décider s'ils peuvent être libérés de prison. Un flashback explique comment et pourquoi ils sont là et tout est rapidement expliqué. L'univers du récit est précisément posé et les personnages sont bien campés. Il y a là un mélange d'aventures médiévales, de fantasy et de heist movie franchement épatant. Puis Edgin et Holga s'évadent, sans entendre que le jury avait choisi de les relâcher.

Découvrant qu'un complice les a trahis, le duo planifie sa vengeance et recrute des alliés. Un magicien maladroit et une métamorphe se joignent à eux, et cette improbable équipe se met en route pour trouver une relique qui leur permettra de pénétrer une salle aux trésors protégée par un puissant sortilège. Le quatuor rencontre ainsi un ancien sorcier devenu paladin et l'aventure se poursuit de plus belle pour un troisième acte encore plus endiablé.

Il n'y a aucun temps mort, aucune faute de goût, aucune erreur de parcours dans ce script. Vraiment, comment ne pas être emballé par cette succession de péripéties où l'humour est malicieux à souhait, les protagonistes superbement caractérisés, les décors exotiques, l'action permanente, jusqu'à la dernière partie elle aussi irréprochable ? Les voies du box office sont impénétrables, plus encore que la salle des trésors de Forge Fitzwilliam.

Je n'ai jamais joué à Donjons et Dragons, les jeux de rôles ne m'intéressent pas, mais je me suis laissé entraîner sans aucun préjugé dans le film qui fonctionne sans que le spectateur ait besoin d'être un connaisseur. Au contraire, tout est formidablement accessible. La mise en scène (assurée comme le scénario) par le binôme Jonathan Goldstein et John Francis Daley est un modèle du genre, elle n'impose pas un montage haché ni des effets spéciaux bâclés : tout est soigné, cadré, c'est de la belle ouvrage, avec une sorte de classicisme qui fait penser davantage aux films de chevalerie comme ceux de Richard Thorpe et George Sidney - et peut-être que, pour certains, c'était la limite, cet aspect presque old school.

Mais vraiment, c'est regrettable. D'autant que le casting, même s'il ne comportait aucune vedette, était solide et présentait même le mérite d'une authentique fraîcheur, favorisant de bons acteurs, correspondant aux rôles. Chris Pine, par exemple, n'a jamais brillé à mes yeux, que ce soit dans Star Trek ou Wonder Woman, mais dans la peau de ce barde filou, il est fabuleux. Michelle Rodriguez trouve ici plus à jouer que dans la franchise Fast and Furious et son rôle de guerrière est épatant. Justice Smith, que j'avais beaucoup aimé dans Tous nos jours parfaits, est une fois encore parfait en magicien malhabile. Sophia Lillis, l'extraordinaire révélation de la série Netflix I'm not OK with this (hélas ! annulée au bout d'une saison), est la plus charmante des métamorphes avec ce côté piquant irrésistible. Quant à Regé Jean-Page, on regrette qu'il ne soit pas davantage présent. Et Hugh Grant excelle à jouer les méchantes fripouilles aux côtés de la flippante Daisy Head.

Il y a donc là matière à réfléchir sur les attentes du public en matière de films de divertissement. Non, définitivement, il n'y a pas de recettes pour attirer les spectateurs dans les salles. Mais ça n'empêche pas de s'en désoler quand un film comme celui-ci n'a pas eu l'accueil positif qu'il méritait.